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Cette année-là, je passai les deux meilleurs mois de la saison sèche sur l’un des domaines — en fait, sur le principal domaine d’élevage de bétail — d’une célèbre compagnie de fabrication d’extrait de viande. B.O.S. Bos. Vous avez vu ces trois lettres magiques dans les pages publicitaires des magazines et des journaux, dans les vitrines des magasins d’alimentation, et sur les calendriers de l’année à venir que vous recevez par la poste au mois de novembre. Ils sèment aussi des brochures écrites en plusieurs langues dans un style à l’enthousiasme écœurant, donnant des statistiques d’abattage et de carnage à faire tourner de l’œil un Turc. L’ “art” illustrant cette “littérature” représente avec des couleurs vives et brillantes un grand taureau noir furieux qui piétine un serpent jaune se tordant de douleur dans de l’herbe vert émeraude avec un ciel bleu de cobalt en arrière-plan. C’est atroce et c’est aussi une allégorie. Le serpent symbolise la maladie, la faiblesse — peut-être simplement la faim, laquelle est la maladie chronique de la majeure partie de l’humanité. Bien sûr, tout le monde connaît la B.O.S. Ltd., avec ses produits sans pareil : Vinobos, Jellybos, et le dernier en date, à la perfection inégalée, Tribos, dont la valeur nutritive vous est offerte non seulement de façon hautement concentrée mais déjà à moitié digérée. Tel est apparemment l’amour que porte la société anonyme à ses semblables, égal à celui du père et de la mère pingouin pour leurs petits affamés. Bien sûr, le capital d’un pays doit être employé de manière productive. Je n’ai rien à dire contre cette compagnie. Mais étant moi-même animé de sentiments affectueux envers mes semblables, je suis affligé par le système moderne de publicité. Quelle que soit l’évidence avec laquelle il offre esprit d’initiative, ingéniosité, impudence et ressource à certains individus, il prouve selon moi la large prédominance de cette forme de dégradation mentale qu’on appelle crédulité. Dans diverses régions du monde, civilisé ou non, j’ai dû avaler du B.O.S. avec plus ou moins de bienfait pour moi-même, bien que sans grand plaisir. Préparé avec de l’eau chaude et abondamment poivré pour faire ressortir le goût, cet extrait n’est pas vraiment désagréable au palais. Mais je n’ai jamais pu avaler ses publicités. Peut-être ne sont-elles pas allées assez loin. Aussi loin que je me souvienne, elles ne font aucune promesse de jeunesse éternelle aux utilisateurs de B.O.S., pas plus qu’elles n’ont décerné pour l’instant à leurs estimables produits le pouvoir de ressusciter les morts. Pourquoi cette réserve austère, je me le demande ! Mais je ne pense pas qu’ils m’auraient eu même en ces termes. Quelle que soit la forme de dégradation mentale dont je puisse (étant seulement humain) souffrir, ce n’est pas la forme courante. Je ne suis pas crédule. Je me suis donné la peine de mettre clairement en évidence ce constat sur moi-même en vue de l’histoire qui va suivre. J’ai vérifié les faits autant que possible. J’ai consulté des collections de journaux français et j’ai aussi parlé avec l’officier qui commande la garde militaire de l’Ile Royale quand je gagnai Cayenne au cours de mes voyages. Je crois que l’histoire est vraie dans son ensemble. C’est le genre d’histoire qu’aucun homme, je pense, n’inventerait sur lui-même car elle n’est ni grandiose, ni flatteuse, ni même assez amusante pour être agréable à une vanité pervertie. Elle concerne le mécanicien du canot à vapeur appartenant au domaine de Marañon, propriété de la compagnie B.O.S., Ltd. Ce domaine est aussi une île — une île aussi grande qu’une petite province, située dans l’estuaire d’un grand fleuve sud-américain. Elle est sauvage et sans beauté, mais l’herbe qui pousse sur ses basses plaines semble posséder des qualités nutritives et gustatives exceptionnelles. Elle résonne du meuglement d’innombrables troupeaux — un bruit profond et déchirant sous le vaste ciel qui s’élève comme une protestation monstrueuse de prisonniers condamnés à mort. Sur la terre ferme, par-delà une trentaine de kilomètres d’eau boueuse et décolorée, se dresse une ville dont le nom est, disons, Horta. Mais la caractéristique la plus intéressante de cette île (qui semble comme une sorte de colonie pénitentiaire pour bétail condamné) tient dans le fait qu’elle est le seul habitat connu d’un papillon somptueux et extrêmement rare. L’espèce est même plus rare que belle, ce qui n’est pas peu dire. J’ai déjà fait allusion à mes voyages. Je voyageais à cette époque, mais uniquement pour moi-même et avec une modération inconnue de nos jours à cause des billets tour-du-monde. Je voyageais même avec un but. En fait, je suis — « Ha, ha, ha ! — un tueur frénétique de papillons. Ha, ha, ha ! » C’était le ton avec lequel M. Harry Gee, responsable de l’élevage de bétail, faisait allusion à mes recherches. Il semblait me considérer comme la plus grande absurdité au monde. D’autre part, la compagnie B.O.S., Ltd., représentait pour lui l’acmé de la réussite du dix-neuvième siècle. Je crois qu’il dormait avec ses guêtres et ses éperons. Ses journées, il les passait en selle à voler au-dessus des plaines, suivi d’un train de cavaliers à moitié sauvages qui l’appelaient Don Enrique et qui n’avaient aucune idée précise de la compagnie B.O.S., Ltd, qui payait leur salaire. C’était un excellent responsable, mais je ne vois pas pourquoi, quand nous nous rencontrions aux repas, il était obligé de me taper dans le dos en me questionnant d’une voix forte et sur un ton moqueur : « Comment ça a été le sport aujourd’hui, mortel ? Ça va fort, les papillons ? Ha, ha, ha ! ». Surtout qu’il me faisait payer deux dollars par jour l’hospitalité de la compagnie B.O.S., Ltd. (au capital de 1 500 000 livres sterling entièrement versées), dont le bilan pour cette année-là inclut sans aucun doute ces sommes. « Je ne pense pas pouvoir vous demander moins pour être juste envers ma compagnie », avait-il remarqué avec une extrême gravité alors que j’étais en train d’arranger avec lui les conditions de mon séjour sur l’île. Ses taquineries auraient été assez inoffensives si l’intimité des rapports en l’absence de tout sentiment amical n’était pas quelque chose de détestable en soi. De plus, son côté facétieux n’était pas très amusant. Il consistait en une répétition fatigante d’expressions descriptives appliquées aux gens dans un


éclat de rire. « Tueur frénétique de papillons. Ha, ha, ha ! » était un échantillon de son esprit singulier que lui-même appréciait tant. Et dans la même veine d’humour exquis, il attira un jour mon attention sur le mécanicien du canot à vapeur tandis que nous flânions sur le chemin qui longe la rivière. La tête et les épaules de cet homme émergeaient au-dessus du pont sur lequel étaient éparpillés divers outils propres à son métier et quelques pièces de machinerie. Il était en train de faire des réparations sur les moteurs. Au bruit de nos pas, il leva avec anxiété un visage barbouillé au menton pointu et à la minuscule moustache blonde. Ce que l’on pouvait voir de ses traits délicats sous les traces noires m’apparaissait décharné et livide dans l’ombre verdâtre de l’énorme arbre qui étendait son feuillage au-dessus du canot amarré près de la rive. A ma grande surprise, Harry Gee s’adressa à lui d’un “Crocodile”, avec ce ton mi-railleur, mibrutal, caractéristique de l’autosatisfaction chez les gens de sa délectable espèce : « Comment va le travail, Crocodile ? » J’aurais dû dire avant que l’aimable Harry avait appris une espèce de français quelque part — dans une colonie ou une autre — et qu’il le prononçait avec une précision forcée déplaisante comme s’il cherchait à tourner cette langue en ridicule. L’homme dans le canot lui répondit rapidement d’une voix agréable. Ses yeux avaient une douceur limpide et ses dents éblouissaient d’un blanc éclatant entre ses lèvres fines et tombantes. Le responsable se tourna vers moi, m’expliquant d’une voix très forte et enjouée : « Je l’appelle Crocodile parce qu’il vit à moitié dans le ruisseau, à moitié en dehors. Amphibie — vous voyez ? Il n’y a rien d’autre d’amphibie qui vive sur l’île à part les crocodiles ; il doit donc appartenir à l’espèce, non ? Mais en réalité, il n’est rien de moins qu’un citoyen anarchiste de Barcelone. » — Un citoyen anarchiste de Barcelone ? » répétai-je bêtement, baissant les yeux vers l’homme. Il était retourné à son travail dans le puits de moteur du canot et nous présentait son dos arc-bouté. Dans cette attitude, je l’entendis protester très distinctement : « Je ne connais même pas l’espagnol. » — Hein ? Quoi ? Tu oses nier que tu viens de là-bas ? », lui tomba dessus avec arrogance le responsable modèle. A ces mots, l’homme se redressa, laissant tomber une clef à molette qu’il venait d’utiliser, et nous fit face ; mais il tremblait de tous ses membres. « Je ne nie rien, rien, rien ! » dit-il avec excitation. Il prit la clef à molette et se remit au travail sans nous porter plus attention. Après l’avoir observé pendant une minute environ, nous nous éloignâmes. « Est-ce vraiment un anarchiste ? » demandai-je, une fois hors d’écoute. « Je me fiche de ce qu’il est », répondit le représentant plein d’humour de la compagnie B.O.S. « Je lui ai donné ce nom parce que cela m’arrangeait de l’étiqueter de la sorte. C’est bon pour la compagnie. » — Pour la compagnie ! m’exclamai-je, m’arrêtant net. — Ah, ah ! » triompha-t-il, relevant sa tête de dogue sans poils et écartant ses longues jambes minces. « Ça vous surprend. Je suis tenu de faire de mon mieux pour ma compagnie. Ils ont des frais énormes. Pourquoi ? Notre agent à Horta me dit qu’ils dépensent cinquante mille livres chaque année en publicité partout dans le monde ! On n’est jamais trop économe pour faire tourner la boutique. Bon, écoutez bien. Quand j’ai pris la direction d’ici, le domaine n’avait aucun canot à vapeur. J’en ai demandé un et j’ai continué à demander à chaque courrier jusqu’à ce que je l’obtienne ; mais l’homme qu’ils ont envoyé avec le canot a lâché son boulot au bout de deux mois, le laissant amarré au ponton à Horta. Il avait obtenu une meilleure paie dans une scierie plus haut sur la rivière — qu’il aille au diable ! Et depuis, ça a toujours été la même chose. N’importe quel vagabond écossais ou yankee qui s’autoproclame mécanicien par ici, prend dix-huit livres par mois, et le mois suivant vous savez qu’il a vidé les lieux après avoir sûrement fracassé quelque chose. Je vous donne ma parole que certains des sujets que j’ai eus comme mécaniciens n’étaient pas capables de distinguer la chaudière de la cheminée. Mais ce garçon connaît son métier et je n’ai pas l’intention qu’il vide les lieux. Vous voyez ? » Et il me tapa légèrement sur le torse pour insister. Me désintéressant de ses manières bizarres, je voulus savoir ce que tout cela avait à voir avec le fait que l’homme fût un anarchiste. « Allons ! » dit, moqueur, le responsable. « Si vous voyiez soudainement un type pieds nus, hirsute, en train de rôder parmi les buissons du côté de l’île qui donne sur la mer et, qu’en même temps, vous remarquiez à moins de deux kilomètres de la plage une petite goélette pleine de nègres qui file en vitesse, vous ne penseriez pas que l’homme est tombé du ciel, non ? Et ça ne pouvait être autre chose que cela ou Cayenne. J’ai toute ma tête. Dès que j’ai repéré ce jeu étrange, je me suis dit : “un détenu échappé.” J’en étais aussi sûr que de vous voir debout ici à cette minute. Alors j’ai éperonné mon cheval et j’ai foncé droit sur lui. Il a tenu sa position pendant quelques instants, perché sur une butte de sable en criant : “Monsieur ! Monsieur ! Arrêtez !” puis au dernier moment a craqué et a pris ses jambes à son cou. “Je te materai avant d’en avoir fini avec toi”, que je me suis dit. Alors j’ai continué d’avancer sans le moindre mot, lui barrant la route ici et là. J’ai fait des cercles autour de lui jusqu’au rivage et finalement je l’ai acculé sur une langue de terre, les talons dans l’eau et rien que la mer et le ciel derrière son dos, avec mon cheval qui frappait le sable de sa patte et secouait la tête à un mètre de lui.


« Alors il s’est croisé les bras sur la poitrine et a sorti le menton d’une manière désespérée ; mais je n’allais pas être impressionné par la pose de ce mendiant. « “Tu es un détenu en fuite”, que je lui dis. « Quand il a entendu parler français, son menton est retombé et son visage a changé. « “Je ne nie rien”, m’a-t-il dit, encore haletant, car je l’avais fait gambader assez intelligemment devant mon cheval. Je lui ai demandé ce qu’il faisait là. Il avait alors repris son souffle et m’expliqua qu’il avait eu l’intention de rejoindre une ferme qui, d’après ce qu’il avait compris (des gens de la goélette, je suppose), était censée se trouver dans le voisinage. Là-dessus, j’ai ri tout haut et ça l’a troublé. Avait-il été trompé ? N’y avait-il pas la moindre ferme accessible à pied ? « Je riais de plus en plus. Il était à pied et, bien sûr, le premier troupeau de bétail qu’il aurait croisé l’aurait réduit en charpie sous ses sabots. Un homme sans monture pris dans les pâturages n’a pas l’ombre d’une chance. « “Que je tombe sur toi comme ça t’a certainement sauvé la vie”, lui dis-je. Il remarqua que c’était peut-être le cas mais que, pour sa part, il s’était imaginé que j’avais voulu le tuer sous les sabots de mon cheval. Je l’ai assuré que rien n’aurait été plus facile si j’en avais eu l’intention. Et puis il y a eu une sorte d’arrêt complet. Je ne savais absolument pas quoi faire de ce détenu, à part le flanquer à la mer. L’idée m’est venue de lui demander pourquoi il avait été envoyé au bagne. Il a baissé la tête. « “C’est quoi la raison ? que je lui dis. Vol, meurtre, viol ou quoi ?” Je voulais entendre ce qu’il aurait à dire pour s’en sortir tout en m’attendant bien sûr à ce que ce soit quelque mensonge. Mais tout ce qu’il dit, ce fut : « “Imaginez ce que vous voulez. Je ne nie rien. A quoi bon nier quoi que ce soit.” « Je l’ai examiné en entier attentivement et une pensée m’a frappé. « “Ils ont aussi des anarchistes là-bas, lui ai-je dit. Tu en es peut-être un.” « “Quoiqu’il en soit, je ne nie rien, monsieur”, qu’il répète. « Cette réponse m’a fait penser qu’il n’était peut-être pas anarchiste. Je crois que ces maudits cinglés sont plutôt fiers d’eux-mêmes. S’il avait été l’un d’eux, il l’aurait probablement avoué direct. « “Que faisais-tu avant d’être un détenu ? — Ouvrier, a-t-il dit. Et un bon ouvrier, qui plus est.” « Sur ce, j’ai commencé à penser qu’après tout ce devait être un anarchiste. C’est la classe dont ils viennent le plus, n’est-ce pas ? Je déteste ces brutes qui posent des bombes lâchement. Je m’étais presque décidé à faire faire demi-tour à mon cheval et à le laisser mourir de faim ou se noyer là où il était, suivant ce qu’il préférait. Quant à ce qu’il traverse l’île pour m’embêter à nouveau, les bêtes s’en chargeraient. Je ne sais pas ce qui m’a fait lui demander : « “Quelle sorte d’ouvrier ?” « Je me fichais pas mal qu’il me réponde ou non. Mais quand il a dit d’un seul coup : “Mécanicien, monsieur,” j’ai presque sauté de ma selle d’excitation. Le canot reposait endommagé et inutilisé sur le ruisseau depuis trois semaines. Mon devoir envers la compagnie était clair. Il avait aussi remarqué mon sursaut et là nous nous sommes, pendant une minute environ, fixés l’un l’autre comme envoûtés. « “Monte derrière moi sur le cheval, lui ai-je dit. Tu devras remettre mon canot à vapeur en état.” » Ce furent les mots avec lesquels le digne responsable du domaine de Marañon me raconta l’arrivée du supposé anarchiste. Il avait l’intention de le garder — par sens du devoir envers la compagnie — et le nom qu’il lui avait donné empêcherait le garçon d’obtenir un emploi où que ce soit à Horta. Les vaqueros du domaine, quand ils partirent en congé, le répandirent partout dans la ville. Ils ne savaient pas ce que c’était qu’un anarchiste, ni même ce que Barcelone voulait dire. Ils l’appelaient Anarchisto de Barcelona comme si c’était son prénom et son nom de famille. Mais les gens en ville avaient lu des articles dans les journaux au sujet des anarchistes en Europe et étaient très impressionnés. De son ajout comique “de Barcelona”, M. Harry Gee gloussait avec une immense satisfaction. « Cette espèce-là est particulièrement meurtrière, n’est-ce pas ? Ça effraie encore plus la clique des scieries d’avoir à faire à lui, vous voyez ? » exultait-il avec franchise. « Je le tiens mieux par ce nom-là que si je lui avais enchaîné la jambe au pont du canot à vapeur. « Et remarquez », ajouta-t-il après une pause, « il ne le nie pas. Je ne lui cause du tort en aucune façon. C’est un détenu d’une espèce ou d’une autre, de toute façon. » — Mais je suppose que vous lui versez un salaire, non ? demandai-je. — Un salaire ! Que ferait-il avec de l’argent ici ? Il se fournit en nourriture dans ma cuisine et en vêtements au magasin. Bien sûr, je lui donnerai quelque chose à la fin de l’année, mais vous ne pensez pas que je vais employer un détenu et lui donner la même somme d’argent qu’à un honnête homme ? Je protège d’abord et avant tout les intérêts de la compagnie. » J’admis que, pour une compagnie qui dépensait chaque année cinquante mille livres en publicité, l’économie la plus stricte était évidemment nécessaire. Le responsable de l’estancia de Marañon grommela en signe d’approbation. « Et puis je vais vous dire, continua-t-il, si j’étais certain que c’est un anarchiste et s’il avait le culot de me demander de l’argent, je lui botterais les fesses. Mais laissons-lui le bénéfice du doute. Je suis parfaitement à


même de croire qu’il n’a rien fait de pire que de donner un coup de couteau à quelqu’un — avec des circonstances atténuantes — à la française, vous savez. Mais cette pourriture subversive et sanguinaire qui se défait de toute loi et de tout ordre dans le monde me fait bouillir le sang. C’est tout simplement couper l’herbe sous le pied de tout individu brave, respectable et travailleur. Je vous dis que la conscience des gens qui en ont une, comme vous et moi, doit être protégée d’une façon ou d’une autre ; ou sinon la première petite crapule qui se pointe vaudrait à tous égards autant que moi. N’est-ce pas, non ? Et c’est absurde ! » Il me lança un regard furieux. Je hochai légèrement la tête et murmurai que, sans aucun doute, il y avait une grande et subtile part de vérité dans sa vision des choses. La principale vérité que l’on pouvait découvrir dans les idées de Paul, le mécanicien, c’était qu’une petite chose peut causer la ruine d’un homme. « Il ne faut pas beaucoup pour perdre un homme », me dit-il un soir, pensif. Je rapporte cette réflexion en français, puisque l’homme était de Paris et pas du tout de Barcelone. Sur le domaine de Marañon, il vivait à l’écart de l’établissement, dans un petit hangar avec un toit en tôle et des murs de paille qu’il appelait mon atelier. Il y avait un établi. On lui avait donné plusieurs couvertures de chevaux et une selle, non qu’il ait jamais eu l’occasion de monter, mais parce qu’aucune autre literie n’était utilisée par les employés qui étaient tous des vaqueros, des bouviers. Et sur cet équipement de cavalier, comme un fils des plaines, il dormait parmi ses outils de mécanicien sur une litière de morceaux de ferraille rouillée avec une forge portative à son chevet sous l’établi qui soutenait sa moustiquaire crasseuse. De temps à autre, je lui apportais quelques fins de chandelle économisées sur la maigre réserve de la maison du responsable. Il m’en était très reconnaissant car il n’aimait pas rester éveillé dans le noir, avouait-il. Il se plaignait de perdre le sommeil. “Le sommeil me fuit”, déclarait-il avec son air habituel d’un stoïcisme contenu qui le rendait sympathique et touchant. Je lui précisais clairement que je n’attachais pas une importance excessive au fait qu’il avait été un détenu. C’est ainsi qu’un soir il fut amené à parler de lui-même. Chaque fois que l’un des bouts de chandelle posé sur le bord de l’établi était entièrement consumé, il se hâtait d’en allumer un autre. Il avait fait son service militaire dans une garnison de province puis était retourné à Paris pour exercer son métier. C’était bien payé. Il me dit avec une certaine fierté qu’en peu de temps, il gagnait pas moins de dix francs par jour. Il envisageait de s’installer à son compte bientôt et de se marier. Là, il soupira profondément et marqua une pause. Puis il reprit sur un ton stoïque : « Il semble que je n’en savais pas assez sur moi-même. » Pour son vingt-cinquième anniversaire, deux de ses amis de l’atelier de réparation où il travaillait proposèrent de lui offrir à dîner. Il fut immensément touché de cette attention. « J’étais un homme sérieux, remarqua-t-il, mais je ne suis pas moins sociable qu’un autre. » La soirée eut lieu dans un petit café du boulevard de la Chapelle. Au dîner, ils burent un vin qui sortait de l’ordinaire. Il était excellent. Tout était excellent ; et le monde — selon ses propres mots — semblait un endroit où il faisait très bon vivre. Il avait de l’avenir, un peu d’argent de côté, et l’affection de deux excellents amis. Il proposa après le dîner de payer toutes les boissons, ce qui était la moindre des choses de sa part. Ils burent encore du vin ; des liqueurs, du cognac, de la bière, et puis encore des liqueurs et du cognac. Deux étrangers assis à la table d’à côté le regardaient, dit-il, de façon si amicale qu’il les invita à se joindre à la fête. Il n’avait jamais bu autant de sa vie. Son allégresse était extrême, et tellement agréable qu’à chaque fois qu’elle retombait, il se dépêchait de commander d’autres boissons. « Il me semblait », dit-il de son ton calme, regardant le sol du hangar lugubre et plein d’ombres, « que j’étais sur le point d’atteindre une félicité grandiose et merveilleuse. Un autre verre, pensais-je, et ce serait fait. Les autres tenaient bien le coup à mes côtés, verre après verre. » Mais une chose extraordinaire se produisit. Suite à quelque chose que dirent les étrangers, son allégresse tomba. De sombres idées — des idées noires — se précipitèrent à l’intérieur de sa tête. Le monde entier à l’extérieur du café lui apparut comme un endroit lugubre et néfaste où une multitude de pauvres diables devait travailler comme des esclaves à seule fin que quelques individus roulent dans des carrosses et vivent de façon tapageuse dans des palais. Son bonheur le rendit honteux. Le sort pitoyable et cruel de l’humanité lui fendait le cœur. D’une voix étranglée par la détresse, il essaya d’exprimer ses sentiments. Il pense qu’il pleurait et jurait tour à tour. Les deux nouvelles connaissances se hâtèrent d’applaudir à son indignation pleine d’humanité. Oui. La somme d’injustice dans le monde était vraiment scandaleuse. Il n’y avait qu’un seul moyen de traiter la pourriture de cette société. Démolir toute la sacrée boutique. Faire sauter tout ce spectacle d’iniquités. Les têtes des deux hommes oscillaient au-dessus de la table. Ils lui parlaient tout bas, avec éloquence ; je ne pense pas qu’ils s’attendaient vraiment au résultat. Il était extrêmement ivre, ivre à la folie. Avec un hurlement de rage, il sauta soudain sur la table. Renversant à coups de pied bouteilles et verres, il hurla : “Vive l’anarchie ! Mort aux capitalistes !” Il hurla cela encore et encore. Tout autour de lui tombait du verre brisé, on balançait des chaises en l’air, des gens se prenaient à la gorge. La police se rua à l’intérieur. Il cogna, mordit, griffa et lutta, jusqu’à ce que quelque chose s’écrasât sur sa tête…


Il revint à lui au poste de police dans une cellule, enfermé sous l’inculpation de voies de fait, cris séditieux et propagande anarchiste. Il me regarda fixement de ses yeux limpides et brillants qui semblaient très grands dans cette faible lumière. « Ça se présentait mal. Mais même là, j’aurais peut-être pu m’en tirer d’une manière ou d’une autre », dit-il lentement. J’en doute. Mais quelles qu’aient été ses chances, elles furent anéanties par un jeune avocat socialiste qui s’était porté volontaire pour assurer sa défense. Il l’assura en vain qu’il n’était pas anarchiste ; qu’il était un mécanicien calme et respectable, seulement soucieux de passer dix heures par jour à son travail. Il fut présenté au procès comme la victime de la société et ses clameurs d’ivrogne comme l’expression d’une infinie souffrance. Le jeune avocat avait sa voie à tracer et ce cas était justement ce qu’il voulait pour commencer. La plaidoirie de la défense fut jugée magnifique. Le pauvre garçon marqua une pause, avala sa salive et livra le verdict : « J’ai obtenu la peine maximale applicable à une première peine. » Je murmurai quelques mots appropriés. Il baissa la tête et croisa les bras. « Quand ils me laissèrent sortir de prison », reprit-il doucement, « j’ai bien sûr filé à mon ancien atelier. Avant ça, mon patron avait une affection particulière pour moi ; mais quand il m’a vu, il est devenu vert de peur et m’a montré la porte d’une main tremblante. » Alors qu’il restait là dans la rue, anxieux et déconcerté, il fut accosté par un homme âgé de la cinquantaine qui se présenta comme mécanicien-ajusteur, lui aussi. « Je sais qui tu es », dit-il. « J’ai assisté à ton procès. Tu es un bon camarade et tes idées sont saines. Mais le drame dans tout ça, c’est que tu ne pourras plus trouver de travail nulle part désormais. Ces bourgeois vont conspirer pour te faire crever de faim. C’est leur façon de faire. N’attends aucune pitié des riches. » Qu’on lui parlât si gentiment dans la rue l’avait énormément réconforté. Il semblait être le genre de nature qui a besoin de soutien et de sympathie. L’idée de ne pas pouvoir trouver de travail l’avait complètement retourné. Si son patron, qui le con-naissait si bien comme ouvrier calme, ordonné et compétent, ne voulait désormais plus rien avoir à faire avec lui — alors personne d’autre sûrement ne voudrait. C’était clair. La police, qui gardait un œil sur lui, se dépêcherait d’avertir chaque employeur décidé à lui donner une chance. Il se sentit soudain désemparé, inquiet et désœuvré ; et il suivit l’homme âgé de la cinquantaine jusqu’à l’estaminet du coin de la rue où il rencontra quelques autres bons compagnons. Ils l’assurèrent qu’ils ne le laisseraient pas mourir de faim, qu’il ait du travail ou non. Ils burent tous ensemble à la déconfiture de tous les employeurs de main-d’œuvre et à la destruction de la société. Assis, il se mordait la lèvre inférieure. « C’est ainsi, monsieur, que je suis devenu compagnon », dit-il. La main qu’il se passa sur le front tremblait. « Tout de même, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans un monde où un homme peut aller à sa perte pour un verre de plus ou de moins. » Il ne levait jamais les yeux et pourtant, je pouvais voir qu’il commençait à s’exciter sous son abattement. Il frappa l’établi du plat de la main. « Non ! », cria-t-il. « C’était une existence impossible ! Surveillé par la police, surveillé par les camarades, je ne m’appartenais plus ! Tenez, je ne pouvais même pas aller retirer quelques francs à la caisse d’épargne sans qu’un camarade rôde vers la porte pour voir si je ne me sauvais pas ! Et la plupart d’entre eux n’étaient ni plus ni moins que des cambrioleurs. Les intelligents, je veux dire. Ils volaient les riches ; ils reprenaient juste leur dû, qu’ils disaient. Quand j’avais bu un peu, je les croyais. Il y avait aussi les imbéciles et les fous. Des exaltés — quoi ! Quand j’étais ivre, je les aimais. Quand je buvais encore quelques verres, j’étais en colère contre le monde. C’était le meilleur moment. Je trouvais refuge contre la misère dans la rage. Mais on ne peut pas toujours être ivre — n’est-ce pas monsieur ? Et quand j’étais sobre, j’avais peur de m’échapper. Ils m’auraient égorgé comme un cochon. » Il croisa les bras à nouveau et leva son menton pointu, affichant un sourire amer. « Un jour, ils me dirent qu’il était temps de se mettre au travail. Cela consistait à cambrioler une banque. Après le coup, on jetterait une bombe pour démolir les lieux. Mon rôle de débutant serait de faire le guet dans une rue de derrière et de faire attention à un sac noir contenant la bombe jusqu’à ce qu’on en ait besoin. Après la réunion durant laquelle l’affaire avait été arrangée, un camarade de confiance ne m’a plus lâché d’un pouce. Je n’avais pas osé protester ; j’avais peur qu’on me supprime en douce dans cette salle de réunion ; seulement, alors que nous marchions ensemble, je me demandais s’il ne vaudrait pas mieux que je me jette subitement dans la Seine. Mais, pendant que je retournais cela dans ma tête, nous avions franchi le pont, et après je n’en eus plus l’opportunité. » A la lumière de la fin de chandelle, avec ses traits anguleux, sa petite moustache bouffante, et son visage ovale, il semblait par moments d’une jeunesse fragile et joyeuse, puis apparaissait très vieux, décrépit, empli de douleur, serrant ses bras croisés sur sa poitrine. Comme il restait silencieux, je me sentis tenu de demander : « Bien ! Et comment cela s’est-il terminé ? » — Par la déportation à Cayenne », répondit-il.


Il semblait penser que quelqu’un avait dénoncé le complot. Alors qu’il faisait le guet dans la rue de derrière, le sac à la main, la police s’était jetée sur lui. “Ces imbéciles” l’avaient mis au sol sans remarquer ce qu’il avait à la main. Il se demandait comment la bombe avait pu ne pas exploser quand il était tombé. Mais elle n’avait pas explosé. « J’ai essayé de raconter mon histoire à la cour, continua-t-il. Elle a amusé le président et, dans l’assistance, quelques idiots ont ri. » J’exprimai l’espoir que quelques-uns de ses compagnons avaient été pris eux aussi. Il frissonna légèrement avant de me dire qu’il y en avait deux — Simon, dit Biscuit, l’ajusteur âgé de la cinquantaine qui lui avait parlé dans la rue, et un type du nom de Mafile, un des étrangers sympathiques qui avaient applaudi à ses sentiments et l’avaient consolé de ses chagrins humanitaires quand il s’était enivré au café. « Oui », poursuivit-il en faisant un effort, « j’ai bénéficié de leur compagnie là-bas sur l’île SaintJoseph, parmi quelques quatre-vingt ou quatre-vingt-dix autres détenus. Nous étions tous classés comme dangereux. » L’île Saint-Joseph est la plus jolie des Iles du Salut. Elle est rocheuse et verte, avec des ravins peu profonds, des buissons, des fourrés, des bosquets de manguiers et beaucoup de palmiers duveteux. Six gardiens armés de revolvers et de carabines ont la responsabilité des détenus gardés ici. Une chaloupe à huit rames maintient la communication dans la journée, à travers un bras de mer large de quatre cents mètres environ, avec l’Ile Royale où se trouve un poste militaire. Elle fait le premier voyage à six heures du matin. A quatre heures de l’après-midi, son service est fini et elle est ensuite rentrée dans un petit bassin de l’Ile Royale où l’on envoie une sentinelle veiller sur elle et quelques bateaux plus petits. De cette heure-là jusqu’au lendemain matin, l’île Saint-Joseph demeure coupée du reste du monde : ses gardiens patrouillent à tour de rôle sur le sentier qui va de la maison des gardiens aux baraquements des détenus et une multitude de requins patrouillent dans les eaux tout autour. C’est dans ces circonstances que les détenus projetèrent une mutinerie. On n’avait jamais connu une telle chose auparavant dans l’histoire du pénitencier. Mais leur plan n’était pas sans quelques chances de succès. Les gardiens étaient censés être pris par surprise et assassinés durant la nuit. Leurs armes permettraient aux détenus d’abattre les gens dans la chaloupe quand elle accosterait le matin. Une fois la chaloupe en leur possession, ils étaient censés s’emparer d’autres bateaux et toute la bande devait s’enfuir en remontant la côte à la rame. Au crépuscule, les deux gardiens de service réunirent les détenus comme d’habitude. Puis ils procédèrent à l’inspection des baraquements pour s’assurer que tout était en ordre. A la seconde où ils entrèrent, ils furent assaillis et complètement étouffés sous le nombre des assaillants. La pénombre déclina rapidement. C’était la nouvelle lune, et un épais grain noir qui se formait au-dessus de la côte augmentait l’obscurité profonde de la nuit. Les détenus réunis au grand air délibéraient sur le prochain pas à faire et discutaient entre eux à voix basse. « Vous avez pris part à tout cela ? », demandai-je. — Non. Je savais ce qui allait se produire, bien sûr. Mais pourquoi aurais-je tué ces gardiens ? Je n’avais rien contre eux. Mais j’avais peur des autres. Quoiqu’il advînt, je ne pouvais pas leur échapper. Je m’étais assis, seul, sur la souche d’un arbre, la tête dans les mains, écœuré à la pensée d’une liberté qui ne pouvait être qu’une parodie pour moi. Soudain, j’ai tressailli en apercevant la silhouette d’un homme sur le chemin avoisinant. Il était parfaitement immobile puis sa forme s’est effacée dans la nuit. Ce devait être le gardien-chef qui venait voir ce qu’étaient devenus ses deux hommes. Personne ne l’a remarqué. Les détenus continuaient de se quereller sur leurs plans. Les meneurs n’arrivaient pas à se faire obéir. L’intense murmure de cette sombre masse humaine était vraiment horrible. « Finalement, ils se sont divisés en deux groupes et se sont mis en marche. Après qu’ils me sont passés devant, je me suis levé, abattu et sans espoir. Le chemin qui menait à la maison des gardiens était sombre et silencieux, mais de chaque côté les buissons frémissaient légèrement. Bientôt, je vis un mince filet de lumière devant moi. Le gardien-chef, suivi par ses trois hommes, approchait avec précaution. Mais il avait mal refermé sa lanterne sourde. Les détenus avaient eux aussi vu cette faible lueur. Il y eut un hurlement terrible, sauvage, une bousculade sur le chemin obscur, des tirs, des coups, des gémissements ; et avec le bruit des buissons écrasés, les cris des poursuivants et les hurlements des poursuivis, la chasse à l’homme et la chasse au gardien sont passées devant moi pour se continuer à l’intérieur de l’île. J’étais seul. Et je vous assure, monsieur, que tout m’était indifférent. Après être resté immobile pendant un moment, j’ai marché le long du chemin jusqu’à ce que je bute contre quelque chose de dur. Je me suis baissé et j’ai ramassé le revolver d’un gardien. J’ai senti avec mes doigts qu’il était chargé de cinq balles. Dans les rafales de vent, j’entendais les détenus qui s’appelaient les uns les autres au loin, puis un roulement de tonnerre vint couvrir le souffle et le bruissement des arbres. Soudain, une grande lumière traversa mon chemin au ras du sol. Elle montrait une jupe de femme avec le bord d’un tablier. « Je savais que la personne qui portait cette lanterne devait être la femme du gardien-chef. Ils l’avaient totalement oubliée, semble-t-il. Une détonation a retenti à l’intérieur de l’île et elle a crié toute seule tandis qu’elle courait. Elle m’est passée devant. J’ai suivi et bientôt je l’ai vue à nouveau. Elle tirait d’une seule main sur la corde de la grosse cloche suspendue au bout de la jetée et, de


l’autre, elle balançait la lourde lanterne de long en large. C’est le signal convenu avec l’Ile Royale au cas où de l’assistance serait requise pendant la nuit. Le vent emportait le son loin de notre île et la lumière qu’elle balançait était cachée du côté du rivage par les quelques arbres qui poussaient près de la maison des gardiens. « Je me suis approché tout près d’elle par-derrière. Elle continuait sans arrêt, sans jeter un regard de côté, comme si elle avait été toute seule sur l’île. Une femme courageuse, monsieur. J’ai mis le revolver dans la poche intérieure de ma blouse bleue et j’ai attendu. Un éclair et un bruit de tonnerre ont détruit pendant un instant le son et la lumière du signal, mais elle n’a jamais faibli, tirant sur la corde et balançant la lanterne avec la régularité d’une machine. C’était une femme avenante de trente ans, pas plus. Je me suis dit : “Tout ça ne sert à rien par une nuit comme celle-ci.” Et j’ai décidé que, si un groupe de mes compagnons de détention descendait sur la jetée — ce qui se produirait bientôt à coup sûr —, je la tuerais d’une balle dans la tête avant de me descendre. Je connaissais bien les “camarades”. Cette idée que j’avais eue m’a redonné un peu d’intérêt à la vie, monsieur ; et d’un seul coup, au lieu de rester bêtement exposé sur la jetée, j’ai battu un peu en retraite et me suis accroupi derrière un buisson. Je n’avais pas l’intention de me laisser sauter dessus par surprise, ni qu’on m’empêche peut-être de rendre un suprême service à au moins une créature humaine avant de mourir moi-même. « Mais il faut croire que le signal avait été repéré car la chaloupe est arrivée de l’Ile Royale en un temps incroyablement court. La femme avait continué sans arrêt jusqu’à éclairer avec la lumière de sa lanterne l’officier aux commandes et les baïonnettes des soldats dans le bateau. Puis elle s’est assise et s’est mise à pleurer. « Elle n’avait plus besoin de moi. Je n’ai pas bougé. Certains soldats étaient seulement en bras de chemise, d’autres sans bottes, exactement comme l’appel aux armes les avait trouvés. Ils passaient devant mon buisson au pas de course. La chaloupe avait été renvoyée pour du renfort ; et la femme, assise toute seule au bout de la jetée, pleurait avec la lanterne posée sur le sol à côté d’elle. « Puis, soudain, j’ai vu dans la lumière, au bout de la jetée, les pantalons rouges de deux autres hommes. J’ai été saisi d’étonnement. Eux aussi sont partis au pas de course. Leurs tuniques déboutonnées battaient et ils étaient tête nue. L’un d’eux, hors d’haleine, a crié à l’autre : “Tout droit, tout droit !” « D’où diable pouvaient-ils bien surgir, me demandai-je. J’ai avancé lentement sur la courte jetée. J’ai vu la silhouette de la femme secouée de sanglots et l’ai entendue qui gémissait de plus en plus distinctement : “Oh, mon homme ! Mon pauvre homme ! Mon pauvre homme !” J’ai continué d’avancer à pas feutrés. Elle ne pouvait rien entendre ni voir. Elle avait jeté son tablier sur sa tête et se balançait d’avant en arrière dans son chagrin. Mais j’ai remarqué une petite embarcation attachée au bout de la jetée. « Ces deux hommes — ils avaient l’air de sous-officiers — avaient dû venir avec, après avoir manqué la chaloupe, je suppose. C’est incroyable qu’ils aient ainsi transgressé le règlement par sens du devoir. Et c’était stupide de l’avoir fait. Je ne pouvais pas en croire mes yeux à l’instant précis où j’ai mis le pied dans cette barque. « J’ai ramé lentement le long de la rive. Un nuage noir planait au-dessus des Iles du Salut. J’entendais des coups de feu, des cris. Une autre chasse avait commencé : la chasse aux détenus. Les avirons étaient trop longs pour ramer confortablement. Je les manœuvrais avec difficulté même si la barque elle-même était légère. Mais quand j’eus atteint l’autre côté de l’île, le grain a crevé, se changeant en pluie et vent. J’étais incapable de faire front à cela. J’ai laissé la barque dériver jusqu’à la côte et je l’ai amarrée. « Je connaissais l’endroit. Il y avait une vieille bicoque en ruine près de l’eau. Tapi à l’intérieur, j’ai entendu à travers le bruit du vent et des trombes d’eau qui tombaient des gens traversant les buissons à toute allure. Ils ont débouché sur le rivage. Des soldats peut-être. Un éclair a tout mis violemment en relief près de moi. Deux détenus ! « Et aussitôt une voix s’est exclamée avec stupeur : “C’est un miracle !” C’était la voix de Simon, autrement dit Biscuit. « Et une autre voix de grogner : “Quel miracle ?” — Eh bien, là, il y a une barque ! — Tu es fou, Simon ! Mais si, après tout, il y en a une... Une barque. » « Ils semblaient muets de peur. L’autre homme était Mafile. Il s’est remis à parler avec précaution. « “Elle est attachée. Il doit y avoir quelqu’un ici.” « Je leur ai parlé depuis l’intérieur de la bicoque : “Je suis ici.” « Alors, ils sont entrés et m’ont vite fait comprendre que la barque était à eux, pas à moi. “Nous sommes deux, m’a dit Mafile, contre toi tout seul.” « Je suis sorti à l’air libre pour me tenir à distance d’eux, de peur de recevoir un coup traître sur la tête. J’aurais pu les abattre tous les deux sur place. Mais je n’ai rien dit. J’ai retenu le rire qui montait dans ma gorge. Je me suis fait très humble et les ai suppliés de me laisser partir. Ils se sont consultés à voix basse sur mon sort tandis qu’avec ma main sur le revolver à l’intérieur de ma blouse, j’avais leur vie en mon pouvoir. Je les ai laissés en vie. Je voulais les faire ramer. Je leur ai exposé avec une humilité abjecte que je m’y connaissais pour diriger une barque, et qu’en étant trois à


ramer, nous pourrions nous reposer à tour de rôle. C’est ce qui, enfin, les a décidés. Il était temps. Un peu plus et j’aurais explosé de rire, tellement c’était drôle. » A ce point de son récit, son excitation éclata. Il sauta de l’établi et gesticula. Les grandes ombres de ses bras qui couraient comme des flèches sur le toit et les murs donnaient l’impression que le hangar était trop petit pour contenir son agitation. « Je ne nie rien, s’écria-t-il. J’exultais, monsieur. Je goûtais une sorte de félicité. Mais je suis resté très calme. J’ai pris mes tours de rame toute la nuit. Nous avons fait route vers le large, plaçant notre espoir dans le passage d’un navire. C’était une entreprise téméraire. Je les avais persuadés de le faire. Quand le soleil s’est levé, l’immensité de l’eau était calme, et les Iles du Salut n’apparaissaient plus que comme des taches noires du haut de chaque vague. J’étais alors à la barre. Mafile, qui ramait à l’avant, a lâché un juron et dit : “On doit se reposer.” « Le moment de rire était enfin venu. Et j’ai ri tout mon soûl, je peux vous le dire. Je me tenais les côtes et me tordais sur mon siège ; ils avaient de telles têtes d’ahuris. “Qu’est-ce qui lui prend, l’animal”, s’écrie Mafile. « Et Simon, qui était le plus près de moi, lui dit par-dessus l’épaule : “Que le diable m’emporte s’il n’est pas devenu fou !” « Alors, j’ai présenté le revolver. Aah ! En un instant, vous pouvez imaginer, leurs yeux à tous les deux se sont pétrifiés. Ha, ha ! Ils avaient peur. Mais ils ramaient. Oh oui, ils ont ramé toute la journée, tantôt l’air féroce, tantôt près de s’évanouir. Je n’en ai pas perdu une miette parce que je devais les garder à l’œil tout le temps, ou bien — crac ! — ils me seraient tombés dessus en une seconde. Je tenais ma main posée sur mon genou avec le revolver, toute prête à tirer, et barrais avec l’autre. Leur visage commençait à cloquer. Le ciel et la mer semblaient en feu autour de nous et la mer fumait au soleil. La barque faisait un grésillement en fendant l’eau. Par moments, Mafile avait de l’écume à la bouche et, à d’autres, il gémissait. Mais il ramait. Il n’osait pas s’arrêter. Ses yeux étaient complètement injectés de sang et il s’était mordu la lèvre inférieure jusqu’à la déchirer. Simon avait la voix aussi rauque qu’un corbeau. « “Camarade…”, qu’il commence. — Il n’y a pas de camarade ici. Je suis votre patron. — Patron, alors, qu’il dit, au nom de l’humanité, laissez-nous nous reposer.” « J’ai accepté. Il y avait un peu d’eau de pluie qui clapotait au fond de la barque. Je leur ai permis d’en prendre un peu dans le creux de leurs mains. Mais quand j’ai donné l’ordre “En route”, je les ai surpris en train d’échanger des coups d’œil significatifs. Ils pensaient que j’allais m’endormir à un moment ou à un autre. Ah ! Ah ! Mais je ne voulais pas m’endormir. J’étais plus éveillé que jamais. C’est eux qui ont fini par s’endormir en ramant et qui, tout à coup, sont tombés de leur banc la tête la première, l’un après l’autre. Je les ai laissés couchés. Toutes les étoiles étaient visibles. Le monde était calme. Le soleil s’est levé. Un nouveau jour commençait. Allez ! En route ! « Ils ramaient mal. Leurs yeux roulaient et leurs langues pendaient. Au milieu de la matinée, Mafile a dit d’une voix croassante : “Jetons-nous sur lui, Simon. Autant être abattu tout de suite que mourir de soif, de faim et de fatigue sur mon aviron.” « Mais pendant qu’il parlait, il ramait ; et Simon continuait de ramer, lui aussi. Cela me faisait sourire. Ah ! Ils l’aimaient leur vie ces deux-là, dans leur monde de malheur, exactement comme j’avais aimé ma vie, moi aussi, avant qu’ils ne me la gâchent avec leurs grandes formules. Je les ai laissés continuer jusqu’à épuisement, et alors seulement j’ai montré du doigt les voiles d’un bateau à l’horizon. « Ah ! Ah ! Vous auriez dû les voir revivre et se remettre à leur travail ! Car je les maintenais à la tâche pour qu’ils rament droit sur le passage de ce bateau. Ils étaient transformés. L’espèce de pitié que j’avais ressentie pour eux m’a quitté. Ils redevenaient eux-mêmes de minute en minute. Ils me jetaient de ces coups d’œil dont je me souvenais si bien. Ils étaient heureux. Ils souriaient. « “Eh bien, dit Simon, l’énergie de ce garçon nous a sauvé la vie. S’il ne nous y avait pas obligés, nous n’aurions jamais pu ramer si loin jusqu’à la route des bateaux. Camarade, je te pardonne. Je t’admire.” « Et Mafile de grogner depuis l’avant : “Nous te devons une sacrée dette de gratitude, camarade. Tu es taillé pour être un chef.” « Camarade ! Monsieur ! Ah, quel joli mot ! Seulement, des hommes comme ces deux-là l’ont rendu détestable. Je les regardais. Je me rappelais leurs mensonges, leurs promesses, leurs menaces et tous mes jours de misère. Pourquoi n’avaient-ils pas pu me laisser seul après ma sortie de prison ? Je les ai regardés et me suis dit que, tant qu’ils vivraient, je ne pourrais jamais être libre. Jamais. Ni moi ni d’autres comme moi qui ont le cœur chaud et la tête faible. Car je sais que je n’ai pas la tête solide, monsieur. Je fus pris d’une colère noire — la colère de l’extrême ivresse —, mais pas contre l’injustice de la société. Oh, non ! « Je dois être libre ! », ai-je crié avec fureur. — “Vive la liberté !” hurle ce voyou de Mafile. “Mort aux bourgeois qui nous envoient à Cayenne ! Ils sauront bientôt que nous sommes libres.” « Le ciel, la mer, l’horizon entier semblèrent virer au rouge, au rouge sang, tout autour de la barque. Mes tempes battaient si fort que je m’étonnais qu’ils ne les entendent pas. Comment se fait-il qu’ils n’aient pas entendu ? Comment se fait-il qu’ils n’aient pas compris ?


« J’ai entendu Simon demander : “On n’a pas ramé assez loin maintenant ? — Si. Ça suffit”, ai-je dit. J’étais désolé pour lui ; c’était l’autre que je haïssais. Il a rentré sa rame avec un grand soupir et, alors qu’il levait la main pour s’essuyer le front avec l’air d’un homme qui a fait son travail, j’ai appuyé sur la détente de mon revolver et l’ai abattu comme ça, depuis mon genou, en plein cœur. « Il s’est écroulé, la tête pendant hors de la barque. Je ne lui ai pas accordé un second coup d’œil. L’autre poussa un cri perçant. Un seul cri d’horreur. Alors tout fut calme. « Il a glissé du banc pour se mettre à genoux et a levé ses mains jointes devant son visage dans une attitude de supplication. “Pitié”, a-t-il murmuré faiblement. “Pitié pour moi… camarade ! — Ah, camarade,” ai-je dit à voix basse. “Oui, camarade, bien sûr. Eh bien, alors, crie Vive l’anarchie.” « Il a jeté les bras en l’air, le visage tourné vers le ciel et la bouche grand ouverte dans un immense cri de désespoir. “Vive l’anarchie ! Vive…” « Il s’est effondré comme une masse, une balle dans la tête. « Je les ai jetés tous les deux par-dessus bord. J’ai aussi balancé le revolver. Et puis je me suis assis calmement. J’étais enfin libre ! Enfin. Je ne regardais même pas en direction du bateau ; ça m’était égal. En fait, je pense que j’avais dû m’endormir puisque, tout à coup, il y a eu des cris et j’ai retrouvé le bateau presque sur moi. On m’a hissé à bord et la barque a été attachée à la poupe. Ils étaient tous noirs, hormis le capitaine qui était mulâtre. Lui seul connaissait quelques mots de français. Je n’ai pas pu découvrir où ils allaient ni qui ils étaient. Ils me donnaient à manger tous les jours ; mais je n’aimais pas la manière dont ils parlaient de moi dans leur langue. Peut-être envisageaient-ils de me jeter pardessus bord afin de garder le bateau en leur possession. Comment le savoir ? Comme nous passions devant cette île, j’ai demandé si elle était habitée. J’ai compris d’après le mulâtre qu’il y avait une maison. Une ferme, j’ai cru qu’ils voulaient dire. Alors je leur ai demandé de me débarquer sur la plage et de garder la barque pour la peine. C’était, j’imagine, justement ce qu’ils voulaient. Le reste, vous connaissez. » Après avoir prononcé ces mots, il perdit soudain tout contrôle de lui-même. Il allait et venait de long en large, rapidement, jusqu’à se mettre finalement à courir ; ses bras battaient l’air comme un moulin à vent et ses exclamations relevaient quasiment du délire. L’idée générale, c’était qu’il « ne niait rien, rien ! » Je pouvais seulement le laisser continuer et m’asseoir en dehors de son passage, répétant par intervalles : « Calmez-vous, calmez-vous », jusqu’à ce que son agitation s’épuisât d’elle-même. Je dois avouer aussi que je restai longtemps là-bas après qu’il se fut glissé sous sa moustiquaire. Il m’avait supplié de ne pas le quitter ; alors, comme on veille un enfant anxieux, je le veillais — au nom de l’humanité — jusqu’à ce qu’il s’endormît. Dans l’ensemble, j’ai pour idée qu’il était beaucoup plus anarchiste qu’il ne me l’avait avoué ou ne se l’avouait à lui-même ; et que, les éléments propres à son cas mis à part, il ressemblait vraiment beaucoup à bien d’autres anarchistes. Le cœur chaud et la tête faible — voilà le mot de l’énigme ; et c’est un fait que tout individu capable de sentiment et de passion transporte en son sein les contra-dictions les plus amères et les conflits les plus meurtriers du monde. Sur la base d’une enquête personnelle, je peux certifier que l’histoire de la mutinerie des détenus s’est déroulée en tous points comme il l’a exposée. Quand je revins de Cayenne à Horta et vis à nouveau l’ “anarchiste”, il avait mauvaise mine. Il était plus las, encore plus frêle et franchement livide en fait sous les traces de crasse dues à son métier. Manifestement, la viande du principal troupeau de la compagnie (sous sa forme non concentrée) ne lui convenait pas du tout. Ce fut sur le ponton à Horta que nous nous rencontrâmes ; et j’essayai de le décider à laisser le canot amarré où il était pour me suivre en Europe sur-le-champ. Cela aurait été délicieux de penser à la surprise et à l’écœurement de l’excellent responsable devant la fuite du pauvre garçon. Mais il refusa avec une obstination invincible. « Vous n’avez tout de même pas l’intention de vivre ici pour toujours ! », m’écriai-je. Il secoua la tête. « Je mourrai ici », dit-il. Puis il ajouta d’un ton maussade : « Loin d’ “eux”. » Quelquefois, je pense à lui — allongé, les yeux ouverts, sur son équipement de cavalier dans le hangar bas, plein d’outils et de ferraille — l’esclave anarchiste du domaine de Marañon, attendant avec résignation ce sommeil qui le “fuyait”, comme il avait l’habitude de dire, d’une telle manière qu’il est impossible d’en rendre compte.


Un anarchiste