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DRIFT PIERRE FAURE

Cahier N°1 / Booklet N°1


NOTE La surface ondulait si faiblement que le mouvement paraissait presque irréel. Le soleil s’y reflétait violemment et son image ne subissait qu’une déformation imperceptible. C’était une journée sans nuages et sans un souffle de vent. L’agitation des molécules ne semblait fournir aucune impulsion au liquide. Les feuillages des robiniers ne trahissaient pas non plus de perturbations, comme s’ils participaient à une sorte de conspiration collective. Comme s’il ne subsistait plus que des mouvements internes, qui sous-tendaient l’existence même de la rivière, mais qui demeuraient lointains et inaccessibles. Des myriades de poussières réfléchissaient la lumière tandis que la surface devenait obscure au point de perdre ses deux dimensions. Une profondeur sombre et continue sans limite définie, d’où l’ensemble des particules semblaient émaner par quelque processus mystérieux. Une série d’ondulations déforma la surface selon une fréquence régulière. Leur amplitude augmenta jusqu’à atteindre un seuil, puis elles se dissipèrent, comme absorbées par l’obscurité. Les poussières étaient tranquillement restées à leur place et décrivaient – je m’en rendais compte seulement alors - une distribution similaire à celle des étoiles. L’échelle devenait incertaine : l’immensité semblait se confondre avec cette portion d’espace, comme un fragment de galaxie en miniature. Tout autour était projeté un monde entièrement construit, minéral, bruyant, découpé à la scie. Je voyageais dans cette ville sans bouger. Mon regard s’attachait à des phénomènes discrets que mes capacités physiques me permettaient d’observer. Des vagues de faible amplitude, des poussières prises dans des courants d’air, une araignée qui avait ancré sa toile sur l’antenne d’une voiture, les bords incertains des nuages... Je pensais alors qu’il faudrait relier ces fragments, de sorte qu’ils puissent former une sorte de cosmogonie, conduire à un univers plus vaste, dont le fil conducteur résiderait dans la courbure de l’espace. Je dérivais lentement, en rebondissant d’une image à une autre. De proche en proche, fragment par fragment, à travers une séquence, un montage. Il convient de redonner un sens positif à l’idée de divagation. Divaguer : « errer en s’éloignant de »…


Pas avec des histoires mais avec des mouvements, des transitions. Je tentais de mobiliser les apparences dans une manière de voir, et de provoquer des rapprochements incertains. Puisque les liens ne reposent pas nécessairement sur des similitudes formelles, c’est le cerveau du spectateur qui va peupler les intervalles. Ces derniers dépendent largement de celui/celle qui va recevoir les images et les interpréter. Il s’agit d’inviter le spectateur à faire ce mouvement, pas de l’obliger. J’aménage en quelque sorte le terrain d’atterrissage, et c’est vous qui pilotez l’avion. Un rapprochement n’implique pas nécessairement une métaphore. Son sens demeure alors en suspens, comme des poussières prises dans des courants d’air qui ne se fixeront pas sur le sol. Peut-être n’existe-t-il pas de lien spécial, seulement un rapprochement physique, une simple contiguïté ? Cette suspension du sens m’apparaît parfois plus intéressante qu’une métaphore, comme si les images devenaient à la fois plus ostensibles et plus opaques. En revanche, une métaphore implique nécessairement un rapprochement. Plus l’écart entre des images devient important, plus la question de savoir quels rapports ces images peuvent entretenir entre elles s’intensifie. Inversement, si l’on assemble des images qui tissent des liens thématiques ou formels évidents, cette question se pose d’une façon moins vivace. Il faut que les liens puissent être resserrés et en même temps demeurer assez lâches. Le problème en deux mots : l’étroitesse et l’ampleur. Et puisqu’ils sont des formes partielles, incomplètes, ces fragments veulent se diversifier. Ils préfèrent la pluralité à l’unité, former des images-montage plutôt que des images-tableau. Ils préfèrent les contrastes et les dissemblances à l’homogénéité. Ils veulent extraire une pluralité de traces, et font dévier, modifient mes explorations. Ils veulent passer de l’infime à l’immense, d’un geste à une étoile, d’un papillon à un amas de galaxies ! Ils veulent monter une hallucination, ils veulent que l’événement le plus trivial prenne une dimension cosmique.


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Index - Cahier N°1 / Booklet N°1 03 Plant (1), Summer 2015 09 Folded scape, or few square centimeters of the surface of the Seine, Spring 2016 10 Contrails (1), Autumn 2011 11 Sunny side, Summer 2011 13 Space, Summer 1971 / Credit: NASA, Apollo 15, July/August 1971, Lunar orbit / Apollo Archive Project - AS15-96-13123 14 High phase, Summer 2013 15 Spring’s fluff, Spring 2011 17 Broken wall, Summer 2012 18 Contrail (1), Summer 2012 19 Slight relaxation (1), Summer 2011 21 Coronal loops (1), Winter 2012 / Credit: Nasa, Solar Dynamics Observatory, AIA, March 2012 22 Oil on water, Spring 2015 23 Draughty corner, Autumn 2011 25 Table for two, Spring 2015 26 Waiting room, Summer 2013 27 Tatou + Plane, Spring 2011 29 Curtains, Spring 2011 30 Tropism, Summer 2011 31 Plant growing under a building, Summer 2016 33 Cover, Spring 2017 34 Exit, Autumn 2014 35 Slight relaxation (2), Spring 2014 37 Buildings, Autumn 2014 38 Under the highway, Spring 2014 39 Street scene, Spring 2014 41 The room in the basement, Autumn 2011 42 Construction site, Autumn 2017 43 Sprawl, Summer 2016 45 Streams, Spring 2014


Profile for Pierre Faure

DRIFT - Cahier N°1 - Booklet N°1  

First booklet of a self-publishing project which will contain four booklets. The other booklets will be published in the following weeks/mon...

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