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La photographie et le documentaire sont un langage pour chroniquer le monde, décrypter les gens, les événements et les réalités sociales à travers le récit visuel. Tels sont les objectifs du magazine Photo|Société.


[2017]


L’architecte britannique Patrick Schumacher, lors du World Architecture Festival de Berlin de 2017, a proposé une solution radicale quant à la crise du logement qui sévit présentement à Londres : se débarrasser des règlements municipaux qui régulent le logement, privatiser tout l’espace public et démolir tous les logements sociaux.


PIERRE FRASER / éditeur en chef Docteur en sociologie, sociocinéaste et photographe rattaché à l’Université Laval. Champ de recherche : utilisation de l’image, fixe ou animée, pour représenter les réalités sociales.

LYDIA ARSENAULT / coéditrice Étudiante à la maîtrise en sociologie à l’Université Laval, photographe amateur, ses recherches portent sur la question du phénomène transgenre et de son acceptabilité sur le plan social.

OLIVIER BERNARD / coéditeur Docteur en sociologie, diplômé de l’Université Laval. Champs de recherche : pluralité des facettes sociales des arts martiaux, des réalités les plus prosaïques à l’éventail des industries de la culture.

FABIEN JACOB / éditeur invité Membre du Comité de recherche Sociologie des arts et de la culture (Foko-KUKUSO), il a réalisé des mandats pour le Musée d’Art et d’Histoire de la Ville de Genève.


Il est là le côté intéressant du magazine Photo|Société, car il permet de faire ressortir les contrastes et les oppositions dans un lieu géographique donné, de montrer et de démontrer les dynamiques à l’œuvre sur le plan social, économique, financier et politique. En fait, montrer la réalité de l’embourgeoisement, c’est aussi évoquer les contrastes et les oppositions sociales qui travaillent un quartier. D’une part, la revitalisation affiche l’expansion économique, qui donne du panache à un quartier qui est en train de se développer de façon parfois étonnante, qui annonce que le renouveau l’embellit, qui le sécurise aussi en quelque sorte des hordes de haillons en déportant ailleurs les défavorisés. D’autre part, une revitalisation qui a rapidement ses limites et qui renvoie les plus défavorisés aux franges de ce renouveau économique et social.


Marc, personne de petite taille, personnifie, bien malgré lui, l’exclusion sociale qui s’installe entre favorisés et défavorisés

57 Embourgeoisement et revitalisation Lydia Arsenault

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Commerce tendance

Contrastes sociaux

Embourgeoisement


02.18

CONTRECHAMP

24 Démolition et gentrification

24 Démolition et gentrification

Commentaire de la rédaction

L’ordre marchand reprend ses droits

26 Contrastes de la ville Mot de l’éditeur

28 Société Lydia Arsenault, coéditrice

41 Ironie visuelle La mixité sociale dérange


ARTEFACTS VISUELS DE LA GENTRIFICATION

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Il y a à peine 40 à 50 ans, ce type était considéré comme un pauvre. Aujourd’hui, dans un quartier gentrifié, il est considéré comme un défavorisé.

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Dans les meilleures années du syndicalisme militant, de 1965 à 1973, cet homme aurait été considéré comme un exploité. Conséquemment, s’il y a un exploité, c’est qu’il y a un exploiteur. Ces deux mots sont aujourd’hui interdits, considérés comme trop négatifs.

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Le sociologue Herbert Marcuse, dans les années 1960, disait que nous n’aurions bientôt plus de mots adéquats pour décrire la réalité du capitalisme, tellement ceux-ci seront aplanis pour rendre l’individu totalement responsable de sa condition.

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On dit désormais de ces gens qui fréquentent les banques alimentaires qu’ils sont défavorisés (n’ont pas été chanceux — une condition) plutôt que de dire qu’ils sont pauvres (vivent une condition imposée par le système — un processus).

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DÉMOLITION CONSTRUCTION REVITALISATION GENTRIFICATION

Tout quartier se définit à partir de repères et instaure des limites, des frontières limitant ou ouvrant des parcours visuels internes ou externes. Ce travail des parcours va par la suite construire des territoires dotés de lectures visuelles et sociales et par suite de zones.

EMBOURGEOISEMENT Dans un quartier en processus de revitalisation, chaque bâtiment signale le passé du quartier et son inscription dans l’embourgeoisement : son passé, parce qu’il s’agit d’un quartier qui a un historique de défavorisation ; son inscription dans l’embourgeoisement, parce qu’il sera éventuellement retapé pour se fondre dans son environnement désormais revitalisé. 24

Concrètement, les repères visuels d’un quartier en plein processus de revitalisation dans lequel s’inscrivent des éléments architecturaux spécifiques, instaurent des limites et des frontières visuelles et sociales. La gentrification consiste essentiellement à réintroduire dans un quartier la vie économique, sociale et culturelle en remodelant le paysage urbain afin d’en faire un quartier où il fait bon habiter. NDLR


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CHASSEZ CES DÉMUNIS QUE JE NE SAURAIS VOIR

L’architecte Patrick Schumacher, lors du World Architecture Festival de Berlin de 2017, a proposé une solution radicale quant à la crise du logement qui sévit présentement à Londres : se débarrasser des règlements municipaux qui régulent le logement, privatiser tout l’espace public et démolir tous les logements sociaux.

L’architecte Patrick Shumacher a présenté un plan concernant ce qu’il ferait s’il était élu maire de Londres, à savoir rendre plus efficace et plus attrayante l’offre de logements pour tous les promoteurs immobiliers. Essentiellement, Schumacher en appelle au fait de cesser de démoniser les gens qui désirent investir dans la City. Selon lui, l’embourgeoisement et la gentrification des quartiers défavorisés est une solution incontournable pour revitaliser la ville, tout comme l’investissement immobilier étranger, même si les propriétaires n’occupent que rarement leurs logements. À son avis, « le logement à prix modique accessible pour tous ne peut être assuré que par un processus librement autorégulé dans lequel la ville n’intervient pas. » Toujours selon Schumacher, la vraie tragédie immobilière que vit actuellement Londres a tout à voir avec le fait que les locataires de logements sociaux détiennent des droits sur des propriétés précieuses du centre-ville, sans compter que ces propriétés ont bénéficié, à une certaine époque, de subventions publiques, ce qui les disqualifierait de facto d’un droit de propriété. Dans le même souffle, Schumacher a poursuivi en clamant qu’« il est tout à fait justifié que ce soit le tour de quelqu’un d’autre de jouir d’un emplacement aussi bien situé qui a un aussi fort potentiel immobilier, surtout si ce quelqu’un est un individu productif de la société. »

Auteur Pierre Fraser


L’architecte a également lancé une attaque en règle contre les règlements gouvernementaux, qui, selon lui, étouffent la créativité et le progrès. Il a de plus appelé à la suppression de toutes les prescriptions relatives à l’utilisation des terrains et à l’abolition des normes en matière de logement afin de faciliter la tâche des promoteurs immobiliers. D’ailleurs, « toutes les tentatives bureaucratiques visant à réguler l’environnement bâti à travers des plans de planification urbaine sont pragmatiquement et intellectuellement en faillite », tout en affirmant que les normes relatives au logement « nous privent d’opportunités d’affaires intéressantes ». Au final, le discours de Schumacher est-il pour autant si caractéristique du discours propre à la revitalisation, l’embourgeoisement et la gentrification des quartiers que l’on retrouve dans plusieurs villes à travers le monde ? En fait, oui, car il faudrait évacuer ces démunis et ces improductifs qui empêchent les promoteurs immobiliers de faire de bonnes affaires. Certes, on peut supposer que Schumacher a délibérément fait de la provocation en affirmant qu’il fallait privatiser toutes les rues, les espaces publics et les parcs, voire même des quartiers entiers, mais il n’en reste pas moins que ses affirmations trahissent une tendance qui s’est installée depuis une dizaine d’années : il n’est pas bon de montrer les improductifs de la société. Pour résumer, Schumacher désire plus que tout laisser le marché s’autoréguler afin de placer le profit avant l’équité et l’égalité sociales, faisant ainsi de lui le Donald Trump de l’architecture. Comme me le soulignait la sociologue Lydia Arsenault, coéditrice de ce numéro, lors d’une conversation : « il a un peu raison lorsqu’il dit que de cesser de réguler l’habitation et le développement mènerait potentiellement à une diminution des prix du logement. Là où il est vicieux dans son approche, c’est qu’il ne dit pas que ça se ferait après une longue période d’exclusion, de déportation sociale, de hausse des prix, etc. Ce n’est qu’une fois que le quartier aura entièrement été reconstruit et que l’effet de nouveauté qu’il présentera sera tombé, que les prix commenceront, eux aussi, à diminuer. Pendant ce temps, chez les moins bien nantis… »

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Prynn, J., O'Mahony, D. (2017), Top architect blasts 'free-riding' tenants living in council houses in central London and says they should be moved, to make way for his staff, London: The Evening Standard, November 25.


LES CONTRASTES DE LA VILLE

La gentrification d’un quartier est un processus par lequel ses habitants d’origine sont graduellement refoulés dans les portions non encore revitalisées. Au fur et à mesure que des gens bien nantis rachètent certains immeubles pour les transforment en loft ou en condominium, des commerces de niche s’installent dans le quartier, excluant d’autant ceux qui n’ont pas les revenus conséquents pour les fréquenter.

Comme le dit si bien l’anthropologue québécois Serge Bouchard, l’homme est un aménagiste qui invente, fait et refait des espaces. Il faut ainsi « voir le territoire comme un immense domaine composé d’innombrables paysages livrés librement à la découverte et à la jouissance de tous1 », à condition, bien sûr, d’avoir les yeux ouverts. C’est précisément ce à quoi prétend Photo|Société, vous amener à prendre connaissance du sens caché derrière l’insignifiance visuelle qui nous entoure. Dans ce second numéro de 2018, vous retrouverez derrière chaque photo le travail intellectuel de nos collaborateurs qui ont arpenté les rues pour mettre en exergue les différents contrastes que présente la ville. Certains détails vous paraitront peut-être banals à première vue (un homme avec une canne, des sigles de toute sorte qu’on ne remarque plus, des gens qui marchent, des bâtiments que l’on croise tous les jours, etc.), mais c’est bien là le but recherché : vous dépayser en donnant un sens nouveau à votre décor quotidien. Alors que certains marchent par obligation et ne retirent aucun plaisir à accomplir cette action de motricité coordonnée, d’autres marchent par conviction ; pour ces derniers, le fait de mettre un pied devant l’autre est synonyme de laisser sur ses traces un monde meilleur et en santé. Il y a aussi ceux qui aimeraient bien marcher, mais qui peinent à faire fonctionner leur système moteur en panne ou trop usé, et qui se voient contraints d’arpenter les rues en fauteuil roulant.

Auteur Lydia Arsenault


Puis, il y a ces esprits curieux d’observer la vie pour la figer sur pellicule ou, encore, pour la décrire sur papier ; nous sommes photographes, sociologues, anthropologues, philosophes, travailleurs sociaux, etc. Or, si les raisons de mettre un pied devant l’autre sont variées, les observations qu’on peut en tirer sont quant à elles influencées par l’époque, le lieu, la saison, le jour et l’heure à laquelle nous utilisons nos yeux pour observer la mise en scène qui se présente à nous. Oui, vous avez bien lu : mise en scène, car c’est ce que le sociologue observe lorsqu’il s’intéresse à la vie en communauté. Il cherche à voir l’amalgame des rôles, des positions sociales, des performances individuelles, des liens et des articulations de la vie à laquelle nous participons aussi, et qui, parfois, brouille le sens de ce qui est observable. Ce numéro cherchera donc à vous démontrer que, dans les quartiers en processus de gentrification, il y a tout un univers qui nous demeure invisible et brouille notre perception de la réalité.

Bouchard, S. (2012), « Pour une politique des points de vue », dans C’était au temps des mammouths laineux, Montréal : Les Éditions du Boréal, Collection Papiers Collés, p. 175-180. 1


Bouchard, S. (2012), « Pour une politique des points de vue », dans C’était au temps des mammouths laineux, Montréal : Les Éditions du Boréal, Collection Papiers Collés, p. 175-180. 1


Bouchard, S. (2012), « Pour une politique des points de vue », dans C’était au temps des mammouths laineux, Montréal : Les Éditions du Boréal, Collection Papiers Collés, p. 175-180. 1


Bouchard, S. (2012), « Pour une politique des points de vue », dans C’était au temps des mammouths laineux, Montréal : Les Éditions du Boréal, Collection Papiers Collés, p. 175-180. 1


[Pierre Fraser / Sociologue]

OM PRANA

Le quartier St-Roch de la Ville de Québec, au cours des dix dernières années, s’est graduellement embourgeoisé. Suite à ce processus de revitalisation, le quartier St-Roch, ancien quartier fortement défavorisé, est devenu le Nouvo StRoch. À remarquer la suppression des lettres finales « eau » du mot « nouveau » au profit de la seule lettre « o ». Il y a là un processus qui traduit ce qui est « tendance » à travers la simplification de la graphie.

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CHAMP-CONTRECHAMP

CUISINE SOPHISTIQUÉE

Velouté de légumes croquants au garam masala

La photo de la page de gauche se classe définitivement dans la catégorie des artéfacts visuels que la sociologie visuelle doit repérer pour qualifier un milieu de vie.

Ce libellé renseigne sur le fait que le potage offert ne s’adresse qu’à une clientèle en mesure de décoder en quoi il consiste (garam masala = mélange d’épices torréfiées et réduites en poudre originaire du nord de l’Inde).

Tout d’abord ce panneau-réclame affiche clairement sa localisation : Nouvo St-Roch. Le restaurant en question, qui a installé sur le trottoir ce panneau-réclame, se nomme Om Prana (ajourd’hui fermé). Il s’agissait du premier restaurant végétalien cru à Québec, qui offrait smoothies, jus frais, yoga et méditation.

Santé holistique Yoga Dr. Bali Méthode de yoga mettant l’accent sur le corps subtil, lequel correspond au système nerveux duquel émane le stress et les émotions.

Comme le soulignait ailleurs sa publicité sur son site Internet : « Un menu et des services plein de vitalité ». Avant la revitalisation du quartier St-Roch, la seule présence de ce type de restaurant aurait été impossible. Avec la venue de gens plus scolarisés, plus fortunés et préoccupés de leur santé, qui ont acheté, soit des condos, soit des lofts dans le quartier, ce type de commerce répond effectivement à une certaine demande et à certaines attentes.

Séance de méditation Deva Méthode de méditation mettant d’avant les mantras pour apaiser le corps. L’eau ionisée La petite taille moléculaire de l’eau ionisée réhydraterait le corps et les cellules de deux à trois fois plus vite que l’eau normale. Artefacts visuels Il importe de repérer tous ces artéfacts, car ils permettent de rendre compte de réalités sociales ancrées dans un milieu de vie donné. Ils permettent également d’explorer l’inscription sociale de certaines valeurs culturelles véhiculées par les habitants du quartier.

Ce qui est inscrit sur ce panneau réclame est intéressant à plus d’un égard : il est carrément dans la mouvance holistique de la santé que privilégient hipsters et milléniaux.

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CHAMP-CONTRECHAMP

CUISINE SOPHISTIQUÉE

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CHAMP-CONTRECHAMP

CUISINE SOPHISTIQUÉE

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ACCEPTER LA DIFFÉRENCE DANS UN QUARTIER EMBOURGEOISÉ


ALIMENTATION VIVANTE ALIMENTATION EMBOURGEOISÉE


[Pierre Fraser / Sociologue]

L’IRONIE VISUELLE

ironie visuelle, c’est avant tout un heureux naufrage social dans les quartiers revitalisés. Cette ironie joue sur plusieurs niveaux de monstration qui se fondent l’un dans l’autre tout en s’opposant et se superposant. Au premier degré de l’image, qui correspond littéralement ce à qu’elle renvoie, un balais, s’ajoute un deuxième degré, qui commente et met à distance, sans pour autant rejeter ce qui est explicitement montré. Il y a là une transparente opacité de l’ironie visuelle.

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Et l’ironie visuelle se trouve définitivement dans le balai, comme s’il suffisait de balayer les haillons pour s’en débarrasser. Au final, les hordes de haillons sont aussi irréductibles que l’embourgeoisement qui veut les écarter du regard.


L’homme, étendu sur son sac de couchage devant l’une des immenses portes fermées de l’église St-Roch. Le balai, à droite, appuyé sur le porche. Le message affiché sur la porte qui enjoint les gens de donner à la paroisse pour l’entretien de l’église.


Comme le soulignait le sociologue Zygmunt Bauman, on ne nous a pas appris à compter, évaluer et prendre en compte le camion qui sort de l’usine pour se rendre à la décharge. Et on ose ainsi croire que tout le monde n’a vu que le premier camion qui se rend vers les grands magasins et les entrepôts.


Zygmunt Bauman

« Quand les protections fournies par l’État contre les frissons existentiels sont ainsi peu à peu démantelées, quand les institutions d’autodéfense collective, comme les syndicats et les autres instruments de négociation collective perdent de leur pouvoir sous la pression de la concurrence économique qui amenuise la solidarité des faibles, il appartient désormais aux individus de chercher, de trouver et de mettre en place des solutions individuelles aux difficultés sociales et de les expérimenter par le biais d’actions individuelles et isolées, en utilisant des outils et des ressources dont l’inadéquation au but poursuivi est flagrante. »


QUARTIERS REVITALISÉS ET ORGANISMES COMMUNAUTAIRES EN DÉFICIT DE SERVICE AUX DÉMUNIS


QUARTIERS REVITALISÉS ET ENTREPRENEURS SOCIAUX AU SERVICE DES DÉMUNIS ?


RUPTURES


Lydia Arsenault

Alors que les autorités municipales impliquées dans la revitalisation du quartier St-Roch parlaient de « rénovation urbaine » plutôt que d’« embourgeoisement » ou de « gentrification », qui sont des termes nettement plus négatifs, la dynamique actuelle du quartier ne laisse aucun doute quant aux conditions de vie de ceux qui habitent majoritairement St-Roch. Le quartier n’a pas été revitalisé ; il a surtout été témoin du déchirement de son tissu social au profit des promoteurs immobiliers et des boutiques de luxe.


Nouvo St-Roch : lieu de confrontation des réalités sociales et article tentera de démontrer la manière dont l’histoire d’un quartier donné peut influencer la dynamique sociale qu’on y observe. Le quartier choisi pour accomplir ce travail d’analyse visuelle, à la fois sociologique et historique, se prête particulièrement bien au jeu. En effet, on retrouve dans St-Roch, un quartier central de la ville de Québec, un foisonnement d’acteurs sociaux et de repères visuels qui trahissent l’histoire du quartier précédant la revitalisation de la rue Saint-Joseph. Certains des changements vécus par les résidents du quartier se sont accompagnés d’une fracture sociale qui aurait dû, avec le temps, se « cicatriser » jusqu’à ce que ses effets se soient fondus dans le décor. Or, les parcours visuels de St-Roch nous apprennent que la fracture est toujours « ouverte ». Selon les données cartographiques officielles de la Ville de Québec, le territoire urbain que l’on nomme Quartier St-Roch est délimité par deux frontières naturelles — la rivière St-Charles au Nord et le coteau Ste-Geneviève au Sud — et deux artères du réseau routier — le Boulevard Langelier à l’Ouest et l’autoroute Dufferin-Montmorency à l’Est. Ceci étant précisé, je tenterai, dans un premier temps, de tracer un bref et riche portrait des changements qu’a connu St-Roch au fil du temps, tant du point de vue commercial que démographique. Une fois cette revue historique complétée, l’analyse accompagnant les images retenues permettra de rendre compte de la dynamique actuelle du quartier. S’il y a une chose que l’on doit absolument retenir à propos du quartier StRoch, c’est que son histoire remonte aux premières décennies de vie de la ville de Québec. Le quartier attirait les foules bien avant les années 2000. Les archives historiques nous apprennent que de 1870 à 1924, la rue SaintJoseph était considérée par les habitants de Québec comme étant la principale artère commerciale de la ville. Réputée à travers la province, la rue Saint-Joseph attire même une clientèle assez nombreuse pour justifier la 57


construction de la Gare du Palais qui, à partir de 1915, reliera Québec et Montréal1.

Néanmoins, depuis le XVIIIe siècle, le quartier St-Roch a presque toujours été synonyme de défavorisation matérielle et sociale pour les résidents du quartier. St-Roch a d’abord hébergé les familles nombreuses de la classe populaire. Les conditions de vie étaient, à cette époque, médiocres — les résidents pataugeaient dans les eaux salies par les tanneries ou ruisselant de la haute ville, étaient décimés par les épidémies, et devaient, de plus, vivre avec, comme seul cours d’eau accessible, une Rivière-Saint-Charles polluée par l’industrie navale et recueillant les déchets des quartiers environnants2. Il s’agit là d’une curieuse coïncidence, alors que St-Roch était reconnu comme étant le patron des pestiférés, des lépreux et des fripiers3. Au fil du temps, St-Roch a été témoin de nombreux soubresauts démographiques. Par exemple, de 1795 à 1842, la population du quartier est passée de 829 habitants à 10 760 résidents en raison de l’immigration massive de l’époque. Un siècle plus tard, en 1951, ce seront 16 000 résidents qui vivront entassés dans ce quartier populaire4. D’ailleurs, l’étroitesse actuelle des rues habitées (ex. : De la Reine, St-François, Du Roi) témoigne en partie de la réalité passée qui a pu être celle du quartier occupant un modeste 1,5 km carré de la ville. Vinrent ensuite les années 1960 et le rêve américain. Au 58


cours des années 1960, en pleine Révolution tranquille, le progrès est synonyme de béton, de voitures, de gratte-ciels et de consommation débridée. C’est l’ère des banlieues. Les villes étant jugées invivables, « on construit de pharaoniques infrastructures routières pour les quitter au plus vite. Des milliers de logements sont démolis pour faire de la place. Leurs habitantes et habitants sont chassés en périphérie5. » Les années 1970 seront en quelque sorte synonyme de déclin pour le quartier. Grand nombre de familles iront s’installer en banlieue — Beauport, Charlesbourg et Sainte-Foy verront le nombre de résidents exploser —, et en 1971, St-Roch comptera moins de 10 000 habitants.

Mail St-Roch, Québec

Si la périphérie de la ville gagne en intérêt auprès de la population, les activités commerciales de la Rue Saint-Joseph, elles, perdent de leur attrait. C’est que la banlieue s’accompagne d’un nouveau lieu d’achat centralisé, le centre commercial. Dans le but de freiner l’exode de sa clientèle, la société de développement du quartier réplique, en 1974, en construisant le mail StRoch, qui se voudra une tentative pour inciter les banlieusards à fréquenter de nouveau les commerces du coin. L’entreprise n’obtiendra cependant pas 59


le succès escompté et plusieurs commerçants seront forcés de fermer boutique. Au plan commercial, le quadrilatère déchu avait pour ainsi dire été saccagé par les projets de développement trop ambitieux amorcés vers la fin des années 1960 — la construction de l’autoroute de la Falaise, projet qui sera avorté et dont plus personne ne parlera pendant plus de vingt ans. Il sera ainsi difficile de tenir boutique dans St-Roch jusqu’à ce que soit lancé, dans les années 1990, un plan de revitalisation du secteur. En contrepartie, le Mail St-Roch sera assidument fréquenté par les désœuvrés et les itinérants, alors que les premiers désinstitutionnalisés de l’hôpital Robert Giffard y trouveront refuge et distraction. Le projet de revitalisation, initié par le maire JeanPaul Lallier à la fin des années 1990, se fera en plusieurs étapes. La première consistera à aménager le Jardin de St-Roch ayant pour but de masquer un stationnement laissé à l’abandon par la ville pendant plusieurs années après qu’aient été expropriés, pour ne pas dire chassés, plus de 1 000 résidents, témoins impuissants de la démolition de leurs logements. Deux phases suivantes, l’une en 2000 et l’autre en 2007, seront consacrées à la démolition du Mail St-Roch, vestige d’une époque peu glorieuse pour le quartier. À l’initiative du maire, certaines entreprises de hautes technologies, ainsi que la Télé-Université de l’Université du Québec (TÉLUQ) et l’Université Laval, iront à nouveau s’établir dans le secteur dans le but de relancer les affaires économiques. St-Roch en quelques images Le cliché de la page suivante a été réalisé sur la rue Saint-Joseph (entre les rues Du Pont et Monseigneur-Gauvreault) le jeudi 12 mai 2016 entre 19 h et 20 h. La température avoisinait les 20° ; il s’agissait de l’une des premières soirées chaudes de l’année. Alors que je déambulais sur la rue St-Joseph, j’ai croisé cet homme que vous voyez assis sur le rebord d’une fenêtre en train de fumer une cigarette et qui sortait tout juste d’un commerce en titubant légèrement.

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Je venais, au passage, de jeter un œil sur son déambulateur, fatigué et rafistolé, premier repère visuel d’une certaine défavorisation matérielle. En croisant l’amoncellement de sacs de poubelle jonchant le trottoir, second repère visuel, j’ai fait un lien entre la situation sociale de l’homme et celle que propose la présentation urbaine du Nouvo St-Roch : il s’agissait clairement d’un résident défavorisé. Le commerce duquel il venait tout juste de sortir se nomme Tonneau, comme si l’homme attendait de toucher le fond du baril, à moins qu’il n’y soit déjà. Malgré qu’il ait été témoin de ma tentative de le cadrer avec les ordures à partir de ma caméra, l’homme s’est laissé prendre en photo sans même broncher une seule fois. Ici, aucun besoin d’utiliser le tir photographique puisque l’acteur prenait presque la pause. Ce qui est le plus embêtant avec la revitalisation du quartier St-Roch, ce n’est pas la construction du Jardin St-Roch, ni même la destruction du mail St-Roch où se retrouvaient les sans-abris. Ce qui dérange le plus, c’est le choix des commerces qui y ont été implantés : cossus, conçus pour les gros budgets et les goûts de luxe et en complet décalage avec la réalité vécue par les résidents du quartier. Cet énorme décalage entre les vocations commerciale et résidentielle du quartier St-Roch est encore plus saisissant lorsqu’il est mis en images. Le cliché de la page suivante a été réalisé à la même date que la photo précédente (jeudi le 12 mai 2016), aux alentours de 19 h 45, devant la boutique EQ3 ayant pignon sur la rue Saint-Joseph entre les rues MonseigneurGauvreault et Saint-Dominique. L’homme sur la photo est un itinérant bien connu des habitués du quartier. Certains y font même référence en l’appelant Tyrion St-Roch en raison de sa physionomie qui rappelle celle du personnage de la série Game of Thrones. Alors que je marchais sur le trottoir à la recherche de repères visuels permettant de rendre compte du standing des boutiques du Nouvo St-Roch, je l’ai vu venir dans ma direction. Ses vêtements contrastaient particulièrement avec le parcours visuel créé par les boutiques haut de gamme. D’une part, son manteau d’hiver élimé, ses lourdes bottes usées, et son lourd sac à dos étaient en totale opposition avec la température du moment. D’autre part, sa démarche rapide laissait croire qu’il était pressé de se rendre à un endroit qui m’était inconnu. Pour bien saisir la situation sociale contrastée qui allait se présenter, j’ai pris la décision de changer de trottoir pour mieux le photographier, au moment même où il passerait devant la boutique d’ameublement EQ3 qui s’adresse à une clientèle « gros budget ». Le cliché présente divers contrastes entre des repères visuels tous aussi intéressants les uns que les autres. 62


À première vue, on remarque, grâce à une généreuse fenestration, que la boutique est vaste et très éclairée. Si l’itinérant semble être au mauvais endroit lorsqu’il passe devant la boutique, c’est qu’il ne fait pas partie de la clientèle que le commerçant souhaite attirer. Par exemple, on retrouve à divers endroits de la photo l’écriteau « Rajeunissez votre espace », comme s’il s’agissait d’une boutade adressée au passant nain, alors que l’itinérance se caractérise par le fait de n’avoir aucun espace « à soi ». Autre fait intéressant, la promotion en cours cette semaine-là concernait des tables en bois très tendance. Pour 799 $ (ou plus), l’acheteur peut assortir le piétement et le dessus de table de son choix : un prix si élevé qu’il dépasse probablement le revenu annuel de l’itinérant photographié.

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Deux poids, deux mesures L’histoire de St-Roch nous laisse entrevoir qu’à différents moments du développement commercial du quartier, les résidents ont généralement été laissés pour compte. Cette exclusion a fait en sorte de créer un écart entre les repères visuels observables chez ceux qui habitent les rues adjacentes à la rue St-Joseph et ceux qui constituent le parcours visuel typique des visiteurs du Nouvo St-Roch. Alors que les autorités municipales impliquées dans la revitalisation du quartier St-Roch parlaient de « rénovation urbaine » plutôt que d’« embourgeoisement », ou de « gentrification », qui sont des termes nettement plus négatifs, la dynamique actuelle du quartier ne laisse aucun doute quant aux conditions de vie de ceux qui habitent majoritairement St-Roch. Le quartier n’a pas été revitalisé ; il a surtout été témoin du déchirement de son tissu social au profit des promoteurs immobiliers et des boutiques de luxe. François Gosselin-Couillard, concepteur et recherchiste pour le blogue « St-Roch : Une histoire populaire », s’exprime en ces mots sur la question : « La rénovation urbaine est une série de démolitions, d’expropriations et de dilapidation des fonds publics ayant fait de Québec la ville qu’elle est aujourd’hui. […] Ce sont les gens qui firent les frais de la rénovation. Les promoteurs promirent des logements neufs. Les logements furent rasés et leurs habitants parqués dans des HLM. Les marchands promirent la prospérité économique. Les gains se firent au profit d’une minorité4. » Ce qu’on observe aujourd’hui dans ce seul quartier, ce sont deux mondes coexistant en opposition constante. L’un s’appelle toujours St-Roch et traîne le lourd passé du quartier dans sa besogne. L’autre tente à la fois de faire revivre la gloire passée de l’artère Saint-Joseph tout en se démarquant de son histoire populaire par son appellation beau chic bon genre Nouvo StRoch. La photo de la page suivante, prise à l’intersection des rues Saint-Joseph et Du Pont (intersection très passante qui peut faire office de lieu-mouvement), montre la diversité d’acteurs sociaux que l’on retrouve dans St-Roch. C’est d’abord l’homme assis sur le banc qui a attiré mon attention : il marchait en titubant légèrement sur le trottoir où je me trouvais, l’air heureux, en chantant de manière incompréhensible. J’ai donc décidé de l’observer quelques minutes pour voir ce qu’il ferait. Avant qu’il ne traverse la rue pour aller s’asseoir, j’ai pu remarquer qu’il portait un habit de type veston-cravate, mais à bien y regarder, ce dernier était fatigué, voire même sale, fripé et élimé. Puisque ses cheveux étaient drôlement décoiffés, j’en ai déduit que cet homme devait être de ceux que l’on décrit comme désinstitutionnalisé, 64


faisant ainsi référence à la vague de réadaptation psychosociale réalisée par l’établissement psychiatrique Robert-Giffard dans les années 19905. Son habillement témoignait d’un effort pour bien paraître, mais son comportement était sous-tendu par une réalité différente de celle de l’homme d’affaires ou du professionnel qui porte habituellement ce type de complet.

Sur la photo, l’homme est entouré d’individus dont le rôle et la position sociale sont fort différents. Du côté droit de l’image, on retrouve un couple discutant avec un homme propriétaire d’un chien de race. Vêtus de manière branchée, ces derniers ont discuté sur le coin de la rue pendant au moins 15 minutes — en comparaison avec l’itinérant présenté sur la photo précédente, le temps n’était pas pour eux un facteur justifiant de se presser. On peut en déduire que le Nouvo St-Roch est un endroit où l’on se rend dans le but de rencontrer des gens que l’on connait. Il est aussi pertinent de préciser que durant tout le temps consacré à discuter, jamais ces trois individus n’ont porté attention à l’homme assis sur le banc. Il faut dire qu’une fois assis, ce dernier avait cessé de chanter et son comportement se fondait davantage 65


dans le décor. Au centre de la photo, on retrouve un homme et une femme dont les corps parlent d’eux même : main sur une fesse, bras autour du cou, bouches scellées, yeux fermés sont tous des repères visuels de l’amour. Il s’agit d’un couple amoureux qui profite du moment d’attente au feu de circulation pour s’embrasser avant l’apparition du symbole signalant le moment de traverser la rue. Cette apparente immobilité était en contraste avec le comportement des autres individus présents dans ce lieu-mouvement. Le bouton d’appel pour le passage piéton (dans le coin inférieur gauche de la photo) et la lumière indiquant le moment où le piéton peut traverser la rue (dans le coin supérieur droit de la photo) en sont justement les repères visuels. En avant-plan, le cliché montre une femme photographiée par accident — ma position ne me permettait pas de la voir s’approcher au moment où j’exécutais mon tir photographique. Plus tôt, j’avais croisé cette même personne alors qu’elle prodiguait des soins à son chien, alors qu’elle était à l’extrémité ouest de la rue Saint-Joseph. Son attitude corporelle m’avait interpellé, mais j’avais hésité à la photographier, puisque son attitude me laissait croire qu’elle serait offusquée d’être prise en photo. En effet, le regard qu’elle m’a lancé, une fois le cliché effectué, parlait pour elle : mon geste était désapprouvé. C’est en portant attention à son habillement qu’il devient possible d’expliquer sa réaction. La palette de sa casquette cache le haut du visage, le capuchon remonté permet de filtrer les regards de profil, et les vêtements de teintes sombres la fondent dans le décor le soir venu. Dans le Nouvo StRoch, il se trame des histoires qui ne sont pas toujours très nettes. Nous pouvons retenir de ce dernier cliché que, nonobstant la triste réalité de ceux qui ont élu domicile (qu’il soit fixe ou non) dans St-Roch, le quartier se compose aussi d’une faune urbaine branchée, désinstitutionnalisée, amoureuse et contrevenante. Au final, St-Roch est vraisemblablement un amalgame de réalités sociales diversifiées. Cette mixité, St-Roch la vit chaque jour. Elle reflète la vie qui anime le cœur du quartier. Elle est, en quelque sorte, porteuse de l’histoire passée et future de ce secteur de la ville de Québec. Références 1 Gosselin-Couillard, F. (2014), La rénovation urbaine, St-Roch: une histoire populaire, URL : http://saint-roch.blogspot.ca/ 2

Idem, « La vie ouvrière ».

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Mon St-Roch, [En ligne] http://www.monsaintroch.com/mon-quartier/, (page consultée le 19 juin)

4

Gosselin-Couillard, F. (2014), op. cit.

5

Idem.

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CONTRASTES


Audrey Vaillancourt

La demande des habitants des quartiers populaires, impliqués malgré eux dans des processus de revitalisation, est simplement de ne pas être enfermés en tant que « pauvres ». La réponse par la mixité sociale et la diversification de l’habitat est donc une formalisation de cette demande par l’appareil administratif.


Québec : contrastes sociaux et visuels introduction de la mixité sociale et celle d’un renouveau socio-économique sont devenus les deux principales justifications de la mise en place de politiques de revitalisation dans les quartiers populaires et les quartiers centraux en privilégiant deux approches : la construction de logements sociaux — instrument traditionnel des politiques de logement à destination des strates inférieures de la classe moyenne et des classes populaires — ; la volonté de déconcentration des quartiers pauvres — vision historique et morale de la mixité. Ce bref article veut en rendre compte en parcourant trois quartiers importants de la ville de Québec. Quartier St-Roch Assis sur le parvis de l’église St-Roch, il est possible de tracer une ligne imaginaire entre la partie revitalisée du Nouvo St-Roch (le slogan choisi par la ville) et la partie demeurée en l’état. La rue Saint-Joseph, parsemée de boutiques de vêtements et d’accessoires griffés et de restaurants branchés, constitue la portion revitalisée du quartier. De l’autre côté de l’église, la rue St-François constitue la portion non revitalisée du quartier. Traverser le parvis de l’église depuis la rue St-Joseph vers la rue St-François, c’est, à moins de 50 mètres de distance, débarquer dans un univers complètement différent. Tout change : les gens, le décor et même les odeurs. Les bâtiments sont délabrés, des graffitis recouvrent les murs et les personnes que l’on croise sont loin de s’habiller chez Victor et Hugo. Dans les petites ruelles du quartier, le sol est parsemé de débris et on retrouve des graffitis sur le moindre mur délabré. Ce sont tous là des repères visuels urbains qui délimitent les territoires visuels du quartier St-Roch. Par exemple, les graffitis sont presque inexistants sur la rue St-Joseph, alors qu’ils sont omniprésents partout ailleurs dans le quartier. Cette revitalisation a entraîné une mixité sociale qui donne lieu à des contrastes particulièrement saisissants. J’ai d’ailleurs pu en être témoin le 12 mai 2016 en soirée, alors que je me promenais dans le 69


quartier. C’était l’une des rares soirées confortables du printemps, et cela se reflétait dans l’achalandage du secteur de la rue Saint-Joseph. En effet, des gens de tous les milieux se côtoyaient : des hommes et des femmes bien nantis prenaient l’apéro sur des terrasses, profitaient de la soirée pour déambuler dans les rues et s’arrêter dans quelques commerces, des personnes défavorisées flânaient sur le parvis.

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Vers 20 h, j’ai aperçu un homme qui se dirigeait vers le magasin Benjo, un magasin de jouets très populaire situé sur la rue St-Joseph en plein cœur du Nouvo St-Roch. Ici, tout est pensé pour les enfants, même la porte d’entrée est de petite taille. Le prix des jouets, quant à lui, n’est pas de petite taille. Conséquemment, le commerce est destiné à des parents financièrement à l’aise. Il suffit de s’asseoir quelques minutes devant le magasin la fin de semaine venue pour constater que la clientèle est représentative de la portion revitalisée de St-Roch, ne serait-ce que par le type de voiture qui s’y stationne. Une imposante statue de grenouille accueille les enfants, ainsi qu’un écran interactif. Dès qu’une personne se positionne devant le magasin, la grenouille de l’écran se met à lui parler. C’est une stratégie très efficace pour attirer les enfants et les parents à l’intérieur, mais ce soir-là, c’est plutôt cet homme défavorisé, aux cheveux en bataille et au manteau de cuir usé, qui est venu discuter avec la grenouille. Outre ces repères visuels évidents, sa posture corporelle (la tête basse et les épaules roulées vers l’intérieur) et la forte odeur d’alcool qui émanait de ses vêtements étaient également très révélateurs. Posté ainsi devant un magasin destiné à une classe sociale mieux nantie, cet homme défavorisé créait un contraste social frappant. Pendant qu’il passait par toute une gamme d’émotions en discutant avec la grenouille virtuelle, j’ai été témoin des réactions des passants : ils le dévisageaient, chuchotaient des commentaires entre eux, l’évitaient, allant même jusqu’à changer de trottoir. Pratiquement tous les passants ont réagi d’une façon ou d’une autre à l’écart aux normes sociales que consistait le fait de se parler seul, ou plutôt à un écran destiné aux enfants, en pleine rue. Signe de détresse psychologique, de solitude, d’un excès d’alcool ou de tous ces éléments, ce comportement est parfois caractéristique de certaines personnes démunies des quartiers centraux défavorisés ou en plein processus de revitalisation. Comme il est socialement mal vu de parler fort en public, encore plus de vociférer, l’homme en était arrivé au stade où il injuriait la grenouille sous le regard ahuri des passants. Quartier Limoilou Bien qu’on retrouve beaucoup de personnes défavorisées dans le quartier StRoch, ce n’est évidemment pas le seul secteur de la ville de Québec où loge la pauvreté. De l’autre côté de la rivière St-Charles, dans le Vieux-Limoilou, la mixité sociale y est également très visible. Alors que la réputation du sec-

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teur laissait autrefois à désirer, aujourd’hui, on y retrouve de nombreux étudiants et de jeunes familles. La 3e Avenue est un peu comparable à la rue Saint-Joseph : de nombreux commerces qui s’adressent à une clientèle plus aisée s’y sont installés.

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En effet, de jolies boutiques, de bons restaurants et des cafés branchés côtoient des commerces visiblement plus anciens et en moins bon état. Le Nektar (photo ci-dessus), un café situé sur la 3e Avenue, est un très bon exemple de ce type de commerce plutôt huppé fréquenté par la classe sociale plus aisée de Limoilou. La deuxième portion du nom du commerce en dit long : « caféologue », une appellation qui se veut un moyen de donner du prestige au commerce et de souligner la qualité du café qu’on y vend. Inutile de mentionner que l’endroit n’est pas très populaire auprès des gens défavorisés qui habitent les rues situées tout juste derrière le commerce. Malgré tout, la 3 e Avenue est l’endroit par excellence, à Limoilou, pour être témoin de rencontres entre différentes classes sociales, particulièrement en été, alors que la rue, des plus populaires, devient très animée. La ville y a même installé un piano en plein air il y a quelques années. Étant moi-même une résidente du quartier, je fréquente souvent la Brûlerie Limoilou, un café situé à l’intersection de la 3e Avenue et de la 5e rue. Juste en face, se trouve une petite épicerie de quartier, ainsi qu’un banc très fréquenté par les personnes défavorisées. Chaque fois que je passe dans le coin, c’est immanquable, au moins un des habitués de l’endroit y fume une cigarette en regardant les gens passer. Vers 16 h, le 5 mai 2016, lors d’une belle journée de printemps, j’étais assise à la Brûlerie, quand j’ai assisté à cette scène devant le commerce en question.

L’homme qui est assis sur le banc vient souvent passer le temps à l’intersection de la 3e Avenue et de la 5e Rue. Il n’est pas rare de l’entendre se parler 73


à lui-même, souvent dans un langage assez vulgaire, tout comme l’homme au Benjo dont il a été question précédemment. Le banc semble, quant à lui, être son lieu de prédilection pour se reposer un peu et observer les passants, avant de se relever pour faire une courte balade dans les environs, et qui consiste, la plupart du temps, à traverser la rue pour mieux la retraverser. Les vêtements fripés, usés et élimés de l’homme viennent s’ajouter à ces attitudes et comportements qui contribuent à sa marginalisation et à sa stigmatisation sociale. D’autre part, il y a cet homme bien habillé qui promène son chien, courrier en main. Il tirait sur la laisse de son chien et évitait de regarder l’autre homme, visiblement mal à l’aise. En fait, confronté à la pauvreté, il cherchait à fuir l’endroit, une scène qui se produit ici très fréquemment.

La semaine suivante, j’ai assisté à une autre confrontation de classes sociales se déroulant exactement au même endroit, en après-midi. L’homme assis sur le banc vient souvent y prendre place. Toujours vêtu de la même façon, il y passe des heures à griller cigarettes après cigarettes. Parfois, d’autres habitués du banc viennent lui adresser la parole, mais de manière générale, il est seul. À quelques mètres de l’homme défavorisé, se tient un 74


cycliste : vélo de route haut de gamme, souliers spécialisés, casque de qualité, cuissard et gants de vélo, un équipement qu’il est possible d’évaluer à quelques milliers de dollars, ce qui suppose un amateur de plein air financièrement à l’aise. Il incarne un concept très valorisé par notre société, soit le sport et l’activité physique, et plus globalement, la santé. Le contraste avec l’homme assis sur le banc est frappant : en plus d’une opposition sur le plan financier, les deux hommes sont à des pôles opposés en ce qui a trait à la santé. En effet, l’homme défavorisé, fumeur et en surpoids, représente plutôt tout ce qui est à éviter aux yeux de notre société. En observant la scène pendant quelques minutes, j’ai constaté que le cycliste cherchait son chemin. Il a demandé des indications à un passant, puis, insatisfait, a regardé autour de lui dans l’espoir d’obtenir un second avis. Bien qu’il ait clairement vu l’homme assis sur le banc, il ne s’est pas adressé à lui. Il a plutôt attendu que quelqu’un d’autre passe pour le lui demander et a préféré ne pas engager la conversation avec cet homme qui était visiblement de l’autre côté du fossé social qui les séparait. Quartier Montcalm

Le quartier Montcalm est l’un des endroits les plus prisés de la ville de Québec. Situé dans le secteur de la haute ville de Québec, le quartier abrite majoritairement une classe aisée. En effet, les appartements y sont loin d’être 75


abordables, et les luxueux condominiums, tout comme les maisons, le sont encore moins. Les commerces du quartier sont représentatifs de la partie de la population qui y demeure. Ici, les restaurants et les boutiques ne reflètent pas la mixité sociale ; ils s’adressent avant tout à ceux qui ont les moyens de les fréquenter. Le 14 juin 2016 en après-midi, j’ai passé quelques heures à déambuler sur la rue Cartier. C’était une journée splendide et la température était d’environ 22°C. Les terrasses étaient bondées, tout comme les trottoirs et les boutiques. C’est d’abord l’habillement des gens qui a retenu mon attention. Je dirais qu’au moins 50 % des hommes étaient en chemise ou en complet et qu’une proportion similaire de femmes était vêtue d’une robe. Beaucoup de femmes s’arrêtaient dans les boutiques de vêtements, dont les prix sont très élevés sur la rue Cartier. La dame de la photo de la page précédente ci-dessus s’est plutôt arrêtée pour déguster quelques échantillons de chez Anna Pierrot, une pâtisserie-chocolaterie réputée. Je dois dire que, en me promenant sur la rue Cartier, je ne m’attendais pas du tout à rencontrer des gens d’une autre classe sociale que celle qui habite le quartier. Pourtant, à travers les vestons-cravates et les sacs à main griffés, se cachaient des gens plus ou moins favorisés, n’ayant évidemment pas les moyens financiers d’habiter le quartier ou d’en fréquenter les restaurants et les boutiques, cet homme marchait lentement, ou bien s’arrêtait et restait sur place en se contentant d’observer l’activité des passants. Il a mis plusieurs minutes à traverser la rue. Il s’arrêtait à tous les deux ou trois pas, fixait un point au sol, puis repartait. Il a finalement augmenté sa cadence lorsqu’une femme, au volant de sa voiture, l’a klaxonné avec impatience. Avec son vieux sac de la SAQ (Société des Alcools du Québec), ses sandales usées et son dos voûté, il posait un contraste clair avec la vaste majorité des passants, dont la femme en talons hauts derrière lui sur la photo. 76


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Environ une heure plus tard, je suis passée devant Le Parchemin du Roy, « La boutique de l’écriture », spécialisée en calligraphie et en illustration, où j’ai assisté à une scène qui n’est en rien anodine pourvu que l’on y prête le moindrement attention. Juste à côté de la boutique, un homme avait stationné son fauteuil roulant électrique et observait l’action qui se déroulait sous ses yeux en fumant une cigarette. Il était lourdement handicapé physiquement et sa maigreur trahissait un état de santé précaire. Il se parlait constamment à lui-même, ce qui, encore une fois, faisait réagir les passants. Ces derniers passaient aussi loin de lui que le trottoir pouvait le permettre, affichant des airs qui trahissaient à la fois de la pitié et une certaine envie de presser le pas. Quelques mètres plus loin, une femme lui tournait le dos. Elle était vêtue d’une robe et de sandales assorties, tenant un sac à main de couleur or, complétant ainsi l’ensemble. Elle représentait le parfait exemple de la femme financièrement à l’aise qui vient faire les boutiques sur la rue Cartier par un bel après-midi. Il est plausible de penser que, même dans les secteurs les plus cossus de la ville, la défavorisation est présente, même mise en évidence : l’exclusion sociale, la marginalisation et la stigmatisation sont d’autant plus frappantes lorsque ces personnes se retrouvent dans un milieu plus huppé que d’autres. Tout ceci renvoie à la notion de mixité sociale qui est à la fois un état et un processus. Un état, dans le sens où il y a cohabitation sur un même territoire de groupes sociaux aux caractéristiques diverses. Un processus, dans le sens où le fait de faciliter la cohabitation sur un même territoire de groupes divers par l’âge, le statut professionnel et les revenus, rendrait possible une répartition plus équilibrée des populations. La demande des habitants des quartiers populaires, impliqués malgré eux dans des processus de revitalisation, est simplement de ne pas être enfermés en tant que « pauvres ». La réponse par la mixité sociale et la diversification de l’habitat est donc une formalisation de cette demande par l’appareil administratif.

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RÉALITÉS


Lydia Arsenault

Les gens attendent avec impatience l’ouverture annoncé d’un nouveau restaurant, les gens se mobilisent pour faire entendre leur voix au sujet de problématiques écologiques ou municipales touchant plusieurs résidents, des marchés publics prennent forme, les commerces du coin s’allient aux activités culturelles qui voient le jour : la vie s’organise, se solidifie, et la réputation du quartier délaissé devient à nouveau tendance.


Embourgeoisement et revitalisation : des réalités sociales et article est d’abord une réflexion entourant les notions d’embourgeoisement et de revitalisation urbaine, mais a pour principal but de démontrer à quel point deux quartiers ayant une histoire similaire — et à l’origine principalement constitués d’ouvriers — peuvent mener à des dynamiques sociales bien différentes. Dans un premier temps, c’est sur la notion d’embourgeoisement que l’article mettra l’emphase, et je tenterai de tracer un léger portrait de ce à quoi peut mener, au plan social du moins, l’application d’un plan d’embourgeoisement. Le quartier Saint-Roch et ses habitants serviront d’exemple. L’attention sera ensuite portée sur la notion de revitalisation urbaine et sur quelques-uns des principes directeurs de cette approche sociale pour démontrer quels types de contrastes peuvent être observés dans un quartier en pleine revitalisation. Pour y arriver, des photos tirées d’un terrain personnel réalisé dans le quartier Saint-Sauveur de Québec seront utilisées. Embourgeoisement, gentrification et autres synonymes Selon Anne Clerval, « La gentrification désigne une forme particulière d’embourgeoisement qui concerne les quartiers populaires et passe par la transformation de l’habitat, voire de l’espace public et des commerces1. » Pour faire une métaphore avec le domaine informatique, nous pourrions dire que l’embourgeoisement se veut une mise à jour avec bonification des quartiers populaires jugés « obsolètes » ou qui ne seraient plus au goût du jour. Il est ainsi raisonnable de croire que les quartiers Saint-Roch et Saint-Sauveur de Québec, fiers de leur passé ouvrier, sont tous deux d’excellents quartiers pour qui souhaite observer les effets de l’embourgeoisement ou de toutes autres politiques de développement urbain qui s’en rapproche. Néanmoins, il semble difficile de proposer une définition de l’embourgeoisement qui mène à une mise en images de ce qu’elle implique au plan social. 83


La définition la plus concrète de ce phénomène dont se sont éprises les villes a été proposée par Paul Lewis, professeur et doyen de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal, qui décrit l’embourgeoisement comme « l’arrivée de classes sociales supérieures qui s’installent dans des quartiers ouvriers2. » Ce qui est le plus intéressant avec cette prémisse, c’est qu’elle semble décrire à la perfection ce qui s’observe dans le quartier StRoch. Prenons, pour exemple, le cliché ci-dessous réalisé le dimanche 31 juillet 2016, aux alentours de 15 h 30, sur le parvis de l’Église Saint-Roch, lieu-mouvement par excellence où se croisent habitants du quartier SaintRoch et visiteurs du Nouvo St-Roch. Un lieu-mouvement est un espace de la plénitude urbaine. Il se constitue comme lieu de connectivités concrètes et symboliques. Ces connectivités résident autant dans les pratiques de cet espace que dans les différents plans de lectures cognitives et symboliques que cet espace favorisera à travers ses repères, ses parcours et ses réseaux. Cela prend forme d’ancrages concrets dans l’espace urbain : types de publics et d’habitants, stratégies d’adaptation et d’appropriation, interactions entre commerces, services et opportunités variées, flux de circulation.

L’image présente les deux rues qui délimitent le parvis Saint-Roch. À gauche, nous avons un cliché de la rue Saint-François, située du côté nord du Parvis et correspondant au « secteur des habitants de Saint-Roch », alors que le cliché de droite présente la rue Saint-Joseph, artère où se tiennent les 84


activités commerciales du Nouvo St-Roch. Au premier regard, les deux photos présentent des éléments qui se rapprochent beaucoup les uns des autres : on y observe notamment des bâtiments et des voitures stationnées en parallèle, éléments typiques d’un centre-ville. C’est cependant dans le détail que se situe toute la nuance entre les deux images. Une première distinction serait celle de la présence ou de l’absence de piétons : la rue Saint-François (photo de gauche) n’est pas « courue » par la faune urbaine, alors que la rue Saint-Joseph (photo de droite), elle, attire les foules. Des marcheurs, des flâneurs, des travailleurs ou des promeneurs y sont observables et ce, peu importe l’heure. Une seconde distinction est celle du style architectural. On remarque que les immeubles de la rue Saint-François n’ont pas particulièrement été conçus pour plaire à l’œil. Celui en avant plan est beige, sans grand souci architectural. C’est que la rue Saint-François est habitée par une clientèle fortement stigmatisée sur le plan social : individus désinstitutionnalisés, clientèle fréquentant les banques alimentaires, habitants des HLM (qui sont aussi présents sur le cliché, mais peu visibles en raison des hauts sapins qui se situaient dans l’angle de l’objectif). À l’inverse, la devanture des immeubles ayant pignon sur rue Saint-Joseph captive l’œil. On y retrouve plusieurs corniches qui semblent soutenir de grandes fenêtres bordées par des arches travaillées donnant à la rue un air vieillot, qui rappelle celui des vieilles villes comme Londres ou Paris. Les commerces occupent le rez-de-chaussée de ces édifices ; ils ont pour but d’attirer les visiteurs en utilisant les fenêtres comme lieu d’interpellation. Affiches colorées, information sur les promotions, présentoirs d’articles : tous les moyens sont bons pour combler l’acheteur potentiel. Finalement, sur un cliché comme dans l’autre, le type de fenestration nous informe sur ceux qui fréquentent les deux rues. Sur la rue Saint-François, on remarque une fenestration, certes fonctionnelle, mais qui n’apporte probablement pas une luminosité importante à celui qui y loge. Cependant, ces fenêtres s’ouvrent et peuvent permettre d’aérer les pièces occupées. À l’inverse, les fenêtres des logements de la rue Saint-Joseph ne s’ouvrent probablement pas, puisque les lofts aménagés aux étages supérieurs des immeubles sont équipés de systèmes d’air conditionnée. Les fenêtres occupent par ailleurs une plus grande superficie de la façade, laissant croire que chaque pièce occupée comporte au moins deux fenêtres. Nous pouvons donc en déduire que le Nouvo St-Roch est fait pour plaire à l’œil, alors que le Saint-Roch non réaménagé est fait pour répondre à un besoin de base : celui de se loger. En ce 85


sens, il serait justifié de croire que l’embourgeoisement s’accompagne d’un déplacement des besoins chez la clientèle qui compose un quartier.

La photo ci-dessus, prise le dimanche 31 juillet 2016 aux alentours de 15 h 30, présente la pharmacie Brunet située à l’intersection des rues SaintJoseph et De la Chapelle et rend compte du décalage visible des besoins ou, du moins, du mode de vie permettant de combler certains besoins. Il est surprenant de constater la présence d’une limousine garée devant cette pharmacie du quartier Saint-Roch. En observant bien ce cliché, on se dit d’abord que le véhicule est particulièrement luxueux pour une activité aussi banale que celle de se rendre à la pharmacie. Qui plus est, on constate que le chauffeur a quitté sa place derrière le volant et attend son passager en prenant l’air sur le trottoir. Il en profite, par le fait même, pour échanger quelques mots avec un jeune homme vêtu de vêtements griffés et adossé à la limousine. Nous pouvons supposer qu’il s’agissait du ou de l’un des passagers de la limousine. À elle seule, cette photo témoigne de la présence d’une clientèle embourgeoisée dans le Nouvo St-Roch. Or, à quelques coins de rue à peine, il est possible de constater une situation tout à faire différente. Les habitués du quartier Saint-Roch ont pour la plupart remarqué, sur leur chemin, un individu en permanence vêtu de la même manière, se tenant adossé contre le mur d’un des édifices présents à l’intersection des rues Saint-Joseph et Du Pont (présent à la gauche du cliché suivant, capturé à la 86


même date et à la même heure que les deux précédents). La manière dont cet homme se vêt est la principale raison pour laquelle on le remarque, puisque, beau temps mauvais temps, été comme hiver, il est accoutré de la même manière. Il porte de vieilles bottes de caoutchouc (que l’on appelle communément « claques » au Québec) qui ne sont jamais attachées, et ses jeans sont usés et tachés à plusieurs endroits ; son habillement est complété par une chemise à carreaux souvent détachée et qui laisse entrevoir un juste au corps tout aussi fatigué et élimé que l’est son pantalon. L’hiver, il ne porte pas de manteau, mais tient parfois un café chaud à la main. Quoi qu’il en soit, l’homme se tient à l’intersection des deux rues et interagit rarement avec les autres passants.

On peut remarquer sur ce cliché que plusieurs autres personnes sont aussi présentes à l’intersection des rues Saint-Joseph et Du Pont (il s’agit d’un lieu-mouvement du quartier Saint-Roch). Aucun individu ne se soucie de l’homme adossé au mur, comme s’il faisait partie du décor en façade de boutique. Au centre du cliché, on remarque un couple de jeunes parents déambulant une poussette ; peut-être habitent-ils le quartier. Même si leur apparence est plutôt sobre, leur habillement entre en contraste direct avec celui de l’homme immobile. La raison principale réside dans le fait qu’ils portent des vêtements appropriés à la température : manches courtes ou veston léger, chaussures de marche en bon état et de marque Nike pour la femme aux cheveux roses et poussette très fonctionnelle qui vaut au moins dans les 300 $. Pour eux, l’homme adossé à la façade de l’immeuble est invisible ; quelques heures d’observation dans le Nouvo St-Roch suffisent pour constater qu’il n’est malheureusement pas le seul à passer sous le regard des visiteurs.

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Pour ceux qui le visitent, le Nouvo St-Roch est un lieu de fête ; la rue Du Parvis l’est encore davantage avec ses clubs et terrasses très courus. Ce qui est le plus particulier de ce petit bout de rue où les voitures ne circulent pas, c’est que les habitants du quartier Saint-Roch, soit ceux qui représentent le plus la réalité de vie de la majorité des individus présents dans le quartier, y passent comme des fantômes ignorés par la foule. J’ai pris la photo de la page précédente après avoir longuement observé l’homme que l’on y voit de dos (celui qui est coiffé d’une casquette bleue, d’un pull de laine blanc — voire plutôt grisâtre à force d’avoir été sali — et portant sur le dos un sac dont les bretelles étaient tellement rafistolées, que je me suis demandé comment elles pouvaient encore supporter le poids de ce que contenait le sac). J’avais d’abord remarqué cet homme, alors qu’il était assis avec d’autres sur les marches du Parvis Saint-Roch. La température, qui était des plus agréable ce soir-là, avait attiré bon nombre de gens sur les terrasses de la rue du Parvis. Lorsque l’homme s’y est engagé, il jurait presque avec la foule présente, tellement ses vêtements semblaient mal choisis. J’ai eu l’impression d’être la seule à le regarder passer : les autres étaient affairés à échanger sur divers sujets. Alors que l’homme est passé à côté de l’affiche de rue du Noctem qui disait « Hey toi ! Viens ! On est bien ! », il était saisissant de constater l’absurdité que présentait ce message, puisque l’homme qui venait de passer son chemin devait se sentir bien peu inclus dans ce « on » qui faisait référence aux visiteurs du quartier et non pas aux résidents démunis de Saint-Roch. En fait, la rue du Parvis est destinée aux bourgeois et non aux résidents de la classe populaire. L’artère Saint-Joseph, axe de convergence des outsiders Pour en revenir momentanément à l’embourgeoisement, il est plutôt facile de tomber dans le piège du discours dominant tenu par les élus et décideurs municipaux qui galvaudent des termes se rapprochant de l’idée d’embourgeoisement, mais qui se démarquent dans l’approche et surtout dans les impacts sociaux observables sur le quartier où les politiques sont appliquées. Certains se laissent prendre par l’idée suggérée de régénération d’un quartier (comme si un quartier avait des âges de vies qui se rapprochent de l’idée des différentes générations, avec leurs différentes allures et valeurs) ou encore de revitalisation (comme s’il s’agissait de redonner vie à un quartier parce qu’il n’est plus très vivant). Or, les élus évitent le plus souvent de parler 89


d’embourgeoisement : ils savent bien que ce terme comporte une connotation plus négative que positive parmi la population, qui elle, fait plutôt référence au débarquement des bien nantis (gentry) dans le décor de leur quartier. Mais que sous-entend-on précisément par l’utilisation du mot embourgeoisement ? Selon Paul Journet (chroniqueur de La Presse), le terme embourgeoisement ne devrait pas être compris que de manière négative : l’actuel problème de perception se situerait dans la nature « fourre-tout » du mot qui « désigne à la fois un phénomène positif, la revitalisation d’un quartier, et ses conséquences négatives pour certains résidants3. » Dans le cas du quartier Saint-Roch, il est pourtant inutile de se mentir : l’artère Saint-Joseph n’a pas été reconstruite pour les gens qui habitent le quartier depuis toujours. C’est plutôt pour les potentiels acheteurs au portefeuille bien rempli (et au profit des propriétaires immobiliers) que les penseurs — du beau, tendance et vivant Nouvo St-Roch — ont mis en œuvre la « revitalisation » de SaintRoch. Si l’on se rapporte à la deuxième photo présentée du présent article, on constate que cette transformation s’arrête de manière très nette : pas un commerce au nord de la rue Saint-Joseph n’a vu sa vitrine être revampée. Encore moins un logement social rénové pour que sa façade ait l’air plus actuelle, ou encore, fenestration améliorée pour permettre aux locataires de bénéficier d’une meilleure luminosité en été, ou de contrer un froid courant d’air en hiver. Rien. Du moment où l’on pose le pied hors de l’artère Saint-Joseph, les couleurs disparaissent, et les odeurs, elles, apparaissent. Si le maire Lallier parlait d’un projet de revitalisation pour évoquer les travaux entrepris dans Saint-Roch à la fin des années 1990 (aménagement du Jardin de SaintRoch et démolition du mail St-Roch), il n’en reste pas moins que même si elles avaient pour espoir de relancer les affaires économiques du quartier Saint-Roch, les entreprises qui se sont établies sur la rue Saint-Joseph ne sont généralement pas accessibles pour les habitants de Saint-Roch et leur petit budget. D’autre part, on remarque, depuis les cinq dernières années, que certains visiteurs bourgeois se sont épris du quartier au point de souhaiter y vivre au quotidien, et que le quartier Saint-Roch est depuis aux prises avec un enjeu similaire à celui du quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal : l’accès au logement. Bien qu’il puisse y avoir des impacts économiques positifs pour certains, le phénomène d’embourgeoisement vient grandement affecter la réalité immobilière d’un secteur. Ces propos, reportés par Alexandra Viau, à la suite d’une rencontre organisée par un comité de citoyens du quartier Hochelaga-Maisonneuve parlent d’eux-mêmes : 90


« La question de la gentrification est intimement liée à celle de la transformation immobilière. Plusieurs citoyens présents ont dit être préoccupés par le développement rapide du parc immobilier, en particulier par la construction de condos au détriment de logements sociaux. […] Le nœud du problème est la conversion de logement locatif privé en logement destiné à la vente. […] En retirant du marché des logements locatifs, on en augmente la rareté et, donc, on exerce une pression à la hausse sur les loyers4. »

Or, la problématique ne s’arrête pas à la simple question des condos. Les logements sociaux sont directement affectés par la hausse générale du coût des loyers qu’entraine la conversion des logements locatifs en condos ou lofts de luxe : « Même si le logement social est vu comme une piste de solution, ce type d’habitation n’est pas parfait […]; le prix du loyer est influencé par le marché et la spéculation, et l’accessibilité à ce type de logement devient plus difficile pour les ménages à faibles revenus5. »

En parlant d’Hochelaga-Maisonneuve, Jonathan Aspireault-Massé, coordonnateur du Comité BAILS — organisme veillant à la promotion du logement social et la défense collective des droits des mal-logés —, utilise l’expression « rebaptiser le quartier » pour parler des changements apportés au quartier à la réputation défavorisé de Montréal. C’est bien ce que l’on a fait avec Saint-Roch qui est devenu, le temps d’une rue du moins, le Nouvo StRoch. La réflexion ne s’arrête pas là. Nuancer l’embourgeoisement Paul Journet et David Bruneau soulèvent tous deux un point bien intéressant voulant qu’il existerait bel et bien un lien entre la culture et l’embourgeoisement. Si Bruneau soutient que les quartiers à embourgeoiser ne sont pas sélectionnés au hasard, mais plutôt en fonction de leur potentiel culturel, Journet salue pour sa part que les quartiers ouvriers où débarquent lesdits bourgeois sont susceptibles de bénéficier d’un certain vent de fraîcheur qu’apporte la « bourgeoisie ». C’est donc de dire que ceux qui débarquent sur la rue Saint-Joseph ont un rôle à jouer dans la dynamique du quartier. Donc, tout n’est pas noir. Ces acteurs outsiders sont jeunes, réussissent financièrement, ont décroché des diplômes pour y arriver, consomment la culture partout offerte dans le 91


quartier Saint-Roch, et font évoluer ce dernier. Ils ont des idées d’action sociale et les mettent en œuvre.

L’exemple de la table à pique-nique géante installée au parc Saint-Roch à l’été 2016 et présentée sur la photo ci-dessus est éloquente à ce sujet ; il s’agit d’une initiative du jeune entrepreneur Christian Genest (ancien propriétaire de la bannière Sushi Taxi). Le but de l’homme d’affaires ? Dire merci en redonnant à la communauté qui a fait croitre son entreprise. Bien que temporaire, une installation du genre laisse place à diverses opportunités pour les gens du quartier ; peu importe qu’ils y habitent ou qu’ils n’y soient qu’en visite, le temps d’une bouchée. Cette photo, prise le jeudi 18 août 2016, aux alentours de 18 h 15, présente la table à pique-nique géante ainsi qu’un ensemble d’acteurs affairés à différentes activités. À la droite, une femme mange, seule. À ses côtés, un homme et une femme sont plongés dans une discussion amicale. On remarque, au centre de la photo, une femme de dos vêtue en bleu : elle lisait tranquillement et semblait passionnée par le livre qu’elle avait choisi. Ce sont néanmoins les deux hommes assis à l’extrémité gauche de la table qui ont particulièrement attiré mon attention : ils discutaient d’un projet commun et semblaient très enthousiasmés par le développement de leur idée. La situation observable sur ce cliché nous laisse penser que la table à pique-nique géante — qui était d’abord une occasion de mettre de l’avant le talent artistique de Patrick Beaulieu, artiste du quartier aussi connu sous le pseudonyme AVIVE — peut aussi servir de point d’ancrage de la volonté d’agir ou d’actions diverses et mener à quelque chose de plus grand que l’échange d’un simple repas. En ce sens, les initiatives des outsiders sont sans aucun doute susceptibles de favoriser la mixité sociale et la participa92


tion citoyenne, deux éléments primordiaux soulignés dans les projets de revitalisation urbaine intégrée (RUI). Néanmoins, il est plus difficile d’être de l’avis de Paul Journet, lorsque ce dernier parle de l’embourgeoisement comme s’il était question d’un conte de fées pour les résidents du quartier qui en font les frais : « Il ne s’agit pas d’une rupture, mais plutôt d’un retour au milieu du dernier siècle, où des rues de notables se trouvaient dans chacun de ces quartiers. Cela renverse l’étalement urbain, en plus de créer une pression pour augmenter le nombre d’écoles, de parcs, de commerces de proximité et de services de transports collectifs. Ces quartiers se transforment ainsi en milieux de vie agréables6. »

Tout n’est pourtant pas rose : la construction du parc Saint-Roch s’est fait au détriment d’environ 1 000 résidents qui ont été expropriés et relocalisés dans des HLM des quartiers jouxtant Saint-Roch. À cette réalité, Journet explique que la tension, entre les impacts négatifs de l’embourgeoisement et ses bienfaits, est inévitable, mais que ce scénario de déchirement est préférable à celui où un quartier se transforme en ghetto. Mais encore, le journaliste vise particulièrement juste, lorsqu’il pose cette question toute bête : « qui pense sérieusement que c’est en côtoyant moins les pauvres qu’on se préoccupera d’eux7 ? » Certaines luttes sont synonymes de « jouer du coude pour se frayer un passage » et il est inévitable qu’un changement social marquant se fasse de cette manière. La présence des outsiders dans le quartier Saint-Roch n’est peut-être que le début d’un nouveau souffle de vie qui tarde à prendre du poil de la bête ; leur présence ne peut pas être que négative. Par exemple, une initiative comme celle du Parvis en fête organisée par l’organisme à but non lucratif l’EnGrEnAgE Saint-Roch attire autant les résidents défavorisés du quartier que les outsiders aux poches mieux garnies qui viennent faire une virée. Gageons que les profits réalisés proviendront non pas des résidents, mais bien de ces visiteurs branchés qui rendent possible, somme toute, le projet d’un quartier Saint-Roch plus vivant et dynamisé. Quand la revitalisation se fait presque d’elle-même Anne Clerval soutient que la gentrification « est devenue aujourd’hui un objectif majeur des politiques urbaines dans de nombreuses villes à travers le monde, les pouvoirs publics jouant un rôle de premier plan dans la réap93


propriation des centres par les classes aisées au détriment des classes populaires8. » Il arrive cependant que la revitalisation d’un quartier se fasse comme si un vent mystérieux soufflait sur les braises d’un feu à peine allumé, et que, soudain, comme par magie, l’esprit ou l’essence de celui-ci reprenne de sa force. C’est exactement ce qui s’observe dans le quartier Saint-Sauveur.

Prenons d’abord pour exemple un commerce établi dans ce quartier depuis 1901, soit la boutique d’instruments et accessoires de musique Musique Gagné & Frères sise à l’intersection des rues Durocher et Raoul-Jobin, l’idée étant de démontrer la différence entre l’embourgeoisement, où l’image d’un quartier se retrouve dénaturée, et l’application d’une politique de revitalisation qui change l’apparence d’un quartier sans pour autant laisser l’impression que le passé a été effacé ou repoussé en marge d’un secteur clairement délimité.

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Plusieurs éléments des trois clichés de la page précédente se prêtent bien à une explication concernant la revitalisation. Nous remarquons tout d’abord que le cliché du centre présente l’espace commercial de la boutique : celuici est divisé en deux locaux qui sont chacun situés dans des bâtisses distinctes. Nous pouvons ici comprendre que l’entreprise s’est agrandie au fil du temps. Nous pouvons même, grâce aux deux logos différents présentés sur le cliché du haut et du bas, déduire que la première « boutique » de Musique Gagné & frères était celle de droite sur le cliché du centre, puisque la bannière commerciale a un style d’infographie qui correspond aux années 80 ou 90. Or, plutôt que de déménager la boutique dans un local plus grand et de laisser derrière le quartier Saint-Sauveur qui a vu naître l’entreprise, les dirigeants de Musique Gagné & Frères ont choisis d’occuper deux locaux et de rafraîchir le logo de l’entreprise indiquant l’emplacement de la « seconde » boutique. Ils ont continué de construire sur ce que le passé leur avait apporté. Cette tendance à composer avec le passé implique d’autre part que le quartier Saint-Sauveur se caractérise par une grande diversité de styles architecturaux qu’il est possible d’observer en marchant le long d’une seule rue. Chaque nouvel arrivant ajoute quelque chose ou témoigne d’une période de construction différente. Par ailleurs, le style des immeubles peut aussi nous informer sur le type de résidents qui les occupent. Sur la photo de la page suivante, nous avons trois clichés pris sur la rue Saint-Germain et qui forment un contraste saisissant, car seuls quelques mètres séparent chacun des bâtiments. Le cliché du haut montre un immeuble situé au coin des rues Saint-Germain et Raoul-Jobin : il a probablement été construit dans les années 1970, mais fut par la suite rénové vers la fin des années 1990 où il a été transformé en immeuble en copropriétés (plus communément appelés condos au Québec). De l’autre côté de la rue RaoulJobin (mais toujours au coin de Saint-Germain), on retrouve un immeuble locatif abandonné ; les fenêtres sont placardées avec des feuilles de contreplaqué, l’accès aux escaliers est bloqué, les murs sont couverts de graffitis et le terrain le bordant est laissé à l’abandon. Le cliché du centre nous informe que le propriétaire des lieux cherche à vendre terrain et immeuble, mais l’affiche indiquant la vente a elle aussi été graffitée. Quant à lui, le cliché du bas montre finalement deux petites maisons (bordant l’un des coins de l’intersection des rues Saint-Germain et Père-Grenier) dont le souci apporté à l’aménagement architectural (par exemple, des moulures travaillées 96


courant le long de la corniche du toit) ou paysager (présence de plantes grimpantes couvrant la galerie, terrain clôturé pour une plus grande intimité) nous informe que les occupants sont fort probablement propriétaires.

La maison bordant le coin de rue est particulièrement intéressante, en ce sens qu’elle mélange une panoplie de modes architecturales disparates : on y retrouve des numéros civiques sur tuiles peintes rappelant ceux des maisons espagnoles, un bas de clôture en pierre des champs, rappelant les maisons de campagne, un haut de porche orné de deux sculptures en bois foncé rappelant le style tiki et, finalement, un jardin bien fourni rappelant les cours arrière chinoises ou japonaises où veille une statue de lion en pierre peinte. Nous avons bien là, sur quelques mètres carrés, un amalgame de styles qui emprunte à tous les continents et qui procure à cette demeure une identité bien à elle ou qui reflètent du moins les goûts uniques de son propriétaire. Impossible de la confondre avec une autre. On retrouve d’autre part, dans Saint-Sauveur, un phénomène qui ne s’observe pas encore (ou très peu) dans le quartier Saint-Roch : les jeunes professionnels et nouvelles familles forment un groupe d’acheteurs souhaitant s’établir dans le quartier. Cette tendance tient au fait que le quartier a, pendant plusieurs années, été dévalorisé dans l’opinion en raison du manque de vie et de l’état parfois pitoyable des immeubles, ce qui a eu pour effet de faire baisser le prix moyen des logements et des maisons du quartier. Au97


jourd’hui, les locataires choisissent Saint-Sauveur puisque le prix des logements y est moins élevé que dans les autres quartiers de la ville et les acheteurs font de même pour avoir accès à la propriété sans pour autant devoir débourser 400 000 dollars pour devenir propriétaires de leur maison. En contrepartie, le quartier se renouvelle sous le souffle des résidents du quartier, plutôt qu’en raison d’une initiative entreprise par les décideurs de la ville (comme ce fut le cas dans Saint-Roch). Ce qui s’observe dans le quartier Saint-Sauveur se rapproche des politiques de revitalisation urbaine intégrée (RUI) appliquées dans les quartiers défavorisés de Montréal. De telles politiques ont pour but d’améliorer le cadre physique et bâti d’un secteur donné, d’améliorer l’offre de services publics et privés, de favoriser le développement des compétences des résidents et de renforcer la capacité collective d’agir9. De manière plus précise, la revitalisation urbaine intégrée fait partie de l’approche territoriale intégrée (ATI) par laquelle on fait du territoire occupé par un quartier un lieu d’ancrage des résidents : par le fait même, le quartier se crée une identité. « Le territoire correspond au lieu auquel s’identifient les résidents et les divers acteurs, en fonction de certaines caractéristiques géographiques, historiques et sociales, de la nature des problématiques identifiées et des stratégies mises en place10. » Il se crée alors une dynamique de quartier qui tient à la nature même de l’approche territoriale intégrée : « Cette méthode consiste à encourager les citoyens d’un milieu à prendre part aux décisions relatives à ce milieu, avec les élus, les milieux communautaires et les représentants des secteurs privés et publics. Ensemble, ils travaillent pour faire en sorte d’améliorer la qualité de vie du quartier, le sort des citoyens, et ce, de façon durable11. »

Que se passe-t-il alors? Les gens attendent avec impatience l’ouverture nouvelle d’un restaurant annoncé, les gens se mobilisent pour faire entendre leur voix au sujet de problématiques écologiques ou municipales touchant plusieurs résidents, des marchés publics prennent forme, les commerces du coin s’allient aux activités culturelles qui voient le jour : la vie s’organise et se solidifie et la réputation du quartier délaissé devient à nouveau tendance. Selon les travaux d’Amadou Lamine Cissé, on retrouve parmi les facteurs de réussite d’une politique de revitalisation urbaine intégrée la gouvernance décentralisée et unique (regroupant des acteurs diversifiés et concernés), la flexibilité des processus administratifs (qui vient renforcer la démocratie participative), des partenaires porteurs (qui coordonnent l’action citoyenne 98


avec les programmes de la ville ou des paliers de gouvernements supérieurs), une participation citoyenne (qui peut prendre la forme d’une implication directe des résidents, d’une consultation citoyenne ou de séance d’information) et des investissements qui durent sur le long terme pour que plusieurs générations soient touchées par le développement amorcé12. C’est donc dire que, contrairement à ce qui s’observe dans Saint-Roch, le quartier SaintSauveur se revitalise par l’action concertée de la société civile qui l’anime. Il va sans dire que les politiques de revitalisation urbaine intégrée donnent des résultats plus probants en termes d’intégration sociale et de relance de la vie de quartier que l’embourgeoisement est en mesure de le faire. Comme le suggère Hugo Brossard : « Du point de vue des services, l’embourgeoisement fausse la donne. Plusieurs mesures d’aide dépendent de l’indice de défavorisation. L’arrivée des jeunes professionnels change le portrait statistique du quartier, entraînant souvent la perte de subventions et de mesures d’entraide. Or, le besoin n’a pas changé. L’extrême pauvreté y reste. Ce sont les ressources que les nouveaux arrivants chassent13. »

C’est d’ailleurs l’écart entre les arrivants typiques du Nouvo St-Roch et les résidents de longue date du quartier Saint-Roch qui saute aux yeux lorsque l’on marche sur la rue Saint-Joseph. Références 1 Hypergeo, Gentrification, URL : http://bit.ly/1XSEZ6G. Bruneau, D. (2014), Rue Masson.com, Les sinueuses définitions de l’embourgeoisement, URL : http://bit.ly/2i0CYuK. 3 Journet, P. (6 juin 2016), L’embourgeoisement, cet épouvantail, La Presse +, Section Débats, URL : http://bit.ly/2i0ytQX. 4 Viau, A. (2014), Quartier Hochelaga, Des citoyens réfléchissent à l’embourgeoisement du quartier, URL : http://bit.ly/JW2Wdm. 5 Idem. 6 Journet, P. (2016), op. cit. 7 Idem. 2

Hypergeo, op. cit. Ville de Montréal, Revitalisation urbaine intégrée, URL : http://bit.ly/2iNyrex. 10 Idem. 11 Institut du Nouveau Monde, Revitalisation urbaine intégrée (RUI), URL : http://bit.ly/2i211Va. 12 Cissé, A. L. (2012), L’évaluation des politiques de revitalisation urbaine à travers quelques expériences internationales : Analyse des éléments de performance convergents, Université du Québec, École nationale d’administration publique, Mars 2012, 119 pages. 8 9

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Brossard, H. (2016), Quand gentrification rime avec expropriation, Le Devoir, 5 août, URL : http://bit.ly/2i0KFRR.

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La dame, avec sa canne, son sac en bandoulière, les vêtements et les chaussures qu’elle porte, posent un contraste avec le magasin tendance Victor Hugo devant lequel elle passe.

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Pierre Fraser

Alors que j’intervenais sur le fait que l’ajout de technologies pour rendre la ville plus « intelligente » ne conduirait pas forcément à réduire les inégalités sociales, un jeune homme, dans la trentaine, travaillant pour une société de hautes technologies établie dans le Nouvo St-Roch, m’a rétorqué : « Les pauvres ont juste à aller ailleurs… ».

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Et la vieille dame se rend effectivement ailleurs…

Je lui ai alors demandé : « Où veux-tu que ces gens aillent ? »

Une jeune femme, début trentaine, lève alors la main et me dit :

Et celui-ci de me répondre : « Ils peuvent se trouver des logements ailleurs, dans le quartier Limoilou… »

Personnellement, les pauvres ne me dérangent pas. En fait, je donne au « Café en attente » tout près de chez-moi, afin qu’un démuni de mon quartier puisse boire gratuitement un bon café. J’utilise les transports en commun, je consomme dans des commerces de proximité, j’achète mes légumes au Marché du Vieux-Port, je recycle et je participe à la vie du quartier.


Une vieille dame, vraisemblablement démunie, passe devant l’un de ces commerces tendance de la rue St-Joseph. La dame, avec sa canne, son sac en bandoulière, les vêtements et les chaussures qu’elle porte, posent un contraste avec le magasin tendance Victor Hugo devant lequel elle passe. La rue St-Joseph — portion revitalisée du Nouvo St-Roch — est aussi une rue de contrastes où se côtoient des commerces huppés et des commerces dédiés à une clientèle moins bien nantie. L’attitude corporelle des gens et leurs vêtements sont autant de repères visuels qui tracent des parcours. Une personne vêtue à la dernière mode n’a pas du tout les mêmes parcours géographiques et sociaux qu’une personne aux vêtements élimés et défraîchis.


De l’autre côté de la rue, un commerce de vêtements griffés québécois situé au sous-sol de l’Église St-Roch, lequel héberge également des services communautaires pour personnes défavorisées. La paroisse St-Roch, confrontée au problème de la baisse de la pratique religieuse, n’a pas eu le choix de chercher des solutions pour rentabiliser ses espaces afin de rencontrer ses obligations financières. Comme le souligne Anne de Shalla, présidente de Signatures Québécoises — un regroupement de 25 designers québécois —, c’est une « église qu’on a voulu revitaliser à des fins plus commerciales et artistiques sans défaire la trame commerciale du quartier. » Pour le maire de la ville de Québec, Régis Labeaume, « Ce sont des initiatives comme celles-là qui animent le quartier en lui conférant un caractère propre qu’on ne trouve nulle part ailleurs. »


Le terrain laissé en friche, les herbes folles et les graffitis fonctionnent comme autant de repères délimitant des espaces urbains organisant la perception et la qualification de ce type de milieu. Ces repères fonctionnent aussi comme couples antagonistes fondés sur les dialectiques intérieur/extérieur, inclus/exclus, contenu/contenant à partir des éléments qui les composent ou s’ordonnent à partir d’eux. Ils organisent également des parcours de la défavorisation, structurent le milieu urbain, signalent à ceux qui sont défavorisés leur appartenance à un territoire socialement et géographiquement délimité.


Et la dame « n’a juste qu’à aller ailleurs », pour reprendre les propos du jeune homme qui m’avait interpellé. Elle se rend effectivement ailleurs, non pas dans le commerce tendance Victor et Hugo, ou dans le commerce Signatures Québécoises, mais au Centre Ozanam de la Société de St-Vincent-de-Paul.


L’une des caractéristiques intéressantes de la revitalisation d’un quartier, c’est qu’elle a ses limites. Les repères de la revitalisation se traduisent souvent par un mobilier urbain spécifique, par des panneaux-réclames annonçant le renouveau, par des ilots fleuris, par un pavé fait de briques rappelant les rues de la fin du XIXe siècle — esthétique d’une autre époque censée indiquer aujourd’hui le chic urbain —, par des espaces de rencontres, par des commerces « tendance », par des restaurants ou bistros moyen et haut de gamme.


Photo|Société / Magazine - L'embourgeoisement des quartiers  

La gentrification d’un quartier est un processus par lequel ses habitants d’origine sont graduellement refoulés dans les portions non encore...

Photo|Société / Magazine - L'embourgeoisement des quartiers  

La gentrification d’un quartier est un processus par lequel ses habitants d’origine sont graduellement refoulés dans les portions non encore...

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