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MANGER SAINEMENT, C’EST AUSSI AFFICHER SA VERTU ALIMENTAIRE


Devenir sociologue La formation en sociologie à l’Université Laval en est d’abord une de chercheur et d’intellectuel polyvalent, mais aussi d’acteur engagé dans le changement social. Les sociologues peuvent faire carrière en enseignement, en recherche, dans la fonction publique ou au sein de diverses organisations. Ils œuvrent dans une variété de domaines, tels la santé, les services sociaux, l’éducation, l’environnement, la culture, les nouvelles technologies, l’intégration des immigrants, le développement… bref, partout où se posent des questions de société. Les connaissances en sociologie permettent de toucher à d’autres disciplines, telles que la science politique, l’économique ou la psychologie ; ces connaissances sont utiles aux gouvernements, à l’intervention, à la mobilisation et à tout citoyen qui souhaite mieux comprendre l’actualité. Avec un regard global sur l’évolution des sociétés tenant compte de leurs particularités, le rôle principal des sociologues est de produire des analyses rigoureuses de situations concrètes et complexes. Leur esprit critique contribue au dépassement des préjugés et à porter l’attention sur des aspects et des dynamiques de notre monde méconnus des acteurs.

Andrée-Anne Boucher, diplômée du baccalauréat et étudiante à la maîtrise en sociologie. « S’il n’y avait qu’une raison à donner pour étudier en sociologie à l’Université Laval, ce serait le cours Laboratoire de recherche, parce qu’on y acquiert une expérience concrète en réalisant une enquête de A à Z sur une période de huit mois. Ce cours permet de voir ce qu’est vraiment le métier de sociologue et de savoir, dès la deuxième année, si on aime le travail de chercheur. De plus, il y a plusieurs opportunités d’emploi au département. Dès le bac, j’ai pu commencer à travailler comme tuteur, puis comme auxiliaire de recherche et d’enseignement, ce qui est très formateur. » Hubert Armstrong, diplômé du baccalauréat et étudiant à la maîtrise en sociologie. « Métaphoriquement, on commence en sociologie avec une piqûre (je l’ai eu au cégep), on redemande une nouvelle dose (inscription au baccalauréat) et on réclame ensuite une perfusion permanente (on envisage de continuer à la maîtrise). Cette analogie avec l’injection de drogues dures est peut-être douteuse, toutefois, elle exprime parfaitement ma rencontre avec la sociologie, c’est-à-dire une expérience qui se nourrit des lectures et de perspectives que les professeur.e.s nous présentent avec tant de passion. »


Pierre Fraser Docteur en sociologie Université Laval

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CUISINE DE RUE

Le sain et le malsain

Manger sur le pouce La prêtraille de la mangeaille

[Cuisine de rue | Aliments et boissons dans l’espace public | Marchands ambulants]


LYCOPÈNE DE LA TOMATE, MOT SÉSAME DE LA SANTÉ, ALIMENT FONCTIONNEL


Publireportage Certificat et baccalauréat Le certificat en sociologie s’adresse à toute personne récemment diplômée du collège, aux études ou sur le marché du travail qui souhaite développer ses capacités à analyser différents faits sociaux. Offert à temps complet ou partiel, l’étudiant bénéficie aussi de plusieurs choix de cours à distance. Le programme offre un bon complément à toute formation en sciences sociales et en sciences humaines. Le baccalauréat en sociologie offre une solide formation théorique, pratique et méthodologique axée sur la connaissance et l’étude de la société, sa structure, son organisation, ses institutions de même que sur la connaissance et l’étude de l’ensemble des phénomènes sociaux et leurs enjeux. Études supérieures Le Département de sociologie offre aussi plusieurs formations aux cycles supérieurs : la maîtrise avec mémoire ou avec stage de recherche, le doctorat, le microprogramme en études du genre qui occupe une niche unique parmi les rares programmes dans le domaine. Tous ces programmes peuvent être suivi à temps partiel ou à temps complet, favorisant ainsi la conciliation travail-vie-famille. Pour les personnes en emploi, le sujet du mémoire ou encore le lieu du stage de recherche peuvent être en lien avec leur emploi actuel, sous certaines conditions. Un microprogramme en études de populations et statistiques sociales s’ajoutera sous peu à l’offre de formation du Département. Il sera offert entièrement à distance, à temps partiel, et en collaboration avec l’Université de Bordeaux, en France.

http://www.soc.ulaval.ca/

Étudier au Département de sociologie et vivre à Québec Les étudiants en sociologie de l’Université Laval ont aussi leur propre revue scientifique, Aspects sociologiques, et deux associations qui organisent régulièrement des activités sociales et académiques propices aux échanges entre les étudiants du baccalauréat, de la maîtrise et du doctorat. Ces étudiants profitent également des installations et de l’environnement stimulant d’une grande université, sise sur un campus vert, vaste et à l’avantgarde du développement durable. La beauté, les attraits, la douceur et les avantages de la vie à Québec entrent aussi en ligne de compte dans le choix d’y étudier. Le Bulletin d’information de sociologie donne régulièrement des nouvelles de la vie départementale et des indications utiles sur les programmes, en plus d’annoncer les publications récentes, les dates importantes, les cours offerts et les évènements à venir.

David Gaudreault, diplômé du baccalauréat et étudiant à la maîtrise en sociologie. « Le baccalauréat en sociologie m’a permis non seulement de me familiariser avec les grands axes théoriques de la discipline, mais également de m’initier à la pratique concrète de la recherche empirique. Cela est rendu possible par l’intermédiaire des cours, mais aussi par les emplois et stages qui sont offerts, autant au sein même du département qu’à l’extérieur. » Camille Lambert-Deubelbeiss, étudiante au baccalauréat. « À l’Université Laval, les professeurs sont très disponibles et portent un intérêt réel envers nos travaux et nos réflexions. Ils nous encouragent à poursuivre ces réflexions jusqu’au bout et n’hésitent pas à puiser dans leur propre parcours sociologique pour guider le développement de notre pensée. »


À MI-CHEMIN ENTRE LE SAIN ET LE MALSAIN ?


Ce numéro Mai 2017 Photo | Société — vol. 2, n° 2 Éditions V/F (Paris, Québec) [© Photo de la couverture : Michal Jarmoluk]

Ce numéro propose une réflexion sur l’alimentation perçue comme un danger pour le corps, c’est-à-dire ces aliments dans lesquels se logent insidieusement de vilaines calories et de mauvais gras qui n’attendent que le moment approprié pour se manifester. La section Focus met l’accent sur des concepts qui soustendent les interventions de la médecine, de la santé publique et des nutritionnistes qui se déclinent par le gouvernement de soi, la contenance de soi et la gouvernance de soi. Ce qui guette avant tout l’individu, c’est bien cette crainte de l’amollissement qui peut être contrôlée par des outils comme la mode, le miroir, le pèse-personne, et l’indice de masse corporelle. La section Scènes de rue s’attarde avant tout à montrer comment le concept de la cuisine de rue a été investi par la tendance foodie. Nous sommes désormais très loin de la traditionnelle roulotte à patates frites, et même si les camions de rue servent des frites, ils le font avec une certaine classe culinaire qui les font désormais passer pour des aliments quasi santé. La section Société, pour sa part, explore différents aspects de l’alimentation et du corps bien alimenté. Tout d’abord, l’historien Alex Richer traite des pratiques sociales alimentaires au Moyen-Âge sources de stratification sociale. La sociologue Diane Tyburce nous entretient de la question du poids social du corps, c’est-à-dire sa normalisation invisible et son contrôle. Le sociologue Pierre Fraser montre comment l’œuf, ennemi public numéro des problèmes cardiovasculaires pendant plus de cinquante ans, est soudainement passé du statut d’aliment malsain à celui de malsain au tournant du second millénaire. Finalement, le sociologue Olivier Bernard décrit comment il est possible d’optimiser le corps à travers la pratique d’un art martial. La section Arrêt sur image commence tout d’abord par démonter la logique visuelle utilisée sur la boîte qui contient un Big Mac. Par la suite, il est décrit comment le design tente de reproduire le plaisir que nous avions tous, pendant notre petite enfance, à manger avec nos mains. Finalement, un petit texte critique sur l’illusion foodie, celle qui nous fait croire qu’il est possible de retourner à une cuisine traditionnelle cuisinée par nousmême et ce qu’elle implique socialement parlant.

021 FOCUS 23 24 25 26 27 28 29 30

Gouvernement de soi Contenance de soi Gouvernance de soi La crainte de l'amollissement Mode, miroir, pèse-personne IMC La calorie La graisse

033 SCÈNES DE RUE 34 Cuisine de rue 36 La prêtraille de la mangeaille

045 SOCIÉTÉ 46 53 62 65

Du pain et des hommes Le poids social du corps Normaliser les corps et les consciences L'œuf, un ennemi déclassé

073 ARRÊT SUR IMAGE 74 80 82 85

Le Big Mac, une icône de de santé Goûter, un plaisir sensoriel intense L'illusion foodie Café, bobos et hipsters

0101 OBJECTIF 102 Panasonic GH5 103 Canon Rebel T7i 104 La composition photographique

0107 ACTION 108 Un monde du travail en mutation


DÉCORATION CULINAIRE, GAGE ET SCEAU DE QUALITÉ ?


LE MOT DE LA COÉDITRICE De quoi se nourrit le sociologue ? Lydia Arsenault coéditrice

E

n tant que sociologue, une des questions à laquelle je suis le plus souvent confrontée est la suivante : « Ça fait quoi, un ou une sociologue ? » Si la question m’amusait d’elle-même au début de mon cursus universitaire, je dois admettre que la fréquence à laquelle cette ritournelle m’était adressée à bien fini par m’interpeller et j’en suis venue à me poser quelques questions. La sociologie est-elle invisible, comme une force qui se joue en coulisses et dont personne n’entend parler ? Et si tel est le cas, à quoi il sert, le sociologue ? Et puis, à qui ça profite, la sociologie ? C’est d’abord vers l’étymologie que je me suis tourné pour tenter d’éclairer mon esprit. En fait, plus j’y pense, et pour être dans le thème, la sociologie, ce n’est pas de la tarte ! Et parlant de tarte, ça mange quoi, un sociologue ? Voilà une question à laquelle je pouvais trouver réponse ; il me suffisait d’observer mes collègues pour y arriver ! Au fil de mon cursus, j’ai pu constater que le sociologue est un intellectuel omnivore qui ne lève le nez sur aucun sujet susceptible de nourrir son esprit (sans pour autant se mettre n’importe quoi sous la dent !). Curieux de nature, il aime varier ses approches théoriques en assaisonnant sa recherche d’une pincée d’ethnologie ou d’un zeste de psychologie. Lorsqu’il lit, il reconnaît le talent de ses confrères locaux, mais n’hésite surtout pas à s’alimenter de paradigmes qui lui viennent d’ailleurs. Soucieux de bouquiner santé lorsqu’il fait ses emplettes, il tente généralement de laisser les écrits fast-food sur les tablettes de son marchand de livres. Puisqu’un peu d’exotisme ne lui fait pas peur, il cherche d’abord à mettre en valeur les arômes particuliers de l’objet social qui fait vibrer ses papilles neuronales lorsqu’il se cuisine une enquête. Au moment de coucher son menu sur papier, son but est d’imaginer une entrée assez parfumée pour annoncer son plat de résistance, et ainsi, aiguiser l’appétit intellectuel de son lecteur. Si certains s’avancent parfois à lui coller une étiquette de « pelleteur » de nuages, le sociologue est dans les faits une bête terre-à-terre qui a les pieds bien ancrés dans l’arène sociale. Parfois féroce dans son approche, son régime théorique varié lui permet sans problème de s’adonner au sport de combat qu’est la sociologie comme le soulignait si bien Pierre Bourdieu. Aucune raison de s’inquiéter du fait qu’il utilise différents paradigmes des sciences humaines pour se mijoter son propre bouillon d’idées : la sociologie forme des penseurs-cuisiniers en leur apprenant l’art d’agencer les disciplines comme on équilibre les saveurs d’un plat. À l’image du cuisinier, le sociologue effectue un travail qui est, au premier regard, peu visible. C’est surtout à l’abri des regards qu’il mijote son ouvrage, et ce, bien avant de déposer les fruits de sa connaissance au passe-plat (comme les organisations ministérielles, les éditeurs, les organismes sociaux, les lieux d’enseignement, etc.) où son labeur sera repris, puis servi pour nourrir l’espace social. À l’image du cordon-bleu, le sociologue peut aussi se montrer critique si certaines instances tentent de lui faire avaler des couleuvres mal apprêtées. Dans ce numéro de Photo|Société, nos collaborateurs ont su démontrer que l’alimentation et la manière dont on conçoit le corps peuvent être compris au-delà de l’individu lui-même. Nous retiendrons de ce travail collectif que l’alimentation est un fait social composé d’actes dont la portée est beaucoup plus grande que l’ingestion des aliments et le décompte des calories. À votre santé !


LE CUISINIER D’OM PRANA BISTRO TENDANCE À QUÉBEC


PHOTO | SOCIÉTÉ

GRAISSE Le corps en débordement adipeux. Les signes précurseurs du développement adipeux : alimentation malsaine, sédentarité. Les moyens déployés pour supprimer l’excédent de tissus adipeux.

IMC

Indice de masse corporelle ou rapport entre poids et taille. Permet d’évaluer dans quelle mesure le corps d’un seul correspond à une moyenne relevée dans tous les corps.

CALORIE

La calorie, depuis le début du XXe siècle, s’est imposée comme mesure du sain et du malsain. Malsain, dans le sens où si elle est ingérée en trop grande quantité, elle risque de favoriser la prise de poids. Sain, dans le sens où si elle est consommée en quantité raisonnable, c’est-à-dire le seuil énergétique qu’exige quotidiennement le corps, elle ne pose aucun problème.

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MALBOUFFE Terme à connotation péjorative signalant un régime alimentaire jugés néfaste par son rapport énergie/satiété trop élevé à faible valeur nutritive où les graisses, le sucre et le sel tiennent une place prépondérante.

NUTRITIONNISTE Avec le XXIe siècle, le nutritionniste s’installe définitivement comme une personne d’autorité en matière d’alimentation et de santé, sinon comme un prescripteur de santé.

PHOTO | SOCIÉTÉ Notre site Internet est non seulement régulièrement mis à jour, mais il conduira aussi le lecteur à apprendre comment traiter socialement l’image, à s’informer des dernières pratiques en matière de photographie et de sociologie du terrain, à utiliser l’image à la fois comme outil de monstration, de démonstration et d’explication. Le lecteur y trouvera également les différents épisodes (il s’en rajoute régulièrement) de la Web émission Point de vue, qui laisse la parole à ceux qui réfléchissent sur la société et à ceux qui agissent pour transformer la société. Dans un format variant entre 15 et 20 minutes, chaque émission aborde des thèmes qui interpellent les grands enjeux contemporains.


LAVER LA VAISSELLE VENDRE DE LA SANTÉ


ÉDITEURS

COLLABORATEURS

PIERRE FRASER Docteur en sociologie, sociocinéaste et photographe rattaché à l’Université Laval. Champ de recherche : utilisation de l’image, fixe ou animée, pour représenter les réalités sociales.

OLIVIER BERNARD Docteur en sociologie, diplômé de l’Université Laval. Champs de recherche : pluralité des facettes sociales des arts martiaux, des réalités les plus prosaïques à l’éventail des industries de la culture.

LYDIA ARSENAULT Étudiante à la maîtrise en sociologie à l’Université Laval, photographe amateur, ses recherches portent sur la question du phénomène transgenre et de son acceptabilité sur le plan social.

DIANE TYBURCE Maîtrise en sociologie de l’Université Laval et photographe amateur. Champs de recherche : marginalisation intellectuelle et genre, rapport au corps et à la santé. ALEX RICHER Baccalauréat en histoire et en communication publique. Champs d’intérêt : politique internationale et régimes politiques modernes.

ROMAIN THIERIOT Photoreporter et vidéo-journaliste indépendant, il vit à Mexico depuis 7 ans où il s’intéresse aux questions d’inégalités sociales.

PHILIPPE TREMBLAY Photographe et vidéaste. Philippe concentre surtout l’essentiel de sa démarche dans la direction photographique ainsi que la postproduction.

COMITÉ SCIENTIFIQUE GEORGES VIGNAUX Docteur d’État de l’Université Paris 7. Philosophe et logicien, son principal champ de recherche porte sur les phénomènes d’argumentation et de linguistique du discours, ainsi que sur la portée sociale et sémiotique du signe.

NORMAND BOUCHER Chercheur régulier du CIRRIS et chercheur d’établissement de l’IRDPQ. Champs de recherche : transformations des pratiques et des politiques entourant le handicap et la citoyenneté au sein d’une approche participative.

DANIEL MERCURE Docteur en sociologie, professeur titulaire à l’Université Laval, ses principaux champs de recherche portent sur les changements sociaux contemporains et les transformations du monde du travail. LUC VIGNAULT Professeur de philosophie à l’Université de Moncton (campus d’Edmundston), ses recherches portent entre autres sur la construction des identités politiques, la citoyenneté, le droit et la structure narrative.


L’ŒUF, ENNEMI JURÉ D’HIER DÉSORMAIS FRÉQUENTABLE


alimentation a ceci de particulier qu’elle mobilise inévitablement chez chacun de nous des réactions diverses. Pour certains, le seul fait de voir un dessert comme celui représenté sur la droite se traduit parfois comme étant un aliment interdit, malsain, synonyme de prise de poids. Pour d’autres, il représente un véritable festin, la promesse d’un délice. Pour le nutritionniste, il est symbole de calories à profusion, non pas forcément un aliment à proscrire, mais surtout un aliment à consommer avec grande modération. Et le mot modération, en matière de nutrition, est définitivement le maîtremot. Concrètement, dans une société où l’individu est réputé autonome, c’est à ce dernier qu’est essentiellement dévolue l’obligation de trouver le juste équilibre entre prise alimentaire et discipline, c’està-dire, la contenance de soi et la gouvernance de soi pour éviter la prise de poids. De plus, dans une société qui privilégie l’hédonisme (qualité de vie, bien-être, plaisirs de table) en sus de la contenance de soi et de la gouvernance de soi, l’individu fait face à un défi de taille. Pierre Fraser Docteur en sociologie

Lydia Arsenault Étudiante à la maîtrise en sociologie

Olivier Bernard Docteur en sociologie

COMMENTAIRE DE LA RÉDACTION Et c’est là où se structurent les interventions à déployer sur le corps, dans cette constante tension entre prise alimentaire et discipline, d’où l’idée que toute augmentation de la prise de poids au-delà de l’indice de masse corporelle idéal révélerait un individu ayant de la difficulté à trouver cet équilibre, et ce, nonobstant tous les autres facteurs d’ordre socio-économique. Cette difficulté à trouver le juste équilibre implique deux types d’interventions. Au niveau individuel, toute augmentation excessive de la prise de poids au-delà de l’indice de masse corporelle idéal appelle une intervention qui va du simple régime, à l’activité physique, à la médicalisation ou à la chirurgie. Au niveau collectif, toute augmentation significative de la prise de poids de la population au-delà de l’indice de masse corporelle médian motive le déploiement d’une multitude d’intervenants et d’interventions publiques vouées à contenir le phénomène et à réguler les environnements ou les produits favorisant la prise de poids.


RÉCOLTE D’AUTOMNE RÉCOLTE SANTÉ


L’alimentation, des bonheurs aux frayeurs [Georges Vignaux / Philosophe] Manger demeure autant essentiel (on mange pour « prendre des forces ») que ludique (on se donne du plaisir). Pierre Fraser a analysé admirablement ce parcours séculaire entre la nourriture et les représentations du corps au travers des images de la grosseur ou de la minceur. Et des statuts sociaux conséquents. Plus que jamais, la question demeure lancinante à en juger le nombre de magazines, d’ouvrages, d’émissions télévisées consacrées à la « bonne » et à la « mauvaise bouffe », aux régimes santé ou minceur, aux recettes exotiques ou de « grand-mère », aux nuisances alimentaires et aux produits industriels supposés nocifs. Mais qu’en est-il de l’opinion commune ? Les uns demeurent empreints de la tradition et de ses plats typiques (couscous, tourte, cassoulet, blanquette de veau), les autres s’abandonnent à la restauration rapide (chips, pizza, plats surgelés, sandwiches). Une forte minorité rassemble les adeptes du « bio » autour de produits à base de quinoa, d’épeautre et autres céréales ressuscitées. Nos changements de vie au travail ou dans les loisirs y font beaucoup. Le faible temps accordé aux repas de midi favorise la restauration « sur le pouce » tandis que les cantines ou restaurants d’entreprise maintiennent la tradition de « l’entrée-plat-dessert ». Chacun bricole comme il le peut et selon ses savoirs et ses croyances. Ainsi de nouveaux engouements se développent, de nouvelles peurs surgissent. Car l’industrie de l’aliment sait jouer de nos craintes et même les susciter. Les peurs nouvelles De même que la découverte du « microbe » (Pasteur, 1878) créa des peurs nouvelles, on s’évertue aujourd’hui à traquer ces germes qui constituent autant de risques alimentaires qu’il faut mesurer faute de pouvoir les éliminer. Basées sur des avis de comités internationaux spécialisés en toxicologie alimentaire, la méthode de définition du risque alimentaire fixe pour toute substance une dose journalière acceptable (DJA). Un autre indicateur s’applique aux pesticides (mais également à d’autres polluants comme les mycotoxines), c’est la limite maximale de résidus (LMR). La LMR est la concentration maximale d’un polluant (résidus de pesticides le plus souvent).

D’autres soupçons inévitables concernent les Organismes génétiquement modifiés (OGM). La communauté scientifique n’a pas de position tranchée sur le sujet. En août 1998, un scientifique écossais, Arpard Pusztai, affirmait ainsi que l’administration de pommes de terre transgéniques à des rats entraînait une atrophie de certains organes. La crainte est celle de la dissémination du pollen de ces plantes transgéniques.

Les nouveaux polluants Les pesticides d’abord, qui sont les résidus des produits phytosanitaires. Il existe des normes internationales qui définissent les teneurs maximales et mettent l’accent sur certaines catégories de pesticides, que l’on peut retrouver dans les aliments végétaux. Les nitrates ensuite, peu toxiques, mais le problème réside dans leur capacité à se transformer en nitrites qui sont plus dangereux. Les plus grands dangers toxicologiques sont la formation de composés cancérigènes. Les additifs sont aussi tous ces produits ajoutés à un aliment pour valoriser un aspect particulier : son temps de conservation, sa présentation, etc. L’évaluation toxicologique de ces produits est systématique.

En face, les pro-OGM estiment que ces organismes transgéniques nécessitant moins de pesticides auraient plutôt des effets favorables pour l’environnement. Interdits de production en France, ces produits ont cependant envahi le marché. Greenpeace propose sous la forme d’une liste noire et d’une liste blanche les produits susceptibles de contenir des OGM et les produits pour lesquels le fabricant ga-

rantit l’absence d’OGM. Ainsi l’alimentation est toujours à l’horizon du risque, monde de bonheurs pour certains, d’angoisses pour d’autres. Concrètement, plus le temps s’écoule, plus l’aventure du corps se dessine sur un fond d’incertitudes croissantes rapprochant de plus en plus l’individu d’un certain horizon de la peur quasi mesurable.


L’AIL, UN SUPER ALIMENT ?


FOCUS

Mettre la lentille au foyer. Saisir dans l’instant une situation. Se doter d’outils intellectuels pour comprendre ce qui est saisi. Considérer que tout acte photographique est avant tout focus sur un événement, sur une situation sociale contrastée et sur la vie.


LA SANTÉ REVÊT SES PLUS BEAUX HABITS


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GOUVERNEMENT DE SOI La préoccupation d’un corps en santé n’est définitivement pas récente. Elle a ses échos qui se répercutent de siècle en siècle depuis la Renaissance, tout comme elle a également ses échos dans cette ferme volonté à vouloir conserver au corps le plus longtemps possible la robustesse, la jeunesse, la beauté et la santé. [Georges Vignaux / Philosophe] [Pierre Fraser / Sociologue]

L

a trajectoire du corps idéal, au fil des siècles, en Occident, est contingente de trois grands courants qui instaurent l’idée qu’il est possible, avec le peintre Alberti, d’aspirer à un corps de justes proportions comme idéal de beauté (réinstauration de l’idéal des canons grecs de la beauté : Phydias et Michel Ange), avec le médecin Vésale, de réparer le corps, de le soigner efficacement, de le guérir et lui redonner vitalité, avec l’éducateur Mercurialis, de fabriquer un corps et de le façonner en quelque sorte selon sa volonté. La Réforme protestante, pour sa part, sous l’égide de sa morale puritaine, élaborera les concepts de contenance de soi et de gouvernance de soi pour réguler le corps. Par la suite, la quantification de soi, au XIXe siècle, à travers le pèsepersonne, l’indice de masse corporelle, la mode et le miroir, sera la mesure par laquelle s’articulera efficacement et de façon tout à fait inédite cette contenance de soi et cette gouvernance de soi où l’individu devient à la fois maître et esclave de son image des pieds à la tête. Dans son ouvrage Quatro Libri della famiglia initialement publié en 1432, et plus particulièrement dans la section concernant l’usage du corps, Alberti insiste sur « l’exercice grâce auquel on peut conserver son corps longtemps sain, robuste et beau, ce dernier terme n’étant nullement indifférent puisqu’il revient avec insistance à la fin du passage qui associe jeunesse et beauté et caractérise en particulier celle-ci par la « bonne couleur et la fraîcheur du visage1. » Ces propos d’Alberti ne sont pas innocents pour le corps du XXIe siècle. 1

Arasse, D. (2005), « La chair, la grâce et le sublime », G. Vigarello (ed), Histoire du corps. Tome 1. De la Renaissance aux Lumières, Paris : Seuil, p. 440.


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CONTENANCE DE SOI Dès les tout débuts de la Réforme, le corps a été placé au cœur même des préoccupations : le corps laborieux et vigoureux au service de Dieu. Mais, être au service de Dieu impose certaines obligations : la contenance de soi (rapport à soi-même et à son propre corps) et la gouvernance de soi (rapport du corps au collectif). [Georges Vignaux / Philosophe] [Pierre Fraser / Sociologue]

L

a contenance de soi n’est possible, d’une part, qu’à la condition de remplir adéquatement quatre devoirs bien précis : devoir d’équilibre ; devoir d’attention ; devoir d’effort ; devoir de maîtrise et de restriction. Devoir d’équilibre, dans le sens où il est attendu de l’individu qu’il parvienne à un corps équilibré pour assumer adéquatement et efficacement le rôle social qu’il a à jouer. Devoir d’attention, dans le sens où il faut porter une attention toute particulière au corps, à ce qu’il ingère et à son activité en général. Devoir d’effort, dans le sens où il faut se soumettre à certaines pratiques pour maintenir le corps en santé. Devoir de maîtrise et de restriction, dans le sens où il faut éviter de succomber à la tentation des plaisirs et des facilités qu’offre la vie moderne tout en adoptant des attitudes et des comportements qui empêchent de sombrer dans l’excès sous toutes ses formes. La contenance de soi n’exige pas d’adhérer à un quelconque credo ou à une quelconque norme, car ce qui compte avant tout, ce sont les actions que l’individu est librement, volontairement et consciemment en mesure de poser qui comptent. Ces actions fondent son autorité et par là, sa légitimité. S’il ne les pose pas, il se condamne luimême à la stigmatisation sociale et à l’impitoyable regard des autres. Être en défaut de contenance de soi, c’est également être en perte de souci de soi, en perte du respect de soi-même, et par conséquent, des autres. Tout individu en défaut de contenance de soi est forcément une menace à sa propre intégrité (respect de soi), à sa propre identité (souci de soi) et à sa propre vertu (désirs incontrôlés). © Photo : Marteen Van den Heuvel


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GOUVERNANCE DE SOI La gouvernance de soi renvoie à la capacité d’un individu à contenir son corps et à établir un juste rapport à la collectivité et au monde en général. [Georges Vignaux / Philosophe] [Pierre Fraser / Sociologue]

C

ette saine gouvernance de soi n’est rendue possible qu’à la condition expresse de mettre en pratique de façon efficace les quatre devoirs imposés par la contenance de soi, c’est-à-dire que la pratique de ces devoirs forme un ensemble de contrôles positifs qui permettent la gouvernance de soi. La contenance de soi est indubitablement au cœur même de l’exercice de la gouvernance de soi. Elle a tout à voir avec le lien social, au moi en compagnie, à l’individu en société, au lien avec l’autre : elle est cette capacité au self-control. Autrement dit, une fois les quatre devoirs de contenance de soi correctement accomplis, qui permettent d’établir un juste rapport à soi-même et à son propre corps, il est dès lors possible d’établir une relation équilibrée au collectif et au monde en général. Trois événements, au XVIIe siècle, contribueront à la mise en pratique des devoirs imposés par la contenance de soi : (i) les traités de civilités qui engagent le corps dans une pratique de modération et de retenue ; (ii) le passage du statut d’être un corps à celui d’avoir un corps dont l’individu est individuellement et socialement responsable — un corps devenu porteur d’identités sociales, un corps devenu vecteur d’épanouissement. Par exemple, les débordements adipeux de l’obèse seraient la preuve d’un défaut de contenance de soi : ils se lisent dans son physique, dénotent quelque chose de non maîtrisé et d’ingouvernable, qui menacent son corps à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. De l’intérieur, parce que son métabolisme, devenu ingouvernable par son attitude elle-même non gouvernée, semble sans cesse produire de la masse adipeuse. De l’extérieur, parce qu’il ne sait résister ou établir le juste équilibre entre toutes les tentations qui lui sont proposées. Dans un tel contexte, le corps n’est pas un vecteur d’épanouissement, car l’épanouissement passe forcément par la contenance de soi.


[26]

LA CRAINTE DE L’AMOLLISSEMENT Corollaire à la contenance de soi et à la gouvernance de soi, si le corps peut être vecteur d’épanouissement, c’est forcément la crainte de l’amollissement qui le guette et qu’il faudra combattre — la graisse comme symptôme d’abandon de soi aux vices de la gourmandise et de la jouissance. [Georges Vignaux / Philosophe] [Pierre Fraser / Sociologue]

C

ette crainte de l’amollissement, initiée par le XVIIe siècle, se transformera par la suite aux XVIIIe et XIXe siècles en cette puissante idée structurante de dégénérescence de l’individu et de la race qui autorisera le déploiement d’une multitude d’interventions, tant au niveau individuel (régimes, activité physique) que collectif (eugénisme et hygiénisme au XIXe siècle). Avec le XIXe siècle, le chiffre s’installe dans le corps collectif mesuré et évalué : la balance, pour la première fois, impose un verdict public, celui d’une nouvelle relation au corps, celui d’un corps mesuré à l’aune de tous les autres corps. Le XIXe siècle est porteur d’un nouveau corps. Le naturaliste Adolphe Quetelet (1796-1874) en dessinera ses grandes lignes en posant différents constats qui orienteront l’ensemble des interventions à déployer sur celui-ci : « On a soigneusement recherché l’influence qu’exerce sur les naissances et les décès la différence des âges, des sexes, des professions, des climats, des saisons; mais en s’occupant de la viabilité de l’homme, on n’a pas fait marcher de front l’étude de son développement physique ; on n’a point recherché numériquement comment il croît sous le rapport du poids ou de la taille, comment se développent ses forces, la sensibilité de ses organes et ses autres facultés physiques ; on n’a point déterminé l’âge où ces facultés atteignent leur maximum d’énergie, celui où elles commencent à baisser, ni leurs valeurs relatives aux différentes époques de la vie, ni le mode d’après lequel elles s’influencent, ni les causes qui les modifient1. » 1

Ce que Quetelet propose ici c’est une mesure objective qu’il identifie dans le rapport qui existe entre poids et taille — le célèbre indice de masse corporelle (IMC). Une fois ce rapport identifié, il devient dès lors possible d’évaluer dans quelle mesure le corps d’un seul correspond à une moyenne relevée dans tous les corps. Pour la première fois, avec Quetelet, le corps individuel peut être comparé au corps collectif. Ce n’est pas rien. Voilà une mesure qui légitimera et autorisera l’État à déployer, à travers une multitude d’intervenants, des campagnes de santé publique pour tenter de modifier le mode de vie de ses citoyens, c’est-àdire, légiférer pour le bien de la société en général. En fait, comme le propose Quetelet, en déterminant avec le plus de précisions possible l’âge où les facultés atteignent leur maximum d’énergie, il devient possible de répartir les populations en sous-groupes et d’agir sur elles. © Photo : Marteen Van den Heuvel

Quetelet, A. (1835), Sur l’homme et le développement de ses facultés ou Essai de physique sociale, tome 1, Paris : Bachelière, p. 2.


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MODE, MIROIR PÈSE-PERSONNE Le corps du XIXe siècle est un corps qui s’inscrit dorénavant dans la mesure collective. Quatre moments décisifs en reconfigureront les frontières : la mode, le miroir, la mesure du poids, l’indice de masse corporelle. [Pierre Fraser / Sociologue]

P

remier moment décisif, alors que la mode dévoile davantage les corps, elle dévoile d’autant les difformités induites par la graisse. L’adipeux devient dès lors objet de surveillance. Le soupçon de ce que soustraient à la vue les vêtements est maintenant confirmé et les modistes lancent un cri d’alarme : « Engraisser ! Mais c’est l’effroi de toute femme » clame le Journal de la beauté en 1897. Ils se proposent donc un objectif : concevoir des vêtements qui amincissent le corps, découpent une silhouette et rajeunissent l’apparence. Dès 1870, la traditionnelle amplitude du bas de la robe est effacée, révélant davantage les dérives possibles et les excès du corps. Deuxième moment décisif, avec l’industrialisation de la technique du coulage, la chute du coût de fabrication des glaces permet d’inonder le marché de miroirs que se procurent aussi bien les mieux nantis que les classes populaires. Se distinguer, s’étudier, se représenter, se transformer, telles sont les différentes fonctions que met en œuvre le miroir qui permet de juger des ravages de la graisse, mais aussi des corrections à apporter à ces ravages. Avec le XIXe siècle, l’individu est désormais maître et esclave de son image des pieds à la tête. Troisième moment décisif, la mesure du poids. D’une part, tout le XIXe siècle est une aventure métrologique dominée par la mise en place du système métrique dont l’ampleur est sans équivalent dans l’histoire. Les premiers pèse-personnes, fondés sur le principe du pont à bascule, font leur apparition. Celle installée au Jardin du Luxembourg à Paris connaît un grand succès, un engouement porté à la fois par les campagnes de salubrité et d’hygiène publique, un engouement porté par le simple plaisir de découvrir son poids, ou bien, à la suite des recommandations du médecin.


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INDICE DE MASSE CORPORELLE Avec l’IMC proposé par Quetelet au XIXe siècle, il est désormais possible de déterminer des seuils de corpulence, même de prédire où se situera le corps susceptible d’être sujet à différents problèmes liés au surpoids. Cette mesure n’est pas banale, car elle engage des seuils qui déterminent ou non la santé. [Pierre Fraser / Sociologue]

L’

IMC indique à la fois un corps idéal et la condition morale d’un individu comme le souligne Quetelet : « On ne s’est guère occupé davantage d’étudier le développement progressif de l’homme moral et intellectuel, ni de reconnaître comment, à chaque âge, il est influencé par l’homme physique, ni comment, lui-même, il lui imprime son action1. » Il ne s’agit plus seulement de mesurer objectivement le corps, mais bien de savoir comment le rapport entre poids et taille détermine la moralité et l’intelligence d’un individu. Mais encore, la condition physique d’un individu, en fonction de son âge, aurait une influence sur l’agir moral et l’intelligence, d’où le célèbre mens sana in corpore sano (un esprit sain dans un corps sain) de Juvénal, car pour la première fois, il serait possible de connaître le moment chiffré de cet esprit sain. Partant de là, l’obèse a-t-il un esprit sain dans un corps sain ? Il est tout à fait légitime de poser la question, car le corps du XIXe siècle est un corps qui s’inscrit dorénavant dans la mesure collective et qui annonce le corps qui sera privilégié aux XXe et au XXIe siècles. Avec l’indice de masse corporelle (IMC), voilà une mesure qui légitimera et autorisera l’État à déployer, à travers une multitude d’intervenants, des campagnes de santé publique pour réguler le mode de vie de ses citoyens, c’est-à-dire, légiférer pour le bien de la société en général, savoir quand il faut ou non intervenir sur le corps pour le ramener à son état médian, ou de proposer des campagnes de santé publique visant les gens ayant dépassé certains seuils de poids. © Photo : Scott Webb 1

Quetelet, A. (1835), Sur l’homme et le développement de ses facultés ou Essai de physique sociale, tome 1, Paris : Bachelière, p. 2.


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LA CALORIE La calorie, depuis le début du XXe siècle, s’est imposée comme mesure du sain et du malsain. Malsain, dans le sens où si elle est ingérée en trop grande quantité, elle risque de favoriser la prise de poids. Sain, dans le sens où si elle est consommée en quantité raisonnable, c’est-à-dire le seuil énergétique qu’exige quotidiennement le corps, elle ne pose aucun problème. Mais voilà, la calorie est présente dans le moindre aliment. [Georges Vignaux / Philosophe] [Pierre Fraser / Sociologue]

L’

industrialisation de l’agriculture et de la transformation alimentaire, le développement de la restauration rapide, l’abondance accrue des aliments, un mode de vie devenu de plus en plus sédentaire, des emplois exigeant de moins en moins de force physique, le développement de la banlieue à l’américaine, les interminables heures passées devant la télévision, l’ordinateur ou la console de jeux, sont tous des phénomènes qui ont largement contribué à loger la calorie dans les moindres recoins de l’existence. La calorie est dans ce smoothie acheté au coin de la rue, dans la barre tendre, dans les sodas, dans le fast-food, dans les frites, dans les hamburgers, dans les mets préparés, dans les céréales, dans les pizzas, etc. Elle se retrouve dans les distributeurs automatiques installés dans les écoles, les hôpitaux, les cafétérias, les arénas, les cinémas, les lieux publics. Elle est même dans le type d’emploi occupé, là où elle ne peut être brûlée, favorisée par un travail qui exige peu d’effort physique. Elle se cache insidieusement dans les moyens de transport motorisés pour se rendre au travail. Elle s’embusque même dans l’aménagement d’un tissu urbain qui ne favorise pas l’activité physique : absence de trottoirs, d’éclairage adéquat, de sentiers pédestres, de pistes cyclables. Elle trouve également refuge dans l’espace bâti où les règlements de zonage uniformisent le mode d’habitation, éloignant d’autant l’accès par ses propres moyens de locomotion aux commerces. Conséquemment, la calorie est devenue un paria de la santé. Il faut désormais la compter, la mesurer, la débusquer, l’afficher, la maîtriser et trouver tous les moyens possibles pour en juguler ses impacts négatifs.


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LA GRAISSE Avec la publication, au milieu des années 1950, des premiers résultats de la Framingham Heart Study, chaque aliment devient potentiellement un vecteur de menaces, d’incertitudes et de peurs pour la santé. Le mauvais cholestérol, devenu l’ennemi numéro un à combattre, est décrété responsable de plusieurs problèmes coronariens. [Georges Vignaux / Philosophe] [Pierre Fraser / Sociologue]

La graisse, sous toutes ses formes, qu’elle s’épande dans le corps ou qu’elle loge dans certains aliments, est traquée. Dans cette perspective, le corps obèse devient le concentrateur de toutes ces menaces pour la santé, car celui-ci est gavé de calories et de graisses qui conduisent au développement de problèmes métaboliques et cardiovasculaires. Ce faisant, la surveillance quasi systématique de tout ce qui est ingéré est une pratique à adopter pour contrer la prise de poids. Lentement, mais sûrement, la lutte contre la graisse, sous toutes ses formes, en amont comme en aval, qu’elle soit déjà logée dans le corps ou dans le moindre aliment, est devenue une construction sociale vouée à maîtriser, contrôler, normaliser et réguler sa prise. Le corps obèse condenserait donc à la fois excès de graisse et opprobre. La nature même du corps obèse, son expansion, son relâchement, sa fluidité, sa découpe mal définie et sa tendance à exsuder inspirerait le rejet et l’aversion. Dès lors, le corps obèse suggère de se tenir à distance et de tout faire pour éviter d’y ressembler. Conséquemment, toute tentative de réduire les dimensions du corps obèse en se soumettant à une diète sévère, en faisant de l’exercice, en consommant des médicaments ou en subissant une quelconque chirurgie, répond à une finalité : contrecarrer chez les autres cette aversion que provoque le corps obèse. Cette volonté affirmée de contrecarrer chez les autres cette aversion suggère dès lors que l’aversion serait avant tout une opposition tranchée entre ce qui est considéré comme normal et anormal, délimitant ainsi les frontières du lien social. Par exemple, être mince, dans la société du XXIe siècle, est considéré comme normal, alors qu’être obèse ou même en simple surpoids est considéré comme anormal.


POINT DE VUE La dame de cette capsule vidéo, qui ramène son épicerie à vélo, demeure dans le quartier St-Roch de la ville de Québec, où la mixité sociale fait se côtoyer à la fois des gens très favorisés et des gens particulièrement défavorisés. Au-delà du fait que cette dame ne fait pas partie des gens les mieux nantis, il faut voir comment elle arrive à déployer des stratégies pour transporter autant de sacs d’épicerie, mais aussi de voir comment elle monte à vélo, obligée qu’elle est de traverser la rue pour prendre appui de son pied gauche sur le trottoir. Finalement, la voir partir, le torse droit, vêtue de vêtements fripés et de chaussures de caoutchouc, a de quoi interroger sur la condition sociale de plusieurs concitoyens qui arrivent de moins en moins à tirer leur épingle du jeu.

RAMENER SON ÉPICERIE À VÉLO


SCÈNES DE RUE

Montrer la rue, la découper, tant au sens figuré que réel, rendre compte de ce qui la constitue. En révéler les contrastes sociaux qui la travaillent et la traversent. La saisir dans la moindre de ses manifestations diversifiées et multiples.


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LA PRÊTRAILLE DE LA MANGEAILLE [Georges Vignaux / Philosophe] [Pierre Fraser / Sociologue] ans notre société où la contenance de soi et la gouvernance de soi régissent nos comportements et attitudes en matière d’alimentation et d’activité physique, où toute prise de poids est forcément suspecte, où la calorie se cache insidieusement dans le moindre aliment, où le seul fait de ne pas être actif et de ne pas porter des vêtements de jogging ou de cycliste signale le laisser aller, quoi de plus normal que de voir la police de la nutrition se pointer au moment des vacances d’été sur toutes les tribunes médiatiques pour nous rappeler qu’il n’est pas bon, qu’il est même malsain pour notre survie, d’éprouver du plaisir avec quelques petits gâteries somme toute inoffensives : cuisine de rue, bière, vin, brioches, crème glacée, BBQ, tartes, croustilles, frites, hamburgers, hot-dog, ou je ne sais quoi d’autre. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les nutritionnistes débarquent sur les émissions du matin pour nous rappeler à quel point notre vie est à risque par le seul fait de notre alimentation, surtout pendant les vacances, cette période où nous serions collectivement portés à mettre de côté notre cerveau au profit de notre estomac. Comme le souligne la nutritionniste Hélène Baribeau : « Il serait irréaliste de vous suggérer de ne pas manger de croustilles ou de crème glacée en vacances. Mais, pour en profiter avec mo-

dération, achetez de préférence les petits formats de croustilles et de barres glacées que l’on retrouve en épicerie. Par exemple, l’excellente barre Häagen-Dazs aux amandes contient 310 calories en format régulier contre 190 pour le petit format. On retrouve aussi des miniportions de croustilles à 100 calories par sac. Je vous propose donc ces petits formats plutôt qu’un non catégorique à ces douceurs, car ce qui cause la frustration, à la longue, ce n’est pas tant la grosseur des portions que l’interdiction draconienne. »

© Matthieu Joannon, Place du Ralliement, Angers, France


La modération, la sacro-sainte modération, le maître mot du gouvernement de soi dont parlait Michel Foucault, est à mettre en application dans le moindre de nos gestes. Mais justement, être en vacances ne rime pas avec modération, alors que la pression sociale pour arriver à un corps performant, actif, réactif et agile s’exerce pendant toute l’année. Pourquoi s’en tenir à une mini portion de croustilles, alors que le format party ou familial vaut à peine 2.00 $/€ de plus ? Pourquoi ne pas satisfaire son envie d’une bonne crème glacée avec le format géant ? Parce que c’est mal ? Parce que c’est socialement inacceptable ?

Lorsqu’un nutritionniste dit que ce qui cause la frustration, à la longue, ce n’est pas tant la grosseur des portions que l’interdiction draconienne, il faut aussi prendre en considération que la modération répétée, jour après jour, c’est aussi un peu comme le supplice chinois de la goutte : ça finit par rendre fou. Ce discours n’est plus seulement une question de modération, mais aussi une question de normalisation sociale tous azimuts du comportement alimentaire. Mais justement, le moût de pomme, la bière et le vin sans alcool, c’est de la suppression sensorielle, comme s’il était possible de jouir d’une bière ou d’un vin castré. Lorsque les nutritionnistes disent de s’en tenir à une consommation par jour D’aucuns rétorqueront qu’il faut porter une attention toute pour les femmes et à deux pour les hommes, c’est la norparticulière à ce que nous ingurgitons pour vivre longtemps malisation sociale des comportements et des attitudes qui en santé, tant sur le plan physique qu’intellectuel. D’aucuns passe par la prescription. utiliseront l’argument que de mauvais comportements alimentaires nous conduiront à la crise cardiaque, à l’obésité, Pendant les vacances d’été, manger et boire tout son soûl au mauvais cholestérol et à une kyrielle de problèmes méta- est un acte socialement subversif auquel il faut succomber, boliques tous plus inquiétants les uns que les autres. D’au- ne serait-ce que pour éprouver du plaisir et faire un pied de cuns diront que tous ces excès personnels entraînent des nez à tous ceux qui nous imposent la norme alimentaire, car problèmes de santé publique pour lesquels tous sont obli- c’est dans la subversion que se trouve le véritable plaisir. gés de payer. Mais il faut aussi relativiser les choses, car les Examinez attentivement cette photo, un sandwich santé comportements alimentaires pendant les vacances ne sont dans le cadre d’une activité santé, le jogging. Le visuel du pas forcément représentatifs de ceux qui prévalent pendant discours de la santé suggère et prescrit à la fois, dicte des tout le reste de l’année. façons de s’alimenter.


CE QUI RAPPELLE LA TRADITION, CE QUI FAIT TERROIR, A LA COTE


On récolte ce que l’on donne…


PRÉPARATIONS DIGNES D’UN CHEF, VERSION ROMANCÉE POUR FOODIES


POINT DE VUE Dans une société où tout semble aller en plus en plus vite, où tous sont constamment reliés aux milliers de fils invisibles de la communication, la recherche de l’essentiel à travers différentes pratiques devient une solution pour freiner cette fuite en avant, pour se retrouver. Pour le sensei Benoît Lafrance, maître de l’art martial iaïdo, également professeur d’architecture à l’Université Laval, la cérémonie du thé, dans lus pure tradition japonaise, est l’un de ces moyens qui permet d’écrémer le superflu IDÉALISÉ de nos vies accélérées, de dégager tout ce qui nous obscurcit l’esprit afin d’aller à la recherche de l’essentiel, cette quête de vie que les grandes traditions philosophiques asiatiques ont prônés depuis déjà deux millénaires.

LA CÉRÉMONIE DU THÉ


SOCIÉTÉ

Une société en images. Une lecture sociale de ce qui la constitue. Des analyses qui confrontent. Un regard objectif sur le phénomène social et ses normes, ses valeurs et ses attitudes.


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Du pain et des hommes : festins, alimentation et pratiques sociales au Moyen Âge [Alex Richer / Historien] l est possible, d’un simple coup d’œil, de distinguer le statut social d’une personne. Les vêtements, les accessoires et l’environnement fournissent des indices qui ciblent l’appartenance à un groupe ou une classe d’un individu. Le repas que consomme cette personne est également un indicateur — on peut facilement voir la différence de statut entre un individu dévorant un junior au poulet de McDonald’s et celui dégustant le plus fin des caviars. Peu importe le lieu ou l’époque, l’alimentation et les mœurs liées à celle-ci établissent la distinction entre les faibles et les puissants, les riches et les pauvres ou l’aristocratie et les paysans1. Le Moyen Âge, plus précisément le XVe siècle, nous offre l’opportunité de comprendre et d’analyser l’alimentation et les pratiques sociales l’entourant.

[Source : J. Paul Getty Museum, The Temperate and the Intemperate.]


L’image analysée est La Tempérance et l’Intempérance, œuvre de l’enlumineur flamand anonyme surnommé Maître du Livre de Prières de Dresde, date d’environ 1475-1480. Cette miniature, illustration peinte enluminant un livre, provient d’une copie de Faits et dits mémorables, livre de Valère Maxime. Ce livre d’anecdotes moralisatrices a d’abord été écrit au premier siècle de notre ère, mais ensuite traduit, copié et illustré tout au long du Moyen Âge2. À la gauche de cette scène, on y voit Valère présenter à l’empereur Tibère les vertus de la tempérance. Valère Maxime souligne le comportement des nobles et celui des classes sociales inférieures. Il faut tout d’abord comprendre l’image de cette époque, sa finalité et son utilité. Contrairement aux œuvres artistiques d’époques ultérieures, l’œuvre n’est pas le fruit d’une vision personnelle du concepteur ou de l’artiste. Il s’agit d’illustrer une représentation de la société, d’une vision souhaitée avant tout3. La majorité des représentations de cette époque sont de nature religieuse ou politique4, n’offrant que peu d’illustrations directes du quotidien. Cependant, les calendriers, manuscrits ou iconographies illustrent parfois des petits moments du quotidien ou présentent des scènes religieuses avec la vision et les coutumes contemporaines de l’artiste.

Place à table, place dans la société La miniature du Maître du livre de prières de Dresde est riche en représentation de la société du bas Moyen Âge et donne l’occasion de s’intéresser aux repas communautaires de cette époque, comme le festin. La disposition des personnages dans l’enluminure est un important indicateur de leur statut social. En effet, les nobles sont en haut de l’image, en opposition aux paysans et rustres qui sont en bas, en retrait. Cette disposition n’est pas accidentelle. Lors des festins, la disposition des places et l’ordre du service soulignent la hiérarchie des convives5. Ces occasions voyaient le maître des lieux et les invités d’honneur siéger 6 à la haute table, qui est surélevée . L’ordre hiérarchique du festin est donc symbolisé verticalement autant qu’horizontalement7. D’autres indices sont marqueurs du rang des personnages. Les couverts peints démontrent les différences entre les deux groupes sociaux. Les aristocrates sur cette image ont de nombreuses assiettes, en comparaison à l’absence de tels couverts pour leurs inférieurs à l’exception des coupes et gobelets. La présence également d’un serviteur, debout à la gauche de la table des Tempérés et d’une riche tapisserie rouge à l’arrière servent également à affirmer le statut social des personnages. En effet, la présence à la haute table et la riche décoration indiquaient les places d’honneur. Le décor entourant les personnages et les couverts utilisés permettent d’un coup d’œil de voir la place hiérarchique élevée de ce groupe de personnages8. L’ordre du banquet et la disposition des places étaient une représentation symbolique de l’ordre hiérarchique de la société, mais également celle de l’ordre céleste, la place qu’auront les individus devant Dieu9.

Courtoisie, gloutonnerie et hiérarchie C’est cependant le sujet principal de cette miniature de l’œuvre Valère Maxime qui nous informe le plus sur la place des personnages dans leur société. On fait facilement la distinction entre la joyeuse bande en bas de l’image, qui semble particulièrement apprécier le repas et les boissons, et les aristocrates posés et calmes plus haut. Comme le titre l’indique, on y fait la distinction entre la tempérance et l’intempérance. Le comportement à table était un indicateur de sa place dans la société10. Le noble valorisait une attitude calme et posée.

Principalement détaché du repas, il dirige son attention vers la conversation11. Les bonnes manières et la courtoisie lors des repas sont un indicateur d’une bonne éducation12. Là encore, l’artiste souligne le contraste avec les basses classes, qui festoient sans vergogne, dérangeant la nappe et avec plusieurs personnes visiblement en état d’ébriété. Cette miniature illustre les comportements attendus et l’idée qu’on avait de ces deux catégories sociales; un calme courtois pour l’élite et une gloutonnerie sans manières pour les pauvres et les paysans.


Utilité et fonction du festin ette image offre également un regard sur un repas communautaire classique du Moyen Âge : le festin. En effet, peu d’autres occasions auraient réuni ces deux groupes aux opposés de la hiérarchie sociale. Ce grand repas organisé par les puissants (rois, aristocrates ou riches) et regroupant plusieurs invités avait plusieurs fonctions. Manger et boire en groupe affermissait les amitiés et renforçait l’esprit de communauté13. Ces banquets avaient lieu notamment lors des fêtes religieuses importantes, c’est particulièrement en ces occasions que les paysans et tenanciers prenaient part aux festivités14. On organisait également des festins pour récompenser ses vassaux ou pour accueillir son suzerain. Les devoirs religieux de partage et de charité chrétienne motivaient en partie la tenue de tels banquets15. Le festin était un moment pour faire preuve d’hospitalité et pour nourrir son entourage, accomplissant son devoir de seigneur et de chef des lieux. Pour l’hôte du festin, c’était l’occasion d’appliquer tangiblement une qualité idéale des aristocrates, la générosité16. On attendait en effet des puissants qu’ils dispensent cadeaux, nourritures et boissons17. La charité chrétienne symbolique de cet événement cachait cependant un projet politique. Le partage de nourriture entre aristocrates, notamment la viande, visait à renforcer la loyauté de ses vassaux en les récompensant. Lorsque le suzerain était reçu par son vassal, l’occasion se présentait pour démontrer son allégeance, renforcer les liens et faire bonne impression18. En effet, un bon hôte se devait de faire preuve de libéralité dans la variété des plats offerts 19. L’abondance de nourriture et la richesse des lieux lors du festin étaient des façons d’affirmer son statut social, de montrer sa puissance et de renforcer une image positive. La symbolique sous-jacente de nourrir son inférieur et de faire preuve de charité variait selon le récipiendaire. Le seigneur ou le noble partageant nourriture et boisson avec ses soldats renforçait la camaraderie et reconnaissait le futur sacrifice commun lors du combat. Lorsque le partage et la charité visaient un paysan ou un rustre, il en était tout autre. Il s’agissait enfin de renforcer un rapport de domination, de montrer le caractère magnanime et chrétien du noble, tout en illustrant le rapport de force et de pouvoir inégal. La relation de soumission de l’indigent était rendue encore plus concrète et dégradait celui qui avait besoin d’assistance20. L’idée de hiérarchie et d’ordre du pouvoir était symbolisée lors du banquet. Le déroulement même du festin participait à rapprocher les égaux et à se distancier des inférieurs ; l’ordre de la présentation des mets et des invités servis mettait en évidence l’ordre hiérarchique et l’importance de ceux-ci21. La miniature décorant l’œuvre de Valère Maxime offre un regard sur les repas communautaires et les comportements à table du Moyen Âge tardif. Le festin de cette époque était un moment où étaient réunies les classes sociales, des plus hautes aux plus basses. Cependant, tout était mis en place pour les différencier et les distinguer. La disposition des tables, la qualité des couverts et des objets, et les comportements prescrits ou attendus renforcent les divisions et les distinctions entre les groupes. Le festin était le symbole de la société idéale, les nobles au sommet et faisant preuve du caractère digne de leur position, tout en faisant preuve de charité envers les plus démunis. Le festin était un moment de contradiction, où l’opulence et le luxe cohabitaient avec la pauvreté et la charité chrétienne22. Les recherches continuent encore d’explorer le rôle social du partage de nourriture et de cadeaux, notamment de plus en plus sur la fin du Moyen Âge et non plus seulement confiné au début de cette période23.

Les bases alimentaires médiévales La Tempérance et l’Intempérance est également une porte ouverte pour discuter de l’alimentation au Bas Moyen Âge. La société médiévale avait comme préoccupation première de se nourrir, l’alimentation visait avant tout de faire le plein de calories et d’énergie, grâce à un accès à long terme et en grande quantité à un aliment24.

La miniature offre peu de variété concernant la représentation de la nourriture, mais on y voit néanmoins le triptyque composant l’alimentation médiévale. Présent dans la miniature à la fois sur la table du puissant comme des faibles, il y a le pain. L’alimentation est basée sur la culture des céréales, et ce tout au long du Moyen Âge. Le pain est le produit le plus fréquent et est consommé par toutes les classes sociales.


On appelait d’ailleurs companagium « ce qui accompagne le pain »25 les autres aliments consommés en plus du pain. Notamment les légumes qui pouvaient être le chou, l’oignon, le navet, la laitue ou l’épinard. La viande faisait partie également de ces aliments accompagnant le pain. Le pain était le fondement, la base de l’alimentation de cette époque et le pilier alimentaire des hommes de ces temps, en plus d’avoir une part dans la symbolique religieuse chrétienne26. La seconde composante essentielle du menu médiéval est la viande. Les historiens ont longtemps cru que seuls les puissants consommaient de la viande. De récentes études démontrent plutôt que cette consommation était répandue et pratiquée par toutes les classes. L’homme du Moyen Âge était en effet un carnivore et mangeait de grandes quantités de viande27. Bœuf, porc et mouton, la viande se procurait grâce à l’élevage, la chasse ou la pêche28. On aimait notamment à cette époque une viande bien cuite29. Les boissons alcoolisées étaient centrales dans l’alimentation médiévale. La bière et le cidre étaient notamment consommés. C’est cependant le vin qui était le plus apprécié. Symbole majeur du christianisme, le vin est consommé en grande quantité au Moyen Âge. Le vin de cette époque était cependant moins fort que son pendant moderne et on le coupait avec de l’eau. Cet alcool était préféré à l’eau en raison de son mauvais goût et de l’idée que l’eau n’avait aucun apport nutritionnel. Le vin mélangé à l’eau était donc le moyen de rester hydrater tout en nourrissant son corps et en favorisant la santé. Toute l’Europe de l’époque cultivait la vigne, même les régions moins propices à cette culture comme l’Angleterre30.

Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es Bien que toutes les couches de la société partageaient une base alimentaire commune, la nourriture consommée demeurait un indicateur du statut social d’un individu en raison des différences qui pouvaient être perçues31. Le pain en est un bon exemple. Il était mangé par toutes les classes sociales, comme on peut le voir sur la miniature. Le pain blanc était le fief des puissants et il était fait à partir de blé ou de froment, considérées comme « céréales reines ». Les grains provenant de ces céréales étaient facilement transformés en farine et donnaient un pain de qualité. L’orge et l’avoine donnaient un pain de mauvaise qualité, tandis que le pain uniquement de seigle était rare. Ainsi, c’est la qualité du pain qui déterminait l’appartenance à une catégorie sociale ou une autre32.

La viande, deuxième pilier du menu médiéval est elle aussi riche en information sur le statut dans une société d’un individu. Sur la haute table, le plus gros des plats semble contenir un morceau de cuisse ou un poisson, tandis que le pain est omniprésent sur la table des Intempérés. Bien que consommer par toutes les strates de la société médiévale, la quantité et l’origine de la viande signalaient l’appartenance à un groupe ou à un autre33. Comme démontré lors du festin, le noble se doit de faire l’étalage de sa richesse et de son prestige, et de grandes quantités de viande offertes était un moyen utilisé pour le faire.


Ceux au sommet de la hiérarchie avaient un meilleur accès à cette ressource alimentaire, notamment en raison du prix. L’élite consommait typiquement de la volaille et du porc, des animaux de basse-cour34. Un autre type de viande que consommait l’aristocrate provenait de la chasse. Le partage de la viande provenant de la chasse était un moyen de renforcer la loyauté entre les membres de l’élite, et ce tout au long du Moyen Âge35. La viande provenant des animaux de bassecour et du gibier fournissait de petites quantités de viande par animal, mais symbolisait la richesse et illustrait la distinction avec les autres groupes sociaux. Cette abondante consommation de viande chez les nobles et les riches se traduisait parfois par le développement de maladies associées à une consommation excessive de cet aliment, comme la goutte36. Paysans et nobles mangeaient également du mouton ou du bœuf, ce dernier étant moins apprécié, car la viande provenait généralement d’une bête de somme qui avait fait son temps37. Également, la forme de la viande consommait permettait de voir la différence entre un individu d’origine urbaine ou rurale. L’habitant des villes consommait une viande fraîche, tandis que son homologue des campagnes mangeait sa viande séchée ou salée38. Comme le pain et la viande, les boissons alcoolisées comme le vin étaient consommées par toutes les classes, des élites aux inférieurs. Encore une fois, le degré en alcool, la qualité et le prix surtout variaient entre les groupes et étaient synonymes de distinction sociale39. Ainsi, la quantité et la qualité des aliments consommés étaient des indicateurs de l’appartenance à un groupe ou de la richesse d’une personne. Bien que les bases de l’alimentation de la fin du Moyen Âge transcendaient les groupes et les classes, les nuances et les différences dans la nourriture consommée variaient grandement dans la pyramide sociale. Bien que le paysan comme le plus haut seigneur mangeaient du pain ou de la viande au repas, l’élite mangeait un pain d’une meilleure qualité et dévorait sa viande provenant d’une bête de basse-cour fraîchement abattue. Comme aujourd’hui, on reconnaît les distinctions entre les classes par le type de nourriture consommée, ainsi que la qualité et la quantité auxquelles a accès un individu. La miniature œuvre du Maître du livre de Prières de Dresde permet ainsi de jeter un coup d’œil sur les pratiques alimentaires du Moyen Âge tardif. Bien qu’issue d’un livre écrit durant l’Antiquité, l’artiste y présente la réalité de son époque. C’est ainsi qu’on peut analyser les rites et l’alimentation de la fin du XVe siècle. La disposition des personnages et leur comportement sont des indicateurs de leur appartenance à un groupe et des comportements prescrits et attendus de ses groupes. Le banquet représenté permet de mettre en lumière les devoirs des seigneurs, l’utilité de cet événement et surtout les rapports de domination de la société de la fin du Moyen Âge. La nourriture représentée éclaire également sur l’alimentation de cette époque et les distinctions alimentaires propres aux faibles et aux puissants. Bien qu’il s’agisse d’un court survol sur la société et l’alimentation de cette époque, Les Tempérés et les Intempérés demeure un document riche en informations sur cette période de l’histoire et sa société.


RÉFÉRENCES Gautier, A. (2009), Alimentations médiévales, V-XVIe siècle, Paris : Ellipses, p.153. Bibliothèque Nationale de France, « La Tempérance et l’Intempérance », URL : http://expositions.bnf.fr/flamands/grand/fla_311.htm (consulté le 24 février 2017). 3 Lemoine, M. (2006), « Théologie et philosophie de l’image » in Lemoine Michel. L’Image dans la pensée et l’art du Moyen Âge, Turnhout : Brepols, p.27. 4 Perrine, M. (1997). « L’alimentation dans quelques manuscrits enluminés languedociens », Archéologie du Midi médiéval, Vol. 15, no1, p.266. 5 Kjær, L., Watson, A.J. (2011), « Feasts and gifts : sharing food in the middle age », Journal of Medieval History, Vol. 37, no 1, p.3. 6 Gautier A. (2009), op.cit., p.137. 7 Devroey, J. (2012). “Food and Politics in Montanari M. A cultural history of food” ; Volume 2 ; In the medieval age, New York : Bloomsbury Publishing, p.84. 8 Gautier A. (2009), op.cit., p.134 et Perinne M. (1997), op.cit., p.266. 9 Kjær, L., Watson, A.J. (2011), op.cit., p.3. 10 Gautier, A. (2012). “Eating out in the early and high middle ages” in Montanari M. A cultural history of food ; Volume 2 ; In the medieval age, New York : Bloomsbury Publishing, p.101. 11 Kjær, L., Watson, A.J. (2011), op.cit., p.4. 12 Gautier, A. (2009), op.cit., p.160-161. 13 Gautier, A. (2012), op.cit., p.102. 14 Devroey, J. (2012), op.cit., p. 85 et 86. 15 Kjær, L., Watson, A.J. (2011), op. cit., p.3. 16 Devroey, J. (2012), op. cit., p.84. 17 Gautier, A. (2012), op. cit., p.101. 18 Kjær, L., Watson, A.J. (2011), op. cit., p.2 et 3. 19 Gautier, A. (2012), op. cit., p.100. 20 Devroey, J. (2012), op. cit., p.86. 21 Ibid., p.84. 22 Kjær, L., Watson, A.J. (2011), op. cit., p.3. 23 Ibid., p.2. 24 Gautier, A. (2009), op. cit., p.18. 25 Ibid., p.20. 26 Ibid., p.19. 27 Andreolli, B. (2012), « Food representations » in Montanari Massimo, A cultural history of food ; Volume 2 ; In the medieval age, New York : Bloomsbury Publishing, p.156. 28 Gautier A. (2009), op. cit., p.21. 29 Ibid., p.154. 30 Ibid., p.97. 31 Ibid., p.22. 32 Ibid., p. 92 et 94. 33 Ibid., p.95. 34 Ibid., p.96. 35 Kjær, L., Watson, A.J. (2011), op. cit., p.2. 36 Andreolli, B. (2012), op. cit., p.156. 37 Gautier, A. (2009), op. cit., p.95 et 96. 38 Ibid., p.95. 39 Ibid., p.22. 1 2


SOUMETTRE LE CORPS DOMPTER LE CORPS © Photo : Scott Webb


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Le poids social du corps : normalisation invisible et contrôle La construction du surpoids et de l’obésité [Diane Tyburce / Sociologue] « Un soir, j’avais considéré Louise avec plus d’attention qu’à l’ordinaire : Chère amie, lui dis-je, vous êtes malade ; il me semble que vous avez maigri. — Oh ! non, me répondit-elle avec un sourire qui avait quelque chose de mélancolique, je me porte bien ; et si j’ai un peu maigri, je puis, sous ce rapport, perdre un peu sans m’appauvrir. — Perdre, lui répliquai-je avec feu ; vous n’avez besoin ni de perdre ni d’acquérir : restez comme vous êtes, charmante à croquer ».

our notre œil moderne, il est difficile d’imaginer que le corps gras puisse être synonyme de séduction ou de richesse. Pourtant, historiquement, on remarque bon nombre d’odes à l’embonpoint, notamment celle de Brillat-Savarin1 qui critiquera toutefois la grosseur « monstrueuse » qui correspond à l’obésité morbide aujourd’hui. En parlant d’une certaine Louise se dernier parlera de « cet embonpoint classique qui fait le charme des yeux »2 et il déclarera aussi que « toute femme maigre désire engraisser »3. Dans les sociétés aristocrates médiévales, l’embonpoint était vu comme une richesse sociale et comme une norme de beauté, à la différence de la maigreur qui faisait peur à cause de la tuberculose. On remarque tout de même les prémisses d’une restriction de poids dès la Renaissance avec les corsets. Mais on est loin d’une baisse de la sensibilité à l’embonpoint aussi manifeste qu’aujourd’hui. En effet, on remarque que l’obésité se pose aujourd’hui comme un problème de santé publique majeur, qui va être pris en charge par des organismes sociaux internationaux. Dans le rapport de l’OMS sur l’obésité tenue en 1997 à Genève, on remarque une rhétorique de l’urgentisme qui insiste sur l’aspect « alarmant »4 de l’obésité, décrit comme une véritable « épidémie » ; c’est le scénario du « fléau majeur » que Georges Vigarello décrit comme « un effondrement social possible sur l’évolution d’un risque d’effacement collectif par le mal »5. En fait, une corrélation directe est établie dans ce discours entre morbidité et obésité, un corps en santé étant défini par rapport à une norme statistique que l’on nomme l’Indice de Masse Corporelle6. Ce qui signifie que l’obésité est construite comme un problème de santé publique en 1997 alors qu’historiquement elle a toujours existé, mais n’apparaissait pas aussi problématique ; « pendant la majeure partie de l’histoire de l’humanité, l’obésité n’a jamais représenté un réel problème ni n’était de toute manière une possibilité réaliste pour la plupart des gens »7. Mesure et contrôle médical Ce n’est pas l’obésité ou le surpoids qui ont tant évolué historiquement, mais c’est la mesure et le contrôle médical des corps qui ont changé pour finalement déterminer le surpoids comme un fléau qui toucherait toutes les classes sociales confondues, les hommes comme les femmes. Les corps qui s’écartent de la norme ne sont pas seulement des métaphores8 ; ils sont traversés par des rapports de pouvoirs et organisés autour d’une médicalisation et d’une normalisation croissantes de tous les corps. Le corps est pris dans des structures plus larges qui sont le produit d’une société, d’un contexte et d’une époque, déterminées par des facteurs sociaux souvent absents des discours médiatiques et médicaux.

Le corps déviant Il s’agit donc d’interroger la construction médicale du surpoids et de l’obésité en considérant les questions de santé imbriquées dans l’espace social. Dans notre démarche, nous ne considérerons pas les informations scientifiques et les discours sur la santé comme des données naturelles. Il est donc utile d’appliquer une mise à distance de ces données pour mieux interroger, avec prudence, le contexte de production de ce discours pour savoir dans quelles mesures les facteurs sociaux le construisent et l’influencent, et comment des considérations morales et esthétiques peuvent produire des effets de contrôle et de stigmates des corps « déviants »9.


Le poids du genre et des inégalités sociales « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es »

Le corps ressemble à une carapace da laquelle nous ne pouvons nous échapper ; dès que nous sommes éveillés, nous portons ce corps, et essayons de le façonner comme nous aimerions qu’il paraisse en société et pour nousmêmes : c’est l’image sociale de soi caractéristique de nos sociétés du paraître. Cependant, le corps n’est pas seulement une carapace, pour Le Breton il est : « une fausse évidence, il n’est pas donné sans équivoque, mais l’effet d’une élaboration sociale et culturelle. »10. De fait, le corps n’est pas que la surface matérielle qui porterait notre intelligibilité, il est construit socialement. Les normes que l’on apprend au cours de la socialisation et leur incorporation se retrouveront comme autant de symboles de l’imaginaire social sur le corps. Ici, ce dernier se comprend comme un outil de distinction et de classement. Pour Pierre Bourdieu, le corps a une importance première, car il agit comme un marqueur social dans l’espace social où les individus vont se distinguer des autres et se présenter avec leur corps. En croisant divers facteurs sociaux - niveau d’étude, classe sociale, sexe -, les études qualitatives et quantitatives sociologiques montrent que la distribution du poids selon la classe sociale est inégalitaire du point de vue du sexe. Selon l’étude de Dieter Vandebroeck, les femmes dont le niveau d’études est inférieur au lycée ont un IMC moyen de 19,3, tandis que les femmes qui détiennent un Master ont un IMC moyen de 5,3. Ainsi selon l’auteur, « la valeur sociale des femmes s’avère bien plus dépendante de leur valeur physique »11. Pour les hommes, la corrélation est moins forte entre poids et classe sociale12, alors que l’imbrication de ces deux facteurs est significative pour les femmes. La minceur a tendance à augmenter avec l’élévation du niveau scolaire, tout comme l’obésité quand on se rapproche de la pauvreté. Les personnes qui se situent dans l’espace social « dominant », que ce soit économique ou culturel -ou les deux- ont plus de chance d’avoir un corps « légitime », c’est-à-dire un corps « normal », associé à des valeurs positives qui constitue une ressource sur le marché du travail.


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La normalisation silencieuse des corps On peut ajouter que le corps des femmes est pris dans des rapports de genre inégalitaires ; il a été contrôlé et instrumentalisé historiquement - contrôlé de la sexualité, de la procréation, du poids - et l’est aujourd’hui encore, selon des modalités différentes cependant.13 Le corps n’est pas dupe ; il est le lieu d’injustices sociales et peut devenir capital ou handicap, selon nos ressources et notre sexe. Le corps désirable se voit être socialement situé, et cette norme parait s’appliquer de manière plus oppressante pour les femmes. Dans cette perspective, il semblerait que le seul aspect naturel du corps ne soit pas déterminant dans la société, il est effectivement pris dans « une épistémè donnée »14. Le corps est plus qu’un support, car il existe à travers des pratiques discursives de pouvoir. Il n’est pas seulement un capital social ou une source d’inégalités, il est aussi et surtout produit, compris autour des enjeux politiques de savoirs et de pouvoirs. La connaissance médicale du corps peut également s’appréhender autour d’enjeux politiques de contrôle d’une société. De fait, on peut remarquer que l’épidémie d’obésité est déclarée parallèlement à une baisse des seuils de l’IMC. En une seule nuit aux États-Unis, 61,7 millions d’adultes en surpoids sont passés à 97 millions en 199715, ce qui a transformé ces corps auparavant « normaux » en corps « déviants » et, par un mouvement inverse, a redéfini des corps autrefois « trop maigres » en corps dits normaux. On remarque que les seuils de l’IMC, principal indicateur de poids moyen, ont baissés. Ainsi, sous l’influence de l’IOTF (International Obesity Taskforce), le poids maximum normal a été diminué de 27 à 25 avant d’atteindre le surpoids. En conséquence, le poids minimum requis pour rester dans la norme est aussi revu à la baisse : on passe de 20 à 18. La peur de grossir et la surveillance de sa masse corporelle s’intensifient à mesure que la rhétorique discursive scientifique de l’épidémie de l’obésité se construit. La norme de minceur s’impose de manière de plus en plus drastique, et l’IMC va être l’instrument le plus efficace pour soumettre cette norme. Cette peur de grossir fait figure de phénomène grandissant en France, alors même que ce pays présente un des plus bas taux d’obésité en Europe16. Ce phénomène paradoxal peut s’expliquer, sous couvert d’un discours de santé publique, par un contrôle de plus en plus restrictif des nore mes de poids, moins visible et plus intériorisé. Aux XVII et XVIIIe siècles, le domaine de la santé publique fait son apparition dans une logique d’hygiène du corps, et « la ville toute entière devient un espace à médicaliser »17. Dans cette volonté publique d’assainissement, on remarque une logique de contrôle des populations, de la vie et de la mort18 ; c’est ce que


Foucault nomme la « biopolitique du pouvoir ». Le « biopouvoir » est un pouvoir sur la vie qui ne s’exercerait pas par l’autorité directe d’un monarque, mais par des outils démographiques et statistiques. Ce déplacement que Foucault appelle la « régularisation » instaure un pouvoir qui consiste à « faire vivre et laisser mourir ». Cela signifie que l’on ne discipline pas seulement les corps par les institutions, mais aussi par les instruments de régulation qui permettent une connaissance accrue de la population. On pourrait dire que l’on passe d’un « gouvernement du corps » à un « gouvernement des corps », c’est-à-dire de tous les corps à travers la microphysique du pouvoir. En somme, « les rapports de pouvoirs passent à l’intérieur du corps »19, le rôle de la médecine croît ainsi dans cette prise en charge de l’hygiène, alors que la santé publique devient une préoccupation majeure. Les seuils et les classements des maladies vont permettre aux spécialistes de la santé d’exercer un contrôle statistique et une légitimité catégorique la normalisation statistique faisant office de normalisation médicale. Plutôt que d’enfermer les corps déviants, on impose ce que l’on pourrait considérer comme un corset mental, les normes de poids s’imposant par les individus eux-mêmes. Dans les années 1970, les nouveaux modes de vie sont accompagnés de ce contrôle des corps par le passage d’institutions fermées à « une représentation du corps idéal dans la société de consommation »20. Désormais, le contrôle qui s’exerce par le biopouvoir auto-contraint les individus en les obligeant de manière non violente à des restrictions alimentaires, afin

qu’ils se conforment au poids désirable. Chaque personne pourrait, selon cet idéal, être son propre médecin, ce qui signifie que chacun aurait la capacité d’agir sur son corps. On remarque que les raisons esthétiques sont absentes de ce discours, au profit d’un postulat sanitaire qui insiste sur la minceur et la bonne santé, alors même que des méthodes de régime s’étendent à des femmes qui ont un IMC normal, mais qui se trouvent tout de même « trop grosses »21.

La politisation de l’obésité et le contrôle de tous les corps Dans ce contrôle du surpoids généralisé à tous les individus, l’IMC apparaît comme le principal outil de prévention et de diagnostic du surpoids, de l’obésité et du sous-poids. Cet instrument est représenté dans l’espace social par rapport à une norme, et permet un contrôle global des normes corporelles de la population. Pour Ian Hacking, ce terme de « masse » renvoie à une épidémie qui n’est pas directement celle de l’obésité, mais bien celle « des mots ». Pour lui, « la préférence pour le mot masse est le résultat de la pression qui s’exerce pour façonner l’obésité au moyen d’un discours qui s’efforce d’avoir l’air scientifique »22. L’IMC qui est « un instrument de collecte simpliste »23 tombe dans l’espace public pour être utilisé comme référence de normalité par les individus24. L’application de cette référence statistique dans les politiques sanitaires pourrait illustrer, notamment avec le « Programme national nutrition santé » (PNNS) en France, le biopouvoir qui s’exerce sur les corps aujourd’hui. Un « Plan de nutrition » a été lancé pour la période de 2006 à 2010 en France, après un constat de l’Obépi sur l’augmentation de l’obésité infantile. Ce plan est plus centré sur la question de l’obésité que le premier PNNS, qui concernait la période de 2001 à 2005 ; il s’agit « d’initier une réflexion sur l’image du corps »25. Ce plan s’accompagne de campagnes de prévention divulguées sur le site « mangerbouger.fr » qui mette l’accent sur le lien entre corpulence et pratiques physiques et alimentaires. Parallèlement, le réseau ville-santé de l’OMS met à disposition un guide pratique pour les acteurs locaux, « La nutrition à l’échelle de la ville ». En 2007, des messages éducatifs accompagnent les produits publicitaires. Le PNNS tel qu’il est appliqué peut être vu comme la manifestation du biopouvoir de Foucault, dans la mesure où l’Etat agit pour modifier et contrôler les corps de la société. Les individus se comparent entre eux selon une norme de poids, et bien que leurs pratiques alimentaires n’engagent qu’eux -c’est la responsabilisation-, elles sont en même temps prises dans un discours moralisateur. Cela engrange des pressions sociales sur les personnes qui n’ont pas les outils économiques ou culturels pour changer en profondeur leurs pratiques26.


Cette responsabilisation des corps déviants renvoie à des référents moraux qui entourent la représentation physique de soi (Le Breton). Cette rhétorique responsabilisante d’une part occulte l’importance du capital culturel, économique et symbolique (le souci de soi et le corps désirable n’étant pas des valeurs neutres et universellement partagées) ; d’autre part, elle réitère des représentations de l’imaginaire social autour de l’opposition du gras et du maigre. Les dimensions morales du corps gras se réfèrent en effet, dans nos sociétés occidentales modernes, à l’égoïsme, l’inefficacité, l’immobilité - par exemple dans les médias, ou encore dans les caricatures27. Une personne en situation de surpoids et d’obésité est associée au « glouton », à celui qui refuse la logique du don afin de tout garder pour lui ; en somme l’obésité est construite comme immorale dans nos sociétés où il faut performer son corps et avoir le souci de soi. On peut ajouter que la boulimie est associée à des représentations négatives, très proches de celles du « glouton »28. La conséquence de ces stigmates est le « statut principal »29. Comme le souligne Candice Beaudry, comédienne qui réalise des pièces « pro-fat », « vous ne pouvez cumuler quand vous êtes gros »30 ; elle insinue ici que le statut social du « gros » va primer sur ses autres caractères personnels. Étant donné que le statut du « gros » est associé à des valeurs négatives, la socialisation de ces personnes se fait par « différenciation négative »31, ce qui a pour effet de « précariser » leur situation (stigmatisation au travail, difficulté d’embauche, etc.)32. Cela explique que les personnes dites en surpoids ou en obésité, selon l’IMC, se trouvent dans une classe sociale plus basse, car leur stigmatisation croissante induit échec scolaire et précarité de l’emploi. Les politiques publiques utilisent la rhétorique médicale, et ses outils comme l’IMC, ainsi que des discours scientifiques pour mettre en avant la responsabilité de chacun face à ses pratiques alimentaires. Le danger principal réside dans le fait que ces considérations sanitaires et politiques occultent totalement les dimensions morales et esthétiques qui se jouent dans la norme corporelle de minceur, transformant les stigmates que portent les individus en caractéristiques personnelles. On pourrait dire que, dans un corps à corps social, les considérations morales et esthétiques font partie intégrante de la politisation de l’obésité.

Les corps anorexiques, la peur de grossir et le contrôle drastique du corps ? Concernant les corps déviants « anorexiques », de prenants stigmates les culpabilisent également, car nos sociétés d’abondance peinent à concevoir de tels troublent alimentaires. Cependant, pour dépasser cette idée de souffrance et de « pathologie » de l’anorexie, il convient de s’intéresser à ce mécanisme particulier en essayant de diminuer l’aspect moral auquel renvoie la maladie. C’est pourquoi le terme de « carrière anorexique »33 est utile pour comprendre l’engagement dans ce corps déviant, en insistant sur la notion de choix des acteurs. Même si l’engagement de l’anorexie pourrait s’apparenter de seules restrictions alimentaires prônées par les politiques publiques, cette carrière est beaucoup plus complexe que l’on pourrait le penser. Aussi, les psychiatres et médecins mettent en exergue le fait que l’anorexie commence par un régime avant que le patient ne tombe dans l’anorexie mentale. Pourtant Muriel Darmont n’observe pas une telle « dégringolade » : elle mentionne même des notions de « contrôle » et de « maîtrise » redondantes dans les interviews. Les personnes font le choix de s’engager et de se maintenir dans un régime, en parallèle d’un surinvestissement scolaire et sportif. Malgré l’avis de leur entourage, le diagnostic des médecins et psychologues, les personnes décident de la définition à donner à leur corps, « elles définissent une situation où elles sont l’instance légitime de leur corps »34. L’une d’elle déclare : « tout le monde me disait que j’étais maigre, mais je ne trouvais pas que j’étais maigre »35. Dans une autre déclaration, l’acteur assume la catégorisation de « maigre » qui devient une spécificité, une subjectivité : « dans l’anorexie, c’est vraiment…une case : je veux être là ; je veux être très maigre, squelettique, je veux être ça … je veux que les gens m’aiment comme ça »36. L’anorexie mentale est en lien avec notre sujet pour deux raisons principales : tout d’abord, l’engagement dans la carrière anorexique se voit liée à une peur de grossir et à une volonté de s’engager dans un régime pour maigrir (conformément aux représentations négatives du corps gras). Ensuite, on pourrait relever que cet engagement va de pair avec une volonté, qui s’étend au-delà du seul mode alimentaire, d’avoir un contrôle du corps, et de sa vie, poussé à son paroxysme — on peut soulever à cet égard la difficulté physique à réduire de manière continue son poids, ou la connaissance des aliments et de leurs calories. De là, on pourrait se demander si le surinvestissement draconien de ces corps anorexiques ne serait pas le lieu gênant 37 qui révèle l’auto contrôle accru des corps à travers les normes de poids.


RÉFÉRENCES Gastronome et épicurien français du XIXème siècle. Cité dans Jean-Pierre Poulain, Sociologie de l’obésité, Presses universitaires de France, Paris, 2009, p. 120. 3 Ibid. 4 Rapport de Consultation de l’OMS, Obésité : prévention et prise en charge de l’épidémie mondiale, Bibliothèque de l’Organisation mondiale de la santé, OMS, Série de Rapports techniques ; 894, Genève, 1997, p. 3. 5 Georges Vigarello, Modèles anciens et modernes d’entretien de la santé, Vigarello (dirigé par) Le gouvernement des corps, Communications, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales-Centre d’Etudes Transdisciplinaires (Sociologie, Anthropologie, Politique), Paris, 1993, p19. 6 Indicateur de Masse Corporelle calculé comme ceci : Poids/Taille². 7 Thibaut de Saint Pol, Le corps désirable, Hommes et femmes face à leur poids, collection Le Lien Social, Paris, 2010, p101. 8 Voir Susan Sontag, La maladie comme métaphore. 9 Le terme déviant se réfère à H.Becker selon lequel « les groupes sociaux créent la déviance en instituant des normes dont la transgression consti-tue la déviance ». Un poids normal renvoie pour nous à un IMC normal, le corps déviant étant au-dessus ou en dessous : IMC<18 anorexie men-tale , IMC>25 surpoids, IMC>30 obésité. 10 David Le Breton, La sociologie du corps, Que sais-je, Presses Universitaires de France, Paris, 2008, p29. 11 Dieter Vandebroeck, Distinctions charnelles, Obésité, corps de classe et violence symbolique, Le Seuil, Actes de la recherche en sciences sociales, Cairn, n°208, 2015, p23. 12 On observe tout de même que les hommes ayant un capital culturel plus important ont tendance à être plus mince. 13 Les publicités reflètent et influencent nos représentations sociales du corps de la femme blanche, mince, disponible, en position de passivité, sans poils, etc. On peut préciser que le corps des hommes dans la publicité est soumis à l’impératif de la virilité, mais l’enjeu est moins celui de la minceur que chez les femmes. 14 Dominique Memmi, Dominique Guillo et Olivier Martin, La tentation du corps Corporéité et sciences sociales, Cas de figure, Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 2009, p48. 15 José Luis Moreno Pestana, Haro sur les gros, Le Seuil, Actes de la recherche en sciences sociales, Cairn, n°208, 2015. 16 Patrick Troude-Chastenet, Surpoids et course à la minceur, article Cairn, 10 octobre 2015. 17 Ibid, p, 49. 18 Les grands travaux d’Haussmann sont un exemple de cet assainissement à partir de 1850 à Paris. 19 Dominique Memmi, Dominique Guillo et Olivier Martin, La tentation du corps Corporéité et sciences sociales, Cas de figure, Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 2009, p50. 20 Thibaut de Saint Pol, Le corps désirable, Hommes et femmes face à leur poids, collection Le Lien Social, Paris, 2010, p120. 21 Patrick Troude-Chastenet, Surpoids et course à la minceur, article Cairn, 10 octobre 2015. 22 Cité dans Thibaut de Saint Pol, Le corps désirable, Hommes et femmes face à leur poids, collection Le Lien Social, Paris, 2010, p. 163. 23 Ibid. 24 L’utilisation statistique de Quetelet était aussi de considération morale, car le « beau » représentait la mesure de l’homme moyen. 25 Ibid, p159. 26 Pestana décrit le facteur de stress qui entre en compte dans le parcours des personnes en surpoids. 27 La valorisation esthétique apparaît au même moment qu’une conscience « tiers-mondiste » dans les années 1960. On critique alors le capitalisme qui accumule, où le gros est représenté dans les caricatures comme le capitaliste suralimenté du Nord. 28 Hélène Bélanger-Martin, La peau et les os après…, Documentaire, Canada, 3 Novembre 2006. 29 « master status » : « pour rendre compte du phénomène de réduction d’un individu à la caractéristique objet de sa stigmatisation ». Jean-Pierre Poulain, Sociologie de l’obésité, Presses universitaires de France, Paris, 2009, p111. 30 Emanuel Bastide, Les femmes rondes, 7 milliards de voisins, Radio Rfi, Les voix du monde, mardi 22 mai 2012. 31 Jean-Pierre Poulain, Sociologie de l’obésité, Presses universitaires de France, Paris, 2009, p117. 32 On peut donner l’exemple de Beatrix de Lampeyde, présidente d’Allegro Fortissimo qui, après avoir terminé son École d’Infirmière, s’est fait refuser un poste, car sa « maladie » pouvait avoir des effets négatifs sur les patients. 33 Ce terme permet de voir les processus à l’œuvre dans les pratiques des individus. 34 Muriel Darmon, Devenir anorexique, une approche sociologique, éditions la découverte, Paris, 2003, p164. 35 Ibid, p165. 36 Ibid. 37 Qui oscille entre fascination et dégoût comme le font les pathologies transitoires (voir Ian Hacking). 1 2


LE NUTRITIONNISTE COMME RÃ&#x2030;GULATEUR DES CORPS ET DES CONSCIENCES


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NORMALISER LES CORPS ET LES CONSCIENCES [Pierre Fraser / sociologue]

e rôle du nutritionniste n’est pas innocent. Au même titre que la médecine et la santé publique, le nutritionniste devient un acteur de la santé disposant de la capacité à émettre des recommandations afin de réguler les environnements potentiellement obésogènes, tout comme de transformer les attitudes pouvant éventuellement conduire à des comportements obésogènes. Le nutritionniste exercerait un biopouvoir au sens où l’entend Michel Foucault, à la fois sur les corps et la population par l’intermédiaire de normes édictées à partir de statistiques et de recherches scientifiques en matière de nutrition. En ce sens, le nutritionniste est aussi un régulateur des consciences et des corps. Régulateur des consciences, dans le sens où manger sainement est présenté comme une vertu, où afficher un corps mince et en santé est aussi synonyme de vertu, d’où exclusion et stigmatisation sociale pour ceux qui n’affichent pas cette vertu à travers leur corps. Régulateur des corps, dans le sens où manger sainement correspond à une image idéalisée du corps initiée au XIX1e siècle par Adolphe Quetelet et son indice de masse corporelle : le corps sans excès de poids symbole de santé. Par contre, le taux actuel d’obésité dans la population semble démontrer que : (i) la capacité du biopouvoir du nutritionniste à réguler les consciences et les corps serait plus ou moins efficace ; (ii) l’individu dispose de la liberté d’adhérer ou non aux normes proposées par le nutritionniste.


À quoi l’individu est-il convié pour se prémunir des comportements et des attitudes qui favoriseraient la prise de poids ? La réponse est simple : adopter un régime alimentaire équilibré et pratiquer une quelconque activité physique. Autrement dit, les calories ingérées en surplus doivent être brûlées par une activité physique équivalente. Qui doit s’adonner à cette pratique ? Tout individu qui pense que ses propres comportements sont à risque, peu importe son statut socio-économique. À quel moment toutes ces calories ingérées doivent-elles être brûlées ? Pendant les moments de loisirs et de détente. Dans une société tournée vers le rendement et la performance où le travail occupe une part très importante, où l’individu est attaché aux milliers de fils invisibles de la communication, les seuls moments où il devient possible de garder la forme et de remettre son corps sur les rails de la santé, ce sont, ou bien les soirs de la semaine et le week-end, ou bien, tôt le matin avant de se rendre au travail. Encore là, ceci n’est accessible qu’à ceux dont le travail se répartit, les jours de semaine, sur l’avantmidi et l’après-midi. Pour les autres, dont les quarts de travail sont éclatés, il leur revient d’aménager leur temps pour y parvenir. La logique est simple : il faut, tout comme dans le monde professionnel, rechercher l’efficacité, planifier son temps, gérer ses activités, ses temps libres et ses relations interpersonnelles pour s’assurer de contenir le risque que représente la prise de poids. Le surpoids et l’obésité auraient ainsi peu de chances de survenir pour qui est flexible, pour qui a su domestiquer, maîtriser et gérer son temps, pourvu qu’il ait la volonté de le faire et la ferme intention de déployer tous les efforts nécessaires pour y parvenir. Quatre critères devraient guider l’individu dans sa démarche d’autosurveillance pour éviter le développement de la masse adipeuse : (i) le type de nourriture ingérée ; (ii) la prise de poids inédite ; (iii) l’augmentation du tour de taille ; (iv) le manque d’activité physique. Médecins, nutritionnistes, spécialistes de la santé, kinésiologues, chroniqueurs santé, magazines, émissions de télé et sites Internet spécialisés deviennent les sources auxquelles il doit se référer pour non seulement améliorer ses connaissances concernant sa santé, mais aussi, et surtout afin d’agir sur lui-même de façon tout à fait autonome. Il revient alors à l’individu de faire ce choix. La chose ne lui est pas imposée, mais fortement suggérée. Deux comportements types doivent sonner l’alarme chez l’individu : la sédentarité et une mauvaise alimentation. Ceux-ci ont été identifiés comme les deux facteurs déterminants menant au surpoids et à l’obésité. En fait, les maladies non transmissibles associées à la sédentarité et à la mauvaise alimentation représentent à elles seules le principal problème de santé publique de la plupart des pays dans le monde. En 2008, des 57 millions de décès survenus à l’échelle mondiale, 63 % avaient pour cause des maladies non transmissibles : maladies cardiovasculaires (48 %), cancer (21 %), insuffisance pulmonaire chronique (11,6 %) et diabète (3,6 %). Autre fait intéressant, non seulement la prévalence de ces maladies a-


[62] t-elle augmenté de façon disproportionnée dans les pays à faible revenu, mais elle représente dorénavant 80 % des maladies non transmissibles dans ces pays. L’impact est important : 29 millions de décès prématurés, soit un taux de mortalité de plus de 29 % avant l’âge de 60 ans. Armés de telles statistiques, il devient évident pour l’institution médicale et les services de santé publique que la sédentarité doit être considérée comme un facteur de risque majeur lié à une mort prématurée. Ce qu’elles signalent avant tout, c’est que l’individu doit sérieusement reconsidérer son mode de vie et ce qu’il implique. Et les recommandations de l’OMS à ce sujet sont claires : « une activité physique modérée 30 minutes par jour, l’arrêt du tabac et une alimentation équilibrée. » Elle propose également aux autorités et aux responsables politiques de créer un milieu de vie favorable à l’individu en prenant diverses mesures : mise en œuvre d’une politique des transports assurant la sécurité des piétons et des cyclistes ; interdiction légale de fumer dans les bâtiments et lieux publics ; création de parcs, terrains de jeux et centres communautaires facilement accessibles ; promotion des programmes d’activité physique dans les écoles, les communautés et les services de santé. L’enjeu est majeur, car au moins 60 % de la population mondiale ne parvient pas à pratiquer le niveau d’exercice physique requis pour être minimalement en santé. En conséquence, il y a urgence à agir, car la sédentarité renforcerait toutes les causes de mortalité, doublerait le risque de maladies cardiovasculaires, de diabète, d’obésité et augmenterait les risques de cancer du côlon, d’hypertension artérielle, d’ostéoporose, de troubles lipidiques, de dépression et d’anxiété. Une ligne directrice est présente : l’intervention préventive est tentée, suivent régimes et restrictions. Côté intervention préventive, l’OMS vise deux niveaux : individuel et collectif. Sur le plan individuel, il est recommandé : d’équilibrer l’apport énergétique pour conserver un poids normal ; de limiter l’apport énergétique provenant de la consommation de graisses ; de réduire la consommation de graisses saturées et de gras trans ; de privilégier les graisses non saturées ; de consommer davantage de fruits et de légumes ; de consommer davantage de légumineuses, de céréales complètes et de noix ; de limiter la consommation de sucres libres ; de limiter la consommation de sel, toutes sources confondues, et veiller à consommer du sel iodé. Sur le plan collectif, les gouvernements sont encouragés à formuler des recommandations diététiques et à les actualiser en s’appuyant sur des études scientifiques de source nationale ou internationale. Côté régimes et restrictions alimentaires, médecins, nutritionnistes et l’ensemble de l’industrie de la perte de poids ont déjà préparé le terrain et il est bien balisé, pour non seulement atteindre un poids idéal, mais surtout pour le maintenir.


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L’œuf, un ennemi désormais déclassé [Pierre Fraser / Sociologue] [Georges Vignaux / Philosophe]

n 1970, afin de réduire la consommation de gras et de cholestérol, l’American Heart Association y va d’une recommandation importante et suggère de ne consommer que 3 œufs par semaine1. Cette recommandation ne sera pas sans conséquence, puisque nutritionnistes, médecins et médias des pays industrialisés s’empareront de celle-ci et transformeront l’œuf en un aliment mis à l’index, car trop riche en cholestérol2. En fait, au cours des cinq dernières décennies, il a fortement été suggéré de limiter la consommation hebdomadaire d’œufs et de beurre afin de réduire le risque de développer des problèmes cardiovasculaires. Cette suggestion, fondée sur l’hypothèse de la Framingham Heart Study, voulant que les aliments riches en gras saturés et en cholestérol augmentent le risque de développer un problème coronarien, a particulièrement été appliquée aux œufs. Puisque les œufs sont (i) riches en cholestérol, (ii) qu’il a été démontré, selon certaines études, que manger des aliments riches en cholestérol augmente le cholestérol sérique (cholestérol associé à une plus grande fréquence des maladies cérébrovasculaires et des artères coronaires), (iii) qu’un taux élevé de cholestérol sérique favorise grandement le risque coronarien, la logique qui s’est installée a conduit à reléguer l’œuf au rang des aliments nocifs pour la santé. Ce faisant, une certaine norme à la fois sociale et alimentaire a modifié la consommation de ces deux aliments pendant plus de 50 ans.

Afin de confirmer ou d’infirmer ces hypothèses relatives à l’œuf, en 1982, la Framingham Heart Study lance une étude comparative entre des gens qui mangent plusieurs œufs par semaine et des gens qui en consomment très peu : les résultats ne révèlent alors aucune augmentation du cholestérol sérique entre les hommes qui mangent plusieurs œufs par semaine et ceux qui en consomment très peu. Chez les femmes, les résultats révèlent une très faible augmentation du cholestérol


[65] sérique chez celles qui consomment plusieurs œufs par semaine3. En 1990, une étude longitudinale composée de plus de 26 000 participants, tous membres de l’Église Adventiste californienne, ne révèle aucune augmentation d’événements coronariens chez les gens qui consomment plusieurs œufs par semaine versus ceux qui en consomment moins4. Une autre étude longitudinale conduite à la même époque sur plus de 5 000 hommes finlandais n’a révélé aucun impact de la consommation d’œufs par rapport au taux de mortalité associé à un événement coronarien5. La Fakuoka Heart Study japonaise, après avoir examiné plus de 600 patients victimes d’une crise cardiaque, n’identifie aucune relation entre la consommation d’œufs et le risque d’un événement coronarien6-7. L’étude la plus significative à ce sujet, d’une durée de 14 ans (1980-1994) et comportant plus de 117 000 participants (37 581 hommes âgés de 40 à 75 ans, 80 082 femmes âgées de 34 à 59 ans), a cherché à mettre en évidence la relation entre la consommation d’œufs et le risque d’un événement coronarien. La conclusion de l’étude révèle que manger sept œufs par semaine n’a aucun impact sur le risque d’un événement coronarien8. Finalement, une étude longitudinale japonaise comportant plus de 37 000 participants révèle de façon tout à fait surprenante que manger un œuf par jour réduit de 30 % le risque d’un événement coronarien par rapport à ceux qui ne mangent pas ou très peu d’œufs9. En résumé, les données indiquent que la consommation d’œufs n’a aucun impact négatif sur la santé coronarienne. Au vu de ces résultats, il n’est pas si simple de trancher à savoir si l’œuf est ou non nocif pour la santé. D’ailleurs, à ce titre, au tournant 200710, l’œuf et le beurre11 seront en quelque sorte réifiés12. Pourtant, ni le beurre13, qui est alors confronté au lobby de la margarine14, ni l’œuf, qui se révèle également une excellente source de plus de 11 nutriments15, n’avaient strictement rien perdu de leurs propriétés intrinsèques. La seule chose qu’ils aient perdue, depuis 50 ans, c’est un peu de leurs propriétés « agressives » antérieurement signalées par la recherche scientifique pour en acquérir une nouvelle, celle d’être sains pour la santé pourvu qu’ils soient consommés modérément. En 2000, après plus de 40 ans d’une campagne dénigrant les œufs comme responsables de l’augmentation du cholestérol sérique, l’American Heart Association modifie ses recommandations et suggère désormais qu’il est tout à fait acceptable de consommer un œuf par jour. Santé Canada16 se rangera à cet avis et affirmera que les œufs représentent une bonne source de protéines, de vitamines et de minéraux, et conclura en disant que, bien que les œufs soient riches en cholestérol, ce cholestérol ne représente presque aucun danger pour la santé cardiovasculaire.


© Photo : Julian Jagtenberg

RÉFÉRENCES Herron, K. L., Fernandez, M. L. (2004), « Are the Current Dietary Guidelines Regarding Egg Consumption Appropriate? », Journal of Nutrition, vol. 134, n° 1, p. 187-190. 2 Vergroesend, A. J. (1972), « Dietary fat and cardiovascular disease : possible modes of action of linoleic acid », Journals of Cambridge, Procedures Act of The Nutrition Society, p. 323-329. 3 Dawber, T. R., Nickerson, R.J., Brand, F.N., Pool, J. (1982), « Eggs, serum cholesterol, and coronary heart disease », American Journal of Clinical Nutrition, vol. 36, p. 617-625. 4 Fraser, G. E. (1999), « Associations between diet and cancer, ischemic heart disease, and all-cause mortality in non-Hispanic white California Seventh-day Adventists », American Journal of Clinical Nutrition, vol. 70, p. 532S-538S. 5 Knekt, P., Reunanen, A., Jarvinen, R., et al. (1994), « Antioxidant vitamin intake and coronary mortality in a longitudinal population study », American Journal of Epidemioly, vol. 139, p. 1180-1189. 6 Sasazuki, S. (2001), « Case-control study of nonfatal myocardial infarction in relation to selected foods in Japanese men and women », Japan Circulatory Journal, vol. 65, p. 200-206. 7 Gramenzi, A., Gentile, A., Fasoli, M., et al. (1990), « Association between certain foods and risk of acute myocardial infarction in women », British Medical Journal, vol. 300, p. 771-773. 8 Hu, F. B., Stampfer, M. J., Rimm, E. B., et al. (1999), « A prospective study of egg consumption and risk of cardiovascular disease in men and women », Journal of American Medical Association, vol. 281, p. 13871394. 1

Sauvaget, C., Nagano, J., Allen, N. (2003), « Intake of animal products and stroke mortality in the Hiroshima/Nagasaki Life Span Study », Internet Journal of Epidemiology, vol. 32, p. 536-43. 10 Jones, M. O. (2007), « Food Choice, Symbolism, and Identity: Bread and Butter Issues for Folkloristics and Nutrition Studies », Journal of American Folklore, vo. 120, n° 476, p. 129-177. 11 Qureshia, A. I., Suricid, F. K., Ahmed, S. et als (2007), « Regular egg consumption does not increase the risk of stroke and cardiovascular diseases », Medecine Science Monitor, vol. 13, n° 1.12 Slattery, M. L., Randall, D. E. (1988), « Trends in coronary heart disease mortality and food consumption in the United States between 1909 and 1980 », American Journal of Clinical Nutrition, vol. 47, n° 6, p. 1060-1067. 13 Dupré, R. (1999), « If It's Yellow, It Must Be Butter: Margarine Regulation in North America Since 1886 », The Journal of Economic History, vol. 59, n° 2, p. 353-371. 14 Applegate, E. (2000), « Introduction: nutritional and functional roles of eggs in the diet », Journal of American College of Nutrition, vol. 19, p. 495S-498S. 15 Food Standards Authority (2007), FSA nutrient and food based guidelines for UK institutions, p. 2. 16 Santé Canada (2011), Bien manger avec le guide alimentaire canadien, p. 3. 9


POINT DE VUE Si la précarité touche de plus en plus les travailleurs, elle a un effet particulièrement insidieux et pervers sur les femmes et leur alimentation. Dans cette capsule de la Web émission Point de vue, des femmes du Collectif Rose du Nord nous parlent non seulement de la condition financière de certaines d’entre elles, mais aussi de la stigmatisation sociale et de l’exclusion sociale dont elles sont victimes. Dans notre société où l’individu est avant tout évalué en fonction de ce qu’il possède ou non, le jugement social est vite porté sur ces femmes qui se retrouvent, soit en situation monoparentale, soit en situation de non emploi, donc possédant moins par définition. La précarité, chez les femmes, n’est pas sur le point de diminuer et elle aura tendance à augmenter au cours des années qui viennent, car plusieurs d’entre elles se retrouveront dans des emplois bas de gamme.

MON CORPS POUR MON LOYER


ARRÊT SUR IMAGE

Figer un moment de vie. Encapsuler un moment de société. Figer l’espace urbain. Saisir l’inscription sociale des gens dans leur quotidien.


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LE BIG MAC UNE ICÔNE DE SANTÉ

onduites, jugements, opinions, attitudes et croyances relativement au Big Mac sont en partie dictés par les repères visuels imprimés sur la boîte du Big Mac et sur le sac dans lequel il est servi lorsque le consommateur le prend au comptoir des commandes. La boîte qui vient avec un Big Mac est intéressante à plus d’un égard. La fiche nutritionnelle, imprimée à l’arrière de la boîte (non directement visible à une première inspection visuelle, exige qu’elle soit retournée et soulevée pour bien la lire) commence tout d’abord par souligner les normes édictées par Santé Canada. Un Big Mac, à lui seul, fournit 27 % de l’apport calorique quotidien recommandé, 43 % de l’apport en sodium, et plus de 45 % de l’apport en matières grasses, l’ennemi juré numéro un (traquer la moindre trace de lipide étant devenu l’activité principale de tout nutritionniste. Théoriquement, il reste donc peu de place pour d’autres consommations d’importance au cours de la journée, normativement parlant. Mais, ce que la fiche nutritionnelle montre surtout, c’est comment la médecine, la science, les médias et le public en général influencent les pratiques alimentaires en condamnant ou en recommandant tel ou tel aliment plutôt qu’un autre : les jugements moraux sur le sucre comme les préjugés sur la graisse sont le fait des scientifiques autant sinon davantage que celui des profanes et ils ne s’expliquent que par des tendances sociales préexistantes : médecins et savants sont euxmêmes travaillés par les mouvements profonds de la civilisation et de la société. Sur le rabat extérieur gauche de la boîte du Big Mac, une représentation iconographique soignée en mesure de contrebalancer les données fournies par la fiche nutritionnelle de Santé Canada (institution d’autorité) met en évidence un oignon, une spatule qui fait office de bœuf avec insistance toute particulière sur le fait qu’il s’agit de bœuf à 100 %, plusieurs tranches de fromages, alors qu’il n’y a que 2 tranches de fromage dans un Big Mac, et une laitue iceberg tranchée.

Un repère visuel signale et permet non seulement de guider nos déplacements et d’orienter nos actions, mais aussi de normaliser nos comportements, nos conduites, nos jugements, nos attitudes, nos opinions, nos croyances. Cette normalisation, véhiculée par les repères visuels, consiste à différencier ce qu’il convient ou non de faire en fonction de leur désirabilité du point de vue du groupe qui génère la norme. Ce qui revient à dire qu’il n’y aurait pas d’habitudes alimentaires, « mais des systèmes culinaires, des structures culturelles de goût, des pratiques sociales chargées de sens. Ces patterns sont intériorisés par les individus, au moins en grande partie. Et en ce sens, tous les aliments allégés en gras ou en sodium, tous les aliments améliorés de nutraceutiques, tous les aliments bios et non manufacturés industriellement disponibles dans les supermarchés renvoient à des patterns alimentaires connus des individus, parce que promus par une kyrielle d’intervenants de la santé, autant scientifiques que profanes.


Tout comme la fiche nutritionnelle, cette représentation iconographique travaille sur les mêmes signes que ceux de Santé Canada (des produits sains pour la santé : légumes et produit laitier) et les sublime en retravaillant la fiche nutritionnelle. Le Big Mac ne serait pas, au bout du compte, cet aliment si néfaste pour la santé et retravaille ainsi, temporairement, le temps du repas, nos jugements, nos attitudes, nos opinions, et nos croyances face à cet aliment. Ce travail, activé par ces repères visuels, consiste à différencier ce qu’il convient ou non de faire en fonction de leur désirabilité du point de vue du groupe qui génère la norme. Un autre travail de signification sociale est effectué sur le côté droit du rabat de la boîte du Big Mac, celui de l’authenticité, à savoir, celui d’un aliment non industriel pourtant fabriqué à la chaîne, qui renvoie à des images d’une autre époque : le sac de farine, la salière en bois, le pot de verre comme il y en avait au début du XXe siècle. Deux autres éléments iconographiques s’ajoutent qui, avec le concombre, informe le consommateur que le Big Mac contient un légume santé, et le cadenas entourant le pot de verre signale que la sauce relève du secret industriel. Sur les côtés de la boîte, tout juste sous le rabat, il y a un petit bonhomme filiforme qui jette un objet à la poubelle, rappel de l’idée de développement durable et de comportement responsable. En fait, la présence de cette seule représentation iconographique suggère qu’une chaîne de restauration rapide comme McDonald s’inscrit non seulement dans la mouvance de l’écologisme, mais qu’elle a changé ses pratiques et méthodes afin de devenir plus éthique et responsable vis-à-vis du consommateur et de l’environnement. D’ailleurs, le nom de l’entreprise, McDonald’s, est imprimé en vert sur le sac qui contient la boîte du Big Mac. Finalement, le dessus de la boîte est révélateur. Ici aucun message à portée sociale, mais bien du marketing à l’état pur, mais repère visuel tout de même visant à poser une action, manger un Big Mac. Lorsque la société McDonald’s pose une question au consommateur afin que celui-ci puisse évaluer ce qui l’a attiré à consommer le produit, car il l’a déjà entre les mains, il lui faut décider entre la qualité des produits qui le composent ou la prestance du produit (présentation générale).


Lorsque la prestance idéale et commerciale du produit devrait être comme la première photo qui suit et qu’elle se décline telle que représentée dans la photo de la page suivante, force est de conclure que la réponse à la question se trouve dans la saveur des aliments qui composent le Big Mac.

[Pierre Fraser / Sociologue] [Georges Vignaux / Philosophe]


Au total, nos conduites, nos jugements, nos attitudes, nos opinions et nos croyances relativement au Big Mac sont en partie dictés par les repères visuels imprimés sur la boîte du Big Mac et sur le sac dans lequel il est servi lorsque le consommateur le prend au comptoir des commandes. Consommer un Big Mac est avant tout un acte social, car l’alimentation comporte presque toujours un enjeu moral. Le choix des aliments et le comportement du mangeur sont inévitablement soumis à des normes sociales, et donc sanctionnées par des jugements.

Le jugement moral collectif étant au départ négativement connoté en ce qui concerne le Big Mac, consommer un Big Mac est presqu’un acte de dissidence (jugement sur le produit consommer), mais la nature même des repères visuels imprimés sur la boîte viennent en partie atténuer cette dissidence ou atténuer le jugement moral du consommateur qui consomme un Big Mac.


GOÃ&#x203A;TE MICHEL FABIAN


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GOÛTER, UN PLAISIR SENSORIEL

a nourriture est l’une des expériences multi-sensorielles les plus riches. Elle définit non seulement notre santé et notre bien-être, mais aussi notre relation avec les autres. Comme l’a bien démontré Claude Fischler dans son livre L’Homnivore, le fait de s’alimenter est tout d’abord d’ordre biologique, mais il est aussi et surtout une construction sociale, dans le sens où les façons de s’alimenter engagent à la fois les individus et les institutions, sans compter que les manières de s’alimenter diffèrent d’une société à l’autre. En effet, les Français ne mangent pas comme les Américains, ni les Italiens comme les Japonais. Par contre, il reste un fait indéniable, selon Michel Fabian : « La nourriture est l’une des expériences multi-sensorielles les plus riches. Elle définit non seulement notre santé et notre bien-être, mais aussi notre relation avec les autres. […] Certaines de nos expériences culinaires les plus délicieuses et mémorables nous viennent souvent du fait de manger sans utiliser d’ustensiles. […] Manger avec nos mains nues, sucer nos doigts, ou même lécher une assiette sont des comportements tout à fait naturels. » Il suffit de regarder manger les très jeunes enfants avec leurs mains pour s’en convaincre, tellement ils prennent plaisir à manipuler la nourriture ! Partant de là, le designer Michel Fabian, dans un contexte social ou utiliser ses doigts pour manger est négativement connoté au regard de la norme sociale dominante, a décidé de créer une cuillère qui permettrait de recréer cette expérience hautement sensorielle qu’est celle de se lécher les doigts. C’est ainsi que la cuillère Goûte — renvoie au verbe goûter et à la forme de la goutte — est née. Épousant la forme d’un doigt humain mince et élancé, elle est essentiellement conçue pour manger des aliments onctueux et crémeux, un peu comme la cuillère à miel. Comme le souligne Fabian, Goûte redonne l’expérience du plaisir de manger avec


ses doigts, car elle donne l’impression de ne pas utiliser l’un de ces ustensiles que nous impose la norme sociale. Soulignons ici le rapport à la digression par rapport à la norme ambiante, ce qui n’est pas à négliger. Lors d’une expérience menée par le Laboratoire interdisciplinaire de l’Université d’Oxford, les gens ayant utilisé Goûte ont dit qu’il y avait une valeur ajoutée à utiliser ce nouveau type d’ustensile, dans le sens où elle aurait contribué à augmenter de 40% la valeur perçue de l’aliment ingéré. Pour Fabian, « étant donné que les ustensiles conventionnels sont une technologie que nous mettons en bouche tous les jours, et qu’elle n’est actuellement conçue qu’à des fins fonctionnelles, nous voulons offrir des ustensiles qui enrichissent le plaisir sensuel de manger. » D’un point de vue strictement sociologique, les propos de Fabian nous ramène à certains concepts incontournables. Premièrement, la façon de manger est extrêmement codifiée, peu importe la société dans laquelle on vit. Deuxièmement, en Occident, les grandes cours impériales du XVIIIe siècle ont non seulement évacué le fait de manger avec ses mains, qu’elles ont dès lors considéré comme un geste de non raffinement et de manque de culture, mais elles ont imposé la coutellerie où chaque ustensile a une fonction qui lui est propre. Troisièmement, Michel Fabian dit vouloir briser l’aspect strictement fonctionnel des ustensiles, mais il oublie que tout design possède avant tout une finalité fonctionnelle et que son aspect visuel rend tout simplement son utilisation plus simple ou complexe selon le cas. Quatrièmement, comme les ustensiles auraient ainsi évacué le plaisir sensoriel intense de manger avec ses doigts, tout le paradoxe de la cuillère Goûte tient dans le fait qu’il faille créer un ustensile qui ne rappelle pas un ustensile conventionnel, mais qui reste tout de même un ustensile. Autrement dit, l’adulte, ne peut pas, comme l’enfant, manger avec ses doigts, car ce serait socialement inacceptable, mais peut redécouvrir ce plaisir avec un ustensile. Au bout du compte, quand on y regarde le moindrement de près, Goûte perpétue la norme sociale qui consiste à ne pas manger avec ses doigts.

[Amy Frearson / Éditeure, Dezeen Magazine] [Pierre Fraser / Sociologue]


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L’ILLUSION FOODIE

ette idée romantique du plat cuisiné à la maison, où tous les membres de la famille se réunissent ensemble pour manger et discuter ensemble, où la cuisine est un laboratoire équipé des dernières technologies en matière de préparation alimentaire, où la cuisine est aussi un lieu où la sécurité alimentaire est non seulement assurée, mais renvoie également à une alimentation savoureuse digne d’un chef, est une fausseté absolue, une version romancée de ce qu’est l’activité culinaire. Au Québec, l’animatrice Camélia Desrosiers, avec son émission Jehane et moi, a ressuscité cet idéal en réutilisant les repères visuels propres à une certaine cuisine québécoise des années 1960 héritée de Jehane Benoît : « La facture de l’émission respecte le thème rétro, vieillot, avec une cuisine contemporaine mais des rideaux à l’ancienne, une cuisinière à plaque radiante et une cuisinière (la popoteuse elle-même) au tablier fleuri. La musique aussi rappelle le bon vieux temps. Le producteur et l’animatrice évoquent tour à tour la série contemporaine Mad Men campée dans les années 1960 et Ma sorcière bien-aimée tournée à l’époque. » Il ne faut pas oublier que l’utilisation d’un visuel rétro est particulièrement révélatrice de la culture d’une époque donnée, de sa mode, des objets d’utilisation courante, des moyens de transport, des croyances religieuses, de la situation économique, du développement technologique, etc. Par toute l’objectivité dont le visuel des objets est porteur — enregistrement tangible d’un événement qui s’est produit à un moment ou l’autre dans un contexte social donné —, par toute la subjectivité qui imprègne aussi le visuel des objets — invariable reflet du point d’attention de celui qui a tenu la caméra et de ce qu’il voulait saisir et montrer —, l’image constitue inévitablement un ensemble de processus subjectifs complexes encapsulés temporellement dans une forme incroyablement objective. Au total, il se pourrait bien que cette idée de cuisiner à la maison ne soit qu’une savoureuse illusion, une illusion à la fois moraliste et élitiste déconnectée de la réalité quotidienne des gens pour qui, l’activité culinaire, telle qu’elle est actuellement présentée, est un impossible rêve. [Georges Vignaux / Philosophe] [Pierre Fraser / Sociologue]


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CAFÉ, BOBOS ET HIPSTERS

es bobos et les hipsters se targuent généralement d’être des consommateurs sophistiqués en ce qui concerne certaines choses pour lesquelles ils daignent dépenser leur argent. Dans cette recherche de la sophistication, le café est définitivement dans une classe à part. Conséquemment, la chaîne McDonald a produit, pour le marché britannique, une publicité qui se moque sans méchanceté des travers des bobos et des hipsters quant au café servi en petite quantité pour la modique somme de 9 livres sterling, sans compter tout le comportement des vendeurs et des baristas qui se doit d’être à l’avenant. La notion de rôle social est ici importante et cette vidéo nous montre comment les commis et les baristas se comportent. En fait, comme l’a bien démontré le sociologue américain Talcott Parsons, par le rôle qu’il remplit, chaque individu revêt en quelque sorte la peau d’un personnage social, entre dans le jeu de ce qu’il doit accomplir, adopte les conduites et les attitudes auxquelles la société s’attend de lui. Concrètement, nul n’échappe aux rôles sociaux qu’il doit assumer. Certes, on peut dire tout et son contraire à propos de la chaîne McDonald, mais il faut aussi admettre que le café vendu dans les commerces spécialisés n’est pas à la portée de tous, en fait il n’est qu’à la portée d’une classe de gens qui affectent des comportements de sophistication et qui a les moyens de prétendre à cette sophistication.


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SAINE ALIMENTATION ET MARKETING


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CUISINER À L’ANCIENNE


IMAGE ET SOCIÉTÉ

Un lien indéniable unit image et société. La représentation visuelle du corps, la représentation visuelle des objets, la représentation visuelle de l’architecture et de notre environnement conditionne nos attitudes.


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LE CORPS-SPECTACLE DANS LES ARTS MARTIAUX ARTISTIQUES Regard sociologique sur le profil d’une jeune athlète [Olivier Bernard / Sociologue]

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élodie Breton est une jeune adolescente de 14 ans. Jolie et soignée de sa personne, elle affiche une attitude déterminée, ainsi qu’un regard assuré. Mais ne vous y fiez pas, en dehors de ses heures de performance, c’est une fille désopilante et espiègle ! Il n’y a pas de doute pour son entourage, elle est déjà une athlète accomplie à qui les possibilités d’avenir tendent les bras. Mélodie est reconnue, entre autres, pour se passionner de plusieurs disciplines sportives et artistiques. Elle s’est adonnée notamment à la danse, au cheerleading et à plusieurs disciplines liées aux arts martiaux. Dès l’âge de 7 ans, le ballet classique fait partie de ses activités hebdomadaires depuis deux ans. À la suite de ces deux années, elle débute son parcours de praticienne d’arts martiaux en karaté-kenpo. Très tôt, elle participe aux compétitions régionales et provinciales. Cette période d’essai dans les circuits plus modestes de compétions développe chez elle le désir d’aller plus loin. Sa première expérience d’un championnat Canadien a lieu lors de ses 11 ans. Ses douzième et treizième années de vie sont également parsemées de plusieurs championnats canadiens, soit en 2014, 2015 et 2016. À ces trois événements, elle récolte 12 médailles (8 or, 1 argent, 3 bronze). De plus, durant cette période (2014-2016), elle ne se contente pas que de parcourir le Canada. Elle ne souhaite rien de moins que d’affronter le monde ! Elle entre donc dans le circuit de compétition organisé par la WKU (World kickboxing and karate union) et participe aux championnats du monde à Londres (Angleterre) en 2014, à Albir (Espagne) en 2015 et à Orlando (ÉtatsUnis) en 2016. Encore une fois sa récolte est fructueuse, soit 11 médailles (5 or, 3 argent, 3 bronze) et 5 titres de « Championne du monde » dans ses catégories d’âge respectives.


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Logo WKU

Dans cette même période de performance, notre jeune athlète s’initie au cheerleading compétitif dès 2014 et déjà, en 2016, elle contribue au succès de son équipe qui obtient le titre de « Championne Canadienne » au niveau scolaire. Elle fait même la couverture promotionnelle pour le recrutement de l’année qui vient, tout comme pour son école respective d’arts martiaux. En portant attention au type d’activité que Mélodie pratique, nous remarquons rapidement que les disciplines qui l’intéressent ont la particularité d’être artistiques et mettent l’accent sur l’esthétisme du corps. Ce point commun entre ces activités n’est pas anodin ni sans raison. En fait, elle affectionne l’aspect artistique de ces disciplines parce qu’elle y trouve non seulement le moyen d’actualiser ses capacités physiques exceptionnelles, mais l’opportunité de mettre en valeur son image. Mélodie est reconnue depuis son plus jeune âge pour aimer jouer des rôles et réaliser des prestations. Par exemple, dès ses 5 ans, Mélodie appréciait tout particulièrement être sous le feu des projecteurs. Elle fût modèle pour des photos promotionnelles de la Maison Alphonse-Desjardins de Lévis (Québec). Cette expérience confirmait une aisance devant le processus de mise en image de son corps et dans lequel elle devait se conformer à un cadre préalablement définit.


Aussi, posséder de grandes aptitudes de souplesse, certains des standards des canons de beauté et une apparence stoïque face au stress que provoque l’univers du monde des compétitions, sont les ingrédients parfaits de la représentation de la jeune femme contemporaine et performante. Il s’agit en fait de l’image de l’héroïne : la femme indépendante défiant les conventions de genre et le comportement masculin1. Cependant, posséder les atouts physiques et sociaux de Mélodie ne vont pas de soi. Il y a un parcours socialisateur derrière l’appropriation et la mise à profit de ce qui aurait pu n’être que des potentialités non développées. On ne naît pas athlète performante, on le devient. Par exemple, développer les prédispositions biologiques et solliciter les ressources humaines de l’environnement sociale d’une enfant jusqu’à l’adolescence nécessite un investissement de temps et d’argent important. Le dévouement des proches (parents, amis, coach, etc.) de l’athlète demeure un impératif. De plus, Mélodie a eu la chance d’être socialisée dans une famille où l’organisation du quotidien était régulée, en-

tre autres, en fonction des entraînements de ses frères et sœurs. Pour elle, la persévérance et la gestion du stress sont des éléments du quotidien, voire une habitude de vie. Comme la majorité des performances athlétiques de Mélodie se situe dans l’univers des arts martiaux, c’est ces derniers qui seront mis sous notre loupe sociologique. Nous porterons un regard particulier sur l’image de son corps. Et pour qu’un corps projette une image, il doit y avoir des gens qui voient et interprètent cette même image. De plus, pour daigner lui accorder de l’importance, ce corps doit correspondre à des codes déjà connus et valorisés par ceux qui apprécient ce qu’ils observent chez notre athlète. Notre tâche consiste donc non seulement à montrer ces codes, mais surtout à expliquer le contexte social qui a permis à notre jeune adolescente de devenir une championne d’arts martiaux artistiques. Aussi, l’intérêt pour ces disciplines n’est pas tant lié au fait que ce soit des arts martiaux, mais plutôt parce que Mélodie s’y réalise spécifiquement dans leur sphère artistique.


La socialisation d’une génération Chaque génération apprend à aimer et à voir les choses selon ses propres codes, c’est-à-dire selon une interprétation qui n’est pas directement accessible à ceux qui n’ont pas appris à découvrir les réalités de la vie en même temps qu’eux. Il en va de même pour les jeunes générations qui ont appris à aimer les arts martiaux à leur façon. Être ensemble et partager des idées, des images de films, les mouvements des idoles du moment, voilà ce qui échappent à ceux qui « ne sont plus dans le coup ». Ainsi, les arts martiaux artistiques, comme pour les autres types de pratiques, sont en constante évolution. Chacune de ces évolutions appartiennent aux nouvelles générations parce que la socialisation de leur époque permet de s’investir dans ces pratiques avec le sens approprié, avec la bonne grille d’interprétation et les mots justes pour les partager. Par exemple, Mélodie fait peu de cas des traditions et des conventions gestuelles pour les cérémonies protocolaires. Dans la communauté de praticiens de son école d’arts martiaux, elle participe exclusivement aux entrainements qui peuvent servir à peaufiner ses performances en compétition. Elle apprend et retient ce qui est utile pour réussir dans sa sphère disciplinaire, soit les formes techniques et les décorums nécessaires à ses prestations artistiques d’arts martiaux. Face à la diversité et la complexité de ce que peut offrir une école d’arts martiaux contemporaine, Mélodie s’affaire à sélectionner de manière discrétionnaire les enseignements qui l’aident à progresser dans sa voie artistique. En fait, on assiste à la réduction des contraintes imposées par les directives morales anciennes ou traditionnelles qui tombent en désuétude et en désaffection. Ce n’est pas tant leur valeur intrinsèque qui est remise en cause, mais on constate leur perte d’utilité, ainsi que leur nuisance dans la société de performance2. Dans son cas, notre athlète rationnalise ses actes en fonction de son temps, de ses ressources et de ses objectifs visés. Pour elle, la pratique d’un art martial artistique n’est pas un tremplin vers certaines vertus comme la recherche d’équilibre, l’apaisement des tensions et du stress, ou encore le contrôle de soi. Mélodie possède déjà ces qualités, elle n’a pas besoin du groupe de praticien pour les obtenir ou se sentir à la hauteur de ses ambitions. Avec les autres compétiteurs de son école, elle ne fait qu’entretenir son estime de soi avec ceux qui perpétuent déjà ces valeurs. Elle évolue donc au sein d’un groupe élite qui sont tous présents pour les mêmes raisons, soit performer en compétition.

Une spécialisation de la diversité des pratiques Mélodie est initiée à plusieurs arts martiaux tout en demeurant dans la même école. Ce tour de force est possible parce qu’elle côtoie des praticiens qui, eux, ont passé beaucoup de temps à étudier différents arts martiaux ailleurs. Par la suite, ses professeurs ont pu remodeler et adapter leur enseignement pour que Mélodie puisse recevoir les notions techniques et les concepts théoriques nécessaires à sa progression dans le circuit de la compétition. Cette jeune athlète a donc profité d’une spécialisation professionnelle de certains praticiens. Une spécialisation qui n’est pas étrangère aux


mutations contemporaines du monde du travail et, par extension, du sport et du loisir. De fait, nos sociétés sont orientées dans une recherche de performance qui passe inévitablement par une rationalisation de la pluralité des pratiques existantes. Dans l’univers des arts martiaux, cette logique sociale de gestion des pratiques vient solliciter la totalité des compétences reliées aux arts martiaux disponibles dans l’environnement de vie de l’athlète qui cherche à performer. Ces compétences appartiennent invariablement à des praticiens qui ont plus d’expérience que Mélodie et ce, dans un éventail de disciplines différentes. Ces praticiens-enseignants de longue date ont ainsi acceptés de repenser leurs savoirs techniques, c’est-à-dire extraire leur propre apprentissage du contexte social par lequel ils avaient intégrés ces savoirs afin de les reconstruire et de les réorientés vers un autre objectif. Grâce à cette aptitude de reconversion des techniques par ses professeurs, Mélodie a pu être initiée spécifiquement à trois arts martiaux : le karaté, le taekwondo et le wushu. La coexistence de diverses formes de pratiques chez une même personne doit se comprendre selon la logique de rationalisation que nous venons d’évoquer. Apprendre trois disciplines en peu de temps ne peut se faire que si la pédagogie des enseignements est tournée vers un même but. Pour Mélodie, il s’agissait d’atteindre les plus hauts standards imposés dans les compétions d’arts martiaux au sein des catégories de formes artistiques. Pour y arriver, il faut être capable de cibler deux éléments fondamentaux : les règles communes à ces compétitions et les normes que les membres du jury ont en tête lors de l’évaluation des performances. La connaissance de ces deux éléments a permis d’encadrer Mélodie dans l’apprentissage de ses formes artistiques en fonction de ce que les juges souhaitent voir comme étant une représentation artistique de leur art martial. Nous sommes donc en présence d’une hybridation entre des mouvements stéréotypés connus des praticiens d’un art martial précis et l’intégrations de mouvements gymniques adaptés aux représentations classiques de ce même art martial. Les disciplines contemporaines des arts martiaux sont très diversifiées, non seulement par leur nombre élevé, mais surtout par la qualité des interprétations que chacun a la possibilité de donner à sa pratique. Ce n’est pas le type ou l’habit de l’art martial qui induit un sens à une pratique, mais le groupe où l’apprentissage à eu lieu. Deux personnes peuvent être adeptes d’une même discipline et en avoir une compréhension qui se trouve aux antipodes l’une de l’autre. Alors, si l’habit ne fait pas le moine, nous ne pouvons pas considérer que tous les juges pensent leur discipline de la même façon. Les manières de bouger d’un art martial s’appuient sur des codes de reconnaissances visuels bien précis des gestes. Toutefois, cette lecture des codes d’un art martial, aussi marginal peut-il être, n’est pas indépendante des images et des vidéos produits par l’ensemble de la société. Les gens apprécient les arts martiaux, entre autres, par la manière dont ils sont montrés par les industries culturelles et médiatiques un peu partout sur la planète. Parce que les praticiens ne vivent pas en vase clos, il est possible de trouver certains points de ressemblance entre les grilles de lecture que possède la majorité des praticiens pour juger de la pertinence symbolique des gestes d’un concurrent en compétition. Si les compétitions d’arts martiaux ont créé des catégories « artistiques » c’est qu’il existait une demande pour cet aspect de la pratique. Et cet aspect est fortement relié à ce qui est montré dans les médias. La formation de Mélodie devait donc s’appuyer sur les dénominateurs communs qui s’appliquent autant aux codes de l’image des arts martiaux montrée par les médias que les subtilités disciplinaires valorisées par les juges, toujours tributaires de leur parcours personnel.


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En conséquence, pour que les chorégraphies de Mélodie s’arriment à chacune des catégories où elle devait performer, ses différents professeurs devaient entièrement repenser les séquences gestuelles afin de mettre en valeur ses compétences physiques, mais aussi dissimuler certaines lacunes. L’enjeu majeur était de proportionner adéquatement ses aptitudes à la souplesse et des mouvements à contraction musculaire rapide, car son tonus était souvent restreint par cette même souplesse. La référence imaginaire des gestes associés aux arts martiaux exige un dosage proportionnel de mouvements explosifs et d’une souplesse gracieuse. Les compétitions d’arts martiaux ne se réduise donc pas à la sphère sociale sportive, mais embrasse l’univers du spectacle médiatique. En fait, l’ensemble des structures de la vie sociale influence les arts martiaux, notamment la dimension compétitive des disciplines, parce qu’ils sont fortement associés aux ressorts économiques de la mise en spectacle des prestations et de la performance des corps. En conséquence, les prédispositions biologiques de Mélodie sont des facteurs incontournables dans l’explication de ses succès en compétition.

Le corps influencé par l’industrie des arts martiaux artistiques Sans conteste, le corps de Mélodie possède plusieurs atouts, mais sa souplesse est particulièrement exceptionnelle. Elle fait partie de ces personnes dotées d’hyperélasticité aux articulations. Elle peut prendre et maintenir des positions corporelles que peu de personne dans ce monde peuvent réalisées. En cela, nous pouvons affirmer que Mélodie est l’exception qui confirme la règle. Une règle plutôt implicite et imposée par les mécanismes de l’industrie culturelle et de l’imaginaire du sport. Cette règle consiste à satisfaire à l’image mythique du guerrier. Le fonctionnement des compétitions d’arts martiaux est donc fortement tributaire de la représentation d’un mythe, celui de la personne d’exception qui a modelé son corps par le travail pour devenir maître de ses gestes et de son environnement. Mélodie fait vivre cette image grâce à un travail sur soi qui s’appuie sur ses prédispositions physiques à la souplesse. Elle fait vivre ce mythe justement parce qu’elle ne suit pas les règles du mythe, elle est plutôt l’incarnation du don. Ce don lui procure un avantage qui occulte le type de travail sur soi aux yeux des autres et contribue à maintenir une certaine distance envers ceux qui sont incapable de faire comme elle, même après des années d’efforts. Elle est la représentation vivante de ce que l’on nomme dans le milieu des praticiens « une artiste martial ». Cette appellation recouvre certes une multitude de définitions qui dépendent, la plupart du temps, de ce que valorisent les membres d’un groupe chez un praticien. Ces définitions peuvent varier considérablement d’un groupe à l’autre, mais elles ont toutes en commun le cœur de la structure du mythe : atteindre la perfection par le travail sur soi.


En voyant les prouesses extraordinaires de Mélodie, les spectateurs ne peuvent qu’imaginer le « travail » que requiert une telle performance : du temps pour améliorer la souplesse et la maîtrise d’un corps. Toutefois, cet acte d’interprétation ne peut se faire qu’en s’appuyant sur des modèles de référence, soit d’autres corps qui véhiculent les mêmes performances, les mêmes images3.

Des images provenant des médias et qui demeurent une motivation pour bien des praticiens, sans que le corps de la majorité des gens ne soit disposé à exécutées ces figures hors du commun. Si les figures et les formes exécutées par Mélodie sont capables de créent une résonnance chez ses contemporains, voire un engouement prononcé, c’est qu’elle participe déjà à l’ensemble des rouages d’un marché spécialisé. Ce marché est celui du spectacle qui met en scène des performances prisées par toute une industrie qui souhaitent dénicher des talents comme celui de Mélodie. « Le show sportif fonctionne dorénavant comme le cinéma sur la spectacularisation des images et la starisation de ses champions »4.

L’imaginaire que véhicule le corps-spectacle Depuis plusieurs années, les clubs et les écoles d’arts martiaux s’affairent, selon des proportions et des intérêts divers, à participer au marché du spectacle. Certains l’occultent, d’autres le nient et peu l’affichent ouvertement, mais, chose certaine, tous en bénéficient. La logique sociale du spectacle est dominante et les institutions des arts martiaux en sont toutes tributaires, sans exception. Dans le contexte socioéconomique dans lequel évoluent et ont été développés les arts martiaux artistiques, de nombreuses images du corps sont valorisés, voire des clichés et des stéréotypes constamment remis au goût du jour. Le corps et sa modélisation par la pratique deviennent rapidement des enjeux économiques. Le corps performant des praticiens est ainsi un beau corps parce qu’il correspond aux canons de l’esthétique des industries de l’image. Ainsi, l’image que projette le corps de Mélodie s’insère aisément dans ce modèle. La beauté est une performance et la performance est belle. La beauté des techniques dites martiales passe par un corps considéré comme esthétique. Même si la réussite se rapporte invariablement à la rigueur du geste, au souci du détail, à la recherche de perfection, le corps qui


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les exécute doit préalablement correspondre aux standards de beauté présents dans nos sociétés contemporaines. La recherche de l’esthétisme du corps en est une de performance, les succès de Mélodie en témoignent. Non que cette dernière revendique être une adepte de la performance, mais parce que la recherche de la performance apparaît bien au cœur de ses préoccupations lors de ses prestations, ainsi que dans tout le processus de préparation. Comme nous l’avons montré, ce souci de l’esthétique est induit en partie par le parcours de socialisation dans les arts martiaux, mais souvent aussi en continuité des intérêts présents dans les autres sphères de leur vie. Par exemple, Mélodie s’insère assez facilement dans une discipline aux apparences exotiques, mais qui, en fin de compte, fait partie de la sphère déjà connue et intégrée du spectacle et de l’exhibition du corps. « L’esthétisation de la vie sociale repose sur une mise en scène raffinée du corps, sur une élégance des signes physiques qu’il affirme5. » De fait Mélodie se distingue en société principalement par ses aptitudes à la souplesse. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir, sur la gauche, l’image de présentation qu’elle utilise sur sa page Facebook ! Pour la sociologie contemporaine du sport, l’expression de l’esthétisme est le prolongement de la valorisation de la performance économique : l’individu se transforme en producteur de résultats. Dans un univers de compétition où la concurrence est forte, on assiste à la standardisation du rendement, la parcellisation des gestes, la quantification des entraînements et la répétition de situations stéréotypées. L’instrumentalisation du corps s’accomplie comme perfectionnement de la « machine humaine6. » Tout comme l’économie de marché, les arts martiaux artistiques sont élitistes, c’est-à-dire que l’objectif déclaré de la compétition, à l’instar de la compétition des entreprises, est de sélectionner les meilleurs 7. À cet égard, le caractère compétitif de l’esthétisme est inséparable d’un certain processus de sélection. Mélodie en a fait l’expérience par les nombreuses sollicitations dont elle a fait l’objet pour son apparence et ses talents extraordinaires. Il se crée ainsi une hiérarchie entre les pairs d’une même discipline, d’une même fédération, ou encore d’une même école. Les arts martiaux artistiques sont des pratiques physiques compétitives, « où le corps est saisi comme objet de performance8. » La gestion des organisations devient une authentique entreprise de gestion des ressources humaines. Dès lors que les athlètes sont offerts en spectacle, leur gestion devient un système au sein même du système économique.


L’image de la performance Plus globalement, ces critères de performance sont inhérents toutes les sphères de la vie sociale. Dans l’univers des arts martiaux, ces critères s’expriment de manière spécifique selon les techniques et l’imaginaire propre à chaque discipline. Les enchaînements de techniques, codifiés et ritualisés des anciennes disciplines, se sont mués en acrobaties spectaculaires qui attirent l’attention des médias, ainsi qu’une nouvelle clientèle de spectateurs et de praticiens9. En fait, depuis le milieu du 19e siècle, les activités physiques acquiert une place importante dans l’univers du loisir à travers l’émergence des pratiques et des spectacles sportifs en tout genre dans toutes les couches de la population10. Depuis que le judo a reçu sa reconnaissance définitive comme discipline olympique en 1972, une grande majorité des disciplines qui se classent sous l’étiquette « arts martiaux » ont développé des manières d’être spectaculaire puisque les médias en ont largement fait la promotion. Par exemple, le Wushu ou le karaté, tel qu’ils sont largement popularisés, sont devenus des gymnastiques souvent très acrobatique visant, elles aussi, une reconnaissance aux jeux olympiques. Que ce soit assumé ou non par les praticiens, l’aspect spectaculaire des pratiques et le succès médiatique des arts martiaux demeurent l’un des aiguillons importantes qui motivent l’imaginaire des adeptes. Le fait que Mélodie se soit investie dans la pratique artistique du taekwondo, du Wushu et du karaté n’est pas un hasard. Le taekwondo est déjà reconnu comme sport olympique, le Wushu et le karaté y aspirent fortement. De fait, il est prévu que la discipline du karaté soit présente aux Jeux olympiques de 2020 à Tokyo. Ces trois disciplines montrent aux publics les figures artistiques les plus impressionnantes grâce à des vidéos et des montages facilement accessibles sur Internet. La présence de ces disciplines dans les compétitions n’est que la continuité de la logique marchande, offrant à ces discipline l’opportunité de participer à une utilité sociale, celle de l’activité physique symbolique pour les praticiens et celle du spectacle pour les publics. La grande popularité des arts martiaux artistiques est directement liée à la manière dont ils sont montrés dans les médias. Le nombre de clubs et d’écoles qui offrent des cours d’arts martiaux artistiques augmente constamment. La multiplication des compétitions présentant les arts martiaux artistiques crée le besoin de se fédérer. « Les compétitions sont fréquentées à la fois par des licenciés du karaté, du kung-fu et du taekwondo11. » Le goût pour les acrobaties des plus jeunes, combiné à l’influence du cinéma, jamais anodine, a permis à la dimension artistique de s’imposer graduellement comme l’une des disciplines principales des arts martiaux. Grâce aux réseaux de compétitions, des organisations et des fédérations, cet objectif de spectacularisation des arts martiaux est devenu si important que s’est produit une autonomisation de la sphère sportive de ces disciplines face aux dimensions traditionnelles et techniques des écoles12. Voilà pourquoi Mélodie a pu se consacrer uniquement à l’aspect artistique de ces disciplines. Parce que cette dimension artistique représente désormais une structure unique dans laquelle peut s’insérée toutes les disciplines, pour autant qu’elle constitue une demande par les athlètes auprès des fédérations. L’art martial est ainsi une forme de mimétisme ou de jeu issue d’un imaginaire fantasmant sur les techniques de guerre d’autrefois. Le fait que plusieurs personnes accordent un grand sérieux à ces pratiquent ne lui enlèvent certes pas son caractère ludique. Par exemple, le discours sur la tradition a été récupéré et participe grandement au succès de la sportivisation des arts martiaux. Peu importe les origines des formes artistiques qui sont présentées, l’essentiel demeure que les publics associent ces pratiques à un passé idyllique, pure et authentique. Une association relevant du mythe des origines, toujours d’actualité, et qui est partagée tant par les praticiens que les non-initiés. Mélodie est ainsi porteuse de ces différents attributs lorsqu’elle


se présentent devant les juges et les spectateurs d’une compétition. Elle porte les vêtements qui incarnent le passé imaginé d’une discipline et elle exécute les gestes qui y sont également associés. Ses habits et ses gestes sont les codes que les gens interprètent comme étant une réelle héritière des techniques et des traditions de chacune des disciplines qu’elle représente. Qui plus est, ses aptitudes à la souplesse octroie une valeur ajoutée à ses démonstrations. Elle devient celle qui est capable de faire les gestes des célébrités et, par intérim, des héros populaires d’arts martiaux ; une consécration à laquelle un nombre très restreint de la population peut aspirer. Alors comme d’autres, Mélodie participe à sa façon à la perpétuation et au développement de la facette spectaculaire des arts martiaux. Dans une société de l’image comme la nôtre, la dimension spectacle devient rapidement la plus connue et la plus en demande par les publics consommateurs de ces images souvent stupéfiantes. Il n’y a qu’à voir les sorties médiatiques, les vidéos de compétition et de mise en valeurs de l’athlète Chloe Bruce13, une athlète anglaise de 38 ans aux compétences physiques similaires à celles de Mélodie et qui fait carrière en exploitant son image et ses talents d’exhibition. En fait, Mélodie s’est principalement inspirée des postures chorégraphiques de Chloe Bruce pour ses performances, notamment de son célèbre scorpion kick.

Cet engouement pour le spectacle des arts martiaux est planétaire et dépasse largement le cadre des compétitions sportives. Il existe, par exemple, plusieurs festivals mondiaux d’arts martiaux qui organisent des événements médiatiques dont l’objectif avoué est de réaliser un spectacle où l’on montre les exploits de praticiens aux talents souvent hors du commun. Néanmoins, les efforts que demandent ces prouesses aux athlètes n’est pas sans conséquence. Mélodie a plus d’une fois subit des douleurs et des blessures qui lui rappelaient que son corps a des limites.


Repousser les limites du corps À une époque où le spectacle prend une part de plus en plus importante, les disciplines des arts martiaux sont devenues de plus en plus acrobatiques et repousse toujours davantage ce que le corps peut endurer. En effet, le corps des praticiens d’arts martiaux acrobatiques est sollicité afin de montrer ce que la majorité des gens ne sont pas aptes à voir dans le quotidien, ceci est le propre du spectacle. Par exemple, Mélodie est consciente que ses performances en compétition doivent faire montre de mouvements que ses opposantes sont incapables d’accomplir. Alors pour faire sa place sur le podium, ou simplement pour se démarquer de ses pairs, elle doit puiser dans son répertoire de mouvements de contorsions les plus extrêmes. Bien qu’elle soit en mesure de courber son corps afin de réaliser des figures et des mouvements incroyables, elle ressent des pressions et des douleurs dans ses articulations et ses disques intervertébraux. Toutefois, Mélodie est prête à tolérer un certain seuil de douleur afin d’atteindre ses objectifs. Comme bien d’autres praticiens, elle considère certaines souffrances comme supportables, non parce qu’elle aime avoir mal, mais bien parce que c’est un sacrifice propre aux athlètes de ces disciplines. Elle tire même une certaine gloire à accomplir ses performances malgré la douleur parce que c’est un effort valorisé par ses pairs14. Comme le disent les athlètes : « Ça fait partie de la game ». Durant l’exécution de ses chorégraphies, Mélodie ne ressent plus de douleur, mais elle sait qu’elle est blessée et que ses articulations sont endommagées. Bref, aucun athlète n’est insensible à la douleur, mais considère que c’est le prix à payer pour performer. Pour ces athlètes, la limite absolue du supportable, c’est la blessure invalidante. Mélodie est donc consciente de devoir pousser ses limites physiologiques pour satisfaire les logiques du spectacle. De fait, on devine facilement qu’il existe dans le milieu des arts martiaux un laxisme éthique qui autorise officieusement tout ce qui n’est pas légalement interdit, surtout en ce qui concerne la prévention des blessures. Il est plutôt encouragé de les tolérer que de sciemment les éviter. Cette tolérance est en constante extension et croit avec la demande toujours plus grande de voir des performances extraordinaires sur les plateaux de compétition et dans les médias15. Par exemple, dans les compétitions de formes acrobatiques, les participants présentent des forces qui sont relativement égales pour maintenir l’effet de tension dans la concurrence. L’exigence propre du spectacle a des répercussions concrètes sur les disciplines, surtout sur celles d’envergure olympique. Les chorégraphies artistiques des arts martiaux demeurent donc inextricablement liées à la productivité du système économique qui fait en sorte que les événements médiatiques sont assujettis aux cotes d’écoutes dans le but d’attirer le plus de commanditaires possibles. La dimension spectacle doit se plier aux demandes des publics d’assister à des performances toujours plus impressionnantes. Les règles en vigueur viennent surtout « favoriser […] un meilleur spectacle »16. Évoluer dans le contexte social du spectacle engendre certes une pression sur l’athlète dans sa manière d’utiliser son corps, mais il ne faut pas omettre que l’entourage immédiat de cet athlète est également tributaire de cette pression. Les professeurs, les coéquipiers et la famille de Mélodie sont donc porteur des valeurs de performance du monde du spectacle. Tous contribuent, directement ou indirectement, à perpétuer un discours qui encourage le dépassement de soi, la tolérance à la douleur et la persévérance par rapport aux risques de blessures et celles déjà survenues.


RÉFÉRENCES 1 Fayer, J. (1994), Are Heroes Always Men?. Dans DRUCKER (J.), Susan et Robert S. CATHCART. American Heros in a Media Age (p. 24-35), Hampton Press, New Jersey (U.S.A.). 2 Bellefleur, M. (2002), Le loisir contemporain ; Essaie de philosophie sociale, Presses de l’Université du Québec, Canada, 192 pages. 3 Bernard, O. (2015), Les arts martiaux au cinéma. Département de sociologie. Thèse de doctorat. Québec : Université Laval. 4 Lipovetsky, G., Serroy, J. (2013), L’esthétisation du monde, Vivre à l’âge du capitalise artiste, Éditions Gallimard, France, p. 301. 5 Le Breton, D. (2003), Anthropologie du corps et modernité, Presses Universitaires de France (PUF), France (Paris), p. 167. 6 Caillat, M. (1996), Sports et civilisation ; Histoire et critique d’un phénomène social de masse, Éditions L’Harmattan, France (Paris), 333 pages. 7 Guay, D. (1997), La conquête du sport ; Le sport et la société québécoise au XIXe siècle, Landot Éditeur, Canada (Québec), 267 pages. 8 Caillat, M. (1996), op. cit. 9 Delarue, P. (2003), « Quand l’art prime sur le martial », dans la revue Karaté Bushido, No 321, mars, p. 76-77. 10 Élias, N., Dunning, E. (1996), Sports et civilisation ; La violence maîtrisée, Éditions Fayard, France (Paris), 389 p. 11 Delarue, P. (2003), op. cit., p. 78. 12 Pociello, C. (1981), Sports et sociétés ; Approche structurelle et pratiques, Éditions Vigot, France (Paris), 377 pages. 13 Anonyme (2011), « Chloe Bruce, la reine du free style », dans la revue Samouraï, No 11, août-septembre, p. 50-53. 14 Bernard, O. (2008), Les arts martiaux de la région de Québec : milieux de socialité et groupes de référence identitaire. Département de sociologie. Mémoire de maîtrise. Québec : Université Laval. 15 Pociello, C. (1981), op. cit. 16 Delarue, P. (2005), « Le tour d’horizon du directeur technique national », dans la revue Taekwondo Hwarangdo, No 23, juin-juillet, p. 7.


LES CALORIES SONT DÃ&#x2030;FINITIVEMENT PARTOUT


OBJECTIF

Des techniques pour saisir la vie. Des connaissances pour révéler le contraste social. Utiliser judicieusement l’objectif de sa caméra.


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PANASONIC GH5 6K ET ENCORE PLUS [Claude Forrest / Photographe]

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i la caméra GH4 de Panasonic a été un succès sans conteste auprès des cinéastes qui font du documentaire à budget réduit, si sa petite taille, sa capacité d’enregistrement interne en 4K de bonne qualité et son prix abordable ont contribué à son succès, il n’en reste pas moins que cet appareil a déjà deux ans et demi d’âge. Heureusement, Panasonic présente un remplaçant à cet excellent appareil, la caméra GH5, qui, à notre avis, risque de devenir aussi populaire que la GH4, non seulement parce qu’elle améliore les capacités d’origine de cette dernière, mais bien parce qu’elle marque également une première étape pour la capture en 6K. Tout comme la GH4, la GH5 enregistre en 4K en interne, mais la profondeur de couleur a été améliorée avec une mise à jour du logiciel qui offrira en interne 4:2:2 10 bits DCI 4K à 400 Mbps ; c‘est donc une avancée majeure pour les caméras dans cette gamme de prix. La GH5 a deux modes pour capturer des séquences 6K, mais dans les deux cas, elle capture une image en 4:3 (rapport d’aspect du capteur). Le 6K Photo Mode est destiné à capturer une courte rafale de cadres qu’il sera par la suite possible d’exporter à partir de photos individuelles. Même sans la capture 6K, la GH5 comporte de nombreuses nouvelles fonctionnalités en mesure de susciter l’intérêt des cinéastes à faible budget, y compris une profondeur de bits accrue et une stabilisation d’image à 5 axes (ce qui nécessite l’utilisation de lentilles Lumix OIS). La GH5 ajoute un port HDMI de taille normale plutôt qu’un mini, tout comme une serrure HDMI. De plus, deux emplacements SD qui peuvent être utilisés en mode continu (avec échange à chaud) ou en mode sauvegarde (duplication). La vitesse et la précision de l’autofocus ont été augmentées, sans compter que la caméra peut enregistrer aussi bien en mode NTSC qu’en mode PAL sans limite de temps. L’appareil photo ajoute également le H.265 comme option d’enregistrement vidéo. La résolution de l’écran tactile LCD a été améliorée, et l’EVF est un OLED doté d’une résolution de 3,680K. Pour tous ceux qui, comme nous, chez Photo | Société, réalisons des documentaires à faible budget et autres capsules vidéo également à faible budget, le petit capteur de la GH5 est définitivement un atout, puisque la plus grande profondeur de champ réduit ainsi les risques de problèmes de focalisation que nous connaissons forcément tous !


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CANON REBEL T7i UNE NOUVELLE VENUE APPRÉCIÉE [Claude Forrest / Photographe]

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a nouvelle caméra Canon EOS Rebel T7i, bien que n’étant pas une révolution au sein de la gamme Rebel, reste tout de même un appareil photo qui saura séduire les aficionados de la gamme. La Canon T7i dispose désormais d’un viseur optique doté d’un système de 45 points All Cross-type AutoFocus afin de permettre une mise au point beaucoup plus précise que pour les modèles antérieurs de la gamme Rebel. En mode de visualisation directe, la caméra utilise le Dual Pixel CMOS AF afin de maximiser la vitesse de mise au point en mode AutoFocus, et ce, en moins de 0,03 seconde. Cette capacité technique permet ainsi au photographe de repérer son sujet, de se concentrer avec précision sur celui-ci, et de le capturer beaucoup plus rapidement qu’auparavant. La caméra intègre également les technologies Wi-Fi, NFC et Bluetooth afin de faciliter le transfert des photographies. En résumé, la Canon T7i est la toute première caméra de la gamme Rebel à être doté d’un système AF à 45 points intégré dans le viseur optique. Elle est également la première de la gamme à posséder un AutoFocus CMOS Dual Pixel avec détection de phase, tout comme la première à être dotée d’un processeur d’image DIGIC 7. En fait, lors de la conception de la nouvelle EOS Rebel T7i, Canon a tenu compte des commentaires des photographes d’entrée de gamme qui avaient exprimé leurs souhaits et leurs intérêts pour un modèle qui irait au-delà du simple mode DSLR. Conséquemment, les utilisateurs pourront maintenant voir à l’écran comment les modes de commutation et de de réglage peuvent modifier l’image qu’ils sont sur le point de capturer, guidant ainsi les photographes afin de leur permettre de réaliser de meilleurs clichés, comme par exemple, de mieux régler et gérer la profondeur de champ. Le Canon EOS Rebel T7i devrait être disponible à partir de mai 2017 pour un prix de détail estimé à 949,99 $ pour le boîtier seulement, de 1,149.99 $ avec la nouvelle lentille EF-S 18-55mm f / 4-5.6 IS STM, et de 1.399,99 $ avec l’EF-S 18 — lentille 135mm f / 3,5-5,6 IS STM.


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LA COMPOSITION PHOTOGRAPHIQUE PREMIÈRE PARTIE [Philippe Tremblay / Photographe et vidéaste] Qu’il s’agisse de photo ou de vidéo, une bonne composition est primordiale. En fait, il faut savoir ce qui entre en ligne de compte pour réussir à concentrer le regard sur ce qui est essentiel. Il existe plusieurs techniques de base pour réussir des images intéressantes et dynamiques, et celles-ci peuvent s’avérer fort utiles lorsqu’il s’agit de choisir la position de votre cadre. Par la suite, vous pourrez décider ce qui sert au mieux le propos de votre image. Tout d’abord, la règle la plus connue de tous les photographes, la règle des tiers. Cette règle consiste à diviser l’image en 9 parties et de faire converger les points d’intérêts de celle-ci sur les jonctions des lignes de la règle des tiers. Le but de cette règle sert essentiellement à diviser en parts égales le contenu de l’image afin de lui conférer une composition uniforme. Les lignes horizontales, dans un premier temps, désignent l’endroit où devrait se trouver la ligne d’horizon, tandis que les lignes verticales signalent où devrait se positionner le sujet.

Le looking room Bien qu’il existe une théorie par rapport au sens du placement du sujet dans le cadre, il ne faut pas trop s’en formaliser, mais il n’en reste pas moins qu’elle peut s’avérer fort utile. Par exemple, choisir de cadrer de façon à éliminer le looking room (espace entre le regard du sujet et le cadre) du sujet, lorsqu’il s’agit d’une personne, peux signaler soit l’oppression, l’inconnu, la peur, etc.


Le head room La technique du head room, dans la plupart des cas, consiste essentiellement à minimiser l’espace entre le haut de la tête du sujet et le cadre. Par contre, augmenter cet espace signale parfois une grande solitude ou de l’inquiétude, s’il s’agit du but recherché, renforçant ainsi son impact.

La symétrie Une autre technique similaire à la règle des tiers, la symétrie, consiste simplement à positionner le cadre afin que toutes les lignes contenues dans la scène soient au point d’équivalence. Cela peut donner un impact visuel fort quand elle est bien exécutée. En conclusion, expérimentez sous tous les angles possibles le cadre à votre disposition. Ne vous fiez pas toujours à la règle des tiers, bien qu’elle soit importante, et essayez d’autres types de cadrage. Parfois une bonne photo peut être à quelques millimètres d’une excellente photo. Il faut simplement entrainer son œil à repérer les meilleurs cadrages et la technique idées viendra finalement d’elle-même sans que vous ayez même besoin d’y penser. Bon cadrage !


ACTION

Prendre position. Analyser. Affirmer. Ne pas balayer sous le tapis ce qui travaille la société. Ne pas laisser à d’autres le soin de dire et montrer ce qu’il faut penser. Mettre en images ce qui constitue la société.


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UN MONDE DU TRAVAIL EN MUTATION [Daniel Mercure / Sociologue] Production Département de sociologie Université Laval

Distribution Jacques Létourneau Président de la CSN

Réalisation Pierre Fraser

Louise Chabot Présidente de la CSQ

Idée originale Daniel Mercure

Financement Fonds d’innovation pédagogique Faculté des Sciences sociales Université Laval

Diffuseur Département de sociologie Université Laval Année 2016 Durée 45 min

e monde du travail est actuellement en pleine mutation : nouvelles logiques de marché, mondialisation accrue, changements technologiques, nouvelles pratiques managériales, transformations des attitudes de la main d’œuvre à l’égard du travail. De tels changements se traduisent par une plus grande quête de flexibilité de la part des entreprises, par une intensification significative de l’activité de travail et plus de précarité, par de nouvelles formes d’organisation du travail et de qualification, ainsi que par des pratiques managériales novatrices en vue de mobiliser les travailleurs et travailleuses et d’accroître leur implication subjective au travail. Ce documentaire présente ces transformations et en examine les conséquences sur la relation au travail vécue par les travailleuses et les travailleurs en accordant une attention particulière au point de vue syndical. D’abord, les transformations structurelles de l’économie et des milieux de travail, soit la nature du travail et la manière de l’organiser, ainsi que la relation d’emploi; ensuite, les nouvelles pratiques managériales et de GRH, dont l’objectif principal est de plus en plus de mobiliser la subjectivité au travail; enfin, les changements culturels quant à la place et au sens que revêt le travail chez différentes catégories de la population active, c’est-à-dire leur rapport au travail. Pour chacun de ces thèmes, le président de la CSN et la présidente de la CSQ mettent en relief les situations concrètes vécues par les travailleuses et les travailleurs. Par la suite, le documentaire trace les lignes directrices des principales transformations vécues au travail depuis trois décennies. Daniel Mercure souligne que c’est au début des années 1980 qu’on assiste à un véritable basculement de notre manière de produire des biens et d’offrir des services. On sort alors, souligne-t-il, d’une période de désenchantement à l’égard du travail, de crise de productivité, d’internationalisation de la concurrence et d’essoufflement d’un modèle productif fondé la rigidité au profit de modèles souples dans un contexte de mondialisation de l’économie.

De plus, les états se lancent, sous le thatchérisme et le reaganisme, dans un vaste mouvement de libéralisation des marchés dont les présidents des deux centrales syndicales révèlent les effets délétères. Il appert, selon les présidents des deux centrales syndicales, que dans les milieux de travail les salariés pensent différemment la mobilisation des collectifs, et que leurs revendications sont de plus en plus qualitatives. Peut-on soutenir que nous assistons à l’émergence de nouvelles valeurs et de nouvelles attitudes à l’égard du travail aujourd’hui se demande Daniel Mercure ? Sur la base d’une recherche récente sur l’ethos du travail, sa réponse, c’est oui : pas seulement parce que la main-d’œuvre est plus féminisée et instruite, mais aussi parce qu’il y a de véritables changements culturels quant à la centralité et à la signification du travail dans nos sociétés. Le documentaire témoigne aussi de préoccupations majeures en ce qui concerne la situation sociale des travailleurs, laquelle est bien illustrée par les deux présidents de centrales syndicales, soit M. Létourneau et Mme Chabot, qui signalent respectivement qu’une telle réalité interpelle l’État et les syndicats et que ça devrait interpeller davantage les entreprises.


APPEL À CONTRIBUTION Pour les sections Focus, Scènes de rue, Objectif et Action, le Comité de rédaction accepte en tout temps des articles. Il suffit de se référer à ces sections dans ce numéro pour voir quelle forme doit être donnée à l’article. Il suffit d’expédier l’article et les photos à l’adresse sociocamera@gmail.com. Consultez également la page https://photo-societe.com/photo-societe/ pour plus d’informations.

SEPTEMBRE 2017 Thème : L’ordre marchand et ses représentations Société de consommation. S’agit-il d’un simple cliché ? Si oui, il en existe des représentations visuelles. Sinon, il en existe aussi des repères visuels, car dans l’un comme dans l’autre, la consommation occupe le moindre espace de nos vies. Qu’il s’agisse des immenses panneaux-réclame en bordure des grands axes urbains, de la station d’essence, de la borne de rechargement, du supermarché, de l’amphithéâtre, du stade de sport, de notre garde-robe, de nos vêtements griffés, de nos produits sanitaires et d’hygiène personnelle, de la télévision, de la radio, d’Internet, des médias sociaux, de l’école même, tout a un nom corporatif, tout a été acheté dans un commerce, tout a été payé, tout a été transporté à la maison. L’ordre marchand est tentaculaire, mais nous ne le voyons plus, tant il imprègne la vie au quotidien. Spécifications Article : entre 5 à 8 pages (format « A4 » ou « Letter »). Références en fin de texte (mode notes à la fin du document). Police et fonte : Garamond 11. Photos : résolution minimale à 300 dpi. Destinataire : sociocamera@gmail.com. Date limite : 30 juillet 2017.

JANVIER 2018 Thème : Mobilité et déplacements La ville se caractérise par une profusion de points nodaux urbains d’où rayonnent produits manufacturés, modes, idées, décisions financières, économiques et politiques. L’implantation des usines, les trajets domicile-lieu de travail, la localisation des écoles, des hôpitaux, des canalisations d’eau, des collecteurs, des conduites de gaz, des infrastructures de télécommunication, tous rendent compte d’une vie immergée dans un environnement urbain spatialement et spécialement réticulé autour de l’idée d’efficacité, d’énergie et de rendement. Le quadrillage en damier des villes, combinant la ligne droite et l’angle à 90° des rues et des carrefours, confère au paysage urbain une régularité et une linéarité supposé optimiser ainsi le déplacement. La mobilité d’aujourd’hui est à ce prix, et elle doit identifier et développer de nouvelles façons de faire pour atteindre au déplacement efficace et optimal en tout. Spécifications Article : entre 5 à 8 pages (format « A4 » ou « Letter »). Références en fin de texte (mode notes à la fin du document). Police et fonte : Garamond 11. Photos : résolution minimale à 300 dpi. Destinataire : sociocamera@gmail.com. Date limite : 30 novembre 2017.


APPEL À CONTRIBUTION Pour les sections Focus, Scènes de rue, Objectif et Action, le Comité de rédaction accepte en tout temps des articles. Il suffit de se référer à ces sections dans ce numéro pour voir quelle forme doit être donnée à l’article. Il suffit d’expédier l’article et les photos à l’adresse sociocamera@gmail.com. Consultez également la page https://photo-societe.com/photo-societe/ pour plus d’informations.

MARS 2018 Thème : La ville intelligente Une ville intelligente serait une ville qui utilise et qui insère les nouvelles technologies de l’information et des communications dans ses différents secteurs dans le but d’optimiser l’utilisation des infrastructures existantes. Que ce soit en matière de transport, de bâtiment, de gouvernance ou d’environnement, les nouvelles technologies proposent de contribuer à répondre aux défis urbains actuels. Entre mythe et réalité, il semble parfois y avoir plus de mythe que de réalité dans les discours proposés par les entreprises qui vendent des solutions technologiques. Qu’en est-il exactement et où tirer la ligne qui démarque ce qui est réellement faisable sur un horizon à plus ou moins long terme ? Spécifications Article : entre 5 à 8 pages (format « A4 » ou « Letter »). Références en fin de texte (mode notes à la fin du document). Police et fonte : Garamond 11. Photos : résolution minimale à 300 dpi. Destinataire : sociocamera@gmail.com. Date limite : 30 janvier 2018.

JUIN 2018 Thème : La ville en vacances À quoi ressemble la ville une fois l’été venu ? D’une part, il y a ceux qui disposent des revenus suffisants pour quitter la ville et sa chaleur. Ils iront soit à la campagne, soit à la plage, soit au camping. D’autres viendront à la ville pour assister à son effervescence festivalière, et c’est un euphémisme de dire que les festivals de toutes sortes ne manquent pas. D’autre part, il y a ceux qui ne peuvent quitter la ville parce que leurs revenus les en empêchent, ni même de participer aux festivités proposées par la ville. Par exemple, pour plusieurs étudiants, les vacances d’été signifient la plupart du temps un emploi d’été pour arriver à payer les frais de scolarité de la prochaine session. Ce numéro veut donc rendre compte, en images, de ces deux pôles de la ville en vacances. Spécifications Article : entre 5 à 8 pages (format « A4 » ou « Letter »). Références en fin de texte (mode notes à la fin du document). Police et fonte : Garamond 11. Photos : résolution minimale à 300 dpi. Destinataire : sociocamera@gmail.com. Date limite : 30 avril 2018.


PUBLICITÉ Bien que « Photo | Société » soit un magazine de type « révision par les pairs », il n’en reste pas moins qu’il ne bénéficie d’aucune subvention gouvernementale. Ce faisant, le financement de chaque édition passe forcément par la vente de publicités. Nous suggérons donc vivement aux annonceurs de vérifier dans quelle section du magazine il leur convient de placer leur publicité pour en optimiser la portée. Actuellement, le magazine rejoint en moyenne 4 500 lecteurs à chaque parution en mode électronique (visionnement ou téléchargement / gratuit). Il rejoint en moyenne 300 lecteurs en mode papier (payant).

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GRILLE TARIFAIRE 6 premières pages : 6 pages centrales : 6 pages finales :

750 $ / 600 € 750 $ / 600 € 750 $ / 600 €

Focus :

500 $ / 350 €

Scènes de rue :

600 $ / 450 €

Société :

500 $ / 350 €

Arrêt sur image :

600 $ / 450 €

Objectif :

600 $ / 450 €

Action :

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RECOMMANDATIONS Nous recommandons aux annonceurs de porter une attention toute particulière à la section choisie pour l’affichage de la publicité. Par exemple, pour les fabricants d’appareils photographiques ou pour les commerces de matériel photographique, les 6 pages du début, du centre ou de la fin, et les sections Scènes de rue, Arrêt sur image, Objectif, et Action sont toutes désignées. Autre exemple, les institutions d’enseignement qui désirent promouvoir leurs programmes, ou bien, les organismes gouvernementaux ou entreprises désireux de s’associer aux thèmes proposés à chaque numéro, auraient tout intérêt à choisir les sections Focus et Société, ou encore, les 6 pages du début, du centre ou de la fin.


L’ÉTÉ, IL FAUT EN PROFITER ET OUBLIER LES CONSEILS DES NUTRITIONNISTES !


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L'alimentation a ceci de particulier qu’elle mobilise inévitablement chez chacun de nous des réactions diverses. Pour certains, le seul fait...

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