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Les touristes en posture prise de photos / Š Vincent Fournier


Olivier Moisan-Dufour Arts visuels et médiatiques Université Laval

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SCÈNES DE RUE Selfie en mode touriste Trompe-l’œil et recadrage


Corps transformĂŠs, corps en spectacle, corps zombies


Septembre 2016 Photo | Société — vol. 1, n° 2 Éditions V/F (Paris, Québec) [© Photo de la couverture : Olivier Moisan-Dufour]

Ce numéro a ceci de particulier qu’il est le fruit d’une lente gestation qui a duré plus d’un an avant de connaître sa réalisation. La sortie, initialement prévue pour mai 2016, a été retardée jusqu’en septembre de la même année, non seulement pour colliger tous les textes reçus, mais surtout pour en refaire tout le design infographique. Notre souhait est que le lecteur puisse y trouver non seulement une information pertinente, mais que cette information soit aussi encadrée dans un format infographique agréable à l’œil qui incitera à la lecture. Scènes de rue ? Postures du corps ? Un défi à la taille du photographe. Quoi de plus engageant que de saisir en image le corps dans ses multiples manifestations, dans ses attitudes, ses déplacements, ses mouvements et ce qu’il représente socialement parlant. Le corps parle, exprime sa position sur le gradient social, traduit ses réactions face aux normes, valeurs et attitudes sociales que l’on attend de lui. Le corps du défavorisé n’est pas celui du nanti. Le corps au travail est différent dans ses attitudes et postures de celui qui est au repos. La chose semble tomber sous le sens, mais voir en images cette différence est particulièrement éclairant. Chaque corps se meut dans des endroits qui lui sont à la fois désignés et partagés par tous les autres corps. La posture du corps est aussi dictée par le milieu qu’il fréquente ; on n’assiste pas à un concert de musique classique comme on assiste à un concert de rock. Le corps est devenu un vaste chantier, le chantier de tous les possibles, le chantier de l’identité, le chantier de l’ultime identification à soi. Le corps est peut-être appelé à devenir toujours plus ce par quoi l’individu s’identifie et se représente. Le chantier du corps est amorcé et nul ne sait où et comment ce chantier redéfinira l’ensemble de la société. Par contre, une chose est certaine : le corps est irrémédiablement un objet visuel et de sociologie.

015 FOCUS 17 19 21 23 25

Repères visuels Réseaux visuels Parcours visuels Territoires visuels Lieux-mouvements

029 SCÈNES DE RUE 31 33 35 36 37 38 39

L’homme libre Selfie en mode touriste Trompe-l’œil L’homme neuronal Corps fatigués et élimés La jeune femme chic Regard d’enfant

041 SOCIÉTÉ 43 Le corps et ses images 55 Un corps hérité du XIXe siècle

061 ARRÊT SUR IMAGE 63 Nouvo St-Roch : confrontations 69 Québec et ses contrastes visuels 75 Où tu vas quand tu dors en marchant ?

079 OBJECTIF 81 Saisir l’allégorie 83 Maîtriser ses photos

087 ACTION Des corps, des postures et des attitudes multiples normalisées. Des lieux-mouvements où la vie sociale affiche le corps.

88 Précarité : du salariat au précariat 89 Un monde du travail en mutation


La moisson de canettes vides, corps dĂŠfavorisĂŠ


LE MOT DE LA COÉDITRICE ne image vaut mille mots. Voilà ce que Confucius disait, mais qu’entendaitil par-là ? Que pour chaque image regardée, mille mots n’ont pas à être écrits ? Ou encore, que l’image contient en elle-même une description plus riche encore que mille mots alignés les uns derrière les autres ? Quoi qu’il en soit, cette citation représente à elle seule les prémisses d’une réflexion bien intéressante à propos de la sociologie visuelle. Pour faire preuve d’autant de sagesse que Confucius, il faut avoir l’esprit éclairé ; quoi de mieux alors que de jouer à l’avocat du diable et d’assurer sa propre défense devant le jury (vous !) ? Certains diront que l’image peut mentir, argument auquel je me rallie, mais qui mérite d’être nuancé, puisque le discours peut lui aussi mentir et mener sur de fausses pistes. D’ailleurs, Normand Baillargeon nous l’a bien démontré dans son Petit cours d'autodéfense intellectuelle. Néanmoins, que l’on appuie sur le déclencheur d’un appareil photo ou que l’on pèse sur les touches d’un clavier pour composer des mots, le travail réalisé reste le même. Tout débute avec un auteur singulier ayant choisi d’aborder son objet selon une perspective personnelle et une approche particulière, et ce, dans le but d’atteindre un but précis. Pour le sociologue visuel, ces éléments préparatoires convergent vers un même objectif : celui d’ouvrir l’esprit du lecteur à une réalité sociale qui lui est en partie invisible. Parce qu’elle met en images le discours, la sociologie visuelle peut agir comme une paire de lunettes magiques qui met en relief ce que l’on n’est plus en mesure de voir en raison d’une accoutumance qui entraîne avec elle une certaine prise de conscience du monde tel qu’il est. De plus, même si elle est nouvelle en sociologie, cette approche tombe à point avec l’évolution des technologies visuelles et présente des avantages indéniables lorsque comparée à une démarche purement théorique. Elle permet, entre autres, de documenter l’observation faite sur le terrain et de bonifier l’analyse qui en sera faite par la suite, ou encore, d’utiliser certains éléments des images recueillies pour former un champ visuel particulier (comme le fait le poète avec les mots) pour créer non pas un collage visuel, mais plutôt une mosaïque d’éléments visuels démontrant un thème choisi. Je ne saurais dire si c’est l’image qui appuie le texte ou si ce sont les mots qui viennent ajouter de la valeur à la photographie, mais la réponse m’importe peu du moment où l’on reconnaît que par leur combinaison, le sociologue est en mesure de réaliser un travail de qualité égale à celle des sociologues classiques (approche quantitative). Derrière le travail photographique se cache donc un être doté d’un intellect façonné par le contact avec les mots. En ce sens, le sociologue visuel n’est pas qu’un photographe : il est avant tout un analyste du monde qui l’entoure. S’il est important pour l’adepte de la sociologie visuelle de ne pas mettre de côté les fondements de l’art photographique, il est tout aussi primordial pour ce dernier d’avoir l’esprit aiguisé et l’œil vif. Repérer. Juger. Faire un ou plusieurs clichés. Scruter chaque élément de l’image. Lier le cadre photographique au cadre théorique. Rédiger. Partager. Voilà ce à quoi est confronté le sociologue visuel. Dans les textes qui vous sont présentés dans ce numéro, vous retrouverez derrière chaque photo un travail de réflexion menant à une perspective à la fois visuelle (celle présentée par l’image) et intellectuelle (celle présentée par l’auteur de l’article). Si l’acteur social y occupe parfois tout l’espace visuel, il sera à d’autres moments relégué au second plan (et mis en relation avec son environnement) ou tout simplement absent du cliché (sans pour autant être absent du discours l’accompagnant). Les articles auront quant à eux pour but de présenter ce qui échappe à l’esprit lorsque l’on marche dans la rue. Si certains clichés vous semblent à première vue anodins, poursuivez votre lecture : vous découvrirez au fil des paragraphes un foisonnement de réalités sociales dont vous n’aviez peut-être pas conscience, mais qui façonnent l’environnement social dans lequel vous vous inscrivez. La sociologie visuelle a le pouvoir de faire grandir l’esprit de qui sait s’en servir à bon escient. Lydia Arsenault coéditrice


PHOTO | SOCIÉTÉ

DÉFAVORISATION Les quartiers centraux des villes qui sont en plein processus de revitalisation représentent des occasions uniques pour le photographe ou le sociologue. Tout autour des habitants du quartier les rues s’animent d’une nouvelle vie laissant ainsi en plan les plus défavorisés.

RÔLE SOCIAL Chaque personne revêt en quelque sorte la peau d’un personnage social. Elle entre dans le jeu de ce que la société attend d’elle, elle adopte les conduites et les attitudes prévues pour ce rôle.

SOCIÉTÉ En tant qu’objet d’étude, le corps est créé par le regard, la méthode et la technique utilisée pour délimiter des dimensions physiques, symboliques et imaginaires que les personnes n’identifient pas nécessairement de manière consciente lorsqu’ils parlent de leur corps. Et c’est pourquoi, une culture donnée produit le corps dans un ensemble de représentations, de modes de structuration propres à chaque société.

[Guy Rocher]

[Olivier Bernard / Sociologue / p. 40]

STIGMATISATION SOCIALE La stigmatisation est un processus dynamique de dévaluation qui discrédite significativement un individu aux yeux des autres. L’attribut discriminant (stigmate) peut être d’ordre corporel (handicaps physiques, couleur de la peau, aspect et anomalies du corps, etc.) ou tenir à la personnalité et/ou au passé de l’individu (troubles du caractère, séjour passé en hôpital psychiatrique, alcoolisme et autres conduites addictives, SDF, préférences sexuelles, etc.).

FONCTION SOCIALE Fonction que remplit une personne, c’est-à-dire sa contribution au fonctionnement de la collectivité. Plus exactement, l’ensemble des manières d’agir qui, dans une société donnée, sont censées caractériser la conduite d’une personne dans l’exercice d’une fonction particulière.

PHOTO-SOCIETE.COM Notre site Internet est non seulement régulièrement mis à jour, mais il conduira aussi le lecteur à apprendre comment traiter socialement l’image, à s’informer des dernières pratiques en matière de photographie et de sociologie du terrain, à utiliser l’image à la fois comme outil de monstration, de démonstration et d’explication. Le lecteur y trouvera également les différents épisodes (il s’en rajoute régulièrement) de la Web émission Point de vue, qui laisse la parole à ceux qui réfléchissent sur la société et à ceux qui agissent pour transformer la société. Dans un format variant entre 15 et 20 minutes, chaque émission aborde des thèmes qui interpellent les grands enjeux contemporains.

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[Bloc-notes de Jacques Fortin et Annick Fayard]

[Guy Rocher]


COLLABORATEURS GEORGES VIGNAUX Docteur d’État de l’Université Paris 7. Philosophe et logicien, son principal champ de recherche porte sur les phénomènes d’argumentation et de linguistique du discours, ainsi que sur la portée sociale et sémiotique du signe.

PIERRE FRASER Docteur en sociologie, enseignantchercheur à l’Université Laval et chargé de cours à l’Université de Moncton. Son principal champ de recherche porte sur l’utilisation de l’image, fixe ou animée, pour représenter les réalités sociales.

CONTRIBUTIONS OLIVIER MOISAN-DUFOUR Étudiant en Arts visuels et médiatiques à l’Université Laval. Ses recherches concernent la représentation de formes sculpturales en peinture et les phénomènes optiques de la couleur.

MARIANNE LÉPINE Étudiante en sciences humaines à l’Université Laval, elle considère que, littérature et photographie, c’est le passage du lisible qui fait voir au visible qui narre.

AUDREY VAILLANCOURT Étudiante en traduction à l’UQTR, sociologue dans l’âme, elle a pris sa retraite du biathlon après plus de 8 années passées avec l’équipe nationale canadienne.

OLIVIER BERNARD Docteur en sociologie, diplômé de l’Université Laval. Son principal champ de recherche porte sur la pluralité des facettes sociales des arts martiaux, un phénomène qui passe des réalités prosaïques à l’éventail des industries de la culture.

LYDIA ARSENAULT Étudiante à la maîtrise en sociologie à l’Université Laval, ses recherches actuelles portent sur la question du phénomène transgenre et de son acceptabilité sur le plan social. Elle utilise également l’image comme moyen de démonstration.

PHILIPPE TREMBLAY Photographe et vidéaste. Philippe concentre surtout l’essentiel de sa démarche dans la direction photographique ainsi que la postproduction.

CLAUDE FOREST Photographe spécialisé dans le traitement de l’image urbaine.

[ÉQUIPE ÉDITORIALE]


Parce qu’il faut bien nourrir les gens démunis dans un quartier revitalisé


Le corps est le lieu d’une fascinante entreprise de normalisation et de transformation, et c’est pourquoi il importe d’explorer l’inscription sociale du corps à travers l’image pour mieux en comprendre ses attitudes, ses comportements, ses gestes, ses postures et les interventions à déployer sur celui-ci pour le régulariser et le normaliser, le rendre conforme à certaines attentes, surtout l’amener à un certain idéal de corporéité élaboré au cours des XVe et XVIe siècles avec les concepts de contenance de soi et de gouvernance de soi issus de la Réforme protestante, qui autoriseront un ensemble de représentations et d’interventions à déployer sur le corps afin de lui conférer un certain aspect socialement attendu, à savoir, un corps de justes proportions et sans excès de graisse. De la Renaissance jusqu’au XXIe siècle, certains phénomènes ont contribué de différentes façons à proposer de nouvelles représentations sociales du corps. Quel est donc ce corps socialement acceptable ? Comment le corps socialement acceptable a-t-il été historiquement façonné ? Quelle dynamique sociale a présidé à l’élaboration du corps socialement acceptable d’aujourd’hui ? Afin de parvenir à répondre à ces questions, deux critères guideront les interventions de ce numéro : la représentation du corps que se donne notre époque et les techniques de régulation et de normalisation du corps que notre époque déploie. Partant de là, il s’agira de voir comment le projet social actuel, à travers différentes images, entend reconfigurer en profondeur le corps.

COMMENTAIRE DE LA RÉDACTION

Pierre Fraser Docteur en sociologie

Lydia Arsenault Étudiante à la maîtrise en sociologie

Le magazine Photo | Société fonctionne sur le mode « révision par les pairs », c’est-à-dire que chaque article est soumis à des relecteurs détenant une maîtrise ou un doctorat. La mission du magazine est de promouvoir l’utilisation de la photo et du documentaire pour représenter la réalité sociale dans toutes ses manifestations. Le magazine est publié sans l’aide d’aucune subvention gouvernementale de quelque nature qu’elle soit et fait appel à une publicité ciblée et à l’abonnement pour subvenir à ses besoins financiers.


Champagne pour tous ! / Š Pierre Fraser


Postures, marges : le corps comme signe et revendication [Georges Vignaux / Philosophe-logicien]

La posture est un processus actif, c’est l’élaboration et le maintien de la configuration des différents segments du corps dans l’espace, elle exprime la manière dont l’organisme affronte les stimulations du monde extérieur et se prépare à y réagir. [Wikipédia]

1. Au parcours des dictionnaires, on retrouve classiquement une première définition de « posture » : celle d’attitude, d’une position du corps, volontaire ou non, qui se remarque, soit par ce qu’elle a d’inhabituel, ou de peu naturel, soit par la volonté de l’exprimer avec insistance. Dans cette acception, « posture » est synonyme de : attitude, contenance, maintien, pose. Exemple : « Ils s’accroupirent, les coudes aux flancs, les fesses sur leurs talons, dans cette posture si habituelle aux mineurs (Zola, Germinal, 1885). Au figuré, le terme désigne l’attitude morale de quelqu’un. Par suite, une situation morale, politique, sociale, économique de quelqu’un. Synonyme : condition, état, position. 2. [Le sujet désigne quelqu’un ou une affaire, une entreprise] Être, se trouver, mettre qqn en bonne, en mauvaise, fâcheuse posture. Être, mettre quelqu’un dans une situation (morale ou sociale, économique...) favorable, fâcheuse. Synon. Être en (bonne, mauvaise) condition (pour). Cela me désole de vous voir comme ça ! Puisque je vous dis que vos affaires sont en excellente posture ! (Courteline, 1897). 3. (Être, se mettre) en posture de + inf. Dans une position favorable pour. Synonymes : à même* de, en condition* de, en état de, en mesure de.

Étymologie 1580 posteure «position, attitude du corps» ici, au fig. (Montaigne, Essais : Voulez vous un homme sain, le voulez vous reglé et en ferme et seure posteure? affublez le de tenebres, d’oisiveté et de pesanteur ; 1588 posture (Id., ibid., II, 1, p.335); 1623 «situation morale» être en bonne posture emprunté à l’italien : postura «position, attitude» (depuis le XIVe s., v. DEI), du lat. positura : «position, disposition», dér. de positus, part. passé de ponere «poser».

Ainsi, selon les dictionnaires : « posture » vient du latin positura, dérivé de positum, participe passé de ponere : placer, poser. La posture, nous dit le dictionnaire Larousse, est une attitude particulière du corps adaptée à une situation donnée ; et les vieilles éditions nous parlent d’une recherche qui rend commode une situation qui pourrait être compliquée. Il y a donc dans ce mot une recherche attentive de l’autre pour atteindre le positionnement qui facilitera le bon entendement. Les mots attitude et position qui sont donnés comme synonymes, traduisent non seulement nos intentions, mais aussi la ma-

Postural, -ale, -aux : adj.,dans la lang. sc. a) Relatif à la position du corps. L’incertitude posturale du timide, qui se crispe d’autant plus qu’il veut secouer sa timidité (Mounier,Traité caract.,1946, p.196). b) Psychol. Sensibilité posturale. Sensibilité qui renseigne sur les attitudes, les positions du corps. Rapports des réflexes de posture avec un type de tonus dit postural dont l’exagération caractérise l’hypertonie parkinsonienne.

nière dont notre personnalité va prolonger ces intentions de telle sorte qu’elles puissent être saisies par celui, celle, ou ceux auxquels nous nous adressons. Dans certains cas, nous composons des attitudes qui traduisent des sentiments donnés : c’est le fait du comédien. Dans la vie professionnelle souvent, nous prédisposons notre corps à nous mettre en état d’empathie envers l’autre. De même, chez tous ceux qui ont le souci de venir en aide à d’autres êtres (hommes, femmes, enfants). C’est ce qu’on peut appeler l’appétence, cette façon d’être envers les autres,

faite à la fois du désir de connaître et de découvrir, de la capacité à dépasser les préjugés et les stéréotypes. La compétence, sans l’appétence, n’est rien. Sur ces différents plans, les idées du Dr Abdo Kahi, sociologue et philosophe libanais, sont intéressantes. Elles obligent à l’utilisation active de nos sens dans l’approche de l’autre. Trois essais rendent compte de ces idées : cela commence par le regard, continue par la parole, et s’achève par le silence. [http://www.cemea.asso.fr/spip.php?article789]


La fête transforme le corps, l’habille autrement


FOCUS

Mettre la lentille au foyer. Saisir dans l’instant une situation. Se doter d’outils intellectuels pour comprendre ce qui est saisi. Considérer que tout acte photographique est avant tout focus sur un événement, sur une situation sociale contrastée et sur la vie.


Publicité, repère visuel, niveaux d’interprétation


017 / FOCUS

REPÈRES VISUELS Un repère visuel signale et permet non seulement de guider nos déplacements et d’orienter nos actions, mais aussi de normaliser nos comportements, nos conduites, nos jugements, nos attitudes, nos opinions, nos croyances. Cette normalisation, véhiculée par les repères visuels, consiste à différencier ce qu’il convient ou non de faire en fonction de leur désirabilité du point de vue du groupe qui génère la norme. [Georges Vignaux / Philosophe] [Pierre Fraser / Sociologue]

I

l existe 2 types de repères visuels, et bien qu’ils soient distincts l’un de l’autre, ils n’en partagent pas moins les mêmes fonctions et propriétés.

Les 2 types de repères visuels 

les repères visuels codifiés et normalisés qui signalent (signalisation publique, signalisation routière) ; les repères visuels non codifiés et non normalisés qui signalent (affiche, panneau-réclame, graffiti, état des lieux — à l’abandon, entretenu —, style architectural, etc.).

Les 4 fonctions d’un repère visuel  

 

signaler en vue de l’accomplissement d’actions (ou suggérant l’opportunité d’actions) ; permettre la localisation d’autres repères qui doivent déclencher une action (le repère est élément de réseau) ; confirmer qu’un individu est au bon endroit ; répondre à certaines attentes.

Les 4 propriétés d’un repère visuel    

la visibilité (physique, historique, morphologique) ; la pertinence pour l’action (la gare routière, le carrefour) ; la distinctivité (on ne peut le confondre avec un autre) ; la disponibilité (stabilité dans l’environnement).

À partir de ces types, de ces fonctions et de ces propriétés, il faut maintenant voir comment il est possible de les utiliser pour rendre compte de certaines réalités sociales à travers l’image. En ce sens, montrer un milieu de vie, c’est avant tout être en mesure de reconnaître les repères visuels qui le constituent.


La relation à la nourriture, une posture du corps en fonction de l’âge


019 / FOCUS

RÉSEAUX VISUELS Les réseaux visuels sont constitués des repères visuels propres à certains réseaux sociaux — culturel, religieux, politique, financier, commercial, judiciaire, éducatif — permettant leur identification et leur localisation dans le but de déclencher une action. [Georges Vignaux / Philosophe] [Pierre Fraser / Sociologue]

U

n réseau visuel est articulé autour de trois caractéristiques : le morphologique ; le fonctionnel ; le cognitif. → le morphologique avec ses rapports au territoire, les lieux où se concentre l’exclusion sociale, les dimensions physiques perceptibles, l’attitude des gens (à Paris : l’ouest riche versus l’est pauvre ; à Québec : la haute ville riche versus la basse ville défavorisée) ; → le fonctionnel, c’est-à-dire comment les réseaux travaillent le territoire et réciproquement, comment le territoire sollicite un ou des réseaux, voire un réseau hypothétique (à Paris, les Roms venus de Roumanie se terrent sous les bretelles d’autoroute du nord dans de vastes campements ignorés et se répandent dans la ville en réseau structuré pour le partage des contenus de poubelles ; à Québec, les défavorisés sillonnent surtout les rues du quartier St-Roch où plusieurs organismes communautaires qui leur sont dédiés y ont pignon sur rue) ; → le cognitif, c’est-à-dire les ancrages (repères) dans la ville, les systèmes de repérage pour le déplacement (parcours), schémas mentaux pour le parcours à pied, en voiture, etc., et qui constituent effectivement des réseaux d’appropriation locale ou globale de l’espace (territoire).

Il est nécessaire de repérer le morphologique, c’est-à-dire comprendre comment se répartit la stratification sociale dans un milieu donné. Une fois engagé dans ce processus, il faut voir comment cette répartition est globalement effectuée, c’est-à-dire les quartiers ou arrondissements. Du moment qu’un quartier ou arrondissement est identifié, il faut : s’informer sur sa structure économique et démographique (données statistiques) afin d’obtenir un premier portrait d’ensemble afin de dégager le rapport au territoire.

parcourir le quartier, armé de sa caméra, et le photographier afin de savoir où se concentre l’exclusion sociale.

identifier les dimensions physiques perceptibles et les photographier (architecture, circulation, types de commerces, services communautaires, trottoirs, pistes cyclables, éclairage, parcs urbains, mobilier urbain, graffitis) rendre compte des caractéristiques physiques d’un quartier.

repérer les personnes qui habitent le quartier et les photographier (postures du corps, attitudes, vêtements, lieux fréquentés).

En fait, il importe de savoir qu’un quartier ne livre pas de facto ce qui le caractérise. Il faut passer plusieurs heures dans un quartier, le photographier sous tous les angles possibles afin de bien le saisir. Par la suite, il faut classer et répertorier les photographies, tenter de trouver à travers celles-ci ce qui montre le plus adéquatement la morphologie du quartier.


Alimenter le corps, quĂŠmander sa pitance


PARCOURS VISUELS Un parcours visuel est essentiellement composés de repères visuels désignant un lieu — espace circonscrit —, où l’individu se déplace en suivant une direction plus ou moins déterminée dans le but d’accomplir une action. Les parcours visuels, en fonction du lieu où ces derniers s’inscrivent, forment aussi des parcours sociaux pour certaines classes sociales et déterminent d’autant des attitudes et des comportements. [Georges Vignaux / Philosophe] [Pierre Fraser / Sociologue]

D

ans un marché public, les affiches et les agencements de produits que les commerçants mettent en place tracent des parcours invitant à la consommation. Dans un supermarché, ces parcours visuels ont fait l’objet d’une analyse toute particulière afin de maximiser les ventes : à l’entrée, fruits, légumes, poissonnerie, boulangerie, charcuterie, boucherie ; au centre, les produits transformés ; aux deux tiers, les produits de nettoyage, d’hygiène personnelle, et la nourriture pour animaux ; à l’extrémité les surgelés ; au fond, les produits laitiers et les viandes emballées. Chaque allée d’un supermarché est identifiée par une affiche faisant la liste des produits qui s’y retrouvent. Chaque produit a lui-même fait l’objet d’une conception toute particulière pour attirer le consommateur. Tout, dans un supermarché, constitue des parcours visuels incitant à la consommation. Les parcours visuels sont aussi des parcours sociaux. Dans un supermarché à escompte, les produits sont disposés sur d’immenses étals similaires à ceux des entrepôts. Dans un supermarché standard, les produits sont disposés sur des présentoirs d’une hauteur maximale de 2 mètres. La localisation d’un supermarché, dans un quartier défavorisé, ou dans un quartier de la strate médiane de la classe moyenne, ou dans un quartier nanti, détermine une certaine portion de la gamme de produits qui sera offerte. Concrètement, la localisation d’un supermarché définit en partie certaines pratiques de commensalité en fonction de la classe sociale ciblée. Autre exemple, les graffitis, les bâtiments délabrés et le mobilier urbain abîmé agissent comme repères visuels qui tracent des parcours de la défavorisation. Et le graffiti est particulièrement éloquent en matière de repère visuel et de parcours visuel. Premièrement, si le graffiti est avant tout inscription ou dessin peint sur un mur, un monument ou des éléments du mobilier urbain, le tag, quant à lui, signale tout d’abord la présence d’un tagueur en vue de l’accomplissement d’actions (ou suggérant l’opportunité d’actions) par d’autres tagueurs. Deuxièmement, le tag localise, c’està-dire qu’il permet la localisation d’autres repères visuels de même nature qui doivent déclencher ou suggérer une action de la part des autres tagueurs (le repère est aussi élément de réseau). Troisièmement, le tag confirme aux autres tagueurs qu’ils sont au bon endroit et qu’ils sont en présence de l’œuvre de tel ou tel tagueur. Quatrièmement, le tag satisfait les attentes des autres tagueurs, car ils trouvent là des repères visuels qui tracent des parcours visuels. Autrement, l’attitude corporelle des gens et leurs vêtements sont autant de repères visuels qui tracent des parcours : une personne vêtue à la dernière mode n’a pas les mêmes parcours géographiques et sociaux qu’une personne aux vêtements élimés et défraîchis.


Le corps qui se déplace, le corps en équilibre / © Claude Forest


023 / FOCUS

TERRITOIRES VISUELS 1. Un territoire visuel est avant tout géographiquement délimité : en milieu urbain, il correspond généralement à un quartier ; en milieu rural il regroupe des aires aux propriétés et caractéristiques similaires. 2. Un territoire visuel est essentiellement composé de repères visuels socialement identifiables et décodables par ceux qui habitent ledit territoire, repères qui eux-mêmes tracent des parcours visuels, qui tracent également des parcours d’appartenance à une classe sociale ou à une sous-culture. 3. Le territoire visuel n’est pas seulement tributaire du géométrique. Interviennent aussi les postions du quartier dans l’espace urbain global, les passés historiques des quartiers, les résidus de ces passés, les images que s’en construisent les habitants et les étrangers. Tout cela se constitue sous forme de filtres superposés, inclusifs ou exclusifs. [Georges Vignaux / Philosophe] [Pierre Fraser / Sociologue]

I

l va sans dire que les repères visuels d’un quartier défavorisé et d’un quartier huppé ne sont pas du tout les mêmes. Conséquemment, les parcours que tracent ces repères visuels déterminent des comportements sociaux et des attitudes sociales différenciées. Par exemple, dans un quartier huppé, le bon entretien des bâtiments, le type d’aménagement paysager, le mobilier urbain ni dégradé ni graffité, le sentiment de sécurité qui y prévaut, le calme qui semble imprégné les lieux, les installations publiques de bonne qualité, sont tous des éléments, et il y en a bien d’autres, qui s’opposent tous à ceux d’un quartier défavorisé. Le quartier St-Roch de la ville de Québec, ancien quartier central, est, depuis quinze ans, en plein processus de revitalisation. Délimité au sud par le boulevard Charest, à l’est par le Boulevard des Capucins, à l’ouest par le Boulevard Langelier, et au nord par la rue Prince-Édouard. Le quartier est au carrefour de toutes les défavorisations et de toutes les revitalisations de la ville de Québec et se veut dans le même souffle un modèle de mixité sociale. Déambuler dans le quartier St-Roch, c’est vivre l’urbanité dans sa pleine dimension, être confronté au trafic incessant, traverser des intersections achalandées, rencontrer des SDF et des gens démunis, côtoyer des bobos et des hipsters fréquentant des restaurants et des commerces branchés, assister à l’éviction graduelle des démunis et à la transformation de vieux immeubles en lofts ou en condos hors de prix. C’est aussi fréquenter des commerces de proximité, être inclus dans une vie sociale organisée, soit autour de services d’entraide pour les démunis, soit autour d’endroits bon chic bon genre pour des gens relativement bien nantis. Peu importe le quartier, les repères visuels propres à un quartier donné peuvent aussi bien jalonner que générer des parcours. Leur fonction est donc autant socialement classificatoire que déterminante dans le choix d’un rôle social. C’est aussi à travers ces parcours visuels que les flux de déplacement traversent l’espace urbain pour relier entre eux des pôles d’échanges qui vont fonctionner comme « bassins attracteurs ».

Par exemple, dans le quartier St-Roch, pour les gens défavorisés, ces bassins attracteurs seront le Centre Ozanam de la Société de St-Vincent de Paul, les banques alimentaires, les tavernes, la maison l’Auberivière pour les SDF, la Maison Gilles Kègle pour ceux qui vivent dans une pauvreté quasi abjecte. Pour les nantis du quartier, ces bassins attracteurs seront tous ces cafés et bistros branchés qui, le midi ou le soir venu, font office de lieux de socialisation. En fait, la ville comme macroterritoire se fragmente ainsi en une multitude de microterritoires (quartiers) possédant leurs propres repères et parcours visuels. Ces derniers ressuscitent d’anciennes pratiques urbaines : celles de l’échange local, la survie de « villages » dans la ville. Tout cela suppose des parcours jalonnés de repères visuels qui renvoient à des pratiques sociales spécifiques et différenciées. Identifier les repères visuels propres à un quartier c’est aussi établir une carte des parcours propres à ce territoire en fonction des clientèles qui le traversent. Il serait particulièrement intéressant que des gens de différentes disciplines identifient ces repères et parcours dans certains quartiers défavorisés des grandes villes pour tenter de voir s’il existe une logique visuelle sousjacente commune à ceux-ci. Il est peut-être là le défi de la sociologie visuelle, à savoir montrer la logique visuelle commune ou inhérente à différents microterritoires.


Le corps du touriste en mode selfie et en mode photo / Š Olivier Moisan-Dufour


025 / FOCUS

LIEUX-MOUVEMENTS Définition Un lieu-mouvement est un espace au sens fort de la plénitude urbaine. Un lieumouvement se constitue comme lieu de connectivités concrètes et symboliques. Ces connectivités résident autant dans les pratiques de cet espace que dans les différents plans de lectures cognitives et symboliques que cet espace favorisera à travers ses repères, ses parcours et des réseaux. Cela prend forme d’ancrages concrets dans l’espace urbain : types de publics et d’habitants, stratégies d’adaptation et d’appropriation, interactions entre commerces, services et opportunités variées, flux de circulation. [Georges Vignaux / Philosophe] [Pierre Fraser / Sociologue]

G

eorges Vignaux suggère que chaque territoire, à travers ses parcours et ses réseaux, dispose d’un ou plusieurs lieux-mouvements. En ce sens, il est possible de dire que les citadins « écrivent » les espaces de la ville en termes de temporalités d’occupation, de perception et de déplacement au travers de ces espaces. L’accessibilité d’un espace est donc tributaire de la question de sa structure, de ses aménagements et de ses perceptions chez le citadin : c’est là que se fonde l’urbain, ses formes et ses problématiques. Par ailleurs, les « porosités » entre espaces urbains auront pour conséquence que toute fonction préalablement définie se verra progressivement « digérée » par une autre (du touristique au commercial par exemple). Ces espaces du mouvement de la ville sont constitutifs de la ville même, au sens qu’ils sont autant figures métonymiques de l’urbain et de ses transformations que « bassins attracteurs » (au sens topologique) concentrant des populations, les unes en transit, les autres attirées là par une polarisation particulière de l’espace urbain, sous forme de territoires clos ou de nœud d’échanges. Une analyse fine de ces lieux-mouvements doit fournir une connaissance des modalités selon lesquelles s’opèrent des logiques territoriales selon les rapports « interne/externe » (le lieu par rapport à ce qui l’irrigue et à ce qu’il renvoie en retour) et « ouvert/fermé » (jeux sur les frontières et délimitations). Il s’agit ici d’une double problématique, laquelle se cons titue « en miroir », à savoir cette interaction continue qui fait la ville, entre constitution de pôles et concentrations nouvelles mettant en question ces pôles mêmes (« qu’est-ce qui fait lien à l’intérieur et lien de l’intérieur à l’extérieur ? »). Comme si tout mouvement de l’urbain, et sur la durée, s’opérait par adhérence, c’est-à-dire par connectivités de proche en proche entre déplacements et activités, connectivités constitutives à chaque fois, de territoires déterminés. Ainsi, à partir de ces flux, et sur des durées tantôt longues tantôt brèves, la ville se constitue, se transforme.

Repérer les lieux-mouvements dans un territoire visuel, c’est aussi montrer comment les parcours visuels sont utilisés, comment ils dynamisent des interactions sociales, comment ils créent du lien social. Le Vieux-Québec est un lieu-mouvement, un bassin attracteur en quelque sorte, car il attire vers lui autant les citadins de la ville de Québec que les touristes. Dans le quartier St-Roch, le lieu-mouvement, pour les résidents du quartier, est sans contredit le parvis de l’église St-Roch et l’Ilot fleuri, tandis que pour les gens extérieurs à ce quartier, ce sont surtout les commerces haut de gamme. Toujours dans le quartier St-Roch, pour les gens travaillant dans les entreprises de haute technologie ou dans les bureaux de l’Université du Québec ou de l’Université Laval, l’Ilot fleuri est un lieu-mouvement incontournable le beau temps venu.


Corps d’enfant, contrôle en apprentissage, glissade incontrôlée


projet de recherche sociologique humainaugmente.com


On récolte ce que l’on donne…

mouvementraize.com


SCÈNES DE RUE

Montrer la rue, la découper, tant au sens figuré que réel, rendre compte de ce qui la constitue. En révéler les contrastes sociaux qui la travaillent et la traversent. La saisir dans la moindre de ses manifestations diversifiées et multiples.


Le corps en position selfie extrĂŞme dans la Fontaine de Tourny de QuĂŠbec


031 / SCÈNES DE RUE

[Marianne Lépine / Littéraire/ Photographe]

a rue St-Jean du Vieux-Québec est un carrefour où se rencontre une impressionnante diversité d’individus fréquentant le quartier pour toutes sortes de raisons. D’est en ouest, son panorama dépeint plusieurs strates sociales dans un environnement offrant un large éventail de commerces et de services. La portion Est, délimitée par la côte de la Fabrique, est nettement plus fréquentée grâce à ses attraits touristiques. En effet, on y retrouve des bâtiments plus imposants et des boutiques plus luxueuses s’adressant à un public aisé. Cette photographie a été prise le

mardi 31 mai 2016 en début d’après-midi, lors de l’une des premières chaudes journées ensoleillées, à l’intersection des rues StJean et Côte de la Fabrique. Plus précisément, la dame se tenait entre un magasin de souvenirs, une bijouterie et un pub irlandais. Les travailleurs et les touristes se côtoyaient dans un environnement propice à l’apéro. À notre avis, cette photographie constitue une situation sociale contrastée, puisque la femme brise toute norme sociale à l’heure de pointe dans un quartier touristique incontournable. Lors de mon passage, la dame descendait la côte de la Fabrique en direction de sa destination finale, l’intersection avec la rue St-Jean. En fait, cette dame tentait de partager sa vision du monde et du rôle des hommes en faisant la promotion de l’athéisme. La femme gagnait l’attention des passants non seulement par son attitude et son accoutrement, mais aussi par la sym-

Vieux-Québec siège du diocèse de Québec

bolique de son message. Elle criait haut et fort : « L’Homme libre, non au Divin ! » tout en levant fièrement son affiche. Lorsqu’elle a remarqué qu’elle piquait ma curiosité, elle est venue vers moi et a commencé à me réciter un texte qu’elle connaissait sur le bout des doigts avec un ton extrêmement théâtral et dans un vocabulaire très soutenu, à la manière d’une actrice. Sa performance dramatique rappelant un sermon évangélique claironnait l’absence de toute présence divine dans l’univers et la maîtrise absolue de l’homme sur son destin. Puisque son discours semblait infini, je l’ai finalement interrompue pour en savoir plus sur ses motivations. Elle est alors sortie complètement de son personnage et a pris une intonation « normale » pour me répondre. La dame se présente comme une poétesse de rue engagée à temps partiel écrivant sur divers sujets.

Religion catholique culte historiquement dominant

Année de la miséricorde réouverture de le porte sainte


[Croix, du latin crux, qui a le sens de poteau, gibet, potence]

Lors de notre conversation, un automobiliste a ouvert sa fenêtre pour injurier la vieille femme. Elle suscitait chez les passants des réactions dépréciatives ou d’indifférence. Sa présence peut être traduite à travers de multiples symboliques. Il est tout d’abord pertinent de cibler les repères visuels dont elle est ornée. Les couleurs de son costume et son affiche interpellent systématiquement l’œil. De l’Antiquité jusqu’au Moyen Âge, la couleur rouge a souvent servi pour représenter des armoiries, le noir correspondait au tissu souillé et le blanc était associé à la pureté. On voit donc que la femme vêtue de blanc a choisi le rouge pour représenter le crucifix et l’a rayé d’un signe d’interdiction noir. La tunique qu’elle porte rappelle le vêtement usuel des hommes de la Rome antique, mais il peut aussi être associé à la chasuble des prêtres. Ce vêtement sacerdotal, normalement embelli de précieux ornements, est ici marqué d’une symbolique opposée à sa fonction originelle. De plus, l’affiche qu’elle tient appelle au sérieux proposé, car l’écriture blanche et rouge sur fond noir créer un important contraste. Le titre « L’HOMME LIBRE » introduit l’idée maîtresse de son discours, selon lequel l’homme, seul être puissant dans l’univers, doit se libérer de toute aliénation religieuse, tous Dieux confondus. L’autre côté de l’affiche suit la même trame stylistique et porte l’inscription « DIVINS » complètement biffée par un « X ». On comprend donc que l’accoutrement de la dame est une antithèse en soi, puisque tous les repères visuels qu’il présente sont en totale opposition avec les vêtements sacerdotaux. Il est intéressant de remarquer que la dame semble adapter son message à l’environnement où elle le livre, c’est-à-dire qu’elle renie l’existence de toutes les religions, car elle nomme dans son discours les noms de plusieurs Dieux au même titre que celui de Jésus Christ. L’envers de son affiche indique le mot « DIVINS » au pluriel, ce qui insinue aussi que son message porte sur l’ensemble des cultes. Manifestant dans une ville aux croyances relativement homogènes, dont l’histoire est fondée sur une solide base catholique,

elle choisit quand même de véhiculer son message en utilisant des repères visuels associés au culte de la majorité. À partir de là, on peut analyser la fonction sociale de la femme sous différents angles, car sa façon de porter le message se réalise à la fois par son habillement et par le type de discours utilisé, celui de la poésie. En effet, le fait qu’elle présente son discours à travers une forme poétique complexifie d’autant l’analyse. Jacques Pelletier, professeur de littérature à l’Université du Québec à Montréal, disait que la poésie est « langage [social] spécialisé, travail d’exploration et de recherche à partir des mots communs de la tribu détournés de leur usage courant, destiné généralement à un public restreint et privilégié de « connaisseurs », [où] le texte poétique apparaît affecté le plus souvent d’une aura singulière, d’un coefficient d’ineffabilité qui lui permettrait d’échapper en quelque sorte aux déterminations sociales qui régissent la langue et par suite à l’analyse tant de sa genèse concrète, matérielle, que de son usage, son rôle dans le monde réel des hommes et de l’histoire1. » C’est pourquoi le seul constat net que l’on peut tirer par rapport à l’utilisation de la poésie par la dame serait que celle-ci maîtrise l’usage d’un vocabulaire soutenu et cultivé, ce qui lui confère une certaine crédibilité malgré l’extravagance de son allure. Que cette femme ait décidé de livrer son message dans la rue Côte de la Fabrique n’est pas anodin, car on y retrouve le siège de l’Archidiocèse de l’Église catholique de Québec. D’ailleurs, tout au sommet de cette côte, se trouve à la fois la basilique-cathédrale Notre-Dame-de-Québec et le Petit Séminaire, une institution vieille de plus de 350 ans fondée par Monseigneur de Laval. Classée monument historique depuis 1966, la basilique-cathédrale est aussi l’église de la plus vieille paroisse d’Amérique du Nord. Non seulement est-elle aménagée de façon à accueillir des milliers de touristes par années, mais elle est aussi un lieu privilégié du tourisme religieux avec sa porte sainte offerte par le Vatican. Symbole des passages de la vie, cette porte sainte attire particulièrement les touristes religieux en cette année 2016 décrétée Année de la miséricorde par le pape François. Placée au bas de la côte, la poétesse de rue n’a donc pas choisi son emplacement au hasard, car elle représente un net contraste social avec le parcours visuel qui l’environne. En effet, les monuments et les commerces de ce parcours visuel s’inscrivent dans un territoire visuel où la dame détonne manifestement, puisqu’elle brise la continuité du style touristique, historique et religieux du quartier. Finalement, par ses déclamations dans un style soutenu, par son habillement et par son attitude, elle est en porte à faux avec les repères visuels sociaux de cette portion du Vieux-Québec.

__________ Pelletier, J. (1993), « La fonction sociale de la poésie », Voix et Images, vol. 19, no°1, p. 188-197. 1


033 / SCÈNES DE RUE

[Olivier Moisan Dufour / Arts visuels et médiatiques]

SELFIE EN MODE TOURISTE

Terrasse Dufferin / Vieux-Québec / Mai 2016


Québec, chaque année, l’industrie du tourisme amène plusieurs groupes en provenance de différents pays. Les touristes asiatiques, bardés d’appareils photographiques de toutes sortes, se démarquent tout particulièrement. De ceux-ci, ceux qui se démarquent plus spécifiquement sont bien les touristes japonais. Non seulement les voit-on prendre de grandes quantités de photos, mais il est aussi intéressant de constater à quel point ils s’investissent dans leselfie. C’est donc ce phénomène que j’ai voulu montrer à travers cette séquence de photos prises le 16 mai 2016 dans les environs de la Terrasse Dufferin attenante au Château Frontenac situé dans le Vieux-Québec. Comme la photographie fait inévitablement partie d’un voyage, qu’elle le documente en quelque sorte, j’ai tenté de mettre en exergue les attitudes et les postures du corps du touriste dans sa quête de la « bonne » photo qui enrichira à souhait les souvenirs personnels et familiaux. Et ma position, à ce sujet, va comme suit : la photographie permet de documenter un voyage, et elle le fait sur le mode de la différenciation par rapport à la culture d’origine du touriste. Elle montre les différences culturelles, en précise le pittoresque ainsi que son côté singulier et spécial, souligne les différences architecturales, saisie la nature dans tout ce qu’elle a de dissemblable, de distinct, d’original et de particulier. Avec les appareils numériques, de plus en plus performants et de plus en plus accessibles, il faut se rendre à une évidence : le monde est actuellement de plus en plus visuellement documenté. Mais il l’est aussi avec soi en toile de fond. Si le touriste d’avant le téléphone intelligent ne se mettait pas lui-même en scène, voilà que ce dernier rend désormais possible le fait de s’incruster soi-même dans la trame visuelle d’une autre société. Tout ceci n’est pas anodin, car c’est aussi une nouvelle façon d’exister en montrant à son cercle d’amis, dans l’instantané, à travers des applications comme Instagram, Flickr,

Facebook et Twitter, que l’on fait aussi quelque chose de passionnant de sa vie. Partant de là, il devient possible d’accéder par procuration à la vie de certaines personnes à travers les images qu’elles ont publiées, nous donnant ainsi accès à leur niveau de popularité quantifié en mention « J’aime ». D’ailleurs, les deux photographies de la page précédente rendent bien compte de ce phénomène. Elles sont la démonstration éclatante du double selfie, c’est-à-dire photographier celle qui prend un selfie (touriste de gauche) tout en se voyant soi-même (touriste de droite) dans le téléphone intelligent de la touriste de gauche. C’est l’ultime selfie, l’ultime représentation de soi-même, se tenir par la main dans une position quelque peu inconfortable pour photographier celle qui prend un selfie afin d’avoir un effet de contre-plongée de soimême.


035 / SCÈNES DE RUE

[Pierre Fraser / Sociologue] [Olivier Moisan-Dufour / Arts visuels et médiatiques]

TROMPE-L’OEIL

ette photographie d’Olivier Moisan-Dufour est intéressante à plus d’un égard. Tout d’abord, elle met bien en évidence le phénomène de documentation d’un voyage dont Olivier traite dans l’article précédent, alors qu’un touriste photographie son groupe tout près de la cathédralebasilique Notre-Dame-de-Québec. Autrement, elle met aussi en lumière un autre phénomène : une touriste incluse dans une prise de photographie de touristes. Les gens qui seront sur la photo prise par le touriste ne verront jamais la touriste tout près du photographe. Par contre, Olivier a aussi saisi cette autre touriste, et c’est là où les choses prennent une autre dimension, car en recadrant l’image, c’est-à-dire en resserrant le cadrage autour du photographe, il est possible de proposer une toute nouvelle narration. Au lecteur de lire ce qu’il veut bien lire ! Cette nouvelle narration que propose ce type de recadrage remet en question toute la supposée question de l’objectivité en photographie. Certes, une photographie représente forcément ce qui a été saisi, et dans ce sens elle est une réalité factuelle et objective, c’est-à-dire qu’il y avait bel et bien un touriste qui prenait une photo et une touriste qui passait tout près de lui. Par contre, un cadrage ou un recadrage est forcément subjectif, parce qu’il ne donne pas accès à « toute » la réalité que nous donne la photo intégrale d’Olivier. « Penser une photo est déjà la chose la plus difficile qui soit, car on ignore tout de ce qui a présidé aux intentions et au geste du photographe: pourvu qu’elle soit bonne, une photo est toujours une idée. De plus, on sait qu’à l’ère numérique, une photo peut-être une manipulation à la portée du premier venu. On ne sait donc jamais si une photo est ce qu’elle dit a priori ou ce que la légende lui fait dire. Il existe des détournements célèbres par les légendes. Ce que l’on sait, c’est que dans notre monde où n’existe plus que ce qui est montré dans un média, une photo bien légendée fait plus qu’un long discours argumenté. » [Devecchio, A. (2015), Michel Onfray : « On criminalise la moindre interrogation sur les migrants », Le Figaro, 11 novembre.]


[Pierre Fraser / Sociologue]

L’HOMME NEURONAL

e titre de cette photographie fait référence au livre de Jean-Pierre Changeux, L’homme neuronal, qui se demandait dans quelle mesure la science du cerveau pouvait nous renseigner sur le fonctionnement de la pensée. En fait, le questionnement de Jean-Pierre Changeux a non seulement renouvelé en profondeur la problématique des relations entre l’âme et le cerveau, mais nous a surtout confronté au fonctionnement anormal du cerveau. Si ce livre de Changeux sur les neurosciences a ressuscité cette très vieille question philosophique sur la position de l’âme et du corps, lorsque j’ai vu cet homme, assis tout juste à côté de la taverne dont il venait de sortir, je l’ai appelé L’homme neuronal. En fait, lorsque les autorités médicales, au Québec, dans les années 1990, ont procédé à la désinstitutionalisation de centaines de personnes souffrant de troubles mentaux en les sortant des établissements psychiatriques, toutes ces personnes sont devenues l’éloquente démonstration qu’il nous reste encore beaucoup à apprendre sur le fonctionnement du cerveau et de la pensée qu’il sécrète. Mais au-delà des neurosciences, cet homme nous apprend beaucoup sur notre façon de gérer la maladie mentale, sur notre façon de revitaliser

les quartiers, et sur notre façon de côtoyer la mixité sociale. En ce sens, le quartier St-Roch de Québec et sa contrepartie Nouvo StRoch est sans contredit et inévitablement un micro laboratoire d’expérimentations sociales.

Par toute l’objectivité dont la photo est porteuse — enregistrement tangible d’un événement qui s’est produit à un moment ou l’autre dans un contexte social donné —, par toute la subjectivité qui imprègne aussi la photo — invariable reflet du point d’attention de celui qui a tenu la caméra et de ce qu’il voulait saisir et montrer —, l’image constitue inévitablement un ensemble de processus subjectifs complexes encapsulés temporellement dans une forme incroyablement objective, de là tout l’intérêt de l’analyse sociologique à travers un corpus visuel.


037 / SCÈNES DE RUE

[Pierre Fraser / Sociologue]

LES CORPS FATIGUÉS ET ÉLIMÉS

[des corps en contraste, des corps stigmatisés]

es attitudes corporelles construites à partir de corps fatigués, de vêtements usés et élimés, la démarche lente et les itinéraires discrets, en contraste avec l’environnement global mobile, traduisent une certaine inertie, un certain abandon au sort. À l’inverse, les corps jeunes et énergiques, vêtus à la dernière mode et à la démarche affirmée sont en contraste, dans les sociétés occidentales, avec une large part de la population vieillissante. Tous ces types de silhouettes construisent l’insolite en contexte. Concrètement, la géométrie sociale se construit toujours à partir de contrastes, de là la nécessité de tout un travail de typification des attitudes corporelles qui reste encore à faire. Cette photo traduit deux phénomènes : (i) la façon de se vêtir de certaines personnes démunies et la posture corporelle, parfois prostrée, des gens défavorisés (certes, tous les gens défavorisés n’ont pas une posture corporelle prostrée ni ne porte tous des vêtements défraîchis) ; (ii) la façon dont les attitudes corporelles des uns et des autres entrent en contraste, tracent des parcours à la fois visuels et sociaux, délimitent un territoire visuel et social où se vit la mixité entre gens nantis et démunis.

L’instant décisif, un concept longtemps attribué par les experts à la photographie d’Henri Cartier-Bresson, est définitivement réducteur à plus d’un égard. Certains lui préfèrent le concept de tir photographique, qui veut prendre le contexte en compte. Ma vision de la chose est différente, à savoir que je considère que l’instant décisif et le tir photographique sont deux moments dans l’accomplissement de l’acte photographique. Je m’explique. Partant de l’idée que dans le champ de la sociologie visuelle, la photographie veut rendre compte de la réalité sociale à travers l’image fixe, il faut tout d’abord être au bon endroit au bon moment afin d’y parvenir pour repérer une situation sociale contrastée. Il s’agit là d’une condition sine qua non, mais comme il est fondamentalement impossible de remplir cette condition, tout est alors question de sérendipité.


[Pierre Fraser / Sociologue]

LA JEUNE FEMME CHIC

ne scène de rue est aussi une situation socialement contrastée, c’est-à-dire une situation où la stratification sociale se manifeste sous une forme ou une autre. Alors que j’étais du côté sud de la rue St-Jean à Québec (quartier central jouxtant le Vieux-Québec), je me tenais sur le trottoir opposé, à l’ombre. Pourquoi cette position ? Parce que la majorité des gens, en ce dimanche 27 mars 2016, cherchaient avant tout à profiter du véritable premier soleil du printemps après un long hiver. En sociologie visuelle, pour saisir une réalité sociale contrastée, il est toujours pertinent de se positionner là où les gens circulent et déambulent le moins. Par la suite, il suffit de laisser au temps faire son œuvre et d’être patient. Si vous examinez attentivement la photo, vous verrez que, en arrière-plan, il y a un homme adossé à un mur. Cet homme, je l’ai croisé à quelques reprises dans une banque alimentaire et dans des services de soutien aux personnes démunies. Remarquez aussi le contraste de ses vêtements par rapport à ceux de la jeune femme qui passe tout juste devant lui. Pour rappel, je tiens à souligner que l’allure même d’un vêtement signale l’appartenance à un groupe social ou à une classe sociale donnée. Et c’est là où se manifeste la situation sociale contrastée, c’est-à-dire dans le croisement entre la jeune femme chic et l’homSituation sociale contrastée Situation où la stratification sociale se manifeste visuellement sous une forme ou une autre.

me démuni. Et là où les choses deviennent intéressantes, c’est que si on s’y mettait et qu’on analysait les vêtements que porte la jeune femme, ainsi que le type de valise qu’elle tire, la posture de son corps et la position de sa tête, ceux-ci pourraient nous en dire beaucoup sur sa position personnelle sur le gradient social ; il y a ici toute une sociologie de la mode à convoquer.

Instant décisif Moment où le photographe, totalement à l’affût de son environnement, repère mentalement, en une fraction de seconde, le potentiel d’une situation sociale contrastée.

Tir photographique Moment où le photographe, après avoir été dans un état d’instant décisif, réagit rapidement à la situation sociale contrastée et procède rapidement à une succession de prises de vues.


039 / SOCIÉTÉ

[Pierre Fraser / Sociologue]

REGARD D’ENFANT

[l’élément immobile de la foule en mouvement]

« L’étude de la pratique photographique et de la signification de l’image photographique est une occasion privilégiée de mettre en œuvre une méthode originale tendant à saisir dans une compréhension totale les régularités objectives des conduites et l’expérience vécue de ces conduites1. »

L’image est objective. Ce qui est vu, c’est ce que la caméra capture, et toutes choses étant égales par elles-mêmes, il s’agit bien d’un enregistrement tangible d’un événement qui s’est produit à un moment ou l’autre dans un contexte social donné.

hotographier dans un lieu touristique afin de trouver ce qui marque socialement celui-ci n’est pas chose facile. Tout d’abord il y a un nombre incroyable d’individus constamment en mouvement. À force de fréquenter ce genre d’endroit, et plus spécifiquement le Vieux-Québec, j’ai fini par comprendre qu’il fallait s’attarder aux individus qui ne sont pas en mouvement, car ils se démarquent de la foule environnante. Par contre, tous les sujets immobiles, sur le plan social, ne marquent pas forcément le lieu et le moment, et là est tout le problème. Comment repérer ce qui marque socialement l’endroit ? En fait, il faut s’en remettre à la troisième propriété d’un repère visuel, à savoir, la distinctivité, c’est-à-dire qu’il est impossible de le confondre avec un autre. Cette photo a été prise le 30 septembre 2014 dans le quartier Petit Champlain du VieuxQuébec. Lorsque j’ai repéré le jeune garçon assis sur une chaise, détaché du groupe de parents qui écoutaient attentivement le guide en arrière-plan, j’ai immédiatement compris que ce dernier était distinctif au point de ne pas le confondre avec toutes les autres personnes affairées à faire du tourisme.

L’image est irréductiblement subjective, car elle reflète invariablement le point d’attention de celui qui tient la caméra et de ce qu’il voulait saisir et montrer. [1] Bourdieu, P. (1965), Un art moyen, Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris : Éditions de Minuit, p. 11.


Tant qu’à être en mode selfie pour faire du tourisme… / © Danielle Ruelland


SOCIÉTÉ

Une société en images. Une lecture sociale de ce qui la constitue. Des analyses qui confrontent. Un regard objectif sur le phénomène social et ses normes, ses valeurs et ses attitudes.


La fête permet de transgresser les normes de l’apparence du corps


043 / SOCIÉTÉ

LE CORPS ET SES IMAGES : UN REFLET DE NOS VALEURS SOCIALES [Olivier Bernard / Sociologue]

hacun d’entre nous avons l’occasion d’apercevoir quotidiennement notre reflet dans une glace, un miroir ou les vitrines de grands édifices. Cet état de fait n’est pas nouveau. Il y a longtemps que les individus de nos sociétés sont habitués à voir leur double, un peu partout, sans pour autant en être étonnés. Toutefois, cette habituation à l’omniprésence du reflet de notre image n’a rien de triviale. Elle est intégrée à nos mœurs, jonchée d’une histoire qui a forgé notre rapport socialisé à la présence de cet autre moi. Cette socialisation à notre propre image a de grandes répercussions sur nos comportements de tous les jours, et cela, pour la vie durant. Dès lors, il est intéressant de s’attarder aux mécanismes sociologiques qui sous-tendent l’existence de vecteurs de forces qui nous travaillent et nous façonnent sans cesse. De fait, les jugements que nous portons sur notre apparence, la plupart du temps très sévères, sont tributaires d’une construction qui va au-delà des perceptions et des réflexions conscientes que nous avons face à nous-mêmes. Nous parlons ici de la dimension sociale des représentations et de l’imaginaire qui œuvrent dans l’ombre de la conscience de chacun et qui migrent doucement dans les collectivités de génération en génération. Ultimement, il faut se poser une question fondamentale : comment notre connaissance sur le corps se construit-elle aujourd’hui ?

L’image du corps : un produit et des industries Entrons directement dans l’ère de nos sociétés contemporaine avec un postulat d’appoint : la personne est réduite à ce qu’elle produit comme image d’elle-même. Bien entendu, l’entité humaine n’est pas qu’une image, mais celle-ci est maintenant considérée comme une donnée essentielle du jugement d’autrui, due en grande partie à la rapidité de nos interactions sociales dans la gestion des nombreux liens à entretenir face à une multitude de réseaux sociaux et au développement des technologies de l’information1. Dans ses interactions, l’individu est donc souvent réduit à l’image d’un corps, en l’occurrence le sien, faute de temps. L’image de soi devient le raccourci par lequel l’individu existe et se reconstruit aux yeux des autres.

À gauche, une étudiante. Au centre, un couple favorisé portant des vêtements griffés, accompagné de leur chien. À droite, un habitant défavorisé du quartier St-Roch de Québec. Autant de mises en valeur différentes du corps, autant de représentation de la stratification sociale à l’intersection d’une rue extrêmement achalandée.


Par exemple, Poirier parle des surfeurs comme des personnes vivant encore un rapport privilégié avec les éléments de la nature. Cependant, ils sont campés dans la modernité par un travail qui les lie à toute une industrie qui leur est consacrée. « Les surfeurs existent à la frontière de deux mondes paradoxaux : cherchant à être vraiment, ils ne vivent pourtant très souvent que de leur image, recevant de la reconnaissance pour ce qui est apparent2. » Le cas des surfeurs n’est pas isolé. Il en va de même pour tous les individus qui endossent un costume ou une apparence pouvant être associé de près ou de loin à une représentation. Être brièvement en présence d’un vendeur automobile, d’un député, d’un sans-abri ou d’un professeur d’arts martiaux, évoque à chacun de nous des représentations qui servent de

raccourcis pour adapter notre comporte ment face à ces personnes3. Même si une personne est réduite au cliché associé à son rôle, cela permet de pouvoir interagir rapidement avec elle. Notre propre regard sur la société, soit l’ensemble des représentations et des imaginaires dominants sur le corps, filtre la perception que nous avons des autres, mais aussi sur nousmêmes. À ce titre, Andrieux soutient que « la connaissance du corps ne peut pas être écartée d’une pratique sociale, de la pratique de justification et de reformulation de nos affirmations4. » Les nombreux discours tenus sur le corps font partie des récits médiatisés par le langage et les pratiques sociales. Ils sont le produit d’une industrialisation symbolique de l’image des corps et de toute une organisation mercantile, voire une économie, qui s’est développée autour du sens

que véhiculent ces images. Dans ce contexte, de nombreux promoteurs tentent de combler des besoins à la mode (revues, vêtements, maquillages, équipements de sports, chirurgies plastiques, voiture, etc.) dont l’enjeu est de convaincre que leurs produits rendront les consommateurs plus authentiques que ceux de leurs concurrents. Parfois, les vertus publicisées de ces produits n’ont pas nécessairement de lien évident avec l’utilité des objets que les individus sollicitent. S’approprier un camion aux dimensions impressionnantes n’aide pas son propriétaire à devenir plus viril, à moins qu’il ne croie à cette filiation sémantique. En clair, certains ajustent l’image de leur produit pour une mode qui a pour objectif de rehausser l’image de performance du corps. Dans les industries de l’image, le constat est depuis longtemps évident : il est lucratif de vendre du rêve5. Et cette stratégie est efficace, puisqu’elle est soutenue par les valeurs et les croyances des individus qui composent les sociétés.

Une personne seule ne choisit pas d’être attirée par certaines images de son propre chef, mais bien parce que ses amis, sa famille, ses collègues ou encore ses coéquipiers de sport ou collègues de travail échangent des informations à propos de ces mêmes images et des biens de consommation qui en sont porteurs. Participant à ces industries de l’image, l’univers du sport est aussi le reflet de ce que les valeurs contemporaines imposent au corps. Les gens modèlent leur corps pour recevoir une confirmation ou une approbation d’autrui qui assurerait d’être moralement acceptable, voire une incarnation de ce qui est considéré comme bien par la majorité.

Par « bien », nous entendons le désir de plaire conditionné en partie par les codes culturels intégrés par chacun d’entre nous. Ce qui est bien, bon, acceptable, moral et valorisé, se confond dans un grand tout ambigu que le discours contemporain scelle sous le terme de « choix ». Les gens accordent ainsi davantage d’importance à l’attachement aux images qu’ils ont appris

à apprécier. Le lien est affectif. Les gens reproduisent des schèmes d’affects hérités socialement qu’ils s’approprient par la suite. Il s’agit plus d’une reproduction et moins de ce que les gens pensent être un choix rationnel devant l’offre des images6.


ans une confusion généralisée, « la porte est laissée grande ouverte à tout ce qui peut sembler vaincre nos incertitudes, notre besoin d’être rassuré, notre fragilité. Et tout ceci nous pousse allègrement vers l’obscur et l’irrationnel qui nous paraissent alors relever d’un bon sens certain7 ». Dès lors, il nous est possible de comprendre nos interactions dans des sociétés dites de l’image. Le corps et ses sens ayant atteint l’apogée de ses satisfactions et de ses jouissances par procuration virtuelle. L’individu devient unidimensionnel (Marcuse, 1968) à travers l’universalité du spectacle et est essentiellement réduit à un regard qui relègue ses autres sens à une quasiobsolescence. Dans ce genre de société, les images produites et construites sur le monde deviennent le monde. Alors, dans une certaine mesure, les images des corps influencent le modelage des corps des individus. Comme nous venons de le dire, ce modelage est désiré parce qu’il représente souvent un modèle adulé dont plusieurs sont en pâmoison devant ce qui, pour eux, représente la perfection. Ne pensons qu’à la convergence de l’image du corps dans les médias. En réalité, une pluralité d’images s’agglutine autour d’une référence unique, celle d’un corps dont les critères de performance sont ceux du mythe du héros contemporain. Ce mythe montre une personne jeune, dynamique, enthousiaste, dont le corps est le reflet des valeurs de réussites économiques et des grandes aspirations de nos sociétés libérales. Thomas le décrit en ses termes pour montrer comment le mythe de ce héros est désormais projeté en avant, dans une extrapolation fantasmée de lui-même :

« L’idéal que poursuit l’homme depuis toujours est de reculer indéfiniment les frontières de la mort, de vivre le plus longtemps possible, en ajoutant non seulement des années à la vie, mais encore de la vie aux années : le héros n’est pas le vieillard cacochyme ou impotent, mais l’adulte perpétuellement jeune8. » De ces discours sur le corps il est possible de voir la construction rationnelle qui se cache à l’intérieur. Une construction qui peut se comprendre comme l’idéal d’un programme sur mesure, de l’attitude à adopter face à son corps. Le discours sur le corps devient, pour ainsi dire unanime, du moment où il est porté par la majorité comme moyen de réalisation de soi et d’accédé à la reconnaissance d’autrui. Une reconnaissance qui

ne s’acquiert qu’au moment où l’individu croit, consciemment ou inconsciemment, que c’est ce que les autres attendent de lui. « En analysant comment est construite la rationalité sur l’expérience corporelle, on cherche […] à comprendre la façon de construire des récits sur le corps, comme un projet social de coopération réciproque9. »


Ces discours sur le corps teintent plus que nos pratiques sociales quotidiennes. Ils ont pénétré nos institutions et nos stratégies de gestions collectives. Demeurer performant, dans nos sociétés, se traduit concrètement par l’exclusion des personnes devenues inutiles. Les personnes considérées improductives, qui ne sont plus de bons soldats du capital, n’ont plus leur place en société. Les personnes âgées ne sont-elles pas mises au rencard dans des lieux isolés ? Les déficients mentaux, les handicapés, les inadaptés sociaux et les soldats victimes de traumatisme ne sont-ils pas à la solde de programmes qui les maintiennent dans des conditions où leur rôle principal est de gêner le moins possible les rouages du marché ? Ces personnes sont en partie victimes de la rupture qu’ils montrent avec l’apparence de l’individu performant. Bien entendu, il y a des exceptions — des personnes en fauteuil roulante peuvent afficher une image de « gagnant » —, mais ce n’est pas le cas pour la majorité d’entre eux. Dans l’ensemble, chacun s’affaire à présenter une image de soi performante en endossant l’attitude et l’apparence de ce qui est considéré comme jeune et dynamique. Afin de retarder le moment où chacun de nous deviendra inévitablement moins productif, nos sociétés travaillent à développer des technologies qui peuvent garder les individus dans la course à la performance de plus en plus longtemps. En ce sens, nos sociétés ont développé des moyens pour transcender le corps : « C’est-à-dire que sa condition mortelle peut être contournée, que la maladie et le vieillissement ne seraient pas inéluctables10. » Il existe par exemple des techniques en tout genre pour la transformation de l’apparence, parce que l’important c’est d’avoir une apparence jeune. Ironiquement, quelqu’un a le droit d’être bien dans sa peau, pour autant que cette personne s’affaire à se garder en forme, à perdre du poids, à s’habiller à la dernière mode et à chercher indubitablement l’approbation des autres à propos de sa manière d’être ! Pour la majorité gens, et davantage pour ceux qui vivent de performance physique, la condition et l’apparence du corps sont particulièrement préoccupantes. Le défi contemporain conforte le mythe de la jouvence qui est essentiellement un défi physique, celui de ressembler corporellement à quelqu’un de jeune11. La jeunesse éternelle est un mythe, mais tout mythe se veut motivateur et oriente les comportements lorsqu’il est porté par la majorité en tant que modèle. En conséquence, les gens comprennent et vive le mythe de la jouvence comme une tentative d’« être comme ». Ce mythe se constitue socialement comme un idéal possible du moi individuel. Il est encouragé durant les expériences narcissiques de l’enfance, fortement liées au sentiment de toute-puissance. En extrapolant, on peut penser que le corps

« spectatoriel »12, autant pour les individus-spectateurs de la société de l’image que pour les acteurs-prestidigitateurs, se trouve être pris entre un narcissisme et une mélancolie du désir d’être — cette acception du narcissisme se retrouve chez Freud et Lacan 13. Il s’agit d’un amour de soi projeté sur des objets extérieurs. À la suite de frustrations ou de difficultés, les pulsions se détachent des objets et il y a un retour sur soi de l’amour porté aux objets. Ce retour peut se formuler de la manière suivante : « Puisque je ne peux pas posséder, je vais être comme…14 ». Associé habituellement à l’enfance, ce narcissisme secondaire se poursuit le reste de la vie adulte et joue un rôle fondamental dans le désir d’individus qui souhaitent se projeter sur un alter ego, notamment l’incarnation d’un modèle jeune.

Cette recherche de jouvence prend toutefois plus radicalement les formes d’un combat contre la dégénérescence. La réalisation de ce mythe se trouve dans l’accomplissement des prouesses exécutées habituellement par les plus jeunes et quand même réussi et maîtrisé malgré l’avancement en âge.

Bref, l’idéal de la jouvence est de se sentir suffisamment jeune pour continuer une activité. De plus, ce sentiment est renforcé par une comparaison avec les personnes qui n’ont pas cette capacité ou, pourrait-on dire, cette chance. Notons que « le vieillissement n’est jamais seulement et uniquement un processus physiologique, il est aussi un construit collectif, et in fine un sentiment plus ou moins individuel15. »

Les limites du corps ne sont donc pas écrites dans notre biologie, mais plutôt dictées par les traits culturels de la société et des groupes auxquels l’individu appartient. Le comportement des individus est donc en grande partie régulé par l’image du corps performant, une image véhiculée par des industries grâce à la structure du mythe du héros : une personne qui se transforme pour atteindre


la plus haute sphère de valeur morale portée par sa société, en l’occurrence celle de la performance. Pour Fraser, il s’agit de « remodeler l’homme, de procéder à de l’ingénierie humaine pour obtenir de chacun des comportements toujours de plus en plus normés16. » Notons que ce modèle du héros est également tributaire

d’un imaginaire du corps qui est majoritairement masculin. « L’épistémologie féministe a contribué fortement à révéler les caractères phallocentrés et androcentrifuges de l’histoire du corps écrite par des hommes pour une version masculine 17. »

Les images du corps encouragent l’intégration de la norme de l’excellence Dans cette société de l’image, l’individu a besoin d’affirmer sa différence ou la spécificité de son mode d’être. S’appuyant souvent sur l’excentricité, la distinction devient un phare identitaire pour s’assurer d’être dans la norme. Parce qu’être différent signifie que l’on adhère à la valeur commune : devenir la personne d’exception qui incarne le modèle de performance. Le corps devient ainsi l’étalon d’un projet de vie. Instaurer une nouvelle manière d’être, de faire et de la rendre populaire permet de renverser la considération triviale d’activités plus marginale à une époque donnée. Par exemple, les chorégraphies artistiques et sans contact ont longtemps été considérées sans valeur et rabrouées par les communautés de praticiens d’arts martiaux. Cependant, sa grande popularité émergente dans une société de l’image en a fait une pratique très appréciée et désirée par les nouvelles générations. « Les réelles prouesses acrobatiques contreviennent à l’absence de combat dans ce karaté d’un nouveau genre qui, depuis, s’est largement développé, et a gagné au moins partiellement ses lettres de noblesses 18. Il s’agit en fait d’une quête de prestige qui trouve son salut dans le regard des autres. Tout un chacun participe à cette logique mutuelle que Goffman19 explique bien que dans La mise en scène de la vie quotidienne. Les industries de l’image encouragent donc la professionnalisation de l’exceptionnel. Pour Héas, « l’excellence corporelle désigne, ici, cet engagement dans une démarche professionnelle de valorisation d’une virtuosité à même le corps20 ». Être reconnu en tant que référence unique, voilà la valeur suprême. Le comportement et le corps des individus sont maintenant le reflet d’une société qui valorise la performance plus que tout. Toujours dans le créneau des praticiens d’arts martiaux, Gaurin21 explique la difficulté de changer les gens pour leur inculquer d’autres types de valeurs. Les jeunes générations de praticiens aspirent davantage à façonner leur image qu’à travailler leur docilité à la manière des vieilles traditions. « Le travail sur les mots de la pratique et de l’enseignement est difficile. C’est sans doute le plus difficile. Car il est dur d’échapper au consensus sur les mots qui ont pris valeurs dans l’inconscient collectif22 ». Ce qui signifiait être vrai ou authentique pour les générations précédentes n’est plus défini de la même façon aujourd’hui. L’authenticité est désormais la manière de s’intégrer et de se hisser parmi les performants. L’indice de cette authenticité ou du « vrai soi » passe par la maîtrise de soi et la contenance de soi qui confirme l’intégration des valeurs dominantes de la société par le corps. Ce même corps projette une image qui est révélée dans l’interprétation que les autres en font, ces autres qui confirment ou infirment notre éligibilité au statut de performant. Poirier23 décrit cette confirmation dans son enquête sur les surfeurs :

« Il y a une sagesse véritable dans le pouvoir des gens qui maîtrisent leurs gestes et leurs pensées. C’est ce même pouvoir […] qui fait que certains sont à même de surfer, calmes et en équilibre, fidèles à euxmêmes indépendamment des conditions environnantes, sur la mer ou dans la vie en général, et que d’autres semblent ne jamais pouvoir y arriver24. »


ans le cadre de cette société de l’image, il devient légitime, selon Fraser25, de poser l’hypothèse suivante : « le corps est-il devenu l’ultime vecteur d’identification à soi ?26 ». Sans trancher définitivement la question, nous pouvons affirmer que le reflet de l’image qui est renvoyé à l’individu est un indicateur fort de ce qu’il pense de lui-même. Le jugement d’autrui est générateur d’un sentiment qui prime sur la plupart des critères objectifs qui peuvent être avancés. « L’homme ne réagit jamais à l’objectivité des choses, c’est la signification qu’il leur attribue qui détermine son comportement27 ». La compréhension et surtout l’interprétation de nos propres expériences vécues déterminent les valeurs que nous possédons à un moment précis de notre vie, et ceci est en constante évolution, formant ainsi notre attitude et notre autoréflexion face aux répercussions émotives du reflet de notre image. « [Pour l’individu,] sa perception de l’événement est en quelque sorte sa vérité. C’est à notre perception que […] nous vendons nos inquiétudes, nos doutes28 ». Et face à cette pression sociale, chacun refuse de perdre la face. Alors pour ne pas la perdre, ou encore pour redorer le blason de son image, il suffit, comme le veut l’adage populaire, de se reprendre en main afin de vivre une « transformation de soi » toujours dictée par le mythe salvateur du héros. Ainsi, le rapport au corps est d’une importance capitale pour comprendre le phénomène d’adhésion aux images qui mène à l’intégration des normes de performance. Ce phénomène d’adhésion va également audelà du jugement que les autres ont sur l’individu. Il comprend les technologies qui transmettent les images et avec lesquelles les personnes interagissent. Les technologies de l’information et de la communication sont des extensions de notre corps, des extensions pour voir, entendre, sentir et penser29. Par exemple, devant l’écran, le corps du spectateur suspend partiellement sa motricité, diminue sa perception proprioceptive, se confine dans un état d’affectivité morcelé, puis s’abandonne à une continuité imaginaire30. Cette continuité permet au spectateur de se projeter dans un imaginaire où le

corps d’un autre a le potentiel de devenir son avatar. Les valeurs et les caractéristiques des personnages sont projetées sur le corps31. Même celles qui semblent les plus anodines participent à une symbolique. L’image est un support matériel qui englobe le spectateur et par lequel il s’adapte. Quelque part, la participation à l’image par l’interaction virtuelle est une pratique qui comble un désir de réunification entre le corps et l’esprit, soit entre le corps qu’il possède et celui montré comme désirable. Au moment de l’interaction, la personne a l’occasion de faire sien cet autre corps si désiré, assimilant les valeurs de cet autre par la même occasion. Même si ces images sont virtuelles et imaginaires, elles n’existent que grâce à

l’esprit. Le cinéma, la télévision, les jeux vidéo, l’Internet et les réseaux sociaux sont, dans une société de l’image, des vecteurs importants pour le partage des valeurs de performance et l’intégration des normes d’excellence. Par leur interaction, les spectateurs sont ceux qui donnent vie à une histoire parce qu’ils sont entraînés dans des états émotionnels et moraux32. Ces états varient beaucoup selon les récits et les spectateurs, mais les messages, les publicités et les récits existent en variétés et en quantités pour tous les goûts. Chacun accède à un moment ou à un autre à la formulation du mythe qui correspond à ses codes culturels de préférence.

La distance entre l’image et le corps : aliénation ou fonction du mythe ? Si les industries de l’image proposent des modèles de corps, c’est qu’il existe un décalage entre les corps que la majorité des individus possèdent et l’idéal présent dans les médias. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les personnes qui servent de modèle dans les magazines et les publicités télévisées ou sur Internet. Même les dessins animés destinés aux enfants sont la plupart du temps truffés de modèle de corps irréalistes. Cette distance entre les corps possédés et ceux présentés comme désirables exerce une tension et des frustrations chez les individus. Cette tension est vécue de différente manière pour chacun, et ce, pour des raisons diverses. Cependant, outre la frustration que cet écart engendre, l’image de perfection inatteignable aliène les gens, en grande partie de manière inconsciente, pour qu’ils orientent leur comportement afin de ressembler à des émulations imparfaites du modèle.


Cette relation à l’image d’un corps idéal est simultanément composée d’amour et de haine, dont les proportions varient pour chaque individu. Parce qu’elle existe par l’esprit, cette image semble la référence sur un réel qui est impossible à atteindre. Par le fait même, cette référence devient aussi inaltérable, de là sa dimension aliénante. À ce sujet, Le Breton ajoute que « les images consolent de l’impossibilité de se saisir du monde33 ». Prises dans leur globalité, les images du corps véhiculées par les médias, et grandement nourries par les nombreuses cultures populaires, sont justement caractérisées par une relation ambiguë d’un type

amour/haine, parce qu’elles correspondent à des archétypes déjà présents dans l’esprit des gens. Ces mythes et ces archétypes présents dans la sémantique des images semblent « surgir à la manière de réminiscences involontaires, ce qui est le propre des images appartenant à l’inconscient34 ». Ce n’est donc pas une surprise si les images et les vidéos romancées influencent et prennent le pas sur la réalité. Cela signifie que les gens qui font leur l’interprétation romancée proposée dans certains médias préféreront les visions du monde préalablement romancées ou s’affaireront à modifier leur vision de la réa-

lité, voir même être dans le déni, pour assurer la cohérence avec leur référence morale toujours romantique. Ainsi, les parcours biographiques romancés par les films et déformés par la mémoire historique prennent des largesses avec la réalité vécue35. L’image du corps parfait est ici inséparable du mythe du héros : la personne qui subit une transformation pour atteindre les valeurs prônées par son groupe d’appartenance. Une telle interprétation de la réalité force la réécriture virtuelle de ce qui a été vécu et de ce qui est désiré comme expériences futures.

Ceux qui participent à la reproduction des modèles, par l’incarnation de personnages dans des récits, sont magnifiés autant par les médias que par les gens qui les adulent. Sans être eux-mêmes des modèles de perfection, ils représentent souvent des talents exceptionnels et sont capables de prouesses physiques ou intellectuelles qui suscitent la réalisation d’entrevues, de publicité ou de films. À ce moment précis, l’image qui est produite à partir de ces personnes est déshumanisée pour en faire un modèle romancé et détaché du monde réel. L’image est reléguée au panthéon des références mythiques sur le corps, comportant la profondeur de réinterprétation que nécessite la fonction du mythe afin d’incarner les seules valeurs morales admises au temple des imaginaires collectifs. Par exemple, les films qui relatent des exploits de personnes aux capacités extraordinaires ont bercé l’imaginaire de générations de spectateurs. Certains personnages ont démultiplié les engouements pour des activités spécifiques et même suscités des carrières. Héas explique ainsi : « Le destin de […] ceux que j’ai interviewés au cours de mon enquête, s’est construit à partir d’un film de Bruce Lee, Jackie Chan ou de Jean-Claude Van Damme36. » Dans une certaine mesure, les gens sont conscients que c’est ridicule de tenter de ressembler à l’image du mythe. Sans pouvoir l’expliquer, ils savent que le modèle est inatteignable, mais ne le nie pas néanmoins. Les contestataires ne font que ridiculiser ceux qui le prennent trop au sérieux. Inconsciemment, le modèle est attirant, ce qui légitime son utilité et empêche, dans un sens, la destruction de l’image du mythe. Imiter les caractéristiques ou les prouesses exagérées des icônes médiatiques suscite donc des réactions qui varient de l’admiration à la condamnation, mais la tolérance semble la norme établie. Concrètement, la pratique d’émulation du mythe est réduite par autrui à du divertissement, un amusement ponctuel ou une situation festive. Héas résume ce que vivent les personnes porteuses de l’idéal du modèle et de l’image de perfection. « À les écouter, ces pratiques corporelles ne sont pas considérées à leur juste valeur, elles sont même ridiculisées. […] Le niveau des prouesses est minimisé.


La dégradation sociale de ces techniques provient de la méconnaissance de la part des néophytes, des amalgames possibles et du cinéma qui les survend. […] Cette situation les valorise grâce à une singularité qui attire les regards, mais cette spectacularisation a augmenté l’écart entre les usages communs du corps et ces prouesses37 ». Ces personnes, considérées comme des exceptions, mais surtout comme des outsiders,

font de leur corps des usages de domination symbolique. « À chaque profession, chaque spécialité corporelle, sont repérables moins d’une dizaine d’experts reconnus et patentés38 ». Cette situation les valorise grâce à une singularité qui, d’un autre côté, les marginalise et effraye certaines personnes, parce qu’ils sont en dé calage avec la norme. Ils sont simultanément des modèles et des stigmates pour la

majorité parce que dans les deux cas ils représentent des extrêmes désirés et condamnés39. Pensons, par exemple, aux sportifs de haut niveau, aux mannequins, aux « nez », aux contorsionnistes et tous ceux qui sont simultanément vus comme des extrêmes de la performance et des phénomènes de foire.

La réalité du corps face à l’image normée Comme nous venons de le voir, la relation que l’individu entretient avec son corps et les images produites socialement est complexe. Pour paraphraser Durkheim, le corps est plus que la somme de ses images. Cela signifie évidemment qu’une personne est quelque chose de plus que son corps. Les images médiatiques qui montrent des corps modelés et transformés ont bien entendu des effets sur les réflexions des gens face à leur propre corps. Outre la relation amour/haine par rapport à la fonction normative du mythe portée par les images, les individus vivent d’autres réalités plus prosaïques grâce à la présence de ces mêmes images. Par exemple, l’image qu’une personne a d’ellemême est en réalité une combinaison interactive entre une référence idéelle, le jugement de son reflet dans le miroir et ce qu’elle interprète du regard des autres sur cette même apparence. Cette combinaison a des effets déterminants sur l’attitude d’un individu40. Il le ressent jusque dans son corps. En fait, la représentation de la posture à laquelle une personne s’identifie possède une grande importance. Plusieurs muscles relèvent d’une motricité involontaire qui organise le tonus du corps en fonction de l’attitude produite par l’image de référence41. Invariablement associée à un modèle, cette image de référence constitue la quintessence d’une motivation et est celle à laquelle la personne souhaite ressembler. Lorsqu’une personne a une bonne image d’elle-même, c’est que son attitude montre qu’elle s’est rapprochée considérablement de son image idéale, au départ véhiculée par les médias et construite par les codes de sa culture. Le corps est donc aussi ce qu’en font et disent les gens eux-mêmes. Par ce qu’ils vivent, les individus participent à la création d’images qui viennent nourrir les clichés, les stéréotypes, mais aussi les modèles médiatiques qui servent de raccourcis pour transmettre des valeurs sociales. Les gens utilisent des métaphores somatiques pour parler de leur corps. Par exemple, l’expression « j’ai la tête dans un étau » rapporte l’effet d’un mal de tête, « je me sens invincible » peut exprimer la confiance qu’apporte la sensation d’être dans une forme exceptionnelle, et « on dirait que j’ai passé la nuit dans le caniveau » est habituellement associé à l’impression du reflet de notre image dans le miroir après une dure nuit. Ces métaphores rendent visible la matière du corps là où la description physiologique et les processus biologiques de l’organisme ne parviennent pas à mettre en mot la somme des informations que l’esprit combine pour rendre compte de l’état du corps. La description de ces états est d’une grande importance parce que ce qui est vécu et exprimé individuellement correspond à une réalité sociale, partagée par tous. Il n’y a qu’à voir les publicités qui offrent des médicaments contre le rhume pour voir des images de tête dans un étau, ou encore des aiguilles enfoncées dans les chairs du dos qui symbolisent des douleurs lombaires. Les gens ont un besoin de ressentir le monde de manière holistique selon une compréhension et une reconstruction intellectualisée. Les images, qu’elles soient imaginées individuellement ou proposées par les médias, offrent ce raccourci. Selon Le Breton, une personne qui visualise, imagine ou rêve son corps retrouve sa dimension symbolique. Cette reconstruction de l’image de soi pour soi, permet à l’individu de reprendre possession de ce qu’il pense de lui, pour ainsi retrouver la motivation et le potentiel de mobiliser des ressources grâce à son imaginaire42. Alors, bien que les images offrent des modèles qui orientent les comportements et des raccourcis pour échanger sur les sensations vécues du corps, celui-ci demeure avant tout une insaisissable dynamique mouvante qui est propre à chaque personne. L’unicité du corps humain rend impossible la dissociation de ses composantes (sexe, sang, organes, peau, etc.) et par la même occasion consacre son irréductibilité matérielle. Il doit être pris comme un tout pour avoir une chance de le comprendre 43. Les images demeurent des balises normatives qui n’existent et qui n’évoluent que parce qu’il y a une dynamique sociale et des interactions humaines qui les portent.


« T’ES UNE MACHINE ! » Qui n’a jamais entendu ces mots qui qualifient la performance de quelqu’un ? Être qualifié de machine compare notre rendement à la mécanisation du geste et à la rapidité d’exécution. Cette image de la machine utilisée pour rendre compte de la productivité d’une personne n’est pas anodine. La machine est en fait une métaphore qui incarne les valeurs de notre époque. L’expression même montre le corps par le prisme de notre vision contemporaine du monde, soit le contexte postmoderne44. La philosophie mécaniste, le corps machine et performant, est notre réalité sociale. Quelque part, notre chair est devenue l’odieux triomphe de la forme et de la fonction techniciste ; un discours auparavant réservé aux machines ! La technique et la science de notre temps s’inscrivent dans un continuum qui fait du corps un objet fiable, digne des procédures techniques et scientifiques45. La transposition des traits caractéristiques de la machine à l’individu est depuis longtemps critiquée comme quelque chose de réducteur. Toutefois, elle fait partie de nos mœurs depuis la révolution industrielle. La technique de l’artisan s’est désincarnée pour prendre forme dans la machine. Désormais c’est elle qui dicte la cadence. La conscience collective en porte les traces. L’image de la personne-machine est indubitablement acceptée et valorisée dès lors qu’elle fait partie de notre répertoire humoristique. Il n’y a qu’à voir le film Modern Times (1936) de Charlie Chaplin, où l’individu est incorporé au processus mécanique. La production des images médiatiques qui associent le corps à la machine ne sont donc plus à mettre en évidence, mais bien à considérer comme partie intégrante de notre registre culturel. L’image de la personne-machine s’est incorporée aux mœurs de la contenance et de la gouvernance de soi héritées de la morale puritaine de la Réforme protestante du XVIIe siècle pour évoluer jusqu’à la norme de la quantification de soi46. Le chiffre a désormais une place très importante dans la manière de se représenter soi-même, mais surtout de se montrer aux autres. Le poids sur le pèse-personne, le rythme cardiaque pendant la course, le nombre de pas pendant la marche, la charge de poids soulevé durant l’entraînement, le temps consacré à la réalisation des tâches au travail, sont autant d’exemples qui montrent que nos sociétés accordent une primauté à la quantification. Le chiffre est devenu un indice reconnu de la performance individuel et de l’identité de chacun. Certains appareils technologiques comme les téléphones, les montres et les jeux vidéo sont vendus en tant qu’outils révélateurs de ces chiffres parce que les individus considèrent que ces données sont importantes. La quantification de soi va donc de pair avec l’image de soi présentée au monde47. Cette soumission aux chiffres pourrait être comprise comme une aliénation, tout comme peuvent l’être les images des canons de la beauté. Cependant, les chiffres participent au même mythe de l’individu qui se transforme pour atteindre l’image de la personne performante.

Le corps de notre époque « La production des images médiatiques qui associent le corps à la machine ne sont donc plus à mettre en évidence, mais bien à considérer comme partie intégrante de notre registre culturel. »

Photo : © Bayou inc.


Ce mythe de la performance vient également avec une aspiration : la promesse de la liberté par la maîtrise de son corps. Paradoxalement, les critères de la libération du corps sont les limites normatives les plus sévères de notre époque. « S’il existe un corps libéré, c’est un corps jeune, beau, physiquement irréprochable48. » La conception actuelle du corps est donc la machine aux résultats quantifiables. Chaque personne a intégré, selon une intensité variable, la responsabilité individuelle de correspondre aux caractéristiques de l’image quasi déifiée de la personne en forme, attirante sexuellement et aux indices de possession de la réussite économique et sociale. Mais si la machine a besoin de réglage, de réparation et de supervision technique, la personne-machine a besoin également de repères, d’outils et de savoir-faire pour l’entretenir et demeurer performant. Le guide de fonctionnement de prédilection de ce corps est assurément celui de la technique et du chiffre. Les guides d’alimentation, de la mise en forme et de connaissances biomécaniques sont alors les grimoires des contemporains. Nos conceptions actuelles du corps sont liées à la montée de l’individualisme en tant que structure sociale, à l’émergence d’une pensée rationnelle positive et laïque sur la nature, au recul progressif des traditions populaires locales, liées aussi à l’histoire de la médecine qui incarne dans nos sociétés un savoir en quelque sorte officiel sur le corps49. Toutefois, les besoins de l’homme sont plus que ceux que l’on accorde au corps machine, image typique de notre époque. « L’incapacité de la médecine à répondre à toutes nos demandes et à tous nos maux nous pousse à aller demander les services de guérisseurs ou de magnétiseurs, de cartomanciens ou d’astrologues50. » Comme nous le disions plus haut, le corps est plus que ses images. Il possède une dimension interactive avec les images qui doivent replacer ce corps dans ce que la personne considère être le fonctionnement du monde, un corps qui existe dans la cohérence d’un tout. Cette vision globale du monde, qui s’apparent souvent à une compréhension ésotérique, appartient à chacun et où l’individu est considéré comme le seul responsable de la cohérence qu’il y trouvera. Dans cette réalité postmoderne de l’individu, chacun cherche en lui-même ce qu’il trouvait auparavant dans le système social de sens et de valeurs où s’inscrit son existence. La quête de sens de chacun est donc fortement individualisée 51. Les images produites socialement par les industries médiatiques jouent ainsi un rôle de sécurité temporaire dans une structure identitaire constamment en chantier. Pour l’individu, se projeter dans un univers imaginaire de sens permet de faire exister un sens univoque pour un temps.

Lorsque l’esprit se verrouille dans un rapport à soi cautionné par la raison, alors notre rapport au monde s’en trouve définitivement modifié. L’esprit tend à s’absorber en lui-même plutôt que de s’ouvrir sur l’indéterminé, il devient alors difficile d’échapper au registre des représentations que nous avons créées52.

Les gens ont besoin de ressentir cette impression de réalité. « Un monde possède la plus grande cohérence lorsqu’il échappe à toute saisie externe : il ne peut être éprouvé et pensé que de l’extérieur ― c’est ainsi que s’installe le sentiment du réel53. » En fin de compte, l’individu ne connait le monde que par ses rêves et ce qu’il en imagine. L’esprit humain n’a pas le privilège d’appréhender le monde dans sa totalité. Il a toutefois la possibilité de se le représenter comme tel, entre autres, par les mécanismes que proposent les médias de l’image. Les images du corps que les gens portent et reproduisent sont alors en grande partie orientées par le contexte social dans lequel ils évoluent. Pour caricaturer l’imaginaire collectif sur le corps, les individus sont des robots avec des pièces de rechange jusqu’à leur obsolescence.


Le corps […] n’est plus tout à fait le visage de l’identité humaine, mais une collection d’organes, un avoir, une sorte de véhicule dont se sert l’homme et dont les pièces sont interchangeables avec d’autres de même nature, moyennant une condition de biocompatibilité entre tissus54.

Le corps est créé par le regard et ce qu’on lui fait Parler du corps, en science, c’est aussi et surtout parler de soi et de son époque. Il n’y a rien de plus illusoire que de se croire à distance du discours que l’on tient sur les corps que l’on observe. La nécessité de cette distance se trouve dans « une obsession optique de voir l’intérieur de la production des modèles55. » L’image du corps est donc impermanente parce qu’elle est tributaire d’un sens qui change et qui évolue au gré des sociétés. Le corps n’existe que construit culturellement par l’homme. Si parfois le corps est quelque chose qui semble aller de soi, il s’agit d’une évidence dont le centre est vide : « un creuset du sens que chaque société forge à sa manière, avec des évidences qui ne sont telles que pour le regard familier qu’elle suscite56. » Aussi, les pratiques corporelles sont trop souvent analysées sous le couvert de la bienséance. « Elles oscillent entre banalisation et outrage aux bonnes mœurs57. » L’étude de ces pratiques questionnent et rendent compte davantage de l’état de nos sociétés lorsqu’elles ne sont pas bridées, ne serait-ce que pour souligner le fait que certaines pratiques sont plus acceptées et que les contemporains adoptent une attitude moins prude. Par exemple, les scènes ou les images de violence demeurent une interprétation de violence58. Parler du corps, c’est parler d’un objet en mouvement et en constant évolution. Il s’agit de faire une épistémologie de l’objet qu’est le corps et non l’épistémologie d’une discipline. En tant qu’objet interdisciplinaire, le corps demeure indéfini théoriquement de par le croisement des multiples modèles qui tentent de l’enfermer entièrement dans une explication unique. Le corps demeure invariablement un objet mobile, dynamique et vivant dont la connaissance est sans cesse en émergence. Il est en perpétuel évolution physique et symbolique. Bref, le corps échappe constamment à la catégorisation que les disciplines en ont faite au fil de l’histoire. La seule chose qu’il soit possible de retenir de ces catégorisations, c’est l’image que la société projette par le façonnement des corps à un moment donné de son histoire. Le corps n’est rencontré que par des analyses à des moments spécifiques du temps par la description de fragments et de gestes relatifs à des pratiques59. En tant qu’objet d’étude, le corps est créé par le regard, la méthode et la technique utilisée pour délimiter des dimensions physiques, symboliques et imaginaires que les personnes n’identifient pas nécessairement de manière consciente lorsqu’ils parlent de leur corps. Et c’est pourquoi,

une culture donnée produit le corps dans un ensemble de représentations, de modes de structuration que les sciences humaines et sociales modélisent, soit par une observation participante, soit par une métacognition des pratiques corporelles inconscientes60. De plus, il faut éviter de comprendre le corps comme un objet naturel. Le concept de nature est un discours sur les mythes de notre propre société. La réalité naturaliste a été créé par les scientifiques eux-mêmes et ne s’enracine pas dans la nature, ni par opposition à la culture.


Références 1

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35

Héas, S. (2010), op. cit.

36

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37

Idem., p. 162-164.

38

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Idem.

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6

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7 8

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Riedrich, Y. (2004), op. cit., p. 132. Thomas, L. V. (1984), Fantasmes au quotidien, Paris : Éditions Librairie des Méridiens, p. 220. Andrieu, B. (2006), op. cit., p. 14.

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43

Andrieu, B. (2006), op. cit.,

44

Idem.

45

Le Breton, D. (2003), op. cit.

46

Fraser, P. (2014), op. cit.,

47

Idem.

14

Idem.

48

15

Héas, S. (2010), op. cit., p. 205.

Le Breton, D. (2003), op. cit. p. 10.

49

16

Fraser, P. (2014), op. cit., p. 187.

Idem., p. 8.

50

17

Andrieu, B. (2006), op. cit., p. 16.

Riedrich, Y. (2004), op. cit., p. 131.

51

18

Héas, S. (2010), op. cit., p. 165.

Le Breton, D. (2003), op. cit.

52

19

Goffman, E. (1973), La mise en scène de la vie quotidienne , Paris : Éditions de Minuit

La Chance, M. (2006), p. 107.

53

Idem., p. 157.

54

Le Breton, D. (2003), op. cit. p. 234.

55

Andrieu, B. (2006), op. cit. p. 15.

20 21 22

Héas, S. (2010), op. cit., p. 19. Gaurin, O. (2001), Comprendre l’aïkido, Paris : Budo Éditions. Idem., p. 308.

23

Poirier, J. E. (2000), op. cit.

24

Idem., p. 158.

25

Fraser, P. (2014), op. cit., p. 7.

26

Idem.

27

Le Breton, D. (2003), Anthropologie du corps et modernité , Paris : Éditions Quadrige / Presses Universitaires de France, p. 218-219.

28

Riedrich, Y. (2004), op. cit., p. 221-222.

29

Michel, B. (2000), Corps colonisé, imaginaire dépossédé, in Flintz Claude, Les imaginaires du corps ; tome2 ; Arts, sociologie, anthropologie, Pour une approche interdisciplinaire du corps, Paris, Éditions L’Harmattan, pp.371-380.

56

Le Breton, D. (2003), op. cit. p. 8.

57

Héas, S. (2010), op. cit. p. 240.

58

Poirier, J. E. (2000), op. cit.

59

Andrieu, B. (2006), op. cit.

60

Idem., p. 15.


055 / SOCIÉTÉ

UN CORPS PERFORMANT HÉRITÉ DU XIXe SIÈCLE [

[Pierre Fraser / sociologue] our les médecins du XIXe siècle, il est désormais clair que non seulement l’activité physique brûle les graisses, mais qu’elle redonne sa vitalité au corps, ce que confirme l’observation empirique, car elle permet de dire que l’activité physique refaçonne effectivement le corps en découpant les muscles, en les mettant en saillie, en les faisant ressortir. Partant de là, comment est-il possible d’ignorer ou de douter des bienfaits de l’activité physique, alors que des muscles abdominaux fermes et vigoureux sont la meilleure ceinture contre l’obésité ? Aux États-Unis, c’est donc tout le mouvement de la Muscular Christianity, au milieu du XIXe siècle, en affirmant que la moralité est autant une question de forme musculaire que de piété religieuse, qui reconfigurera systématiquement l’image corporelle de l’homme. En fait, ce déplacement est fondateur dans la construction de la corporéité des XX e et XXIe siècles en Occident. Au XIXe siècle, les chrétiens américains et européens posent un constat : celui d’une dégénérescence de la race. Dans cette Amérique travaillée par la Révolution industrielle s’opère progressivement tout un réaménagement des données économiques et sociales. Les réformes hygiénistes, auront pour mission de combattre l’air vicié des villes, les mœurs corrompues de la cité et l’amollissement d’une population devenue de plus en plus sédentaire, population elle-même confrontée à de nouveaux maux tels que le surmenage et le stress urbain. C’est dans ce contexte que naît la Muscular Christianity. Les notions mêmes de saine alimentation et d’éducation physique seront élaborées à partir de fondements religieux chrétiens. En matière d’alimentation, en Angleterre et aux ÉtatsUnis, au milieu du XIXe siècle, différents courants spirituels chrétiens suggèrent que la purification de l’âme passe avant tout par la purification du corps, d’où l’idée de développer des approches de santé holistiques orientées vers une saine alimentation où il s’agit avant tout de préserver à la fois la santé de l’âme et du corps : céréales, fruits et légumes sont dès lors au menu. En matière d’éducation physique, aux États-Unis, c’est tout le mouvement de la Muscular Christianity, au milieu du XIXe siècle, en affirmant que la moralité est autant une question de forme musculaire que de piété religieuse, qui reconfigurera systématiquement l’image corporelle de l’homme.

L’un des personnages du roman de Charles Kingsley (1819-1875), Two Years Ago (1855), dira : « Vous détestez le péché. Eh bien, moi je déteste la maladie. Le démon de la morale est votre démon, le démon physique est le mien. Je déteste la maladie, bénigne ou grave ; je déteste voir un ami malade ; je déteste voir un enfant pâle et rachitique [...] je déteste voir les choses être gaspillées, le fumier, les terres, les muscles, l’intelligence1. »

Le chroniqueur du Saturday Review2, T.C. Sandars, après avoir lu l’ouvrage de Charles Kingsley, soulignera que : « Nous savons en quoi consiste maintenant la tâche de monsieur Kingsley : c’est de répandre son savoir et son amour inconditionnel pour le muscle. Son idéal d’homme est celui qui craint Dieu et qui peut marcher mille miles pendant plus de mille heures3. »


Un an plus tard, en 1856, le romancier britannique Thomas Hughes (1822-1896) inscrit l’idée du muscle chrétien dans son ouvrage intitulé Tom Brown’s School Days. L’originalité du concept de la Muscular Christianity fait son chemin. La presse le reprend à son compte, regroupant tous les auteurs de ce type de roman sous la catégorie de Muscular Christians Writers, dont les héros sont essentiellement des hommes chrétiens aux valeurs morales élevées, blancs, virils, musclés et en santé. En somme, la morale puritaine fait appel à des principes masculins forts dans le cadre d’une vie dure et laborieuse à l’aune de la Révolution industrielle, d’où le concept de Muscular Christianity, d’où l’émergence d’une culture du muscle et de la culture physique entre 1850 et 1880 qui prendra d’assaut toute l’Amérique. Avec la chrétienté musculaire, ce qui est annoncé, c’est le muscle comme élément signalant la bonne forme corporelle. La culture du muscle masculin, avec tout son cortège d’hommes forts, sera non seulement synonyme de santé, mais sera aussi synonyme de force, de virilité et de performance physique qui se traduiront dans le gonflement pectoral. À travers ce courant, le sport deviendra un élément central de la société américaine. Il investira les moindres aspects de la vie. L’éducateur physique américain Dudley Sargent (1849-1924), celui-là même qui sut systématisé l’utilisation des appareils de musculation au XIXe siècle, résumera l’époque en ces termes4: (i) « J’ai développé la virilité » ; (ii) « Tout homme qui n’est pas passé au travers d’un tel programme, peu importe qu’il soit naturellement fort ou en santé, est encore un homme peu développé » ; (iii) « La vie n’est rien d’autre qu’une longue compétition sportive. » Le réformateur américain William Blaikie (1843-1904), quant à lui, dira : « Votre corps témoigne de vos qualités morales. »

Son livre, How to Get Strong and How to Stay So, publié en 1883, remporte un vif succès et refaçonne littéralement la vision des Américains face à leur corps. Il leur a non seulement démontré tous les effets bénéfiques qu’ils pouvaient retirer d’un entraînement assidu et sérieux, mais il leur a aussi enseigné des méthodes pour y parvenir5. Si le corps en santé et musclé témoigne des qualités morales d’un individu, le muscle est forcément l’ami de l’ordre social. Ce qui est ici mis en évidence, c’est non seulement le fondement religieux et les valeurs morales qui sont associés au corps musclé et en bonne santé

L’allemand Johan Gutsmuths (1759-1839) reprendra les idées de Rousseau dans son célèbre ouvrage intitulé Gymnastics for Youth6 (1796). Non seulement dira-t-il que la santé est un besoin individuel fondamental, mais il affirmera haut et clair qu’elle est un élément indispensable de la société. Dans la pensée de Gutsmuths, l’éducation physique ne contribuerait pas seulement au « développement différent dans les divers individus [et au perfectionnement] des organes et leurs dispositions. [Elle a aussi des visées de régulation et de normalisation] toujours en rapport avec les agents qui nous entourent, et avec un état social plus civilisé7. »

mais également le type de corps qui doit être atteint pour fonctionner dans le contexte du XIXe siècle, c’est-à-dire que le corps est bien une machine en action à l’image de toutes les machines qui peuplent l’univers de la Révolution industrielle.

Le poids même de la notion d’activité physique sera déterminant dans le façonnement de cette nouvelle corporéité. L’éducateur physique allemand Johan Gutsmuths annonce que « Nous sommes faibles, parce qu’il ne nous est jamais venu à l’esprit que nous pourrions être forts si nous le voulions. » Dans cette seule phrase, Gutsmuths résume non seulement tout le programme social voué à combattre la dégénérescence, notion si chère au XIXe siècle, mais résume aussi cette implication personnelle envers soi si propre à la morale puritaine du corps : « Si nous ne sommes plus aussi forts et en santé que nos ancêtres, c’est entièrement de notre faute, et non celle de la Nature. »


À bord du SS Franconia / © Topical Press Agency, 1911


l s’agit clairement d’un plaidoyer pour le gouvernement actif de soi visant à faire faire plutôt qu’à restreindre, inciter plutôt qu’à empêcher, stimuler plutôt qu’inhiber. Dans tout ce courant d’éducation physique, il sera clairement établi qu’un individu en santé, au corps fort et robuste, est forcément un individu aux valeurs morales élevées, puisqu’il fait de son corps le lieu même de son échange avec Dieu, son temple : la santé serait donc porteuse de valeurs morales bénéfiques pour la société. Cette idéologie culminera au XXe siècle avec la figure de « l’homme nouveau » qu’ambitionnent de bâtir les régimes nazi et communiste. L’idée fédératrice du programme de Gutsmuths est simple : « La sérénité de l’esprit est l’immédiate conséquence d’un corps en santé8. » Encore les vieux repères de l’Antiquité qui refont surface. Partant de là, Gutsmuths fera une prescription et indiquera quels en sont ses effets. La prescription : « Le principal facteur pour le bien-être est la circulation des fluides, notamment le sang. Afin de favoriser une circulation rapide qui anime toute la personne [...] le mouvement des muscles est nécessaire 9. » Les effets de la prescription : la gymnastique « renforce la peau, les muscles, les nerfs ; maintient le niveau des fluides corporels ; augmente l’appétit, favorise la digestion, stimule l’esprit et suscite des sensations agréables dans tout le système nerveux10 », tandis que « le repos affaiblit les muscles, réduit la température corporelle, dégrade la digestion et rend tout le corps malsain. Il devient un foyer pour la maladie11. » Le programme est à la mesure de ce que craint le plus le XIX e siècle, à savoir, la dégénérescence. Ce que propose Gutsmuths est beaucoup plus qu’une simple gymnastique. C’est avant tout un programme social de régulation des corps qui trouvera écho dans tous les pays européens. Le titre de son premier chapitre est particulièrement évocateur en ce sens : « Nous sommes faibles, parce qu’il ne nous est jamais venu à l’esprit que nous pourrions être forts si nous le voulions. » Dans cette seule phrase, Gutsmuths résume non seulement tout le programme social voué à combattre la dégénérescence, mais résume aussi cette implication personnelle envers soi si propre à la morale puritaine de la contenance de soi et de la gouvernance de soi : « Si nous ne sommes plus aussi forts et en santé que nos ancêtres, c’est entièrement de notre faute, et non celle de la Nature12. »


e grand programme de Johan Gutsmuths, c’est aussi cette self reliance de Ralph Waldo Emerson, l’appui sur soi qui permet d’agir, qui fait de l’individu « l’expression de cet univers vaste et merveilleux […] une force pour le bien dans le monde14 », car par le salut individuel passe celui du collectif. L’individu en santé serait donc, dans un tel cadre, un stabilisateur du collectif. agent social transformateur et il contribuerait à la fois à la régénération de la nation et à l’ordre social ; la santé serait donc l’amie de l’ordre. Du coup, être en santé est une obligation morale, à la manière d’un devoir chrétien, un devoir de santé implicite envers soi-même et les autres : « il ne tient qu’à nous de sortir de cet état léthargique et de redevenir un homme directement confronté à la Nature15. » Gutsmuths a également établi un parallèle fort intéressant entre le traitement autrefois réservé aux bébés allemands et ceux de son époque. Autrefois — car il y a toujours cet autrefois comme expédient de ce qui était mieux —, dès sa naissance et pendant toute son enfance, l’environnement de l’enfant se traduisait par « le grand air, le mouvement, le travail [et] les bains froids. [Il était] peu vêtu et avait une diète simple. [C’est par ces moyens que] le jeune allemand acquérait la santé la force, l’agilité et le tonus musculaire, tout comme la volonté, l’honnêteté et le cou rage16. » Ce que Gutsmuths fait ici comme adéquation, et il est important de le souligner, c’est le lien établi entre le fait d’être en santé et le fait de posséder des valeurs morales élevées : honnêteté et courage. La santé serait donc porteuse de saines valeurs morales bénéfiques pour la société. En ce XIXe siècle obsédé par la dégénérescence, Gutsmuths souligne que

« le jeune citoyen du monde n’est pas aussitôt sorti du ventre de sa mère, qu’il est plongé dans un bain chaud [...]. Il est traité comme le serait un homme à l’article de la mort. Le lait de sa mère est agrémenté de médicaments. Ses petits membres, si sensibles aux blessures, sont protégés, et s’ils sont parfois blessés, c’est justement parce qu’ils sont trop protégés17. » « Nous nous plaignons de la dégénérescence physique de l’homme civilisé, du déclin de notre ancienne nature héroïque [...], et nous exprimons notre désarroi pour la postérité, condamnée à s’affaiblir de plus en plus et à devenir encore plus misérable qu’elle ne l’est. Toutes ces récriminations ne sont pas sans fondement18. » L’affaire est entendue et il faut remédier au problème. L’enseignement de Gutsmuths contribuera à faire en sorte de rétablir ce lien social qui semble brisé. Il permettra de rétablir le rapport à soimême et à son propre corps, de rétablir le rapport aux proches et à autrui et de rétablir le rapport au monde, car la bonne santé d’une majorité d’individus est en quelque sorte garante de l’ordre social.

Les enseignements de Gutsmuths trouveront un écho éminemment favorable dans la majeure partie des pays européens de l’époque. Un lecteur du Mercure de France, interpellé par les méthodes pédagogiques proposées par le précurseur de la pédagogie moderne, Johann Heinrich Pestalozzi (1746-1827), s’étonnera qu’« on ignore les étonnants résultats que présente, depuis vingt-ans, l’établissement de Schnapfen-

thal [fondé par Gutsmuths], particulièrement dans ce qui tient à l’éducation physique, aux exercices gymnastiques, aux arts industriels, et à la culture morale et religieuse19. » En fait, ce que les éducateurs physiques des autres pays retiennent surtout des travaux et des enseignements de Gutsmuths, ce sont à la fois ses installations et ses méthodes.


Et les installations sont tout de même impressionnantes pour l’époque : « des arènes de 700 à 800 pieds de long, sur à peu près 200 de large ; il s’y trouve des balançoires, des poutres transversales, des mâts, des cordes, des fossés, des machines pour exercer les bras, et ainsi de suite 20. » Quant aux méthodes, « après avoir exercé les enfants [de moins de six ans] dans la chambre, M. Gutsmuths les fait marcher sur un sol qui offre des obstacles ; il leur fait monter et descendre l’escalier ; il les fait avancer sur le bord d’une planche peu élevée et placée sur une terre sablonneuse, de manière qu’il ne peut leur arriver aucun mal21. » Les enfants âgés de plus six ans, pour leur part, « s’appliquent à une gymnastique un peu plus difficile : ils apprennent à se servir d’échasses, à marcher sur des cordes, à s’habiller en se tenant sur un pied, à patiner, et à faire toutes sortes de tours22. » Par le seul effet des moyens déployés et des techniques d’éducation physique imposées, il y aurait là la garantie de surseoir à la dégénérescence. En somme, Gutsmuths impose trois devoirs au citoyen : un devoir d’équilibre ; un devoir d’attention et d’effort ; un devoir de maîtrise et de restriction. Devoir d’équilibre, dans le sens où il est attendu du citoyen qu’il parvienne à une santé équilibrée qui lui sera profitable dans le rôle social qu’il a à maintenir. Devoir d’attention et d’effort, dans le sens où il doit porter une attention toute particulière à son corps pour le maintenir en santé tout en se soumettant à certains efforts personnels pour y parvenir. Devoir de maîtrise et de restriction, dans le sens où il doit éviter de succomber à la tentation des plaisirs et des facilités qu’offre la vie moderne, tout en adoptant des attitudes et des comportements qui empêchent de sombrer dans l’excès sous toutes ses formes, en somme le gouvernement de soi d’aujourd’hui.

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11

Idem., p. 1. Courtine, J. J. (1993), “Les stakhanovistes du narcissisme — Body-building et puritanisme ostentatoire dans la culture américaine du corps”, Le gouvernement du corps, dirigé par Georges Vigarello, Paris : Seuil, p. 232. 13 Emerson, R. W. ([1841] 1993), Self-Reliance and Other Essays, Mineola, N. Y. : Dover Thrift Editions. 14 Gutsmuths, J. C. F. (1800), op. cit. p. 2. 15 Idem. p. 4. 16 Ibidem. 17 Idem., p. 24. 18 Thurot (1809), « Extrait d’une lettre adressée aux Rédacteurs du Mercure sur la méthode de Pestalozzi », Mercure de France, Journal littéraire et politique, tome 39, Paris : Arthus-Bertrand, p. 475. 19 Friedländer, M. (1815), De l’éducation physique de l’homme, Paris : Treuttel, p. 227. 20 Idem., p. 228. 21 Ibidem. 12


ARRÊT SUR IMAGE

Figer un moment de vie. Encapsuler un moment de société. Figer l’espace urbain. Saisir l’inscription sociale des gens dans leur quotidien.


Quartier St-Roch, Québec, lieu de mixité sociale


065 / ARRÊT SUR IMAGE

[Lydia Arsenault / Sociologue]

LE NOUVO ST-ROCH : LIEU DE CONFRONTATION DES RÉALITÉS SOCIALES et article tentera de démontrer la manière dont l’histoire d’un quartier donné peut influencer la dynamique sociale que l’on y observe. Le quartier choisi pour accomplir ce travail d’analyse visuelle, à la fois sociologique et historique, se prête particulièrement bien au jeu. En effet, on retrouve dans St-Roch un foisonnement d’acteurs sociaux et de repères visuels qui trahissent l’histoire du quartier précédant la revitalisation de la rue Saint-Joseph. Certains des changements vécus par les résidents du quartier se sont accompagnés d’une fracture sociale qui aurait dû, avec le temps, se « cicatriser » jusqu’à ce que ses effets se soient fondus dans le décor. Or, les parcours visuels de St-Roch nous apprennent que la fracture est toujours « ouverte ». Selon les données cartographiques officielles de la Ville de Québec, le territoire urbain que l’on nomme Quartier St-Roch est délimité par deux frontières naturelles — la rivière St-Charles au Nord et le coteau Ste-Geneviève au Sud — et deux artères du réseau routier — le Boulevard Langelier à l’Ouest et l’autoroute Dufferin-Montmorency à l’Est. Ceci étant précisé, je tenterai, dans un premier temps, de tracer un bref et riche portrait des changements qu’a connu St-Roch au fil du temps, tant du point de vue commercial que démographique. Une fois cette revue historique complétée, l’analyse accompagnant les images retenues permettra de rendre compte de la dynamique actuelle du quartier. S’il y a une chose que l’on doit absolument retenir de St-Roch, c’est que son histoire remonte aux premières décennies de vie de la Ville de Québec. Le quartier attirait les foules bien avant les années 2000.

Les archives historiques nous apprennent que de 1870 à 1924, la rue Saint-Joseph était considérée par les habitants de Québec comme étant la principale artère commerciale de la ville. Réputée à travers la province, la rue Saint-Joseph attire même une clientèle assez nombreuse pour justifier la construction de la Gare du Palais qui, à partir de 1915, reliera Québec et Montréal1. Néanmoins, depuis le XVIIIe siècle, le quartier St-Roch a presque toujours été synonyme de défavorisation matérielle et sociale pour les résidents du quartier. St-Roch a d’abord hébergé les familles nombreuses de la classe populaire. Les conditions de vie étaient, à cette époque, médiocres — les résidents pataugeaient dans les eaux salies par les tanneries ou ruisselant de la haute ville, étaient décimés par les épidémies et devaient de plus vivre avec, comme seul cours d’eau accessible, une Rivière-Saint-Charles polluée par l’industrie navale et recueillant les déchets des quartiers environnants2.

Il s’agit là d’une drôle de coïncidence, alors que St-Roch était reconnu comme étant le patron des pestiférés, des lépreux et des fripiers3. Au fil du temps, St-Roch a été témoin de nombreux soubresauts démographiques. Par exemple, de 1795 à 1842, la population du quartier est passée de 829 habitants à 10 760 résidents en raison de l’immigration massive de l’époque. Un siècle plus tard, en 1951, ce seront 16 000 résidents qui vivront entassés dans ce quartier populaire4. D’ailleurs, l’étroitesse actuelle des rues habitées (ex. : De la Reine, St-François, Du Roi) témoigne en partie de la réalité passée qui a pu être celle du quartier occupant un modeste 1,5 km carré de la ville. Vinrent ensuite les années 1960 et le rêve américain. Au cours des années 1960, en pleine révolution tranquille, le progrès est synonyme de béton, de voitures, de gratte-ciels et de consommation débridée. St-Roch ne sera jamais plus pareil…


Avec les années 1960, c’est aussi l’ère des banlieues. Les villes étant jugées invivables, « on construit de pharaoniques infrastructures routières pour les quitter au plus vite. Des milliers de logements sont démolis pour faire de la place. Leurs habitantes et habitants sont chassés en périphérie5. » Les années 1970 seront en quelque sorte synonyme de déclin pour le quartier. Grand nombre de familles iront s’installer en banlieue — Beauport, Charlesbourg et Sainte-Foy verront le nombre de leurs résidents exploser —, et en 1971, St-Roch comptera moins de 10 000 habitants. Si la périphérie de la ville gagne en intérêt auprès de la population, les activités commerciales de la Rue Saint-Joseph, elles, perdent de leur attrait. C’est que la banlieue s’accompagne d’un nouveau lieu d’achat centralisé, le centre commercial. Dans le but de freiner l’exode de sa clientèle, la société de développement du quartier réplique, en 1974, en construisant le mail StRoch, qui se voudra une tentative pour inciter les banlieusards à fréquenter de nouveau les commerces du coin. L’entreprise n’obtiendra cependant pas le succès escompté et plusieurs commerçants seront forcés de fermer boutique. Au plan commercial, le quadrilatère déchu avait pour ainsi dire été saccagé par les projets de développement trop ambitieux amorcés vers la fin des années 1960 — la construction de l’autoroute de la Falaise, projet qui sera avorté et dont plus personne ne parlera pendant plus de vingt ans. Il sera ainsi difficile de tenir boutique dans St-Roch jusqu’à ce que soit lancé, dans les années 1990, un plan de revitalisation du secteur. En contrepartie, le Mail St-Roch sera assidument fréquenté par les désœuvrés et les itinérants, alors que les premiers désinstitutionnalisés de l’hôpital Robert Giffard y trouveront refuge et distraction. Le projet de revitalisation initié par le maire Jean-Paul Lallier, à la fin des années 1990, se fera en plusieurs étapes. La première consistera à aménager le Jardin de St-Roch ayant pour but de masquer un stationnement laissé à l’abandon par la ville pendant plusieurs années après qu’aient été expropriés, pour ne pas dire chassés, plus de 1 000 résidents témoins de la démolition de leurs logements. Deux phases suivantes, l’une en 2000 et l’autre en 2007, seront consacrées à la démolition du Mail St-Roch, vestige d’une époque peu glorieuse pour le quartier. À l’initiative du maire, certaines entreprises de hautes technologies ainsi que la Télé-Université de l’Université du Québec (TÉLUQ) et l’Université Laval iront à nouveau s’établir dans le secteur dans le but de relancer les affaires économiques. Ville de Québec et sa publicité à propos du quartier St-Roch Si votre dernière visite à Québec remonte à quelques années, ne manquez surtout pas de découvrir le Nouvo Saint-Roch !

Vous dénicherez sur la rue Saint-Joseph de petites boutiques et de grands magasins que vous ne trouverez nulle part ailleurs à Québec.

Tout comme les boutiques tendance, les restos et les bars du coin vous servent un décor et un menu au goût du jour.


St-Roch en quelques images Ce cliché a été réalisé sur la rue Saint-Joseph (entre les rues Du Pont et Monseigneur-Gauvrault) le jeudi 12 mai 2016 entre 19h et 20h. La température avoisinait les 20° ; il s’agissait d’une des premières soirées chaudes de l’année. Alors que je déambulais sur la rue St-Joseph, j’ai croisé cet homme que vous voyez assis sur le rebord d’une fenêtre en train de fumer une cigarette qui sortait d’un commerce en titubant légèrement. Je venais, au passage, de jeter un œil sur son déambulateur, fatigué et rafistolé, premier repère visuel d’une certaine défavorisation matérielle. En croisant l’amoncellement de sacs de poubelle jonchant le trottoir, second repère visuel, j’ai fait un lien entre la situation sociale de l’homme et celle que propose la présentation urbaine du Nouvo St-Roch : il s’agissait clairement d’un résident défavorisé. Le commerce duquel il venait tout juste de sortir se nomme Tonneau, comme si l’homme attendait de toucher le fond du baril, à moins qu’il n’y soit déjà. Malgré qu’il ait été témoin de ma tentative de le cadrer avec les ordures à partir de ma caméra, l’homme s’est laissé prendre en photo sans même broncher une seule fois. Ici, aucun besoin d’utiliser le tir photographique puisque l’acteur prenait presque la pause. Ce qui est le plus embêtant avec la revitalisation du quartier St-Roch, ce n’est pas la construction du Jardin St-Roch, ni même la destruction du mail St-Roch où s’abritaient les sans-abris. Ce qui dérange le plus, c’est le choix des commerces qui y ont été implantés : cossus, conçus pour les gros budgets et les goûts de luxe et en complet décalage avec la réalité vécue par les résidents du quartier.

Cet énorme décalage entre les vocations commerciale et résidentielle du quartier St-Roch est encore plus saisissant lorsqu’il est mis en images. Le cliché de la page suivante a été réalisé à la même date que la photo précédente (jeudi, 12 mai 2016), aux alentours de 19h45, devant la boutique EQ3 ayant pignon sur la rue Saint-Joseph entre les rues Monseigneur-Gauvreault et Saint-Dominique. L’homme sur la photo est un itinérant bien connu des habitués du quartier. Certains y font même référence en l’appelant Tyrion St-Roch en raison de sa physionomie qui rappelle celle du personnage de la série Game of Thrones. Alors que je marchais sur le trottoir à la recherche de repères visuels permettant de rendre compte du standing des boutiques du Nouvo St-Roch, je l’ai vu venir dans ma direction. Ses vêtements contrastaient particulièrement avec le parcours visuel créé par les boutiques haut de gamme. D’une part, son manteau d’hiver élimé, ses lourdes usées, et son lourd sac à dos étaient en totale opposition avec la température du moment. D’autre part, sa démarche rapide laissait croire qu’il était pressé de se rendre à un endroit qui m’était inconnu. Pour bien saisir la situation sociale contrastée qui allait se présenter, j’ai pris la décision de changer de trottoir pour mieux le photographier,

au moment même où il passerait devant la boutique d’ameublement EQ3 qui s’adresse à une clientèle « gros budget ». Le cliché présente divers contrastes entre des repères visuels tous aussi intéressants les uns que les autres. À première vue, on remarque, grâce à une généreuse fenestration, que la boutique est vaste et très éclairée. Si l’itinérant semble être au mauvais endroit lorsqu’il passe devant la boutique, c’est qu’il ne fait pas partie de la clientèle que le commerçant souhaite attirer. Par exemple, on retrouve à divers endroits de la photo l’écriteau « Rajeunissez votre espace », comme s’il s’agissait d’une boutade adressée au passant nain, alors que l’itinérance se caractérise par le fait de n’avoir aucun espace « à soi ». Autre fait intéressant, la promotion en cours cette semaine-là concernait des tables en bois très tendance. Pour 799 $ (ou plus), l’acheteur peut assortir le piétement et le dessus de table de son choix : un prix si élevé qu’il dépasse probablement le revenu annuel de l’itinérant photographié.


Deux poids, deux mesures L’histoire de St-Roch nous laisse entrevoir qu’à différents moments du développement commercial du quartier, les résidents ont généralement été laissés pour compte. Cette exclusion a fait en sorte de créer un écart entre les repères visuels observables chez ceux qui habitent les rues adjacentes à la rue St-Joseph et ceux qui constituent le parcours visuel typique des visiteurs du Nouvo St-Roch. Alors que les autorités municipales impliquées dans la revitalisation du quartier St-Roch parlaient de « rénovation urbaine » plutôt que d’« embourgeoisement », ou « gentrification », qui sont des termes nettement plus négatifs, la dynamique actuelle du quartier ne laisse aucun doute quant aux conditions de vie de ceux qui habitent majoritairement St-Roch. Le quartier n’a pas été revitalisé ; il a surtout été témoin du déchirement de son tissu social au profit des promoteurs immobiliers et des boutiques de luxe. François Gosselin-Couillard, concepteur

et recherchiste pour le blogue « St-Roch : Une histoire populaire », s’exprime en ces mots sur la question : « La rénovation urbaine » est une série de démolitions, d’expropriations et de dilapidation des fonds publics ayant fait de Québec la ville qu’elle est aujourd’hui. […] Ce sont les gens qui firent les frais de la rénovation. Les promoteurs promirent des logements neufs. Les logements furent rasés et leurs habitants parqués dans des HLM. Les marchands promirent la prospérité économique. Les gains se firent au profit d’une minorité9. » Ce qu’on observe aujourd’hui dans ce seul quartier, ce sont deux mondes coexistant en opposition constante. L’un s’appelle toujours St-Roch et traîne le lourd passé du quartier dans sa besogne. L’autre tente à la fois de faire revivre la gloire passée de l’artère Saint-Joseph tout en se démarquant de son histoire populaire par son appellation beau chic bon genre Nouvo St-Roch.


ris au coin des rues Saint-Joseph et Du Pont (intersection très passante qui peut faire office de lieu-mouvement), ce cliché montre la diversité d’acteurs sociaux que l’on retrouve dans St-Roch. C’est d’abord l’homme assis sur le banc qui a attiré mon attention : il marchait en titubant légèrement sur le trottoir où je me trouvais, l’air heureux, en chantant de manière incompréhensible. J’ai donc décidé de l’observer quelques minutes pour voir ce qu’il ferait. Avant qu’il ne traverse la rue pour aller s’asseoir, j’ai pu remarquer qu’il portait un habit de type veston-cravate, mais à bien y regarder, ce dernier était fatigué, voire même sale, fripé et élimé. Puisque ses cheveux étaient drôlement décoiffés, j’en ai déduit que cet homme devait être de ceux que l’on décrit comme désinstitutionnalisé, faisant ainsi référence à la vague de réadaptation psychosociale réalisée par l’établissement Robert-Giffard dans les années 199010. Son habillement témoignait d’un effort pour bien paraître, mais son comportement était sous-tendu par une réalité différente de celle de l’homme d’affaires ou du professionnel qui porte habituellement ce type de complet. Sur la photo, l’homme est entouré d’individus dont le rôle et la position sociale sont fort différents. Du côté droit de l’image, on retrouve un couple discutant avec un homme propriétaire d’un chien de race. Vêtus de manière branchée, ces derniers ont discuté sur le coin de la rue pendant au moins 15 minutes — en comparaison avec l’itinérant présenté sur la photo précédente, le temps n’était pas pour eux un facteur justifiant de se presser. On peut en déduire que le Nouvo St-Roch est un endroit où l’on se rend dans le but de rencontrer des gens que l’on connait. Il est aussi pertinent de préciser que durant tout le temps consacré à discuter, jamais ces trois individus n’ont porté attention à l’homme assis sur le banc. Il faut dire qu’une fois assis, ce dernier avait cessé de chanter et son comportement se fondait davantage dans le décor. Au centre de la photo, on retrouve un homme et une femme dont les corps parlent d’eux même : main sur une fesse, bras autour du cou, bouches scellées, yeux fermés sont tous des repères visuels de l’amour. Il s’agit d’un couple amoureux qui profite du moment d’attente au feu de circulation pour s’embrasser avant l’apparition du symbole signalant le moment de traverser la rue. Cette apparente immobilité était en contraste avec le comportement des autres individus présents dans ce lieu-mouvement. Le bouton d’appel pour le passage piéton (dans le coin inférieur gauche de la photo) et la lumière indiquant le moment où le piéton peut traverser la rue (dans le coin supérieur droit de la photo) en sont justement les repères visuels. En avant plan, le cliché montre une femme photographiée par accident — ma position ne me permettait pas de la voir s’approcher au moment où je faisais mon tir photographique. Plus tôt, j’avais croisé cette même personne alors qu’elle prodiguait des soins à son chien, alors qu’elle était à l’extrémité ouest de la rue Saint-Joseph. Son

attitude corporelle m’avait interpellé, mais j’avais hésité à la photographier puisque son attitude me laissait croire qu’elle serait offusquée d’être prise en photo. En effet, le regard qu’elle m’a lancé une fois le cliché effectué parlait pour elle : mon geste était désapprouvé. C’est en portant attention à son habillement qu’il devient possible d’expliquer sa réaction. La palette de sa casquette cache le haut du visage, le capuchon, remonté, permet de filtrer les regards de profil, et les vêtements de teintes sombres, la fondent dans le décor le soir venu. Dans le Nouvo St-Roch, il se trame des histoires qui ne sont pas toujours très nettes. Nous pouvons retenir de ce dernier cliché que, nonobstant la triste réalité de ceux qui ont élu domicile (qu’il soit fixe ou non) dans St-Roch, le quartier se compose aussi d’une faune urbaine branchée, désinstitutionnalisée, amoureuse et contrevenante. Au final, St-Roch est vraisemblablement un amalgame de réalités sociales diversifiées. Cette mixité, St-Roch la vit chaque jour. Elle reflète la vie qui anime le cœur du quartier. Elle est, en quelque sorte, porteuse de l’histoire passée et future de ce secteur de la ville de Québec.

__________ Gosselin-Couillard, F. (2014), La rénovation urbaine, St-Roch: une histoire populaire, URL : http://saint-roch.blogspot.ca/ 2 Idem, « La vie ouvrière ». 3 Mon St-Roch, [En ligne] http://www.monsaintroch.com/mon-quartier/, (page consultée le 19 juin) 4 Gosselin-Couillard, F. (2014), «La rénovation urbaine». 5 Idem. 1


Nouvo St-Roch, quand la publicité s’impose


071 / ARRÊT SUR IMAGE

[Audrey Vaillancourt / Traductrice / Photographe]

QUÉBEC : CONTRASTES SOCIAUX ET VISUELS

introduction de la mixité sociale et celle d’un renouveau socioéconomique sont devenus les deux principales justifications de la mise en place de politiques de revitalisation dans les quartiers populaires et les quartiers centraux en privilégiant deux approches : la construction de logements sociaux — instrument traditionnel des politiques de logement à destination des strates inférieures de la classe moyenne et des classes populaires — ; la volonté de déconcentration des quartiers pauvres — vision historique et morale de la mixité. Ce bref article veut en rendre compte en parcourant trois quartiers importants de la ville de Québec.

QUARTIER ST-ROCH Assis sur le parvis de l’église St-Roch, il est possible de tracer une ligne imaginaire entre la partie revitalisée du Nouvo St-Roch (le slogan choisi par la ville) et la partie demeurée en l’état. La rue Saint-Joseph, parsemée de boutiques de vêtements et d’accessoires griffés et de restaurants branchés, constitue la portion revitalisée du quartier. De l’autre côté de l’église, la rue St-François constitue la portion non revitalisée du quartier. Traverser le parvis de l’église depuis la rue St-Joseph vers la rue St-François, c’est, à moins de 50 mètres de distance, débarquer dans un univers complètement différent. Tout change : les gens, le décor et même les odeurs. Les bâtiments sont délabrés, des graffitis recouvrent les murs et les personnes que l’on croise sont loin de s’habiller chez Victor et Hugo. Dans les petites ruelles du quartier, le sol est par-

semé de débris et on retrouve des graffitis sur le moindre mur délabrés. Ce sont tous là des repères visuels urbains qui délimitent les territoires visuels du quartier StRoch. Par exemple, les graffitis sont presque inexistants sur la rue St-Joseph, alors qu’ils sont omniprésents partout ailleurs dans le quartier. Cette revitalisation a entraîné une mixité sociale qui donne lieu à des contrastes particulièrement saisissants. J’ai d’ailleurs pu en être témoin le

12 mai 2016 en soirée, alors que je me promenais dans le quartier. C’était l’une des rares soirées confortables du printemps, et cela se reflétait dans l’achalandage du secteur de la rue Saint-Joseph. En effet, des gens de tous les milieux se côtoyaient : des hommes et des femmes bien nantis prenaient l’apéro sur des terrasses, profitaient de la soirée pour déambuler dans les rues et s’arrêter dans quelques commerces, des personnes défavorisées flânaient sur le parvis.


Vers 20 h, j’ai aperçu un homme qui se dirigeait vers le magasin Benjo, un magasin de jouets très populaire situé sur la rue St-Joseph en plein cœur du Nouvo St-Roch. Ici, tout est pensé pour les enfants, même la porte d’entrée est de petite taille. Le prix des jouets, quant à lui, n’est pas de petite taille. Conséquemment, le commerce est destiné à des parents financièrement à l’aise. Il suffit de s’asseoir quelques minutes devant le magasin la fin de semaine venue pour constater que la clientèle est représentative de la portion revitalisée de St-Roch, ne serait-ce que par le type de voiture qui s’y stationne. Une imposante statue de grenouille accueille les enfants, ainsi qu’un écran interactif. Dès qu’une personne se positionne devant le magasin, la grenouille de l’écran se met à lui parler.

C’est une stratégie très efficace pour attirer les enfants et les parents à l’intérieur, mais ce soir-là, c’est plutôt cet homme défavorisé, aux cheveux en bataille et au manteau de cuir usé, qui est venu discuter avec la grenouille. Outre ces repères visuels évidents, sa posture corporelle (la tête basse et les épaules roulées vers l’intérieur) et la forte odeur d’alcool qui émanait de ses vêtements étaient également très révélatrices. Posté ainsi devant un magasin destiné à une classe sociale mieux nantie, cet homme défavorisé créait un contraste social frappant. Pendant qu’il passait par toute une gamme d’émotions en discutant avec la grenouille virtuelle, j’ai été témoin des réactions des passants : ils le dévisageaient,

chuchotaient des commentaires entre eux et l’évitaient, allant même jusqu’à changer de trottoir. Pratiquement tous les passants ont réagi d’une façon ou d’une autre à l’écart aux normes sociales que consistait le fait de se parler seul, ou plutôt à un écran destiné aux enfants, en pleine rue. Signe de détresse psychologique, de solitude, d’un excès d’alcool ou de tous ces éléments, ce comportement est parfois caractéristique de certaines personnes démunies des quartiers centraux défavorisés ou en plein processus de revitalisation. Comme il est socialement mal vu de parler fort en public, encore plus de vociférer, l’homme en était arrivé au stade où il injuriait la grenouille sous le regard ahuri des passants.

QUARTIER LIMOILOU

B

Bien qu’on retrouve beaucoup de personnes défavorisées dans le quartier St-Roch, ce n’est évidemment pas le seul secteur de la ville de Québec où loge la pauvreté. De l’autre côté de la rivière St-Charles, dans le Vieux-Limoilou, la mixité sociale y est également très visible. Alors que la réputation du secteur laissait autrefois à désirer, aujourd’hui, on y retrouve de nombreux étudiants et de jeunes familles. La 3e Avenue est un peu comparable à la rue Saint-Joseph : de nombreux commerces qui s’adressent à une clientèle plus aisée s’y sont installés. En effet, de jolies boutiques, de bons restaurants et des cafés branchés côtoient des commerces visiblement plus anciens et en moins bon état. Le Nektar (photo de gauche), un café situé sur la 3e Avenue, est un très bon exemple de ce type de commerce plutôt huppé fréquenté par la classe sociale plus aisée de Limoilou. La deuxième potion du nom du commerce en dit long : « caféologue », une appellation qui se veut un moyen de donner du prestige au commerce et de souligner la qualité du café qu’on y vend. Inutile de mentionner que l’endroit n’est pas très populaire auprès des gens défavorisés qui habitent les rues situées tout juste derrière le commerce. Malgré tout, la 3e Avenue est l’endroit par excellence à Limoilou pour être témoin de rencontres entre différentes classes sociales, particulièrement en été, alors que la rue, des plus populaires, devient très animée; la ville y a même installé un piano en plein air il y a quelques années.

Étant moi-même une résidente du quartier, je fréquente souvent la Brûlerie Limoilou, un café situé à l’intersection de la 3e Avenue et de la 5e rue. Juste en face se trouve une petite épicerie de quartier, ainsi qu’un banc très fréquenté par les personnes défavorisées. Chaque fois que je passe dans le coin, c’est immanquable, au moins un des habitués de l’endroit y fume une cigarette en regardant les gens passer. Vers 16 h, le 5 mai 2016, lors d’une belle journée de printemps, j’étais assise à la Brûlerie, quand j’ai assisté à cette scène devant le commerce en question.


L’homme qui est assis sur le banc vient souvent passer le temps au coin de la 3e Avenue et de la 5e Rue. Il n’est pas rare de l’entendre se parler à lui-même, souvent dans un langage assez vulgaire, tout comme l’homme au Benjo dont il a été question précédemment. Le banc semble, quant à lui, être son lieu de prédilection

pour se reposer un peu et observer les passants, avant de se relever pour faire une courte balade dans les environs, qui consiste la plupart du temps à traverser la rue pour mieux la retraverser. Les vêtements fripés, usés et élimés de l’homme viennent s’ajouter à ces attitudes et comportements qui contribuent à sa margina-

lisation et à sa stigmatisation sociale. D’autre part, il y a cet homme bien habillé qui promène son chien, courrier en main. Il tirait sur la laisse de son chien et évitait de regarder l’autre homme, visiblement mal à l’aise. En fait, confronté à la pauvreté, il cherchait à fuir l’endroit, une scène qui se produit ici très fréquemment.

La semaine suivante, j’ai assisté à une autre confrontation de classes sociales se déroulant exactement au même endroit, en après-midi. L’homme sur le banc vient souvent s’y asseoir. Toujours vêtu de la même façon, il y passe des heures à griller cigarette après cigarette. Parfois, d’autres habitués du banc viennent lui adresser la parole, mais de manière générale, il est seul. À quelques mètres de l’homme défavorisé se tient un cycliste : vélo de route haut de gamme, souliers spécialisés, casque de qualité, cuissard et gants de vélo, un équipement qu’il est possible d’évaluer à quelques milliers de dollars, ce qui suppose un amateur de plein air financièrement à l’aise. Il incarne un concept très valorisé par notre société, soit le sport et l’activité physique, et plus globalement, la santé. Le contraste avec l’homme assis sur le banc est frappant : en plus d’une opposition sur le plan financier, les deux hommes sont à des pôles opposés en ce qui a trait à la santé. En effet, l’homme défavorisé, fumeur et en surpoids, représente plutôt tout ce qui est à éviter aux yeux de notre société. En observant la scène pendant quelques minutes, j’ai constaté que le cycliste cherchait son chemin. Il a demandé des indications à un passant, puis, insatisfait, a regardé autour de lui dans l’espoir d’obtenir un second avis. Bien qu’il ait clairement vu l’homme assis sur le banc, il ne s’est pas adressé à lui. Il a plutôt attendu que quelqu’un d’autre passe pour le lui demander et a préféré ne pas engager la conversation avec cet homme qui était visiblement de l’autre côté du fossé social qui les séparait.


QUARTIER MONTCALM

Le quartier Montcalm est l’un des endroits les plus prisés de la ville de Québec. Situé dans le secteur de la haute ville de Québec, le quartier abrite majoritairement une classe aisée. En effet, les appartements y sont loin d’être abordables, et les luxueux condominiums, tout comme les maisons, le sont encore moins. Les commerces du quartier sont représentatifs de la partie de la population qui y demeure. Ici, les restaurants et les boutiques ne reflètent pas la mixité sociale ; ils s’adressent avant tout à ceux qui ont les moyens de les fréquenter. Le 14 juin 2016 en après-midi, j’ai passé quelques heures à déambuler sur la rue Cartier. C’était une journée splendide et la température était d’environ 22 degrés. Les terrasses étaient bondées, tout comme les trottoirs et les boutiques. C’est d’abord l’habillement des gens qui a retenu mon attention. Je dirais qu’au moins 50 % des hommes étaient en chemise ou en complet et qu’une proportion similaire de femmes était vêtue d’une robe. Beaucoup de femmes s’arrêtaient dans les boutiques de vêtements, dont les prix sont très élevés sur la rue Cartier. La dame sur la photo de la page précédente s’est plutôt arrêtée pour déguster quelques échantillons chez Anna Pierrot, une pâtisserie-chocolaterie réputée. Je dois dire que, en me promenant sur la rue Cartier, je ne m’attendais pas du tout à rencontrer des gens d’une autre classe sociale que celle qui habite le quartier. Pourtant, à travers les vestons-cravates et les sacs à main griffés, se cachaient des gens plus ou moins favorisés, n’ayant évidemment pas les moyens financiers d’habiter le quartier ou d’en fréquenter les restaurants et les boutiques. Contrairement aux autres, il marchait lentement, ou bien s’arrêtait et restait sur place en se contentant d’observer l’activité


des passants. Il a mis plusieurs minutes à traverser la rue. Il s’arrêtait à tous les deux ou trois pas, fixait un point au sol, puis repartait. Il a finalement augmenté sa cadence lorsqu’une femme, au volant de sa voiture, l’a klaxonné avec impatience. Avec son vieux sac de la SAQ, ses sandales usées et son dos voûté, il posait un contraste avec la vaste majorité des passants, dont la femme en talons hauts derrière lui sur la photo. Environ une heure plus tard, je suis passée devant Le Parchemin du Roy, « La boutique de l’écriture » spécialisée en calligraphie et en illustration, où j’ai assisté à une scène qui n’est en rien anodine pourvu que l’on y prête le moindrement attention. Juste à côté de la boutique, un homme avait stationné son fauteuil roulant électrique et observait l’action qui se déroulait sous ses yeux en fumant cigarette après cigarette. Il était lourdement handicapé physiquement et sa maigreur trahissait un état de santé précaire. Il se parlait constamment à lui-même, ce qui, encore une fois, faisait réagir les passants. Ces derniers passaient aussi loin de lui que le trottoir pouvait le leur permettre, affichant des airs qui trahissaient à la fois de la pitié et une certaine envie de presser le pas. Quelques mètres plus loin, une femme lui tournait le dos. Elle était vêtue d’une robe et de sandales assorties, tenant un sac à main de couleur or, complétant ainsi l’ensemble. Elle représentait le parfait exemple de la femme financièrement à l’aise qui vient faire les boutiques sur la rue Cartier par un bel aprèsmidi. Il est plausible de penser que, même dans les secteurs les plus cossus de la ville, la défavorisation est présente, même mise en évidence : l’exclusion sociale, la marginalisation et la stigmatisation sont d’autant plus frappantes lorsque ces personnes se retrouvent dans un milieu plus huppé que d’autres. Tout ceci renvoie à la notion de mixité sociale qui est à la fois un état et un processus. Un état, dans le sens où il y a cohabitation sur un même territoire de groupes sociaux aux caractéristiques diverses. Un processus, dans le sens où le fait de faciliter la cohabitation sur un même territoire de groupes divers par l’âge, le statut professionnel et les revenus, rendrait possible une répartition plus équilibrée des populations. La demande des habitants des quartiers populaires, impliqués malgré eux dans des processus de revitalisation, est simplement de ne pas être enfermés en tant que « pauvres ». La réponse par la mixité sociale et la diversification de l’habitat est donc une formalisation de cette demande par l’appareil administratif.


Le corps en posture musicale, violoncelle en mode art dĂŠco


077 / ARRÊT SUR IMAGE

[Pierre Fraser / Sociologue]

OÙ TU VAS QUAND TU DORS EN MARCHANT ?

a performance théâtrale Où tu vas quand tu dors en marchant ? se tient généralement dans différents secteurs du Vieux-Québec entre la fin mai et la mijuin. L’installation L’orchestre d’hommesorchestres est intéressante à plus d’un égard. « Symbolisé par le personnage de l’homme-orchestre, sorte d’homme à tout faire sans talent particulier sauf celui de pouvoir tout faire en même temps… un peu, L’orchestre d’hommes-orchestres touche à tout, sans pour autant posséder les expertises attendues ou les connaissances préalables. » [Source : site de L’orchestre d’hommes-orchestres]

Tout d’abord, des îlots performatifs constitués de véhicules, de conteneurs, de machines et de cabanes de fortune habités par des musiciens. Ensuite, des spectateurs qui déambulent et visitent chaque îlot où s’exécutent des musiciens en apparence isolés, occupés à jouer une participation qui semblent n’avoir aucun lien avec celle des autres musiciens. Enfin, un espace commun muni de chaises où ce qui se passe dans chaque ilot est projeté sur les murs de deux édifices adjacents, où le tout forme un orchestre qui joue une musique cohérente. Mais plus encore, ce qui confronte le spectateur, ce n’est pas seulement la performance isolée de chaque musicien, mais bien les attitudes et les postures de chacun d’entre eux. Chaque musicien est intégré dans un ilot engoncé dans une surcharge décorative d’objets hétéroclites où les effets dramatiques sont travaillés par le jeu des ombres et des lumières, où la tension, l’exubérance, et les multiples contrastes finissent par former « un monde où tous les contraires seraient harmonieusement possibles. » [Philippe Beaussant, musicologue] Comment arriver à tirer un sens de cette performance artistique ? En fait, tout le problème réside dans la capacité à trouver l’angle d’analyse sociale. Mais faut-il pour autant chercher un angle d’analyse sociale ? Concrètement, oui. Pourquoi ? Parce que cette installation est caractéristique de notre société. Elle ne renvoie pas seulement à la notion de division du travail, mais renvoie aussi à la fonction sociale que chaque membre de la société exerce. Alors que la fonction sociale de chacun, prise séparément, ne semble pas contribuer de façon si importante au fonctionnement global de la société, ce n’est que du moment où on est en mesure de voir la portée du travail de tous que l’on peut réellement apprécier la contribution effective de chacun.


Des corps repositionnés, des corps défiant la gravité, des corps en prestation artistique


La musique et le spectateur, un corps à corps sensible. Chaque musicien de chaque îlot est un tuttiste, au même titre que peut l’être le tuttiste d’un orchestre symphonique, au même titre que peut l’être chaque membre de la société, c’est-à-dire un instrumentiste qui ne joue sa partition qu’avec l’ensemble des musiciens d’un pupitre ou de l’orchestre. Chaque musicien joue ainsi à l’unisson et dans l’anonymat. Chaque membre de la société assume sa fonction sociale et joue son rôle social à l’unisson et dans l’anonymat.

Derrière l’unité de façade et l’harmonie de L’orchestre d’hommes-orchestres jouant à l’unisson, se dessine pourtant un univers socialement hiérarchisé et divisé. Il y a un chef d’orchestre qui dicte à chacun ce qu’il doit faire, quand et comment bien le faire. L’harmonie de l’exécution ne tient qu’à se mince fil conducteur. Comme le souligne le sociologue Bernard Lehman, « lors du concert, la visibilité des musiciens est liée au prestige de leur instrument. Plus un instrument est en vue sur plateau, comme c’est le cas des cordes placées au premier plan, plus il est associé à la musique dite classique, plus son répertoire est élargi et ses praticiens issus de milieux sociaux élevés. » Ainsi en va-t-il de même de chaque membre de la société où la visibilité sociale ou le statut social de chacun est intimement lié à la fonction sociale et au rôle social qu’il occupe.

L’orchestre d’hommes-orchestres c’est aussi un parcours déambulatoire qui oblige le spectateur à défiler devant plusieurs îlots pour enfin comprendre la fonction et le rôle de chacun dans l’orchestre lorsqu’il arrive sur la place publique où il peut s’asseoir et contempler le tout. Ici le parcours du spectateur est un corps à corps sensible, en situation, avec des îlots ambigus et les musiciens qui s’y trouvent. Un corps à corps sensible, tout comme dans les relations que nous entretenons avec nos semblables qui exercent une fonction sociale et un rôle social différent du nôtre.

Carrefour international de théâtre de Québec

90 000 personnes 26 % de visiteurs dont 16% de touristes 2015 / ACHALANDAGE

ÎLOTS PERFORMATIFS, COHÉSION SOCIALE, MÉTAPHORE DE LA SOCIÉTÉ


Quand l’individu devient aussi déchet… (Zygmunt Bauman)

Tout juste derrière ce conteneur attenant à l’épicerie Métro dans le quartier St-Roch de Québec, l’infirmier de la rue, Gilles Kègle, qui s’occupe essentiellement des démunis, a retrouvé là l’un de ces protégés, bel et bien mort un soir de juillet 2013, alors que tout juste de l’autre côté de la rue, le Cirque du Soleil présentait son spectacle Les chemins invisibles. L’ironie de la situation est à relever, alors qu’être démuni c’est aussi parcourir des chemins invisibles pour ceux qui ne le sont pas.


OBJECTIF

Des techniques pour saisir la vie. Des connaissances pour révéler le contraste social. Utiliser judicieusement l’objectif de sa caméra. Apprendre.


Mannequins tenant la pose automnale / Š Claude Forest


083 / OBJECTIF

SAISIR L’ALLÉGORIE [Claude Forest / Photographe]

Corps de mannequins filiformes. Représentation indirecte qui emploie une chose comme signe d’une autre chose.

éfier la réalité pour lui faire dire autre chose, c’est l’obliger à parler autrement. Il est souvent dit qu’une photographie est avant tout objective, car elle montre uniquement ce qu’il y a à voir. Le photographe sait fort bien que cette affirmation n’est pas tout à fait vraie, car toute photographie est également subjective : celui qui effectue le cadrage, alors qu’il s’apprête à appuyer sur le déclencheur de la caméra, présente un point de vue, et tout point de vue, quel qu’il soit, est forcément subjectif. L’image est une forme de données qui encapsule plusieurs couches de signification dans un format directement accessible. D’une part, l’image possède une particularité intrinsèque qui lui est propre : elle est objective. Ce qui est vu, c’est ce que la caméra capture, et toutes choses étant égales par elles-mêmes, il s’agit bien d’un enregistrement tangible d’un événement qui s’est produit à un moment ou l’autre dans un contexte social donné. D’autre part, l’image est irréductiblement subjective, car elle reflète invariablement le point d’attention de celui qui tient la caméra et de ce qu’il voulait saisir et montrer. Conséquemment, l’image constitue un ensemble de processus subjectifs complexes encapsulés dans une forme incroyablement objective, de là tout l’intérêt à procéder à une analyse rigoureuse de ce que toute image représente et véhicule comme messages. L’automne venu, au Québec, les villes enrobent les arbustes qui bordent les grands boulevards urbains. L’hiver y est si rude, le sable et le calcium si présents, qu’un arbuste ne saurait survivre. Ces arbustes enveloppés signalent le filiforme, signalent l’apparence du mannequin féminin des magazines.


Quand le chien devient lui-mĂŞme hot dog

tenant la pose / Š Claude Forest


085 / OBJECTIF

Prisme

Viseur

Objectif

Rayon de lumière

© Dinkymage

Diaphragme

MAÎTRISER SES PHOTOS [Philippe Tremblay / Photographe et vidéaste / ATM]

La photographie dispose d’une capacité unique : transmettre une information instantanément en figeant un moment unique. Voilà pourquoi cet outil est le grand allié de tous ceux qui désirent traiter de phénomènes sociaux à travers l’image, fixe ou animée. Par contre, il est facile pour l’apprenti photographe d’être freiné par le manque de connaissances techniques fondamentales. Tout d’abord, il est important de saisir en quoi consiste le fonctionnement physique de l’appareille photo pour ensuite savoir comment en gérer ses composantes. Nous allons donc suivre le chemin de la lumière depuis l’objectif jusqu’à l’œil. La photographie, au plus simple de sa définition, consiste en une la capture de la lumière, qu’il s’agisse d’une pellicule argentique ou d’un capteur numérique. Comme l’indique le schéma ci-dessus, le rayon de lumière pénètre tout d’abord à travers l’objectif et traverse une série de lentilles qui font converger la lumière vers le diaphragme, aussi appeler l’iris de la caméra. Le diaphragme est comparable à l’iris de l’œil humain : lorsqu’il y a peu de lumière, l’iris s’ouvre, ce qui fait pénétrer plus de lumière dans le globe oculaire ; à l’inverse, lorsqu’il y a trop de lumière, l’iris se referme pour en diminuer l’intensité. Pour l’objectif, c’est exactement le même principe, mais la manipulation du diaphragme influence aussi un autre facteur : la profondeur de champ.

Miroir

Film obturateur


LA PROFONDEUR DE CHAMP

© Camera Lens Advice

La profondeur de champ, c’est la distance de netteté de l’image. Plus le diaphragme est fermé, plus la distance de ce qui est au foyer (au focus) est grande. À l’inverse, plus il est ouvert, plus la distance de ce qui est au foyer est petite. Conséquemment, plus le diaphragme est fermé, moins de lumière pénètre dans l’appareil. Il faut dès lors compenser ce manque d’une autre façon, et ce, via l’obturateur. L’obturateur est un rideau qui permet de déterminer le temps d’exposition à la lumière de la pellicule argentique ou du capteur. Le rideau s’ouvre et se referme plus ou moins rapidement pour laisser passer la lumière, et il est possible de régler cette

vitesse pour compenser le manque de lumière lorsque le diaphragme est trop fermé. Sur la plupart des appareils photographiques, cette vitesse d’obturation peut être réglée dans une fourchette se situant entre 8 millièmes de secondes (1/8000) à 30 secondes. Donc, si l’appareil manque de lumière en raison d’un diaphragme trop fermé, on compense la chose en augmentation la vitesse d’obturation afin de permettre à la pellicule ou au capteur d’être exposé plus longtemps au rayon de lumière. Par contre, la manipulation de l’obturateur influence aussi un autre facteur : le flou de bougé.

LE FLOU DE BOUGÉ Le flou de bougé est causé par une vitesse trop lente de l’obturateur par rapport à un sujet en mouvement. La lumière ne parvient pas alors à se rendre assez rapidement à la pellicule ou au capteur pour bien figer le sujet. Prenons l’exemple d’une voiture qui passe dans la rue : si l’obturateur est trop lent la voiture sera floue. Il faut donc augmenter cette vitesse pour figer correctement la voiture. Ce phénomène peu aussi se manifester lorsqu’on tient la caméra dans les mains, alors qu’elle n’est pas maintenue avec assez de fermeté. Ceci étant précisé, il faut également rappeler que si on augmente trop la vitesse de l’obturateur, il y aura, une fois de plus, un déficit de lumière pour exposer correctement la pellicule ou le capteur. Si ce problème survient, il faut dès lors trouver un autre moyen de compenser ce manque de lumière en faisant appel à la valeur ISO.

ISO L’ISO, c’est tout simplement une unité de mesure de la sensibilité à la lumière de la pellicule ou du capteur. Il va sans dire qu’il est très difficile pour un débutant de juger à l’avance de la valeur ISO adéquate pour optimiser la prise de photos. Heureusement, les caméras numériques, il est désormais possible de contrôler l’ISO depuis l’appareil. Le procédé est fort simple : plus on augmente l’ISO, plus de tension électrique est envoyée au capteur, ce qui le rend de facto plus sensible à la lumière. Donc, si après avoir ajusté le diaphragme, si après avoir déterminé la profondeur de champ désiré, et si après avoir ajusté la vitesse de l’obturateur, il manque encore de lumière, il suffira, en dernier recours, d’augmenter l’ISO, et de rendre ainsi le capteur beaucoup plus sensible. MAIS… parce qu’il y a un « mais », trop augmenter la valeur ISO entraînera un phénomène connu sous le nom de bruit. À éviter !


Changer l’habit, modifier d’autant la posture et l’attitude du corps


Combiner cyclisme et alimentation santĂŠ pour optimiser le corps


ACTION

Prendre position. Analyser. Affirmer. Ne pas balayer sous le tapis ce qui travaille la société. Ne pas laisser à d’autres le soin de dire et montrer ce qu’il faut penser. Mettre en images ce qui constitue la société.


REQUIEM FOR THE AMERICAN DREAM [Pierre Fraser / Sociologue]

Réalisation Peter D. Hutchison Kelly Nyks Jared P. Scott.

Distribution Noam Chomsky

Année 2015

Durée 73 min

Diffuseur Netflix

l est possible de considérer que le documentaire Requiem for the American Dream constitue l’ultime réflexion de Noam Chomsky à propos de la société américaine. À notre avis, il s’agit peut-être d’un raccourci un peu trop rapide. Même à 87 ans, il serait surprenant de voir l’homme cesser sa critique de la société américaine, surtout lorsqu’il s’agit d’un sujet aussi controversé que celui de la concentration de la richesse et du pouvoir entre les mains d’une élite fort peu nombreuse. Menées pendant plus de quatre ans, les entrevues, toutes cadrées en plan rapproché sur le visage de Chomsky, créent un sentiment d’intimité avec cet homme considéré par bien des Américains comme l’un des plus influents intellectuels de son époque. Le rythme du documentaire est lent, bien construit, solidement appuyé par une infographie qui permet de faire aisément la jonction entre les différents points de vue amenés. Mais est-ce bien un documentaire ? En fait, il faut plutôt voir cette œuvre cinématographique comme une série de conversations avec Noam Chomsky l’activiste. Divisé en dix parties, Chomsky fait la démonstration, étape par étape, avec un propos d’une clarté quasi chirurgicale, du processus à l’origine de la lutte entre la démocratisation de la société américaine et la prise de contrôle du processus démocratique par une certaine élite fortunée. Comme le souligne Chomsky, il s’agit ni plus ni moins que d’un combat entre « les effets civilisateurs » (civilizing effects) des années 1960 — féminisme, droits des noirs, mouvance antiguerre, environnementalisme — et l’« offensive entrepreneuriale » (business offensive) qui a commencé avec le choc pétrolier de 1973 et qui a culminé avec les déréglementations tous azimuts de la présidence de Ronald Reagan. Un demi-siècle de politiques destinées à enrichir les plus riches au détriment de la majorité sont ainsi mises en lumière par Chomsky. Le constat est sombre, sans concession, et trace peut-être le por-

trait de ce qui nous attend comme société, à savoir, l’amenuisement graduel de la classe moyenne et peut-être même la fin d’une démocratie réellement fonctionnelle, c’est-à-dire une démocratie où le citoyen a un rôle réel à jouer, où les gouvernés détiennent un réel pouvoir, où les gouvernants sont au service des gouvernés et non des entreprises. Pour Chomsky, l’actuelle concentration de richesse entre les mains de quelques personnes seulement est en mesure de modifier en profondeur, sinon de causer un point de rupture dans la balance du pouvoir, de délégitimer la nature même de la démocratie à l’américaine et peut-être même de reléguer aux oubliettes le rêve américain, celui qui prétend que tout est possible dans ce pays à celui qui met les efforts nécessaires pour accéder au bonheur et à la richesse ― le rêve américain. [Disponible sur Netflix]

1. Revoir les fondements démocratiques. 2. Façonner l’idéologie. 3. Reconfigurer l’économie. 4. Déplacer la fiscalité vers les classes moyennes. 5. Attaquer la solidarité sociale. 6. Influencer les législateurs. 7. Financer les élections. 8. Soumettre les syndicats. 9. Fabriquer le consentement. 10. Tenir la population à l’écart des décisions.


089 / ACTION

PRÉCARITÉ : DU SALARIAT AU PRÉCARIAT [Olivier Bernard / Sociologue]

Production Photo | Société

Réalisation Photo | Société

Distribution Jacques Létourneau (président de la CSN) Louise Chabot (présidente de la CSQ) Mircea Vultur (INRS) Madeleine Gauthier (INRS) Isabelle Couture (sociologue) Lydia Arsenault (sociologue)

Année 2016

Durée 50 min

Diffuseur Photo | Société YouTube

La précarité cristallise l’angoisse sociale bien au-delà de la pauvreté et de l’instabilité : « Aurai-je un emploi demain ? » ; « Mon entreprise va-t-elle délocaliser une certaine partie de sa production ? » ; « J’ai un bacc, et pourtant, je travaille chez McDo. » ; « En 5 ans j’ai changé trois fois d’emploi… » Malgré tout, tous ne s’entendent pas à propos de la notion de précarité. [Pierre Fraser / Réalisateur] ― Pourquoi un documentaire sur la précarité ? ― « J’ai parfois l’impression qu’on vit en Télénie. Vous ne connaissez pas ce merveilleux monde qu’est la Télénie ? C’est le monde visuel de la télé, des Webséries et de Facebook où l’on voit essentiellement des gens des strates médianes et supérieures de la classe moyenne à qui tout semble toujours réussir, un monde aseptisé d’où les défavorisés ont été évacués. » ― Vous avez choisi de faire appel à des chefs syndicaux et à des chercheurs universitaires pour discuter du problème, alors que vous n’avez qu’une seule personne qui est directement touchée par le phénomène de la précarité. N’aurait-il pas été préférable de mieux équilibrer les interventions ? ― Tout documentaire est aussi une prise de position, un statement en quelque sorte. Si vous l’avez bien écouté, l’intervenante Lydia Arsenault, étudiante à la maîtrise en sociologie, est la trame fédératrice du propos sur la précarité, justement parce qu’elle vit une situation de précarité. En ce sens, les autres intervenants interprètent ce qui lui arrive à travers leur propre analyse en fonction de leur position dans la société, à savoir dirigeant syndical ou chercheur universitaire. De plus, les images qui appuient les propos de tous, à mon sens, équilibrent justement les interventions. Olivier Bernard, Ph. D. [Disponible sur YouTube : youtube.com/watch?v=cnv0FORKfRA]

Une chose est certaine, le concept même de précarité est en totale opposition avec le modèle fordiste de l’emploi à temps plein. En fait, la précarité s’allie si bien au discours néolibéral de la flexibilité, elle serait à ce point la condition moderne du progrès, que l’insécurité fondamentale est devenue le lot de certains groupes de la société. C’est ce que le réalisateur, Pierre Fraser, a tenté de mettre en lumière dans ce documentaire avec des intervenants de différents horizons. Pour le président de la CSN, Jacques Létourneau, les importantes mutations survenues au cours des dix dernières années dans le monde du travail sont clairement à l’origine d’une forme de travail de plus en plus précaire. Pour la présidente de la CSQ, Louise Chabot, non seulement le constat n’est-il pas plus reluisant, mais personne ne semble vraiment être préoccupé par le problème, alors qu’il faudrait particulièrement s’y intéresser. Alors que les sociologues Mircea Vultur et Isabelle Couture viennent nuancer les propos des deux chefs des deux plus grandes centrales syndicales québécoises, Madeleine Gauthier et Lydia Arsenault posent un regard sur une réalité qui n’a strictement rien d’académique : la précarité, qu’elle soit en emploi, qu’elle soit financière ou matérielle, touche de plus en plus de gens.


APPEL À CONTRIBUTION Pour les sections Focus, Scènes de rue, Objectif et Action, le Comité de rédaction accepte en tout temps des articles. Il suffit de se référer à ces sections dans ce numéro pour voir quelle forme doit être donnée à l’article. Il suffit d’expédier l’article et les photos à l’adresse sociocamera@gmail.com. Consultez également la page https://photo-societe.com/photo-societe/ pour plus d’informations.

JANVIER 2017 Thème : La ville et ses contrastes La géographie des villes est aussi géographie sociale. D’une part, il y a le réseau visible de la ville et de ses transports, de ses bâtiments, de ses rues et de ses boulevards, de sa signalisation et de ses feux de circulation, de ses quartiers et de ses citoyens actifs. D’autre part, il y a le réseau invisible, sous-jacent, en épaisseur, comme une sorte de ville parallèle, un monde à la marge repérable par un œil exercé, le réseau social en quelque sorte qui, avec ses repères, ses parcours et ses territoires, détermine des façons d’être. Ce numéro de « Photo | Société » veut montrer comment la topographie des villes inscrit des enclaves sociales, comment elle suggère des comportements et des attitudes, comment elle régule le flux du transport, comment elle distribue l’énergie, comment elle consomme, comment elle se divertit, comment elle construit des réseaux d’entraide. Spécifications Article : entre 5 à 8 pages (format « A4 » ou « Letter »). Références en fin de texte (mode notes à la fin du document). Police et fonte : Garamond 11. Photos : résolution minimale à 300 dpi. Destinataire : sociocamera@gmail.com. Date limite : 30 novembre 2016.

MAI 2017 Thème : Saine alimentation et corps en santé Le fait de s’alimenter sainement et de s’entraîner est une puissante construction sociale mobilisant à la fois les individus, les institutions et les entreprises. Le concept même de saine alimentation et d’activité physique est non seulement un outil de plus dans l’arsenal de la gouvernance de soi et de la contenance de soi, mais il représente également un puissant outil de quantification, de structure de soi et de sculpture de soi. Au fil du temps, de la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, l’idée de saine alimentation et d’activité physique a dessiné dans l’imaginaire collectif un corps sans maladie, un corps performant, un corps ayant la capacité de vivre dans un état optimal de santé physique et mentale jusqu’à un âge très avancé. Ce faisant, la saine alimentation et l’activité physique construisent non seulement un corps socialement acceptable ou non, mais construisent également un corps qui affiche ou non la vertu morale de son propriétaire. Spécifications Article : entre 5 à 8 pages (format « A4 » ou « Letter »). Références en fin de texte (mode notes à la fin du document). Police et fonte : Garamond 11. Photos : résolution minimale à 300 dpi. Destinataire : sociocamera@gmail.com. Date limite : 30 mars 2017.


APPEL À CONTRIBUTION Pour les sections Focus, Scènes de rue, Objectif et Action, le Comité de rédaction accepte en tout temps des articles. Il suffit de se référer à ces sections dans ce numéro pour voir quelle forme doit être donnée à l’article. Il suffit d’expédier l’article et les photos à l’adresse sociocamera@gmail.com. Consultez également la page https://photo-societe.com/photo-societe/ pour plus d’informations.

SEPTEMBRE 2017 Thème : L’ordre marchand et ses représentations Société de consommation. S’agit-il d’un simple cliché ? Si oui, il en existe des représentations visuelles. Sinon, il en existe aussi des repères visuels, car dans l’un comme dans l’autre, la consommation occupe le moindre espace de nos vies. Qu’il s’agisse des immenses panneaux-réclame en bordure des grands axes urbains, de la station d’essence, de la borne de rechargement, du supermarché, de l’amphithéâtre, du stade de sport, de notre garde-robe, de nos vêtements griffés, de nos produits sanitaires et d’hygiène personnelle, de la télévision, de la radio, d’Internet, des médias sociaux, de l’école même, tout a un nom corporatif, tout a été acheté dans un commerce, tout a été payé, tout a été transporté à la maison. L’ordre marchand est tentaculaire, mais nous ne le voyons plus, tant il imprègne la vie au quotidien. Spécifications Article : entre 5 à 8 pages (format « A4 » ou « Letter »). Références en fin de texte (mode notes à la fin du document). Police et fonte : Garamond 11. Photos : résolution minimale à 300 dpi. Destinataire : sociocamera@gmail.com. Date limite : 30 juillet 2017.

JANVIER 2018 Thème : Mobilité et déplacements La ville se caractérise par une profusion de points nodaux urbains d’où rayonnent produits manufacturés, modes, idées, décisions financières, économiques et politiques. L’implantation des usines, les trajets domicile-lieu de travail, la localisation des écoles, des hôpitaux, des canalisations d’eau, des collecteurs, des conduites de gaz, des infrastructures de télécommunication, tous rendent compte d’une vie immergée dans un environnement urbain spatialement et spécialement réticulé autour de l’idée d’efficacité, d’énergie et de rendement. Le quadrillage en damier des villes, combinant la ligne droite et l’angle à 90° des rues et des carrefours, confère au paysage urbain une régularité et une linéarité supposé optimiser ainsi le déplacement. La mobilité d’aujourd’hui est à ce prix, et elle doit identifier et développer de nouvelles façons de faire pour atteindre au déplacement efficace et optimal en tout. Spécifications Article : entre 5 à 8 pages (format « A4 » ou « Letter »). Références en fin de texte (mode notes à la fin du document). Police et fonte : Garamond 11. Photos : résolution minimale à 300 dpi. Destinataire : sociocamera@gmail.com. Date limite : 30 novembre 2017.


Photo | Société / Scènes de rue et posture du corps  

Scènes de rue ? Postures du corps ? Un défi à la taille du photographe. Quoi de plus engageant que de saisir en image le corps dans ses mult...

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