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Le spectre de la mort

Florence Gianadda


Editions du Manoir jaune Š 2014 http://planzette.ecolevs.ch

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Chapitre 1

Quelque part à Sion en octobre 1299,

I

l faisait déjà nuit quand Malvina regagna son domicile. Le ciel était pigmenté de petites lueurs blanches et pâles. La jeune fille tourna un regard vers elles, frissonna et pressa le pas en repensant à l’étrange attitude d'Hortense, son amie de toujours et médium. L'air glacial du soir fouettait son visage inquiet. Elle s'engouffra dans une ruelle sombre et sale. Un rat passa, la faisant sursauter. Soudain, Malvina aperçut un homme. Il était accroché au mur d'une vieille bâtisse par un couteau planté dans le cœur. Ses yeux exorbités montraient à quel point la douleur était atroce. Du sang avait coulé tout le long de son corps. Horrifiée, Malvina plaqua une main gelée contre sa bouche, pour s'empêcher de hurler. Elle voulut reculer mais quelque chose l'arrêta net. Elle se retourna vivement et se trouva nez à nez avec un individu colossal. Il mesurait deux têtes de plus qu'elle et la dominait de toute sa hauteur. Sa peau foncée contrastait avec ses pupilles bleues et ses cheveux blonds descendaient en cascade sur ses épaules. Malvina s'écarta brusquement de lui. Ce fut seulement là qu'elle aperçut le couteau qu'il tenait dans sa main. Cette fois, elle ne put retenir un cri. L'inconnu s'approcha d'elle. Complètement paniquée, elle ne parvenait pas à bouger. Ses pieds semblaient scotchés au sol. Il n'était plus qu'à quelques centimètres de la jeune fille. Elle essaya d’appeler à l'aide mais aucun son ne sortit de sa bouche. L'homme était tout près. Un sourire sadique sur les lèvres, il brandit son couteau... et lui trancha la gorge. Tout bascula autour de Malvina. Son corps sans vie s'écroula sur le sol. Le néant l'engloutit. Puis plus rien.

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Chapitre 2 « Le réveil » :

H

ortense finit de ranger le reste du repas qu'elle venait de partager avec Malvina. Cette dernière était venue la voir pour lui demander conseil sur son avenir et sur les conséquences des choix qu'elle allait faire. Depuis son plus jeune âge, Hortense avait des dons de divination : elle pouvait voir la destinée de tous en communiquant avec les esprits. Ce soir-là, elle avait caché à Malvina que la mort la surprendrait bien plus tôt qu'elle ne le pensait. Pour ne rien laisser paraître et profiter des derniers instants de son amie, Hortense l'avait emmenée danser sur la place du village. La médium remit le pain dans sa huche et défit ses longs cheveux noirs. Une larme roula sur sa joue...

Malvina se réveilla encore sonnée, étendue à l'endroit de sa mort, dans cette ruelle sale et sombre. Elle se retourna et découvrit avec stupeur son cadavre sans tête. Une mimique de dégoût déforma son visage. Mais elle laissa vite place à la stupeur. Lentement, elle baissa les yeux sur ses mains. Elles étaient d'une blancheur inquiétante, presque transparentes. Malvina regarda ses bras, ses jambes et ses pieds. Tous avaient la même pâleur. C'est seulement là qu'elle comprit ce qui lui était arrivé. « Non, ce n'est pas possible, murmura-t-elle, je ne suis pas un fantôme ! » Hélas oui, c'était bien la triste réalité. Elle comprit enfin la cause des tourments d'Hortense. Son amie avait vu la mort. Sa mort. Un bruit derrière elle mit fin à ses pensées. Malvina se retourna. Elle vit un spectre. Celui de l'homme poignardé au mur de la chaumière. Intrigués, ils se contemplèrent. L'individu portait des habits crasseux et une cicatrice lui traversait le

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visage. Quelques cheveux noirs recouvraient son crâne dégarni et ses yeux bruns paraissaient globuleux. Il prit la parole :  Alors, c'est toi la petite nouvelle ?  Heu...  Encore paniquée, la belle, hein ?  Armin ! Un autre revenant était apparu, stoppant cette discussion embarrassante. Il avait à peu près le même âge que Malvina, donc la vingtaine. Ses yeux verts contrastaient avec sa peau mate et ses cheveux bruns. Il était grand et maigre, très élancé. Ses habits semblaient venir d'une autre époque. Le dénommé Armin protesta:  Je faisais juste un brin de causette, Dala.  Laisse-la tranquille. Ce n'est pas facile, les premiers temps, quand tu t'aperçois ce que tu es devenu...  Excusez-moi, les coupa Malvina qui commençait à s'impatienter, mais pourriez-vous m'expliquer ce qui m'arrive ?  Voilà: vous êtes morte mais le Maître a décidé de vous garder sur cette terre, sous la forme d'un fantôme, exposa Dala.  Qui est le Maître ?  La Mort.  Pardon ?  La Mort, oui. C'est elle qui commande les décès et qui envoie les âmes pures dans l'Au-Delà. Les autres sont condamnées à errer ici jusqu'à ce que leurs péchés soient expiés.  Est-ce que les vivants peuvent nous voir ?

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 Justement, non. De plus, nous n'avons pas besoin de boire ni de nous nourrir.  Et ça fait longtemps que vous êtes un spectres ?  Six cents ans.  Mon Dieu, je suis en plein cauchemar, soupira Malvina alors que le jour se levait.

Course--poursuite » : Chapitre 3 « Course

H

ortense enfila sa robe, pris son chapeau et sortit de chez elle en courant. Elle dévala les rues, goûtant au plaisir du vent caressant son visage. Un « clac » sonore marquait chacun de ses pas et sa toge virevoltait joyeusement dans l'air frais du matin. La jeune femme profitait de cet instant pour oublier le vide qu’avait laissé la mort de Malvina. Arrivée à la boulangerie où elle opérait comme vendeuse (en dehors des consultations), elle posa ses affaires et travailla avec acharnement pour oublier sa peine. La journée se déroula sans tourment jusqu'à ce que, en début de soirée, deux officiers pénétrassent dans l'échoppe.  On cherche une certaine Hortense Montardent, dit l'un.  Il paraît qu'elle œuvre ici, renchérit l'autre.  Hortense ? demanda la propriétaire, oui, en effet, pourquoi ?  Parce qu'elle est accusée de sorcellerie, lui répondit le premier.

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Du fond de la boutique, la médium devint blanche comme un linge. Cette phrase résonnait dans sa tête, lourde de sens. Elle, Hortense, communiquait avec les esprits, certes, mais n'avait jamais nui à l'équilibre de la société. Alors pourquoi ? Sans perdre une seconde, elle fila sur la chaussée bondée, bouscula les passants, s'excusa, fit tomber une pile de tonneaux puis reprit sa course effrénée. Si les deux hommes la rattrapaient, elle n'avait plus de chance de s'en tirer. Alarmés par ce vacarme, ses poursuivants laissèrent la boulangère pour se lancer aux trousses d'Hortense. Essoufflée, celle-ci se hâta, tourna au coin d'une ruelle et se plaqua conte un mur. Essayant de calmer sa respiration, elle ferma les yeux. Ses jambes lui faisaient horriblement mal et ses vêtements lui collaient à la peau. Prudemment, elle s’avança pour voir s'ils la suivaient toujours. Mauvais calcul: ils la repérèrent. Elle repartit au triple galop, slalomant entre les bâtisses et les promeneurs. Hortense s'apprêtait à emprunter un chemin terreux lorsqu'elle trébucha sur une pierre, s'étalant de tout son long dans la poussière. Elle voulut se relever pour reprendre sa chevauchée mais une main ferme la retint.  Enfin, pas trop tôt. Tu nous as fait courir mais nous en sommes venus à bout, souffla l'un des deux officiers en l’empoignant par le bras.  Lâchez-moi. Qu'ai-je commis pour que vous m'arrêtiez ? demanda Hortense qui savait pertinemment la réponse mais qui voulait gagner du temps.  Sorcellerie, ma chère. T'expliqueras tout cela devant ton juge.  Allez, viens, commanda le deuxième homme, qui n’avait visiblement pas beaucoup de patience. Ils traversèrent quelques rues, enjambèrent des ponts puis arrivèrent enfin devant une grande bâtisse en pierre sèche.

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L'homme frappa un coup et attendit. Un huissier vint leur ouvrir et l'officier, qui tenait toujours Hortense, l'emmena chez le barbier, pour la tonte. Ce dernier ne prit pas des pincettes: il lui coupa grossièrement les cheveux au ras du crâne avec de vieux ciseaux rouillés. De longues mèches noires tombaient sur le sol mouillé, lui donnant envie de pleurer. « Comment vais-je m'en sortir ? désespéra la jeune femme en se mordant la lèvre inférieure, Mon Dieu, aidez-moi. » Lorsque ce fut fini, son gardien la jeta dans une cage suspendue au plafond. Il cracha devant elle et vociféra:  Tu ne pourras plus répandre tes pouvoirs maléfiques, sorcière. Puis il tourna les talons. Anéantie, Hortense se laissa choir le long des barreaux de fer. Elle s'assit inconfortablement sur le socle humide qui terminait sa prison et sanglota. De grosses larmes amères, emplies de détresse roulèrent sur ses joues. Un courant d'air glacial pénétra par un trou dans le mur, la faisant frissonner. Par cette même ouverture, elle vit le soleil se coucher. L'astre se dénuait de ses derniers rayons pour laisser place à la lune. Lumineuse, celle-ci monta majestueusement dans le ciel. Ses éclats bleutés semblaient envoyer à Hortense des signes d'encouragement. Bercée par sa douce et rassurante lueur, la jeune femme finit par s'endormir, pliée en quatre dans sa misérable cage. Un corbeau se posa sur la margelle de la fenêtre, croassa puis reprit son vol entre les arbres.

Chapitre 4

« L'entrevue chez le Maître » :

 Mais qu'ai-je fait de mal pour que le Maître ne m'ait pas expédiée dans l'Au-Delà ? demanda Malvina intriguée.

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 Aucune idée, je ne vis pas à votre place, lui répondit Dala, exténué par toutes les questions que lui posait la jeune fantôme.  Je vous en prie, expliquez-moi, plaida-t-elle.  Je ne peux rien vous expliquer: c'est vous qui devez fouiller parmi vos souvenirs. Malvina repassa son existence au peigne fin sans pour autant trouver un acte foncièrement mauvais. Après quelques instants de réflexion, elle déclara:  Je n'en vois aucun.  Dans ce cas, une visite chez le Maître s'impose.  Chez le Maître ? Il est possible de le joindre ?  Évidemment, sinon je ne vous l’aurais pas proposé.  J'existe aussi, les tourtereaux, s'énerva Armin. Dala et Malvina se retournèrent vers complètement oublié, pour dire la vérité.

lui.

Ils

l'avaient

 Ne te fâche pas, soupira le spectre aux yeux verts, allons plutôt chez le Maître. Ils se mirent en route, alors que la ville commençait lentement à s'éveiller. L'air frais sentait bon le pain et les quelques personnes déjà debout bavardaient de bon train. Bien sûr, aucun ne remarqua les trois fantômes se dirigeant sur la grande place publique. A vrai dire, leurs pieds ne touchaient même pas le sol, ce qui déplut fortement à Malvina. Une fois arrivés devant la fontaine en granite, Armin lui expliqua:  Pour entrer dans notre univers, il faut traverser une porte interdimensionnelle. Il y en a dix-sept dans le monde entier. A Sion, trois. Une se trouve ici, la deuxième dans la cathédrale et la dernière dans une échoppe de

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plantes. Il suffit de s'y laisser tomber, exposa-t-il en accompagnant la parole d'un geste.

Et il disparut, englouti par la porte, sous les yeux étonnés de Malvina.  A votre tour, lui dit galamment Dala. Elle avança de quelques pas mal assurés puis se pencha sur le bassin. L’eau claire reflétait sa maigre silhouette. Ses cheveux bruns et ses yeux bleus lui donnaient un air angélique. Sa peau claire était parsemée de petits grains de beauté, qu’elle tenait de sa mère.  N’ayez pas peur. Vous êtes morte, vous ne sentirez rien, l’encouragea Dala. Elle se tourna vers lui, lui sourit puis se jeta enfin par-dessus le bord de la fontaine. La transition dura une fraction de secondes mais Malvina eut l’impression qu’elle ne finirait jamais. Tout d’abord, le néant. Ensuite, des pigments multicolores se pointèrent par milliers, dans une explosion de couleur. Elle fit une rotation de 360 degrés au milieu d’eux, accompagnée d’un grondement sourd. Enfin, des images se formèrent autour d’elle. D’abord floues puis de plus en plus nettes. Malvina distingua une maison, deux, trois, toute une ville, pour finir. Elle était bâtie sur un énorme rocher. Rien de très différent de la réalité sauf que les habitants ne vivaient plus. La jeune fantôme aperçut Armin et courut à sa rencontre, talonnée par Dala, qui venait d'arriver.  Ce n'est pas du tout comme je l'imaginais, leur confia Malvina.  Nous sommes des humains, même si nous sommes morts, crut bon de préciser Dala.  Venez, le Maître nous attend, s'impatienta Armin.

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Ils traversèrent les rues pavées, croisèrent d'autres spectres qui bavardaient, empruntèrent un pont puis débouchèrent enfin sur une large allée, bordée d'habitations en pierre sèche. Armin continua à gauche, en direction d'un château, situé au sommet du rocher. Une fois au pied de la construction médiévalle, ils frappèrent un coup contre la grande porte en bois, ornée d'une poignée habilement sculptée. Un fantôme vint leur ouvrir et les conduisit à travers maints couloirs sobrement enjolivés. Quelques tableaux ornaient les murs rouges et la décoration était moderne pour Malvina, qui vivait à une époque qu'on appelle aujourd'hui le Moyen-Age. Ils s'arrêtèrent devant le seuil. Leur guide leur fit signe de patienter, avant de pénétrer dans la pièce. La jeune fille entraperçut un fauteuil pourpre, avant que le battant ne se referme. Un silence pesant régnait. Dala et Armin paraissaient tendus, ce qui ne rassura guère l'apprentie spectre. L'attente lui parut interminable. Lorsqu'enfin Malvina put entrer, elle se posait des millions de questions. Elle fit un pas et vit celui qu'on appelait le Maître. Il était assis face à elle, dans un siège rouge. A vrai dire, la jeune femme s'était imaginée maintes fois le visage qu'il pourrait avoir mais celui qu'il montrait était loin de correspondre à ce qu'elle avait supposé. Les bras posés sur les accoudoirs, il la regardait de ses yeux violets. Son crâne chauve laissait deviner une tête de mort tatouée et une longe tunique descendait jusqu'à ses pieds. Ses lèvres étaient recouvertes de noir. Ce qui semblait le plus étrange était qu'il paraissait humain. Il aurait pu se faire passer pour n'importe qui, sans son air effrayant. Lorsqu'il prit la parole, Malvina remarqua que sa langue était également noire.  Alors te voilà, dit-il d'une voix grave, en l'inspectant de haut en bas. Nouveau silence. L'atmosphère était tendue. Malvina brisa le calme, en demandant :

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 Pourquoi m'avez vous gardée ici, au lieu de m'envoyer dans l'Au-Delà ? Je ne crois pas avoir commis de péchés irréparables.  Non, en effet.  Alors pourquoi ? questionna-t-elle, intriguée.  Parce que j'ai une mission pour toi, lui répondit le Maître de la Mort.

Chapitre 5

« le jugement » :

H

ortense ouvrit un œil, éblouie par un rayon de soleil qui lui chatouillait la peau. Elle remua ses membres ankylosés et se leva. Sa gorge était sèche et pâteuse. Elle avait mal partout, à cause de la nuit qu'elle avait passée dans cette inconfortable position. Des traces de larmes marquaient encore ses joues humides et ses cheveux courts lui donnaient un air de martyr. Un officier entra, une cruche à la main.  Tu ne la mérites pas mais c'est l'ordre du chef, grommela-t-il en la lui tendant, le visage tordu par une mimique de dégoût. Hortense se jeta sur le pot et but à longues gorgées. L'eau dans sa bouche lui faisait un bien fou. Elle la vida puis la rendit à son geôlier. Ce dernier déclara:  Le juge Lascaris se fera une joie de t' interroger, ma belle.

Et il partit d'un rire sarcastique. Puis il tourna les talons, toujours en riant. Hortense se sentit plus désespérée que jamais.

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 Quel genre de mission ? demanda Malvina, qui avait marre que le Maître tourne autour du pot.  Une tâche importante.  Expliquez-moi, bon sang !  Tu devras me ramener Hydèle.  Qui est Hydèle ?  Une jeune femme.  Vous êtes le Maître, vous pouvez le faire ! dit-elle exaspérée.  Justement non. Me rendre dans le monde des vivants m'est impossible, exposa la Mort, en transperçant Malvina du regard, ce qui eut pour effet de la calmer immédiatement, de plus, vous, les spectres, arrivez à communiquer avec les vivants.  Bien, approuva la revenante, apeurée. Et où pourrais-je la trouver ?  Rue de la taverne 13. Tu peux te retirer. Malvina allait partir quand elle se retourna et demanda, l'inquiétude se lisant clairement sur son visage:  Est-ce qu'Hortense va bien ?  Non, elle souffre beaucoup pendant que je te parle. Je discerne son âme se détacher petit à petit de son corps, lui confia le Maître. Malvina sentit sa respiration se couper. Hortense... Les images de son amie défilèrent par milliers, dans son esprit. La vie était injuste. Trop injuste. Elle éprouva la sensation de défaillir, même si cela était impossible, puisqu'elle était morte. Elle fit quelques pas, se retourna pour jeter un dernier regard au Maître de la Mort avant de quitter la pièce.

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L'officier resserra un peu plus la corde suspendant Hortense à deux mètres du sol. Ses poings étaient attachés dans son dos par un lien solide et l'huissier se chargerait de lui déboîter les épaulse si elle ne consentait pas à admettre ce que lui demandait son interlocuteur. Elle se trouvait accrochée au milieu d'une salle ronde. La cour, réunie pour son procès, lui faisait face. Le juge Lascaris trônait au milieu d'eux, une feuille à la main, sur laquelle étaient écrites toutes les accusations retenues contre la soidisant sorcière. Le magistrat continuait de questionner la pauvre femme, persuadé que sous le coup de la douleur, elle reconnaîtrait les délits qu'elle avait commis.  Hortense Montardent, avouez-vous avoir côtoyé le Malin ?  Non... Je... ne l'ai jamais vu... articula-t-elle avec peine, à cause de la souffrance que lui infligeait l'officier.  Menteuse ! hurla quelqu'un dans la tribune, tu mens comme tu respires !  Je le jure …devant Dieu tout puissant, plaida la jeune femme.  Comment oses-tu promettre cela au nom du Seigneur ? explosa un prêtre, outré.  Sorcière, à mort ! cria une autre personne parmi les représentants de la justice. L’assistance était déchaînée. Tout le monde vociférait, s'énervait et chahutait. Lascaris dut frapper deux grands coups sur son bureau pour réclamer le silence. Lorsque le calme revint, il continua :  Mademoiselle Montardent : admettez-vous être allée danser la sarabande, toute nue, dans la forêt, avec d'autres sataniques et le Diable ?  Non...

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 En êtes-vous sûre ? persévéra le juge.  … certaine... assura Hortense.  Elle a nié trois fois ses fautes ! s'écria un homme.  Le Malin la possède ! rajouta un autre.

L'huissier tira sur la corde, ce qui arracha un cri à Hortense. Les larmes ne tardèrent pas à venir accompagner cette douleur insupportable. Malgré le mal atroce que lui procuraient les liens grossiers sur ses épaules, elle était résolue à ne pas avouer des faits qu'elle n'avait pas commis. Lascaris reprit la parole :  Pour la dernière fois, admettez-vous ce pour quoi vous êtes accusée ?  Non, fit Hortense d'une voix assurée. Le juge jeta un regard à ses compatriotes, puis, d'un air entendu, déclara :  La coure a décidé, d'un commun d'accord, que la dénommée Hortense Montardent est belle et bien reconnue sorcière, obéissant aux ordres du Diable en personne. Pour cela, elle sera brûlée vive sur la grande place, demain, à sexte. Les paroles de Lascaris eurent l'effet d'un coup de poignard dans le cœur de la jeune femme. Le peu d'espoir qui lui restait s'évanouit d'un coup. Elle allait mourir. C'était inévitable. L'officier lâcha la corde et la pauvre innocente s'écroula sur le sol. Elle se coupa la lèvre sur un caillou pointu et mordit la poussière. Le huissier la releva sans ménagement et la conduisit dans sa cage. Découragée, elle se cramponna à la perspective qu'elle retrouverait Malvina.

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Chapitre 6 « la fin » :

M

alvina, Armin et Dala déambulaient dans les rues, en direction de la deuxième porte interdimensionnelle, pour retourner dans le monde des vivants. La jeune fantôme semblait bouleversée par les propos du Maître. Son visage, habituellement serein, laissait entrevoir une profonde inquiétude. Elle marchait derrière ses compagnons, plongée dans ses pensées, lorsqu'ils arrivèrent devant une petite bâtisse cossue. Armin poussa la porte et entra, talonné par les deux autres. Un spectre était occupé à rédiger une lettre. Elle leva la tête à leur approche. Armin la salua :  Salutations, Iuva. Rassure-toi, nous ne faisons que passer, dit-il en se dirigeant vers une armoire. La dénommée Iuva acquiesça et se remit au travail.  Ici, il y a cinq vortex, en tout, expliqua Dala à Malvina, Iuva en est la gardienne... Mais la jeune femme écoutait ces informations d'une oreille discrète, tourmentée par le sort d'Hortense. « Je discerne son âme se détacher petit à petit de son corps » avait dit le Maître. Le temps pressait, il fallait se hâter. Armin ouvrit les battants du placard en bois de chêne. Malvina découvrit un large plateau de bronze, dans lequel étaient sculptées des pétales de rose. Étonnée, elle écarquilla les yeux. C'était ça, la porte interdimensionnelle ? Apparemment oui, car Dala la traversa sans problème, aussitôt suivi d'Armin. Elle recula de quelques pas puis se projeta à travers le vortex. Elle se fit engloutir par le néant. Elle attendit mais rien ne se passa. Malvina était prisonnière, au milieu du vide, comme enfermée dans une boîte. Pourquoi ? Que se passait-il ?

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Hortense revisionna toute sa vie pour la centième fois. Elle revit ses moments de joie, de tristesse et d'amour, repensant à tous ceux qui les avaient passés avec elle. Une existence merveilleuse jusqu'à ce qu'elle tourne au cauchemar. D'abord le décès de Malvina, ensuite son arrestation puis ce procès comploté. Dire qu'autant d'innocents mouraient... Hortense doutait de tout. Même d'elle. Se connaissait-elle vraiment ? Des tonnes de questions sans réponse flottaient dans sa tête. Elle profita du soleil sur sa peau, sachant que ce serait la dernière fois. Les cloches de la cathédrale sonnèrent sexte, appelant les moines à la prière. Quant à Hortense, c'était avec la Mort qu'elle avait rendez-vous. Son geôlier vint la sortir de sa cage, lui lia les mains et les pieds, l'empoigna par le bras et la mit debout, dans une charrette. Un homme monta sur l'âne qui tirait la carriole et l'emmena à son lieu d'incinération. Durant le trajet, les habitants sortaient de leur maison pour observer la condamnée. Impuissante, Hortense refoula ses larmes. La place était noire de monde. Il y avait tout juste assez d'espace pour que le chariot passe. Petits et grands se bousculaient pour mieux voir la scène. On la fit descendre et elle monta avec peine au sommet du tas de bois prévu comme combustible. Pendant qu'un officier expliquait à la masse de spectateurs pour quels motifs Hortense de Montardent était brûlée vive, elle ferma les yeux et demanda pardon au Seigneur pour les fautes qu'elle avait commises. Elle ne pouvait rien faire de mieux mais, à présent, elle se sentait prête. Le huissier alluma une torche, la brandit et la jeta sur les bûches, qui s'embrasèrent dans un crépitement. Rapidement, une épaisse fumée se dégagea, brouillant la vue d'Hortense. Elle commença à tousser, cherchant de l'air pour respirer. Le feu progressa promptement, atteignant déjà ses pieds. C'était la fin. Lorsqu'il toucha ses orteils, elle ressentit une douleur atroce. Sa chair se désintégrant libérait une exhalaison fétide. Peu à peu, à force d'inspirer cet oxygène calciné, elle sombra lentement dans les bras de la Mort. Le Maître cueillit son âme et l'envoya

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directement dans l'Au-Delà, jugeant qu'elle avait assez souffert. Elle reposait en paix pour l'éternité.

Malvina, toujours prisonnière à l'intérieure de la porte interdimensionnelle, sentit son amie s'éteindre. De grosses larmes perlèrent à ses yeux. Elle ne pensait pas que les fantômes pussent pleurer autant. Elle s'en voulut amèrement. Si elle n'était pas restée coincée entre ces deux mondes, elle aurait pu la sauver. Si... Les sanglots et les remords l’envahirent. Non, pas Hortense... Soudain, malgré sa vue brouillée, Malvina distingua quelqu'un. Le Maître. Brusquement, tout prit un sens. C'était lui qui l'avait coincée au milieu du vortex, lui qui l'avait empêchée de libérer son amie. Une vague de colère la submergea. Elle voulut lui dire combien elle le détestait mais il la devança:  J'ai fait cela par obligation. Il ne faut pas que les gens censés mourir soient épargnés. Sinon, un déséquilibre perpétuel bouscule la chaîne de la vie. Comprends-le et n'en veux à personne. Surtout pas à toi ! Quant à ta mission, dépêche-toi de l'accomplir, si tu veux rejoindre Hortense.

FIN

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Le spectre de la mort  

Récit à dresser les cheveux sur la tête

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