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passages

Dans l’art, le bonheur Confessions dans une boîte de Pétri p.6 Le murmure des murs: l’art sonore de Suisse à San Francisco p.36 S’inspirer de Rome et changer le temps en art p.38 Le magaz ine cu Lt u r e L de Pr o H e Lv e t ia, no 5 3 , 2 / 2 0 1 0


Som ma ir e

10 – 35 Dossier : DANS L’ART, LE BONHEUR

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EDITORIAL A la source du bonheur par Janine Messerli

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ACTUALITÉS PRO HELVETIA Les jeux de l’intelligence Rêves parisiens Retour de créativité Architectures sonores de Suisse

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REPORTAGE Confessions dans une boîte de Pétri par Brigitte Ulmer (texte) et Caroline Minjolle (photos)

Couverture : The Band, 2009, (extrait) Photographie d’Olaf Breuning.

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HEURE LOCALE San Francisco : Les voisinages du son par Peter Kraut Rome : En sillonnant la Ville éternelle par Kordula Doerfler

The Band, 2007. « Make art and be happy ! », telle est l’injonction de l’artiste suisse Olaf Breuning qui, en 13 photographies et sculptures, nous montre également comment faire.

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PARTENAIRE Loterie Romande : Le jeu – pour soutenir la création en Suisse romande par Ariane Gigon

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Plaisir partagé, plaisir redoublé par Pius Knüsel

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IMPRESSUM PASSAGES EN LIGNE A SUIVRE

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Mélancolie de l’art par Peter Schneider

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CHRONIQUE Surfeurs et ethno-poètes par Guy Krneta

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GALERIE Une plateforme pour les artistes Global Garden, 2000 par Tom Tirabosco

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Un dilemme : l’art ou les égouts ? par Gerhard Schulze

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Ecrire : cet inépuisable sortilège par Michel Layaz

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De l’utilité de l’art par Eleonora Belfiore

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Question de timing par Philip Ursprung

Olaf Breuning Né en 1970 à Schaffhouse, Olaf Breuning vit et travaille aujourd’hui à New York. Après une formation de photographe, il a fait des études à la Haute Ecole d’art de Zurich. Nombreuses expositions individuelles, entre autres à New York (Metro Pictures, 2009), à Zurich (Migros Museum, 2007), à Brisbane (IMA, 2006) et à Londres (Chisenhale, 2005). Il a également participé à des expositions de groupe, notamment à Toulouse (Les Abattoirs, 2010) et à Saint-Gall (Kunstmuseum, 2010). Lorsqu’on lui demande si l’art fait le bonheur, il répond : « Je ne sais pas si l’art me rend heureux. Ce que je sais, c’est que sans l’art, je serais malheureux. » www.olafbreuning.com


editoriaL

A la source du bonheur Un proverbe ancien prétend que Chacun est l’artisan de sa fortune. Forts de cette conviction, les Américains ont introduit le droit à la poursuite du bonheur, the pursuit of happiness, dans leur déclaration d’indépendance et les Japonais l’ont inscrit dans leur constitution même. D’autres pensent que le bonheur est un phénomène évanescent, une chose insaisissable, certainement impossible à fabriquer, un hôte capricieux prêt à s’installer où il lui plaît. Le nouveau numéro de Passages se demande en quoi l’art peut faire notre bonheur. Il a été réalisé en collaboration avec le Forum Culture et Economie dont les discussions, cette année, étaient consacrées à ce sujet. L’écrivain Michel Layaz décrit le bonheur et la joie que lui procure l’écriture (sans toutefois omettre de parler de la sueur et des affres qui l’accompagnent). Le psychanalyste Peter Schneider adopte le point de vue de la philosophie : il se demande ce que sont véritablement l’art et le bonheur et comment le premier peut « faire » le second. La société a tendance à attribuer de multiples pouvoirs à l’art : il est censé nous éduquer, embellir notre vie ou nous pousser à la réflexion. Autant d’arguments qui, dans le contexte de l’encouragement public à la culture, acquièrent une importance particulière. Comme le démontre Eleonora Belfiore, professeure à l’Université de Warwick, la politique culturelle britannique s’est de plus en plus fréquemment rattachée aux programmes économiques et sociaux, espérant ainsi bénéficier de budgets plus importants. Mais ces arguments sont tout aussi courants en Suisse : on prétend que la culture favorise l’intégration et renforce la cohésion sociale, qu’elle est le moteur du développement économique et qu’elle assure des avantages concurrentiels. Qu’il soit plus difficile de saisir l’utilité de l’art et de la culture que celle du tout-à-l’égout, par exemple, c’est le thème abordé par Gerhard Schulze, sociologue de la culture, dans son discours au contribuable. D’après lui, l’art nous procure du bonheur lorsque nous entrons en contact avec l’œuvre, lorsque cette dernière nous amène à faire l’expérience de l’autotranscendance. Et à tous les adeptes du « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras », recommandons l’œuvre d’Olaf Breuning, Make Art and Be Happy (p. 18). Nous avons choisi ses œuvres empreintes d’humour et de sous-entendus pour illustrer ce numéro. Parce que sourire contribue aussi au bonheur. Janine Messerli Rédactrice en chef de Passages 3


a ct ua LitÉS Pr o HeLv etia

Les jeux de l’intelligence Les jeux vidéo font partie des divertissements les plus prisés de notre époque. De nombreux groupes de la population – et pas seulement les jeunes – les considèrent comme un élément essentiel de la culture quotidienne. Dans le public, la discussion se focalise sur les « jeux de violence » et sur le risque de dépendance qu’entraînent les abus. En revanche, personne ou presque ne se rend compte que les Hautes écoles spécialisées sont un vivier de designers de jeux qui développent, pour ce nouveau média, des formes novatrices et intelligentes. C’est en tout cas ce que démontre une étude conduite, sur mandat de Pro Helvetia, par Beat Suter à la Haute école des arts de Zurich. Tel est le point de départ de Game­ Culture, le nouveau programme de Pro

Colorbind, un jeu vidéo développé par Nonverbal.

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Helvetia : ces deux prochaines années, la fondation se propose d’encourager cette forme de jeux exigeants de façon ciblée. Le programme GameCulture démarrera par un « call for projects » publié le 9 septembre, en collaboration avec l’Office fédéral de la culture et la fondation SUISA dans le cadre de Fantoche, le festival d’animation de Baden. Faut-il le rappeler ? Ces jeux vidéo recèlent un potentiel de créativité pour les artistes de toutes les disciplines, du scénariste au designer, en passant par le compositeur. Ce programme de deux ans, dont le budget total s’élève à 1,5 million de francs, s’accompagnera de diverses expositions et de forums de discussion. Il s’agit de faire connaître ces jeux vidéo et de mettre en évidence leurs aspects esthétiques, sociaux et économiques. Partenaires de ce projet : la Haute Ecole des arts de Zurich, l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich et le Neuchâtel International Fantastic Film Festival. www.prohelvetia.ch

Architectures sonores de Suisse

Anna Spina sera à la Fête des musiciens.

Que ce soit sous forme d’orchestre ou de concert solo, d’improvisation ou d’installation sonore, de théâtre musical ou de musique populaire – les 11 et 12 septembre, la musique contemporaine de Suisse se montrera sous son jour le plus flatteur. Cette année, pour la première fois en 110 ans d’existence, la Fête des musiciens est invitée à investir le Lucerne Festival, qui mettra l’accent sur la scène musicale contemporaine de Suisse. En guise de cadeau, les musiciens présenteront 24 créations durant la deuxième semaine de septembre. Outre des compositeurs établis comme Dieter Ammann, le compositeur en résidence de cette année, d’autres personnalités émergentes se feront connaître. A l’occasion de cette Fête des musiciens très spéciale, Pro Helvetia a attribué des commandes de composition à six compositrices et compositeurs : Cécile Marti, Xavier Dayer, Stefan Wirth, Nadir Vassena, Michael Wertmüller et Dieter Ammann. Pour plus d’informations, se reporter aux sites www.tonkuenstlerfest.ch et www.lucernefestival.ch


Rêves parisiens Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger aiment le jeu. Ils tapissent les murs de dessins psychédéliques, une réminiscence des années soixante. Utilisant de l’urée de fabrication industrielle, ils modèlent des plantes artificielles et des structures cristallines. Ces paysages de rêve, aussi éphémères qu’en constante effervescence, ce duo d’artistes à la renommée internationale les développe sur place, ce qui lui permet de tenir compte des conditions locales dans ses interventions. Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger ont déjà exposé dans les locaux les plus divers comme la bibliothèque conventuelle de Saint-Gall ou une mine d’argent désaffectée en Alsace. Leur nouvelle exposition ouvrira le 18 septembre au Centre Culturel Suisse de Paris. Si on en croit les deux curateurs du Centre Culturel Suisse, Jean-Paul Felley

et Olivier Kaeser, un camion a transporté cet été un véritable capharnaüm d’animaux empaillés et autres matériaux de travail d’Uster, dans le canton de Zurich, où se trouve l’atelier de Steiner et Lenzlinger, à Paris. C’est à l’occasion du 25e anniversaire de la première antenne de Pro Helvetia que les deux artistes sont invités à Paris où, en plein quartier du Marais, ils passeront plusieurs semaines à

mettre sur pied une exposition expressément conçue pour le centre. Notons que Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger, dont la collaboration remonte à 1997, ne sont plus tout à fait des inconnus dans le milieu artistique parisien puisqu’ils ont réalisé déjà trois expositions dans la capitale française. www.ccsparis.com

Une œuvre de Steiner&Lenzlinger, 2009

Photo en bas: Donata Ettlin

Retour de créativité

Treatment/Heiler werden – une production théâtrale sino-helvétique

Que représentent les mots de « maladie » ou de « guérison » pour un Suisse ? Et pour un Chinois ? La troupe de théâtre bâloise CapriConnection et le Living Dance Studio de Beijing traitent de ces questions dans leur production Treatment/Heiler werden, s’inspirant de divers lieux, de l’Emmental suisse au Qingdao chinois. Cette pièce est l’un des six projets du programme d’échanges sino-helvétiques lancé par Pro Helvetia, Swiss Chinese Cultural Explorations. D’autres collaborations sino-helvétiques pourront être découvertes, dans plusieurs villes de Suisse, entre le 16 septembre et le 7 décembre, au Festival Culturescapes. Ce festival, dont la Chine est l’invitée cette année et qui est connu

pour la variété de ses projets artistiques dans toutes les disciplines, est l’endroit idéal pour présenter les produits de ces échanges : ce que l’on va montrer aux spectateurs suisses, les Chinois l’ont, d’ailleurs, déjà vu. En organisant une série de manifestations intitulées Transla­ ting Cultures, Culturescapes souligne que la collaboration entre la Suisse et la Chine a nécessité non seulement quelques tours de force linguistiques, mais aussi une véritable traduction culturelle. Le 30 octobre, dans le cadre d’un symposium, à Berne, Pro Helvetia invite plusieurs artistes des deux pays à faire part de leurs expériences au public. Le site Internet donne plus de détails ainsi que le programme : www.culturescapes.ch 5


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Confessions dans une boîte de Pétri Les dernières vidéos de l’artiste chinois Aniu ont pour vedettes des microorganismes du Chriesbach, ruisseau de la commune de Dübendorf, sur laquelle se trouve l’Institut de recherche aquatique des Ecoles polytechniques fédérales (EAWAG). Aniu y a travaillé pendant cinq mois et créé à l’aide d’instruments et de procédés scientifiques des images d’une grande force poétique, rappelant aux chercheurs les aspects un peu oubliés d’un sujet d’étude familier.

Un regard original sur le monde de l’eau : l’artiste chinois Aniu et ses œuvres en arrière-fond.

par Brigitte Ulmer (texte) et Caroline Minjolle (photos) Campé en pantalon de pêcheur vert dans le lit du Chriesbach, à un jet de pierre de la route nationale à plusieurs voies qui contourne Dübendorf, QingJun Chen, nom d’artiste Aniu, s’écrie déçu : « This time no animals ! » C’est ici, dans ce no man’s land de l’agglomération zurichoise, où ce qu’il reste de nature vient buter platement sur la civilisation, que se trouve le siège de l’Institut fédéral pour l’aménagement, l’épuration et la protection des eaux (EAWAG). Aniu y a établi ses quartiers pour un séjour d’artiste en résidence de cinq mois et s’y livre, comme on le voit à sa tenue et à son équipement, à de la recherche de terrain. Dans son filet, de la terre, de la vase, des immondices, mais rien qui vibrionne et s’agite, rien, en tout cas, de perceptible à l’œil nu. La déception d’Aniu est d’ailleurs toute relative. Il sait que le plancton, élément important de l’écosystème qu’est l’eau, recèle des microorganismes par millions : deux à trois pour une cuillerée à café. Mais il a raison en ce sens que rien, cette fois, ne s’échappe par bonds et saccades de la bouillie brunâtre remontée dans le filet. Entré dans l’eau une trentaine de fois au cours des derniers mois pour y poursuivre son projet, cet artiste de 41 ans, d’allure 7


r ePor ta ge

gracile, originaire de la ville de Shenzhen, n’en est jamais ressorti bredouille. Chaque fois il a rapporté dans son seau en plastique des échantillons d’eau que, remonté dans un des laboratoires stériles de l’EAWAG, il a placés sous un microscope pour observer, dans une boîte de Pétri, les détails les plus infimes de la vie aquatique. Comme s’il imitait la méthodologie des scientifiques, il a utilisé les mêmes ustensiles, fait les mêmes gestes qu’eux. Mais au lieu de données empiriques servant à vérifier des hypothèses sur l’écosystème aquatique et sa biodiversité, en sont nées, comme par alchimie, des photographies et des vidéos d’une force poétique inouïe. Echanges créatifs entre l’art et la science Invité, avec le soutien de Pro Helvetia, à participer au programme Artists­in­Labs de la Haute école des arts de Zurich (Zürcher Hochschule der Künste), Aniu a développé et réalisé plusieurs projets montrant la science sous un jour s’adressant à l’émotivité du spectateur. Un jury indépendant l’avait désigné en 2009 pour réaliser un projet dans le cadre d’Artists-in-Labs, tout comme son compatriote Liao Wenfeng. Invité par l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL) à Birmensdorf, ce dernier s’était immergé dans l’univers de la dendrochronologie, ou étude des anneaux de croissance des troncs d’arbres. Pendant ce temps, deux artistes suisses séjournaient dans des laboratoires 8

L’artiste observe au microscope la lente dissolution des messages personnels écrits par les chercheurs dans les échantillons d’eau du Chriesbach. Il fixe ensuite ce processus dans ses photographies.

chinois : le Genevois Alexandre Joly au Chengdu Institute of Biology et la Bâloise Aline Veillat au Institute of Mountain Hazards and Environment, deux centres de recherche réputés de Chengdu, ville de l’ouest de la Chine. Ce projet culturel s’inscrit dans la stratégie étrangère de Pro Helvetia, qui intensifie depuis 2004 son engagement sur le continent asiatique et renforce avec le programme Swiss Chinese Cultural Explorations (2008–2010) et la création à Shanghai d’une nouvelle antenne, qui ouvrira ses portes en automne, ses échanges culturels avec la Chine. Le programme de Pro Helvetia China/Swiss Residency Exchange a été pour la Haute école des arts de Zurich prétexte à élargir son offre Artists-in-Labs à des participants étrangers. Le but de ce programme est d’ouvrir aux artistes de nouvelles occasions d’exer-

cer leur créativité, de rendre la recherche plus accessible au public et d’accroître grâce à l’inventivité des artistes le potentiel d’innovation de la science. Pour les échanges sino-helvétiques ont été retenus des laboratoires de recherche du domaine de l’écologie. Nation industrialisée en devenir, la Chine est confrontée à d’énormes problèmes environnementaux, dont les projets des artistes chinois réalisés en Suisse pourraient, dans l’esprit des concepteurs du programme, favoriser la prise de conscience. La pollution comme sujet artistique L’intérêt d’Aniu pour l’écologie est de nature biographique. Né à Shenzhen, dans le delta de la Rivière des Perles, au sud de la province de Guangdong, il a vu de ses propres yeux se transformer en boom­town une ville qui vivait auparavant de la pêche.


Avec les conséquences que l’on imagine pour l’environnement ! La croissance démographique de Shenzen est l’une des plus rapides du monde : 30 000 habitants en 1979, 12 millions aujourd’hui. Aniu a consacré à cette ville des projets photographiques montrant l’enchevêtrement sans fin des autoroutes urbaines, mais aussi la pression et le stress croissants dont souffrent les habitants. L’image des eaux fluviales polluées par les effluents chimiques des usines est profondément gravée en lui. « Je me souviens d’une eau parfaitement limpide. Aujourd’hui, elle est noire. » Dommage collatéral d’un développement économique effréné, la pollution est, dit Aniu, l’un des plus gros problèmes de la Chine. Le gouvernement s’efforce d’améliorer la situation et dépense pour cela beaucoup

« Les premières semaines, je n’avais pas la moindre idée de ce qui se passait dans ce bâtiment. C’était l’hiver, le temps était gris, mon esprit engourdi par le froid. » d’argent, mais c’est peine perdue. « La population devrait avoir plus de respect pour la nature », affirme-t-il. Ses débuts d’artiste résident en Suisse ont été difficiles. Photographe de l’agence Vu, habitué à travailler dans la rue, il a eu du mal à se faire à un laboratoire scientifique et au calme d’un village suisse comme Dübendorf, lui qui vient d’une ville de 12 millions d’habitants. « Les premières semaines, je n’avais pas la moindre idée de ce qui se passait dans ce bâtiment. C’était l’hiver, le temps était gris, mon esprit engourdi par le froid. » Souriant comme pour luimême, il parle ensuite de Chris, son mentor, et de la façon dont il lui a fait découvrir peu à peu l’univers de la recherche aquatique et de la science en général. Chris, c’est Christopher Robinson, un chercheur amé-

ricain de 50 ans, spécialiste de l’eau. Visage avenant, regard amusé, il étudie plus particulièrement les effets que les changements globaux de l’environnement entraînent pour les écosystèmes en eaux vives. Cinq mois durant Aniu a travaillé dans le même bureau que lui, apprivoisant par petites touches le monde mystérieux de la recherche aquatique ; un monde fait d’eau, de microbes, de théories et d’une infinité de chiffres. Sonder l’être humain qu’est le chercheur C’est en discutant à la cantine avec de jeunes scientifiques – l’EAWAG compte 400 employés de 26 pays, de quoi transformer le restaurant du personnel en tour de Babel – et grâce au soutien de Chris Robinson qu’ont vu le jour les projets artistiques d’Aniu. Sujet central de ceux-ci : la relation entre le chercheur et l’objet de ses études. « Les scientifiques font à la planète des contributions grandioses, qui tournent parfois à la tragédie pour les hommes. » Aniu en veut pour preuve le mégalomaniaque barrage sur le Yangtsé, la retenue des Trois Gorges, dans la province du Hubei. Plus d’un million de personnes ont été déplacées pour permettre la construction de cet ouvrage hydroélectrique. A l’engloutissement d’importants sites archéologiques s’ajoutent des conséquences désastreuses pour l’environnement. La pollution du fleuve est inéluctable, tout comme l’extinction de certaines espèces animales, et le risque d’inondation prend des proportions inquiétantes. « Si mon sujet est la recherche, je dois commencer par sonder l’être humain qu’est le chercheur et m’interroger sur son rapport à l’environnement. » Aussitôt dit, aussitôt fait. Aniu envoie par courrier électronique une centaine de questionnaires ayant pour objet le rapport que les scientifiques de l’EAWAG ont à l’eau. Qu’est-ce que l’eau signifie pour eux ? Quel est le premier souvenir qu’ils en ont ? Quel est selon eux le rôle que la science doit jouer dans la société ? Qu’est-ce qui fait avancer le chercheur ? Arrivent en retour des réponses joliment tournées, quelquefois surprenantes ou très personnelles, comme celle du bureau BU-R07 : « Pour moi, l’eau est mystère. » Retenant les plus marquantes, Aniu va voir les chercheurs dans leurs bureaux et leur demande d’écrire à l’encre sur un bout de papier une phrase tirée de leur ré-

ponse. Revenu au laboratoire, il dépose l’un après l’autre les bouts de papier dans la boîte de Pétri où baignent les microorganismes et filme avec sa caméra vidéo. Ainsi naissent des vidéos de 30 secondes à 30 minutes, dans lesquelles des éphémères, des araignées d’eau et des libellules tournent autour des phrases dont elles finissent par dévorer les lettres. Le spectacle amuse énormément Chris Robinson. « Les vidéos », dit-il, « donnent de la nature des microorganismes une vue très plastique, qui nous rouvre les yeux sur certains processus fondamentaux ainsi que sur les interactions que les microorganismes ont dans l’eau. » La perspective forcément différente de l’artiste aide en outre à communiquer la science aux non-initiés, ce qui fait dire à Chris Robinson qu’il se verrait très bien utiliser ces vidéos pour un cours s’adressant à de futurs écologistes de l’eau. Quant à savoir si, comme l’espèrent les initiateurs du programme, l’art peut élargir le potentiel d’innovation de la science, cela reste à prouver. Cinq mois se sont écoulés et Aniu fait maintenant partie de la maison. Il salue dans les couloirs des chercheurs israéliens ou indiens. Exposées dans le foyer de l’EAWAG, les photos qu’il a prises piquent la curiosité des scientifiques. Images délirantes de lambeaux d’encre s’effilochant dans l’eau, elles font penser à la peinture shanshui des Chinois. Porté au grand format par l’artiste, le micro-univers de l’eau fascine jusqu’aux spécialistes dont l’étude de ce milieu est pourtant le métier. On pourra voir à partir de l’automne, à Vevey ainsi qu’à Berne, des expositions comprenant des œuvres réalisées dans le cadre de Artists­in­Labs : both ways, Art Forum, Vevey, 7–17.10.2010 et PROGR, Zentrum für Kulturproduktion, Berne, 20.11.–3.12.2010. www.artistsinlabs.ch Historienne et journaliste d’art, Brigitte Ulmer collabore à la revue Du, au quotidien zurichois Neue Zürcher Zeitung ainsi qu’à des catalogues d’exposition ; elle a assuré en 2008, au musée Helmhaus de Zurich, le commissariat conjoint de l’exposition Manon – Eine Person. Caroline Minjolle est photographe indépendante à Zurich. Elle est membre de Kontrast, une communauté d’ateliers, et de Pixsil, une agence photographique. www.kontrast.ch Traduit de l’allemand par Michel Schnarenberger

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Dans l’ar t, le b o n h e u r

Dans l’art, le bonheur

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art embellit la vie. Il cultive. Il bouleverse. Il génère de l’argent et redore l’image. Autant d’arguments qui nous fournissent une excellente raison d’examiner de plus près le potentiel de bonheur induit par l’art. En collaboration avec le Forum Culture et Economie, Passages a rassemblé les points de vue de diverses personnalités sur le sujet : de l’écrivain à la spécialiste de la culture et au psychanalyste, tous cherchent à pénétrer les effets de l’art et sondent les intentions des politiciens de la culture. Quant à l’art du bonheur, les 13 œuvres de l’artiste suisse Olaf Breuning nous en donnent une séduisante idée.

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Dan s l’ar t, le b o n h e u r

Easter Bunnies, 2004

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Dans l’ar t, le b o n h e u r

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epuis que Hilmar Hoff- national. C’est pourquoi la culture s’est universelle de Séville, l’a dit assez clairemann, chargé de la culture mise sous la sauvegarde des cantons. L’uni- ment : « La Suisse n’existe pas ». Ce que à la municipalité de Fran- formité, dans notre pays, est le crime su- les projets soutenus par Pro Helvetia ont fort-sur-le-Main, a lancé en prême. en commun, c’est uniquement ce soutien 1979 son slogan « la culture Dans ces conditions, l’encouragement national – et c’est par ce biais que les œupour tous », l’art fait figure à la culture prend un sens tout particulier vres deviennent suisses. Voilà précisément de potion magique, qui guérit la société – en tant que système de partage. La so- ce qui renforce la cohésion de la collectide toutes ses infirmités : défaut de civilisa- ciété met à sa disposition des moyens qui vité : qu’un artiste auquel ne s’intéresse tion, racisme galopant, menace des socié- sont redistribués à des groupes détermi- peut-être qu’un tout petit segment de la tés parallèles, déficits de démocratie et nés, dans notre cas des artistes et des pres- population (mais il arrive que ce soit un de culture, difficultés d’intégration, prob- tataires d’œuvres. La participation aux res- grand !) puisse avoir part aux ressources lèmes des quartiers défavorisés, manque sources financières collectives, c’est ce qui collectives. Que sa contribution trouve d’innovation économique, sans accès au fonds complexe de la parler des déficits de sens et, très vie culturelle de notre pays, qu’il généralement, de la paresse de la enrichisse ce fonds, qu’il lui apbête humaine1. « La culture pour porte une nuance nouvelle. D’où tous », ce fut le grand moteur de la nécessité d’une institution comme Pro Helvetia : elle prola nouvelle politique culturelle ; d’où ce puissant élargissement cure de simples petits moments du concept de culture, comme de bonheur en rendant possible de l’offre culturelle, qui caractéune participation, en échange d’une création culturelle qui rise la postmodernité. Les promesses de résultats concrets, vient enrichir notre fonds collecnote Max Fuchs, directeur du tif, où l’on trouve le jodel à côté Conseil culturel allemand (Kulde la musique sur ordinateur, le papier découpé à côté de la turrat), sont alors d’autant plus vidéo expérimentale, le théâtre nombreuses que ces résultats amateur à côté de la littérature sont difficiles à prouver (« La pomondiale. Dès lors, la question litique culturelle comme politiOn attribue à l’art 99 effets, 99 manières de que de contrôle », Forum Culture n’est pas d’aimer chacune de ces servir la société, 99 raisons de l’encourager. et Economie 2008). Dans l’espoir prestations artistiques. Plus elles Mais l’art rend-il vraiment le monde d’obtenir plus de subventions, sont contradictoires et diverses, plus juste, les hommes plus intelligents ? la politique culturelle s’est donc mieux elles deviendront un ferrapprochée toujours davantage ment pour la société, accélérant Et fait-il leur bonheur ? La réponse est les uns, freinant les autres. des programmes de politique sosimple : le bonheur, c’est de partager l’art ! ciale et économique, si bien que Ce qui vaut pour Pro Helvemaintenant elle ne parvient que tia vaut aussi pour les aides régiopar Pius Knüsel difficilement à se débarrasser de nales et communales. C’est à tous ce corset, comme le fait remarles niveaux le même principe : cequer Eleonora Belfiore dans sa lui qui est aidé et ceux qu’il reprécontribution (page 26). Qu’un champ poli- fait la solidarité, parce que la participation sente reçoivent leur part des ressources coltique perde en importance, l’argent s’en re- génère des obligations, crée des relations. lectives, et c’est ainsi que l’aide étatique tire à proportion. Comment l’encourage- Ces standards de l’entente, même ceux qui crée du lien social. Le soutien privé, si nément à la culture peut-il se définir comme n’en retirent aucun profit les acceptent. cessaire soit-il, ne peut pas faire cela, parce un devoir d’Etat permanent ? Telle est la Dans les 1500 projets artistiques soutenus que ses moyens ne sont pas élaborés collecquestion fondamentale. chaque année par Pro Helvetia, le carac- tivement. C’est pourquoi un pays qui préChaque époque, chaque nation doit tère suisse n’est nullement une constante. tend à une vie de l’esprit ne peut renoncer trouver à cette question sa propre réponse. En 1992, Ben Vautier, lors de l’exposition à l’aide publique, c’est-à-dire à la reconnaisPourquoi notre pays a-t-il besoin d’une inssance publique : ils sont indispensables au titution comme Pro Helvetia – et les canbonheur commun, ceux dont la matière D’où la nécessité d’une tons, de leurs propres structures d’encoupremière est l’imagination. institution comme ragement à la culture ? La Suisse, en tant Pius Knüsel est directeur de la Fondation suisse Pro Helvetia : elle procure que nation, met l’accent sur sa diversité fépour la culture Pro Helvetia. déraliste, l’exiguïté de son territoire et la de simples petits moments Traduit de l’allemand par Etienne Barilier proximité aux citoyens. Déjà la Constitude bonheur en rendant 1 tion fédérale de 1848 voulait empêcher que En français dans le texte original (ndt). possible une participation. s’établisse un canon artistique et culturel

Plaisir partagé, plaisir redoublé

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Dan s l’ar t, le b o n h e u r

Clouds, 2008

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Dans l’ar t, le b o n h e u r

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art fait-il le bonheur ? Le plus simple serait bien sûr de refuser de répondre en taxant la question de stupide, parce qu’inadéquate. Mais cela n’irait pas sans mauvaise conscience, car, ainsi qu’on le dit, il n’y a pas de questions stupides, rien que des réponses stupides. Je penche pour une troisième variante : il y a des questions stupides qui, par leur stupidité même, nous font cogiter, car elles se soustraient d’emblée aux catégories que l’on voudrait poser comme évidentes dans notre réponse. Posons-nous donc cette question : l’art fait-il le bonheur ? *

Contrer cette conception en insistant avec Adorno sur le fait que la notion même de « jouissance de l’art » révèle dans le jouisseur un béotien, qui voudrait réduire à néant l’irréversible « émancipation des arts par rapport aux produits de la cuisine », part d’une bonne intention ; mais ce n’est en fin de compte qu’un pauvre argument d’autorité, qui ne peut pas grand-chose contre le slogan « Le bonheur par l’art ». Et quand Adorno décrète : « Plus on y comprend quelque chose, moins on jouit des œuvres d’art », cela recoupe même en un certain sens ce que les publicitaires insinuent. Seulement cette non-compréhen-

Mélancolie de l’art

même si un tel message serait éminemment cynique, car il passe justement sous silence ce lien entre boom immobilier et destruction culturelle qui constitue le contenu critique de la sculpture d’Ai Weiwei. Existe-t-il donc un art (inoffensif ?) qui peut (dans certaines circonstances) rendre heureux et un art dont l’essence même consiste à rendre malheureux ? Répondre à cette question par l’affirmative tombe sous le sens. Mais, justement si l’on pense à cet art qui devrait nécessairement rendre malheureux (comme celui d’Ai Weiwei), ce oui a quelques implications désagréables : ne réduit-il pas l’œuvre d’art à une affirmation produite avec de grands moyens, mais qui aurait tout aussi bien pu être formulée en une brève note de protestation politique ? Et ne ramène-t-on pas ainsi l’effet de l’œuvre d’art à la formule thérapeutique par trop simple et naïve du rappel du refoulé ?

« Savourez La vie dans les Alpes de Kirchner sans devoir penser à des courbes de performance. » Ou : « Savourez Gas de Hopper sans devoir penser à vos titres énergétiques. » A en croire la cam* pagne publicitaire de la Banque Certes, constate Peter Schneider, cantonale zurichoise, qui utilise L’art ne rend certainement pas l’art ne rend pas heureux comme, des œuvres d’art bien connues heureux comme, disons, le Valium disons, le Valium rend somnolent ou pour faire la réclame de son Prirend somnolent ou la Ritaline atla Ritaline attentif. Le plaisir vate Banking, la réponse est oui, tentif. Sarah Kofman parle de la l’art rend heureux, mais seule« mélancolie de l’art », qui naît de qu’on dérive de l’art est un phénomène ment à certaines conditions : si on ce que les œuvres d’art nous resbeaucoup plus complexe, selon le peut se permettre de l’accrocher tent par nature toujours étrangèpsychanalyste. chez soi, et si on peut laisser les res, car ce qu’elles nous présentent soucis concernant la conservation est toujours plus que la simple représentation de quelque chose et l’accroissement de sa fortune à par Peter Schneider une banque de confiance, en sorte d’autre. Mais dans cette mélancoque la jouissance de l’art ne soit lie réside justement aussi le moment de bonheur que procurent pas troublée ou diminuée par des pensées noires. Et cela n’est peut-être sion ou ce non-savoir est utilisé positive- ces œuvres. Car elles nous disent toujours même pas la réponse la plus stupide que ment dans les annonces visant la clientèle plus de choses que nous ne pouvons en dire l’on puisse donner à la question de savoir privée : est heureux celui qui peut se per- d’elles. si l’art fait le bonheur. mettre d’oublier. Peter Schneider (*1957), psychanalyste et Le charme parfaitement indiscret de journaliste, vit et travaille à Zurich. Il enseigne * cette campagne tient à ce qu’elle exprime la psychanalyse en qualité de privat-docent à l’Université de Brême. Il a publié de nombreux de façon effrontément positive les impli- Mais oublier quoi ? Pourrait-on forger le livres, le dernier s’intitulant Das Gehirn und cations du raccourci courant, mais hau- slogan : « Savourez Template d’Ai Weiwei seine Psyche (Le cerveau et son psychisme) tement suspect du point de vue esthéti- sans devoir penser à la destruction de www.peterschneider.info que, entre l’art et le bonheur ou l’art et la monuments séculaires de la culture chiTraduit de l’allemand par Christian Viredaz jouissance, tout en faisant sans complexe noise » ? Guère, car il est impossible de l’économie de toute discussion sur ce que contempler cette sculpture monumentale, l’art et le bonheur sont au juste et sur composée de portes et de fenêtres en bois comment il faut s’imaginer que l’un – arrachées à des maisons datant des dynasle bonheur – puisse être « fait » par l’autre ties Ming et Qing, sans se voir rappeler pré– l’art : à quoi l’art pourrait-il être bon, si- cisément cette destruction. Et celui-ci : non à être savouré et à procurer un bon- « Savourez Template d’Ai Weiwei sans deheur que l’on ne peut obtenir nulle part voir penser à l’évolution de votre fonds imailleurs ? mobilier chinois » ? Cela irait déjà mieux, 14


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Small Brain Big Stomach, 2009

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utilité de l’art : elle a deur potentiel, ce dont il tient compte dans demander avec une curiosité renouvelée : un besoin chronique l’établissement du taux d’imposition. Le « A quoi tout cela peut-il servir ? » d’être expliquée, mais contribuable, à l’inverse, se voit comme d’autre part on ris- une proie pressurée par le tyrannosaure Le football est-il nécessaire ? que de passer pour rex de la politique fiscale, au ventre monsCe que l’on perçoit tout d’abord en un béotien si l’on trueux et à la cervelle d’oiseau ; tous les prenant une telle distance, c’est une rousoulève simplement la question. On risque impôts que ce monstre avale, il les digère tine publique qui mêle efforts de justificabien de ne récolter que le silence ou un et les métabolise sous des formes peu tion et haussements d’épaules, et fait sentir sourire résigné. Sous-entendu : celui qui appétissantes. une fois encore, de manière particulièrepose une pareille question est trop bête Cet équilibre du scepticisme débou- ment schématique, le sous-entendu selon pour qu’on lui réponde. On continue cherait sur un blocage complet de l’Etat si lequel on ne peut jamais mal faire en inaujourd'hui de fermer ainsi le bec aux gens, les deux partenaires ne craignaient de voir vestissant de l’argent dans l’art. Pourquoi avec condescendance, mais on y ajoute la communauté s’effondrer, plus encore en est-il ainsi ? En quoi consiste donc, la suggestion que l’art a une du point de vue sociologique, valeur forfaitaire. De la Finla différence entre le financelande à Gibraltar, un consenment de l’art d’une part, les sus politico-culturel règne sur dépenses pour la construction l’Europe, telle une zone de d’une autoroute d’autre part ? haute pression perpétuelle : on L’avantage que des domaines ne cesse d’y affirmer l’imporde l’action politique tels que tance de l’art et de la culture. la construction des routes Partout, ce sont des assemblées ont sur l’art, est que l’on peut sur la politique culturelle, des y mesurer le succès obtenu, chaires de management cultuobserver les résultats, donner rel, des chefs de service cultudes précisions sur le bénéfice rels, des institutions d’encouet le gaspillage. Chacun est ragement, des congrès et des capable de reconnaître les La voirie, la construction des routes ou celle travaux de doctorat. Tout cela avantages qu’apporte un pont des égouts sont des choses utiles. Aucun dans un climat de consensus d’autoroute. A voir l’expression contribuable ne le contesterait. Mais l’utilité de général, peut-être légitime. perplexe des visiteurs, chacun l’art, qu’en est-il ? Dans son « discours Mais si, par exemple, je feuillette n’est pas en mesure de voir ce n’importe quel annuaire de la qu’apporte, présenté dans le au contribuable », Gerhard Schulze, sociologue catalogue comme une « inssociété politico-culturelle en renommé, soumet l’art à un contrôle Allemagne, les mots d’art et de tallation », un fil de laine tendu fiscal critique. La rencontre avec l’art permet culture, après quelques pages, à travers une salle de la Piname font l’effet de cris de contact, l’autotranscendance. Et celle-ci rend cothèque d’art moderne de pour employer un terme d’orMunich. heureux. Dès lors, l’art ne mérite-t-il pas qu’on nithologie. Avec les autres mots Représentons-nous à tiy mette le prix ? tre d’essai un passionné de inévitables – participation, créativité, égalité des chances, football ; rien ne l’intéresse que ce sport. Il semble à démocratisation, etc. – un acpar Gerhard Schulze cord se constitue, comme si un première vue n’avoir que peu harmonica recevait le souffle de choses en commun avec d’un sèche-cheveux ; un accord perpétuel qu’ils ne redoutent d’être pris pour des l’amateur d’art. Il comprend que l’on a been do majeur, un excès d’harmonie que ne imbéciles. La relation entre l’Etat et le soin de gares, de voirie, d’écoles et de pripimente pas la moindre altération. contribuable s’installe ainsi dans les esprits sons. Mais l’opéra, le musée, l’orchestre, le comme un rapport d’échanges marqué par fil de laine, sont-ils vraiment indispensaun pragmatisme morose et grincheux. Je bles ? Non, devrait-on lui répondre. Mais on Le jugement du contribuable grognon En quête d’un peu de dialectique, reconnais que ce n’est là qu’un des aspects pourrait alors lui demander en retour ce j’en appelle au jugement du contribuable de la symbiose complexe entre le citoyen et qu’il en est du football. Est-il donc indisgrognon dont l’art et la culture ne sont pas l’Etat, mais les clichés des responsables pensable ? le premier des soucis. Je veux examiner ce politiques sont vraiment trop rebattus. Ces On se trouve ici face à l’absence d’un que la politique culturelle lui dit, précisé- formules lénifiantes ne peuvent convain- sens évident, qui met sur le même pied le ment à lui. Je pars de l’idée que l’Etat et le cre qu’à l’usure. passionné de football et l’amateur d’art. citoyen sont en relation de méfiance réciCommençons donc par considérer les L’art et le football ont l’un et l’autre leurs proque a priori. L’Etat voit ainsi le contri- choses d’un regard pessimiste. Mettons en inconditionnels. Le problème de la justifibuable comme un sujet imposable, frau- doute la santé des affaires de l’art, afin de cation n’est donc en aucun cas celui de l’art

Un dilemme : l’art ou les égouts ?

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seul. De quelle manière justifier que l’on emploie l’argent des impôts pour des objets qui, en fin de compte, ne concernent que la vie intérieure de sous-groupes changeants de citoyens ? De l’utilité au bonheur On entrevoit le début d’une solution à cette question si l’on cherche le moyen terme entre le concept creux de l’utilité économique d’une part, et les variations innombrables des désirs individuels d’autre part. Essayons ici de le faire avec la notion de bonheur. Peut-être nous permettrat-elle d’instaurer une compréhension mutuelle aussi bien entre les pouvoirs publics et le contribuable qu’entre le passionné de football et le visiteur d’une exposition. Jamais autant de gens ne se sont penchés avec autant d’attention qu’aujourd’hui sur le bonheur. Beaucoup y voient le triomphe total de l’hédonisme, comme si tous les individus n’avaient en tête que de s’amuser jusqu’à n’en plus pouvoir. On n’appréciera cependant pas à sa juste valeur le débat d’aujourd’hui sur le bonheur si l’on juge du véritable esprit du temps uniquement sur la base des messages publicitaires et des magazines branchés. Les gens dans leur quotidien, les contribuables justement, s’interrogent aujourd’hui sur des sujets sérieux qui étaient autrefois réservés aux philosophes. Qui suis-je donc ? Qu’est-ce que je veux ? Comment donner un sens à ma vie ? De quoi ai-je besoin ? Les questions de ce

A voir l’expression perplexe des visiteurs, chacun n’est pas en mesure de voir ce qu’apporte, présenté dans le catalogue comme une « installation », un fil de laine tendu à travers une salle de la Pinacothèque d’art moderne de Munich. genre sont de plus en plus populaires depuis quelques décennies. Elles ne disparaissent pas, ne sont pas une simple mode. Elles sont un effet de notre modernité, où chacun, de plus en plus, est responsable de ses actes. Chaque individu a vu ses possibilités de choix augmenter à l’infini. Mais du même coup, personne d’autre que lui-

même ne lui dira ce qu’il doit faire, au supermarché, sur la Toile, dans le choix de ses partenaires, en vacances, lorsqu’il s’agit de décider de sa formation ou du programme TV, ou, pour une femme, d’avoir ou non des enfants tant qu’elle le peut. Dans leurs lectures, leurs discussions, les gens s’occupent du bonheur, du sens des choses, des valeurs, de la réussite de la vie – peu importent les mots – parce qu’ils cherchent à savoir comment vivre. C’est de cela qu’il s’agit aujourd’hui lorsque des deniers publics sont dépensés. Il ne reste plus qu’à savoir, de cas en cas, comment ce bonheur pourra trouver sa traduction politique. Saucisse coulissante et fabrique de saucisses Une distinction fondamentale entre deux dimensions du bonheur permet ici de poursuivre la réflexion. Je commencerai par illustrer cette distinction à l’aide de quelques exemples. En Allemagne, pendant les années de disette qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, on a modifié les paroles d’une chanson populaire de la manière suivante : « Celui à qui Dieu veut témoigner sa grande faveur, il l’envoie à la fabrique de saucisses. » La même époque a vu l’apparition de la « saucisse coulissante ». Il ne s’agissait pas d’une sorte de saucisse, mais d’une manière de manger cet aliment ; d’une technique culturelle qui aujourd’hui est depuis longtemps retombée dans l’oubli. On mangeait sa tranche de pain en repoussant à chaque coup de dent l’unique bout de saucisse qu’on avait en partage, pour le déguster à la fin, les yeux fermés, avec la dernière bouchée. Le pain assurait la survie, la saucisse la belle vie. Selon le théorème de l’utilité maximale, les gens tirent bien moins de profit de la saucisse aujourd’hui qu’autrefois, non pas en dépit du fait qu’ils ont beaucoup plus de saucisse, mais à cause même de ce fait. Nous trouvons dans la vision paradisiaque de la fabrique de saucisses d’une part, dans la stratégie de plaisir de la saucisse coulissante d’autre part, un dualisme des représentations du bonheur que l’homme semble connaître dès le berceau. Theodor Fontane l’a exprimé à sa façon : « Pour être heureux, il me faut quelques amis et ne pas avoir mal aux dents. » La chance (en latin : fortuna), c’est la fabrique de saucisses et l’absence de mal aux dents.

Le bonheur (en latin : felicitas), c’est la saucisse coulissante et les amis. Nous balançons sans cesse entre ces deux conceptions du bonheur. La fortuna peut faire l’objet d’un propos simple et fiable, mais pas le bonheur. En tant qu’infrastructure, un bâtiment d’opéra est du domaine de la fortuna. Artisans, techniciens et spécialistes financiers peuvent s’entendre sans aucune difficulté sur le matériau de ce bâtiment, sur sa statique, son acoustique et ses frais d’entretien. Mais quant à savoir si un opéra de Hans Werner

L’art et le football ont l’un et l’autre leurs inconditionnels. Le problème de la justification n’est donc en aucun cas celui de l’art seul. Henze peut encore passer pour de la musique, ou si c’est une bonne idée que de faire chanter les Noces de Figaro par des gens à demi-nus couverts de sang, on peut en disputer sans fin. Le bonheur prime assurément ici : dans le cas contraire, on aurait pu s’épargner de construire l’opéra. Mais il n’existe aucun moyen de quantifier le rapport qualité-prix. Le bonheur, une affaire publique Cette difficulté ne touche pas seulement le milieu de la culture, elle est générale. L’époque moderne nous a catapultés à un stade où il est toujours plus important, et devient même indispensable, de réfléchir au bonheur et de s’entendre à son sujet. Nous nous retrouvons dans une situation schizophrénique. Le bonheur est une affaire personnelle ; mais d’un autre côté, il est souvent un projet collectif. Il a beau se prêter très mal à la discussion, il devient une affaire publique, et toujours davantage au fur et à mesure que la modernité progresse. Le besoin de débattre du bonheur englobe tout et n’importe quoi : produits de grande série comme la voiture, programmes télévisés, contenus d’éducation, thèmes de recherches, génie génétique, rôles des sexes, urbanisme, architecture de paysage, conflits religieux et conceptions politiques. Même la législation en matière de sécurité sociale est concernée. Exemple : les coûts d’une psychothérapie (traitement 17


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Champagne Dog, 2008

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qui relève exclusivement du bonheur) sontils remboursables ? Dans le même ordre d’idées, qu’en est-il des prothèses dentaires, de la chirurgie esthétique, des liposuccions ? Si quelqu’un souffre de ses défauts physiques au point que son bonheur en est gravement compromis, ces troubles ne sont-ils pas tout aussi graves qu’un ulcère à l’estomac ? Peut-être, mais comment s’entendre sur ce qu’est un défaut physique ? Lorsque le contribuable critique se demande si tel opéra de Henze est encore de la musique, le sujet n’est pas le même, mais l’incertitude est identique. J’entends ici une exclamation indignée : « Et la souffrance du monde ? Qu’ils aillent à Calcutta, les amateurs d’art, et qu’ils voient ce qui compte vraiment ! Aussi longtemps que règnent la faim, la guerre, le sida, l’oppression, il est exclu de financer l’égotisme et l’hédonisme. » On peut répondre à cela que désormais, une bonne partie de l’économie mondiale repose sur la quête du bonheur, et que, sans ce moteur, il n’y aurait vraiment plus d’espoir pour les plus démunis. Les protestations moralisatrices ne changent d’ailleurs absolument rien au fait que les gens aspirent au bonheur dès que leurs moyens matériels le leur permettent. La quête du bonheur n’est rien d’autre, pour beaucoup de gens, que la recherche du sens de leur vie. Ce sens, ils le trouvent de mille manières. Ils bichonnent leur voiture, s’achètent une vingtième paire de chaussures, flirtent par SMS, s’échappent par iPod interposé ou font le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Ils sont toujours guidés par deux idées en quelque sorte symétriques, que je nommerai la « recherche de l’expérience et l’autotranscendance ». La recherche de l’expérience est tournée vers l’intérieur. Elle vise directement le bonheur, la felicitas, l’émotion, la fascination, la joie, la mélancolie, la tension, la détente. C’est une activité instrumentale intériorisée. On veut atteindre des buts subjectifs par divers moyens, selon les situations : biens de consommation, lieux de vacances, programmes télévisés, manifestations sportives, concerts, etc. L’attitude d’autotranscendance, au contraire, est dirigée vers l’extérieur, vers l’au-delà du sujet. Le but suprême n’est pas défini dans la vie intérieure, mais tient bien plus de la rencontre, du contact, de ce qui relie à autrui. Dans sa vie intérieure, le su-

jet mobilise les moyens de cette autotranscendance ; entre autres la concentration, la culture, l’introspection, des échanges approfondis. Dans l’histoire culturelle de l’Europe d’après-guerre, le motif de la recherche de l’expérience a d’abord joué un rôle essentiel. Peu à peu, l’autotranscendance a gagné en importance. Voyons comment. La musique, expérience d’autotranscendance La perception de l’art en Europe depuis le début de l’ère bourgeoise : voilà l’une des manifestations les plus frappantes de l’idée d’autotranscendance. L’histoire de l’écoute de la musique illustrera ce point. Vers la fin du XVIIe siècle, on rapporte qu’il y avait à Amsterdam des auberges dites musicales où les hôtes étaient tenus de jouer leur petit morceau. En Allemagne, à la même époque, on a vu apparaître des cercles de citoyens ou d’étudiants qui faisaient de la musique en public. Jean-Sébastien Bach a joué dans les cafés avec un « collegium » musical que Georg Philipp Telemann avait fondé en 1702 à Leipzig. Dix ans plus tard, des aubergistes londoniens organisaient des concerts hebdomadaires. Une nouvelle forme européenne de l’écoute de la musique a pris naissance précisément dans les tavernes. Rien d’étonnant à cela, puisque la taverne était le domaine de tout un chacun, le lieu où la bourgeoisie commençait à prendre conscience d’elle-même. Si la critique avait existé à l’époque, elle aurait certainement

Jamais autant de gens ne se sont penchés avec autant d’attention qu’aujourd’hui sur le bonheur. annoncé la fin prochaine de la musique, sa chute dans les tréfonds du goût des masses. Il s’est passé exactement le contraire. Le public a appris à rester assis immobile au lieu de s’agiter, à se taire au lieu de bavarder, à se concentrer au lieu de bayer aux corneilles. Si nous avons l’habitude, aujourd’hui, d’écouter la musique avec attention, nous le devons au public urbain et cultivé de l’époque. On parle toujours d’abêtissement des masses : nous avons ici un exemple de spiritualisation des masses.

Initialement, la musique était plutôt un bel à-côté. Elle servait autre chose qu’elle-même. A l’église, elle devait accompagner la liturgie et contribuer à l’expression de la religion. A la cour des princes et des rois, c’était d’abord un symbole de statut social, un ornement acoustique, un milieu dans lequel les courtisans baignaient comme des poissons dans l’eau. Lors des fêtes populaires, elle était là pour mettre de l’ambiance. Cette forme, et d’autres formes de fonctionnalisation de la musique sont encore vivaces aujourd’hui. Mais quelque chose de nouveau s’y est ajouté, et demeure : l’idée de la musique comme absolu, qui désormais n’a plus besoin d’une occasion, mais se suffit à elle seule. A la recherche de l’aura Contrairement à ce qu’avait prédit Walter Benjamin dans son fameux essai sur « l’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique », le fait que la musique soit accessible en tout lieu et en tout temps n’a pas détruit l’attitude qui consiste à l’écouter de manière concentrée. Elle l’a plutôt renforcée et démocratisée. Sans doute, si l’on compare un spectacle du groupe Tokio Hotel avec un concert d’Arturo Benedetti Michelangeli, les différences sautent aux yeux. Mais on a trop tendance à négliger une concordance fondamentale. Dans les deux cas, l’important n’est pas d’avoir, mais d’être ; ce n’est pas d’accroître, mais d’atteindre ; ce n’est pas la fortuna, mais la felicitas. Dans les deux cas, enfin, dominent l’idée de l’autotranscendance, la quête de l’aura, l’aspiration à la rencontre avec des phénomènes qui sont au-delà de la vie intérieure de l’individu. Ce qui s’est annoncé voilà bientôt trois cents ans dans la perception de l’art par les milieux urbains est plus vivant que jamais ; et ce phénomène a depuis longtemps dépassé le cadre de l’art. Il en va des arts plastiques comme de la musique. La preuve en est que de plus en plus de gens se rendent dans les musées et les expositions. Pourquoi ces gens ne regardent-ils pas des reproductions sur Internet ? Ils cherchent la rencontre avec l’objet unique dans l’espace de résonance de la reconnaissance publique. Il s’avère aujourd’hui, à l’ère où la reproductibilité technique de l’œuvre d’art atteint à son comble, que le pronostic de Benjamin était trop pessimiste. Bien sûr, dans notre quo19


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tidienneté, nous sommes submergés d’images et de musique jusqu’à n’en plus pouvoir. Il est impossible de s’intéresser à tout. Mais les gens n’en souhaitent que davantage s’intéresser à quelque chose. Dans un monde où tout est disponible, les réalités uniques, impossibles à reproduire

Le bonheur du grand nombre a remplacé les schémas explicatifs de type dictatorial, religieux, nationaliste, raciste ou collectiviste. comme événements publics, sont plus recherchées que jamais, y compris au-delà de la haute culture. A la recherche de l’aura, les hommes affluent dans les stades de football plutôt que de regarder la partie à la télévision. Contrôle fiscal de l’art Tout cela est bien beau, mais le contrôle fiscal va-t-il s’en soucier ? Qu’en dit notre juge, le contribuable grincheux et culturophobe ? Nous pourrions tenter de le convaincre que la valeur de l’art ne peut être réduite ni à l’œuvre, ni à qui la contemple. Elle naît de la rencontre, dès que quelqu’un s’intéresse à l’art. Cela se produit sous trois formes principales, qu’on peut commodément décrire par trois verbes : explorer, habiter, participer. Ces trois activités décrivent des formes de l’autotranscendance. Explorer revient à faire un puzzle. Au début, on est devant l’amas de pièces et l’on ne sait pas du tout par où commencer, mais on sait qu’il existe une solution ; du moins l’on y compte. Souvent, on ne réussit à progresser qu’après plusieurs tentatives. Certaines œuvres d’art sont aisément accessibles, d’autres plus difficilement, et certaines ne le sont d’abord pas du tout. Dans la musique, l’exploration a beaucoup de points communs avec l’identification progressive de modèles, mais la peinture et la sculpture ont elles aussi développé certains codes que l’observateur doit percer à jour. Habiter, en revanche, est un peu comme se promener dans une ville ou un paysage que l’on connaît depuis longtemps. La musique classique est un paysage de ce genre. C’est un site très sévèrement protégé : on ne peut changer la moindre note. 20

L’histoire de l’art est également un paysage. Kafka, Proust, Tchekhov, Brecht, Musil, Thomas Mann et d’autres ont laissé des œuvres semblables à des paysages dans lesquels on peut toute sa vie découvrir de nouveaux aspects. Participer, enfin, consiste à aller et venir avec différents acteurs. A l’opéra ou au théâtre, le spectateur assiste à une pièce dont le déroulement est fixé par un scénario. Il n’est toutefois pas seulement spectateur, il participe lui-même au spectacle. Une représentation d’opéra est un rituel auquel chacun est associé. Même la façon dont on s’habille et se met en valeur ou en beauté fait partie du scénario de la représentation d’opéra ; le début ponctuel, le silence concentré pendant la représentation, les applaudissements intermédiaires et finaux, tout cela, dans son immuabilité, a quelque chose de liturgique. Il en va de même des festivals, des expositions, des lectures publiques. Grâce à sa participation, le public est intégré dans l’ici et maintenant, et les rituels donnent un cadre à la rencontre avec l’art. Explorer, habiter, participer : ces notions désignent toutes trois des formes de l’autotranscendance. Elles présupposent une extériorité, une réalité qui existe audelà de la vie intérieure, avec laquelle on peut entrer en contact. Peu importe que le cadre de l’expérience soit appelé « art » ou non. Dans le monde entier – la recherche comparée l’a mis en évidence – les hommes voient cela comme une source de bonheur – au contraire du fait de payer des impôts, dont une part est jetée par les fenêtres, une seconde part investie dans l’utilitaire, une troisième sacrifiée au bonheur fugitif. La première fait enrager les contribuables, la seconde les fait soupirer, la troisième sourire. Le professeur Gerhard Schulze enseigne les méthodes de la recherche empirique en sciences sociales à l’Université de Bamberg. Il s’intéresse aussi bien à diagnostiquer notre temps qu’à réfléchir sur l’avenir. Il a fait valoir ses idées dans de nombreuses collaborations avec l’économie, la politique, les médias et la scène culturelle. Il a récemment publié l’ouvrage Krisen. www.gerhardschulze.de Cet article reprend, abrégée et adaptée (par Etienne Barilier), la conférence que le professeur Gerhard Schulze a prononcée en mars au colloque L’art rend heureux, organisé par le Forum Culture et Economie. On trouvera le texte intégral de cette conférence sous www.kulturundoekonomie.ch


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Fire, 2008

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Impossible Balance Act, 2008

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Collage Family, 2007

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as une époque où la pensée qui se dresse au bout de la phrase, ou à Voilà qui confère une force, une puissance n’ait tenté de définir le bon- la fin d’un paragraphe, ce chemin qui se qui se moque du pouvoir, une invulnérabiheur, n’ait tenté de définir constitue au fil des lignes, n’a pas d’égal, lité qui se fiche des cocardes et des lauriers. l’art ; se demander si l’art excite et stimule, vaut qu’on s’y consacre. De quel privilège plus précieux, mais tourend heureux, voilà qui Dans ce jeu-là, autant que ce qui réussit, jours à reconquérir, peut-on rêver ? stupéfie. On aurait envie de les tâtonnements, les dérives, les fausses * baisser la tête, de passer son chemin. Cette routes, les impasses, les défaites, font par- Enfin, si écrire c’est s’isoler, cet isolement stupéfaction, je n’ai qu’une manière (et ce tie de l’aventure. est un moyen d’agir, une façon de ne pas n’est pas de l’orgueil, plutôt l’inverse) de se contenter, de refuser l’inconsistance, * l’outrepasser : en parlant de ma pratique Me voilà ravi, captivé, entraîné, capturé. de battre en brèche la mollesse, l’insigniPar les mots. d’écriture, c’est-à-dire de ce que j’éprouve, fiance, cet isolement est un moyen pour Par la langue. expérimente au moment où un texte se considérer au mieux ce qui, muettement, manifeste, éclôt. Elle est là depuis longtemps, elle sera là fait signe autour de nous, désire être dit. pour longtemps encore. Je tiens à la soi- Grâce aux mots, le désespoir d’autrui, ma * Clamons-le d’entrée de cause, ces mo- gner, peut-être parce qu’elle me le rend propre douleur, mais aussi les joies dont ments d’écriture s’apparentent à la littérature peine tellement à une forme de joie, même si rien rendre compte, peuvent se transn’est jamais facile, même s’il peut y former, accéder à un autre statut. avoir du découragement, de la rage, Et même si cela ne devait être qu’une illusion, que m’importe de la fatigue, l’envie de tout envoyer valser et de courir se réfugier dans puisque la jouissance de cette illules rangs dépourvus d’audace. Mais sion est bien réelle et qu’elle parces peines restent de peu de poids viendra – je l’espère toujours – à à côté de la nécessité sensuelle à se propager chez le lecteur, à lui offrir une matière en vie qui le saisir les mots, à les étreindre, à les exalter, sans même que me prétransportera. occupe ce qui, de ces corps à corps * Ce qui est réel aussi, et qui constiplus ou moins fougueux, de cette La langue lui est amie, complice et danse jubilatoire, tôt ou tard aptue peut-être le point le plus imporamoureuse et il ressent comme paraîtra. tant, c’est que l’écriture, c’est-à-dire un privilège de succomber à son charme : cette empoignade dynamique, tout * l’écrivain Michel Layaz évoque les D’abord, il y a l’obligation de se reen me renforçant, m’empêche de plier, de se détacher provisoirement savoir celui que je suis, m’empêche moments de bonheur, de colère ou de du monde, d’accueillir silence et sode prendre possession de moidécouragement que lui procure l’écriture. litude. Si l’acte est égoïste, se dismême. Je suis un sujet en mouvepense des autres, il est pourtant ment, un vagabond qui avance par Michel Layaz sur les mots, par les mots, l’exact bon de quitter les misères humaines, la cupidité, les imbéciles, les contraire de la fixité, du moi totalicuirassés, de quitter les envies, les taire prêt à tous les crimes pour dévengeances, les mesquineries du quoti- bien, c’est-à-dire qu’elle aussi, à sa manière, fendre celui qu’il pense être. Alors oui, c’est dien, de quitter aussi ceux qui comptent, prend soin de moi. Quand j’occupe le terri- un bonheur de pouvoir, texte après texte, ceux qu’on aime. Se mettre à l’entière dis- toire d’une écriture en cours d’apparition, se jeter dans la réalité de l’écriture, soumis position de la littérature devant laquelle – et que je suis aussi, de fait, délimité par elle, à ce sortilège qui me pousse à chercher une et peu importe si la formule sonne solen- je me sens bien. La langue et moi, on est musique et aussi à poser et reposer cette nelle – l’écrivain engage sa responsabilité. tout à la fois amis, complices, amoureux question : Qui sont-ils ces « moi » en moi ? aussi. Je devine qu’elle est ma chance. La * La majorité des romans de Michel Layaz font Ensuite, le travail peut commencer, à l’abri. composante érotique, charnelle, importe, la part belle aux férocités de l’intime, J’ai en mémoire quelques sensations, ou même si soigner n’empêche pas une cerconcilient drame et dérision. L’écrivain s’est fait connaître du public avec Les Larmes quelques idées, j’ai surtout des mots qui ar- taine violence, des batailles, des distorde ma mère (Zoé, 2003 et Points/Seuil, 2006) et rivent en vrac, des constructions qui dé- sions, ou de simples entorses, chiquenauLa Joyeuse Complainte de l’idiot (Zoé 2004 et boulent, des couleurs qui se précisent, des des ; rien de funeste en tous les cas parce Points/Seuil, 2010). Son ouvrage le plus récent, Cher Boniface, est paru en 2009 chez Zoé. tonalités qui vont permettre, non seule- que cela s’opère dans un rapport aimant. www.layaz.com ment de traduire mes idées ou mes sen- Cette relation, cette rencontre, sont des sations de départ, mais d’engendrer une moments privilégiés ; sur eux personne n’a forme, quelque chose d’inattendu, bien au- prise, et nul n’aura les moyens de me les delà des intentions initiales. Et cet événe- ôter, nul ne zigouillera mes enchantement-là qui advient par l’acte d’écriture, ments, ne piétinera mes émerveillements.

Ecrire : cet inépuisable sortilège

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Can Someone Tell Us Why We Are Here??, 2006

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ctuellement, dans les pays que la distinction établie entre « haute « rattachement », on assiste à la popularité occidentaux, les débats culture » et « culture populaire ou commer- croissante de deux arguments instrumenpublics sur la valeur des ciale », fissurant profondément les bases talistes destinés à valider le rôle des arts arts et sur les politiques autrefois solides sur lesquelles reposait la dans la société contemporaine : d’une part, culturelles ont une parti- culture canonique. La violente attaque lan- l’idée que les arts peuvent effectivement facularité : ils témoignent cée contre les valeurs culturelles tradition- voriser l’intégration et la cohésion sociales, d’une difficulté croissante à formuler, en fa- nelles et contre les institutions qui les re- étant donné leur force de transformation veur de la notion même d’encouragement présentaient a inévitablement compliqué positive et, d’autre part, l’idée que les arts public aux arts, des arguments convain- toute tentative de formuler des politiques sont le moteur du développement éconocants auxquels pourraient adhérer à la fois culturelles – ces dernières étant toujours mique à la fois local et national (une idée les politiciens, les administrateurs artisti- fondées sur des jugements de valeur – et de qui repose sur l’hypothèse qu’ils ont une ques, les artistes et les contribuables. Que justifier l’allocation de subsides et le choix incidence positive sur la réalité : l’emploi, la communauté artistique ait de la peine des pratiques artistiques à soutenir (parti- les dépenses de loisirs, la revitalisation urà argumenter en faveur du baine, etc.). financement s’explique par A bien des égards, le plusieurs raisons qui n’ont « rattachement » s’est avéré rien de mystérieux et sont une stratégie payante, du même bien documentées. A moins en Grande-Bretagne. mon avis, ces difficultés proIl ne fait aucun doute que, dans ce pays, les arts n’ont viennent d’abord d’une crise de l’Etat providence, attrijamais été autant au cœur buée à plusieurs facteurs : le des débats politiques (pas « retrait de l’Etat » induit par toujours sous un jour favoPour augmenter ses budgets et asseoir son autola mondialisation, la charge rable cependant) que ces rité, la politique culturelle du Royaume-Uni a d’une population vieillissante deux dernières décennies. Il de plus en plus souvent cherché à s’infiltrer dans et les pressions qu’elle fait pene fait également aucun les programmes socio-économiques. Les arguser sur les services sanitaires doute qu’en se fixant des obet sociaux, enfin la diminujectifs sociaux et économiments utilisés sont connus : la culture favorise tion générale des ressources ques, les arts ont eu accès à l’intégration tout en rendant les lieux de sa profinancières alors qu’il faut saune part non négligeable de duction attrayants aux éventuels investisseurs. Et tisfaire les attentes croissanbudgets qui ne leur était pas destinés, puisant dans tes d’un public désireux de cependant, cette même stratégie qui, dans un bénéficier de services améliodes fonds alloués à la revitapremier temps, s’est révélée si fructueuse est rés tout en payant moins lisation urbaine, à la promoaujourd’hui remise en cause, rendant indispensad’impôts. Mais cette difficulté tion de la santé ou à la lutte ble de mener une discussion sur les valeurs. des arts subventionnés à recontre la délinquance. Les revers de cette stratégie de vendiquer une part des deniers publics a une deuxième rattachement se sont fait par Eleonora Belfiore sentir lorsque, dans l’encause fondamentale: il devient de plus en plus difficile semble du monde occidend’expliquer de manière probante pourquoi culièrement en période de baisse des bud- tal, on s’est mis à définir des politiques «sur certaines expressions artistiques devraient gets culturels). la base de preuves» et que les gouverneêtre institutionnellement cautionnées et ments ont adopté comme credo la formule soutenues par des fonds publics alors que La culture au service de l’intégration « ce qui compte, c’est ce qui marche » pour d’autres sont livrées à elles-mêmes et doi- sociale en faire la ligne directrice de leurs stratévent se débrouiller seules dans l’économie Dans ce contexte difficile et en ré- gies politiques et de leurs décisions de déde libre marché. Autrefois, l’interprétation ponse à un environnement culturel et po- penses publiques. des arts et de la culture prônée par les « hu- litique de plus en plus éprouvant, le secteur La nécessité de fournir aux bailleurs manistes libéraux », instituait une hié- culturel a élaboré une stratégie de « ratta- de fonds des « preuves » de sa contribution rarchie claire et largement approuvée des chement politique » par laquelle les arts, efficace aux programmes socio-économivaleurs culturelles, facilitant l’identifica- domaine doté de petits budgets et de peu ques auxquels il était rattaché n’a fait que tion des entreprises artistiques dignes de d’influence politique, se sont peu à peu renforcer les difficultés du secteur culturel l’appui et des largesses de l’Etat. Ces qua- « rattachés » aux programmes économi- à prouver qu’il était en droit de revendiquer rante dernières années, les développements ques et sociaux, espérant ainsi bénéficier une part de ces ressources publiques de de la théorie culturelle ont toutefois remis des budgets et de l’influence politique plus plus en plus maigres. On attend aujourd’hui en question la consolidation de ces valeurs large de ces secteurs de la politique publi- des organisations artistiques bénéficiant et de ces hiérarchies culturelles de même que. En conséquence de ce processus de de fonds publics qu’elles recueillent des

De l’utilité de l’art

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données sur leurs publics, l’environnement et les habitudes de consommation de ces derniers ; on attend d’elles qu’elles adoptent des méthodes d’évaluation censées démontrer que les objectifs définis au préalable par les bailleurs de fonds ont été atteints. Les preuves ainsi recueillies devraient corroborer l’idée que les arts sont capables d’atteindre des objectifs aussi variés que la revitalisation urbaine et le développement économique local, l’intégration et la cohésion sociales, la promotion de la santé physique et psychique, la formation, enfin une réduction de la criminalité en apportant un remède au « manque d’aspirations » dont est supposée souffrir la jeunesse défavorisée. Il n’est donc pas surprenant que l’un des principaux résultats de ces développements politiques soit une floraison d’« études d’impact » qui prétendent mesurer et évaluer l’étendue de l’incidence sociale ou économique (ou les deux) des arts subventionnés et leur capacité (ou leur incapacité) à soutenir les politiques économiques et sociales des gouvernements. Les débats publics sur les arts ont fini par se borner à une discussion simplifiée à l’excès et souvent trompeuse sur leurs effets socio-économiques, aux dépens d’une discussion authentique sur leur valeur et leur fonction dans la société contemporaine. En fin de compte, davantage d’énergie a été investie à rechercher la technique de

Le credo ressassé par les Nouveaux travaillistes en Grande-Bretagne, selon lequel seul « compte ce qui marche », est au mieux naïf, au pire mensonger. mesure d’incidence la plus parfaite qu’à essayer de comprendre ce que l’expression « l’incidence des arts » signifiait effectivement, d’explorer les idées et les valeurs implicites dans l’hypothèse que les arts ont une « force transformatrice » et de s’en servir comme argument pour les politiques et le financement. Une arme à double tranchant Les défauts des méthodes de mesure d’incidence habituellement utilisées (ceci vaut tout autant pour les incidences socia-

les que pour les incidences économiques) ont des conséquences politiques considérables. Actuellement en Grande-Bretagne, les analystes et les stratèges politiques ainsi que les « Nouveaux travaillistes » (parti responsable, en Grande-Bretagne, d’avoir promu les programmes culturels utilitaristes) s’accordent à dire qu’il ne suffit pas de considérer les incidences socio-économiques des arts pour fonder une politique. Inutile de préciser que, si le soutien et le financement des arts et de la culture se fondent sur leurs soi-disant incidences socioéconomiques et si – dans un environnement où l’on a de plus en plus tendance à soumettre toute ébauche de politique à des preuves et des données concrètes – on échoue à recueillir les preuves de l’incidence des arts, l’ensemble de l’édifice justificatif risque de s’écrouler. Les arguments instrumentaux se sont révélés très populaires et, en GrandeBretagne du moins, ils ont contribué à diriger une part croissante des ressources financières vers les arts ; mais, il se pourrait que ce soit une arme à double tranchant. Paradoxalement, l’absence de données solides prouvant l’incidence socio-économique des arts n’a pas affaibli ces arguments (ce qui aurait été logique), bien au contraire. Il va de soi que pour permettre à ces arguments instrumentaux de survivre à la « défaillance de la preuve », il a fallu une certaine habileté dans la sélection, la collecte et la présentation des données statistiques fournies par les études d’incidence et d’évaluation, doublée d’une astucieuse exagération quant à la capacité des arts à faire advenir le type de changements sociaux et individuels souhaités par les organes gouvernementaux et les bailleurs de fonds. On en trouve un exemple flagrant dans le discours tout de franchise (fait inhabituel pour un politicien) tenu, en 2003, par Chris Smith, secrétaire d’Etat à la culture des Nouveaux travaillistes, un homme généralement respecté par les milieux culturels britanniques pour avoir réussi à obtenir une augmentation substantielle des finances allouées à ce secteur. Après avoir quitté la politique, Smith commente ainsi son passage au gouvernement : « Je l’avoue sans honte, lorsque j’étais Secrétaire et que j’engageais ce qui prenait toujours l’aspect d’une bataille avec le Trésor, je faisais jouer tous les leviers susceptibles de marcher. » En bref, cela revenait à

exagérer effrontément les effets socio-économiques de la culture. Néanmoins, les débats publics sur les questions de politique culturelle manquent passablement d’intégrité : les arguments officiels ont tendance à se focaliser sur la force transformatrice des arts tout en sousentendant que cette dernière aboutit toujours à une « amélioration » (morale, comportementale, pédagogique, psychologique, etc.). Pourtant, si on part du principe que

Si l’attribution de subsides devait être réellement fondée sur la capacité effective d’atteindre des objectifs politiques, alors les arts seraient en bien mauvaise posture. les arts produisent de profonds effets sur les consommateurs, alors il est probable et logique que ces effets pourront être à la fois positifs et négatifs et que rien ne garantit que la « transformation » se fera nécessairement pour le meilleur. Une politique d’activisme culturel Quelles conclusions tirer du tableau brossé jusqu’à présent ? Est-il possible de surmonter l’instrumentalité ou sommesnous condamnés à toujours chercher en dehors des arts les arguments qui assoiront leur crédibilité et démontreront leur importance pour la société contemporaine ? Je crois que nous pourrions faire avancer le débat si nous témoignions de davantage d’honnêteté lorsque nous discutons d’une politique fondée sur les preuves d’incidence. L’idée que les décisions peuvent échapper à l’arène politique et se prendre dans un espace neutre, libre de toute idéologie et uniquement sensible aux preuves démontrant l’efficacité de la politique, n’est ni plus ni moins qu’une aberration. Le credo ressassé par les Nouveaux travaillistes en Grande-Bretagne, selon lequel seul « compte ce qui marche », est au mieux naïf, au pire mensonger. Faire dépendre l’engagement de l’Etat en faveur des arts et leur soutien de l’existence de preuves et de justifications instrumentalistes ne pourra jamais éliminer la nature idéologique et politique de toute stratégie culturelle. 27


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Il suffit d’une simple observation pour se convaincre qu’élaborer des politiques – et les culturelles ne font pas exception – est un exercice éminemment politicien : bien que tout le monde s’accorde à reconnaître l’insuffisance et l’inadéquation des données existantes, censées prouver les incidences socio-économiques des arts et largement invoquées par la rhétorique de politique culturelle, on continue néanmoins de financer les arts. Si l’attribution de subsides devait être réellement fondée sur la capacité effective d’atteindre des ob-

Consacrer des ressources publiques (et privées) aux arts et à la culture n’a rien à voir avec les preuves chiffrées, c’est plutôt une question de stratégie politique et de valeurs; c’est une question directement liée à la forme de société dans laquelle nous voulons vivre, question politique s’il en est. jectifs politiques, alors les arts seraient en bien mauvaise posture. La décision de financer les arts reste politique, elle est prise indépendamment de ce que les preuves d’incidence révèlent. Et en effet, consacrer des ressources publiques (et privées) aux arts et à la culture n’a rien à voir avec les preuves chiffrées, c’est plutôt une question de stratégie politique et de valeurs ; c’est une question directement liée à la forme de société dans laquelle nous voulons vivre, question politique s’il en est. Les débats publics sur la politique culturelle et le financement de la culture ont beau faire abstraction des valeurs et des convictions parce que ces dernières sont embarrassantes et sujettes à controverses, ce sont elles pourtant qui expliquent pourquoi il existe aujourd’hui des systèmes de soutien aux arts. Si nous envisageons sérieusement de ne plus recourir à des arguments instrumentalistes pour justifier la place des arts dans la société, il nous faudra alors reconnaître qu’en matière d’arts, les valeurs et les convictions occupent une place essentielle dans le processus d’élaboration des 28

politiques. Il nous faudra nous demander de quelle façon elles influencent les individus et la société et ce qui nous rend les arts si précieux et donc dignes d’être encouragés financièrement. Que ces convictions ne puissent être étayées (du moins pour le moment) par le genre de preuves auxquelles aspirent les responsables politiques, ne contredit ni n’ébranle aucunement leur influence dans le domaine public. En contrepartie, si nous voulons exprimer la valeur de la culture d’une façon moins instrumentaliste, nous devrons accepter que cet exercice aura forcément une dimension idéologique et, qu’en conséquence, il ne sera pas toujours possible de parvenir à un consensus. L’instrumentalisme a 2500 ans L’histoire de la civilisation occidentale montre que la question des arts et de savoir s’ils sont « bons » (ou « mauvais ») pour les individus n’a jamais suscité de consensus. En analysant cette histoire, on ne peut s’empêcher de remarquer que les déclarations sur la façon dont les arts influencent les gens (pour le meilleur et pour le pire) sont plus nuancées et plus complexes que les débats de politique contemporains voudraient nous le faire croire. De plus, les débats sur les fonctions des arts ont toujours été extrêmement politisés – après tout, la première politique culturelle cohérente a été élaborée, il y a 2500 ans, par Platon dans sa République, une étude sur un Etat juste et idéal. Ainsi l’«instrumentalisme» est aussi ancien que la civilisation occidentale elle-même. Ce qui, en revanche, est moderne, c’est l’obsession du mesurage et des « preuves d’incidence ». Laissons de côté la question des preuves pour l’instant : le seul fait que les plus illustres personnalités ont discouru, pendant deux millénaires et demi, sur l’importance des arts et leur impact, me semble constituer un point de départ important pour notre démarche : il nous encourage à abandonner les arguties instrumentalistes destinées à justifier les fonctions des arts dans la société d’aujourd’hui et nous invite à énoncer ce qui fait la valeur des arts de façon plus étoffée, et intellectuellement plus subtile. L’un des aspects les plus intéressants de mes recherches historiques est de montrer que la civilisation occidentale est également traversée par un courant de pensée sur les arts qui met en évidence leur « force

de transformation négative », c’est-à-dire leur capacité à corrompre, à détourner du droit chemin et à rendre malheureux. En d’autres termes, si nous acceptons l’hypothèse que les arts ont le pouvoir d’influencer considérablement les individus et les sociétés, alors nous devons, pour le moins, envisager l’éventualité que la transformation qu’ils induisent soit, à l’occasion, une transformation pour le pire. Les arts peuvent nous rendre heureux, mais ils peuvent aussi nous mettre mal à l’aise et nous troubler. Si l’on en croit les théories sur la contagion sociale, certaines formes d’art et de culture populaire peuvent même induire chez les gens des comportements dangereux ou violents. Pour être crédible, une véritable discussion sur la valeur des arts doit être préparée de façon à englober les aspects les plus épineux et les plus problématiques de la question. L’exercice est certes beaucoup plus difficile que de tenter de valoriser les arts en s’appuyant sur des notions instrumentalistes d’incidence socio-économique, relativement prévisibles; toutefois il pourrait s’avérer beaucoup plus utile sur le long terme. Compléments de lecture : Belfiore, E. (2009) : « On bullshit in cultural policy practice and research: notes from the British case », International Journal of Cultural Policy, Vol. 15, no 3, pp. 343–359. Belfiore, E. ; Bennett, O. (2008) : The Social Impact of the Arts: An Intellectual History. Palgrave/MacMillan, Basingstoke. Gray, C. (2002) : « Local government and the arts », Local Government Studies, Vol. 28, no1, pp. 77–90. Eleonora Belfiore est professeure associée en politique de la culture au Centre for Cultural Policy Studies de l’Université de Warwick, GB. Ses recherches les plus récentes ont pour objets les problèmes théoriques et méthodologiques posés par l’impact socio-économique des arts et leur signification dans la rhétorique des politiques culturelles officielles. Cet article reprend, abrégée et adaptée, la conférence qu’Eleonora Belfiore a prononcée en mars au colloque L’art rend heureux du Forum Culture et Economie. On trouvera le texte intégral de cette conférence sous www.kulturundoekonomie.ch Traduit de l’anglais par Marielle Larré


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Mr. Lucky and Mr. Unlucky, 2006

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Mammoth, 2008

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The Angry Face, 2007

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venant de Suisse dans les années 1990, ne fut pas une compensation guidée par un destin supérieur après une longue phase de stagnation artistique. Des phénomènes tels que la percée de Pipilotti Rist résultent bien davantage d’un grand nombre de facteurs différents, de toute une série de décisions où il s’agit sans cesse de saisir les chances qui s’offrent. Je pars du principe que tous les acteurs qui ont contribué à cette chance ont très vite perçu l’expansion de la sphère culturelle, que l’artiste a tiré Qui es-tu ? L’histoire de l’art – une suite de profit des possiblités qu’offre la technique Je suis Kairos, qui triomphe de tout. moments favorables et de l’intérêt du public, que les médiateurs L’histoire de l’art en tant que telle n’est ont perçu le potentiel présent, que les criPourquoi marches-tu sur la pointe des rien d’autre, au fond, qu’une juxtaposition tiques se sont laissés entraîner et que les pieds ? marchands ont fait jouer les bons C’est que je cours sans cesse. contacts au bon moment. D’un autre côté, tout ceci n’aurait pas été Pourquoi as-tu des ailes aux possible sans d’innombrables décipieds ? sions particulières prises bien avant C’est que je viens soudaineces faits. Parmi celles-ci figurent le ment comme le vent. soutien renforcé que l’on accorde depuis 1980 à la formation des Pourquoi tiens-tu une lame jeunes artistes, le réseau de bourdans la main droite ? ses et d’ateliers d’échanges, l’appui L’idée de « l’occasion propice » est Pour montrer aux hommes accordé par l’Etat et l’économie priétroitement liée à la notion de bonheur. que je suis plus tranchant que vée à un réseau serré et décentraUn artiste a même travaillé à tous les autres. lisé de petits centres d’art contemmettre en scène, tel un spectacle, porain, de centres d’exposition et de Pourquoi une boucle tombefestivals, et la volonté d’être prél’importance du bonheur dans l’art et t-elle sur ton front ? sents à l’étranger. dans la vie : Allan Kaprow. L’historien Pour que celui qui me renconPartant de la prémisse qu’une Philip Ursprung raconte pourquoi tre puisse me saisir. politique artistique heureuse, un art heureux et des gens heureux les happenings de Kaprow sont pour lui Pourquoi, grand Dieu, es-tu sont indissociablement liés, j’aimeune source de bonheur et quelle est la chauve derrière ? rais présenter dans ce qui va suivre politique culturelle qui rend heureux. Une fois que j’ai passé, perun artiste qui n’a jamais cessé dans sonne ne me saisira par derson œuvre de tourner autour du rière, quels que soient ses efrôle du timing, qui a représenté par Philip Ursprung dans ses performances l’imporforts. tance du bonheur dans l’art et dans de moments favorables. Que l’on s’imagine la vie, et qui a marqué ma propre concepPourquoi l’artiste t’a-t-il créé ? Pour vous, voyageur, pour vous faire ré- un instant quelle aurait été l’évolution de tion du rapport entre art et bonheur. Il fléchir. l’histoire de l’architecture si l’entrepreneur s’agit de l’artiste américain Allan Kaprow, et ingénieur Joseph Paxton n’avait pas saisi né en 1927 et mort en 2006. Lorsque ma Aujourd’hui encore, l’idée du dieu Kai- l’occasion d’ériger, en l’espace de quatre collègue Hedy Graber et moi avons invité ros perdure dans le langage courant, par mois seulement, le Crystal Palace pour la Kaprow durant l’été 1996 à diriger un ateexemple dans l’expression selon laquelle « il première Exposition universelle de Lon- lier à la Kunsthalle Palazzo de Liestal, il a faut saisir l’occasion par les cheveux » pour dres en 1851. Que l’on s’imagine à quoi res- réalisé avec nous toute une série d’activités ne pas la laisser passer. L’allusion la plus semblerait le lien entre l’art et le quotidien qu’il a regroupées sous le titre Performing célèbre à Kairos dans le passé récent est aujourd’hui si en 1960, Andy Warhol n’avait Life – « jouer la vie ». L’une d’elle consistait la phrase que Mikhail Gorbatchev aurait pas perçu les signes du temps et n’avait pas à faire tracer à quelqu’un un trait à la craie prononcée en octobre 1989 à l’attention renoncé à sa carrière de dessinateur publi- dans la rue, puis à faire effacer celui-ci à d’Erich Honecker lors de sa visite à Berlin- citaire pour devenir artiste. Et le « miracle l’aide d’une gomme à quelqu’un d’autre. Est, soit « La vie punit ceux qui arrivent suisse » non plus, soit le triomphe interna- L’activité durait jusqu’à ce qu’il n’y ait plus trop tard ». Quelques semaines plus tard, tional d’une nouvelle génération d’artistes de craie ou plus de gomme. Tandis que ans la mythologie grecque, il existe un dieu nommé Kairos, soit le dieu du « moment favorable », de « l’occasion propice ». Une épigramme de Poseidippe, un poète du IIIe siècle avant J.-C., est parvenue jusqu’à nous, que ce dernier avait écrite en contemplant le portrait qu’avait fait de ce dieu le sculpteur Lysippe.

personne ne l’ignore, le Mur tombait et le régime de Honecker s’effondrait. On peut aussi, si l’on veut, traduire Kairos par « timing », une notion étroitement liée à celle de chance. Car on peut parfois aider la chance en adoptant le bon timing et rien, nous le savons tous, ne rend plus malheureux que les occasions manquées. Ceci ne vaut pas seulement pour la vie de tous les jours, mais aussi pour l’histoire de l’art et la politique artistique.

Question de timing

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j’étais occupé, agenouillé sur la Place de la gare, à tirer mon trait et que mon partenaire l’effaçait avec zèle pour le faire disparaître, une femme qui attendait là nous observait. Elle a fini par nous demander ce que nous faisions. J’ai répondu que je tirais un trait qu’à son tour, mon partenaire effaçait, et cela jusqu’à ce que la craie ou la gomme soit usée jusqu’au bout. Elle s’est écriée : « Mais c’est comme dans la vie ! » Pas de spectateurs, que des partenaires Dans son happening Household – « ménage » – réalisé en mai 1964, des étudiants de la Cornell University se sont livrés un jour durant à une guerre des sexes sur une décharge publique. Après l’introduction donnée par Kaprow dans un auditoire, les participants se rendirent sur le lieu d’action dans leurs voitures. Il n’y avait pas de spectateurs. L’action consistait en une guerre des sexes ritualisée que se livraient un groupe de femmes et un groupe d’hommes, tandis qu’un troisième groupe faisait office de chœur à l’arrière-plan. La matinée fut consacrée au montage. Les hommes érigèrent une « tour » à l’aide de perches, de planches, de cordes, de pneus et d’autres déchets trouvés là. Les femmes construisirent un « nid » qu’elles entourèrent d’une corde à linge où elles suspendirent des vieilles chemises. L’après-midi, des voitures arrivèrent avec en remorque le « butin », une épave de voiture fumante. Les hommes poussèrent l’épave dans une fosse et la badigeonnèrent de confiture. Les femmes, elles, restèrent dans leur nid en poussant des cris perçants. Le chœur entoura le décor, caché derrière des arbres. Sur quoi les hommes s’approchèrent du

Là où Joseph Beuys disait : « Tout homme est un artiste », Kaprow aurait pu rétorquer : « Tout artiste est un homme ». nid et volèrent les habits suspendus. Les femmes, elles, allèrent jusqu’à la voiture et léchèrent la confiture. Pendant ce temps, les hommes détruisirent le nid , revinrent auprès de la voiture, chassèrent les femmes et se mirent à manger eux-mêmes la confiture qu’ils prenaient avec des tranches de pain. Les femmes s’enfuirent en pestant et démolirent la tour des hommes. La guerre

des sexes commença. Là-dessus, les hommes retournèrent à la voiture et la mirent en pièce à coups de masse sous les cris d’encouragement des femmes. Après avoir mis le feu à la voiture, les femmes quittèrent le lieu de l’action en klaxonnant dans les voitures qu’elles avaient prises pour venir. Les hommes se rassemblèrent autour de l’épave fumante, s’allumèrent des cigarettes et attendirent jusqu’à ce que la voiture soit totalement calcinée. Après quoi ils rentrèrent chez eux. Partant d’activités telles que construire et installer, jouer et danser, Household culminait dans la consommation symbolique d’une épave de voiture. Ce happening évoquait des thèmes comme la libération sexuelle et le nouvel engouement pour la vie à la campagne, en allant jusqu’à la critique de la société de consommation. A l’occasion de ce happening, les participants ont eu l’occasion de représenter sous la forme d’une performance les joies et les peines de la vie et des repas communs, et surtout du contact avec l’autre sexe. Le succès du happening dépendait de leur collaboration. Sa forme était le résultat d’un processus qui s’oppose à toute planification et repose sur des décisions collectives et pragmatiques. L’art comme un jeu d’enfant D’après Kaprow, le caractère éphémère de Household faisait partie des propriétés qui distinguaient ses happenings des formes d’art plus anciennes. C’était une conséquence de la durée de vie de plus en plus courte, à ses yeux, des œuvres d’art. En mettant l’accent sur la durée de vie de l’art, Kaprow a montré que ce n’était plus l’essence de l’art qui l’intéressait, mais bien le lieu qu’il occupe et sa fonction. Il ne se posait donc plus la question épineuse pour les Modernes de ce qu’est l’art, donc la question de son essence ou de sa nature, mais bien plus des questions comme « où se trouve l’art ? », « combien de temps duret-il ? » et « à qui s’adresse-t-il ? », soit la question de sa fonction et de son emplacement. Il a toujours été pleinement conscient du rôle du timing et insistait sur le fait que les artistes ne devaient pas espérer une gloire posthume, mais qu’ils devaient se faire entendre dans leur présent. « [The artist] must put-up or shut-up, succeed in conveying his vision in reasonably good time or consider giving up the attempt. »

Là où Joseph Beuys disait : « Tout homme est un artiste », Kaprow aurait pu rétorquer : « Tout artiste est un homme ». Quand il parlait de fusionner l’art et la vie, il ne partageait pas pour autant l’objectif des artistes avant-gardistes qui voulaient améliorer la vie et résoudre les problèmes de la réalité à l’aide de l’art. Il voulait bien plus améliorer la qualité de l’art en l’exposant à

On nous soutenait et l’on nous laissait en paix. C’est là, j’en suis persuadé, la base même de toute politique culturelle heureuse. la complexité et aux contradictions de la vie. Ses happenings n’étaient pas la représentation de quelque chose, mais le déroulement même d’une expérience concrète, unique et collective. Dans leur structure, ils rappellent des jeux d’enfants, soit des moments où l’on se soumet ensemble et pour une durée limitée à des règles que l’on a choisies soi-même – par opposition aux jeux des adultes qui sont en général des compétitions. Cette abolition passagère de la distance d’une part, et le détachement de tout objectif d’autre part conduisent, à mon humble avis, à des moments de bonheur. Le fait de jouer d’après des règles que l’on a choisies, où personne ne peut perdre ni commettre des erreurs, a supprimé la pression de devoir atteindre un certain objectif et a permis à tous les participants d’agir pleinement dans le présent – ici et maintenant. Pour être heureux, vos arrières doivent être assurés Lorsque Hedy Graber et moi-même avons invité Allan Kaprow à Liestal, sa notoriété était au plus bas. C’était un de ses étudiants qui avait attiré notre attention sur lui. A l’époque, même les experts ne savaient pas s’il était encore en vie. On pourrait nous reprocher que du point de vue de l’effet immédiat, notre timing curatorial était mauvais. L’exposition a attiré deux douzaines de visiteurs et le catalogue a dû se vendre à une dizaine d’exemplaires. Mais ses « activities » – outre celle de la Place de la gare, celle par exemple qui consistait à se donner la main en demandant « Is it warm yet ? » jusqu’à ce que quelqu’un dise « yes » – nous ont laissé, à nous autres par33


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ticipants, une impression durable. Pour moi, elles ont modifié la façon de percevoir des gestes tout à fait quotidiens et la sensation de la marche du temps. A la fin de l’atelier, j’ai eu le sentiment d’avoir accompli beaucoup de choses et d’avoir appris à mieux voir. Sur le moment, mais aussi rétrospectivement, j’ai ressenti un sentiment de bonheur. Ce sentiment de bonheur pousse à se demander si notre timing était vraiment si mauvais que ça. Peut-être bien que la presse n’en a pas parlé et que le marché de l’art n’a pas réagi. Mais cette configuration a tout de même amorcé un certain nombre de choses. Moi-même, j’avais enfin trouvé la matière de mon livre sur le happening, un sujet qui ne m’a jamais lâché et qui a indirectement influencé de nombreux étudiants entre-temps. Et quand je feuillette la liste de participants dans notre catalogue où figurent les noms du petit groupe d’étudiants de jadis, je m’aperçois qu’il y en a beaucoup parmi eux qui mènent une carrière internationale comme artistes, acteurs, architectes et curateurs. Tous les participants que j’ai recroisés depuis gardent de ces heures passées avec Kaprow le souvenir d’un moment de bonheur. Pour être heureux, vos arrières doivent être assurés. Et c’est le rôle de l’encouragement de la culture d’y pourvoir. Hedy Graber et moi, nous avons eu le privilège, dans les années 1990, de pouvoir exposer ce que nous voulions. L’encouragement cantonal et fédéral de la culture a subventionné notre travail sans exercer aucune

La culture est un phénomène fragile et éphémère, comme le Kairos lui-même. Elle doit avoir ses lieux à elle et ses plateformes. ingérence. On nous autorisait à poser nos questions nous–mêmes, indépendamment des conventions d’objectifs, des chartes et du nombre de visiteurs. On nous soutenait et on nous laissait en paix. C’est là, j’en suis persuadé, la base même de toute politique culturelle heureuse. La culture ne peut exister sans soutien. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les scènes artistiques jadis florissantes qui doivent se débrouiller sans l’aide de personne et qui se sont étiolées en quelques années seulement, celles de 34

Moscou par exemple, de Santiago du Chili, mais aussi de l’Italie d’aujourd’hui, exception faite de la Biennale, pour constater à quel point la culture contemporaine reste à la merci du présent, à quel point elle est dépendante des subventions et combien l’accès aux marchés demeure vital pour elle. Sans la protection des Etats et des institutions, elle risque de disparaître en peu de temps. La culture est un phénomène fragile et éphémère, comme le Kairos luimême. Elle doit avoir ses lieux à elle et ses plateformes. Et surtout, il est indispensable que nous assurions les arrières de ceux qui font le choix de travailler comme producteurs de culture. Ne pas les déranger tout en leur laissant le champ libre, voilà l’essentiel. C’est alors que le bonheur peut se manifester. Traduit de l’allemand par Patricia Zurcher Philip Ursprung (né en 1963 à Baltimore, MD) est professeur d’histoire de l’art moderne et contemporain à l’Université de Zurich depuis 2005. Il vient de publier Die Kunst der Gegenwart, München, C.H. Beck, 2010. Cet article reprend, abrégée et adaptée, la conférence que Philip Ursprung a prononcée en mars au colloque L’art rend heureux, organisé par le Forum Culture et Economie. On trouvera le texte intégral de cette conférence sous www.kulturundoekonomie.ch.


Dan s l’ar t, le b o n h e u r

Smoke Bombs, 2008

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heur e loca le

La Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia entretient plusieurs permanences dans le monde entier. Celles-ci ont pour tâches de stimuler les échanges culturels et de développer des réseaux culturels.

san fr an c i s c o n e w yo r k par is rome Var soV ie le c air e le c ap n e w de lh i sh an g h ai

Flow Space, installation interactive de Daniel Bisig / Martin Neukom / Jan Schacher, 2009.

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Dans l’exposition Milieux sonores, swissnex San Francisco présente des œuvres d’artistes, de compositeurs et de « sound-designers » suisses. Dans ces espaces sonores aménagés, le côté symbolique et la haute technologie se confondent en une expérience acoustique d’un genre tout particulier.

par Peter Kraut, Zurich – Les murs murmurent – cela nous est familier dans les appartements bon marché ou les romans policiers. Avec nos oreilles, nous pouvons pénétrer la solidité des murs, ouïr les tréfonds du matériau et deviner ce qui se passe derrière la cloison. Et qui s’est déjà baladé le long des corridors d’un conservatoire connaît la poésie acoustique unique et fortuite issue des fragments musicaux qui se superposent au fil des pas. Dans l’exposition Milieux Sonores de l’Institute for Computer Music and Sound Technology (ICST) de la Haute école des arts de Zurich, ce genre de situations quotidiennes acoustiques trouve des correspondances artistiques et scientifiques. L’idée initiale était de transformer « des espaces sonores imaginatifs » en une exposition, comme le confie Marcus Maeder, commissaire de l’exposition et chargé des relations publiques auprès de l’ICST. Si la théorie se consacre depuis quelque temps aux espaces acoustiques virtuels, on navigue encore en terre inconnue sur le plan concret d’une exposition. « Fabrique un espace sonore imaginatif », voilà le défi lancé alors aux artistes – les premiers résultats ont été exposés en février 2009 dans la Walcheturm, un espace d’art à Zurich. Cinq positions différant fortement étaient données à entendre – mais aussi à voir et à explorer –, des positions mises en scène par des artistes individuels, des composi-

Photos: Lorenzo Pusterla

Les voisinages du son


teurs, des sound-designers et des groupes d’artistes : Yves Netzhammer/Bernd Schurer, Felix Profos, Rob van Rijswijk/Jeroen Strijbos et le trio Daniel Bisig/Martin Neukom/Jan Schacher se sont lancés dans un projet délicat, à savoir concevoir des contextes acoustiques pouvant s’implanter dans l’espace réel comme architecture d’exposition attractive.

lation où se rencontrent le côté symbolique et la haute technologie. Dans Mutmassliche Windlasten, Netzhammer joue avec des objets détournés en douceur de leur fonction première mais riches en associations : table, tiroirs, colonnes, coussins – le tout accompagné d’une bande-son de Schurer, qui enrichit cette mystérieuse installation en lui conférant quelques nouvelles facettes ambiguës.

Mystérieux bruits en provenance de la chambre voisine L’exposition connaît désorA l’intersection de l’art et de la mais une réédition sur l’invitation science de swissnex San Francisco au sein Ces trois exemples révèlent dans ce thème la proximité de la de la Gray Area Foundation for poésie et de la rationalité, de la the Arts. swissnex San Francisco, technologie et de ce qui ne peut un bureau du Secrétariat d’Etat être formulé. Marcus Maeder fait à l’éducation et à la recherche, remarquer qu’en fin de compte, il se consacre au transfert, entre la Suisse et les Etats-Unis, de cons’agit de l’intersection de l’art et de la science, mais que l’une ne doit naissances dans les secteurs de la pas servir de tuteur à l’autre. Ce science, de l’éducation, de l’art et sont au contraire les interactions de l’innovation. En 2008, swissnex entre la perception acoustique San Francisco a lancé en collaboet les autres sens qui sont prération avec Pro Helvetia un procisément mises en scène et intergramme destiné à analyser les rogées. Le concept de l’exposition interactions entre l’art, la science Milieux Sonores rappelle aussi et la technologie – l’exposition Mutmassliche Windlasten, sculpture sonore avec environnement de l’idée que le philosophe Aby Milieux Sonores s’insère donc par- Yves Netzhammer et Bernd Schurer, 2009. Warburg a mise en pratique dans faitement dans le programme. « La San Francisco Bay Area est idéal pour tement. C’est exactement ce que veulent sa bibliothèque : le bon voisinage des livres notre travail », explique Luc Meier, chef de ces artistes en laissant le visiteur seul dans et des thèmes remplace la logique d’une projet : « La rencontre d’une technologie de une pièce avec un écran et des écouteurs, classification hiérarchique. Qui souhaite pointe grâce aux entreprises de la Silicon de sorte qu’il puisse choisir lui-même les toutefois se pencher sur l’aspect théorique Valley, d’un know-how scientifique et de la bruits mystérieux provenant des chambres de la question peut consulter la publicaculture urbaine et libérale de cette ville voisines. Il tente aussitôt de deviner à quoi tion Milieux Sonores/Klangliche Milieus. concourent à créer un climat extrême- se rapportent ces bruits dont on ne dis- Klang, Raum und Virtualität qui paraît à l’occasion de l’exposition. ment fécond. » cerne pas l’origine. L’une des pièces maîtresse de l’exposiPour cette nouvelle édition de l’exMilieux Sonores se déroulera du 11 septembre position, l’architecture sera remaniée : si tion, qui est aussi un instrument imporau 12 novembre 2010 à la Gray Area l’aspect acoustique dans ce qu’il a d’énig- tant dans le travail de recherche de l’ICST, Foundation for the Arts à San Francisco. Informations sous www.gaffta.org, matique doit en être le point central, est un corps géométrique de trois mètres www.swissnexsanfrancisco.org et www.icst.net. une atmosphère de mystérieuse pénombre de haut. Aux dires de Maeder, ce corps est semble s’imposer. Le long de ce qui res- un « objet-test destiné à héberger des traPeter Kraut est spécialiste en sciences sociales et occupe diverses fonctions de direction à la semble à une galerie minière à la structure vaux artistiques ». Si l’on se tient au centre Haute école des arts de Berne. Il écrit, enseigne cristalline, des travaux seront exposés de ce corps géométrique, on est entouré de et sert d’intermédiaire dans le domaine de la musique contemporaine, de la culture pop et dans des pièces séparées. Felix Profos joue nombreux haut-parleurs qui simulent tous des beaux-arts. consciemment avec l’effet de la « chambre les genres de contextes acoustiques et vont voisine », en nous confrontant avec la au-delà du son d’ambiance que l’on vit au Traduit de l’allemand par Anne Schmidt-Peiry divergence déroutante et stimulante de cinéma. Dans cet objet, le visiteur reste sur la perception acoustique et visuelle. En place, mais les sonorités tournent et évod’autres mots : si les informations qui attei- luent autour de lui de façon saisissante. gnent nos yeux et nos oreilles ne concorLe duo d’artistes Yves Netzhammer/ dent pas, l’imagination s’active immédia- Bernd Schurer présente une autre instal37


heur e loca le

En sillonnant la Ville éternelle

traverse les siècles, qui se superposent en strates comme nulle part ailleurs. Ce qui est familier aux Romains s’offre aux étrangers, aux artistes surtout, comme un fonds inépuisable d’impressions bouleversantes. Voyager à travers le temps, tel est le nom du projet auquel Michelle Grob se consacre à l’Istituto Svizzero. L’Institut offre chaque année à une douzaine d’artistes et de scientifiques la possibilité de vivre et de travailler pour un peu moins d’une année à Rome.

politiciens d’Italie abreuve son électorat au jour le jour. Souvent, l’artiste ne sait pas ce qui naîtra de ses pérégrinations, mais son atelier témoigne de façon saisissante de sa créativité. Michelle Grob a photographié les visiteurs d’une exposition d’artistes new-yorkais qui se tenait à Rome pour en faire de nouvelles affiches. Elle prévoit d’en faire une exposition consacrée à une exposition, un processus de distanciation récurrent dans son travail.

Des affiches politiques, des montagnes de déchets et la Cène de Michel-Ange ont servi de sources d’inspiration à l’artiste lucernoise Michelle Grob. Durant son séjour de douze mois en atelier à l’Istituto Svizzero de Rome, elle s’est immergée dans la Ville éternelle.

Une exposition consacrée à une exposition Dans le jardin de la majestueuse Villa Maraini, attenante à la Via Veneto, se trouve l’atelier de Michelle Grob, une pièce sobre et claire dans un bâtiment neuf avec vue sur des palmiers et des cyprès. C’est là que je l’ai rencontrée en mai, en plein travail. A l’extérieur, à côté de l’entrée, des piles de cageots de fruits en plastique, remplis de pelotes de laine de toutes les couleurs. « Ce qui me fascine au plus haut point à Rome,

Portraits au crochet sur l’Escalier d’Espagne Grob doit sa notoriété à des installations vidéo – et à d’originales créations au crochet. Le crochet est devenu sa marque de fabrique. Tout a commencé par une casquette. A la Kunsthochschule de Lucerne, l’étudiante originaire de Will dans le canton de Saint-Gall a en tête l’idée d’une coiffe bien précise, qu’elle ne trouve nulle part. Elle entreprend alors d’en crocheter une elle-même. Elle apprend les rudiments du crochet sur Internet. Au quatrième essai, elle est satisfaite – et commence à crocheter en série et à vendre les produits. « C’est une activité dont on ne peut rapidement plus se passer », dit-elle en riant. S’ensuivent des objets au crochet et finalement des portraits, même de personnalités politiques suisses, un jeu complexe et ironique avec une activité de femme au foyer apparemment gentillette. Là aussi, Rome a laissé des traces. Grob s’est assise avec des peintres de rue sur l’Escalier d’Espagne – pour crocheter des portraits au lieu d’en peindre. Elle s’est aussi laissé inspirer par la Cène de Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine, par ses représentations érotiques, en crochetant une série d’images pornographiques aux couleurs plus ternes que dans l’original, mais à l’effet d’autant plus irritant. L’artiste a collectionné les contrastes jusqu’en juin, puis est rentrée en Suisse. Rome, confie-t-elle avec le sourire, a beau être fascinante, elle n’est pas « sa » ville : « J’ai le pied plutôt campagnard. »

par Kordula Doerfler, Rome – Cela commence par un voyage. C’est par la voie terrestre que Michelle Grob gagne Rome, comme l’ont toujours fait les artistes et les pèlerins férus de culture aux siècles précédents. Modernité oblige, elle se déplace en vespa, fait halte ici et là. Au bout d’une semaine, la capitale italienne et sa circulation délirante et chaotique l’engloutissent toute entière. Durant presqu’une année, la jeune artiste suisse sillonne quotidiennement le flot intarissable de tôle, observant, cherchant, recueillant sans relâche. Elle 38

ce sont les contraires », dit Grob. « On trouve partout ces amoncellements de pierres des époques les plus diverses – et juste à côté, la ville moderne avec ses déchets. » C’est là que l’artiste lucernoise a trouvé son inspiration. Elle ramasse les déchets de Rome, des produits de la globalisation jetés sans égards : des parapluies fabriqués en Chine qui ne survivent pas au premier coup de vent, des objets en plastique abandonnés dont plus personne ne se soucie. A cela s’ajoute un produit très italien, les affiches dont la caste malaimée des

Exposition à la Galerie Widmer + Theodoridis contemporary à Zurich du 29 octobre au 24 décembre 2010. www.0010.ch Kordula Doerfler vit depuis 2007 à Rome et travaille comme correspondante pour la Berliner Zeitung et la Frankfurter Rundschau. Traduit de l’allemand par Anne Schmidt-Peiry

Photo: Michelle Grob

Autoportrait de la jeune artiste devant la villa Maraini


pa r ten a ir e : loterie romande

Illustration: Raffinerie

Le jeu – pour soutenir la création en Suisse romande

Swiss Lotto, Tribolo, Euro Millions : à priori, ces noms renvoyant à des jeux de hasard sont très éloignés de la culture. Et pourtant, sans eux et la Loterie Romande, qui les gère, le visage culturel de la partie francophone du pays n’aurait jamais le rayonnement qu’il a.

jamais pu réaliser nos projets sans la Loterie Romande, qui nous a versé des aides pour chacune de nos créations », indique Michel Décosterd, du duo de musiciens plasticiens Cod.Act basé à La Chaux-deFonds, qui vient de recevoir le prestigieux prix Ars Electronica, à Linz, dans la catégorie « sound art/digital music ». En 2009, après déduction des gains et des frais de fonctionnement, il restait 192,6 millions de francs à distribuer. Bien avant le social, le patrimoine, la recherche ou la jeunesse (la liste n’est pas exhaustive), la culture est la première bénéficiaire, avec une moyenne de 35% à 40% du montant total, soit jusqu’à 300 000 francs par jour. « Certains groupes n’ont besoin que de petits montants, explique Robert Bielmann, directeur de la Conférence des présidents des organes de répartition, qui réunit les présidents des six cantons romands (FR, GE, JU, NE, VD, VS) gérant la Loterie Romande. Ainsi, ces personnes âgées chantant dans les homes n’ont demandé que 500 francs, et ils étaient très heureux de les obtenir ! A l’autre bout de l’échelle, la Loterie soutient la construction du Théâtre de Fribourg avec 2,5 millions de francs ou encore les saisons théâtrales. »

par Ariane Gigon – Les locaux ne payent pas de mine. Au cœur de Lausanne, la Loterie Romande n’a pas voulu investir de l’argent dans le prestige et l’apparat, explique-t-on à l’intérieur. La modestie de l’aménagement fait oublier qu’ici, l’existence artistique de presque la totalité des créateurs romands est, peu ou prou, en jeu. « Presque », car il est impossible de dire quelle proportion exacte des artistes romands bénéficie de l’aide de la Loterie Romande. Il est néanmoins certain que celle-ci couvre très largement le champ de la création. En 2009, pour le seul canton de Vaud, ce sont 324 institutions, associations ou fondations culturelles qui ont reçu 13,5 millions de francs au total. « Nous n’aurions

Répartition indépendante Fondée en 1937, la Loterie Romande est, « dans un premier temps, intervenue pour aider les gens victimes de la crise économique », rappelle le président Jean-Pierre Beuret. « Avec l’amélioration conjoncturelle, l’aide s’est naturellement dirigée vers les projets culturels. » Aujourd’hui, les mécanismes de distribution et les critères de choix sont bien huilés. Le montant global à disposition est alloué aux organes de distribution cantonaux selon deux critères : la moitié est proportionnelle au nombre d’habitants et l’autre moitié proportionnelle au revenu brut des jeux réalisé dans ces cantons. Les organes de répartition font ratifier leurs choix par les autorités politiques mais ils en sont totalement in-

dépendants, contrairement à ce qui se passe en Suisse alémanique et au Tessin avec Swisslos, dont les bénéfices vont à des « Lotteriefonds » directement gérés par les Conseils d’Etat. En Suisse romande, pour être acceptées, les requêtes doivent provenir d’associations, de fondations ou d’institutions. « Nous n’aidons pas les personnes individuelles », insiste Robert Bielmann, « ni les projets découlant de mandats publics. Nous intervenons de façon subsidiaire pour combler une lacune de financement public ou pour le compléter. » Nulle surprise dès lors de voir les artistes se mobiliser pour soutenir la Loterie lorsqu’elle est attaquée. C’est ce qui est arrivé lorsque la Commission fédérale des maisons de jeux a décidé d’interdire la loterie électronique Tactilo. Le dossier est encore pendant au Tribunal fédéral. En toute bonne conscience… Mais « pousser » les gens à jouer pour soutenir les artistes et le bien commun ne pose-t-il pas un problème de conscience ? « Je le dis sans hésiter : non, absolument pas », répond Jean-Pierre Beuret. Toutes les populations du monde ont toujours joué, jouent et joueront encore. La meilleure façon de gérer ce secteur est de le soumettre à l’ordre public. Sinon, il tombe sous la coupe de milieux criminels. Deuxième principe à respecter : les jeux d’argent ne doivent pas enrichir des personnes privées. Ils doivent bénéficier au bien commun. » La Loterie Romande soutient non seulement des programmes d’information et de prévention des comportements addictifs, mais elle a aussi collaboré au lancement de l’initiative populaire « Pour des jeux d’argent au service du bien commun » qui veut obliger la distribution de tous les gains réalisés grâce aux jeux, y compris ceux des casinos, à des tâches d’utilité publique. « En Suisse romande, la Loterie est proche des gens et l’initiative y sera certainement plébiscitée », prévoit, optimiste, Jean-Pierre Beuret. www.loterie.ch Journaliste indépendante, Ariane Gigon travaille régulièrement pour divers médias de Suisse romande tels que La Liberté et swissinfo.

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im pressum

passage s e n l i g n e

a suiVre

Editrice Pro Helvetia Fondation suisse pour la culture www.prohelvetia.ch

Passages le magazine culturel de Pro Helvetia en ligne : www.prohelvetia.ch/passages

Le dixième art Les jeux vidéo, autrefois décriés et réservés aux « nerds », sorte d’huluberlus ringards, font aujourd’hui partie de la culture quotidienne de larges couches de la population. Les producteurs de ces jeux font appel aux créateurs de nombreuses disciplines. C’est pourquoi les organismes d’encouragement à la culture s’intéressent d’aussi près à ce qu’on nomme le 10e art. Dans sa prochaine édition, Passages s’interrogera sur la valeur artistique des jeux vidéo, il rendra visite au centre Disney de recherches sur l’animation par ordinateur, à Zurich, et il demandera à un spécialiste des jeux ce qui fait la nouveauté des games et pourquoi l’homme joue. Puis il expliquera de quelle façon Pro Helvetia compte soutenir les jeux vidéo et montrera comment l’Allemagne et la France encouragent ce secteur. Dès la mi-décembre, ce sera donc Start game pour tout le monde !

Rédaction Rédaction en chef et rédaction de la version allemande : Janine Messerli Assistance: Isabel Drews et Elisabeth Hasler

Actualités Pro Helvetia Projets actuels, concours et programmes de la Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia : www.prohelvetia.ch Permanences Pro Helvetia Paris/France www.ccsparis.com

Rédaction et coordination de la version française : Marielle Larré

Rome, Milan, Venise/Italie www.istitutosvizzero.it

Rédaction et coordination de la version anglaise : Rafaël Newman

Varsovie/Pologne www.prohelvetia.pl Le Caire/Egypte www.prohelvetia.org.eg

Adresse de la rédaction Pro Helvetia Fondation suisse pour la culture Rédaction de Passages Hirschengraben 22 CH–8024 Zurich T +41 44 267 71 71 F +41 44 267 71 06 passages@prohelvetia.ch

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L’art de la traduction No 52

Die Redewender: Zur Kunst des Übersetzens Alice im Zululand: Berner Musiker auf Afrika-Tournee S. 6 Transatlantische Wahlverwandtschaft: Adolf Dietrich in New York S. 38 Kunst im öffentlichen Raum: Die eierlegende Wollmilchsau S. 41 D A S K U LT U R M A G A Z I N V O N P R O H E LV E T I A , N R . 5 2 , A U S G A B E 1 / 2 0 1 0

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Intro(sé)duction à l’art No 51

Die Kunst(ver)führer

La Fondation Pro Helvetia soutient la culture suisse et favorise sa diffusion en Suisse et dans le monde. Elle s’engage pour la diversité de la création culturelle, elle aide à définir les besoins de la culture et concourt à l’existence d’une Suisse culturelle multiple et ouverte.

Neue Aussichten: Kunst geht bergwärts S. 6 Warschau: Alltagsgeschichten für die Bühne S. 36 Kunst in der Krise: Optimismus um jeden Preis S. 41 D A S K U LT U R M A G A Z I N V O N P R O H E LV E T I A , N R . 5 1 , A U S G A B E 3 / 2 0 0 9

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Duel ou duo ? No 50

Duett oder Duell? Zum Verhältnis von Kultur und Politik Kunst im To Tow ownship: Fe F stival fü f r Brenda Fassie S.6 Im Schat a ten der Pyramiden: Schw at h eizer Kunst au hw a s Kairo S.42 0.02692308 Gramm: Das E-Book macht Lektüre leicht S. 45 D A S K U LT U R M A G A Z I N V O N P R O H E LV E T I A , N R . 5 0 / 2 0 0 9

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passages

Les tourneurs de phrases : l’art de la traduction Alice au pays des Zoulous : le groupe suisse Filewile en Afrique p. 6 Affinités transatlantiques : Adolf Dietrich à New York p. 38 L’art dans l’espace public : le mouton à cinq pattes p. 41 L E M A G A Z I N E C U LT U R E L D E P R O H E LV E T I A , N O 5 2 , 1 / 2 0 1 0

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ch r on i que

Surfeurs et ethno-poètes par Guy Krneta – Raconter des histoires, jouer avec les mots et les rythmer, cela se faisait bien avant qu’existent l’écriture et l’imprimerie. Mais le langage oral exerce aussi son influence sur la littérature à l’ère des langues standardisées. C’est une évidence dans bien des sphères linguistiques, les pays anglo-saxons en particulier. En Suisse alémanique, on en fait un problème. Dans cette région, où vivent 5 millions d’hommes et de femmes parlant des dialectes différents parfaitement compréhensibles les uns pour les autres et qui passent sans autre dans le pays de Bade et dans le Vorarlberg, on ne parle pas comme on écrit. Ecrire des textes littéraires en langage courant laisse planer sur vous le soupçon de vouloir surfer sur la vague dialectale. Car la Suisse alémanique est régulièrement traversée par une vague d’engouement pour le dialecte. Il y a quelques années, le dialecte était en passe, disait-on, de conquérir les grandes scènes du pays, alors

qu’il y avait eu tout au plus trois ou quatre représentations en allemand non conforme à l’affiche de théâtres municipaux. Puis, apparemment, le soufflé est retombé. Dans la musique rock, en revanche, la vague dialectale née au début des années 1990 n’est pas prête de se briser. Aujourd’hui, quand on parle de rock dialectal, on se réfère à davantage (ou au contraire à moins) que la langue dans laquelle il est chanté, on désigne un genre. Ainsi, j’ai lu récemment à propos d’un groupe anglophone qu’il faisait « presque du rock dialectal suisse sur des paroles anglaises ». La critique se voulait rédhibitoire. La nouvelle littérature dialectale, toutefois, ne se réfère pas tellement à l’ancienne. Les influences littéraires mondiales qui poussent les auteurs à se confronter au langage parlé et concret qui les entoure me paraissent beaucoup plus déterminantes. Le langage courant permet de représenter la réalité sociale sans l’embellir. Et ses possibilités artistiques vont bien au-

delà de ce simple fait. En 1964, Kurt Marti, une des figures de proue du mouvement « modern-mundart » (qui se référait clairement au groupe de Vienne, un peu plus ancien), exigeait que la littérature dialectale « applique enfin les techniques littéraires développées par l’expressionnisme, le dadaïsme, le surréalisme, la poésie concrète, etc. ». Il y a longtemps que c’est chose faite en Suisse, même si, lors de la sortie du roman de Pedro Lenz Der Goalie bin ig, une critique demandait à nouveau avec le plus grand sérieux si « l’on n’avait pas sous-estimé la littérature en dialecte jusqu’ici ». En tout cas, les dialectes n’ont pas leur place dans le système éducatif suisse. Dans la vie de tous les jours et dans les médias électroniques, ils jouissent au contraire d’une grande popularité. Et ce qui est remarquable, c’est qu’en ce moment, ils ne font pas seulement une grande partie de notre communication orale, mais de l’écrite aussi – pour les jeunes générations justement. Alors que les responsables du système éducatif déplorent la disparition des compétences écrites, nous nous trouvons en fait dans une période de prodigieuse créativité. Les nouveaux médias favorisent le développement constant de nouveaux langages écrits et codes où les lettres sont parfois remplacées par d’autres signes et par des images. Les langues parlées changent plus vite que les langues standard. Elles sont très perméables à des mots venant d’ailleurs, et elles sont à même de les accueillir. Elles adaptent leur « sound » à l’évolution des populations sans perdre leur autonomie. Elles nous font prendre conscience que les langues sont, dans leur essence, polyglottes. Quand nous réalisons combien de langues nous côtoyons tous les jours, avec quelle évidence nous passons de l’une à l’autre, nous ne pouvons que nous étonner combien la littérature reste démunie face à cette réalité. La littérature dialectale pourrait ouvrir la voie à une littérature polyglotte.

Illustration: Aurel Märki

Guy Krneta est auteur de théâtre et de spoken-words. Il est membre du collectif « Bern ist überall » et initiateur de l’Institut littéraire suisse à Bienne. Traduit de l’allemand par Ursula Gaillard

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ga l er i e

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GALERIE Une plateforme pour les artistes Global Garden, 2000 Extrait de la bande dessinée du même nom de Tom Tirabosco Pastels et monotype (impression d’une peinture sur plaque de verre) « Dans ma B. D. Global Garden, tout tourne autour d’un rêve dans lequel se manifeste mon scepticisme face à ce qu’on appelle le progrès, face à la technologie et à la croissance effrénée. C’est un titre empreint de mélancolie et de nostalgie, qui reprend largement des personnages et des motifs d’anciennes images tout en recourant aux codes et aux clichés de la B. D. contemporaine. » Tom Tirabosco Cette B. D. se trouve dans l’édition spéciale du magazine Strapazin, en chinois et destinée à faire connaître, dans l’Empire du Milieu, les meilleures réalisations de la bande dessinée contemporaine de Suisse. Cette édition est soutenue par Pro Helvetia et peut être obtenue auprès de Strapazin (www.strapazin.ch) qui, l’automne prochain, publiera en contrepartie les contributions de bédéastes chinois. Tom Tirabosco (*1966), illustrateur et bédéaste, vit et travaille à Genève.

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« La langue et moi, on est tout à la fois amis, complices, amoureux aussi. Je devine qu’elle est ma chance. »

Ecrire : cet inépuisable sortilège Michel Layaz, p. 24

« Là où Joseph Beuys disait : ‹ Tout homme est un artiste ›, Kaprow aurait pu rétorquer : ‹ Tout artiste est un homme ›. » Question de timing Philip Ursprung, p. 32

« D’où la nécessité d’une institution comme Pro Helvetia : elle procure de simples petits moments de bonheur en rendant possible une participation… » Plaisir partagé, plaisir redoublé Pius Knüsel, p. 12

« Jamais autant de gens ne se sont penchés avec autant d’attention dilemme : l’art ou les égouts ? qu’aujourd’hui sur le bonheur. » Un Gerhard Schulze, p. 16 www.prohelvetia.ch/passages

La Fondation Pro Helvetia soutient la culture suisse et favorise sa diffusion en Suisse et dans le monde.


Passages n° 53