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Prisonnier n°17

Il fut réveillé par un grincement métallique. Il ouvrit prudemment les yeux et les referma aussitôt, le temps de s'habituer à la lumière crue. Il était sanglé sur une chaise, dans une petite pièce aux murs entièrement nus. En face de lui, une table en formica. Derrière la table, une sorte d'ogresse lisait Marie-Claire. C'était une dame aux dimensions considérables. Elle portait un pull rouge vif et un boléro, ainsi qu'une jupe dont le motif écossais était assorti au boléro. Les proportions du boléro étaient assez vastes pour en faire un dessus de lit. L'énorme tête de la géante était surmontée du plus gros chignon qu'Antoine eut jamais vu. Elle était concentrée sur sa lecture, une moue agitant parfois les bords de ses lèvres. Antoine se garda de l'interrompre. Elle leva les yeux de son journal et croisa son regard. Ils se jaugèrent un moment. Puis elle reposa le magazine et se leva. La chaise grinça douloureusement. La géante contourna la table et vint se placer juste devant Antoine, précédée par une très forte odeur de rose, de bleuet et de lilas qui, bizarrement, évoquait les bals du dimanche. Son visage, qu'Antoine pouvait maintenant admirer de très près, était recouvert d'une


épaisse couche de fond de teint blanchâtre. Un grain de beauté de la taille d'un haricot saillait de son cou. - Quel jour on est? demanda l'ogresse d'une voix caverneuse. Antoine la fixait bêtement sans comprendre. Elle dut reposer la question. - Mardi… enfin, je crois. Elle soutint son regard un instant, avant de fixer brièvement un point situé derrière lui, au-dessus de sa tête. "Une caméra", songea-t-il. Elle revint à lui. - Quel est votre nom? - Antoine. Et vous? Gertrud? Sieglinde? Elle ne montra aucun signe d'humour. Elle se contenta de le dévisager longuement, avant de soupirer et quitter son champ visuel. Il entendit son pas pesant s'éloigner derrière lui et disparaître. - Hé! lança-t-il. Revenez, Fräulein! Je ne voulais pas vous fâcher!... Hé! Laissez-moi au moins le magazine! Silence. Au bout d'un moment, il se hasarda à tourner la tête. A l'exception du mobilier, la pièce était totalement nue. Peut-être le petit boîtier noir en face de lui, à l'angle du mur et du plafond, était-il une caméra; il ne pouvait en être certain. Sa vue était encore brouillée. Il avait mal à la tête et horriblement soif. - Il y a quelqu'un? cria-t-il.


Personne ne répondit. Il se sentait infiniment las, et il était terrorisé. Il se remémora l'enlèvement. Qui pouvaient bien être les kidnappeurs? Que lui voulaient-ils? Quelle que soit la réponse, ils avaient besoin de lui vivant. C'était déjà ça. Pourquoi l'avoir kidnappé chez lui? Est-ce que cela n'aurait pas été plus facile de le prendre dans la rue, ou même à la librairie? Des types qui, comme eux, connaissaient son système de sécurité et n'avaient aucun mal à le désactiver, auraient pu le cueillir mille fois à un moment et dans un endroit plus appropriés. A moins qu'il n'y ait eu urgence. Mais quelle urgence? Il envisagea des dizaines d'hypothèses sans parvenir à aucune conclusion. Quoi qu'il en soit, quelqu'un finirait bien par venir lui dire ce qu'on attendait de lui. L'attente se prolongeait. Il ne doutait pas que ses nerfs étaient volontairement mis à l'épreuve. On le "préparait" avant un interrogatoire, simplement en le laissant seul avec lui-même, avec ses craintes, ses doutes, ses angoisses. Un cocktail beaucoup plus efficace à délier les langues que n'importe quelle torture physique. Il se força donc à penser à autre chose. Ce n'était pas si difficile, en fin de compte. Ses premières pensées allèrent à Vicky; il se demanda comment elle et les autres spectateurs avaient vécu sa disparition. Ils n’avaient peut-être d'abord rien vu. Les soldats avaient continué de se battre. Au bout d'un moment, leur immobilité avait fait naître des


soupçons. Puis Tann avait dû lancer une série d'attaques sans rencontrer de réaction. Les Organisateurs n'avaient certainement pas manqué de constater qu'il s'était déconnecté. Ils lui avaient probablement envoyé des messages d’alerte, puis de semonce, puis de menaces. A ce stade, Tann avait vraisemblablement brisé l'encerclement et débordé Lee de tous côtés. La Victoire lui avait finalement été accordée. Le chasseur qui part à la chasse... Plus préoccupant encore – voire dramatique, si sa situation présente ne relativisait pas les choses -, Antoine allait certainement faire l'objet d'une exclusion de GameZone. Or GameZone n'était pas pour lui qu'un espace de jeux. C'était sa communauté, ses amis, un lieu de dialogue avec des personnes de toutes origines, de toutes nationalités, de toutes obédiences, mais qui partageaient la même passion. C'était aussi le sentiment d'appartenance à une élite. Antoine n'en éprouvait aucun orgueil, mais il devait reconnaître que les échanges avec ses pairs étaient plus riches et plus denses qu'avec bon nombre de collègues et proches de ses vies privée ou professionnelle. Quelqu'un le frôla, qu'il n'avait pas entendu venir. C'était une jeune fille. Elle s'assit en face de lui sur la chaise martyrisée. Il aurait aimé dire quelque chose, n'importe quoi, une plaisanterie montrant qu'il n'était absolument pas paralysé par la peur, mais


aucun mot ne put sortir. Il était littéralement terrorisé, et il était absolument subjugué. La jeune fille était magnifique. Splendide, superbe, somptueuse, les adjectifs se bousculaient mais aucun ne lui rendait grâce. Et pas seulement quand on la comparaît à la femme-chose qui l'avait précédée. Elle n'était pas très grande mais sa silhouette, dont les courbes étaient mises en valeur par une combinaison moulante, aurait rendu fou l'ascète le plus intraverti. Son visage au teint pâle, splendidement encadré par une chevelure sombre aux reflets bleus qui tombait en cascade sur des épaules fines et bien dessinées, était un ovale parfait où de grands yeux en amande, d'un vert limpide, brillaient intensément. Une petite chose tout à fait exquise. Elle ne s'était pas assise sur la chaise, elle s'y était posée, avec une grâce et une élégance infinies, et semblait maintenant y flotter en suspension. Elle jeta un bref regard à Antoine – dont le rythme cardiaque fit un nouveau bond, ce qu'il n'aurait pas cru possible -, et posa sur la table une chemise cartonnée qu'elle ouvrit avec délicatesse, comme s'il s'agissait d'un objet très ancien, très rare et très fragile. Antoine se rendit compte qu'il devait avoir les yeux exorbités et l'air complètement idiot. Il se rappela qu'il était présentement sanglé sur une chaise, après avoir été kidnappé par des individus cagoulés qui lui avaient injecté quelque chose dont il sentait encore les effets


douloureux dans ses muscles. La jeune fille était peut-être très jolie, mais elle faisait partie d'une bande de sales types. Elle lisait le dossier sans avoir l'air de remarquer sa présence. Le front plissé par la concentration, elle parcourait lentement chaque feuillet en se mordillant doucement une lèvre inférieure qu'Antoine trouvait admirablement pulpeuse et désespérément attirante. Il se racla la gorge. - Je tiens à signaler que votre troll s'est libéré et qu'il rôde dans les couloirs, dit-il. Il était assis à votre place il y a moins d'un quart d'heure. Elle leva les yeux sur lui, les sourcils toujours froncés. Dieu qu'elle était belle. - Ce n'est pas très gentil pour Geneviève, Monsieur Férenque, lâchat-elle finalement en retournant à sa lecture. Bien sûr, sa voix était cristalline, presque enfantine. Quel que soit le Créateur de cette merveille en face de moi, se dit Antoine, il n'a pas raté son coup. Pourquoi fallait-il toujours que ce soient les mêmes qui aient tout, et les autres rien, ou pas grand-chose? Lui-même n'était pas exactement laid, mais peu s'en fallait. Trop grand, trop maigre, le nez trop long, des yeux quelconques, la peau sèche, la bouche comme un trait, le cheveu terne et des mains osseuses, le tout dans le désordre, comme une pagaille d'homme. - Geneviève, quel prénom charmant, reprit-il. Et vous?


Elle ne répondit pas. Elle ne fit pas même mine d'avoir entendu. Cela faisait partie du jeu, sans doute. Au terme d'une longue et éprouvante attente, on donnait le spectacle de son impuissance au regard d'une beauté. Puis celle-ci, qui était à peine sortie de l'adolescence et aurait pu passer pour sa fille, se comportait avec lui comme s'il était un enfant impatient et capricieux. Après l'angoisse, l'humiliation. Il avait beau le savoir, c'était quand même énervant. - Bien, dit-elle enfin en sortant un stylo. Je vais vous poser quelques questions simples, Monsieur Férenque. Il vous suffit d'y répondre avec sincérité. Plus vite nous aurons… - Oui, mais d'abord j'ai soif, l'interrompit-il. Il y eut un silence. Elle semblait soupeser sa demande avec soin, sans manifester la moindre émotion. - Bien sûr, répondit-elle. Je comprends. Mais il faut d'abord répondre à… - Rien du tout. Je répondrai à vos questions quand j'aurai bu un grand verre d'eau. Je veux aussi que vous me détachiez et que vous me disiez qui vous êtes, et ce que vous me voulez. Elle marqua un nouveau temps d'arrêt, cette fois ponctué d'une infime hausse du sourcil gauche. Elle le considérait comme s'il était un crapaud qui venait de lui adresser le bonjour. - Et je veux votre numéro de portable, ajouta-t-il.


Cette fois, elle rit. Mais pas longtemps. Juste un hoquet de surprise, après quoi elle reprit son air lisse et calme. - Monsieur Férenque, répondit-elle d'une voix souriante mais ferme, je vois que vous n'avez pas saisi dans quelle situation vous vous trouvez. Je vais vous poser ces questions, que cela vous plaise ou non. Vous y répondrez ou vous n'y répondrez pas, c'est votre choix. Si vous ne vous montrez pas coopératif, nous attendrons que vous le deveniez. C'est une simple question de temps, Monsieur Férenque. En fin de compte, croyez-moi, vous répondrez aux questions comme si votre vie en dépendait. Car c'est exactement de cela qu'il s'agit. Comprenez-vous? Il déglutit. - Maintenant, reprit-elle, je vais commencer. Nous en avons pour une trentaine de minutes. Au terme de notre entretien, si j'estime que vous avez répondu sincèrement, je ferai en sorte qu'on vous donne à boire. Avez-vous une autre question, ou une autre remarque, avant que nous ne débutions? Il secoua la tête. La femme-enfant avait des griffes. D'ailleurs, il n'était plus du tout certain qu'elle soit si jeune qu'elle lui avait paru au premier abord. Mais qui diable était-elle donc, et pour qui travaillait-elle? - Parfait. Je vais vous demander de répondre le plus rapidement possible, sans réfléchir. Etes-vous prêt?


- Oui. - Vous appelez-vous Antoine Férenque? - Oui. Elle marqua un léger temps d'hésitation, et poursuivit: - Quel est votre âge? - 32 ans. - Quelle est votre profession? - Libraire. - Etes-vous propriétaire d'une librairie? - Non, j'en suis simple salarié. - Où est-elle située? - Au 34 rue d'Enghien. - A Paris? - Oui, à Paris. Elle avait une façon bizarre de conduire l'interrogatoire. Après chacune de ses réponses, elle inscrivait une croix ou un signe sur un carnet dont il ne pouvait pas voir le contenu. Puis elle prenait le temps de lire la question suivante, qu'elle lui posait de mémoire, les yeux rivés sur lui. Elle ne le quittait pas du regard tant qu'il n'avait pas fini de répondre. Puis elle revenait à son carnet, cochait une case et passait à la question suivante. Sa méthode à la fois rigoureuse et scolaire aurait fait sourire Antoine s'il n'était ligoté sur une chaise.


Parfois, elle écrivait une courte annotation. Il ne parvint pas à comprendre ce qui, dans telle réponse, pouvait justifier qu'elle s'y attarde plus longuement. D'autant que les renseignements demandés étaient d'ordre général et que ses kidnappeurs connaissaient déjà probablement les réponses. Mais alors, à quoi rimait ce cirque? Cependant

l'interrogatoire

prenait

lentement

un

tour

plus

inquisiteur. Comme on le fait d'un homard qui ne se rend pas compte qu'il cuit dans la casserole parce que la température monte progressivement, on espérait anesthésier sa méfiance en l'amenant peu à peu vers les sujets les plus délicats. - Vous arrive-t-il de prendre de la drogue? - Je fume et je bois du café. - Vous arrive-t-il de consommer des drogues illégales, je veux dire illégales en France? - Non. - Diriez-vous que vous avez beaucoup d'amis? - Non, pas vraiment. Tout dépend de ce que vous entendez par "amis". Et plus tard: - Diriez-vous que les hommes politiques sont des escrocs? - Non, quelques uns ne le sont pas.


- Avez-vous menti depuis le début de cet échange? - "Echange"? Vous avez de ces mots! - Veuillez répondre, Monsieur Férenque. - Non, je n'ai pas menti jusqu'à présent. Il y a encore beaucoup de questions? - Etes-vous membre d'une association? D'un collectif? - Non. - D'un parti? D'une congrégation? D'un mouvement idéologique? - Non. - D'une secte? D'un club privé, d'un syndicat? D'une organisation de quelque nature que ce soit? - Pas du tout. Elle s'interrompit plus longuement, cette fois. Puis elle le fixa pendant un moment, de ses yeux verts éblouissants. - Vous mentez, n'est-ce pas? souffla-t-elle. - Tout le temps, répondit-il du tac au tac. C'est plus fort que moi. - Je ne crois pas. Mais vous avez menti à la dernière question. - Puisque vous le dites. Il aurait aimé l'étrangler. L'étrangler, ou la déshabiller, il ne savait pas. Les questions reprirent, de plus en plus précises. Par principe, par défi, il ne facilitait pas les choses à son interlocutrice, répondant de


travers, ou à côté, ou de façon ambigüe. Il savait que cela pourrait lui faire du tort, mais il en avait assez. La colère montait, et avec la colère, son esprit sarcastique reprenait le dessus. - Diriez-vous que vos opinions politiques vous situent à gauche? - A gauche de quoi? - Avez-vous déjà participé à des manifestations? - Non. - Avez-vous fait le service militaire? - J'ai été exempté. - Pourquoi? Quel était le motif? - Je voyais des cafards partout. Ils ont dit que j'étais fou, je vous demande un peu? - Avez-vous déjà manipulé une arme? - Absolument. - Quelle arme? - Un ouvre-huître. Je tue chaque année des quantités d'huîtres, à l'occasion de Noël. - Avez-vous des contacts dans les milieux terroristes? - Pas à ma connaissance, répondit-il d'une voix lasse. Ah pardon! Je fais erreur. Je vous ai, vous! Sans prévenir, elle ferma soudainement calepin et chemise. - Merci, Monsieur Férenque. Ce sera tout pour le moment.


D'un mouvement leste, elle se leva et sortit de la pièce. Elle avait été si rapide qu'il en resta interdit. De longues minutes s'écoulèrent en silence. De nouveau, il était seul. Son seul horizon était la chaise qu'elle avait occupé un instant auparavant. Il flottait encore dans l'air un reste de son parfum, vite évanoui et remplacé par une odeur âcre et forte. Celle de sa transpiration à lui. Il se rendit alors compte qu'il était inondé de sueur. Il suait d'angoisse à pleines gouttes. Il ne s'était jamais senti aussi seul.

Sil sortit de la cellule, dont la porte était ouverte. Sanglé comme il l'était, Antoine Férenque ne risquait pas de s'échapper. Elle passa sans un mot devant les gardes de service, jusqu'à la porte d'un monte-charge qu'elle appela en composant un code. Tandis qu'elle attendait, elle sentit le regard des deux hommes la dévisager avec appétit. La cabine arriva enfin. Elle y entra. Au moment où la porte se refermait, elle tendit le bras et leur fit un doigt d'honneur. Leurs rires obscènes accompagnèrent sa montée. Parvenue au deuxième sous-sol, elle s'engagea dans un long corridor sale, éclairé au néon, parcouru de filins électriques et de tuyaux d'où pendaient des bandes de gaze. Une soufflerie charriait un air fétide en poussant de grands "whouf" réguliers. Sil marchait sans se presser


en évitant les flaques. Les quelques secondes de son trajet ne seraient pas de trop pour trouver un sens aux impressions contradictoires que lui inspirait le détenu de la cellule n°17. Une seule réponse comptait vraiment: la dernière. Il fallait partir de là, parce que c'était celle qu'attendait Ektar. Pour le reste, c'était juste troublant. Elle prit un coude à gauche et parvint devant une petite porte noire. Elle composa un code – pas le même que précédemment – et attendit patiemment. La porte s'ouvrit sans un bruit sur une cage d'ascenseur entièrement vitrée. Elle y pénétra, leva les bras et fit un tour sur elle-même. Après de multiples essais de toutes sortes de technologies haut de gamme, de l'empreinte rétinienne à la reconnaissance vocale, on n'avait pas trouvé mieux finalement qu'une bonne vieille caméra et un simple code à quatre chiffres pour sécuriser les niveaux stratégiques. Elle appuya sur le bouton -6. La porte coulissa silencieusement. La fermeture à vérin hydraulique émit un bruit de succion, puis la cage afficha rapidement le symbole des étages, jusqu'à l'arrêt, matérialisé par un discret carillon. La descente avait duré moins de deux secondes. La porte s'ouvrit sur un long couloir aux murs blanc satin ponctués par des tableaux de maîtres. Le sol était revêtu d'une épaisse moquette beige. Elle enleva ses escarpins et la foula pieds nus. Elle adorait ça et pouvait se le permettre.


Tout

en

avançant,

elle

remarqua

que

les

lieux

étaient

inhabituellement déserts. Les portes des bureaux étaient fermées. Personne au coin café. Parvenue devant le bureau d'Ektar, elle frappa et entra. La pièce était vide. - Il est en salle de réunion, ma chérie, dit une grosse voix derrière lui. C'était Geneviève, la secrétaire d'Ektar. Elle était assise derrière son bureau, un gobelet de coca à la main. Elle penchait la tête en avant pour regarder Sil par-dessus ses lunettes en demi-lune. Elle paraissait attendre une réaction. - Elle est là, n'est-ce pas? murmura Sil. Geneviève hocha silencieusement la tête. Une grimace de dégoût tordit ses traits. - Oh oui. Les souris se sont carapatées dans leurs trous, ajouta-t-elle en désignant les portes closes dans le couloir. Ektar n'avait pas l'air très content. - Bien sûr. Et je suppose qu'ils m'attendent, maintenant, dit Sil d'une voix résignée. - Comme le Messie, ma chérie. Comme le Messie. A son tour, Sil hocha la tête. Un éclair de complicité passa entre les deux femmes.


La salle de réunion n'était qu'à quelques mètres. Elle frappa et entra. La pièce était essentiellement occupée par une grande table ovale. A l'autre bout, trois personnes étaient assises: Ektar Kallin, le commissaire Tarrondo et le procureur Deseynes. Elle n'avait jamais rencontré ces deux derniers mais les connaissait pour les avoir fréquemment aperçus à la télévision. - … simplement impossible de prévoir sa réaction, disait Kallin, dents serrées. - J'ai signé un mandat d'amené, pas un ordre de rapt! répondit Deseynes d'une voix cinglante. Ils semblèrent alors prendre conscience de sa présence. Elle les salua. Au regard choqué du procureur, elle se rendit compte qu'elle était toujours pieds nus, ses escarpins à la main. Elle se hâta de les chausser. - Bonjour Sil, dit Kallin de sa voix feutrée. Viens nous rejoindre, s'il te plaît. La douceur du ton et le sourire qu'il lui adressa contrastaient avec la tension qui, visiblement, l'habitait. Ses traits étaient tendus. Au lieu de

son

relâchement

coutumier,

il

adoptait

une

posture

involontairement défensive, bras croisés sur la poitrine, tête légèrement en avant. Dans son visage de patricien romain, taillé à la serpe, ses yeux bleus lançaient des éclairs et les coins de sa bouche étaient tirés vers le bas, signe que la réunion ne se passait pas bien.


Elle se demanda dans quelle mesure son arrivée n'était pas providentielle. - Sil, je te présente le procureur Frédérique Deseynes, et le commissaire Jules Tarrondo. Mais j'imagine que tu les avais reconnus. - En effet. L'un et l'autre ressemblaient trait pour trait aux personnages qu'elle avait vus ces derniers jours sur le petit écran. Tarrondo était un grand noir au dos voûté, aux cheveux gris et aux yeux de bouledogue, doux et tristes. Il portait un imperméable brun usé et complètement froissé qu'il aurait pu emprunter à l'inspecteur Colombo. Ses yeux paraissaient perdus dans une rêverie lointaine. En parfait contrepoint, Le procureur Deseynes se tenait droite comme un i dans son tailleur Chanel. Elle portait sur Sil un regard sévère, comme si elle découvrait une limace sur une feuille de salade. Frédérique Deseynes faisait beaucoup d'efforts pour se montrer antipathique. - Pendant que tu étais avec Férenque, continuait Kallin, j'ai expliqué ton rôle, et pourquoi je t'avais envoyé l'interroger. Mon initiative semble n'avoir pas été appréciée. Plus généralement, on peut dire que le procureur et moi ne sommes pas d'accord sur la procédure d'enquête.


- "Ne sommes pas d'accord"!, reprit Deseynes d'un air sarcastique. commissaire, je n'ai pas besoin de votre bénédiction! Il s'agit de mon enquête. Je vous ai nommé pour exécuter mes décisions! - Vous n'aviez pas vraiment le choix, grommela Kallin avec un mouvement de tête agacé. - Vous non plus! Faut-il que je vous rappelle à vos devoirs, commissaire? - Ce ne sera pas utile, procureur, répondit Kallin les dents serrées. Sil, je suis désolé de te dire ça, mais ton compte-rendu ne pourra pas être utilisé. Tu comprends? Madame Deseynes s'y oppose formellement. Elle tient à ce que le commissaire Tarrondo, qui a mené l'enquête jusqu'à hier et au nouvel attentat du Sphinx, interroge le détenu. Il bénéficie d'un recul que nous n'avons pas. Elle ne veut pas qu'il soit "influencé" par tes impressions de profileuse avant qu'il ait rencontré Férenque. Nous ne tiendrons compte ni de ton analyse, ni de tes recommandations. Je suis désolé. Tu n'aurais pas dû le questionner. En même temps qu'il parlait, il la fixait intensément, comme pour lui dire quelque chose. Elle comprit que la répétition de l'affirmation signifiait qu'il fallait entendre exactement le contraire: ne m'écoute pas, déballe tout, disait-il en substance. Elle se tourna vers le procureur, dont l'expression suggérait que l'affaire était entendue et que Sil n'avait plus rien à faire dans la pièce; puis vers Tarrondo, qui


avait cessé de jouer avec ses doigts et l'observait curieusement. Lui, il a compris, se dit Sil. C'était un de ces moments où il fallait choisir son camp. - Férenque n'est pour rien dans cette histoire, dit-elle posément. Le visage d'Ektar s'illumina d'un sourire de vieux matou repu. C'était si rare de le voir sourire. Elle se demanda s'il était seulement satisfait d'avoir joué un tour au procureur, ou s'il s'agissait d'autre chose. Elle espéra qu'il savait ce qu'il faisait: dans le Renseignement, qui est une administration

quasi-militaire,

bousculer

la

hiérarchie

est

généralement peu judicieux. - Sortez de cette salle! siffla Deseynes en la regardant méchamment. Immédiatement! Sa voix claquait comme un fouet. Cette femme est entièrement bardée de métal, pensa Sil avec un frisson dans le dos. En dépit de son aversion, elle ne put s'empêcher d'éprouver une forme de respect. Depuis quelques années, un phénomène social inédit poussait de nombreuses femmes à la tête de grandes organisations, ou à assumer des responsabilités au plus haut niveau. L'accès de Catherine Braneyre à la tête du pays en était l'illustration la plus frappante. Comme si, assez soudainement, la société leur reconnaissait la capacité de diriger. Pour autant, la misogynie n'avait pas disparu. Devenir procureur de la République, quand on était


femme, demandait deux fois plus de qualités et trois fois plus de défauts. Sil jeta un regard oblique à Kallin. Il semblait attendre en souriant qu'elle dise ou fasse quelque chose. Il fallait absolument qu'elle comprenne ce qui était en jeu ici. Ce n'était pas ce qu'elle avait pu découvrir en interrogeant Antoine. Sa compétence non plus n'était pas en cause – tout au moins pouvait-il s'agir d'un prétexte. Que voulait Deseynes? Pour la procureur, la résolution de l'affaire était secondaire. Elle voyait tout cela comme un gros paquet de dynamite et se préoccupait principalement de ne pas être à proximité au moment où tout exploserait. Sil comprit que c'était pour cette raison que Tarrondo était présent, et qu'elle voulait qu'il mène l'interrogatoire. Il avait été officiellement déchargé de l'affaire Sphinx aussitôt après la diffusion sur le Net de la deuxième bombe, mais il restait attaché au procureur. Il était le parfait bouc émissaire. Si l'interrogatoire ne donnait rien, Deseynes pourrait lui en faire porter le chapeau. C'était presque comique. Ne prenant aucun risque pour elle-même, Deseynes s'évertuait à protéger le nouveau responsable de l'enquête, Kallin, lequel ne voulait pas de son embarrassante tutelle. Sil connaissait assez bien Ektar pour savoir qu'il ne confierait cet interrogatoire crucial à personne d'autre qu'à lui-même. Sa philosophie d'une enquête était fondamentalement opposée à celle


du procureur. Ektar aussi était un animal politique, habitué aux intrigues du pouvoir. Sa carrière devait autant à ses manigances en coulisses qu'à ses succès sur le terrain. Mais ce lecteur assidu du Prince de Machiavel et de l'Art de la guerre de Sun Tsu considérait que la prise de risque permettait d'obtenir plus de résultats, donc plus d'avancées. De fait, il s'était fait un nom puis avait progressé grâce

à

quelques

coups

d'éclats,

pour

lesquels

il

s'était

personnellement exposé – parfois même physiquement. Il n'allait pas changer de méthode aujourd'hui. L'ironie avait voulu que l'échec de Tarrondo conduise le Ministre à exiger que Kallin reprenne le dossier. Deseynes, également très critiquée, n'avait dû sa survie qu'à ce compromis. Quelques heures à peine s'étaient écoulées depuis que le couple improbable avait commencé à travailler ensemble, et leur incompatibilité de vues et d'humeur éclatait déjà au grand jour. - Vous m'entendez? répétait le procureur. Je vous demande de quitter cette pièce sur le champ! Sil se leva. Au même instant, une voix calme et paisible comme un lac d'eau profonde s'éleva dans la pièce. - J'avoue, pour ce qui me concerne, être assez curieux de ce que Mademoiselle peut nous apprendre. C'était Tarrondo. Il contemplait Sil avec curiosité. - Jules, commença Deseynes, restez en dehors de tout ça.


- Eh bien, il me semble que c'est une chose impossible, Frédérique. Si je dois interroger le prévenu, il me paraît naturel de prendre connaissance de toute information utile. - Sans vouloir vous vexer, vos méthodes n'ont pas abouti à grand chose jusqu'à présent, plaida encore Deseynes, d'une voix cependant moins autoritaire. - Ce qui ne vous empêche pas de me demander de poursuivre ma mission, sourit Tarrondo. Allons, Frédérique, ce qui se passe ici ne regarde que nous. Quoi que j'obtienne par la suite, rien ne sortira de ces murs. Il n'attendit pas la réponse et s'adressa à Sil. - Je vous en prie, asseyez-vous. Qu'avez-vous appris en interrogeant Antoine Férenque? Sil jeta un œil rapide vers Kallin. Son sourire avait disparu. - La version courte, Sil, dit-il. Le temps nous est compté.

- Comme je l'ai dit tout à l'heure, commença-t-elle, Antoine Férenque n'est pas directement lié aux attentats. A la question "Avez-vous des contacts dans les milieux terroristes?", il a répondu "Pas à ma connaissance", puis il a ajouté une plaisanterie. J'ai la conviction qu'à cet instant, il était sincère.


- Je vois, dit Tarrondo en remuant sur sa chaise d'un air ennuyé. Puisje vous demander, Mademoiselle, ce qui vous amène à penser qu'il disait la vérité? Elle jeta un bref regard vers Kallin, avant de reprendre. - Je suppose qu'il faut que je vous explique ma méthode d'interrogatoire. Comme vous le faites vous-même, je pose des questions et je note les réponses. Mais ce qui m'intéresse, ce n'est pas seulement le contenu de la réponse, c'est la façon dont elle est formulée. - Vous voulez parler du ton utilisé? - Plutôt des signes distinctifs qui accompagnent la réponse. Avez-vous entendu parler de la PNL? - Non, Mademoiselle, ça ne me dit rien du tout. Il était poli mais pas obséquieux. Son "Mademoiselle" n'avait rien de pédant ou d'ironique. Il se montrait courtois avec elle, qui était d'un rang inférieur au sien, tandis qu'il appelait le procureur par son prénom – alors que Deseynes était certainement plus attachée aux convenances qu'elle ne l'était elle-même. Il émanait de lui de l'empathie, beaucoup d'humanité et une forme de tristesse. Sil se dit que Tarrondo devait être un homme bien, et elle le plaignit sincèrement. - PNL signifie "Programmation Neuro Linguistique", expliqua-t-elle. C'est un ensemble de techniques de développement personnel,


basées sur une analyse des modes de communication entre les individus, créées dans les années 70 par deux américains, John Grinder et Richard Bandler. La PNL pose le postulat que la gestuelle ou l'attitude d'une personne révèle ses sentiments ou ses émotions. Par exemple, ils affirment que si vous me parlez et que vos yeux se déplacent vers votre droite, c'est que vous relatez un fait passé vrai, autrement dit un souvenir. La PNL a donné lieu à un certain nombre d'applications, notamment en psychothérapie. Elle a aussi essuyé de nombreuses critiques. Bon nombre de ses conclusions se sont avérées infondées, ou basées sur des résultats de travaux entretemps invalidés par la communauté scientifique. Bref, ajouta-t-elle après avoir perçu un signe d'impatience chez Ektar, étant sociologue de formation, j'ai étudié la PNL – comme de nombreuses autres techniques psycho-sociales. Au cours d'une étude, j'ai établi un protocole d'interview qui me permet, en croisant l'attitude corporelle de mes interlocuteurs et le contenu de leur réponse, de comprendre leur contexte motivationnel. Il y eut un léger silence. - Comme un détecteur de mensonges? dit finalement Tarrondo. - En quelque sorte, sourit Sil. Mais en plus précis. Les détecteurs de mensonge fonctionnent sur le relevé de la transpiration. L'histoire de la criminologie a prouvé qu'ils n'étaient pas fiables à 100%. Ma méthode n'est pas basée sur la transpiration mais sur l'observation


minutieuse du comportement de mon interlocuteur. Mes premières questions sont anodines: sexe, âge, adresse etc. Puis je "piège" l'interviewé en lui posant des questions qui le forcent à mentir. Je choisis ces questions en fonction de la connaissance que, grâce au dossier que me transmet Ektar, j'ai de la personne. Par exemple, j'ai demandé à Antoine Férenque s'il avait pris de la drogue. Comme il ne sait pas si nous sommes de la police et de quoi on l'accuse, il a répondu non. Mais nous avons mené une enquête et nous savons qu'il fume du haschich de temps en temps. Quand il a formulé sa réponse, il a penché la tête en arrière d'une certaine façon. Chacun d'entre nous développe ces tics. Cela procède de notre système limbique, qui a tendance à catégoriser les situations auxquelles nous sommes confrontés, à les mettre dans des boîtes, si vous voulez. Mais chacun de nous développe des tics différents. C'est en cela que se trompait la PNL: ils pensaient qu'il existait des attitudes révélatrices chez tous les êtres humains. - Si je vous suis bien, Mademoiselle, vous êtes en train de me dire que quelqu'un qui applique votre protocole peut deviner les pensées intimes d'un autre? - Pas "Quelqu'un", intervint Kallin. Sil en est capable, personne d'autre. Nous lui avons demandé de former des neuro-linguistes à son protocole. Aucun n'a obtenu ses résultats, même de loin. Il semble qu'elle soit la seule capable de le maîtriser.


- Et dans quelle mesure lui arrive-t-il de se tromper? - Jamais, répondit tranquillement Kallin. Pas depuis 3 ans que nous travaillons ensemble, en tous cas. Nouveau silence, plus long cette fois. Tarrondo hochait pensivement la tête, comme s'il s'efforçait de prendre la mesure de ce qu'il venait d'apprendre. Deseynes, elle, considérait Sil comme elle l'aurait fait d'une bête de foire. - Pouvez-vous lire dans mes pensées en ce moment, Mademoiselle? demanda Tarrondo d'une voix hésitante. Elle rit. - Non, commissaire. Il faudrait que je vous interroge longuement. Mais j'ai probablement une sensibilité plus grande que la moyenne à l'interprétation des attitudes, et une certaine pratique de l'observation psychologique, bien sûr. Je ne lis pas dans vos pensées mais je comprends certaines choses. Il rougit. - Et vous dites que vous êtes la seule à avoir ce… don? - Je ne sais pas si je suis la seule, et je ne sais pas s'il s'agit d'un don. Mais pour simplifier: oui, il semble que je sois la seule. - Quel dommage, murmura Tarrondo, mais ses yeux disaient le contraire. C'était à son tour de la plaindre sincèrement.


- Est-ce tout, Sil? Demanda Kallin. Elle hésita. - S'il y a autre chose, dis-le maintenant, et vite. - Bien. Oui, il y a autre chose. Comme je l'ai dit, Antoine Férenque est convaincu qu'il n'a aucune relation avec des terroristes. Cela le disculpe d'une participation directe aux attentats. Mais sa façon de répondre est inhabituelle. Elle pesa ses mots. - Les détenus que j'interroge sont généralement paralysés par l'angoisse. L'immobilité forcée n'est pas naturelle pour l'homme. Elle génère un stress considérable, qui est multiplié par l'ignorance de ce qui va leur arriver dans un avenir immédiat. Antoine Férenque est terriblement angoissé, mais il parvient à maîtriser le flux émotionnel qui en découle. Je dirais même que son niveau de contrôle est exceptionnel – par exemple, il parvient non seulement à plaisanter, mais à rire de ses plaisanteries. Or son dossier et tout ce que nous voyons de lui montrent un citoyen ordinaire. C'est un libraire, métier extrêmement calme. Il ne pratique pas d'activité sportive dangereuse ou excitante, comme le saut en parachute. Il est membre d'un club très sélect de joueurs sur Internet, mais les jeux pratiqués ne demandent pas un sang froid hors du commun – ce sont des parties de stratégie temps réel, des jeux de dames ou d'échecs, etc. Rien qui, par exemple, mette sa vie, voire seulement ses revenus, en jeu.


J'ajouterais qu'il n'a pas le profil d'un pro des opérations spéciales, d'un caïd ou d'un guerrier, bref d'un homme habitué aux conditions à la dure. Ni physiquement – il n'a rien de particulièrement athlétique –, ni mentalement. Son agressivité est tellement enfouie qu'il paraît totalement inoffensif. Pourtant, il se conduit comme s'il bénéficiait d'un renforcement psychique. Comme s'il était partiellement protégé par un mur invisible. - Intéressant, concéda Tarrondo. Mais l'explication la plus simple ne serait-elle pas qu'il a, disons, un caractère bien trempé? - Vous pouvez même dire qu'il a des nerfs en acier. Toute la question, bien sûr, est de savoir où et comment il les a forgés. - A moins que ce ne soit un trait de sa personnalité, suggéra Tarrondo. Une qualité innée. - Ce serait une bien extraordinaire coïncidence. Je suis certaine que, comme moi, vous ne croyez plus aux coïncidences, commissaire. Quoi qu'il en soit, j'ai remarqué autre chose, qui nous donne peut-être une piste, ou un début de piste. Plus l'interrogatoire avançait, plus j'avais la conviction qu'il utilisait des techniques de résistance passive. - C'est-à-dire? - Il alternait les émotions pour dissimuler le bon grain dans l'ivraie. Il utilisait des mots à double sens et m'a plus d'une fois entraînée sur une voie sans issue. Je le voyais parfois se fermer comme une huître, tout en continuant à me répondre. Ce sont des méthodes


qu'enseignent certains groupuscules activistes, mais qui existent depuis qu'on interroge des prisonniers. Le questionner, c'était comme essayer d'attraper une anguille dans l'eau. Je devais constamment lui rappeler les règles du jeu. - Qu'est-ce que tu en conclus? demanda Kallin. - Qu'il a déjà vécu ce type de situation. - Vous pensez qu'il a déjà subi un interrogatoire? - Non, commissaire. Je pense qu'il a déjà été séquestré, et probablement torturé.

Les deux hommes accueillirent cette information dans le silence. Frédérique Deseynes en profita pour reprendre l'initiative. Restée en retrait pendant l'exposé de Sil, elle se pencha en avant, coudes sur la table, et dit d'une voix ferme: - Bien. Assez perdu de temps. Jules, à vous de jouer. - Avec tout le respect que… commença Kallin, mais elle ne le laissa pas achever sa phrase. - Jules, faites ce que je vous dis, pendant que je discute avec le commissaire Kallin. (Elle se tourna vers Ektar, l'œil venimeux). Commissaire, ça suffit. Vous n'interrogerez pas Antoine Férenque avant que je vous autorise à le faire. Vous m'avez exposé vos arguments, je les ai écoutés et j'ai décidé que le commissaire


Tarrondo était le mieux placé, du moins pour le moment, pour procéder à cet interrogatoire. - Tarrondo va être reconn… - Ca suffit! rugit-elle. Je suis procureur de la République. Vous êtes sous mon autorité! C'est mon enquête, je la mène à ma façon. Je vous ai nommé pour appliquer mes instructions, un point c'est tout. Est-ce clair, commissaire? - Tout à fait clair, répondit Kallin d'une voix blanche mais sans baisser les yeux. - Qu'est-ce que vous faites encore ici, vous? demanda-t-elle à Tarrondo qui n'avait pas bougé. Il ouvrit les bras dans un geste d'impuissance. - C'est que je ne sais pas où est le prisonnier. Il faut me conduire à sa cellule. - C'est un labyrinthe, ici, vous savez, dit alors Kallin en s'enfonçant dans son siège. - Commissaire Kallin! Je vous donne l'ordre de conduire immédiatement le commissaire Tarrondo dans la cellule d'Antoine Férenque! A moins que vous ne préfériez que je vous retire l'enquête? J'ai le moyen de vous faire muter en Corrèze, ou en Guadeloupe! Nous verrons si vous ferez le malin chez les Canaques! Tarrondo toussa.


- Les Canaques sont les autochtones de la Nouvelle Calédonie, Frédérique. Je suis moi-même natif de Nouméa. - Bien sûr, mais là n'est pas la question, balbutia-t-elle. Cela suffit, maintenant! Kallin, conduisez le… Elle ne finit pas sa phrase. Il venait de se pencher sur une console encastrée dans la table devant lui. Il appuya sur un bouton gris et attendit quelques instants, les yeux perdus dans le vide. Les secondes s'écoulèrent dans un silence pesant. Sil connaissait les fonctions de chacun des boutons de la console. Kallin venait d'appuyer sur le bouton "Ne pas déranger". - Eh bien? Insista Deseynes. - On dirait bien que mon assistante n'est pas à son poste. Décidément, vous n'avez pas de chance. Deseynes se leva comme un diable à ressort et sortit de la pièce en claquant violemment la porte derrière elle. Tarrondo, Sil et Kallin s'observèrent un instant, puis Kallin brisa le silence. - Vous êtes vraiment né à Nouméa, Tarrondo? - Pas du tout! Je suis originaire de Saint-Aubin, un village dans l'Essonne, à 25 kilomètres au sud-ouest de Paris. Je n'ai jamais mis les pieds en Nouvelle Calédonie.


Ils sourirent. Puis Kallin se mit à rire, bientôt imité des deux autres. Cela faisait du bien. - Vous prenez des risques, Kallin, dit Tarrondo quand ils eurent retrouvé leur sérieux. Deseynes ne peut probablement pas vous virer de l'enquête comme elle l'a fait avec moi – pas si tôt après vous avoir nommé – mais son pouvoir de nuisance est réel. Il vaut mieux l'avoir avec soi que contre soi, j'en sais quelque chose. - Je sais. Mon service est le seul qualifié désormais pour traiter l'affaire. Mais d'une façon ou d'une autre, c'est elle qui dirige l'enquête. Il faudra bien que je me plie, quoi que j'en pense. Je m'y attendais. Je n'ai pas agi sur un coup de tête – j'en profite pour te remercier, Sil, tu as été parfaite. Mais je voulais discuter seul avec vous, Tarrondo. Juste quelques minutes, avant que vous n'interrogiez Férenque. - Je vous écoute, dit Tarrondo en se rapprochant. - Il y a deux cas de figure possibles. Soit le détenu ne vous reconnaît pas, et dans ce cas je n'ai aucune raison d'intervenir. Vous connaissez le dossier mieux que moi. J'aurai d'autres occasions de le cuisiner. - Soit il me reconnaît. - Oui. Votre visage est connu. Si Férenque se souvient vous avoir vu à la télé ou sur la photo d'un quotidien, il va comprendre qu'il n'a pas été kidnappé par des malfrats, mais par les RG, ou la police. Il exigera


la lecture de ses droits, puis il invoquera l'article 61 et alors on est foutu. Visiblement, il est assez fort pour se transformer en carpe. - Que proposez-vous? - Pendant que vous l'interrogerez, nous suivrons l'entretien dans une salle attenante sur des écrans vidéo. Si vous êtes coincé, faites un geste visible d'impuissance. Cela me donnera l'occasion d'intervenir. Deseynes n'aura pas le temps, ni le cran de s'y opposer. - Soit. Mais, si ce n'est pas trop vous demander, que pourrez-vous faire contre un Article 6? - J'ai une carte que vous n'avez pas. - Quelle carte? Kallin sortit de sa veste un dossier roulé en tube. Il le déposa sur la table. C'était une petite chemise sur laquelle était écrit "Antoine Férenque". Kallin sourit, et pointant le dossier du doigt il répondit: - Son Curriculum Vitae! Au même moment, on entendit un bruit de pas rapides dans le couloir. Kallin se hâta de ranger le document dans sa veste. La porte s'ouvrit

brusquement

et

Deseynes

entra

dans

la

pièce.

Simultanément, le téléphone posé à côté de Sil se mit à sonner. - Décrochez, commissaire! lança Deseynes d'un ton sinistre. Il s'exécuta lentement. 1

L'Article 6 de la Convention européenne des droits de l'homme définit le droit à un procès équitable. Cet article a notamment été utilisé contre la Loi Perben II pour considérer comme obligatoire l'assistance d'un avocat dès les premières heures de tout interrogatoire.


- Kallin à l'appareil. Il écouta. Les autres n'entendaient qu'un filet de voix à l'autre bout du fil. - Très bien, Monsieur. Puis il raccrocha. Pour la forme, il fit durer le suspense quelques secondes de plus. Puis, sans un mot, il décrocha de nouveau le combiné et composa un numéro interne. - C'est Kallin. Convoyez le 17 au hangar. Compris? Il attendit que son interlocuteur confirme, puis il raccrocha. Il se tourna alors vers Tarrondo: - Férenque est à vous, commissaire. Faites-en bon usage.

Le Sphinx ch 5  

5e chapitre du thriller "Le Sphinx"

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