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Tel un lapin dans son terrier

Le Jeu, c'était un rythme à trouver. Ainsi, tandis que d'évidence les nordistes s'activaient à consolider leurs positions, Antoine s'installa confortablement dans son fauteuil, alluma une cigarette et laissa son esprit flotter librement, tout en profitant du paysage plus vrai que nature recréé par les Organisateurs de Gettysburg. C'était donc cela, Cemetery Ridge. Pas grand-chose, en vérité. Le lieu où les espoirs des Rebelles sécessionnistes avaient pris fin n'avait rien d'impressionnant. Les quelques photographies d'archives qu'il avait consultées avant la partie ne montraient qu'une prairie en pente douce. La réalité était à peine moins plate. Un vaste champ d'herbes hautes et de fleurs, au sol inégal, jalonné de quelques pommiers isolés. Une campagne comme une autre, un endroit où, le dimanche, les habitants des environs devaient venir pique-niquer. L'autre côté du champ était ceinturé par un muret. Les Fédéraux s'y étaient abrités. Dans Gettysburg, les seules vues dont les Joueurs disposaient étaient celles de Lee et Meade en 1863, autrement dit le panorama que leurs seuls yeux pouvaient voir. Antoine/Lee avança jusqu'à la lisière du bois qui protégeait ses troupes, puis il longea le sous-bois. Au passage du cavalier, les hommes se levaient, saluaient ou lançaient


des vivats: "Vive le Général!", "A bas les Fédéraux!". Les personnages étaient moins réalistes que le paysage, et les hourras manquaient d'imagination et de variété. Cependant les développeurs avaient su représenter la ferveur que le passage de Lee provoquait parmi ses hommes. D'une On sentait chez eux un grand espoir, à la hauteur de la peur immense qui précède la bataille. En 1863, plusieurs milliers d'entre eux s'étaient fait faucher par la mitraille au milieu de ce champ baigné de soleil. Il regagna sa tente de commandement et consulta la carte des opérations, où les régiments gris et bleus étaient représentés par des symboles. Un officier les déplaçait à mesure que les rapports transmis par les observateurs signalaient des mouvements de troupes.


Progressivement libéré de toute contrainte et du stress initial, son esprit se focalisait sur sa préoccupation essentielle: la meilleure stratégie possible. C'était comme si ses pensées creusaient des milliers de tunnels, forant dans toutes les directions jusqu'à ce cœur palpitant, nœud de la décision à prendre. Il suffisait d'être patient. Certains

mouvements

de

troupes

saccadés,

hésitants,

lui

confirmèrent qu’Aldrin s'occupait des troupes sur les flancs est et ouest, les moins exposés, les plus mobiles, les plus susceptibles d’être utilisés dans une opération coup de poing – essentiellement les régiments de Newton, Sykes, Slocum et Williams. En revanche, le front principal paraissait mieux organisé. Il était donc probablement aux ordres de Tann. C'était d'ailleurs la position la plus facile à défendre – ce qui correspondait à sa personnalité - et celle sur laquelle, en 1863, Lee avait concentré l’essentiel de ses efforts. Tann devait également tenir la colonne vertébrale de l’armée fédérale, c'est-à-dire la route de Baltimore qui délivrait hommes, munitions et vivres aux combattants du nord. Antoine décida de tout miser sur cette interprétation. Les rangs des spectateurs continuaient de grossir. Du coin de l’œil, Antoine remarqua que Vicky venait d’entrer dans la salle. Son idéogramme clignotait, comme pour l'encourager. Son cœur battit un peu plus vite, mais il se reconcentra aussitôt. Après un long moment de réflexion, Antoine communiqua enfin ses instructions à ses


Généraux. Juste après, il se détendit. C'était toujours ainsi: faire un choix le rongeait, mais une fois la décision prise, toute pression s'envolait. Il ne regrettait jamais ce qu'il avait dit ou fait. Assumer une décision n'était pas pour lui une question de principe, qui engage un courage moral, mais une attitude naturelle. Lorsqu'il se rendait compte qu'il s'était trompé ou qu'il avait commis une erreur, il ne se morfondait pas longtemps. Il pouvait en regretter les conséquences, mais de son point de vue il existait toujours un ou plusieurs moyens d'en atténuer les effets – voire même de les retourner en sa faveur. Antoine était un esprit spontanément positif. Il en était conscient et savait que c'était là, sans doute, sa principale qualité en tant que Joueur. Dans la salle, les conversations par chat s'étaient interrompues, comme si les spectateurs avaient deviné que l'Armée confédérée allait attaquer. Soudain, appliquant les ordres d'Antoine, les canons sudistes firent feu. La simulation était d'un réalisme stupéfiant. L’immense grondement des batteries d’artillerie résonna dans toute sa pièce. Sur ses écrans de contrôle – plusieurs ordinateurs disposés en parallèle, certains se concentrant sur certaines parties de la bataille, d’autres analysant les statistiques du combat – et sur l’écran principal, la fumée recouvrit rapidement une partie importante du terrain. Il fut bientôt


impossible de voir autre chose que le rougeoiement lointain des bouches à feu nordistes qui ripostaient aux tirs confédérés. En 1863, à cause de la fumée dégagée par ses propres canons, Lee n’avait pu procéder à une bonne estimation des dégâts que son tir de barrage avait infligé à l’ennemi. Le silence progressif des batteries nordistes lui avait donné l'impression que les rangs fédéraux étaient décimés. Il avait ordonné à aux fantassins de Pickett de charger. C’était un piège. Les canons nordistes avaient repris de plus belle, faisant un carnage dans les rangs confédérés. Mais cette même fumée qui avait aveuglé Lee pouvait aussi le cacher aux yeux de son rival. Tandis que les boulets pleuvaient autour d'eux, Antoine commença à faire refluer son corps d’infanterie vers l’arrière, puis à le faire glisser le long de la colline. Il avait préalablement élargi la ligne de ses batteries d’artillerie. La fumée s’étendait maintenant sur une plus large distance, masquant complètement le mouvement encerclant des confédérés. Il s’agissait cependant d’une manœuvre extrêmement complexe à exécuter. Non seulement ses troupes devaient procéder avec précaution – ce qui obligeait Antoine à se montrer intraitable avec ses officiers, et à les surveiller de près – mais il devait, dans le même temps, détourner l’attention de ses deux adversaires. Il ordonna donc au Général Ewell de se sacrifier en attaquant massivement à l’est. Il savait qu’Ewell renâclerait – il l’avait fait à maintes reprises pendant


la vraie bataille de Gettysburg – mais cela n’avait aucune importance. La vérité de la bataille se situait ailleurs, au niveau de la route d'approvisionnement. Antoine devait avancer à couvert le plus lentement possible, puis surgir violemment contre les troupes massées au sud-ouest de Cemetery Ridge. Le public, qui disposait d'images des deux camps et de vues du ciel, devait maintenant avoir compris la stratégie confédérée. Antoine se demanda comment les spectateurs réagissaient. Et ce que Vicky pensait. Evidemment, à ce stade du jeu, les protagonistes n'avaient pas accès à la moindre information extérieure. La zone des chats et des messages était grisée. Antoine s’interrogeait aussi sur ce que ses adversaires mijotaient, de leur côté. Il ne tarda pas à le découvrir. Au moment où il estimait avoir massé suffisamment d’hommes pour prendre la route d’assaut, les troupes qu’il avait laissées derrière lui pour protéger les canons subirent une attaque surprise par l'arrière. Les nordistes étaient parvenus, en un temps record, à contourner ses défenses par l’ouest. Antoine fut tenté d’abandonner son plan initial, de retourner illico en arrière pour protéger ses artilleurs. Il se retint. Le sacrifice des canons était encore bien peu en regard de ce qu'il espérait gagner. Si même ce n'était pas un coup de bluff à la manière d'Aldrin.


Un courrier lui parvint, porté par une estafette. Une seule ligne, signée par Meade: "Nous proposons une reddition sans condition". Son Lee virtuel déchira le papier en affichant une moue de dédain plutôt crédible.

Il attendit encore quelques minutes, le temps que la situation au nord s’éclaircisse. Comme il l’avait espéré, l’assaut nordiste avait été de courte durée. Pourtant, les officiers sudistes qu’il commandait étaient ébranlés et certains se demandaient déjà s’il était prudent de poursuivre. Ewell profita de ce flottement pour ordonner à son régiment de battre en retraite, sans qu’Antoine lui en ait donné l’ordre. Le front nord dégagé, l’ennemi allait se concentrer sur le sud et découvrir son stratagème. Il était temps d’agir. Antoine disposa sa troupe d’infanterie en deux colonnes, puis il lança l'ordre d'attaque. Lui-même resta en arrière, à mi-chemin entre son point de départ et le lieu des combats. Il gardait ainsi une certaine liberté de manœuvre, mais en contrepartie il ne verrait rien de l'assaut crucial que ses troupes allaient engager. Les spectateurs, en revanche, ne perdirent pas une miette du spectacle. Plusieurs écrans retransmettaient les images, comme s’il y avait plusieurs caméras sur place. Une journaliste, spécialisée dans les reconstitutions historiques, commentait les manœuvres en voix off. Cependant, les images vidéo retransmettaient des actions de


combats qui, en elles-mêmes, ne signifiaient pas grand-chose. Des soldats habillés de gris s'élançaient contre les positions défendues par d'autres soldats vêtus d'uniformes bleus. Ailleurs, sur une autre scène, un petit groupe de fantassins camouflés – Confédérés? Fédéraux? – progressait lentement. Ailleurs encore, c'était une mêlée en plein bois, où l'on ne distinguait pas les couleurs. On avait parfois l'impression que les nordistes prenaient le dessus, puis on se rendait compte que non, c'était plutôt le contraire. Heureusement, certains des écrans proposaient une représentation symbolique des unités, ce qui permettait aux spectateurs de suivre le déroulement général des opérations et de rattacher un contexte topographique et un enjeu militaire à chaque scène. Antoine avait confié le commandement de la Division à Anderson, un officier que Lee considérait comme l’un des plus prometteurs. Il resta sans nouvelle pendant un long quart d'heure, puis vint un messager. Anderson n'avait pas failli à sa réputation: la position était prise. L’armée fédérale était désormais entièrement encerclée. Antoine eut un instant de triomphe. Il pouvait presque lire, dans l’immobilité des troupes nordistes, la stupéfaction d’Aldrin et Tann. A partir de là, les évènements se succédèrent à grande vitesse, comme une ligne de dominos qui s'écroulent. Des renforts venant de Baltimore, ignorant tout du changement de situation, furent cueillis à froid et durent décamper. Anderson captura trois chariots de


ravitaillement et plusieurs caisses de munitions, ainsi que des mitrailleuses Remington. Dans le même temps, Antoine donnait l'ordre d'intensifier le tir de barrage de ses batteries de canon. Il fit également porter la nouvelle à l'ensemble de ses Généraux. Le moral de ses troupes augmenta considérablement, tandis que celui de Meade s'effondrait brutalement. Comme prévu, les deux régiments d’assaut d’Aldrin se décomposèrent en un instant. Ils étaient coupés de leurs lignes, en territoire ennemi, et majoritairement composés de soldats démoralisés, conscients d'avoir été sacrifiés. Si, comme il le supposait, Aldrin dirigeait les régiments les plus aux nord, il suffisait de

leur

mettre

une

forte

pression

pour

qu’ils

craquent

complètement. Aldrin était hors course. Sur le terrain, la partie n'était pas encore gagnée. Certes, les flancs de l'armée nordiste se délitaient à vue d'œil. Mais le Nord pouvait encore s'en sortir, à condition de briser l’encerclement. Antoine prit le temps de soigneusement réévaluer ses positions, tout en continuant de pilonner Meade avec les obus que Washington lui livrait, fort commodément, par la route de Baltimore. Tann était pris au piège comme un rat. Le temps qu’il se réorganise, il aurait perdu un quart de ses effectifs, et la moitié de ses points de moral. La troupe fédérale serait au bord de la déroute dans moins d’une heure. Le goût d'une belle victoire lui venait à la bouche. C'était ce moment particulier où l'on comprend que tous les efforts consentis, qui


pouvaient déboucher sur un échec, vont trouver leur récompense. C'est le baiser accordé par la femme qui s'est longtemps refusée, l'accord verbal de l'acheteur au terme d'une négociation âpre et fertile en rebondissements, l'essai qui couronne une longue domination territoriale. Le meilleur moment, pour un chasseur, n'est pas celui où l'on considère la bête abattue, mais celui où on sent qu'on l'a touchée. Antoine rédigeait mentalement une proposition de reddition quand, tout d’un coup, tout s’éteignit. La première pensée qui lui vint à l’esprit était que la partie continuait. Qu'il soit ou non connecté, ses soldats étaient programmés pour suivre les instructions qu’il leur avait donnés. Le problème, c’était que cela ne tiendrait pas longtemps. Dès que Tann se rendrait compte qu’Antoine n’était plus aux commandes, il reprendrait du poil de la bête. Privées de chef et d’instructions cohérentes, ses armées se désagrègeraient. Il fallait que le courant revienne immédiatement. Il se rappela alors que chez lui, une coupure de courant était théoriquement impossible. Du moins, sa console multi-ordinateurs était à l'abri grâce à une batterie de secours située au sous-sol de l'immeuble, qui se mettait en marche automatiquement en cas d'interruption électrique. Il était rigoureusement impossible que les écrans s'éteignent, et pourtant ils étaient noirs.


Le Cyclope avait dit en riant qu'il faudrait une explosion atomique pour tout éteindre. Depuis longtemps, un cauchemar hantait ses nuits. Il montait dans une tour, où vivaient des réfugiés. Une guerre éclatait. Des avions survolaient la ville en pleine nuit, puis une bombe nucléaire éclatait. A cause de ce rêve récurrent, une part de lui était convaincue de la proximité d'un holocauste nucléaire. Il avait appris que, dans certains cas, l’effet thermique et le souffle étaient précédés par l’effet Compton : un souffle électromagnétique tellement puissant qu’il annihilait toute installation électrique ou électronique sur un périmètre de plusieurs dizaines de kilomètres carrés. Il s'aplatit sur le sol, se protégeant la tête avec les bras. Au bout d'un instant, il se trouva complètement idiot. Il était en plein Paris. Si une bombe avait explosé, il serait déjà mort. Pour se rassurer, il se dirigea maladroitement, dans le noir, jusqu’à la radio à piles de sa table. Il l’alluma : elle fonctionnait et n’annonçait pas la fin du monde. Il l’éteignit. Les battements de son cœur se ralentirent. Il n’en demeurait pas moins que la coupure de courant, conjuguée à la mise hors circuit de sa batterie de secours, était tout à fait inexplicable. La batterie était peut-être hors d’usage. Le Cyclope lui avait pourtant assuré qu'elle était neuve. Quoi qu'il en soit, il fallait faire quelque chose, et vite. Le Cyclope saurait quoi faire. Il s'apprêtait à sortir de sa pièce pour rejoindre la porte d'entrée quand il entendit le bruit.


Quelqu’un marchait dans le couloir. Des pas feutrés. La chemise d’Antoine fut immédiatement inondée de sueur. Etant donné les systèmes de sécurité dont il avait entouré son appartement, la présence d’un intrus était une autre impossibilité qui ne pouvait avoir qu'une seule signification. Il allait mourir. Il se glissa lentement sous la table, puis écouta. Il y avait plusieurs personnes. Il crut distinguer une silhouette à travers les stores de la porte vitrée. Puisqu’ils avaient coupé le courant, ils avaient probablement vérifié qu’il était bien présent dans l’appartement. Inutile de chercher à jouer à cache-cache, ils finiraient par le trouver. Il se déplaça avec d’infinies précautions vers le meuble de gauche, où se trouvait un revolver chargé. Il allait l’atteindre quand une voix à son oreille dit calmement : « Ne bougez plus. » Au même moment, il sentit un objet froid s’enfoncer dans son omoplate. Par réflexe, il leva les coudes. « Ne bougez plus », répéta l’homme. Antoine sentit, plutôt qu’il ne vit, d’autres silhouettes pénétrer dans la pièce. Quelqu’un le palpa rapidement, puis lui braqua une lampe torche sur le visage et lui demanda s’il était bien Antoine Férenque. Il fut incapable de répondre. L’autre le prit par le col, le força à lui faire face et lui reposa la question, plus brutalement. Il portait une cagoule noire. Pétrifié, Antoine ne put répondre que par un grognement et un hochement de tête. L’autre l’observa encore un instant, qui lui parut


une éternité, puis il relâcha son étreinte. Il fit un signe de tête à son comparse. Antoine sentit alors une vive brulure derrière la nuque et l’instant d’après, tout devint noir.


Le Sphinx ch 4