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GUSTAVE LE BON & €MILE MOUETTE : HISTOIRE EN TROIS LETTRES D’UNE AMITIE AVORTEE.

€ Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous ‚ disait Paul Eluard1. Comment lui donner tort. La probabilitƒ que je croise un jour la route d’„mile Mouette ƒtait proche de zƒro et pourtant, voil… que pour la troisi†me fois en une vingtaine d’annƒes, nos destinƒes se tƒlescopent de la plus curieuse des mani†res. Ma premi†re rencontre avec „mile Mouette date du dƒbut des annƒes quatre-vingt-dix, ƒpoque … laquelle, pour des raisons professionnelles, je venais … Blain plusieurs fois par mois. ‡ l’occasion d’un de mes passages dans cette ville, entre deux rendez-vous, mes pas m’avaient menƒ vers une petite arche dƒcorative, dressƒe aux abords de l’ƒglise. Un banc en forme de € L ‚ s’ƒtendait sous cette arche et je m’ƒtais assis dessus. Presque au mˆme instant, une vieille femme avait jailli de nulle part en grognant et en me mena‰ant du doigt : € Vous n’avez pas le droit de vous assoir l… ! ‚, avait-elle lancƒ, d’une voix ƒtonnamment claire, € c’est la place … „mile ! Vous n’avez pas le droit, c’est la place au chuchoteur ! ‚ Elle m’avait ensuite narrƒ dans les grandes lignes le parcours peu commun de cet homme mystƒrieux, dont le souvenir semblait s’ˆtre perdu2. „mile Mouette… Ce nom ƒtait restƒ gravƒ dans ma mƒmoire et, en 2011, alors que j’ƒcrivais mon roman intitulƒ 23h23, pavillon A et que je recherchais un nom pour le personnage principal, un ƒcrivain solitaire et alcoolique, j’avais curieusement repensƒ … cette sc†ne et je l’avais tout naturellement baptisƒ € „mile Mouette ‚. Puis je m’ƒtais dit que cet homme-l… ƒtait peut-ˆtre encore un peu connu … Blain et que mon histoire risquerait de devenir, par ma double rƒfƒrence … l’h‹pital et … cette figure locale, beaucoup trop € blinoise ‚3, ce que je ne voulais pas. C’est pour cette raison qu’„mile Mouette, dans mon histoire, pour rester dans le domaine de l’ornithologie, est devenu Ars†ne Corbeau. 1

Phrase citƒe dans €mile Mouette, seul et unique chuchoteur au monde, Pierre Mƒnard, Denise Moreau, ƒditions du Petit Vƒhicule, 2012. 2 J’ai relatƒ plus en dƒtail cette ƒtonnante rencontre ici : http://editionsdupetitvehicule.blogspot.fr/2012/03/souvenirs-sur-emile-mouette.html 3 Nom des habitants de Blain.

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Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je dƒcouvris – deuxi†me hasard – en mars 2012, que les ƒditions du Petit Vƒhicule, celles-l… mˆme qui avaient entre temps ƒditƒ 23h23 pavillon A, venaient de publier une ƒtude biographique intitulƒe : €mile Mouette, seul et unique chuchoteur public au monde. „mile rejoignait Ars†ne au catalogue de ce sympathique ƒditeur. Le mod†le avait retrouvƒ son double ; la boucle ƒtait bouclƒe. Je le croyais. Jusqu’… ce jour rƒcent o• – troisi†me hasard – prƒparant un article sur Georges Palante (1862-1925), un philosophe individualiste et nietzschƒen dont je m’attache … faire revivre la mƒmoire et les œuvres depuis quelques annƒes, je suis tombƒ sur trois lettres incroyables. Je m’occupais alors … rassembler la correspondance de Palante, travail titanesque qui m’amenait … fouiller dans des archives dissƒminƒes un peu partout dans le monde. C’est en explorant la correspondance du psychosociologue Gustave Le Bon (1841-1931), penseur tr†s apprƒciƒ de Palante, que je fis cette fantastique dƒcouverte : trois lettres du fond Le Bon ƒtaient signƒes… „mile Mouette ! Aucune de ces lettres, parfaitement conservƒes, n’est datƒe, mais on peut estimer qu’elles ont ƒtƒ rƒdigƒes dans un bref laps de temps allant de la fin de l’annƒe 1919 au dƒbut de l’annƒe 1920. En effet, en 1919, „mile, qui s’est autoproclamƒ € chuchoteur public ‚, vient de faire la connaissance (au sens biblique du terme, aussi, d’ailleurs), avec Marie Bonaparte (1882-1962), pionni†re de la psychanalyse fran‰aise, disciple de Freud, nouvelle propriƒtaire du ch•teau de la Groulais. Marie Bonaparte est alors aussi tr†s proche de Gustave Le Bon, intellectuel fran‰ais alors tr†s en vogue dans l’intelligentzia parisienne. Les biographes de Le Bon comme ceux de Marie Bonaparte ont gƒnƒralement prƒfƒrƒ mettre en avant la relation symbolique € p†re-fille ‚ qui les unissait, mais personne n’est dupe : leurs rapports ƒtaient bien plus intimes et sensuels et cela ne sera pas sans liens avec la suite de cet exposƒ. La premi†re lettre de Mouette … Le Bon est tr†s claire sur l’origine de la rencontre entre les deux hommes : € Madame Marie de [sic] Bonaparte, que j’ai eu l’heur de croiser derni†rement m’a dit le plus grand bien de vos travaux et m’a donnƒ … lire quelques-uns de vos livres que j’ai, je l’avoue, dƒvorƒs avec passion. ‚. Mouette est alors impressionnƒ par les analyses de Le Bon sur la force, la mati†re, l’ƒther. Il comprend tr†s vite que ces rƒflexions peuvent trouver des applications concr†tes dans ces propres travaux : € Je m’efforce, en effet, depuis plusieurs annƒes, de restaurer un rƒseau souterrain susceptible de vƒhiculer le chuchotement et vos travaux sont pour moi de merveilleux encouragements dans cette aventure solitaire ‚. „mile Mouette formule explicitement le souhait de rencontrer le penseur : € Marie me dit que vous envisagez de venir passer quelques jours par ici cet hiver. Je serai honorƒ de vous rencontrer, … cette occasion ‚.

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Cette rencontre aura lieu peu de temps apr†s, selon toute ƒvidence4. On ne sait pas combien de temps elle dura, mais ce qui est s•r, ces que Mouette, dans sa deuxi†me lettre, donne … son correspondant du € Cher Gustave ‚, ce qui permet de supposer qu’une certaine familiaritƒ s’est, … cette occasion, instaurƒe entre les deux hommes. C’est sans doute lors de cette visite que Gustave le Bon offrira … son h‹te un exemplaire dƒdicacƒ de L’‚volution des forces, exemplaire miraculeusement retrouvƒ dans le fond ancien de la mƒdiath†que de Blain (cote Leb.941). Mais ce que cette deuxi†me lettre laisse aussi deviner, c’est que tout ne s’est pourtant pas passƒ de mani†re idƒale entre les deux hommes. Plusieurs hypoth†ses peuvent ˆtre avancƒes … ce sujet. La premi†re concerne Marie Bonaparte, bien entendu. On peut imaginer qu’une fois rƒunis … Blain, les deux hommes se sont retrouvƒs en position de rivalitƒ amoureuse, situation sans doute plaisante pour la princesse, mais assez peu confortable pour ses deux prƒtendants. D’autant que Le Bon, alors •gƒ de soixantedix-huit ans devait envier la vigueur d’„mile Mouette, qui n’avait pour sa part soufflƒ que trente-deux bougies. D’ailleurs, dans sa deuxi†me lettre il est assez clair que le blinois cherche plus ou moins … agacer son rival parisien quand il conclut sa missive par ces mots ambigus : € Mes meilleurs souvenirs … Marie, si vous la voyez ‚. On peut d’ailleurs assez objectivement se demander si ce n’est pas encore … cet amour … trois et … la jalousie qui le minait alors que Le Bon songeait quand, en 1931, alors que la mort n’allait plus tarder … venir se rappeler … son bon souvenir, il ƒcrivait : € D’une nature aussi mobile que les flots de la mer, ayant des sentiments qui ne durent qu’une heure comme la ligne des nuages du crƒpuscule, les femmes, quand leurs dƒsirs sont satisfaits, abandonnent l’homme qui leur est inutile, comme on jette la laque apr†s l’avoir pressƒe ‚5. Mais l’opposition entre les deux hommes peut aussi trouver des explications beaucoup moins triviales, car ce qu’„mile Mouette ignorait sans doute, quand il a commencƒ … lire les œuvres de Le Bon, c’est que ce dernier, en plus d’ˆtre un scientifique fascinƒ par la notion de force, ƒtait ƒgalement un belliciste assez acharnƒ, germanophobe, nationaliste, qui avait comptƒ parmi les plus fervents dƒfenseurs des valeurs patriotiques lors des meurtriers conflits de 14-18.

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Entre la fin novembre et le dƒbut dƒcembre 1919 probablement. In Bases scientifiques d’une philosophie de l’Histoire, 1931.

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On imagine effectivement que lorsque Le Bon et Mouette ont commencƒ … ƒchanger sƒrieusement sur le th†me de la guerre, leur profond dƒsaccord n’a pas d• tarder … appara‘tre. Le premier estimait, rappelons-le, que d’une € fa‰on gƒnƒrale, on peut dire que le conflit europƒen aura rehaussƒ le niveau de notre caract†re qui, sous des influences variƒes, s'ƒtait un peu affaissƒ. Nous perdions de plus en plus l'ƒnergie, la volontƒ, le sentiment de la responsabilitƒ et surtout l'habitude de l'effort. La guerre actuelle, qui a mis sous les armes toute la jeunesse de la nation et l'a placƒe dans l'alternative de vaincre ou de pƒrir, lui a enseignƒ pour longtemps la valeur de l'effort ‚6. Nous imaginons sans peine son abattement quand „mile Mouette, de son c‹tƒ, rƒsumait sa pensƒe par ces quelques mots : € La guerre a du bon, si ce n'est son dƒfaut d'ˆtre totalement imbƒcile et meurtri†re ‚7. Dans sa deuxi†me lettre, „mile Mouette revient sur ce point d’opposition avec le Bon. Il est en train de lire les Enseignements psychologiques que la guerre 8 europ‚enne , et il ne peut pas s’empˆcher de signifier … l’auteur que pour lui l’hƒro’sme patriotique est une absurditƒ et se laisse mˆme aller … cette touchante confession : € Voyez-vous, durant cette sale guerre, dans un h‹pital de campagne, … Tracy-le-Val, j’ai tenu la main de plusieurs dizaines de mourants. Leur mort n’avait rien de noble. C’ƒtaient de pauvres bougres, des paysans, des ouvriers, qui laissaient derri†re eux des femmes et des enfants… Tous auraient volontiers acceptƒ quelques annƒes d’existence monotone et vide en plus, j’en suis certain ‚. Gustave Le Bon n’apprƒcia sans doute pas de voir sa pensƒe ˆtre remise en question par un paysan sans ƒducation. Nous ne savons pas en quels termes il rƒpondit … son jeune correspondant, mais ce qui est s•r c’est que celui-ci comprit immƒdiatement que la rupture ƒtait consommƒe. La troisi†me et derni†re lettre qu’il envoie … Le Bon (qui n’est plus gratifiƒ d’un € cher Gustave ‚) est sans ƒquivoque : € Je vous le chuchotte [sic] une ultime fois : meilleures salutations, „mile Mouette ‚. Mˆme si Mouette, dans cette missive, ne parvient pas … se dƒpartir de ce ton taquin qui le caractƒrise, on comprend bien que cette rupture le blesse plus qu’il ne veut bien l’admettre, comme le montre tr†s bien la phrase suivante : € j’aurais tellement aimƒ que notre relation ƒvolue diffƒremment. Hƒlas, il doit ˆtre ƒcrit que je suis condamnƒ … errer seul sur cette terre ‚. 6

In Premiƒres cons‚quences de la guerre, 1916. Propos citƒs dans €mile Mouette, seul et unique chuchoteur au monde. 8 1915. 7

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Selon toute logique, on peut imaginer que les deux hommes ne se sont jamais revus et qu’ils n’ont plus correspondu. Cela ne veut pas dire qu’ils ont cessƒ de penser l’un … l’autre jusqu’… la fin de leurs vies rƒciproques. En conclusion de cette ƒtude, j’aimerais citer quelques extraits de textes de Gustave Le Bon qui permettent d’imaginer que le souvenir de son rival blinois est … de nombreuses reprises venu se glisser dans le cours de ses pensƒes. Tout d’abord, plusieurs passages des livres de Le Bon postƒrieurs … 1920, laissent supposer que la candeur et la sincƒritƒ de Mouette l’ont dƒstabilisƒ plus qu’il n’a certainement voulu l’admettre. Et si Mouette avait eu raison, en effet ? € Pour quelle raison une personne loyale racontant un ƒvƒnement dont elle fut tƒmoin ne le rapporterait-elle pas fid†lement ? De tels renseignements une fois mis en doute, ne faudrait-il pas alors renoncer … ƒcrire l'histoire ?9 ‚. „branlƒ, certes, Le Bon le fut, mais pas assez malgrƒ tout pour faire vaciller les fondements de sa pensƒe. La rƒcusation de la valeur scientifique des tƒmoignages ramenƒs par les soldats de la Grande Guerre, qu’il exprime dans ses Bases scientifiques d'une philosophie de l'histoire, peut ˆtre lue, selon moi, comme ƒtant une rƒponse indirecte, avec une dizaine d’annƒes de retard, … la deuxi†me lettre de Mouette. Ce n’est pas parce qu’il a ƒtƒ un tƒmoin direct des horreurs de la guerre que son tƒmoignage doit ˆtre tenu pour € objectif ‚ : € Les recherches modernes de la psychologie expƒrimentale vinrent enti†rement ruiner cette confiance sƒculaire dans la valeur du tƒmoignage. Elles montr†rent que pour les faits les plus simples, o• aucune passion, aucun intƒrˆt ne saurait intervenir, il est presque impossible d'obtenir une relation ne fourmillant pas d'inexactitudes. Ce n'est pas la vƒracitƒ, mais l'erreur qui forme la r†gle, erreur d'autant plus dangereuse qu'elle est commise le plus souvent avec une parfaite bonne foi ‚. Enfin, deux passages, glanƒs parmi les derni†res œuvres de Le Bon dƒmontrent que le scientifique en lui n’est au fond pas restƒ indiffƒrent aux travaux de rƒseaux souterrains mis en place par Mouette. Comment imaginer qu’il ne songeait pas … ce dernier lorsqu’il ƒcrivait :

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In Bases scientifiques d'une philosophie de l'histoire, 1931.

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€ L’action des hallucinƒs dans le monde a ƒtƒ prodigieuse. De leurs idƒes dƒrive l’armature des grandes civilisations ‚10. De la mˆme mani†re, il n’est pas nƒcessaire de savoir lire entre les lignes pour percevoir l’admiration tacite du scientifique professionnel et reconnu pour l’humble travailleur de l’ombre, dont les ƒclairs de gƒnie servent de tremplins … de grandes inventions qui seront, plus tard, attribuƒes … d’autres inventeurs qui n’auront rien fait de plus, au final que de rafler la mise : € Les historiens ont toujours cru devoir accoler, devant chaque invention, le nom d'un homme. Et pourtant, parmi les grandes inventions qui ont transformƒ le monde, telles que l'imprimerie, la poudre, la vapeur, la tƒlƒgraphie, il n'en est pas une dont on puisse dire qu'elle a ƒtƒ crƒƒe par un seul homme. Quand on ƒtudie la gen†se de telles dƒcouvertes, on voit qu'elles sont toujours nƒes d'une longue sƒrie d'efforts prƒparatoires : l'invention finale n'est qu'un couronnement ‚11. De vastes pages de la vie d’Emile Mouette restent … ƒcrire. Je suis persuadƒ que nombre de ses lettres existent encore, un peu partout, dans des fonds publics ou privƒs. Ce colloque est une premi†re ƒtape, et il n’est pas utile d’ˆtre devin pour savoir d’ores et dƒj… que cette ƒtape sera suivie de beaucoup d’autres.

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In Les incertitudes de l'heure pr‚sente, 1923. In L’Ann‚e psychologique, 1925.

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ANNEXES : LETTRES D’€MILE MOUETTE A GUSTAVE LE BON

Blain [sans date : 1919 ?] Cher monsieur Le Bon, Madame Marie de [sic] Bonaparte, que j’ai eu l’heur de croiser derni†rement m’a dit le plus grand bien de vos travaux et m’a donnƒ … lire quelques-uns de vos livres que j’ai, je l’avoue, dƒvorƒs avec passion. Je ne ma‘trise pas les myst†res scientifiques aussi bien que vous, hƒlas, mais plusieurs passages de votre Naissance de l’‚vanouissement de la matiƒre m’ont fortement parlƒ. Je m’efforce, en effet, depuis plusieurs annƒes, de restaurer un rƒseau souterrain susceptible de vƒhiculer le chuchotement et vos travaux sont pour moi de merveilleux encouragements dans cette aventure solitaire. Ce que vous ƒcrivez sur la vitesse par exemple : € La vitesse ƒtant une des conditions fondamentales de l'existence de la mati†re, on peut dire que cette derni†re est nƒe le jour o• les tourbillons d'ƒther ont acquis, par suite de leur condensation croissante, une rapiditƒ suffisante pour possƒder de la rigiditƒ ‚. Ou ce que vous dites, au sujet de la force : € Toutes les forces de la nature sont engendrƒes par des perturbations d'ƒquilibre de l'ƒther ou de la mati†re et disparaissent quand les ƒquilibres troublƒs sont rƒtablis ‚. Surtout quand vous prƒcisez, un peu plus loin, qu’une € force est donc toujours le rƒsultat d'une dƒnivellation ‚. Depuis cela, j’ai enti†rement revu mon rƒseau, en jouant, justement, sur les degrƒs de dƒnivellation, et je dois le reconna‘tre qu’en termes de cheminement du son, l’amƒlioration est incroyable ! Marie me dit que vous envisagez de venir passer quelques jours par ici cet hiver. Je serai honorƒ de vous rencontrer, … cette occasion. Chaleureuse admiration, Votre „mile Mouette, chuchoteur *** Blain [non datƒe, janvier 1920 ?]

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Cher Gustave, Je vous prƒsente, par cette lettre, mes meilleurs vœux pour cette nouvelle annƒe. Je suis plongƒ dans vos Enseignements psychologiques que la guerre europ‚enne et je suis bien meurtri de voir que j’ai du mal … me retrouver dans ce que vous ƒcrivez : € Mourir en hƒros pour une noble cause, alors qu'on se croyait vouƒ … une existence monotone et vide, est une destinƒe enviable. ‚ Voyez-vous, durant cette sale guerre, dans un h‹pital de campagne, … Tracy-le-Val, j’ai tenu la main de plusieurs dizaines de mourants. Leur mort n’avait rien de noble. C’ƒtaient de pauvres bougres, des paysans, des ouvriers, qui laissaient derri†re eux des femmes et des enfants… Tous auraient volontiers acceptƒ quelques annƒes d’existence monotone et vide en plus, j’en suis certain. Moi-mˆme, comme je vous l’ai dit le mois dernier, j’ai ƒtƒ blessƒ lors d’un bombardement. Je ne suis pas mort et j’en suis fort aise ! Je ne sais pas si ma vie est belle aujourd’hui, mais en tout cas je vis, c’est l’essentiel ! Mes meilleurs souvenirs … Marie, si vous la voyez. J’esp†re que vous ne me tiendrez pas rigueur de cette lecture de votre livre ! Votre „mile, Chuchoteur de son ƒtat. *** Blain [sans date, 1920 ?] Monsieur le Bon, J’aurais tellement aimƒ que notre relation ƒvolue diffƒremment. Hƒlas, il doit ˆtre ƒcrit que je suis condamnƒ … errer seul sur cette terre. Heureusement, ma passion est l…, qui me tient debout. Mon rƒseau est quasiment rƒtabli. Je ne sais pas ce que la postƒritƒ retiendra de moi. Ce que je sais, c’est que j’aurai fait mon devoir. Combien sont-ils sur cette terre qui peuvent en dire autant ? Je vous le chuchotte [sic] une ultime fois : Meilleures salutations, „mile Mouette

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Mouette le bon