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Friches urbaines et espaces en mutation : Comment, par la mutation de ses espaces en friche, la ville parvient-elle à se construire ou à se reconstruire sur elle-même ?

PERRIN Ophélie

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Mémoire de Recherche :

Friches urbaines et espaces en mutation : Comment, par la mutation de ses espaces en friche, la ville parvient-elle à se construire ou à se reconstruire sur elle-même ?

Directeur de mémoire : G. Desmarrais 1


Friches urbaines et espaces en mutation : Comment, par la mutation de ses espaces en friche, la ville parvient-elle à se construire ou à se reconstruire sur elle-même ?

SOMMAIRE

Introduction........................................................................................................... 4 1 Espaces délaissés et friches dans la ville :............................................................... 9 1.1 Définitions :........................................................................................................9 1.1.1 Types de friches........................................................................................ 11 1.1.2 Sous-occupation et abandon.................................................................... 14 1.2 Raisons expliquant la formation des friches.................................................... 17 1.2.1 Les raisons liées principalement au contexte économique ou au marché immobilier :..........................................................................................................17 1.2.2 Les raisons liées aux caractéristiques du territoire en question :.............18 1.2.3 Les raisons liées aux différentes stratégies des acteurs.........................19 1.3 Processus menant au statut de friche..............................................................22 1.3.1 Le stade de « l'avant-friche » :..................................................................22 1.3.2 Le stade de « friche »............................................................................... 23 1.3.3 Le temps de « l'après-friche » :................................................................ 23 2 Référentiels Urbains, Opportunités et Enjeux :....................................................... 25 2.1 Référentiels Urbains de Mutation :...................................................................25 2.1.1 Le référentiel urbain de mutation chimérique :......................................... 25 2.1.2 Le référentiel urbain de mutation précursive :.......................................... 25 2.1.3 Le référentiel urbain de mutation épargnante :........................................26 2.1.4 Le référentiel urbain de mutation exploitante : .......................................27 2.2 Les friches : une opportunité d'avenir pour les villes :..................................... 29 2.2.1 Difficultés de repérage et de reconnaissance des friches........................29 2.2.2 Valeur d'une friche.................................................................................... 31 2.2.3 Opportunité foncière : .............................................................................. 34 2.2.4 Opportunité environnementale :............................................................... 36 2.3 Enjeux d'échelles :........................................................................................... 39 2.3.1 Définition :................................................................................................. 39 2.3.2 Jeux d'acteurs :......................................................................................... 42 2.3.3 Enjeux inhérents à la friche :.................................................................... 45 2


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3 Exemples réalisés de friches reconverties :............................................................47 3.1 Le quartier du Flon à Lausanne :.................................................................... 47 3.2 La caserne de Bonne à Grenoble :.................................................................. 54 3.3 La friche de la Belle de Mai à Marseille :........................................................ 62 Conclusion................................................................................................................... 68 BIBLOGRAPHIE .........................................................................................................71

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Friches urbaines et espaces en mutation : Comment, par la mutation de ses espaces en friche, la ville parvient-elle à se construire ou à se reconstruire sur elle-même ?

Introduction

L'idée de ce mémoire m'est venue par la maturation des certaines réflexions qui m'ont été données d'avoir au cours de mon cursus, aussi atypique soit-il. En effet j'avais décidé l'année dernière de m'intéresser plus sérieusement aux questions traitant de l'urbanisme et donc de m'inscrire en Master d'Urbanisme et Aménagement des Territoires à l'Université de Strasbourg. Dans le cadre de ce cursus, j'ai effectué durant un semestre entier un stage dans une agence d'architecture et d'urbanisme. La particularité de ce stage est qu'il m'a donné l'opportunité de travailler sur différents projet urbains, de tailles variables, et prenant place dans des contextes différents. Cependant, tous avaient comme point commun un territoire de projet qui avait jadis un certain usage, et de par son évolution, la ville, la société demandait à ce que ce lieu soit réinterrogé en vue d'y voir de nouveaux usages s'y établir dans un futur plus ou moins proche. Mais travailler sur un territoire s'ancrant dans l'histoire nécessite d'une part de savoir en lire les traces, qu'elles soient bâties ou non, et de connaître les processus d'évolution de ces lieux. De fait, pour parer à ce que j'estimais être une carence de savoir, et pour satisfaire mon envie de théoriser sur le sujet, je décidais d'en faire le sujet de mon mémoire de recherche.

Ces projets traitaient de la problématique des espaces en mutation, des friches urbaines, de la ville se reconstruisant sur elle-même. Evidement, réfléchir sur les friches urbaines implique au préalable une réflexion sur les villes et leur évolution, ainsi qu'une réflexion sur l'espace urbanisé en France. Il s'avère alors que face à l'étalement urbain, et au gaspillage du foncier dont elles font (ou ont pu faire) preuve, les villes françaises se retrouvent à ce jour bien souvent non seulement étalées, mais aussi consignées et comprimées, comme engoncées dans leurs propres limites. Seulement aujourd'hui les limites ne sont plus toujours physiques comme l'ont 4


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été les murs d'enceintes ceinturants bon nombre de villes historiques françaises, mais les limites sont ici administratives. La ville se trouve à ce jour bien souvent construite jusqu'à son périmètre administrative, tant et si bien qu'elle se trouve parfois comprimée par cette limite invisible qui la sépare des autres villes.

Cependant, si la ville veut continuer d'évoluer, il faut alors qu'elle soit à même de requestionner sans cesse son territoire, ainsi que le contexte où elle se situe. Ce questionnement si nécessaire lui permettra de réinterroger son territoire, son patrimoine, son organisation spatiale, interne, ses valeurs, ses fondements, en vue de se (re)valoriser, et de sans cesse se donner de nouveaux usages. Pourtant ces usages doivent être justifiés, être fondés sur des préceptes raisonnables. Sans ces questionnements, la ville ne pourra en aucun cas être habilitée à assurer sa propre évolution, que ce soit sur le court, le moyen ou encore le long terme. Ainsi la ville, pour perdu rer, doit se donner les moyens d'évoluer, et cette évolution signifie parfois se reconstruire sur soi-même, procéder à un genre d'extension interne. Et c'est justement en requestionnant les territoires laissés en désuétude, ou en passe de le devenir, en réexploitant ses espaces en friche que la ville va le plus souvent trouver les véritables fondements si nécessaire à sa reconstruction.

Au cours de cette première approche, se sont alors posées à moi une série de questions :

Comment construire ou reconstruire la ville sur la ville ? Comment celle-ci s'agrandit, se renouvelle, réinvesti, ré-exploite et revalorise des espaces délaissés ou des friches ? Plus largement, quels processus de mutations pour ces lieux délaissés ? Au niveau des besoins ? Des volontés politiques ? Des changements d'usages ? D'appropriation par les usagers ? D’identification par les habitants ? Pour la lecture des lieux ? Quels en sont les acteurs ? A quelles échelles ? Comment ap -

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porter de la cohérence spatiale et sociale par la prise en considération de tous ces paramètres ?

Ces interrogations fusant de toutes part m'ont menées peu à peu à affiner ma réflexion et à cerner ce que sera la problématique de mon mémoire :

Comment, par la mutation de ses espaces en friche, la ville parvient-elle à se construire ou à se reconstruire sur elle-même ?

Je vais donc, à travers mon mémoire, m'interroger sur les raisons, les cause , les processus, les effets, qui font que certains sites - qu'ils soient sur le déclin ou en passe de le devenir, ou qu'ils soit déjà considérés à l'état de friche - permettent à la ville de se régénérer, et de donner à (re)découvrir de nouveaux espaces de vie. De fait, j'aimerai traiter de comment ces friches induisent et influencent l'organisation interne des villes. J'espère pouvoir mettre en avant comment il est possible d'étendre la « praticabilité » et la zone d'appropriation d'un territoire dans la ville.

Je vais donc à travers mon mémoire tenter de répondre successivement à ces questions :

Qu'est-ce qu'une friche ? Comment apparait-elle ? Quelles sont les raisons de son apparition ? Quels sont les processus qui y mènent ? Quels processus dans la vie même d'une friche ? Les contexte dans lequel prend part une friche a-t-il une in cidence sur son devenir ? En quoi la friche est-elle capable d'être profitable à la ville ?

Pour répondre à ces questions et mener à bien ma réflexion, j'ai procédé en

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trois temps. Dans un premier temps, je me suis intéressée, en m'appuyant sur des recherches existantes, à la problématique des espaces délaissés et des friches dans la ville. Par la suite, il m'a semblé pertinent de confronter la friche à son contexte non seulement spatial ou géographique, mais aussi politique, économique, social, … pour ainsi mettre en exergue l'enjeu crucial de sa mutation. Pour finir, s'en suivra une série d'exemples qui me permettront d'illustrer les propos tenus en première et seconde partie.

Plus précisément, dans un premier temps, je vais m'intéresser aux espace et friches dans la ville. Pour se faire j'approcherai de manière théorique la friche. D'abord la définir, ensuite identifier les différentes friches jusqu'alors observées. Je poursuivrai en montrant ce que ces friches génèrent en tant qu'occupation, ou plus précisément en terme de sous-occupation. S'en suivra une réflexion sur d'abord les raisons et les causes de la formation de ces friches, et en toute logique, en fin de cette première partie, j'expliquerai les processus qui mènent un site au statut de friche.

Dans une seconde partie, je vais m'intéresser plus particulièrement aux contextes dans lesquels les friches prennent part, et plus spécifiquement aux référentiels urbains et aux opportunités que les friches représentent, ainsi qu'aux enjeux qu'elles soulèvent. Nous verrons donc dans cette partie en quoi la dégénérescence d'un site vers le statut du friche et surtout son évolution vers de nouveaux usages est interdépendant du contexte dans lequel la friche se situe, et donc dépend de son référentiel urbain. De là, j'expliquerai comment, par la réappropriation le remaniement de leurs friches, les villes disposent alors de nombreuses opportunités quant à leur avenir. Pour finir, je montrerai quels types d'enjeux ce retraitement spatial soulève et à quelles échelles, que ce soit en terme d'échelle spatiale, temporelle, ou de gouvernance.

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Dans ma troisième et dernière partie, j'illustrerai ces propos par trois exemples de friches reconverties. Ces exemples ne sont pas nécessairement à considérer comme des références absolues dans la transformation de friches, mais leur intérêt réside dans le fait que ces exemples réfèrent chacun à des contextes géographiques différents, des politiques et des gouvernances différentes, des volontés différentes etc. Surtout, il m'a semblé pertinent de parler de ces sites en particulier dans la me sure où j'en ai moi-même une expérience vécue. Ces trois situations seront donc décrites et soumises au regard critique de ce qui aura été décrit précédemment. Par le premier exemple, nous traiterons d'un cas Suisse : le cas du quartier du Flon à Lausanne. Ce quartier a été pour longtemps déserté par les lausannois et il aura fallu pas moins d'une trentaine d'année pour qu'un projet y soit adopté. Dans le second exemple, nous présenterons le quartier de la caserne de Bonne à Grenoble. Il s'agit d'un projet récent qui s'inscrit dans une démarche écologique, présenté comme le premier écoquartier de France. Pour finir, nous exposerons le cas du quartier de la Belle de Mai à Marseille, qui par un portage politique important et un jeu d'acteur engagé et conflictuel, a su finalement se mettre en place se basant sur des appuis solides.

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1 Espaces délaissés et friches dans la ville :

1.1 Définitions :

FRICHE URBAINE

A ce jour, aucune définition officielle de la friche n'a été formalisée. Le terme peut, par conséquent, renvoyer à différentes situations.

Tentons alors une première définition :

D'après le petit Robert, une friche est un terme qui provient du monde agraire, désignant la terre non cultivée dans un cycle de jachère, ou encore un terrain, quelque chose laissé sans soin, sans attention, à l'abandon. La définition donnée à « urbaine » est la suivante : « Qui est de la ville/des villes (opposé à rural) »

On pourrait alors donner une première définition de ce qu'est une friche urbaine : « terrain de la ville laissé à l'abandon » proche de la définition de terrain vague : « vide de culture et de constructions dans une ville ».

Voici finalement la définition donnée au journal officiel du 16 décembre 1998 : « Terrain laissé à l’abandon, ou utilisé à titre transitoire, en milieu urbain, dans l’attente d’une nouvelle occupation ».

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D'une manière plus formelle, est reconnue en tant que friche, d'après Institut d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région d’Ile-de-France

« Un terrain dont la dimension est supérieure à 5 000m2, dont l'occupation s'est arrêtée depuis au moins une année (temps de vacance supérieur à un an), et dont la nature et l'état peuvent être très variés, suivant l’activité qui s'y est exercée et la dégradation des bâtiments présents sur le site. »

On apprend ici trois choses déterminantes : la surface, le temps de vacance et le type d'activités pratiquées avant le déclin. Ces trois données sont déterminantes dans l'appellation de la friche.

En d'autres termes, la friche urbaine désigne une ou plusieurs parcelles généralement groupées, inutilisées, bâties ou non bâties, associées à un processus d'abandon, de césure, de crise, de dépréciations. Ce terme peut, par conséquent, renvoyer à différentes situations. Le terrain peut être contaminé ou non, de superficie très variable, être localisé n’importe où dans la ville ou à sa périphérie, comporter ou non des bâtiments inutilisés. Les friches ne constituent donc pas une notion juridique. En effet, « ni le législateur, ni le pouvoir réglementaire, ni les juges ne les ont clairement identifiées au point de consacrer un régime juridique propre à leur réaménagement » (A.Noury).

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1.1.1

Types de friches

Relevons le fait que le département du Bas-Rhin et l’ADEUS ont publié en mai 2000 un annuaire des friches présentes sur le territoire du Bas-Rhin, avec comme objectif d’affiner la connaissance des espaces disponibles après réhabilitation pour de nouvelles activités. Une définition de la notion de friche a donc été précisée1 :

• Friches industrielles : Terrains bâtis ou non, non réhabilités ou non réutilisés, entièrement délaissés depuis au moins 2 ans, ayant participé à une activité industrielle ou artisanale. Terrains dégradés d’une telle façon que tout nouvel usage n’est possible qu’après une remise en état. Seuils : minimum 500 m2 d’emprise pour le bâtiment ou 2000 m2 pour le terrain.

• Friches commerciales : Bâtiments, locaux, bureaux situés en milieu urbain dans une commune de plus de 5 000 habitants d’une surface minimum de 300 m2 d’emprise. Vide depuis au moins 2 ans. L’état n’a pas d’importance (bâtiment réutilisable facilement ou pas).

• Friches agricoles : Bâtiments vacants (bâtiment d’élevage, serre, hangar…), situés hors agglomération, non réutilisables en l’état, initialement destinés à un usage lié à l’agriculture, abandonnés depuis au moins 2 ans. Surface minimum de 300 m2.

• Friches diverses : Principalement des anciens sites militaires, anciennes emprises SNCF, stations services, cités ouvrières abandonnées situées en agglomération.

1Association des communautés urbaines de France, 2010, Les friches, coeur du renouveau urbain Les communautés urbaines face aux friches : état des lieux et cadre pour agir, p19

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L’appellation de la friche se décline donc en fonction de l'ancien usage fait de l'espace où elle se situe : on peut ainsi la nommer friche industrielle, friche artisanale, friche commerciale, friche tertiaire, friche culturelle, friche militaire, friche religieuse, friche ferroviaire, friche portuaire, etc. La friche peut être située en périphérie urbaine (terrains jamais bâtis, mais non cultivés) ou à l’intérieur du tissu bâti urbain (terrains antérieurement bâtis, mais avec un bâti démoli ou tombant en ruine). La friche évoque alors en milieu urbain, l’abandon, la non utilisation ou la sous-utilisation, voire une utilisation à titre transitoire, dans l’attente d’une nouvelle occupation.

La friche constitue alors une rupture, un vide dans un territoire et dans une société.

« La friche marque la fin d'une territorialité spécifique, la disparition de relations et d'interrelations. [...] elle est donc un indicateur de changement, un indicateur du passage de l'ancien à l'actuel, du passé au futur par un présent de crise »

Raffestin, 1997, p15

Les friches urbaines résultent le plus souvent du déclin industriel et de la délo calisation d’activités, de la transformation des infrastructures, de la concurrence entre les utilisations du foncier : habitation, activité économique, activité non lucrative. De fait, la friche urbaine offre un bien rare et sollicité : du foncier disponible.

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Mais elle est aussi le lieu de la mémoire collective d'une communauté humaine et elle génère des représentations sociales, parfois contradictoires liées au devenir de ce lieu de mémoire.

« La friche est habitée par le souvenir de générations disparues et par les relégués de la délinquance ou de la misère »

Les cahiers de l'Ecole de Blois/4, 2005, p3

Dans son déclin et dans sa période de vacances, on dit que la friche est « sous-occupée ».

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1.1.2

Sous-occupation et abandon

On distingue globalement deux types de sous-occupation :

• Une sous-occupation formelle :

Cela signifie que bien que l'activité soit reconnue en déclin, il subsiste néan moins une certaine forme d'activité sur le site en question. Certaines entreprises demeurent implantées dans des secteurs couverts par les friches et pour lesquels un traitement d’ensemble est envisagé (on peut citer par exemple le projet Euroméditerranée que nous traiterons plus tard). De la même façon, dans les immeubles d’habitats insalubres où vivent encore des familles qu’il faut reloger durant la phase de requalification. Enfin, quand le périmètre de projet s’étend au-delà même de l’espace abandonné, cela implique une complexification encore plus grande du tableau des acteurs.

• Une sous-occupation informelle :

Cette forme de sous-occupation est parfois à la limite de la légalité. Cela signi fie que malgré le statut reconnu de la friche, et de son abandon supposé, le site peut encore être occupé, voire réapproprié, parfois par des acteurs extérieurs au processus de transformation. Les lieux abandonnés peuvent également être occupés de manière informelle, par des individus ou des groupes : squats, artistes, sans-abris, etc. L’intensité des relations et l’intégration au sein d’un groupe occupant la friche peut être variable, allant de la simple occupation au développement d’un style de vie particulier, avec organisation parfois de manifestations ou de spectacles. Les occupants, plus ou moins organisés, et disposant parfois de contrats précaires, peuvent faire émerger de nouveaux usages qui pourront impacter, ou non, le devenir de la 14


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friche. Les élus, la population ou les médias peuvent aussi en devenir les promoteurs. C'est ce que nous verrons lorsque nous étudierons le cas de la friche du Flon à Lausanne.

Ces « coalitions opportunes » (Ambrosino, 2008) conduisent à des formes inédites de gouvernance autour d’un projet de requalification (ex : la transformation de la friche de la Belle de Mai à Marseille). Mais dans de nombreux cas, les sous-occupations ponctuelles ou informelles posent davantage de problèmes qu’elles ne génèrent de projets viables.

La friche peut donc se caractériser par des degrés d’abandon multiples, formel et informel. Un territoire peut ainsi être considéré comme une friche quand l’activité légale maintenue paraît dérisoire face aux potentialités offertes par l’espace. Mais le maintien partiel d’une ancienne activité peut parfois constituer une base de travail pour un re-développement du site (exemple du cas Bouchayer-Viallet à Grenoble2).

Idéalement, la ville présenterait à chaque moment de son évolution « une cohérence parfaite entre son contenant formé par l’armature urbaine et son contenu formé par l’activité qui est censée s’y dérouler » (Rey, 2006). Néanmoins, compte tenu de la nature de cette structure « lourde » que sont le bâti et les infrastructures, le recyclage de l’espace n’est pas instantané. Des changements dans les besoins vis-à-vis de l’armature urbaine (structure, desserte, espace) sont alors susceptibles d’engendrer l’apparition d’espaces délaissés temporairement, le temps de vacance reflétant le moment de transition vers d’autres usages.

S’intéresser au phénomène des friches implique notamment de connaître les différents facteurs générateurs de friches. Il serait intéressant de définir et de locali2

Lauren Andres, Thèse : La ville mutable. Mutabilité et référentiels urbains : les cas de Bouchayer Viallet, de la Belle de Mai et du Flon

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ser les territoires dont les caractéristiques en font des espaces « à risques » de formation de friches. Les processus de mutation conduisant à l’apparition de friches ne sont cependant pas nouveaux. La multiplication de monuments abandonnés qu'on peut considérer comme friches antiques, à la suite de la chute de l’empire romain, ou encore la profusion des friches religieuses après 1789, suite à l’aliénation par l’As semblée Nationale des propriétés cléricales3. Cependant, il semblerait que c'est seulement à partir la deuxième moitié du XXe siècle que la profusion des friches, agricoles comme urbaines, devient une véritable problématique de réflexion et d’action.

La friche peut être envisagée comme un état transitoire dans le processus de renouvellement urbain qui caractérise les villes depuis leurs débuts. L’espace urbain connaît en permanence des phénomènes de restructuration et de réaffectation, afin de garantir l’adéquation de la forme urbaine à l’activité qui s’y déroule.

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Claude Janin et Lauren Andres « Les friches : espace en marge ou marges de manoeuvre pour l'aménagement des territoires ? », Annales de géographie 5/2008 (n°663), p. 62-81

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1.2

Raisons expliquant la formation des friches

Plusieurs raisons peuvent expliquer la formation éventuelle de friches4 :

1.2.1 Les raisons liées principalement au contexte économique ou au marché immobilier :

C'est le cas des territoires qui présentent une grande concentration d’activités et donc de sites industriels, qui ont tendance à être plus exposés aux mutations de l’économie. Ces sites risquent de générer plus de friches, surtout dans le contexte actuel de ralentissement économique. Ils sont donc aussi naturellement plus exposés aux risques de délocalisation.

Le contexte économique est souvent aussi responsable de nombreux abandons d’opérations ou de projets liés à l’urbanisme (opérations de lotissement, grands aménagements…), de mutations sociétales. Ces mutations sociétales et la profusion des friches qui en découlent sont difficilement acceptées. Qu’elles apparaissent comme faisant désordre dans un espace que l’on souhaiterait organisé, ou, plus profondément, qu’elles soient ressenties comme des signes « inquiétants » de changements de la société et des modes de vie, les friches sont indissociables d’une nostalgie vis-à-vis d’un paysage ancien5.

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Audrey Denise et Marie Hubert « Les friches industrielles, un potentiel foncier pour la ville : essai de classification dans le département des Yvelines », Institut d’Urbanisme de Paris, Université Paris XII G. CLEMENT, C. EVENO, Les cahiers de l'école de Blois, N°4 : Autour des friches, EUROPAN 2006

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« La friche industrielle devient un paysage banal, découlant d’un phénomène de crise amorçant le renouvellement des formes de production et d’emploi, des principes de localisation, des équilibres entre secteurs économiques et même de la répartition mondiale des activités »

Roncayolo, 1990, p. 235

Ce processus d’apparition des friches industrielles est comparable à celui des friches agricoles : il correspond à une baisse d’intérêt sociétal et de rentabilité économique dans les anciens pays industrialisés pour les secteurs de production traditionnels au profit des secteurs tertiaires.

1.2.2 Les raisons liées aux caractéristiques du territoire en question :

On peut citer comme raisons liées aux caractéristiques territoriales les suivantes :

– Problème d'enclavement : le site, le quartier ou la zone d'activité est difficilement accessible et cela constitue une contrainte forte pour le maintien des activités.

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– Une zone qui n’arrive plus à attirer les activités pour lesquelles elle était destinée au départ lors de sa création se trouve en déclin et devient alors obsolète.

– La pollution du terrain dont le coût de traitement est si élevé que les potentiels sont peu nombreux

1.2.3

Les raisons liées aux différentes stratégies des acteurs

On peut citer comme raisons liées aux différents stratégies des acteurs les suivantes :

– Les stratégies des différents acteurs institutionnels concernant leur patrimoine foncier et immobilier les poussent parfois à abandonner certains sites (exemple des RFF, GDF ou encore municipalités).

– Les changements effectués lors de la révision des documents d’urbanisme qui entraînent une modification de l’usage prescrit du terrain.

– Les opérations ANRU n’ayant pas abouti.

– La rétention foncière.

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– Globalement les stratégies liées à des décisions individuelles sont difficilement localisables à l’avance. Elles s’exercent presque indifféremment sur les territoires.

La friche serait donc le résultat d’une inadéquation, plus ou moins temporaire suivant la capacité des acteurs à réagir, entre la demande socio-économique de court terme et la réponse à plus long terme en matière de structure urbaine. Si la reconversion peut se faire aisément dans certains cas, elle peut également demander de lourds investissements dans d’autres (site pollué, structures très spécifique des bâtiments, enjeux de patrimoine, conflits d’intentions vis-à-vis du site…).

La friche semble alors être la résultante d'une non-correspondance entre deux facteurs à temporalités distinctes : la demande socio-économique d'une part, qui elle se joue sur une échelle temporelle courte, et la réponse en matière de projet urbain (jusqu'à sa réalisation) qui elle obéit à une temporalité beaucoup plus longue. De plus, la reconversion d'un site peut dans certains cas être relativement simple et rapide, alors que dans d'autres cas, cela requièrt des investissements beaucoup plus lourds. C'est le cas des sites pollués ou encore des sites représentant un enjeux d'un point de vue patrimoniale par exemple. Mais les reconversions peuvent se voir aussi complexifiées et rallongées dans le temps lorsqu'elles requièrent une intervention spécifique des propriétaires, ou encore lorsque les entrepreneurs, qu'ils soient privés ou publics, tardent à intégrer le jeu d'acteur. Cela peut dans certain cas même conduire le site en friche à un état d'abandon prolongé. Cependant ce statut d'abandon demeure très problématique, tant dans la volonté de résoudre en soit un problème, mais aussi dans ce que le site soulève comme enjeux. Ceci est vrai en particulier lorsque ce sont les collectivités qui sont maître d'ouvrage. En effet, lorsqu'un site en déclin, dont les bâtiments se trouvent être en situation de sous-occupation, ou même de non-occupation, se trouvent dans l'attente d'être réinvestis ou réutilisés pour de nouveaux usages, il est néanmoins nécessaire d'entretenir ces derniers pour 20


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éviter leur détérioration ou délabrement. Et cet entretien est le plus souvent pris en charge par les collectivités, qui assument le coût qui peut être parfois très lourd : coût de sécurisation, de gardiennage, de chauffage, etc. Cependant, ces entretiens sont nécessaires non seulement afin de limiter les dégradations des sites, mais aussi pour éviter une hypothétique occupation illégale des lieux pendant le temps de « vacance ».

Mais avant de traiter de ce temps de vacance de la friche, nous allons de prime abord voir quels processus mènent un site à péricliter jusqu'à être reconnu et déclaré comme étant en friche.

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1.3 Processus menant au statut de friche

D'après Lauren Andres dans sa thèse « La ville mutable. Mutabilité et référentiels urbains : les cas de Bouchayer Viallet, de la Belle de Mai et du Flon » , elle identifie trois phases dans la trajectoire de mutabilité des friches : le stade de l'avantfriche, le stade de la friche et le temps de l'après friche.

1.3.1

Le stade de « l'avant-friche » :

Il s’agit du moment où sur un site, la fonction est encore assurée, donc non encore identifiée comme étant en déclin. Ce qui confèrera le caractère, ou « l’appellation » de la future friche (industrielle, commerciale, militaire, …). C'est autour de ce cadre historique, constituant un repère que se cristallisera la mémoire et un attachement patrimonial, « pour garder la trace ». Ce stade de l’avant-friche est un temps d’abandon progressif. On commence à questionner la pertinence de la fonctionnalité de l'espace, sous un point de vue économique, technique ou encore spatial. Cette perte graduelle d’utilité fonctionnelle et sociale conduit aux premières dégradations et n’est pas sans conséquence sur l’environnement immédiat de l'ensemble tenu.

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1.3.2

Le stade de « friche »

C'est le temps où le terrain en question est abandonné, délabré, où sa fonction initiale a cessé, un temps d’attente. Ce temps d’attente, de gestion ou de nongestion de la friche, plus ou moins long, peut être de deux sortes. Le premier cas de figure, est un temps d'entre-deux durant lequel la friche ne fait pas l'objet d'aucune réappropriation, ou aucun projet, ou volonté n'est initiée sur le site : aucun « conflit d'imaginaire », ou encore aucune mobilisation de la part des divers acteurs. Dans le second cas de figure, le temps d'attente peut être caractérisé par un véritable temps de veille. Le temps de veille signifie le temps de surveillance, de guette, temps stratégique, explicite ou implicite, menée par les différents acteurs concernés. La friche y constitue un espace à part, apte à offrir une certaine permissivité, temporaire voire marginale. Le temps de veille est propice à des réappropriations éphémères ou plus pérennes, matérielles et symboliques de la friche, par des acteurs non institutionnels, issus de la société civile et exclus des sphères traditionnelles de l’aménagement urbain : autrement dit des acteurs transitoires, du moins au départ.

1.3.3

Le temps de « l'après-friche » :

Enfin, le temps de l'après friche est celui d’une réinsertion planifiée de la friche dans la ville. Ce stade consiste tout d’abord en un temps de projection et plus tard de conception d’un projet. Il implique une reprise en main institutionnelle, formalisée et encadrée, de la friche identifiée telle une ressource foncière disponible qui doit être exploitée. S'en suit le temps de réalisation du projet qui est le temps durant lequel l’état de friche ne peut persister sauf dans sa dimension symbolique, puis, le temps d’appropriation, plus ou moins aisé, pour la population locale, pratiquante ou non de la friche durant son temps de veille.

La marge créatrice des friches, durant le temps de veille, est vectrice de 23


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l’émergence d’acteurs transitoires dont le rôle diffère d’un site à un autre. Ils peuvent bloquer tous les processus de mutation planifiée, ou au contraire acquérir, de manière ponctuelle, un rôle déclencheur de la mutabilité qui peut tendre à pérenniser leur présence sur le site. Face à un temps de veille particulièrement actif, l’enjeu pour les acteurs décideurs est dès lors de réguler les appropriations et cette permissivité, à la fois levier et/ou contrainte, qui petit à petit s’estompe. Durant le temps de l’après-friche, l’ex-friche, ses fonctions et les acteurs en présence, se normalisent petit à petit. Cette normalisation implique que les acteurs décideurs et propriétaires

mettent

en

oeuvre

des

stratégies

régulatrices

et/ou

communicationnelles qui leur permettent de reprendre en main la mutabilité du site tout en maîtrisant les coalitions d’opposants. L’interventionnisme planificateur des acteurs décideurs et/ou propriétaires, accompagné, ou non, d’un dialogue et d’une négociation plus ou moins poussée, est alors un des facteurs déterminants permettant aux sites d’amorcer leurs mutations.

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2

Référentiels Urbains, Opportunités et Enjeux :

2.1

Référentiels Urbains de Mutation :

Par ailleurs, le processus de mutation d'un site identifié comme étant en friche est fortement lié, voire dépendant du contexte, ou référentiel urbain dans lequel il se situe. Lauren Andres identifie quatre de ces référentiels dans un « modèle interprétatif de la mutabilité, fondé sur une réinterprétation de la théorie des référentiels » de P. Muller et B. Muller (1987). Ces quatre référentiels urbains sont pour elle quatre « constructions idéelles et mentales amenant la formation d'un ensemble de données cognitives permettant la construction d’une vision de l’espace urbain se traduisant alors en action ».

2.1.1

Le référentiel urbain de mutation chimérique :

Il se situe dans la configuration où le lieu est tellement empreint du passé, qu'il en est idéalisé et que son état est voulu comme immuable. Ce lieu a par le passé induit un fonctionnement social relatif à l'investissement de son espace. Durant le temps de veille, se met ici en place un lieu de contestation quant à son évolution et de revendication contre l'évolution de la société de consommation. Les acteurs transitoires en place sur ce territoire refusent de voir cet espace transformé ou détruit ne serait-ce que partiellement et les rapports entretenus avec les autres acteurs qu'ils soient politiques, décisionnaires, économiques, ou que ce soit le propriétaire des lieux sont le plus souvent conflictuels. C'est dans ce type de référentiel que se trouvent les friches en sous occupation informelles.

2.1.2

Le référentiel urbain de mutation précursive :

Ce référentiel est, durant son temps de veille, porteur d'une nouvelle dynamique d'appropriation de la friche. Les acteurs concernés et impliqués par l'avenir du site, qu'ils soient transitoires ou non, prêtent au lieu un état d'esprit adoptant une position avant-gardiste et novatrice. Ceci, reposant sur une démarche le plus souvent 25


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expérimentale, engendre une dynamique de revalorisation du lieu (exemple du quartier SOHO à New York). Les acteurs transitoires collaborent et se concertent avec les acteurs décisionnaires et/ou propriétaires, dans le but de satisfaire les intérêts de chacun, ce qui limite au plus bas les rapports conflictuels. Cette attitude qui se veut avant-gardiste génère alors un renouvellement tant symbolique que social et économique du site. On observe alors une mutation non seulement contenue dans le périmètre du site, mais qui s'étend au delà de ce périmètre, dans le quartier dans lequel le site se positionne. Ceci a le plus souvent comme conséquence de mener à une gentrification du quartier, comme par exemple le quartier de Soho à New-York a été gentrifié lorsque les ressortissants des classes moyennes à supérieures ont voulu s'approprier les lofts d'artistes après qu'ils se sont réappropriés le quartier.

2.1.3

Le référentiel urbain de mutation épargnante :

Ce référentiel consiste en une mutation lente et maîtrisée, à moindre impact, mais aussi à moindre rentabilité économique. C'est le référentiel du ménagement, du moindre mal, et de la rentabilité minimale. Cette évolution permet de faire progressivement évoluer l'existant vers un retour progressif et croissant des enjeux économiques. Ce processus prend en compte les éléments contextuels, passés et présents, tels que les caractéristiques sociales, économiques, les ressources du territoire concerné mais aussi et surtout les besoins et attentes de la population locale placée au centre des concertations. Ces considérations permettent de mieux définir le futur « nouveau territoire ». Les acteurs entrant en jeu sont le plus souvent de nature publique, bien que les acteurs privés sont rapidement associés au processus ne serait-ce qu'en tant que récepteur. C'est ce genre de référentiel qu'on retrouve dans le cas de la friche Bouchayer-Vialler à Grenoble.

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« On s’est aperçu que ni le cadre, ni les ateliers, ni les hommes qui étaient en place n’étaient prêts à assurer ce passage d’une activité à une autre. Donc, l’entreprise a connu des difficultés financières grave (…). Dès ce moment-là, l’idée était de dire qu’on arrêtait tout ce qui était exploitation et qu’on allait reconvertir Dès ce moment-là, on a pensé friche industrielle. C’était vraiment mon objectif parce que ça permettait de faire mourir cette société Bouchayer-Viallet sans drame, par la vente des terrains et des bâtiments et, donc, ça, c’était un élément non négligeable ».

Le responsable de l’entreprise des Etablissement Bouchayer-Viallet , en 1967.

2.1.4

Le référentiel urbain de mutation exploitante :

Ce référentiel se positionne aux antipodes du référentiel urbain de mutation épargnante. A savoir, ce processus entend tirer profit du site pour qu'il entraîne, par une modification profonde et durable des territoires en question, et ce, non seulement à l'échelle locale, mais aussi autant que faire se peut à l'échelle supra-locale. C'est un processus qui fonctionne sur une action incitative et interventionniste, qui a pour visée de s'assurer des retombées économiques maximales. Ce processus part du constat d'un site en décrépitude et tend à renverser radicalement son image de « cancer urbain ». Dans l'idéal, cet espace sera en totalité transformé et incitera la venue de nouvelles activités et de nouvelles entreprises. Il créera de nouveaux emplois et promouvra l'extension des actions culturelles et de loisirs pour favoriser le tourisme urbain, pour changer l'image, l'usage et la notoriété du territoire. Les ac teurs en jeu dans ce référentiel sont le plus souvent des acteurs décisionnaires et/ou les propriétaires des lieux.

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Il semblerait que les modèles rencontrés le plus souvent dans les processus de mutation des friches sont le référentiel de la mutation exploitante ainsi que le réfé rentiel de la mutation épargnante, qui eux sont qualifiés de forts et pérennes car ils s'appliquent aisément à des territoires de grande ampleur, tandis que les référentiel de la mutation chimérique et le référentiel urbain de la mutation précursive sont eux plus localisés et ont une emprise limitée à quelques hectares. De plus ils ne peuvent fonctionner de manière autonome tout au long de la trajectoire de mutation de la friche.

De par le fait qu'il n'existe pas de processus de mutabilité type, tout territoire en friche se positionne alors dans un contexte urbain, économique, social, politique, etc, toujours différent d'un autre territoire. Le classement selon les critères de référentiel urbain de la mutation permettrait d'en faire ressortir les grandes différences et similitudes. Cependant, la classification des friches selon les référentiels urbains est rappelons le un outil d'aide à la compréhension, il ne constitue alors pas modèle absolu de référence. Il est donc nécessaire de savoir rester critique et d'adopter quelques distances par rapport à cette classification.

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2.2 Les friches : une opportunité d'avenir pour les villes :

On pourrait donc considérer la friche comme un état transitoire. Elle est aussi une « potentialité » dès lors qu’il s’agit des sites identifiés comme accueillant ou pouvant accueillir des activités que la collectivité souhaiterait relocaliser, ou des espaces dans l’attente d’un projet d’aménagement. Tous les espaces de la ville sont en évolution, en devenir, mais certains sont à plus court terme susceptibles d’engendrer une friche, pour laquelle la collectivité peut chercher en amont à prévoir une nouvelle affectation.

2.2.1

Difficultés de repérage et de reconnaissance des friches

Comme nous l'avons vu, il n'existe aucune définition arrêtée de friche, mais plutôt une multitude de définitions. A cela s'ajoute la multiplicité des contextes dont les friches sont issues, ainsi que les facteurs de leur apparition. Tout cela souligne bon nombre de difficultés quant à l'approche du sujet. Il y a certes une forte probabilité que ce soient les secteurs d'activités (industriels ou non) qui représentent les occupations du sol parmi les plus susceptibles de se voir affecté par des mutations, et par conséquent de générer des friches.

C'est dans cette confusion de lecture que la recherche d'une outil d'identification et de reconnaissance des friches devient pertinent. Cependant, il est alors primordial de se poser la question des ressources à utiliser afin de procéder à un re censement, ou un relevé. A ce jour, il n'existe toujours pas de recensement exhaustif des friches à l'échelle d'un territoire en France.

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Il existe néanmoins les répertoires BASIAS et BASOL qui constituent des ressources pour le moins pertinentes. En effet, ces répertoires non seulement recensent les friches, leur emplacement, contexte socio-économique, etc, mais aussi précisent la nature d'une grand nombre d'activités sur le territoire français, que les friches soient toujours en activités ou que ces activités soient révolues. Ces données sont répertoriées département par département. De fait, ces fichiers constituent alors une base relativement pertinente dans le repérage et le recensement des friches.

Mais quand bien même nous parvenons à isoler ou identifier un site potentiel lement en friche, in situ, comment savoir alors si une parcelle ou un bâtiment est effectivement à l'état de friche ? Le plus souvent, il est aisé de rendre compte de ce fait par une appréciation visuelle. Cependant, cette appréciation demeure néanmoins subjective. Nonobstant, cela permet d'évaluer le degrés d'occupation du terrain, au regard de son état de dégradation.

Au final, lors d'une constatation de l'état de friche sur le terrain même, il est nécessaire alors de procéder en aval à un travail plus approfondi, ce dans le but de déterminer la valeur d'usage accordé au terrain par le propriétaire ou par l'acheteur potentiel.

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2.2.2

Valeur d'une friche

Après avoir été en mesure de découvrir une friche, il faut maintenant en déterminer « sa valeur ». En effet, toutes les friches ne représentent par les mêmes enjeux et ne sont géographiquement pas toutes positionnées de manière aussi avantageuses. A titre d'exemple, une friche urbaine se trouvant au centre d'une agglomération représente et soulève autrement plus d'enjeux qu'une autre friche située elle en périphérie d'une commune rurale. Ce phénomène est accru dans un contexte de re nouvellement urbain, notamment en ce qui concerne les friches qui se trouent bien intégrées à l'espace ou au tissu urbain. De fait elles se positionnent alors au coeur des réflexions en ce qui concerne le devenir des territoires.

En effet, les grandes friches, vastes aires inutilisées, représentent parfois plusieurs centaines de milliers de mètres carrés. De plus elles représentent des potentiels à exploiter. Ces friches offrent alors une véritable opportunité pour les villes dans la reconversion de ces terrains en vue de revitaliser les quartiers, les centres anciens, les villes, etc et d'améliorer les lieux de vie des populations établies sur et à proximité. De plus cela permet d'accroitre l'attrait économique des sites en mettant à disposition ces surfaces pour des usages provisoires.

Cependant, subsistent encore une série de problèmes, notamment dans la raréfaction de certains terrains qui étaient consacrés à d'autres activités. Se pose par exemple la question de la dépollution des sols, de la cohabitation entre habitats et activités toujours en présence sur le site, du remaniement parcellaire, de la coordination entre les différents acteurs tels que les propriétaires privés, les entreprises, les collectivités, communes, ou encore de la mise en accord des propriétaires en vue de leur faire partager une vision commune.

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Il est donc difficile de repérer les friches. Dans l'élaboration d'une méthodologie concernant le repérage de celles-ci, il est nécessaire de prendre en compte un certain nombre d'éléments tels que :

– les difficultés dues au manque d'informations

– la définition « floue » du terme de friche

– la multiplicité des contextes dans lesquelles elles prennent place.

La ville dans son dynamisme de renouvellement urbain, se veut plus économe en espace. La ville tend à se reconstruire sur elle-même. Cela lui permet d'avoir l'ambition d'évoluer vers le modèle de ville durable. Jusqu'à présent, le traitement de la friche résidait le plus souvent dans des forme d'actions urbanistiques et dans les enjeux que représentaient le traitement des friches urbaines. Aujourd’hui, l'urbanisme de la ville économe en espace intègre la friche au coeur de principes d'action plus généraux tels que ceux du renouvellement urbain :

« Alors que les formes d’action urbanistique précédentes résultaient de l’enjeu du traitement de la friche urbaine, l’urbanisme de la ville économe en espace englobe la friche dans des principes d’action plus généraux (tels que ceux du renouvellement urbain, de la ville compacte, de la lutte contre l’étalement urbain). Le délaissé devient un objet d’intervention urbaine, un instrument de gestion. ».

Janin Claude et Andres Lauren, «Les friches : espaces en 32


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marge ou marges de manoeuvre pour l'aménagement des territoires ? »

D'après l'association de communautés urbaines de France, si le renouvellement urbain constitue aujourd’hui une priorité affichée par l’Union européenne, il semble important de vérifier que les fonds accordés contribuent efficacement à la construction de la ville sur la ville. Ceci est d’autant plus essentiel que les finance ments dispensés aujourd’hui sont répartis entre un nombre plus important d’Etats membres. La dépense du budget communautaire ne peut, comme il se fait encore parfois, générer de l’étalement urbain. L'Union Européenne dispose d’une influence non négligeable pour insuffler de nouvelles tendances en valorisant l’exemplarité, l’innovation et l’expérimentation. La mise en place d’études au niveau européen (mesure du rythme de l’extension urbaine et de son coût) pourrait servir de base à l’évaluation des fonds nécessaires ainsi qu’à leur attribution. C'est ce que le dossier « Villes durables en Europe, Entre enjeux de territoires et objectifs de développement durable » précise :

« Les défis à relever concernent trois domaines d’action prioritaire : la maîtrise foncière, la gestion du risque environnemental et l’équité sociale. ».

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2.2.3

Opportunité foncière :

Comme dit précédemment, lorsqu'un site dit en friche apparaît et est identifié, on en vient nécessairement à se poser la question de son devenir, mais plus spécifiquement de la valeur de son foncier qui devient alors objet de spéculations : « Le site en friche s'inscrit alors dans un mouvement de financiarisation de l'économie » (Association des communautés urbaines de France : « Les friches, coeur du renouveau urbain. Les communautés urbaines face aux friches : état des lieux et cadre pour agir »)

Ceci s'explique du fait de la localisation de ces friches au coeur du tissus urbain, qui représentent dès lors un réserve de terrain à priori disponible pour la construction et l'aménagement. Ce genre de friches urbaines sont considérées comme une aubaine stratégique car elles permettent de lutter contre l'étalement urbain et offrent une réponse face à la pression foncière. Par la même, lorsque cela est possible et en vaut la peine, cela permet de valoriser un patrimoine local laissé en désuétude, à l'abandon, dévalorisé.

La mutabilité urbaine ainsi générée s'inscrit directement dans le foncier du renouvellement urbain et rejoint la volonté de mieux gérer la croissance urbaine. Il s'agit d'une volonté qui a pour but de mettre sur pied une démarche planifiée de la gestion du foncier, tout en s'inscrivant dans une approche d'économie de l'espace.

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« Pour les collectivités locales, face à l’existence d’un certain nombre d’espaces hors marché, il s’agit de formaliser une action foncière publique, incitative et interventionniste, visant à anticiper les processus de mutabilité. Il faut alors être capable de prévoir et d’identifier les mutations d’usage et de fonctions des espaces, prévoir à l’avance des périmètres d’acquisitions foncières privilégiés, prévenir la dégradation de certains sites,… ».

Janin Claude et Andres Lauren, « Les friches : espaces en marge ou marges de manoeuvre pour l'aménagement des territoires ? »

Ceci montre bien la pression et l'opportunisme des villes face aux sites potentiellement en friches. Il y a alors comme une mainmise sur les friches qui se met en place. Les sites en friches se retrouvent immédiatement appropriés par les collectivités (le plus souvent). Cette influence de la collectivité à pour objectif de gérer de bout en bout leur transformation pour servir le bien commun.

A l'accroissement toujours plus fort de la pression foncière s'ajoute la généralisation des procédures de planification urbaine qui, par la régularisation de l'offre en terrains constructibles, contribue à mettre en exergue les différences de valeurs financières entre les surfaces agricoles et les surfaces propices à l'urbanisation.

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Pourtant, à cette hausse de la pression foncière, s'appose la baisse des budgets publics. Cela a pour conséquence le fait qu'aujourd'hui, la majorité des villes françaises, et même plus largement européennes, n'ont plus les moyens suffisants de réaliser de grosses acquisitions foncières. Malgré tout, afin de ralentir, voire contenir l'expansion urbaine et de promouvoir le modèle de la ville compacte, il apparaît notable que la maitrise publique de l'usage du sol demeure l'outil le plus approprié.

2.2.4

Opportunité environnementale :

En plus de représenter des opportunités foncières fortes, les friches sont aussi souvent l'occasion d'être le support de la (ré)-introduction ou du renforcement de la présence végétale au coeur des villes. En effet, lorsque les friches se trouvent être pour le moins perméables et possédant en leur surfaces de la végétation, elles présentent alors la potentialité d'incarner des espaces de respirations et de régulation climatique au coeur de l'espace urbanisé. Dans ce cas là, les friches occupent alors différentes fonctions :

– Équilibrer le climat local : contrairement à l'espace construit qui augmente le rayonnement thermique, les friches dites végétalisées régulent l'humidité de l'air ainsi que la température locale.

– Constituer une zone tampon : elles absorbent l'eau pluviale et constituent un filtres contre les polluants. Les friches ont donc une action sur l’hydrographie, contrairement à l'espace urbain qui lui est fortement imperméabilisé.

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– Pouvoir être le support d'une biodiversité et parfois même accueillir des espaces menacées. C'est le cas par exemple de la Boucle des Sablons à La Tronche près de Grenoble. En effet il s'agit d'un ancien terrain militaire laissé en friche depuis plus de 40 ans qui se trouve aujourd’hui classé en zone ZNIEFF I et II.

– Améliorer le cadre de vie des habitants lorsqu'elles sont conservées en tant qu'espace vert, leur offrant alors un lieu de respiration, de détente et de loisir.

Dans le dossier « Les friches, coeur du renouveau urbain » il est rappelé que l'aménagement dit « durable » évoque la présence de la nature dans la ville. On se soucie ici de réintégrer des formes d'espaces naturels au coeur de l'urbain. Cette préoccupation a pour ambition de diminuer les déplacement liés à la détente et aux loisirs, en favorisant leur proximité et leur accessibilité.

On comprend alors mieux pourquoi une étude et un raisonnement à l'échelle du territoire vis à vis du positionnement des friches représente alors une telle nécessité afin d'élaborer une stratégie d'aménagement.

Mais à cela s’ajoute aussi le fait de la gestion du risque environnemental. En effet, il s'avère qui les agglomérations étaient, ou sont toujours, extrêmement consommatrices de ressources naturelles ainsi que productrices et sources de pollutions.

De plus les agglomérations, dont l'héritage industriel reste fortement ancré dans les esprits, misent elle sur la « reconversion de la ville sur elle-même » et qui adoptent une « stratégie de l'extension interne » (EUROPAN 2009). 37


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Dans une autre logique, la friche peut aussi devenir un enjeux écologique lorsqu'elle subi le « processus de verdissement »6 : devant la multiplication des friches industrielles, des réponses paysagères sont adoptées. Andres caractérise ce phénomène d'« éradication par le vert ».

Cette formule pour le moins évocatrice témoigne de la volonté de faire disparaître du paysage les signes physiques et parfois douloureux du « syndrome de friche ». On l'appelle aussi « la technique du pré-verdissement » (DATAR, 1991) lorsqu'il s'agit d'avoir recours à un traitement paysager en vue de supprimer l'effet repoussoir de l'espace délaissé d'une manière temporaire ou définitive. Pour ce faire, on procède à un nettoyage, une dépollution, un terrassement ou encore la pause de plantations. Cette action de verdissement permet aussi de ne plus être confronté aux traces d'un passé qui peut être douloureux, comme par exemple lorsqu'un site a fermé et mis au chômage des milliers de personnes...

Cependant, ces actions requièrent des coûts exorbitants pour l'acteur public et son action est souvent mal interprétée car perçue comme simplement servant à estomper un aspect négatif dans le paysage urbain, sans apporter d'autres usages, dynamismes économiques ou nouveaux logements par exemple. L'effet parfois modéré de ce genre de processus est aussi contesté surtout lorsqu'on touche au patrimoine industriel de plus en plus reconnu dans le fait qu'il incarne les traces de l'histoire.

Mais ce traitement de verdissement présente aussi d'autres aspects négatifs tels que l’augmentation des craintes vis à vis du risque d'incendie, et la prolifération d'espèces nuisibles (serpents, plantes allergènes, etc.) qui pourraient alors impacter de manière négative l'image et la perception du quartier alentours.

6 Janin Claude et Andres Lauren, « Les friches : espaces en marge ou marges de manoeuvre pour l'aménagement des territoires ? », Annales de géographie, 2008/5 n° 663, p. 62-81. DOI : 10.3917/ag.663.0062

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2.3

Enjeux d'échelles :

Dans le traitement d'une friche, ou même plus largement quand on parle de la ville durable, il est nécessaire d'aborder les questions de la forme, de l'échelle. En effet, prenons en considération la France, avec se 36 000 communes : comment y définit-on la ville ? Qu'en est il de l'agglomération ? A quelles échelles les décisions doivent-elles être prises ?

2.3.1

Définition :

D'après le dossier « Les friches, coeur du renouveau urbain. Les communautés urbaines face aux friches : état des lieux et cadre pour agir », aujourd'hui, la solution la plus courante adoptée par les collectivités dans la requalification des friches est d'avoir recours à la révision du POS et du PLU. Cela permet alors aux aménageurs et aux promoteurs d'avoir un accès plus aisé aux parcelles en friches en vue de pouvoir les régénérer. Cependant, cela implique alors que les collectivités y aillent de leur responsabilité en ce qui concerne la future utilisation de ces sites et des risques qu'ils peuvent comporter que ce soit d'un point de vue spatial ou temporel.

La relation commune/intercommunalité amène de fait une réflexion sur le territoire et souligne la notion d'interdépendance entre les territoires. D'après le dossier « Villes durables en Europe, Entre enjeux de territoires et objectifs de développement durable », « un territoire est caractérisé par trois dimensions en complète interdépendance : [matérielle, organisationnelle et identitaire] ». En effet, l'interdépendance est matérielle lorsqu'elle engage des caractéristiques physiques d'un territoire et des aménagement. Elle est dite organisationnelle quand on envisage le territoire comme une entité sur lequel agissent différents types d'acteurs en conflits. Enfin l'interdépen39


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dance d'un territoire est qualifiée d'identitaire lorsqu'elle se confronte à son histoire.

Ce territoire est de fait soumis tant à des pressions internes qu'à des pressions externes et évolue bien évidemment aussi en interdépendance avec les autres territoires qui le jouxtent. Effectivement, autant un territoire peut voir son développement local conditionné par des dynamiques territoriales d'envergures internationales. C'est le cas par exemple du quartier parlementaire à Bruxelles ou encore à Strasbourg. Autant un territoire qui se trouve lui même constitué d'une myriade de sous ensembles en interdépendance peut y voir s'engendrer des phénomènes de ségrégation. On peut alors se demander dans quelle mesure les politiques urbaines arrivent à intégrer les exigences qu'impliquent le développement durable des territoires, si par exemple ces politiques sont à même de déboucher sur de nouveaux modes d'utilisation des territoires. De même, les nouveaux modes de décision, faisant intervenir la population civile, comme la démocratie participative par exemple, interrogent la responsabilité des choix collectifs. Il est aussi nécessaire de prendre en compte ce qu'implique une telle « négociation avec la société civile » dans la définition d'une projet collectif, d'un projet politique.

En effet, en matière de renouvellement urbain, les élus se trouvent bien souvent confrontés à l'exercice d'articulation et de coordination des différentes échelles autour desquelles se déclinent les projets de développement de la ville. Le portage et le phasage du projet sur des perspectives temporelles réalistes sont fondamentales car le projet nécessite une mise en perspective sur le long terme. Cela signifie aussi une « ingénierie » de projet afin d'assurer la rencontre des différents corps de métiers y participant (aménageurs, urbaniste, services de l'équipement, etc.), la crédibilité financière (gérer et anticipe l'enveloppe budgétaire...), et l'aide à la décision.

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La constitution d'une équipe de projet capable d'une approche multidisciplinaire est indispensable au vu de la multiplicité des enjeux et de la vérité des compé tences requises :

« Le traitement des friches, comme bien d’autres problématiques actuelles, requiert le décloisonnement des compétences, le recours à des entités pluridisciplinaires croisant les questions techniques à une approche en termes de sciences sociales et de politique. ».

Les friches, coeur du renouveau urbain. Les communautés urbaines face aux friches : état des lieux et cadre pour agir

Dans ce jeu d'acteurs, tout élément peut à la fois être perturbateur, un frein, ou encore un catalyseur, un générateur d'idées et/ou de discussions. A savoir : un élé ment nouveau intervenant dans l'affaire peut en effet être considéré comme moteur de la réflexion dans la mesure où par le traitement d'un problème, on va bien évidemment chercher à le résoudre. Cependant il est des cas où la présence d'un pro blème peut constituer un obstacle, pouvant parfois bloquer tout avancement dans la démarche : problème de sur-coûts (dans le cas où des études complémentaires du site doivent être faites, notamment en ce qui concernent les sites pollués...), ou encore une augmentation des délais, etc.

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2.3.2

Jeux d'acteurs :

En France, la ville durable est aujourd'hui pensée à l'échelle de l'aggloméra tion grâce au poids accordé à la planification intercommunale. Seulement, afin de concrétiser les orientations de planification quant à la réalisation de projets, il est nécessaire de faire face à des compromis institutionnels entre les intercommunalités et les communes elles-même. Mais ces compromis ne s'établissent pas aisément dans le cas où les communes font face à des enjeux socio-économiques importants tels que la sauvegarde de l'emploi. Ce dernier bénéficie bien souvent d'un traitement prioritaire devant ce que représentent les enjeux environnementaux qui sont eux traité la majorité du temps à l'échelle métropolitaine. Et de tels compromis ne peuvent trouver réponse sans faire participer tout autant la société civile, des acteurs économiques ainsi qu'un portage politique partagé entre les communes et l'intercommunalité. Et quand bien même une solution satisfaisant tous les partis arrive à être trouvée, des mesures européennes viennent compliquer le processus décisionnel. C'est le cas par exemple du paradoxe du pollueur payeur. En effet, les évolutions législatives visent à faire appliquer ce principe, avec le principe de précaution. Cependant cela peut représenter des risques pour les intercommunalités qui sont elles confrontées aux enjeux de friches en reconversion. Le jeu d'acteur tend alors à se complexifier. Ce phénomène notable ces dernière années en particulier en matière d'expertise environnementale, a induit un transfert de compétences des services déconcentrés de l'état en faveur des intercommunalités et des prestataires privés.

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Pourtant, les projets de renouvellement urbain durable peuvent aussi être contrecarrés par ce nouveau partage des risques environnementaux qu'implique ces évolutions législatives. Ainsi, dans le but de freiner les déplacements et les modes de vie périurbains, l'expansion urbaine tente d'être contenue et organisée par la planification spatiale à l'échelle de l'intercommunalité.

Les compétences et les responsabilités de ceux en charge de faire la ville se trouvent alors reconfigurés : les acteurs publics doivent faire face à la montée de la sphère privée, des citoyens et des associations. Dans ce cas là, la sphère privée incarne le domaine de l'aménagement, de l'immobilier, de l'économie, des fournitures d'énergie, du traitement des déchets, etc. Mais cette reconfiguration, dans une volonté de fabrication de la ville durable, impose à l'action publique de trouver de nou veaux arbitrages pour réguler les interventions de secteurs privés et associatifs.

En ce qui concerne plus précisément les requalifications des friches, elles concernent non seulement les opérateurs principaux (Etat et Services déconcentrés, collectivités, Union Européenne, SEM, EPF, promoteurs, etc), mais aussi des acteurs économiques et privés (propriétaires, exploitant, entreprises, riverains, occupants transitoires de la friche, associations diverses et variées, etc.). Seulement, ces acteurs ont des modes de pensées et des intérêts le plus souvent bien distincts, voire conflictuels. L'enjeu majeur est alors d'amener ces différents acteurs à converger vers un unique projet de reconversion. La concertation est l'un des outils les plus usités dans ce genre de cas de figure afin de mener cette démarche. Mais si la concertation est mal menée, cela peut avoir des conséquences particulièrement néfastes sur le processus. A cela s'ajoute le facteur temps.

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Ce travail de conciliation se fait donc sur plusieurs temps :

– le temps du projet

– le temps du politique

– le temps du marché

– le temps de l'opérationnel

En effet, pour mener à terme une telle démarche, pour « [la] gestation et [la] mise en oeuvre d'un projet de reconversion », cela nécessite beaucoup de temps, et ce temps n'est pas toujours en phase avec le « temps du politique ». Une démarche entre prise sous un mandat peut par exemple se retrouvée avortée voir définitivement abandonnée lors du changement de mandat. Il est donc nécessaire de la part de la collectivité de prendre en considération l'intégralité du jeu d'acteur entrant en scène dans ce processus, d'en saisir les logiques et ce dans le but de « négocier efficacement et de bénéficier d'un soutien financier optimal ».

Les problématiques possibles dans le traitement d’une friche sont donc nombreuses. Chaque éléments constitue paradoxalement un moteur et un obstacle. Un moteur, parce que l’absence de traitement ne résout guère le problème et peut même l’aggraver. Un obstacle parce qu’il vient s’ajouter à la note, budgétaire de l’opération, soit par l’ajout de diagnostics et d’études supplémentaires (par exemple pour la pollution d'un site, c'est ce que nous verrons dans le cas de Reichstett vis à vis de la transformation de son ancienne station dépuration), soit parce qu’il tend à allonger les délais de négociation. 44


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2.3.3

Enjeux inhérents à la friche :

Nous avons donc vu que sur la majorité des sites propices à un réaménagement, se trouvent imbriqués, ou enchevêtrés des territoires variés, des échelles physiques ou temporelles toujours différentes. En fonction des acteurs en jeu, le caractère stratégique de la friche inhérent à la taille de l'emprise peut varier.

A l'échelle de la commune par exemple, une friche constitue quasi toujours une rupture spatiale, même si celle-ci est de petite taille. En revanche, à une échelle plus large, comme celle du territoire intercommunal, ou bien régional, les enjeux inhérents à la friche ne sont pas les mêmes. Par exemple, les enjeux concernant des opérations de logement ou de développement économique peuvent concerner plus facilement une friche de plus grande dimension. De plus, à l'échelle de l'intercommunalité, même si le coût est sensiblement variable en fonction de l'étendue en superficie de l'une opération, il est néanmoins réparti sur une plus grande population que si cela concernait une seule est unique commune. De fait, le poids financier conduit à favoriser l'intercommunalité dans la gouvernance d'un projet. Cependant, il n'y a pas de rapport de proportionnalité linéaire entre la surface d'une friche et son échelle de gouvernance. Un petite friche ne sera pas systématiquement traité par une seule commune, et une friche de plus grande surface ne sera pas seulement traitée par l'intercommunalité. Cela vient du fait que de nombreux autres facteurs interviennent aussi dans les choix de participation des différents échelons d'intervention publique (Région, Département, Etat, Union Européenne...)

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Enfin, pour en revenir à la problématique du repérage des friches, notamment des plus petites : fixer une surface minimale peut certes permettre un repérage, faciliter le dressage de l'inventaire des friches à enjeux stratégiques pour le développement d'un territoire... Cependant cela ne signifie pas pour autant que les friches s'étendant sur des surfaces plus petites doivent être mises de coté. Bien au contraire, elles peuvent être d'un immense valeur. De fait, il est une réelle nécessité que les communes et les intercommunalités travaillent de pair pour interroger le territoire et calibrer une proposition à l'échelle la plus appropriée, la plus pertinente pour traiter ce genre d'espace.

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3 Exemples réalisés de friches reconverties :

J'ai choisi pour cette partie, au milieu de la profusion d'exemples de friches reconverties, de traiter trois d'entre-elles. Ce choix est justifié d'une part par la docu mentation que j'ai pu trouver sur celles-ci, et d'autre part sur ma connaissance de ces lieux, par la pratique que j'ai pu en avoir. Je vais donc parler de la friche du Flon à Lausanne, de la Caserne de Bonne à Grenoble, ainsi que de la Friche de la Belle de Mai à Marseille.

3.1 Le quartier du Flon à Lausanne :

A la fin du XIXe siècle, le Flon, quartier situé au centre de la ville de Lausanne, constitue la principale gare de marchandise de la ville, reliée au sud au port d'Ouchy, et au réseau de chemin de fer de la Suisse Occidentale. Sur ce site de 5,5 hectares, se trouvent alors des magasins, et de nombreux entrepôts, une série de bâtiments en dur et des hangars. Le quartier est alors essentiellement ouvrier et constitue une plateforme à part entière, un site de stockage au coeur de la ville de Lausanne. Dans les année 1950, du fait de l'évolution de la ville et des modes de productions et de distribution, le site se trouve sous utilisé. L’abandon progressif du lieu n'est pourtant pas lié à la mise en déclin de l'activité industrielle du pays ou de la ville, mais trouve sa cause dans la délocalisation de sa fonction de stockage en périphérie de la ville, au voisinage des bretelles d'autoroutes, ce pour des raisons de réactivité dans une économie qui a muté vers un fonctionnement à flux-tendu des biens et des services. Ceci a pour conséquence la réduction des impératifs de stockage au coeur de la ville et entraîne la baisse d'utilisation du site.

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Ce dernier constitue alors un réel enjeu pour le propriétaire comme pour la ville qui le perçoivent dès lors comme une ressource foncière compte tenu de son caractère central. Cette friche devient alors rapidement un site à enjeux, qu'ils soient foncier, financier (par sa localisation centrale), urbanistique ou social (car sous utilisé, il se marginalise). Certains entrepôts se verront alors transformés en bureaux à bas loyer.

Le site se trouve confronté, au cours des trois décennies suivant le début de son déclin, à des problèmes d’insécurité, de prostitution, de drogue. Le quartier est considéré comme « le plus mal famé de la ville » et les lausannois « n’osent plus y descendre »7. La durée de cette déshérence est justifiée par le fonctionnement politique de la ville. En effet, de par son usage de plateforme de stockage, le site est classé en zone industrielle. Cela implique qu'aucune nouvelle construction ne peut être réalisée sans qu'il y ait au préalable un plan partiel d'affectation. De plus, la vali dation de ce plan nécessite un consensus entre le groupe Lausanne-Ouchy SA (LO, propriétaire du site), la municipalité, la population et les locataires du site. En 1986, un Plan Partiel d'Affectation est finalement instauré et un premier projet est proposé à la population qui le rejettera.

« Derrière sa couronne de nouveaux bâtiments, le quartier ne sortira guère de sa somnolence. On y démolira, on y reconstruira sans ambition précisée et selon les besoins du propriétaire. L’affectation restera la même :entrepôts, ateliers, bureaux. Et dès la nuit tombée, les parcomètres de Vénus probablement »

Vodoz, 1985 7 Lauren Andres, « Temps de veille de la friche urbaine et diversité des processus d’appropriation : la Belle de Mai (Marseille) et le Flon (Lausanne) », Géocarrefour [En ligne], Vol. 81/2 | 2006, mis en ligne le 01 décembre 2009. URL : http://geocarrefour.revues.org/1905 DOI : en cours d'attribution

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Ce rejet constitue un échec dans la mutation possible du site et son existence est comme mis entre parenthèse pour les usagers de la ville de Lausanne. Dans le même temps, l’Association pour un aménagement harmonieux de la vallée du Flon (APAHVF) propose, avant la votation, un contre-projet avec plus de logements, moins de démolitions, pas de centre commercial, une moindre valorisation de la circulation, mais ce projet ne restera là encore qu'à l'état d'ébauche.

Il faudra attendre 1993 et une proposition d'aménagement, le projet « PontVille », de la part des architectes Tschumi-Merlini. Mais ce projet est lui aussi rejeté, par le propriétaire cette fois-ci qui s'oppose à la faible rentabilité de la proposition, ainsi que par l'APAHVF qui s'oppose aux démolitions. A cela s'ajoute le fait que les porteurs politiques hésitent sur la viabilité de la proposition quant aux difficultés de réalisation des ponts.

On pourrait penser que durant ces temps de concertation rien ne se passe et que le quartier est livré à lui même, à sa propre débauche. Cependant, le quartier opère spontanément une « renaissance par le bas ». En effet, ce quartier « un peu atypique, pas trop en ordre, pas trop comme il faut, pas suisse quelque part, où il régnait une anarchie certes contrôlée »8 attire tant des acteurs économiques (artisanats, friperies, dancing, etc.) que des acteurs culturels (galeries et ateliers d'artistes par exemple). Peu à peu le Flon se voit investi par de nouveaux usages et usagers et entame sa mutation. Cependant, cet état de mutation était à la base envisagé comme ne durant qu'une temps. Il s'avèrera que cette phase « temporaire » aura été le fondement du consensus quant aux décisions concernant le futur du quartier. Cela s'explique par l'appropriation dont le lieu a été l'objet durant cette phase. En effet, il a été constaté que le site se trouvait non seulement redynamisé mais changeait aussi peu à peu d'image. Il n'est dorénavant plus le lieu qu'on évite, mais bien au contraire 8 Lauren Andres, « Temps de veille de la friche urbaine et diversité des processus d’appropriation : la Belle de Mai (Marseille) et le Flon (Lausanne) », Géocarrefour [En ligne], Vol. 81/2 | 2006, mis en ligne le 01 décembre 2009, Consulté le 09 septembre 2012. URL : http://geocarrefour.revues.org/1905

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un lieu « branché », ou on aime se rendre, parce qu'il est différent du Lausanne qu'on connait. La municipalité sera même la première à se réjouir de ce changement de statut, suivie par les médias locaux qui « se passionnent très vite pour cette mutation, à tel point que le terme de « petit SOHO » […] est attribué au lieu ».

La reconversion du Flon acquiert un statut plus officiel des 1995. Date à laquelle, suite à une « Fête au Flon » organisée durant deux jours, les médias se passionnent pour l'avenir de ce quartier et se rangent du côté des locataires. Ces derniers deviennent dès lors les interlocuteurs majeurs et privilégiés lors des discussions quant à sa reconversion. Ils seront donc des acteurs de poids dans la recomposition planifiées du site. La volonté des locataires est alors de conserver ce qu'ils appellent « leur Flon ». Cette stature les met en opposition aux préceptes de la municipalité qui avait pour volonté de voir un « vrai projet urbain » aboutir en ce lieu. Ceci aurait notamment pu permettre la constructions de nouveaux logements si indispensables à la ville. Seulement, les médias se sont tant et si bien emparés du sujet que la municipalité se trouve en proie aux moqueries tandis que les locataires bénéficient du soutien et de la sympathie tant des médias locaux que de la population lausan noise. Vis à vis de la municipalité, et pour donner suite à ce qui semblait être une si tuation d'impasse, le groupe LO (société de gestion immobilière lausannoise), en accord avec la ville, organise de nombreuses réunions avec l'ensemble des acteurs concernés. Elle diffusera aussi des plaquettes d'informations à la population, ce dans un but commercial. Un chargé de communication du groupe LO déclarera même :

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« [Le but étant de] trouver l’adhésion, la compréhension, des gens du Flon et donc obtenir les sympathies qu’ont ces gens, parmi la population de Lausanne, indispensables pour, d’une part, avoir suffisamment d’influence sur les autorités, et, d’autre part, convaincre, plus tard, les citadins de descendre au Flon »

Groupe LO, 1998

Suite à ces nombreuse discussions et rencontres entre acteurs, en 1999, un projet est finalement voté. Ces concertations multiples ont permis de cerner les intérêts de chacun des acteurs concernés et de les prendre en compte dans le projet. Ce processus espère bien alors éviter une nouvelle situation de rejet du projet, en effet le PPA (Plan Partiel d'affectation) qui se divise en deux section : Flon-Vision I et FlonVision II, entend respecter les les volumes et les tracés historiques de la vallée. La « Flon-Vision » est plus une stratégie de développement qui vise à assurer le développement économique du quartier d'une part, mais aussi à maintenir cette nouvelle image de lieu alternatif, culturel, branché, qui fait son attractivité. Ce grand projet intègre néanmoins de nouvelles constructions telles que le siège de l'administration communale, des nouveaux parcs de bureaux, ainsi que la plateforme multimodale permettant la liaison entre les deux lignes de métro d'une part, et les autres moyens de transport en commun irriguants la ville d'autre part.

Ces travaux permettent de réhabiliter le Flon, notamment grâce à l'ouverture d'un complexe de sept salles de cinéma accompagné d'un parking, d'un pub anglais et d'un restaurant thaïlandais. D'autres projets, menés par la société LO, sont réali51


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sés dans le cadre de la seconde partie du plan « Flon vision ». Il s'agit pour la plupart de bâtiments de commerces, tels que le bâtiment de la miroiterie situé au-dessus du parking sur 3 étages, le bâtiment des Mercier d'une surface de 17 400 m2 est situé au centre du quartier et le complexe de Flon-Ville, le plus grand de ces projets, sur un terrain de 6 000 m2, dont 2 000 m2 cédés par la ville. Les premiers magasins ouvrent au printemps 2007. Les travaux prévus par le plan « Flon vision » ont pris fin en novembre 2009.

Ce projet urbain qui aura certes mis longtemps à naître, parvient dans son déroulement très spécifique à la Suisse, à satisfaire la majorité des acteurs publics et économiques, des locataires, et de la population locale, tant par ses retombées économiques annoncées et prévues, que par la notoriété médiatique dont fait part le nouveau Flon. Cependant, à l'instar du quartier new-yorkais de SOHO, le Flon évolue vite vers le phénomène de gentrification de son économie, qui s'adresse peu à peu de plus en plus à une clientèle aisée. Finalement sa transformation ne coïncide plus à ce jour avec les imaginaires qui ont initié ce projet.

« C’était un endroit anarchique. Aujourd’hui les gens aiment bien mais c’est devenu un endroit un peu plus banal, plus normal, qui commence à devenir un endroit de ville ordinaire »

APAVF

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Ce regard critique sur l'évolution du Flon est décriée notamment par les « pionniers du Flon ». Cependant, il est à constater que la plupart des acteurs aujourd'hui présents sur le site, en particulier les commerçants, tirent financièrement profit de cette évolution.

Pour conclure sur ce projet, je dirais que le quartier du Flon aujourd'hui n'a plus rien d'alternatif comme il a pu l'être de par le passé. Mais il est cela dit devenu à ce jour une centralité forte dans le paysage urbain lausannois. En effet, le quartier du Flon est très bien connecté aux réseaux de transports en commun (métro Nord-Sud ralliant à la gare, puis au port au sud, ainsi qu'aux quartiers nord de la ville, au CHUV, et terminus du métro Est-Ouest reliant Lausanne à son campus universitaire), lieu de détente et de loisirs avec la présence de cinémas, de culture avec en ce lieu de nombreux festivals et manifestations culturelles. C'est aussi une centralité économique générant de nombreux emplois, et dans une moindre mesure un lieu d'habitat. De plus, de part sa composition présentant des typologies bâties en rupture avec les tissus historiques, le nouveau quartier permet la mise en place de généreux espaces publics réservés aux piétons, conférant une qualité urbaine certaine à cette centralité.

Le Flon est selon moi une réussite dans le fait que ce projet urbain, par un processus long, concertatif, et ayant la volonté de veiller à impliquer un maximum des acteurs concernés, a su attendre de faire l'unanimité avant d'être lancé. Cependant, son évolution nous enseigne que la nature même du projet urbain n'est non pas de figer les choses sur un plan et de l'exécuter, mais plutôt de poser et mettre en place les bases et supports propices à son évolution spontanée, et simplement, la gentrification dont il est en proie n'est autre qu'une manifestation de cette évolution spontanée.

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3.2 La caserne de Bonne à Grenoble :

Grenoble a occupé le statut de « place forte » jusqu'en 1925, date à laquelle son statut a été déclassé. La ville verra alors son développement urbain conditionné en grande partie par la libération de ses emprises militaires. Considérées initialement comme de simples réserves foncières, ces structures militaires ont été progressivement investies d’une valeur patrimoniale qui marque fortement certaines opérations d’aménagement urbain et paysager, la caserne de Bonne en fait partie.

Construite en 1883, sur un terrain agricole de 8,4 hectares au sud de la vile, la caserne de Bonne se trouve rapidement tenaillée par l'extension urbaine de la ville. Elle se trouve occupée par les militaires jusqu'en 1994. Le départ de l'armée permet à la ville de disposer d'un nouveau territoire à urbaniser. La parcelle de la caserne est finalement cédée à la ville en 1990 et très vite l'envie de développer une ZAC modèle HQE prend place dans les esprits des politiques.

Une dizaine d'années plus tard, le ministère de la Défense ainsi que la ville de Grenoble ont lancé un marché de définition. Un marché de définition a pour objectif d'établir un programme d'aménagement pour la friche militaire. Dans sa composition le projet prévoit la création de nouveaux logements sociaux, d'une école, d'un cinéma, d'un centre commercial, le tout organisé autour d'espaces publics et d'espaces verts. Cette initiative se verra attribuée le soutien du programme européen CONCERTO.

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La démarche avait un double objectif :

– renforcer l'attractivité et contribuer à l'extension du ventre-ville de Grenoble

– soutenir un développement urbain, durable et responsable.

On espérait alors que les 8,5 hectares de la friche une fois transformés al laient permettre l'émergence d'un nouveau quartier rayonnant et ouvert sur la ville.

Intéressons-nous maintenant aux modes de gouvernances établis au cours de ce projet. Le territoire grenoblois est confronté à de multiples contraintes, en particulier de nature géographique : foncier rare, positionnement en fond de vallée, enserré par trois massifs montagneux (Belledonne, Le Vercors, La Chartreuse), soumis à de fortes amplitudes thermiques (températures parmi les plus basses de France en hiver, parmi les plus élevées l'été), trafic automobile dense, taux de pollution élevé (effet « cuvette »), qualité de sol médiocre (niveau de la nappe phréatique élevé), risques naturels importants (zone sismique, inondable, …), etc. Ces contraintes constituent autant de raisons du choix des élus grenoblois pour avoir mené jusqu'à présent une politique de développement de urbain dépassant largement le cadre de la ville.

Au début des années 2000, Pierre Kermen, (alors responsable du comité de pilotage local Concerto-Sesac, 2ème adjoint au maire de Grenoble, délégué à l'urbanisme et l'environnement, Président de la SEM SAGES) a avancé que « l'échelle de travail pertinente se situait au niveau de la région urbaine, où les cohérences territoriales peuvent se mettre en oeuvre ». En d'autres termes, cela signifie que les différents gouvernances : régionale, départementale, de l'agglomération, jouent des rôles considérables dans les participations aux projets municipaux et à leur financement. Il 55


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engage alors une concertation qui durera près de trois ans.

Dans une volonté d'équité territoriale, les enjeux de développement durable ainsi que leur généralisation à l'échelle de l'agglomération et de la région se retrouvent au coeur des débats.

« La négociation est dirigée par la collectivité, déterminée à se donner les moyens de mettre en oeuvre, à une large échelle géographique, les meilleures conditions pour obtenir une certaine équité territoriale. »

Jacotte Bobroff, sociologue

LA CASERNE DE BONNE A GRENOBLE : PROJET EMBLEMATIQUE D’UN DEVELOPPEMENT DURABLE A LA FRANCAISE

Ces débats constituent une base d'échange fondant la particularité du modèle Grenoblois. Ils permettent, par exemple lors de l'établissement des documents d'urbanisme, d'organiser la discussion en vue de poser les bases d'une action cohérente à l'échelle régionale. Ces nombreuses réunions concernant la constitution des documents d'urbanisme ont pour ambition de rassembler les fondements d'une engage56


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ment d'alliance à constituer sur le territoire intercommunal comme sur le territoire de la Région Urbaine Grenobloise (RUG).

Quand ces différentes échelles régionales sont confrontées à des exigences spécifiques qui ne sont pas spécifiées dans la législation, celui-ci fait l'objet de prises de décision spécifiques. Ces échelles régionale se caractérisent de fait par leur réactivité et l'importance de dialogue qu'elles permettent. Ceci est dû en partie à cause du fait qu'elles sont d'une part plus innovantes mais aussi parce qu'elle sont moins règlementaires. Par conséquent, un contrat particulier se met en place autour d'un dialogue porteur d'idées et d'échanges, qui ne vont pas pour autant dans le même sens. Grenoble-Alpes Métropole (la METRO, communauté d'agglomération grenobloise) participe elle aussi largement au financement des projets grenoblois. Pour ce faire elle accompagne ces projets pas le biais de dispositifs d'information et de concertation.

C'est ainsi qu'en 2003, suite aux résultats de la concertation préalable, un « projet d'agglomération » est adopté. Cette concertation qui a d'abord porté sur le devenir de cet espace, sur le programme et sur la présentation des différents projets d'urbanisme, s'est poursuivie après le choix définitif du projet Devillers. Les demandes des habitants étaient diverses et contradictoires : espaces verts, espaces publics, équipements culturels et sportifs, commerces, activités, et logements (850 dont 700 sur le périmètre stricte de la caserne). Ce projet présentait les grandes orientations quand au développement du territoire grenoblois, synthétisant et mettant en cohérence autant que possible les différentes politiques publiques. Cette articulation entre les échelles territoriales et leur administration - région, département, communauté de commune, agglomération Ville – est primordial pour porter une politique de développement durable. En effet, les collectivités, en agissant conjointement, parviennent alors à mobiliser le financement nécessaire à ce genre de grandes opérations urbaines, faisant émerger un nouveau mode de gouvernance gérant la question 57


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territoriale dans sa globalité.

Ainsi, les documents d'urbanisme dès lors élaborés, aux différentes échelles impliquées, ainsi que les nombreuses concertation et débat qui ont eu lieu, ont généré grâce aux élus une implication de la part des citoyens. Cela a particulièrement été le cas en ce qui concerne la METRO et la Ville. L'élaboration des documents d'urbanisme leur a permis de définir et de statuer sur leurs volontés respectives en vue de les intégrer dans une cohérence territoriale, et ce aux échelles de l'agglomération et de l'échelle communale.

Plus précisément :

– à l'échelle de la METRO, de l'agglomération, ont été précisées les thématiques de l'intercommunalité en ce qui concerne le PDU (Plan de Déplacement Urbain), le PLH (Plan Local de l'Habitat) et le PCL (Plan Climat Local)

– à l'échelle de la commune de Grenoble, ont été précisés, voire révisé le PLU (Plan Local d'Urbanisme), le Schéma énergétique local, le Plan local d'action en Santé Environnementale, ainsi que le guide de la qualité environnementale, architecturale et urbaine.

Jusqu'en 2005 le site est pourtant laissé un friche. Un site inaccessible, invisible depuis la rue. On ne pouvait prendre conscience de sa taille qu'en prenant de la hauteur, dans les appartements voisins ou encore en s'élevant dans les montagnes. C'était alors comme une pièce enlevée à la ville, une pièce temporairement morte, mais néanmoins imposante. Il faudra attendre 2005 pour que les premiers travaux commencent, et 2008 pour que les premiers habitants s'installent.

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En 2009, la ZAC de Bonne reçoit le Grand Prix National EcoQuartier 2009, remis par le Ministère de l’Ecologie, de l’Energie, du Développement Durable et de la Mer. Lors de la 5ème édition du SIMI (Salon de l’Immobilier d’Entreprise) en décembre 2010, le projet a reçu le Trophée des SIIC « Ville et Avenir ».

On se situe dans un référentiel urbain de mutabilité exploitante. En effet, dès lors que l'armée à quitté le site, la main mise a été faite sur ce lieu et aucun temps de veille ne lui a été « autorisé ». Très vite un projet a été monté, ce qui se comprend aisément, au vue du positionnement avantageux du site, à proximité du centre-ville et offrant l'opportunité de relier des quartiers perçus comme éloignés les uns des autres car la caserne constituait une barrière physique. Il a ensuite été énormément médiatisé et présenté à la sphère publique comme « le premier écoquartier de France », louant ses performance énergétiques, ses avantages urbains, ses promesses économiques et sociales.

Encore peu de critiques existent à ce jour du fait de la livraison récente du chantier, cependant, certains aspects sont déjà décriés. En premier lieu, la promesse énergétique non tenue : on décèle une forte condensation dans les bâtiments neufs, d'infiltration d'eau provenant des toits et des balcons, remontées de la nappe phréatique dans les caves, surconsommation de chauffage, consommation en eau chaude sanitaire excessive,… Il semblerai que ces défauts incombent aux ouvriers non suffisamment qualifiés pour ce genre de mise en oeuvre qui est en France visiblement encore trop peu pratiquée pour être routinière. On dénote aussi l'absence de sensibilisation des habitants à leur nouvel habitat, qui ne sont pas informés du fonctionnement d'une ventilation double-flux ou encore du fonctionnement d'une façade en double peau, il n'y a ni jardins partagés ni composts collectifs, les locaux poubelles mal accessibles, peu pratiques, au même titre que les garages à vélos sous dimensionnés extérieurs aux immeubles ou en sous-sol, etc.

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«La ventilation est restée longtemps défaillante. L’eau chaude est bouillante. J’ai failli craquer cet hiver lorsque les moisissures sont apparues dans la chambre de ma fille de 2 ans. On nous dit : "Vous êtes de mauvais utilisateurs." C’est blessant, j’ai un sentiment d’impuissance. On était motivés en arrivant, mais comment faire sans informations ?»

Un habitant du nouveau quartier

«Cet hiver, ça s’est arrangé. Nous avons divisé par trois la facture de chauffage, et il ne s’est arrêté qu’une fois ! Mais on n’est pas suffisamment formés. Les entreprises ne sont pas à la hauteur, on se demande à qui confier la maintenance de la ventilation double flux et du solaire.»

Sandrine, une résidente de la ZAC

Un autre « raté » est aussi déploré : celui de « l'âme du quartier ». La vie sociale du quartier est décrite dans le Figaro comme « inexistante, et visible à l’œil nu ». Le centre commercial n’abrite que des boutiques franchisées de grands groupes commerciaux au détriments des artisans, tabac-presse ou marché matinal 60


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qui font vivre au quotidien un quartier. L'animation vient essentiellement des usagers extérieurs au quartier qui viennent y faire leur shopping comme dans n'importe quel centre commercial. Cela se ressent, et nombre d’habitants le soulignent.

Rappelons pour finir que ce quartier n'en est encore qu'à ses balbutiements et bien qu'il représente un nouveau lieu très fédérateur de la ville, fonctionnant réelle ment comme une extension du centre-ville, une ouverture vers les quartiers sud, il est néanmoins nécessaire de se soucier de ce qu'il y a sous les apparences afin d'assurer la pérennité de ce projet et qu'il ne compte pas comme un autre de ces quartiers d'expérimentation sociale dont Grenoble se fait la spécialité depuis ses Jeux Olympiques en 1968 (quartier Olympique, la Villeneuve, …).

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3.3 La friche de la Belle de Mai à Marseille :

Dans les années 1970, Marseille, comme nombre de ville en France, est durement touchée par la crise économique et l'activité de son port est sur le déclin. En chiffre cela représente 700 hectares de friches portuaires et industrielles qui sont sous utilisées, voire non utilisées. Ces friches sont donc en attente d'une réutilisation, mais la carence en marchés immobiliers porteurs et de reconversions tertiaires les en empêchent. La ville aurait pu faire le choix de la redynamisation économique, mais choisira de mettre l'accent sur la culture pour offrir une alternative à la ville face au déclin économique, social et démographique qu'elle subit.

D’une surface de 12 hectares, proche de la gare Saint-Charles, l’usine de la Seita est une ancienne manufacture de tabac dont l'activité a cessée définitivement en 1990. Ce sera l'adjoint au maire Christian Poitevin, poète, qui en 1989, propose d'utiliser cet espace. L'objectif est de faire de ce lieu un nouveau lieu d'expression artistique et culturelle. Cette nouvelle utilisation du site était prévue initialement que de manière temporaire, le temps que la municipalité sache plus précisément quoi faire de ce site. L'association Système Friche Théâtre (SFT) sera installée en 1992, avec l'accord du propriétaire la Seita. Par la suite, en 1996, le site se retrouve intégré dans le périmètre des espaces portuaires et industriels dégradés, qui sont inclus dans le projet Euroméditerranée pour la régénération urbaine. Il s'agit d'une opération d'intérêt national qui entend répondre à trois objectifs principaux9 :

– Contribuer au rayonnement international et de la métropole marseillaise par la création des équipements nécessaires dans le domaine de la culture, de l'économie et de la formation, 9 Référence électronique Lauren Andres, « Temps de veille de la friche urbaine et diversité des processus d’appropriation : la Belle de Mai (Marseille) et le Flon (Lausanne) », Géocarrefour [En ligne], Vol. 81/2 | 2006, mis en ligne le 01 décembre 2009. URL : http://geocarrefour.revues.org/1905 DOI : en cours d'attribution

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– Créer des emplois

– Contribuer de manière significative à la politique de logement de la Ville.

Cette opération a une double spécificité : d'une part c'était à l'époque la première fois qu'on venait implanter un équipement public au coeur d'un tissu existant pour requalifier ces mêmes tissus. D'autre part, le projet s'appuie sur deux pôles existants : les docks réhabilités par le SARI dès 1992 pour développer le volet économique et patrimonial, et la friche de la Belle de Mai pour la dimension culturelle. C'est la première fois qu'une friche culturelle est impulsée par l'acteur public.

De fait, le temps de veille de la friche aura été de courte durée : 4 ans entre l'installation de l'association SFT et l'intégration au périmètre Euroméditerranée en 1996. Cependant ce temps de veille a permis de préciser les orientations, les enjeux et le portage foncier du site, en vue de renforcer la volonté d'orienter le site vers une vocation culturelle. Des l'installation de la SFT en 1992, celle-ci même fait l'objet d'une réflexion raisonnée et stratégique quant à son orientation future. Dans ce jeu d'acteur se trouvent impliqués Fabrice Lextrait, futur administrateur de la friche de la Belle de Mai, soutenu par le Ville de Marseille, et très vite par les Directions régionales des affaires culturelles (DRAC). SFT négociera son installation avec la Seita propriétaire, tenant un discours mettant en valeur la potentialité de la culture pour redorer l'image de l'entreprise alors ternie par la mise au chômage de près de 700 personnes. Ceci, pour à terme valoriser aussi son patrimoine foncier. D'autre part, SFT entre aussi en contact avec les syndicats pour s'assurer que la réutilisation future du site ne pose pas de problème éthique. L'enjeu du site étant celui de son appropriation.

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En effet il semblerait qu'à cause de contraintes de localisation (site enclavé, cordé par la voie ferrée), l'émergence de deux mondes n'entrant pas en synergie : celui des artistes et celui du quartier ouvrier autour de l'usine. La Friche était un peu comme une poche dans le tissus urbain, déconnectée des autres fonctions de la ville, le quartier ouvrier agissant comme filtre physique. Avant le site était lié à son contexte par le flux des travailleurs, mais ce lien est évidemment rompu à partir du moment où l'usine a fermé, et que le voisinage ne pratiquait plus ce nouvel espace. Par ailleurs, cette nouvelle affectation est mal perçue. On lui reproche le fait qu'elle n'a pas amené de nouveaux emplois pour les jeunes du quartier qui se paupérise, ou encore ses nuisances sonores. La Friche a été initialement traitée sans son quartier et il faudra attendre 1999 pour que ce quartier soit intégré au Grand projet de la Ville. François Lextrait décrira même la friche comme ayant « un potentiel de jeu et d’exploration incroyable » permettant « une conjonction entre le lieu et la dynamique des projets de la ville ». En effet, la friche est l'incarnation tant espérée des artistes de bénéficier de cet espace de liberté propice à la création artistique. De là, émergeront divers projets artistiques et culturels, associant producteurs, opérateurs et médiateurs.

La grande réussite de la mutation de « la Friche » ainsi renommée, repose sur la synergie qu'il y a eu entre les différents acteurs, à l'initiative d'associations culturelles. Elle acquiert alors une renommée non seulement nationale et mais aussi internationale, ce qui explique son intégration dans le périmètre Euroméditerranée en 1996. L'association contacte l'architecte Jean Nouvel pour diriger la renaissance de la friche et formaliser « un projet culturel pour un projet urbain », ce qui confèrerai une bonne visibilité de celle-ci. Cette stratégie a payé dans le sens où dès l'implantation de Jean Nouvel dans le réseau politique et culturel, une nouvelle envergure a été donnée à la friche et à SFT, ce qui les a positionné comme acteurs centraux du secteur Belle de Mai dans le projet Euroméditerranée. Les intérêts communs du propriétaire et de la Ville mènent à une stratégie convergente. Consciente que la vente 64


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de son patrimoine foncier est rendue difficile par le contexte immobilier et économique, la Seita accepte que SFT occupe le site en signant une convention d'occupation précaire qui à court terme permet d'éviter des coûts de gardiennage et à long terme de revendre l'ensemble du site aux acquéreurs publics. La ville elle réussit son pari consistant à miser sur la culture comme facteur de revalorisation spatiale car cela permet de modifier l'image, la perception et l'acceptation du site à un moindre coût.

« Cette ville qui était considérée comme celle de la French connexion (la drogue, le trafic de cigarettes, la mafia…) est devenue la ville artistique par excellence. Cela a été une politique générale sur laquelle la Friche a eu un rôle phénoménal »

C. Poitevin

Cependant, fort d'une bonne concertation entre les acteurs (Ville/SFT/Seita), la population résidentielle du quartier est néanmoins restée à l'écart de cette dynamique.

Après le temps de veille, le projet de la Belle de Mai se trouve instrumentalisé par la Ville et par l'Etat. En effet, dès 1996, l'établissement public et la municipalité se partage le coût de rachat de l'usine Seita, cependant, la ville restera maître d'ouvrage. Par la suite, le site est découper en trois pôles ayant chacun leur particularité :

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le pôle patrimoine, le pôle média et spectacle vivant et le pôle culture.

Le pôle patrimoine a pour principale vocation celle de la préservation de la mémoire et du patrimoine, d'une part par son programme, d'autre part par sa situation, dans un bâtiment industriel, reconnaissance de la valeur patrimoniale du site. S'y trouveront de fait les archives et réserves de la ville, ainsi que les archives de l'état (INA et CIRCP). Les programmes instaurés rayonnent à l'échelle de la ville et de la région.

Vis à vis du pôle média, c'est l'établissement public Euroméditerranée (EPAEM) qui interviendra pour son développement économique, en association avec la communauté urbaine Marseillle-Provence-Métropole, le conseil général des Bouches-du-Rhône, le conseil régional Provence-Alpes-Côte d'Azur, l'Etat et l'Union européenne. Contrairement aux autres opération de l'EPAEM, les promoteurs privés n'entre pas dans le jeu d'acteur. Les seuls acteurs privés du site sont les locataires de bureaux et des studios. Par cette action, Euroméditerranée mise sur la productivité économique du secteur culturel, en plein essor : « Sur l’ensemble de la Belle de Mai, le but était de mettre en place un district des industries culturelles et de la communication, et, au delà, de faire de Marseille une métropole ayant un secteur d’activité ˆ part entière sur la production, la diffusion de produits culturels ». (P. Stefanini, ancien directeur adjoint chargé de l’action économique).

En ce qui concerne le pôle dédié au spectacle vivant, les associations autour de SFT continue d'une point de vue communication dans la même veine que la stratégie de visibilité qui avait été initié en collaborant avec Jean Nouvel et ce jusqu'en 2002. A présent, la Ville souhaite finalement concéder le terrain à SFT pour une période de 40ans.

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Cependant, les stratégies d’action et de développement des trois pôles ne sont pas forcément convergentes. Selon un des plus anciens résidents de la friche, la venue la municipalité et de l’EPAEM sur le site « était un deal nécessaire. Si ce deal n’avait pas existé, la Friche ne serait pas là aujourd’hui. A un moment donné, il a fallu inviter de lourds partenaires ». De leur divergence de volonté d'avenir, l’interaction entre les trois îlots se retrouve affaiblie. En effet, les associations culturelle ainsi que certains acteur publics semblent d'accord sur le fait que cette situation est dû à l'absence d'un pouvoir local qui aurait dès le départ donné, ou imposé une synergie à l'ensemble des îlots. Un des anciens dirigeants d'Euroméditerranée, rapporte que les représentations de ce qu’est la « culture » ne sont pas identiques pour tous les acteurs : « L’îlot spectacle vivant craint l’industrialisation de la culture tandis que le pôle média, abritant des acteurs privés aux mises de fond importantes, souhaite travailler tranquille ». Le manque de dialogue et de concertation entre les acteurs des pôles mais aussi avec la population locale a lésé la mise en place d'un véritable projet ur bain. De plus, le peu de liens tissés entre le pôle culturel et son quartier est pour le moins flagrant. Pour étayer ces propos, un des techniciens d’Euromediterranée reconnaît que : « l’objectif était de faire rayonner Marseille en tant que métropole, la question de l’échelle du quartier n’a pas été forcément instruite ».

Contrairement au quartier du Flon à Lausanne, il semblerait que pour l'instant, la reconversion du site de la Seita n'a eu que très peu d'impact (pas de processus de gentrification) sur le quartier de la Belle de Mai. Les habitants déplorent cependant le faire que les trois pôles « tournent le dos au quartier et qu'ils ne correspondent pas à leurs aspirations ». De plus, il est à noter que les questions d'accessibilité, de réduction du trafic et d'amélioration de la qualité du bâti sont à ce jour encore loin d'être ré solues. Bertoncello (2005, p66) conclura même que le pôle de la Belle de Mai « reste une opération relativement déconnectée du quartier d’implantation, et seul symbole du désir des autorités publiques d’amorcer un renouveau »

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Conclusion

Pour conclure on pourrait alors décrire la ville, d'une manière certes un peu simpliste, mais selon moi pertinente, comme étant un genre de grand puzzle composée d'une multitude de pièces urbaines différenciées, qui s'emboitent les unes aux autres et créant alors une cohésion d'ensemble. Seulement, il arrive que certaines de ces pièces périclitent et se transforment en friches, des espaces dans l'espace urbain laissées à l'abandon on presque, éventuellement réutilisés à titre transitoire, mais attendant tout de même une nouvelle occupation. Ces friches peuvent être de nature diverses (industrielles, portuaires, militaires, etc.) mais constituent néanmoins une rupture à la fois spatiale dans la ville, mais aussi dans son histoire. Les raisons de leur formation sont elles aussi multiples. Elles peuvent par exemple être liées au contexte économique, aux caractéristiques même de leur territoire, ou encore aux jeux d'acteurs initiés vis à vis des sites. De manière générale les friches obéissent à un certain processus les menant du stage de « l'avant-friche », au temps de l'aprèsfriche, le temps du projet, de leur mutation concrétisée. Cependant pour mener à bien un projet de reconversion d'un espace en friche, il est nécessaire de savoir dans quel référentiel urbain de mutation on se situe, s'il est de nature chimérique, précursive, épargnante ou exploitante. De là, il est aussi impératif de mesurer la nature et l'ampleur de ce que cette friche peut apporter à la ville. Il faut alors savoir identifier la friche, la caractériser et la limiter, et en déterminer sa valeur foncière, environnementale, ou encore patrimoniale, puis en mesurer les enjeux, déterminer les échelles que ceux-ci impliquent. A partir de là, à force d'aller-retour entre les acteurs, décider et mettre en place une stratégie qui va permettre à la ville de se reconstruire sur ellemême.

Les friches s'avèrent alors, dans certains cas, être des atouts majeurs qui permettent de rentre les villes plus compétitives entre-elles, notamment à l'échelle euro68


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péenne. Leur mutation peut en effet répondre aux enjeux de concurrence que les villes européennes entretiennent entre elle. Elles se targuent par exemple de slogans auant pour ambition de témoigner de leur rayonnement à cette échelle. Pour exemple, la ville de Lausanne se qualifie de « capitale olympique et ville culturelle », Grenoble aime à se considérer comme la « capitale des Alpes », tandis que Marseille se désigne elle comme une « métropole de premier plan au sein de la zone de prospérité partagée décidée par l'Union Européenne et 12 pays méditerranéens dans le cadre du processus de Barcelone ». La logique aujourd’hui est de penser la mutation de la ville afin d'en augmenter son attractivité. Les exemples étudiés en troisième partie ont montré que la mutation des friches dépendait fortement des stratégies adoptées durant le temps de vacance, et ce, même si le jeu d'acteur s'en trouve complexifié. En effet, aux acteur qu'on identifie de manière « plus classique » dans les processus de mutation, se trouvent aujourd’hui impliqués en plus des acteurs de gouvernance à des échelles plus large que celle de la ville, aux échelles des collectivités territoriales (administration fédérale en Suisse, canton, département, région, etc.). Se trouvent aussi impliqué dans ces jeux d'acteurs des acteurs économiques de poids comment les promoteurs immobilier ou encore les aménageurs.

Force est de constater qu'une certaine permissivité durant le temps de veille de la friche créé un climat pour le moins propice à l'émergence de pratiques alternatives. Non seulement cela permet dans certains cas d'explorer et de mettre en place des formes d'urbanité jusqu'alors inconnues et innovantes, mais aussi d'injecter un fonctionnement sociétal à l'échelle micro-locale par l'installation de groupements d'individus tels que des artistes ou des petits commerçants. Cette permissivité a pour avantage d'apporter un vent d'air nouveau dans les pratiques de la ville, et présent pour bénéfice de réinterroger la manière de reconstruire la ville, loin des schémas urbanistiques bien connus, qui peuvent avoir le défaut d'homogénéiser, par leur répétition, les paysages urbains en France comme en Europe. La mutation plus ou moins spontannée d'une de ces pièces urbaine dans la ville présente l'immence avantage 69


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d'être déjà intégrée dans la trame urbaine et finalement de venir révéler, reconnecter des territoires jusqu'alors éloignés voire ignorés.

Les friches et l'attention qu'on leur portent sont donc indubitablement des pièces urbaines cruciales dans la construction et dans l'évolution du grand puzzle qu'est la ville. Tant et si bien que les enjeux inhérents à la friche sont le plus souvent extrêmement déterminants dans l'évolution future de la ville, et dans la politique à adopter vis à vis de cet espace temporairement délaissé. Toutefois, il semblerait que le temps de veille, ou de vacance des friches soit tendancièlement réduite à une période la plus courte qu'il soit (le strict temps de la dépollution, du rachat, …). En effet, dans un contexte où le foncier se fait denrée rare, où les opportunités d'expansion le sont aussi, la pression foncière est de plus en plus forte et la mainmise sur les friches s'opère de plus en plus tôt.

Un autre point mérite d'être souligné. Dans le travail sur les friches, leur reconfiguration est souvent pensée pour la plus grande échelle, négligeant bien souvent l'échelle de la proximité directe au site, l'échelle du quartier. En effet il est assez rare finalement que ces friches, lorsqu'elle viennent d'être reconfigurées, fonctionnent en synergie avec leur environnement direct. Il semblerait qu'elles fonctionnent plus avec la ville, voire avec des territoires bien plus grands, mais que la friche en soit, reste fi nalement relativement autonome dans son fonctionnement. Ceci peut alors impacter sur le quartier alentour qui probablement sera lui aussi amener à muter, voire à se gentrifier. Et se n'est pas faire la ville que de l'amener à se redorer. En effet à mon sens la ville tire sa force de sa mixité, de ce tourbillon d'individus tous différents qui se croisent dans l'espace public. La ville a certes raison de savoir trouver les clés pour se recomposer, mais elle ne doit pas oublier qu'elle est bien plus qu'une juxtaposition de pièces urbaines.

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BIBLOGRAPHIE

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http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geoca_0035113X_1991_num_66_1_5755 – Lauren Andres, « Temps de veille de la friche urbaine et diversité des processus d’appropriation : la Belle de Mai (Marseille) et le Flon (Lausanne) », Géocarrefour [En ligne], Vol. 81/2 | 2006, mis en ligne le 01 décembre 2009. URL :

http://geocarrefour.revues.org/1905 DOI : en cours d'attribution –

Lextrait, F : « Une nouvelle époque de l'action culturelle. Rapport à Michel Duffour secrétaire d'Etat au Patrimoine et à la Décentralisation Culturelle », rapport au format PDF, Mai 2011

– Andres L : « La ville mutable. Mutabilité et référentiels urbains : les cas de Bouchayer Viallet, de la Belle de Mai et du Flon. » 498 pages –

Janin Claude et Andres Lauren, « Les friches : espaces en marge ou marges de manoeuvre pour l'aménagement des territoires ? », Annales de géographie, 2008/5 n° 663, p. 62-81. DOI : 10.3917/ag.663.0062

Oswalt, Philipp. 2005. Shrinking Cities, Ostfildern-Ruit : Hatje Cantz.

Riboulet, Pierre, « Onze leçons sur la composition urbaine », Presses de l'école nationale des Ponts et Chaussées, 1998

Audat, P, Bailly J.-C. : « Les cahiers de l'école de Blois 4 : autour des friches », L'école nationale supérieure de la nature et du paysage, 2005

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Pélissier, A. : « Europan 4 : construire la ville sur la ville », Editions de l'Imprimeur, 1997

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– Broner K. : « New York face à son patrimoine : Préservation du patrimoine architectural urbain à New York, analyse de la méthodologie, étude de cas sur le secteur, historique de Soho », Pierre Mardaga, 1986, 272p.

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