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Robert Comte

Ce qui est en jeu dans la générativité concerne donc le lien entre les générations : nous ne sommes pas seulement liés à nos contemporains, nous le sommes aussi à ceux qui nous ont précédés et à ceux qui nous succèderont. La générativité inscrit chacun de nous dans une durée qui le dépasse en amont (ceux qui lui ont donné la vie) et en aval (ceux à qui il transmet la vie) ; de ce point de vue également, elle demande que l'on sorte de soi pour s'ouvrir à l'autre dans un équilibre que chacun doit trouver entre le donner et le recevoir. La générativité implique donc une double orientation : vers nos prédécesseurs et vers nos successeurs. Vers nos prédécesseurs en accueillant ce qu'ils nous ont transmis ; vers nos successeurs en leur transmettant à notre tour ce dont nous sommes porteurs et, ajouterait H. Jonas, en leur laissant un monde vivable. C'est ainsi que nous assurerons ce qu'Erikson appelait, en utilisant une expression venue de l'Inde, « la maintenance du monde »22. Ce qu'il faut souligner, c'est que cette maintenance du monde ne se réalise pas par la seule succession chronologique des générations. Elle suppose que chaque génération soit à son tour source d'initiative à partir de ce qu'elle a reçu de la génération antérieure. Il s'agit en effet de transmettre de la vie et pas simplement un « prolongement fragile d'habitudes »23 (on ne transmettrait alors qu'une tradition morte). Nous le savons : nous ne transmettons bien que ce qui nous fait vivre ; cela ne passe pas d'abord par des mots, mais par des attitudes qui communiquent une certaine énergie à nos interlocuteurs ; c'est cela que nous retenons quand nous repensons à ceux qui ont réellement été des passeurs pour nous : ils nous ont communiqué quelque chose de l'ordre du désir, ils ont allumé une flamme en nous. C'est de ce côté-là que se passe la transmission de l'essentiel. Ainsi, la transmission est une communication de vivant à vivant. On pourrait donc dire que la générativité, c'est cette capacité à communiquer de la vie à ceux qui nous succèdent, de même que nous reconnaissons avoir reçu de la vie de ceux qui nous précèdent. Ce que nous avons donc à transmettre, c'est la vie, c'est « une relation qui court parmi les humains, qui passe de génération en génération, cette relation toute première qui fait qu’un être humain peut s’aimer lui-même parce qu’il a reçu l’amour et qu’ainsi il pourra le donner » ; c'est « ce qui est indispensable aux humains pour qu'ils aient une vie possible dans un monde habitable et la force de supporter leur condition » (M. Bellet). Transmettre la vie, transmettre un monde habitable, c'est transmettre un monde où l'on puisse trouver sa place, c'est transmettre un monde où l'on puisse trouver ses repères, un monde qui ait un sens. Il s'agit d'initier chaque fois une nouvelle genèse de l'humain. Prendre sa place dans le processus de transmission, c'est aussi accepter de changer de génération (nous ne sommes plus un jeune qui se contente de recevoir) et se préparer à plus ou moins long terme à faire place à ceux qui vont nous remplacer. C'est là une des sources du refus de transmettre : « le malaise dans la transmission est lié à la difficulté de s'inscrire dans la différence des générations, à la peur de vieillir et d'assumer son rôle d'aîné, à la difficile acceptation de mourir, de céder sa place à quelqu'un d'autre que soi. Toute succession est vécue comme une expulsion douloureu22 Voir Myriam Revault d'Allonnes, « De l'autorité à l'institution », dans Esprit, août-septembre 2004. 23 Maurice Bellet, La transmission (intervention aux Semaines sociales), repris dans La Croix, 25 novembre 2005.

Rivista lasalliana 1-2009  
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