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Robert Comte

est plus habituel de dire que l'on est juif par sa mère). J. Attali élargit la portée de l'affirmation paradoxale du Talmud en la traduisant ainsi : « l'être humain n'est pas ce qu'il reçoit, mais ce qu'il transmet ». Je trouve cette remarque très intéressante pour notre réflexion. Elle signifie que ce n'est pas uniquement ce que nous avons reçu de nos parents qui nous fait humains, c'est aussi et surtout ce que nous transmettons à notre tour. Nous commençons tous par recevoir : recevoir la vie, recevoir de l'amour, recevoir une éducation. C'est à partir de là que nous nous construisons. Tout cela, nous l'avons reçu gratuitement, cela nous a été donné. C'est ce don gratuit qui nous fait vivre au plein sens du terme, qui fait que nous nous sentons pleinement autorisés à vivre. Il arrive que la gratuité ne soit pas présente : quand des parents rappellent sans cesse ce qu'on leur doit, quand ils manifestent un amour intéressé ou captateur, ils transforment les relations en un continuel marché qui va contaminer la vie affective. Il y a là une perversion de l'amour, mais cette perversion indique à sa manière que nous avons contracté une dette à l'égard de ceux qui nous ont donné de vivre. En tout état de cause, la question est de savoir comment vivre positivement notre rapport à cette dette. Il semble que cela soit possible à deux conditions. La première est du côté de ceux qui nous ont donné la vie : ils nous permettront d'assumer positivement cette dette

s'ils ne la transforment pas en fardeau à porter, mais la présentent comme un cadeau à accueillir avec gratitude. Comme le remarque un auteur, qui s'appuie sur de nombreux contes traditionnels, « le vouloir-vivre qui anime chacun de nous peut être pour nos enfants15 un don premier aussi bien qu'un poison : don inestimable dans la mesure où nous acceptons de le leur transmettre (c'est-à-dire, à terme, de mourir) ; poison qui les empêche d'exister dans la mesure où nous tendons à garder pour nous ce qui nous fait être et désirons secrètement ne pas passer le relais »16. Quant à nous, au sens propre, il nous est tout à fait impossible de « rembourser » la dette contractée à l'égard de ceux qui nous ont donné la vie. A leur égard, nous ne pouvons que manifester par notre manière de vivre combien nous apprécions ce que nous avons reçu. Comme l'écrit un auteur, « la dette filiale s'enracine dans la dépendance, la passivité première de celui qui reçoit et n'est jamais à la hauteur de l'incommensurable don qui lui est fait »17. Le don de la vie qui nous a été fait n'est pas réversible : nous ne pouvons pas rendre la vie à ceux qui nous l'ont donnée ; par contre, nous pouvons montrer comment nous l'avons accueillie. Mais si nous ne pouvons pas donner la vie à ceux qui nous l'ont transmise, nous pouvons la donner à d'autres : c'est donc en étant à notre tour donneurs de vie (quelle qu'en soit la manière) que nous pouvons acquitter notre dette. De ce point de vue, on peut dire que c'est ainsi que nous devenons pleinement adultes : nous passons alors d'une position de réceptivité à une position où nous manifestons à notre tour notre puissance d'agir. C'est ce qu'exprimait explicitement une jeune religieuse, quand elle disait : « ce que j'ai reçu est incalculable ; je voudrais donner de façon tout aussi incal15 On peut élargir la remarque aux jeunes dont nous assurons l'éducation. 16 François Flahault, Be yourself, Mille et une nuits, 2006, p. 171. 17 N. Sarthou-Lajus, L'éthique de la dette, PUF, 1997, p. 39.

Rivista lasalliana 1-2009  

Rivista lasalliana. Trimestrale di cultura e formazione pedagogica

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