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ZEO Zone Entièrement Ouverte n°19 - Sept 2012

Le travail social et les normes d’exclusion Un remède pire que le mal ? Crédit Photo : Ludivine*

 


Sommaire Édito Célia Carpaye ...................................................................................................................... 1

Évaluation et invention des besoins Loïc Andrien ...................................................... 4 J’aime croire que l’éduc’… Jean-Noël Kulichenski..................................................... 9 Psychologue en institution : entre systèmes et individus / L'aide sociale à l'enfance : une illusion d'Etat ? Agnès Vigouroux ..................................................... 14 De quoi la bientraitance est-elle le nom ? Joseph Rouzel ........................................ 23 De la « distance » relationnelle et du pouvoir sur l'Autre dans nos pratiques : Les violences ordinaires du travail social. Étonnement et anthropologie d'une travailleuse sociale. Mélanie Autexier ........................................................................ 38 Interview : Émilie, « Même si on m’a dit que c’était mon choix, ça n’est pas moi qui ai choisi » Mélanie Autexier........................................................................... 60

Billet(s) de blog MDPH, mon amour Sophie ......................................................................................... 79

Le baz’arts J’agis hors cadre Zoulette............................................................................................. 84 Ma participe-passion Pierre Fraenkel .......................................................................... 85

 


Édito Cette année-là, le froid fut pénible et meurtrier, même dans le Sud de la France. Le plan Grand Froid venait d’être déclenché, le clochard aux doigts gercés accaparait nos écrans aux heures de grande écoute, la France grelottait en pensant aux vacances, et nous aussi, dans ce foyer de la PJJ1, nous tentions de protéger la jeunesse en claquant des dents. Ce soir-là, il faisait nuit noire quand, seulement avec un pull-over, Abel quitta le foyer. Il était 18h à peine mais la nuit avait tôt fait d’écraser nos certitudes. Et celles d’Abel. Deux ans de placement au titre de l’enfance en danger. Deux années de travail socio-éducatif aboutissant à une formation constructive, à une relative autonomie et à un projet d’appartement pour jeunes majeurs dans les mois qui allaient suivre. Ca n’était pas gagné d’avance mais deux années, c’est mieux que six mois pour entamer un accompagnement efficient. Et effectivement, en deux années, Abel avait pu se préparer à la vie en autonomie et l’équipe s’en félicitait chaque jour. Même s’il y avait le silence. On en parlait parfois de ce silence, quand un autre adolescent n’avait pas agressé une mamie jugée trop bourgeoise ou saccagé le foyer pour dire sa frustration. Rarement donc, on évoquait le silence d’Abel mais certains murmuraient l’éventualité d’une pathologie psychiatrique. Avec prudence, pour ne pas alimenter une confusion des rôles qui aurait poussé des éducateurs à poser des diagnostics médicaux. Avec réserve, on disait que ce silence-là, cet isolement-là n’était pas « normal ». Habituel. Ordinaire. Et puis, il y eut cet instant. De folie, peut-être. De violence, sûrement. L’agression qui ne repose sur rien de tangible ou d’entendable. Mais lui a entendu des insultes de ce professionnel et s’est jeté sur lui. A utilisé toute sa force, devant notre impuissance et notre surprise. Croyances de persécution ? Décompensation ? On en sait trop rien, le temps a manqué pour se poser ce genre de questions. Une plainte. Un renvoi. Adieu.

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Protection Judiciaire de la Jeunesse

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Abel s’en va, sans un mot, deux sacs de vêtements en main, en jogging et pull-over. Le plan Grand Froid est déclenché, des femmes et des hommes meurent dans nos rues. Non il n’a pas de famille ici et on ne le sait que trop bien. Oui il dormira au mieux dans un hall d’immeuble, au pire sur un bout de trottoir. Non il n’a pas le droit de prendre un édredon pour s’abriter, ça appartient au Ministère de la Justice. Je suis stagiaire, je ne comprend rien. J’interpelle mes collègues mais on me renvoie à ma trop grande sensibilité. Mon manque d’expérience. Son geste est inacceptable, la sanction va de soi. Il n’y a que peu de détails dans cette bribe de récit. Elle traduit l’absence de nuances. Cette situation demeure en moi comme une pierre à l’édifice de mon engagement dans le travail social. Dans un travail social qui considère l’Homme dans son entièreté. Qui ne le laisse pas sur le bord de la route. Jamais. Sous aucun prétexte. Même pas celui-là. Que dire de cette Protection de la Jeunesse qui, ce soir-là, a mis à la rue un homme qui avait basculé dans l’indicible ? Que dire de ce travail social qui crée des cases si réductrices qu’elles ne permettent pas de répondre à la complexité de la nature humaine ? Que faire de toutes ces femmes et ces hommes qui mêlent tant les problématiques qu’ils ne savent s’inscrire que dans les insterstices d’un travail dit « social », mais plus que jamais exluant ? Ce mois-ci, nos rédacteurs tentent d’en dire quelque chose, de ce travail social qui, dans sa vocation illusoire de faire le bien, produit parfois des effets dévastateurs. Psychologue, éducateurs spécialisés, professionnels tentent de montrer à travers des situations de travail comment le remède social peut parfois être pire que le mal ; comment, quand une adolescente est en rupture familiale, le système brise l’unique lien d’amour qui peut l’aider à grandir, sous un implicite prétexte de satisfaction des instances tarifaires… Comment, alors qu’une situation est qualifiée d’« urgente » au sein de l’Aide Sociale à l’Enfance, il eut fallu un mois pour mettre en place une solution précaire… Quand ici les moyens pour accompagner ceux qu’on nomme « usager » se restreignent comme peau de chagrin, quand là-bas les professionnels ont l’impression qu’on ne reconnaît que la partie immédiatement visible de leur travail, quand dans la  

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Protection de l’Enfance on tente maladroitement de protéger l’institution avant l’enfant… quels effets produisons-nous sur celui qu’on considère depuis la loi de 2002, « usager de services » ? Cet « usager », nous avons tenté de lui donner la parole dans ce numéro ; Émilie, longtemps accompagnée à son domicile, ou Sophie, maman d’une petite fille en situation de handicap, nous livrent ici des témoignages aux antipodes des volontés utopiques du travail social. Les travailleurs du social (médecins, éducateurs, psychologues…) réfléchissent depuis de nombreuses années à l’efficience supposée de nos pratiques, et à ses revers : la maltraitance institutionnelle. La récente notion de bientraitance serait-elle ainsi le pendant d’un travail social excluant et discriminant ? Nous poserons la question dans ce numéro. Une rubrique intitulée « Le baz’arts » a également vu le jour et nous offre un regard plus large et plus libre sur les questions qui nous animent présentément. * Abel est parti. Les mains et le visage nus. Peut-être le retrouverais-je quelques mois après, en stage dans une équipe de rue. Peut-être le (re)croiserais-je au détour d’une maraude, engoncé dans une folie qui ne trouve plus de prises. Peut-être que sa carrière d’usager n’en était qu’à son commencement. Peut-être que la Protection de la Jeunesse a en fait créé un « usager », comme nous en croisons tous les jours dans nos métiers respectifs…

Bonne lecture,

Célia Carpaye

 

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Évaluation et invention des besoins « L'homme n'a pas de besoins ? Il faut lui en créer. » Jacques Ellul « Le néologisme, c'est la langue qui fait ses besoins. » Frédéric Dard « Le travail social, c’est la société qui fait ses besoins… » Elle fait ses besoins comme ses normes, sans demander à personne. Et elle en met partout la dégoutante. Ça dégouline, ça colle, et on a beau se laver les mains, l’odeur est bien présente, la sensation aussi. Quand bien même on a beau nettoyer, c’est comme les toilettes publiques, dès le moment où chacun y va de sa petite affaire, on a beau nettoyer… La société qui fait ses besoins, elle les fait à son image. Alors elle décide pour les autres. Mais qu’est-ce que j’en sais moi de ce dont il a besoin lui, ou de ce qui serait bien pour elle ? On y colle des étiquettes, des panneaux pour ne pas y penser et pour savoir avant même de voir, de rencontrer et d’entendre. Mais si l’on pouvait résoudre les problèmes avant de les rencontrer ce serait tellement plus simple et plus rentable. « Je veux mourir ! » alors là ce n’est pas un besoin. Mais c’est bien une parole. Lancée comme une claque, comme un coup de fouet. C’est le genre de mots que l’on ne prend que difficilement parce que l’on ne sait pas trop ce que l’on va en faire. Et puis les réponses habituelles : « Vous dites cela parce qu’aujourd’hui cela ne va pas trop… Mais vous verrez demain… » « Ne dites pas cela, vous ne le pensez pas… » « Gamin, tu dis cela sans savoir ce qui t’attends… » Il y a de cela quelques années, j’en ai dit une belle de connerie. Cela n’a pas plu à tout le monde. Mais cela a eu de l’effet, beaucoup plus que ce à quoi je pensais initialement. « Je veux mourir, je vais sauter du pont… tu sais le pont de l’autoroute, celui à l’entrée du village. Il fait bien trente mètres de haut… ». En entendant cette

 

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phrase dans la bouche d’un ado de 17 ans à peine, ma première pensée fut pour une jeune fille qui avait tenté l’expérience avec plus ou moins de succès plusieurs mois auparavant. Cela n’avait pas été aussi rapide qu’elle l’aurait souhaité. Alors ma réponse, ma connerie, fut de lui poser une question : « Sais-tu dans quel état tu risques de te retrouver une fois en bas ? Sais-tu quelles douleurs tu risques d’endurer si tu te loupes ? ». Une boule m’a pris au ventre. Et si je venais de lui lancer un défi. Et si je venais de le pousser. Ce sont également les reproches que me fit ma hiérarchie quand j’évoquai la situation en réunion. Bien évidemment ce sont le genre de réflexions que l’on entend quand on nous coupe la parole. Quand l’émotion et l’angoisse prennent le dessus sur la volonté de laisser, jusqu’au bout l’ado, la personne face à elle-même, à ses désirs, à ses actes, à ses besoins tels qu’elle les définit. Moi j’ai eu peur, ma hiérarchie a eu des sueurs froides, et cet ado a eu un bon gros fou rire. « Je veux mourir, mais je veux pas avoir mal. Je veux juste arrêter. J’en ai marre de ma vie… » Il venait de tuer quelque chose. Il venait de lâcher certains de ces mots qui permettent de passer à autre chose. Le début d’un chemin. Et il venait de le faire parce que j’avais accepté moi aussi de lâcher sur mes a priori, mes représentations du métier. Je n’étais pas là pour lui dire quoi faire, pour lui dire ce qui était bien ou non. C’était à lui de trouver ses réponses, lui et lui seul. Mais qu’est-ce que j’en sais de ce qu’il pense, de ce qu’il veut. Qui je suis moi pour décider de ce dont il a besoin ? Cette situation était tellement extrême qu’elle en était extraordinairement facile à appréhender. Mais pour toutes les autres, ces situations ordinaires. Celles où l’on nous demande d’évaluer les besoins d’une personne, sans qu’il n’y ait de risque particulier. On est dans des situations ordinaires, normales, avec des besoins ordinaires, normaux. Besoin primaire, secondaire, … quelle connerie. Mais on a le droit, c’est Roger Gentis qui l’a dit2. 90% de ce que l’on dit c’est des conneries. Sauf que si nous nous le savons il y en a qui sont prêts à nous croire, à nous suivre. Et là, conneries ou pas, la moindre parole peut faire des dégâts. Bien pires que les problèmes pour lesquels nous étions venus, ce pour quoi nous étions appelés. Nous évaluons, nous parlons et nos paroles prennent forme. Comme des prophéties auto-réalisatrices, les mots que nous

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http://www.cliniquedelaborde.com

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donnons aux gens, à leurs problèmes, à leurs maux, vont devenir des identités, des marqueurs. « Lui, il finira en UMD… » En une phrase, la première, l’avenir un ado était tout tracé. Pas le temps pour la rencontre, pas de temps pour qu’il s’explique, le sachant avait décidé. En UMD il finirait. Plusieurs années ont été nécessaires pour tenter de déjouer ce pronostic qui hantait aussi bien nos pratiques que nos idées. Mais dans ce cas, si nous étions tellement influencés par ce pronostic, qu’est-ce qui nous garantit que nous n’avons pas provoqué ce que nous pensions comme inévitable ? Dans les institutions totalitaires décrites par Goffman, il ne faut pas bien longtemps pour savoir ce que l’on va faire du reclus, qu’il soit fou ou délinquant. La culture qui est la sienne n’a guère de place dans cette institution qui l’accueille et l’on assiste à un phénomène de « déculturation »3. Cette phrase de bienvenue, ce pronostic, en est la première trace. Ce chemin tracé dans nos esprits devenait déjà un chemin sans aucune voie secondaire. Un cul de sac qui ne mènerait cet ado que vers la seule direction que nous venions de cautionner parce que nous ne l’avions pas refusée. Revenons quelques minutes en haut du pont, à la sortie du village. Si le premier adolescent avait sauté. Quelle aurait été ma culpabilité ? Notre culpabilité ? Celle que mon supérieur hiérarchique avait commencé à vouloir absolument me faire ressentir, n’attendant même pas la fin de mon récit. Celle que lui ressentait déjà. Quel mal fait un ado qui se suicide à la société ? Question terrible que s’est posée en son temps le philosophe David Hume. « Toutes nos obligations de faire du bien à la société semblent impliquer une réciprocité. Je reçois de la société des bienfaits, et donc je me dois de promouvoir ses intérêts ; mais quand je me retire entièrement de la société, comment pourrais-je encore y être lié ? »4. Hume démontre fort justement que toute société fait porter à ses membres le poids de ce qu’elle leur apporte. Ce phénomène que l’on peut rapprocher d’un simple mouvement de don et contre-don tel que Marcel Mauss l’a décrit trouve sa limite face au suicide, du moins dans le rapport individu-société. En effet, Hume ne traite pas du sentiment de culpabilité des proches, des parents de ceux qui restent après le suicide. Comment rendre à la société ce qu’elle a apporté à quelqu’un qui n’a cherché qu’à la fuir pour l’une ou l’autre raison ?                                                                                                                 3

Erving GOFFMAN, Asiles, Les éditions de Minuit, Paris, 1968, p.56 David HUME, Du suicide suivi de De l’immortalité de l’âme, éditions Cécile Defaut, Nantes, 2009, p.76 4

 

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Dans cette limite s’interrogent pourtant la société et ses modes de formation. « Par définition même, un repas en commun, une distribution de kava, un talisman qu’on emporte ne peuvent être rendus immédiatement. Le « temps » est nécessaire pour exécuter toute contre-prestation. »5. Le temps devient la composante principale de la dette de l’individu vis-à-vis de la société. En effet, dans les institutions totalitaires, asiles ou prisons par exemple après la « déculturation » vient l’imposition d’une culture propre à chacune. Le reclus de Goffman n’a plus qu’à se conformer aux codes et au temps de l’institution. Il y a le temps de l’admission, le temps de l’élaboration du projet, le temps d’observation, le temps de souffler aussi, il n’y a plus, bien souvent, que des temps institutionnels à l’intérieur desquels on observe, on évalue la personne accueillie. Le filtre de l’institution est toujours là et ne doit pas nous faire oublier son existence. Nous ne pouvons pas en faire fi. Mais nous pouvons le considérer, le prendre en compte afin de bien nous souvenir que les besoins que nous pensons déterminer pour une personne, à son sujet, ce ne sont jamais que les besoins qu’une société définit pour cette personne dans le cadre d’une institution ayant un rôle particulier. La personne en situation de handicap, dans une situation d’extrême dépendance est placée dans des établissements spécialisés. La société crée des emplois pour que l’on s’occupe d’elle. On détermine des besoins et des nécessités afin que l’accompagnement corresponde le mieux à ce que la société veut pour la personne handicapée dépendante. C’est toute une institution, toute une économie qui tourne alors non pas autour de la personne, mais autour de la dépendance. De la même manière dans le champ de la santé mentale, ces nouveaux vocables ont eu vite fait de passer sur la personne. On ne traite plus dès lors que de ce que la société attend et non plus des personnes concernées par ces problématiques. Et que pourrait rendre cette personne qui ne parle pas, qui n’est pas en mesure de travailler, si ce n’est se laisser soigner et se laisser conduire, sa vie durant dans des institutions où tout serait décidé pour elle. Aux dix ans de la loi de 2002-2 visant à remettre la personne accueillie, l’usager, au centre des dispositifs, qu’en est-il de la liberté de ladite personne ? Si à ce jour la personne refuse les interventions de la société, si les réponses que nous avons à                                                                                                                 5 Marcel MAUSS, Essai sur le don in Sociologie et Anthropologie, PUF, 8ème édition, 1999, p.199  

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apporter ne lui conviennent pas, quelle réel moyen d’affirmer son choix a-t-elle ? Une médiation, un tiers qui pourrait faire entendre raison à la personne ? Les rapports des individus à la société ont cela de tout à fait défini que même ceux que l’on a nommés « exclus » y jouent un rôle. Ils ne sont pas forcément exclus de la société, mais des processus de fabrication de la culture, contraints de n’exprimer que ce qu’ils seraient autorisés à exprimer à l’intérieur d’espaces institutionnels plus prompts à panser les corps qu’à penser les citoyens. Loïc ANDRIEN, éducateur spécialisé, directeur d’établissements médico-sociaux, fondateur de la revue ZEO, loic.andrien@gmail.com

 

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J’aime croire que l’éduc’… Parlons évaluation, dit le thème. Les effets négatifs sur celui que l’on nomme usager. Cette question fût au cœur de mon parcours, elle revient régulièrement, menaçant chaque jour de me faire quitter le « secteur social ». Plus qu’une évaluation, elle est pour moi une quête de sens sans laquelle je ne peux pas continuer. Ce qu'il y a de peut-être un peu différent dans mon regard, c'est qu'il y a encore cinq ans, j'étais dans l'autre monde. Celui dans lequel déclamer avec légèreté « on fait pas dans le social ! » est un acte quotidien, une sorte de bourrage de crâne en lame de fond, nécessaire pour cimenter les esprits, ne pas perdre le cap, justifier des « pratiques » basées sur une logique somme toute simple : « les chiffres, d'abord ». A ce titre, la précarité, on la fabrique. L'humain ne sert jamais mieux que quand il est fragile, remplaçable – quand il réprime le mieux ses états d'âme. Quand il est au plus proche de la machine, en somme. Parfois, malgré la force du conditionnement collectif, un rayon de lumière perce, un malaise se met à jour : un collaborateur « pète les plombs ». Une part de lui trop réprimée par le système en place se soulève, explose, il ouvre une porte au chaos dans cet univers artificiel trop propre, trop cadré. Ce sont les tentatives de suicide. Les crises de nerfs. Les dépressions. La violence, les cadres en costards qui se tapent dessus. Les plus adaptés distillent la violence, au goutte à goutte. Elle passe - presque - inaperçue. Mais le système est bien foutu. Les contre-mesures sont à portée de main, et chacun pioche celle qu'il veut en fonction de l'image qu'il a décidé d'incarner : « Il était faible », « C'était un con », « Il n’était pas fait pour ce job », « Quand on n’est pas capable de tenir la pression, on ne prend pas ce genre de poste », « Lui et ses états d'âme... ». Je fus de ceux-là, les uns et les autres. « De ceux qui se posent trop de questions, qui vont chercher trop loin », me disais-je alors. De ceux qui ne comprennent plus

 

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pourquoi on ne pourrait pas « lui laisser une chance, après tout, ça arrive à tout le monde ». Qui pressentent que quelque chose ne tourne pas rond, qui n'arrivent pas à se résigner à servir l'empire du chiffre… Plutôt que leur propre empire, celui du vivant, d’abord. Comme un référentiel inversé. Un univers qui marche sur la tête, Atlas qui aurait réussi à renverser la vapeur et se faire porter par le monde... Je fus de ceux là, qui finissent par exploser sous la pression de cette ambivalence, l’impression sans fondement logique qu’on se fait plus de mal que de bien, même à soi-même, même retranché dans le plus extrême nombrilisme, en réduisant ainsi les « autres » à ce qu’ils ont de « pratique », de rentable. Je retrouverai, quelques années plus tard, une analogie à cette situation qui faisait alors mon quotidien. Une impression sourde et diffuse que finalement, le cadre supérieur qui explose dans son open-space et le jeune qui agresse son prof ne sont que les deux facettes de la même réaction à la même contrainte (ce qui justifie sans doute la haine qu'il ne manquent pas de se porter l'un à l'autre...). Ils sont « quelqu'un », un quelqu'un embringué dans un système qui ne lui laisse pas la place d'être. La misère affective des ingénieurs qui s'agglutinent dans les tours de la défense, la misère de conscience des financiers qui décident de licenciements par « charrettes », la misère culturelle qui comprime l'âme en ne lui offrant aucun miroir, aucun mode d'expression, la misère tout court qui meurtrit le corps et l'âme chaque jour qui passe. Quel rapport avec la question ? Quand on nait ainsi, sur le tard, douloureusement, à sa propre conscience sociale, il semble n'y avoir que deux options, deux réponses : s'investir à la cause sociale, ou se contenter de survivre en la perturbant le moins possible. Dans les deux cas, il semble que ce ne soit qu'un petit arrangement avec sa conscience. J'ai essayé ces deux options, la seconde d'abord. J'ai abandonné poste, responsabilités, salaire, pour aller bosser dans le bâtiment. On n'emmerde personne, on ne sert personne, on prend juste ce qu'il faut d'argent pour vivre, là où il est. Mais ce n'était pas satisfaisant. Le sentiment d'inutilité, d'absence de réalisation, était trop lourd à porter quand la conscience de mon propre besoin de l'autre s'en mêlait.

 

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Puis la première. Je serai travailleur social. Se précipitent alors toutes ces questions, dont la fameuse « ne ferai-je pas plus de mal ainsi ? ». « J’ai parfois l’impression que les services sociaux ne servent qu’à donner le minimum aux gens pour qu’ils ferment leur gueule », m’a t-il dit. Je n’avais rien à répondre : je n’étais pas convaincu qu’il avait tort. Cette question ne m’a pas quittée depuis. Régulièrement, elle m’assaille : « mais qu’est-ce que je lui veux, qu’est-ce que je fais pour lui, qu’est-ce que je lui fais, à cet usager ? » Je n’ai pas assez d’expérience professionnelle, pas assez de recul, pour seulement me faire une idée de l’impact réel, à long terme, de mes actes, je laisse ça à ceux capables de s’exprimer intelligemment sur le sujet. Je me contente de faire « en dépit de », parce que je sais bien qu’aucun outil ne m’offrira jamais les moyens de cette évaluation. La plupart du temps, l’acharnement à « faire de mon mieux » me suffit. Parfois, la pensée rassurante que « l’équipe est là et me reprendrait si je faisais mal » m’est nécessaire... Parfois, le sentiment que l’accompagnement se résume à ne faire que proposer des rustines, à l’heure où la seule démarche intelligente serait de prendre le temps et l’énergie (qui a dit, les moyens ?) de proposer le changement d’une roue complète, me décourage, fait perdre tout son sens à mon métier. Mais au fond, je suis obligé d’admettre que, dans ce rôle de liant, de passeur, il ne s’agirait souvent pas tant, selon ma conscience, d’accompagner l’usager vers l’adaptation au système toujours plus normatif, exclusif, que d’accompagner le système vers l’adaptation à l’usager. Autrement dit, de toute façon, je fais mal, à l’envers - c’est la nature même du métier. L’idéal m’apparaissant parfois comme un subtil, irréaliste entre-deux qui viendrait adoucir cette conception manichéenne. Mais je n’oublie pas que c’est le système qui m’emploie, et qu’en faisant ce job, j’y contribue encore - le simple fait d’exercer me faisant consentir à ces normes d’exclusion dont je représente une frontière. Alors, les « effets négatifs sur celui que l’on nomme usager », je suis convaincu qu’ils sont nombreux. Bien plus que je ne serais capable de les évaluer, même avec tout le sérieux dont je suis capable. Mais qui, ayant exercé plus de trois jours dans le secteur, en douterait une seule seconde ? On ne sert « l’usager » que dans la marge très réduite  

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que nous laisse le système en place. Ce cadre très serré me semble pourtant tout aussi indispensable, pour ce qu’il est un garde-fou indispensable. Tout ça pour en arriver à dire ça ? Je ne peux pas m’en contenter, ou alors, je quitte ce job. Je poursuis donc le raisonnement, je « sauve ma conscience ». En me rappelant d’où je viens. En me répétant que de toute façon, il n’y a pas beaucoup d’alternatives : nourrir le système exclusif et normatif en tirant parti de ses propriétés pour mon propre compte (au moins, je m’en sais capable, je suis adapté), ou bien, fermer les yeux et être le plus passif possible (mais est-ce que ça ne revient pas au même au final ?) ... ou bien, agir, et tenter (souvent désespérément) de tirer parti des mêmes propriétés du système... pour le compte de ceux qui en ont le plus besoin. Apaiser la souffrance, là où elle a le plus de raisons d’être. Soumis au principe de réalité, donc « en dépit de » : des moyens, des certitudes que je ne trouverai jamais. Mais il ne s’agit bien que de cela : je sauve ma conscience. Je m’adapte encore. Il me faut bien en être capable, si j’ai la moindre prétention à accompagner l’autre vers sa propre adaptation. Etre au contact de la réalité, sur le terrain, puis parler, partager, m’exprimer, tenter de refaire une place à cette réalité de la différence de l’autre dans la conscience collective (mais comment en est-on arrivé à ce que ce soit nécessaire ?), avec mes moyens. Je suis convaincu que les métiers du social desservent - bien trop souvent - la cause qu’ils prétendent servir, celle de l’usager. Ce même regard que celui souvent porté sur tant d’organisations humanitaires... Mais, rencontrer l’autre ... C’est ma place, du moins pour aujourd’hui. J’ai payé le prix fort, renoncé à tant de confort et tant d’illusions, pour l’entendre. J’ai la conviction intime que la société se porterait mieux, si chacun se contentait d’occuper la sienne, plutôt que courir après les images qui lui sont imposées. Je fais de ma vie l’illustration de mes convictions, et c’est ce que je peux faire de mieux pour l’autre, au-delà, en deçà de tout accompagnement, au-delà de la notion si réductrice d’usager. Etre un exemple. A suivre ou ne surtout pas suivre. Mais l’être vraiment. Et l’offrir à la rencontre. Je ne rends donc pas forcément (bon) service à l’usager. Je n’agis pas toujours en regard de ma conviction pour le long terme, ni même parfois le moyen terme. Je fais de mon mieux, avec les moyens mis à disposition, et trop souvent, je suis convaincu  

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que pour lui, ce n’est pas suffisant, parfois même cela va à contre-courant de ses intérêts. Ceux qu’il exprime, ceux que je lui imagine. Dans cette société qui me semble parfois réduite à n’être que débutante dans la connaissance d’elle-même tant elle évolue vite, j’aime (j’ai besoin de) croire que l’éduc, au même titre que le psy ou le médecin généraliste, est un acteur qui donne une certaine continuité aux tentatives de lecture, de soulagement de la souffrance, au service de la seule unité irréductible de la société - cette société là. L’humain. Que c’est le rôle de l’éduc, selon moi, qui va bien au-delà du « simple » accompagnement. Parler. Chercher, comprendre, savoir et faire savoir. Se tromper, recommencer. Qu’en tenant ce rôle, il apporte finalement sa pierre, pour tous les usagers. Que l’erreur n’est pas vaine, que l’énergie investie ne l’est pas à perte. Que sans l’éduc... on aurait peut-être déjà franchi la frontière si fine qui sépare l’usager, qui, tout aussi peu, mal reconnu soit-il, a encore une place à l’extrême limite du système... du paria. Que du travail, parfois... la magie opère. Que de la rencontre, parfois... la magie opère. Que quand la magie opère, la souffrance s’apaise. Parfois un peu. Que la magie peut peut-être trouver ses grilles de lecture, et opérer un peu plus souvent. Ouf. Mon « évaluation des pratiques », aussi large que ma conscience est capable de l’aborder, est finalement positive. Teintée de doutes, toujours ramenée à cet apaisement - tout égoïste au final - que je trouve dans le soulagement de la souffrance où je la perçois... mais positive. Le jour où elle ne le sera plus ... je changerai de métier. Jean-Noël Kulichenski jn.kulichenski@gmail.com

 

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Psychologue en institution : entre systèmes et individus L'aide sociale à l'enfance : une illusion d'Etat ?

Nous sommes nombreux à avoir grandi dans des idéologies familiales qui vénèrent le système, perçu comme un point de repère ultime. S'il est remis en question, cela apparaît alors comme une menace. Quelle que soit la plainte que l'on puisse exprimer, le système a raison. Les professeurs savent, pas nous, écoliers. Nous nous interrogeons sur un scandale relaté par les médias au sein de l'Église ; Halte là, il faut le passer sous silence. Plus tard, notre expérience d'institution médico-sociale ou psychiatrique nous amène à raconter nos aventures, nous nous entendons répondre pudiquement mais certainement « eh bien, vous n'avez qu'à qu'écrire au Procureur ! ». L'Etat est vu comme le sauveur, comme le garant des libertés individuelles... Le jeune psychologue fraîchement diplômé finit ses études dopé aux théories psychanalytiques ou comportementales, ou, s'il a bénéficié d'une formation ouverte, l'esprit imprégné de divers courants de pensée, le temps de cheminer avec et de se les approprier. C'est déjà à mon sens une immense liberté de croire que l'on n'est pas obligé de s'enfermer dans une étiquette intellectuelle pour avoir ses lettres de noblesse professionnelle ! Le psychologue sait penser, réfléchir, écouter, parler, repérer, identifier, diagnostiquer, alerter. Mais il tient son diplôme en mains, persuadé qu'il va sauver le monde, protéger la veuve et l'orphelin, et guérir les agresseurs. Il perçoit les services sociaux comme l'organe de protection des plus fragiles dans notre société. Puis... un passage dans le bouillonnement d'identités institutionnelles fait violemment découvrir au psychologue l'illusion de protection sociale/sanitaire/médico-sociale. Comment ? L'Aide Sociale à l'Enfance peut-elle être inefficace, nuisible, voire pire que l'agresseur ? La question du rapport qu'entretient le psychologue avec le système social, et les systèmes en général, est une question essentielle à penser car sa mise sous silence peut générer une forte violence institutionnelle. Le fait que cette réalité fasse l'objet

 

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d'une abondante littérature est en soi révélateur de ce qui menace de gangréner chaque jour notre travail. Le psychologue en institution œuvre presque autant auprès de l'équipe que des patients / résidents dont il est en charge. Même si notre profession est régie par un Code de Déontologie, l'absence d'Ordre des psychologues et la spécificité de notre identité rend délicat notre positionnement : entre l'écoute de toute parole et l'intervention pour prévenir, réparer ce qui est dit, ou simplement respecter la loi. L'adverbe « simplement » est ici chargé d'ironie... Il faut savoir que le Code de Déontologie, adopté en mars 19666 vient d'être actualisé en février 2012. Pourquoi ? Comme l'indique le préambule du Code: « Considérant les changements intervenus en 35 ans au sein de la société dans l’exercice professionnel des psychologues, il apparaît qu'un écart s'est creusé entre les dispositions générales de ce texte et la réalité concrète des situations professionnelles (…). Une autre carence existe : faute de préciser les finalités de l'action des psychologues et de définir la spécificité de leur champ professionnel, le texte de 1961 ne permettait pas de fonder les obligations qui découlent de cet exercice, leur pertinence et leur force d'usage (…). Cette refonte est d'autant plus urgente que l’exercice professionnel de la psychologie s'est largement diversifié. Plus l'inscription sociale de la discipline se confirme, plus grandes sont les responsabilités, rendant plus difficile le maintien d'une réflexion éthique, qui fonde pourtant l'essence même de la compétence ». La solidarité qui existe de fait entre les psychologues crée « de nouvelles responsabilités réciproques : collectives envers chacun, individuelles envers la collectivité. En outre, cette loi prise "au titre des mesures de protection sociale" vise à sauvegarder les usagers et la société des abus et mésusages de la psychologie. Les professionnels sont donc, de fait, chargés de définir les règles qui caractérisent ces abus et mésusages, et de les prévenir. Il ressort de tous ces points que la nécessité d'un Code n'est plus seulement issue de l'aspiration morale des psychologues euxmêmes, mais qu'elle est appelée par les exigences nouvelles émanant du législateur, donc de la cité ». Le texte précise donc l'inscription du psychologue dans la société et ses obligations, il explicite le rapport à la loi et formule nos devoirs, avec les réserves et les limites que cela implique vis-à-vis de la parole que l'on recueille. Là réside entre autres un champ d'écueils pour le psychologue, justement. La profession érige en règle absolue deux postures qui visent à écouter le patient en toute                                                                                                                 6

 

par l’AEPU, l’ANOP et la SFP puis par 28 organisations ou associations de psychologues

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liberté sans se laisser déborder par une empathie envahissante, les échos de ses paroles au vécu du psychologue, ses convictions propres, politiques, morales, religieuses. On parle d'attention flottante pour représenter la capacité du psychologue à être attentif non seulement aux propos qui lui sont rapportés mais aussi à la façon dont ils sont prononcés, aux émotions qui l'enveloppent et à tout le discours non verbal. Le concept de neutralité bienveillante est largement enseigné aux étudiants en psychologie et désigne très clairement l'absence de parti pris, le refus de discuter convictions avec le patient, tout en restant évidemment bienveillant et accueillant. Mais très vite, de façon trop schématique, de nombreux psychologues s'emparent de cette notion pour se cacher derrière une froideur distante et un silence souvent réfrigérant, intimidant, blessant. Qui n'a pas fait la malheureuse expérience de se trouver face à un psychologue mutique, grognant vaguement une onomatopée de temps en temps, pour finalement rester encore plus seul dans son angoisse, son tourment ou ses questions ? Il s'agit selon moi d'une compréhension totalement erronée de la neutralité bienveillante mais aussi d'une solution de facilité face à la lourdeur et la douleur de ce que le professionnel peut être amené à entendre et à recevoir en séance. Or, cette attitude de retrait peut amener à cautionner des fonctionnements institutionnels pervers sous prétexte que notre rôle n'est pas d'intervenir. Il apparaît important de se pencher sur le positionnement du psychologue vis-à-vis de l'autre en général pour éviter de se trouver témoin passif. Lors de mes débuts en institution les éducateurs m'ont accueillie en me répétant (trop ?) souvent l'historique des psychologues qui s'étaient succédés au poste. La déception, la moquerie, la frustration et la colère étaient palpables dans leur discours. Plus spectaculaire, un jour que j'avais déjeuné avec un groupe d'enfants et leur éducatrice dans la petite cuisine allouée aux activités culinaires et aux anniversaires, je commençais à faire la vaisselle avec certains d'entre eux, trouvant naturel de participer aussi à l'intendance de temps en temps. L'éducatrice s'est alors exclamée que jamais un psychologue (exceptée ma collègue) n'avait participé de la sorte ! Jusqu'alors les psychologues considéraient que cela ne faisait pas partie de leur fonction et s'appuyaient fortement sur la notion de confusion des rôles. S'il est en effet parfois difficile de se différencier de l'éducateur ou de l'assistante sociale lors de certains événements, il me semble important de garder notre part de savoir vivre ensemble, simplement. Or, l'éducatrice a renchéri et

 

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m'a raconté l'histoire de la psychologue qui passait devant des enfants courant dans le couloir, les lacets défaits sans jamais se pencher pour faire de nœuds, ce n'était pas son rôle... Ces faits ne sont pas seulement anecdotiques, ils galvaudent l'image du psychologue et portent préjudice à toute la profession ; méfiance, dérision et mépris sont alors souvent portés sur tout le corps professionnel. Mais surtout, ils m'amènent à penser que l'on peut franchement parler de mauvaises interprétations de notre fonction, dépourvue alors de bon sens, de savoir vivre, ce qui rétrécit alors tristement le rapport à l'autre. Dans le silence, la froideur, la vision barricadée de la position du psychologue, n'y a til pas une fuite de l'autre, finalement ? Ne serait-on pas alors en train de tourner le dos à celui qu'on est censé accueillir dans toute son entièreté, sa différence ? Nous ne devons pas rester confortablement assis, protégés par notre bureau, nous devons prendre le risque de la rencontre. Oui, rencontrer autrui est une prise de risque. Mais c'est une prise de risque fascinante qui met en éveil notre curiosité, notre pensée et nos sens. Le psychologue est donc souvent pris dans la tourmente entre son envie de se protéger, la peur que lui inspire autrui et son envie de le sauver. Car oui, on ne le sait que trop ou on l'oublie, selon notre personnalité, mais le psychologue est souvent aux prises avec son envie d'aider, de remplacer le mal par le bien de façon trop manichéenne, et finit par user de stratégies pour abandonner cette posture, se protéger des abus qu'elle pourrait occasionner et des douleurs qu'elle pourrait (lui) infliger. Non, notre rôle de thérapeute n’est pas de proposer une image de mère de substitution mais parfois seulement d’habiter certaines fonctions maternelles. La tâche du psychologue « n’est pas d’être ou de devenir la mère : nous en serions incapables, même si nous tentions de le faire. Ce n’est que par un acte de pensée magique que nous pourrions arriver à nous en convaincre. Ce que nous devons apporter à notre patient, ce sont certaines fonctions de la mère dans son rôle de barrière protectrice et de Moi auxiliaire7», c'est-à-dire de permettre au patient de se protéger des douloureux événements et pensées qu'il est en train de vivre, toujours dans le but qu'il arrive peu à peu à se protéger à lui-même et à se sentir suffisamment solide pour avancer dans la vie en se passant à plus ou moins long terme de son thérapeute.                                                                                                                 7

 

Masud, M. et Kahn, R. Le soi caché, Gallimard, 1976, p.98

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Méfions-nous donc du fantasme de la bonne action ou d'un rêve de toute-puissance que peut engendrer le prestige de la position d'expert. Dans le champ juridique de la protection de l'enfance par exemple, je trouve absolument nécessaire de refuser la position de détecteur de mensonge dans laquelle certaines institutions auraient parfois tendance à nous placer. En aucun cas notre rôle n'est de déterminer si un enfant dit la vérité ou pas. Le psychologue permet l'expression, propose une écoute, une reconnaissance de la souffrance ressentie, ainsi qu'une identification des phénomènes en jeu. Il reçoit la souffrance de la personne, que cette souffrance soit due à l'action d'un agresseur ou qu'elle soit vécue comme telle. Dans ce dernier cas, la personne souffre, on aurait tort d'imaginer que parce qu'un individu invente, fantasme, croit avoir été agressé, sa souffrance est imaginaire. Nous avons côtoyé de nombreuses jeunes filles en institution dont la vie avait débuté, bébé ou très jeune enfant, par une agression (sexuelle ou des maltraitances variées) constatée par les services médicaux et sociaux. Ces jeunes filles ont vécu dans leur prime enfance l'agitation et l'action autour d'elles dues à cette violence sexuelle, elles absorbent le fait qu'il faut une agression extrême pour être protégées, pour être l'objet d'une attention que nul ne leur portait auparavant, en dépit de toutes les horreurs qu'elles pouvaient vivre. On mesure donc la difficulté de se positionner lorsqu'une jeune fille déclare à un adulte de l'institution dans laquelle elle est prise en charge qu'elle a été agressée. Le psychologue est tenaillé entre l'obligation légale de protéger la personne qu'il a en face de lui et la nécessité de réfléchir aux enjeux d'une telle déclaration. On sait que les jeunes filles psychotiques par exemple se présentent souvent dans une forme d'histrionisme (théâtralisation, mise en évidence de leur corps, présentation provocante) caractéristique de leur pathologie hystérique (terme à prendre ici dans le sens psychologique et non dans le sens commun. Il s'agit d'un trouble de la personnalité qui amène entre autres les jeunes filles et femmes à se présenter comme si elles recherchaient une sexualité dont elles sont en fait incapables). La difficulté du psychologue et de l'équipe sera donc de trouver la juste place entre précipitation, action, protection, tout en veillant à ne pas nier l'expression psychotique de la personne. Les signalements au Procureur sont souvent l'objet de mille fantasmes, les deux premiers étant la résolution immédiate des difficultés vécues par une victime - on en est loin – et l'inutilité d'une telle démarche. Dans le premier cas, le jeune psychologue fraichement diplômé va vouloir tirer la sonnette d'alarme car il pense

 

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qu'un signalement suffira à tout arranger, dans une forme de pensée magique et de confiance totale en nos services sociaux. Dans le second cas, le psychologue peut être confronté à la difficulté de supporter le discours blasé de l'équipe qui répète que signaler ne sert à rien, le Procureur recevant tellement de dossiers qu'il est débordé et ne tente de traiter que ceux dans lesquels il est question de vie ou de mort. Cet aspect blasé peut rester révoltant ou douloureux et il appelle à une certaine méfiance afin de ne pas se précipiter. Signaler une situation implique en effet d'en connaître les enjeux. Il faut par exemple penser aux possibles vengeances immédiates de la famille sur l'enfant, aux placements et à leurs conséquences... Dans un article fort pertinent sur les processus de contamination entre les adultes qui soumettent l'enfant victime à un interrogatoire et l'enfant lui-même, une chercheuse en psychologie écrit que « par désir de satisfaire l'adulte, peur de représailles psychologiques ou physiques, l'enfant a tendance à dire oui (ajoutons le bénéfice d'être débarrassé de questions gênantes)8 ». L'auteur explique très précisément les risques des questions posées à l'enfant et la façon dont on peut induire une réponse : « Si les manifestations sexuelles stupéfient parfois les adultes, d'autres comportements les effraient aussi : peurs, cauchemars, phobies, changements d'humeur, troubles de la propreté, troubles de la parole, troubles alimentaires, troubles de l'adaptation, refus etc9 » et explique que tous ces domaines affolent l'entourage qui n'aura qu'une stratégie : interroger l'enfant par un « pourquoi ? ». « L'enfant étant incapable d'expliquer la venue d'un symptôme ou d'une manifestation sexuelle, il se tait, troublant encore plus l'adulte. L'adulte interprète alors cette non-réponse par un refus de répondre et non une incompétence de l'enfant10 ». On voit comme le pas du refus au secret est vite franchi. L'adulte va alors scruter chaque comportement de l'enfant et / ou tout interpréter dans le sens de l'hypothèse qu'il a en tête. On voit la nécessité urgente de former tous les professionnels en lien avec les enfants afin de savoir quelles postures adopter et quelles questions poser en fonction de l'âge de l'enfant, sa pathologie s'il en a une etc. Devant le cruel manque de structures dans notre pays et l'évident désintérêt des gouvernements pour protéger une population sans pouvoir d'achat (enfants) ou qui ne votera pas (psychotiques ou handicapés mentaux), nous devons, professionnels,                                                                                                                 8

Processus de Contamination Interrogatoire, P.C.I , C. Ollivier-Gaillard Ibidem   10 Ibidem   9

 

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mesurer la portée de nos actes afin de ne pas créer pire que ce que l'on voudrait résoudre, réparer. J'ai vu en institution une fillette déficiente décompenser à l'adolescence sur un mode psychotique avec des épisodes très violents. Elle était victime d'une lourde négligence de la part de ses parents, les enfants donnaient l'impression de grandir seuls, jamais vêtus de façon adéquate ni en fonction de leur taille ni de la saison (l'infirmière l'a entre autres soignée pour des pieds infectés à force de marcher dans des sandales de plage en plastique trop petites). Son père était reconnu travailleur handicapé et sa mère, déficiente, avait été suivie un temps par une puéricultrice de la PMI. Comme elle ne savait ni lire ni écrire, la puéricultrice faisait une marque sur le biberon pour qu'elle retienne jusqu'où le remplir pour son bébé... mais la marque s'effaçait peu à peu et la mère remplissait au hasard. Lorsque nous avions rencontré la puéricultrice, elle avait formulé très clairement son inquiétude pour les enfants et les bébés à venir... tout en nous expliquant qu'elle avait cessé de suivre cette famille car elle se sentait désespérée, tout étant toujours à répéter et à refaire. Néanmoins, elle s'obstinait à qualifier les parents de personnes de bonne volonté. Devant l'urgence de prendre soin de cette jeune fille tout en évitant un nouveau déménagement (la famille avait déjà beaucoup bougé pour fuir les services sociaux), nous avons obtenu l'accord des parents pour un placement provisoire d'urgence... c'est-à-dire concrètement qu'un mois plus tard un placement à temps partiel de 90 jours a été mis en place ! Oui, c'est une des solutions d’urgence... C'est ainsi que nous avons vu cette adolescente se partager entre les journées à l'IME, certaines soirées et nuits chez elle et en foyer. Quelques questions se posent alors : comment un placement d'urgence peut-il être traité un mois plus tard ? En raison de la pénurie d'établissements psychiatriques, un jeune qui est déjà en IME va être partagé entre différents lieux de vie : n'est-ce pas justement accentuer sa déstructuration psychique ou sa fragilité intérieure ? Ne pouvait-on pas penser, comme cela a été le cas, que cette jeune fille risquait d'être victime des autres jeunes qui se connaissaient entre eux et passaient toutes les journées ensemble ? Si nous avons certes réussi à obtenir un placement, aussi précaire fut-il, la réalité de sa mise en place nous amène à en penser l'efficacité ainsi que le bien-fondé. Dans la plupart des cas, mon expérience a cependant montré dans le Service d'Aide Sociale à l'Enfance (ancienne DDASS) du Conseil Général une extrême résistance aux

 

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placements, les équipes étant baignées dans ce que M. Berger qualifie d'idéologie du lien familial. Il l'explique de la sorte : « l'idéologie du lien existe donc à chaque fois qu'un intervenant peut penser le lien mais non la séparation11 » et s'appuie sur S. Lebovici pour souligner « le grand danger que représentent certaines mesures incohérentes de la Direction de la protection sociale et de certains juges d'enfants qui ont comme ça l'idée qu'il ne faut pas séparer. » L'ASE par exemple persistait à maintenir les visites médiatisées d'une fillette à son père violeur, alors que l'enfant décompensait à chaque fois avant et après la visite. Il a fallu un courrier du psychiatre pour que cessent ces visites que je qualifierais de maltraitantes. La même ASE maintenait à tout prix les visites de cette même enfant chez sa mère, alcoolique, prostituée, sans-domicile, déjà jugée de tentative de meurtre sur un autre de ses enfants (depuis, placé en Belgique, pays, on le sait, qui accueille les enfants dont la France ne s'occupe pas...). Or il demeure vital de penser que certains liens, s'ils sont pervers ou dangereux, sont meilleurs rompus, même lorsqu'il s'agit de liens familiaux ! M. Berger écrit qu'« un lien n'existe pas en soi (…) il existe des liens positifs (…) indispensables au développement psychique de l'enfant12 » mais qu'il existe aussi « des liens négatifs, traumatiques car sources d'excitations violentes, brusques, prématurées, désorganisateurs car ne permettant que l'établissement de processus pathologiques d'attachement, de rupture, d'identification13 ». Cet article pose la question de l'engagement des professionnels qui travaillent auprès de populations vulnérables (enfants, psychotiques) qu'il nous appartient de protéger, pour lesquels il est de notre devoir d'oser agir et d'oser sortir d'une position souvent trop timide engendrée par le confort, la peur, la solitude. Mais c'est aussi un point d'interrogation : que faire pour que les gouvernements cessent de se désintéresser de ces populations silencieuses - sauf lorsque il arrive un passage à l'acte dramatique ? Le manque de budget, le cout trop élevé de la création de structures de soin et d'hébergement n'est pas une réponse satisfaisante, notre pays doit s'occuper de ses enfants et de ses fous. Le psychologue ou l'éducateur découvre très vite, trop vite, la très grande difficulté voire l'impossibilité de partager ses questions avec son entourage. Si ses proches ne                                                                                                                 11

Berger les séparations à but thérapeutiques, Dunod, 2004 Ibidem   13  Ibidem   12

 

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sont pas intéressés par ses récits, il s'aperçoit en fait qu'autour de lui, nombres de personnes mettent en place des mécanismes de défense comme l'intellectualisation (qui amène à quitter la réalité abrupte des faits) pour s'accrocher à une confiance voire une idéologie dans notre système de protection de l'enfance. Comment, on vivrait dans une société incapable de protéger ses enfants ? Un pays négligeant, voire maltraitant ses fous ? Cette cécité doit cesser. Absolument... Agnès Vigouroux, psychologue clinicienne, agnesvigouroux@gmail.com

 

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De quoi la bientraitance est-elle le nom? « On ne peut pas commencer un poème sans une parcelle d'erreur sur soi et sur le monde, sans une paille d'innocence aux premiers mots. » René Char Dans un article célèbre de 1925 intitulé Die Verneinung, Freud démonte ce processus de pensée qui conduit à dénier ce qui d'abord a fait l'objet d'une affirmation inconsciente. Il prend l'exemple d'une patiente qui ayant à faire en rêve à plusieurs figures féminines affirme qu'il ne s'agit absolument pas de sa mère. Et Freud de préciser: « Nous rectifions donc, c'est sa mère. Nous prenons la liberté, lors de l'interprétation, de faire abstraction de la négation et d'extraire le pur contenu de l'idée. C'est comme si le patient avait dit "pour moi, c'est vrai, ma mère m'est venue à l'esprit à propos de cette personne, mais je n'ai nulle envie de laisser prévaloir cette idée". » 1 Il ne s'agit pas là d'une simple négation, contrairement à la traduction de Jean Laplanche, puisque le point de départ est d'abord une affirmation, mais refoulée : « il s'agit de ma mère » sur laquelle porte ensuite une opération de négation. Comme Freud affirme que dans l'inconscient il n'y a pas de contradiction, c'est bien le signifiant « mère » qui est mis en avant et ensuite dénié. C'est sur un signifiant que porte l'opération de dénégation. Ainsi en est-il, il me semble, depuis quelque temps de mots très en vogue, dont la caractéristique est de présenter une terminaison en « ance ». Je ne sais pas si des linguistes se sont penchés sur le phénomène, mais ça vaudrait le coup. Le suffixe « ance » procède, me semble-t-il d'un volonté d'édulcoration, de camouflage, de rabotage des arrêtes trop vives. Il s'agit bien d'un de ces mouvement de ce que Georges Orwell décrit dans son roman 1984, comme la « Novlangue ». Un auteur l'avait précédé, Victor Klemperer qui étudia la façon dont les nazis triturèrent, trafiquèrent, tordirent la langue pour y faire passer des réalités meurtrières « Toute langue véhicule une culture c’est-à-dire des représentations spécifiques de l’univers. Des modifications dans les manières de parler sont souvent révélatrices de modifications dans les façons de penser... Dans les discours qui constituent notre environnement, des « novlangues » se font jour et certaines « novlangues » qui

 

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gagnent du terrain fonctionnent comme un «cheval de Troie » qui vient coloniser nos esprits... Appliquant ses recherches de linguiste à la langue de IIIe Reich, Victor Klemperer a démontré avec brio combien l’imprégnation idéologique, envahissant la langue allemande, diffusait à bas bruit une Weltanschauung (représentation du monde) spécifique du nazisme »3 Il s'agit bien, dans notre société néolibérale caractérisée par la marchandisation généralisée, de produire une sémantique commune pour garantir une adéquation des objectifs et des moyens. Un langage qui ne serait plus habité par l'énigme vivante de l'être parlant, mais se présenterait comme une pure mécanique où le mot et la chose se confondent. Le terme de « bientraitance » apparu récemment et qui fait un tabac en travail social participe de ce glissement dans la langue. Un certains nombres de ces vocables récemment apparus, à terminaison en « ance », qui font aussi les choux gras de la publicité, devraient nous mettre la puce à l'oreille: gouvernance, conductance, covariance, dominance, freelance, mouvance, observance, portance, traitance, résilience etc. Ainsi de la « gouvernance » qui tend à remplacer le terme de « gouvernement ». 4 Dans cette série, la bientraitance se présente comme l'envers refoulé de la maltraitance. Si l'on reconstitue la séquence à la manière de Freud dans Die Verneinung, cela donne: je sais bien que je suis maltraitant, mais je n'ai nulle envie de laisser advenir cette idée, donc je dois être bientraitant ! C'est de la romance à l'air rance! Comment comprendre cela? Que cherche-t-on à camoufler dans cette forme de dénégation? « La construction de cette notion s’est faite aussi dans un contexte de questionnement des institutions sociales, médicales et médico-sociales, par l’introduction dans ces secteurs de caractères issus du secteur privé comme la démarche qualité, la certification, l’évaluation de toute nature, la mise en place de contrats d’objectifs, de moyens, de nouvelles organisations à visée économique (rentabilité et rationalisation) managériale (nouvelle gouvernance), idéologique (on passe d’une relation à un sujet à celle à un usager), théorique (on transforme l’acte éducatif, social, médical, thérapeutique en prestation de service) », affirme Jean-Marie Hobet, et il formule l'hypothèse que plus la « déshumanisation » est à l’œuvre dans nos champs d’intervention professionnelle, plus se développe la notion de bientraitance au travers de la création de codes multiples décrivant les bonnes pratiques, les bonnes conduites,

 

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les bons actes et bonnes procédures, les bons critères que nous devons suivre ou utiliser. Tous ces codes se rattachent à une idée d’un bien-pensant œcuménique, référé à la déclaration des Droits de l’homme, des Droits de l’enfant, de telle charte, de telle convention de l’ONU et autres préconisations multiples. 5 Cet avènement au zénith de la modernité du concept mou de bientraitance, s'avère en fait une resucée du Souverain Bien d'Aristote, dont le philosophe Emmanuel Kant précisait que « vouloir le bien des autres, c'est la pire des tyrannies ». Suivons la genèse du terme et ses différentes étapes à travers diverses notions, nous y verrons siéger le Bien à tous les étages 6 : * La notion de bienfaisance, citée dans le rapport Belmont de 1979. 7 * La notion de bienveillance, plus récente dans sa déclinaison professionnelle, se situe au niveau de l’intention des professionnels. * Une notion tirée de la psychanalyse peut également figurer parmi celles qui construisent le concept de bientraitance. Il s’agit de la notion de mère « suffisamment bonne », (the mother goodenough), tarte à la crème mise à toutes les sauces, développée par le pédopsychiatre Donald Winnicott. * De la psychologie, la bientraitance peut également retenir l’héritage de Carl Rogers et ses enseignements en matière de communication. 8 * La notion de sollicitude, développée principalement par le philosophe Paul Ricœur, consiste à adopter envers l’autre, au sein d’une relation dissymétrique, une attitude permettant de rétablir un équilibre plutôt que d’accentuer le déséquilibre. 9 * La notion de care, quant à elle, a été développée au sein d’écrits anglo-saxons d’abord, puis francophones, afin de différencier l’attitude du «prendre soin » de celle d’un « guérir », plus technicien. 10 * La réflexion sur la reconnaissance est également éclairante ici. Cette approche met l’accent sur l’importance pour toute personne d’être regardée favorablement par ceux qui l’entourent pour développer une image positive d’elle-même et en conséquence, pour déployer ses capacités au mieux. 11

 

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* Enfin le concept de bien-traitance voit le jour dans les années quatre-vingt-dix au sein du comité de pilotage ministériel de « L’opération pouponnières », opération qui visait à l’humanisation de l’accueil de très jeunes enfants. Ce terme renvoie au cheminement de professionnels qui souhaitaient « rechercher activement des moyens permettant de ne pas se laisser envahir par le découragement provoqué par la complexité des situations de maltraitance. » 12 Voici donc ce qui était caché sous le tapis: la maltraitance, autant des professionnels que des parents. La bientraitance fonctionne bien comme une dénégation de son envers, la maltraitance. Or la maltraitance, trait inhérent à la nature humaine, il s'agit plus de la regarder en face et de l'affronter que de se voiler la face et s'endormir avec de la signifiance ou de la romance (encore des mots en « ance » !) dignes des bisounours. Posons d'emblée quelques jalons en termes de définition et d'étymologie: •

Violence, vient du latin vis, viris, la force. D'où découle virilité, viril. Le terme ne préjuge pas d'une négativité à priori : tout dépend de l'usage que l'on fait de la force.

Maltraitance : du verbe latin Trahere, tractus , tirer. Traitement, d'abord, négociation, puis, comportement à l'égard de quelqu'un, puis soins médicaux. Le traiteur est d'abord un négociateur. La mal-traitance, ce sont de mauvais soins, mais aussi une mauvaise négociation: la parole n'est pas à sa place. C'est un mauvais « tirage », une mauvaise façon de « tirer » sa violence.

Ainsi peut-on dire que la maltraitance, autre appellation de la violence est constitutive de l'espèce humaine. Je partirai de cet axiome d’entrée de jeu : l’être humain est animé d’une violence fondamentale. 13 M’appuyant sur la théorie freudienne, force est de constater qu’il y a, à la base des pulsions, une violence irréductible. De fait « ... l’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité... L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagement, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. » Voilà ce qu’affirme sans ambages le père de la psychanalyse en 1929 dans Malaise dans la civilisation. L’histoire lui donna raison dix ans plus tard. Et  

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Freud de conclure radicalement d'un adage terrible : homo homini lupus. Voici la filière de cette citation : La première référence à cette locution on la trouve chez le poète latin Plaute dans sa comédie Asinaria (La comédie des ânes), publiée en 212 : pour le prix de son indulgence un père exige une nuit d'amour avec sa future belle-fille. C'est dans cette œuvre que l'on trouve le fameux dicton : L'homme est un loup pour l'homme. Elle fut reprise par Erasme dans Adagiorum Collectanea ; par Rabelais dans le Tiers livre ; par Montaigne dans les Essais III, 5; par Francis Bacon dans De Dignitate et Novum organum; puis par Thomas Hobbes dans le De cive (épitre dédicatoire) - seule occurrence connue dans toute l'œuvre du philosophe anglais ; elle ne figure donc pas dans le Léviathan, comme on l'affirme souvent. Elle fut aussi reprise par Arthur Schopenhauer dans Le Monde comme volonté et comme représentation et enfin par Sigmund Freud dans Malaise dans la civilisation. Tirons en un minimum de conséquences: si l'homme est un loup pour l'homme, il s'agit bien de lui limer les dents pour assurer une relative pacification du vivre ensemble. Évidemment ce n'est jamais fini. Ce n'est pas un catalogue de bonnes intentions, que l'on peut réduire à une série de « yaka/focon », pas plus que l'injonction d'une quelconque « bientraitance » qui permettent d'en affronter la dure réalité. Pour comprendre la violence, ce à quoi ont à faire quotidiennement les travailleurs sociaux, celle des usagers comme la leur, nous pouvons partir de cette proposition : l’être humain est violence. D'un côté cette violence, en tant que force pulsionnelle, selon les circonstances, s’exprime dans des formes et surtout des usages qui peuvent être constructifs ou destructeurs, socialement acceptables ou inacceptables. Mais d’un autre coté, confrontée à cette violence fondamentale issue de chaque sujet, toute société a développé une autre forme de violence : la culture transmise par les différentes voies de l’éducation. « La nature humaine par ci, la nature humaine par là, fait dire Paul Claudel à un des personnages de Tête d’Or , la nature humaine demande avant tout qu’on lui fasse violence. » Violence contre violence, telle est la condition de survie de toute communauté humaine. Les impératifs de vivre ensemble obligent les êtres humains à céder sur leur satisfaction immédiate, à faire le sacrifice de leur pulsion. C'est ainsi que dans sa première conférence de 1917 Freud définit l'éducation  

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comme sacrifice de la pulsion. La pulsion, il s'agit d'apprendre à la « shunter », la dériver, la métaboliser dans des dispositifs de médiations symboliques que l'on peut regrouper sous le chef de culture. « Le terme de civilisation (Kultur) désigne la totalité des œuvres et des organisations dont l’institution nous éloigne de l’état animal et qui servent à deux fins : la protection de l’homme contre la nature et la réglementation des relations des hommes entre eux », nous dit Freud dans Malaise dans la civilisation . 14 « La culture est un ensemble de systèmes symboliques au premier rang desquels se placent, le langage, les relations matrimoniales, les rapports économiques, l’art, la science, la religion. » précise Claude Lévi-Strauss en 1950 dans sa préface à l'œuvre de Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie . 15 Nous débouchons ainsi sur une interrogation cruciale bien loin des refrains sirupeux sur la bientraitance. Si la violence subjective de la pulsion qui taraude chaque sujet n’est vivable que si elle trouve dans son entourage familial et social ses moyens de traitement, qu’en est-il aujourd’hui des capacités de notre société post-moderne, à transmettre les formes symboliques où trouvent à s’appareiller violence subjective et violence collective ? Qu’en est-il de l’autorité aujourd’hui et de ses fonctions de pacification des violences quotidiennes ? Le discours de la science qui a peu à peu infiltré le lien social ne met-il pas gravement en cause les modes de traitement symboliques de la violence ? La virtualisation des violences ordinaires ne fait-elle pas peser sur la cohésion des sociétés occidentales une grave menace ? Le camouflage de la violence sous la novlangue, son occultation, son refoulement, ne favorisent-t-ils pas un véritable débondage sous des formes les plus extrêmes ? Il faudra, dans les années qui viennent, prendre la mesure du déclin de la fonction paternelle dans tous ses modes d’expression : autorité parentale désavouée, représentation sociale dévalorisée des enseignants, des juges, des politiques, des éducateurs... pour essayer de répondre à ces questions. Ce n’est pas le retour de manivelle des Sarkozy et consort, ni les nostalgiques des pères-la-matraque d’antan et autres petits pères des peuples, qui peuvent nous rassurer. Pas plus que des discours édulcorés et bien-pensants. Un père, entendons la fonction qui permet la transmission du symbolique et des lois de l'humanisation, donc de la culture, du langage, du social, c’est justement ce qui sert à un enfant pour appareiller sa violence pulsionnelle, disons corporelle, pour ceux que le vocabulaire freudien gène aux entournures, à la violence du vivre ensemble. 16 De cette fonction, quelle que soit notre place, nous avons tous la charge. En effet,

 

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puisqu'il s’agit d’une fonction, elle peut être occupée par différents types de… fonctionnaires. On peut voir, à l’issue des derniers enseignements de Jacques Lacan, se profiler les conséquences de ce déclin par lui annoncé dès 1938 dans Les complexes familiaux 17. En 1963 dans la séance unique de son séminaire Les noms-du-Père 18 , Lacan annonce déjà la couleur, la pluralisation de la fonction paternelle, tout en précisant que cette ouverture, il la fait trop tôt pour être entendu. Jacques-Alain Miller repère dans son cours à la Section Clinique de Paris, sous cette appellation, les Nomsdu-Père, une première entame à la consistance de l’Autre. En pluralisant les Noms-duPère Lacan ouvre la voie, dans l’aboutissement de son enseignement, à la forclusion généralisée, point d’arrêt du Nom-du-Père totémique tel que Freud a pu le penser. Cette avancée sert de socle à la formulation par Jacques-Alain Miller de l’inexistence de l’Autre. Il n’y a ni dieu, ni maître, qui puisse répondre de l’énigme vivante d’un sujet. Du coup ce n’est plus le père, ni ses substituts, en tant que tels qui peuvent faire barrage à la violence de la jouissance corporelle, sa pluralisation l’a diffusé à l’échelle de la culture. La fonction subsiste au-delà des ses fonctionnaires : du Nom-du-Père on peut alors s’en passer, à condition de s’en servir. La bientraitance serait un façon de s'en passer, mais sans s'en servir... Il s’agit en ces temps obscurs de voir par quels chemins dans la culture passe l’appareillage de la violence pulsionnelle aux Noms-dupère. Mais chacun sait que pendant la mue, le serpent est aveugle… Un groupe d’éducateurs qui ont comme, on dit, de la bouteille. Au fin fond de la Bretagne. Ils savent y faire avec des enfants mâchés par les saloperies de la vie, massacrés par des parents à l’amour vache, le rejet de l’école, la misère... Mais là c’est nouveau. Le juge leur ordonne de prendre en charge deux enfants fous. Sur le papier, c’est pas marqué fou, mais un gros mot : psychotique à disharmonie évolutive. Le chef de service et les éducateurs se grattent la tête, qu’est-ce que ça veut dire ce charabia ? En fait ça veut dire que la folie rentre dans l’établissement. Au début, le premier matin, on trouve qu’Antoine, un gamin de 10 ans, est plutôt tranquille : il se lève, se douche, s’habille et prend paisiblement son petit déjeuner après un joyeux « bonjour » émis à la cantonade. Puis il file à l’entrée de l’institution et s’assoit sur un banc. Il dit qu’il attend le bus. Mais il n’y a pas de bus qui puisse passe à cet endroit, puisqu'il s'agit d'un jardin. Au début, tous trouvent son comportement un peu étonnant, mais les éducateurs ne veulent pas le brusquer. Il quitte son banc entre midi et deux pour le repas et reprend jusqu’à 5 heures, heure à laquelle il rentre au pavillon.

 

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Voila quelque chose de bien organisé, mais à quoi on ne comprend rien. Passent quelques jours et le directeur s’en mêle en s’adressant aux éducateurs : qu’est-ce que fait ce garçon livré à lui-même, vous ne pouvez pas le prendre à l’atelier ? Un éducateur sous la pression s’exécute et tente, d’abord gentiment, puis un peu plus pressant, de mener Antoine à son atelier. Celui-ci se lève et déployant une force insoupçonnable, massacre l’éducateur. Résultat : 15 jours d’arrêt maladie pour le professionnel. On se réunit : il faut punir l’enfant, ne pas laisser passer. En guise de punition on décide 15 jours d’enfermement dans une chambre. Le psychiatre approuve : « contention thérapeutique », précise-t-il, ça fait mieux. 15 jours plus tard, l’enfant retourne sur son banc ! Cette petite scène de la violence ordinaire dans une institution médico-sociale nous en apprend long sur les facteurs déclenchant un tel déferlement de violence. A ne vouloir rien entendre de la violence faite par la psychose à cet enfant, à ne rien entendre du traitement qu’il a inventé lui-même contre cette violence interne et externe, on déploie une série de passages à l’acte du directeur aux éducateurs, en passant par le psychiatre. Cet enfant, leur a dit le formateur que j’étais, appelé à la rescousse, fait son travail, aussi étrange que cela puisse paraître. J’ai juste suggéré que de temps à autre un éducateur vienne l’accompagner sur son banc, qu’il le soutienne dans sa lutte acharnée à maintenir un ordre du monde sans cesse menacé : et il est comment ce bus ? Quelle couleur, quelle compagnie ? Il passe à quelle heure ? Et le chauffeur, il a des moustaches ? Les éducateurs se sont écriés : mais c’est une histoire de fous votre truc! Eh oui…Une histoire de fou, pleine de bruit et de fureur, comme toute vie humaine, si j’en crois Shakespeare. Qu’un enfant de dix ans, comme un travailleur sérieux, attende tous les jours un bus qui n’existe pas, ne met pas fondamentalement en péril une institution. Il me semble qu’on peut le tolérer. C’est en tout cas un savoir-faire avec cette violence qu’on nomme psychose, plus intelligente que de la retourner contre soi ou de la déployer contre autrui. Il faut faire des choix. Le traitement de la violence par les sociétés humaines a toujours relevé de cette tentative jamais achevée de métabolisation. A l’immédiat de l’exigence pulsionnelle fait barrage la médiation de la loi qui laisse se profiler le désir. Le désir nait de la loi et de l'interdit, comme le montrent à la fois Saint Paul et Lacan dans le commentaire qu'en produit Alain Badiou. 19 Ce qui fait de l’homme un être parlant en fait aussi un

 

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être social. La parole et le langage, et leurs ramifications dans la culture, sont au bout du compte le seul mode d’apprivoiser la violence. « Qu'est-ce que signifie « apprivoiser »? - C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « créer des liens... » 20 Apprivoiser signifie apprendre à faire avec, car il ne s'agit pas de prétendre éradiquer la violence ni de la ripoliner aux couleurs de la bientraitance. La violence des sujets, comme celle des sociétés. Les sociétés occidentales, comme le souligne Max Weber, se sont construites sur la confiscation de l’usage de la force par l’Etat. 21 À cette violence légitime s’oppose une violence illégitime, celle des citoyens. Autant dire qu’on entrevoit là un équilibre précaire, jamais assuré. Mais il faut ici interroger ce qui arrive à Antoine et aux différents membres de cette institution bretonne. Appareiller la violence du sujet, quelle qu’en soit la manifestation - ce qu’on appelle psychose en est qu’une forme parmi d’autres - à des règles de vivre ensemble, passe par des médiations, des rencontres, des façons de s’apprivoiser l’un, l’autre. La contention, physique ou chimique, cette violence extrême qui laisse filtrer sur la scène institutionnelle les remugles d’une « fliciatrie » d’avant Esquirol, non seulement est inacceptable, mais s’avère inefficace. On ne peut permettre à Antoine de se brancher sur d’autres formes de traitement de sa violence qu’en partant de cette trouvaille qui est la sienne et qui témoigne d’un savoir-faire avec sa vie. On ne peut s’en tirer qu’en se mettant à son école pour, petit à petit, lui permettre de se brancher éventuellement sur des formes de vivre ensemble plus socialement acceptables. Mais cela ne saurait se produire par la force. Le choc des deux violences, pulsionnelle et sociale, exige des espaces de médiation pour être contenu dialectiquement. Cela exige des professionnels un retournement à 180°. Il s’agit d’effectuer un pas de coté face aux ségrégations produites par le discours de la science sur le corps d’un sujet à partir d’une nomination (« psychotique »), pour se laisser enseigner par lui. On n’a pas assez mesuré l’effet de violence produit par le discours scientiste sur un sujet. Assigner un sujet à résidence sous une étiquette : psychotique, délinquant, cas social etc, a un effet d’illusion de savoir pour les professionnels, mais surtout de réification, de ségrégation du sujet dans le corps social. Autrement dit on produit une exclusion contre laquelle on somme ensuite les travailleurs sociaux de lutter. Se « désempéguer » comme on dit dans le Midi, de ce gel du savoir et de la ségrégation, constitue le  

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premier pas de résistance contre le déferlement de violence et de jouissance du social sur les sujets. Et pour cela, il faut se parler… Si comme le dit Freud dans une conférence de 1917, « l’éducation, c’est le sacrifice de la pulsion », c’est bien qu’il n’y a pas plus d’éducation sans violence que de naissance sans violence. Entrer dans le monde des humains et y grandir ne vont pas sans mal. Encore faudrait-il se souvenir ici de la dimension humanisante et socialisante du sacrifice, pratique rituelle dont nos sociétés post-modernes ont perdu la clé, quand ils ne la rejouent pas sous ses formes les plus horribles. Dans les guerre et l’exploitation, on sacrifie au dieu Moloch des populations entières, là où d’autres peuples animés par l’intelligence rituelle du sacrifice, immolaient un animal, ou des biens de consommation, comme dans le potlatch. Le sacrifice qui met en œuvre une perte, une renoncement à la jouissance, vise un déplacement de cette perte dans un effet de transcendance qui unit la communauté des hommes. J’accepte de perdre quelque chose pour qu’entre nous … ça crée. Etymologie au plus radical du mot sacrifice : faire sacré. Faire que ça créée. Je retrouve bien autour de l’histoire que m’ont confié les éducateurs d’Antoine, les même impressions que j’ai pu vivre pendant des années sur le terrain comme éducateur (?!). Impressions mêlées de désarroi et de colère. Un petit lapsus d’ordinateur vient d’ailleurs de me faire produire cet « éduc à tuer », cet éducateur lourdement menacé de mort. Le travail éducatif est un métier dangereux, où l’on part au front tous les matins, quand ce n’est pas toutes les nuits, en internat. Le front c’est aussi la confrontation, voire l’affrontement avec des personnes en grande souffrance psychique et sociale. Est-ce qu’on imagine envoyer au front des soldats sans aucune protection, sans arme et sans armure ? Ou bien la fleur « bientraitance » au fusil. C'est pourtant ce qu’on impose bien souvent aux éducateurs : combattre à mains nues. Je rencontre trop souvent en formation ou dans mon cabinet d’analyste, des professionnels qui disent leur ras-le-bol devant des conditions de travail inhumaines. Ils disent combien ils sont démunis et en souffrance. Combien ces métiers perdent de leur sens, noyés sous des procédures, des évaluations et démarches-qualités en tous genres. Dans maint institution il n’y a aucun lieu pour élaborer ce qui travaille l’éducateur, dans son corps, dans son esprit et (osons) dans son âme, aucun lieu de parole, quelle qu’en soit l’appellation : instance clinique, analyse de la pratique, supervision… Non seulement il n’y pas de lieu pour parler de ce qu’on vit avec les usagers, pour donner du sens à l’action quotidienne et construire « une bonne distance

 

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» dans la relation éducative, mais il n’y a même plus de lieu où l’on se parle entre collègues, pairs ou chargés d’assurer « la direction » (c’est à dire le sens et l’orientation), du travail commun ou encore avec les usagers. Des années de pratiques de formation en stage ou en institution me font apparaître le secteur de l’éducation spéciale comme humainement sinistré. On fait des gains de productivité : on ne se cause plus ! Bien sûr on s’anesthésie dans l’absorption sémantique des projets institutionnels, projets individuels et autres drogues douces, mais au bout du compte nul n’est dupe : c’est bien souvent de la poudre aux yeux, des mots ronflants comme cache-misère, dont la fumisterie de la bientraitance est le fer de lance. Car un collectif humain ne survit à la violence qu’il ne peut faire autrement qu’engendrer, qu’au prix de susciter et de respecter chacun dans une parole qui lui est propre. L’institution n’est jamais acquise, jamais finie, puisque c’est ce processus permanent d’avènement de la parole qui la constitue. On a bien raison, à la suite de l’enseignement de la psychanalyse, d’invoquer la dimension de l’inconscient et de mesurer la force du transfert et de la pulsion de mort, présents dans toute relation éducative : comment les institutions sociales et médico-sociales y échapperaient-elles ? Ce n’est pas le psychanalyste que je suis qui va récuser ces concepts qui fondent le socle de la cure analytique. Mais comment les mettre au travail dans l’intervention éducative ? Il n’y a que dans et par la parole et le langage que puisse se médiatiser la violence de chaque sujet, liée à l’exigence increvable de jouissance de la pulsion, comme la violence de l’institution. Vivre et travailler avec les autres ça ne va pas sans violence ! Ouvrir et défendre de tels espaces de médiation et d’élaboration dans la parole est-ce trop demander ? Peut-être ne faudra-t-il pas alors se contenter de se plaindre de ce manque vital d’outil de base pour exercer ce métier à risque? Peut-être faudra-t-il imposer, jusque dans une épreuve de force, aux directions trop souvent aveugles et sourdes, pétrifiées par les soubresauts du plan comptable, aux organismes de contrôle trop souvent tétanisés par le discours du maître-bureaucrate aux yeux et au cœur vides, nourris au petit lait des statistiques, aux maîtres du jeu politique qui, tels le joueur de flute de Hamelin, nous endorment avec la bientraitance et autres langues de boa pour mieux nous noyer, ces espaces vitaux pour sauver sa peau et continuer à travailler avec ceux qui souffrent ? Comme le disait Deligny, juste avant de mourir : « Il s’agit de produire de l’humain… Et c'est autrement plus difficile que d'organiser une expédition au pôle nord en chiens de traîneaux ». Encore faut-il s’en donner les

 

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moyens. Dans un monde où l’humain a été réduit à une marchandise ou une bête de cirque, c’est pas gagné, de produire de l’humain : ça va même à contre-courant. 22 J’aimerai souligner un autre point, mais je ne ferai que l’esquisser, car il relève surtout des compétences des sociologues. Face à la violence pulsionnelle, - je l'ai suffisamment martelé, et bien d'autres avant moi comme Max Weber 23 -, toute société pour vivre et survivre a développé une violence opposée à celle des sujets, une violence socialement imposée et plus ou moins bien acceptée. La seule violence légitime est une violence d’Etat, régulée par le droit et la législation. C’est une des raisons qui fonde l’interdit de faire justice soi-même. Il faut cependant se demander dans quelle mesure la violence légitime de l’Etat n’est pas excessive et éventuellement la corriger, d’où la nécessité des processus de régulation et de contrepouvoirs démocratiques. Prenons un exemple, autre tarte à la crème des politiques sociales : il serait bon d’interroger sérieusement les procédés d’évaluation mis en œuvre à l'École, qu’a pour tache d’orchestrer le Haut Conseil de l’évaluation de l’Ecole créé en 2000, non seulement sur les capacités intellectuelles, mais récemment sur la santé psychique des élèves. L’évaluation s’apparente ici à un message évangélique auquel tout un chacun doit se convertir sous peine d’hérésie. Où sont les contre-pouvoirs, les contre-propositions face à ce ras de marée constitué en un véritable culte ? 24 Ces procédures, cet « ordre dur » comme le désigne Lacan, férocement marquées du sceau du scientisme, sont facteurs, quoiqu’on en dise, de ségrégation des plus faibles et donc d’une violence inacceptable. Plus globalement la prolifération des « bio-pouvoirs » et des déferlantes technologiques et sécuritaires dénoncées en son temps par Michel Foucault, a gagné du terrain sans qu’on y prenne garde. Elle vise certaines formes d’homéostasie sociale pour assurer « la sécurité de l’ensemble par rapport à ses dangers internes. » Nous assistons ainsi à un retour des classes dangereuses et à la stigmatisation d’ensembles de populations. La fracture sociale n’en est pas la cause, elle en est l’effet. Effet d’une industrialisation galopante du lien social. 25 Autrement dit face à la violence fondamentale qui agite le sujet dans la pulsion, seule la culture, la civilisation, l’éducation, l’école, mais aussi tous les appareillages sociaux font barrage, à condition que les contre-pouvoirs fonctionnent dans l’espace social. Au bout du compte tout cela constitue une société bien loin de l’idéal, une société jamais achevée, toujours en conflit et en tension, sans cesse en but à l’injustice, l’excès, l’ubris dont parlaient les anciens grecs. C’est là précisément que

 

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Freud situe le Malaise dans la culture. Le titre originel de l’ouvrage parle même de « malheur ». Les humains sont affligés d’un malheur constitutif et indépassable. La culture se pose comme détournement de la violence de base qui fait qu’un être humain est vivant. Mais la culture n’opère pas sans violence. Cette violence nécessaire que constitue la culture ne tombe pas du ciel, elle demande à être transmise, notamment par des agents qui représentent l’autorité : parents, professeurs, policiers, juges, politiciens… Cette transmission vers les plus jeunes opère dans une relation, une rencontre, ce qu’en psychanalyse on nomme un transfert. La difficulté dans laquelle nous sommes aujourd’hui, réside dans le fait que ces agents de l’autorité que chacun d’entre nous, à son niveau, à un moment ou un autre a en charge d’incarner, sont en déclin, qu'ils ne savent plus à quels saints se vouer. Le principe d’autorité, quels que soient ses habillages, religieux ou laïques, accompagnées de grands récits mythologiques, qu’en bout de course on peut situer dans ce qui fait loi chez l’être humain, à savoir qu’il est assujetti à l’ordre du langage, existe bien, sans quoi personne ne pourrait plus se parler. Mais ses relais, ceux qui ont a assumer l’exercice du pouvoir - et j’insiste, chacun d’entre nous, d’une façon ou d’une autre est convoqué à cette place, - les relais de la fonction symbolique qui fait autorité, sont défaillants. Du coup nous sommes dans un moment de l’histoire où les flambées de violence se font plus fortes, non seulement dans le microcosme social d'une institution sociale ou médico-sociale, mais à l’échelle de la planète. Les antagonismes s’accentuent, la ségrégation de groupes entiers s’accélère, les espaces de médiation sont balayés, la parole donnée est bafouée… Là où la religion et la science ont failli comme transcendance pour fonder une référence à l’autorité, ce qui se déploie sur la planète, avec la domination du système capitaliste et libéral, qui entraîne la marchandisation et la mise en spectacle de ses habitants, c’est le commerce des plus forts. La croyance quasi magique dans le pouvoir de l’argent, ce qui nous aveugle dans les lois prétendues d’airain de l’économie, traduit bien ce niveau de bassesse que nous avons atteint. Là où en d’autres temps, d’autres lieux et d’autres mœurs, les anciens grecs prônaient la vertu (arètè, qui a donné aristos, l'homme vertueux) et, il n’y a pas si longtemps, notre siècle de Lumières, la raison de l’honnête homme. Comment lutter alors ? Peut-être pas contre la violence, comme on l’entend dire partout, mais avec la violence ? En tout cas pas en se voilant la face à l'enseigne bienpensante et bienpratiquante de la bientraitance. Si je reprends le début de mon

 

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propos, je pense qu’il faut retrouver confiance dans la parole, sous toutes ses formes. Un beau texte de Martin Heidegger, Acheminement vers la parole 26 , nous dit que nous parlons sans cesse, même en rêvant. L’être humain que Jacques Lacan nomme « parlêtre » est véritablement un être façonné par la parole. Mais l’introduction de la loi de la parole dans le corps humain produit un trou, un manque, un vide, et cela nous fait violence, nous n’en voulons pas : nous voulons être comblés ! La parole est la condition du vivre ensemble, la condition de médiatisation et de dérivation de notre violence intrinsèque. C’est tout ce qui nous reste quand tout s’écroule : redonner force à la puissance de la parole et se soumettre à son autorité. Voilà qui fait point d'arrimage, Nom-du-Père. Nous sommes fils et filles de la parole. La plupart du temps lorsqu’il se produit un événement violent, il y a toujours une bonne âme pour proposer une commission, une réunion, un colloque, avec pour thème : la violence, parlons-en ! Je proposerai une petite dérive de cette formulation : la violence : parlons-nous ! Autrement dit il existe bien un traitement de la violence, un et un seul, où la violence du sujet et la violence sociale trouvent un certain apaisement dans un espace de médiation, c’est quand on se parle. « Au début, écrit Saint Jean dans le prologue de son évangile, il y a la parole. Et la parole a pris corps ». Antoine Loysel, juriste du XVI e siècle affirmait: « On lie les bœufs par les cornes et les hommes par la parole. » Voila la question à se poser dans tout regroupement humain : quels sont les lieux où l’on se parle ? Joseph Rouzel, psychanalyste, fondateur et directeur de l'Institut européen psychanalyse et travail social, rouzel@psychasoc.com

Ce texte est un extrait de l’ouvrage de ROUZEL Joseph, Pourquoi l’éducation spécialisée, Dunod, 2012

 

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1 S. Freud, « La négation », in Résultats, idées, problèmes, PUF, 1985. 2 Victor Klemperer, « LTI, La langue du IIIe Reich », éditions Albin Michel, collection Agora, Pocket, Paris, 1996. 3 Voir Charlotte Herfray, http://www.psychasoc.com/Textes/Ces-novlangues-qui-colonisentnos-esprits 4 Sur ce glissement de « gouvernement » à « gouvernance » voir: http://www.psychasoc.com/Textes/Quand-la-gouvernance-prend-la-mauvaise-direction 5 http://www.psychasoc.com/Textes/QUELQUES-REFLEXIONS-SUR-LA-NOTION-DEBIENTRAITANCE 6 Pour ce qui suit, voir Recommandations de bonnes pratiques professionnelles. La bientraitance: définitions et repères pour la mise en oeuvre, ANESM, juin 2008. 7 The Belmont Report. Ethical Principles and Guidelines for the protection of human subjects of research . Report of the National Commission for the protection of human subjects of biomedical and behavioural research. Chapter C : « Basic Ethical Principles », Beneficience, 1979. 8 Carl Rogers, Le développement de la personne, Dunod, 1998. 9 Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Seuil, 1990. 10 Patricia Paperman et Sandra Laugier. Le souci des autres, Éthique et politique du care, EHESS, 2006. 11 Axel Honneth, La société du mépris, La Découverte, 2006. 12 Comité de pilotage de « L’opération pouponnières ». L’enfant en pouponnière et ses parents. Conditions et propositions pour une étape constructive. Ministère de l’Emploi et de la Solidarité, La Documentation Française, 1997. 13 Jean Bergeret, La violence fondamentale, Dunod, 2010. 14 Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, PUF, 1986. 15 Claude Levi-Strauss, « Introduction à l'œuvre de Marcel Mauss », in Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie , PUF, 2003. 16 Voir : Jean-Pierre Lebrun, Fonction maternelle, fonction paternelle , Yapaka, Bruxelles, 2011. 17 Jacques Lacan, « Les complexes familiaux dans la formation de l'individu», Autres écrits, Seuil, 2001. 18 Jacques Lacan, Des Noms-du-Père, Seuil, 2005. 19 Alain Badiou, Saint Paul, La fondation de l'universalisme, coll. "Les Essais du Collège international de philosophie", PUF, 1997. 20 Antoine de Saint-Exupéry, Le petit prince, Folio/Gallimard, 2007. 21 Max Weber, Le savant et le politique, 10/18, 2002. 22 Voir : Dany-Robert Dufour, L'individu qui vient... après le libéralisme , Denoël, 2011. 23 Max Weber, Le savant et le politique, 10/18, 2002. 24 Voir : Claude Thélot, L’évaluation du système éducatif. Coûts, fonctionnement, résultats, Nathan, 1993. 25 M. Foucault, Il faut défendre la société, Cours au Collège de France, Seuil, 1997. 26 Martin Heidegger, Acheminement vers la parole, TEL/Gallimard, 2010.

 

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De la « distance » relationnelle et du pouvoir sur l'Autre dans nos pratiques : Les violences ordinaires du travail social. Étonnement et anthropologie d'une travailleuse sociale. Diplômée éducatrice spécialisée depuis trois ans, je m'appelle Mélanie et je viens tout juste d'avoir trente ans. J'ai exercée mon métier successivement en foyer éducatif, en maison d'étudiantes, en Action Éducative en Milieu Ouvert ainsi que récemment, en prévention spécialisée. Je suis également bloggeuse, un espace où le prénom de chaque personne auxquelles je fais référence a été modifié. Le mien également. J'y publie des écrits sur ma pratique, des citations, des documentaires sur des sujets de société, et sur tout ce que je trouve, finalement, pertinent et qui peut avoir un lien, de prêt ou de loin, avec le social. De mes stages à aujourd'hui, j'ai toujours été séduite par la richesse simple de mon métier. Même si j'ai désormais décidée de prendre du recul sur celui-ci et de reprendre des études, il n'a cessé et ne cesse encore de me bouleverser sur l'humanisme qu'il m'a enseigné. Aimante dans l'âme, j'ai ouvert mon cœur à bon nombre de personnes qu'il m'a été donné « d'accompagner ». Je ne saurais pas vraiment expliciter le cœur d'un accompagnement, ce que je sais, c'est qu'au cœur de ces « accompagnements », j'ai eu le sentiment de m'accompagner moi aussi. Si j'ai l'impression d'avoir pu donner de ma personne à ceux et celles que j'y ai rencontré, il me semble qu'ils m'ont finalement donné tout autant. Étrange sentiment quand un diplôme vous sanctionne de celui qui va aider l'autre. Le contenu de cet article s'enracinera probablement dans un questionnement autour du statut de travailleur social que nous confère notre diplôme mais pas seulement. Il interrogera probablement le pouvoir sur autrui mis entre nos mains lorsque, sanctionné de ce statut, nous nous enquerrons, plein de bonnes pensées, à vouloir l'aider. Cet autrui classifié et présenté comme « en difficulté », avec un problème à résoudre. Le travailleur social, ce « sauveur », inquisiteur bienveillant du mal être de

 

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l'autre, appelé à la rescousse pour que l'autre s'en sorte. Cet article interrogera probablement ce « pouvoir » d'action qui, sous ses allures de bienveillance, s'il n'est pas exercé avec pertinence, finesse et introspection de soi peut, je le pense, conduire aux plus sournoises violences pour l'autre que ce pouvoir tient sous son contrôle. Cet article questionnera peut être également le manque de questionnement personnel et inévitablement, dès lors, professionnel, sur nos représentations de ce qui se doit d'être bon pour l'autre et ce, même lorsque cet autre n'en est pas convaincu. Cet article enfin, se voudrait questionnant sur la place de cet autre auquel un moment d'existence atterrit dans nos mains, cet autre que notre mission est d'accompagner mais qui, sous ses allures de fragilité, n'a jamais dit son dernier mot. Mais, entendons nous, au travers des maux auxquels ils nous confrontent, au travers de la résistance qu'ils nous affichent, ce qu'il a à nous dire de notre accompagnement et des « solutions » que nous lui trouvons ? S'il n'a jamais dit son dernier mot, avons nous dès lors, su entendre son premier mot ? Les violences ordinaires du travail social se logent peut-être dans ce lieu, peu questionné, de notre pouvoir de décision pour l'autre, dès lors que celui-ci n'en a pas décidé ainsi ou affiche un acquiescement de complaisance. Elles ne laissent indemne personne, ni la personne que l'on nous demande « d'accompagner », ni le travailleur social. La seule différence peut-être est que la vie du travailleur social ne repose pas sous le contrôle du pouvoir de la personne qu'il accompagne. La différence se loge peut être dans le fait que le travailleur social, au cœur de sa mission, reste libre de sa vie, la personne que l'on accompagne, prise dans les filets de la protection de son « tuteur », non. Dès lors, ce sont nos pratiques qu'il convient d'interroger, de soi à l'autre, de l'autre à soi, pris dans notre exercice professionnel et de cet accompagnement au cœur d'une relation basiquement humaine, même s'il elle se veut professionnelle. Nous nous devons de ne pas l'oublier, même lorsque l'enseignement du diktat de la « distance » nous formate à toutes les erreurs d’interprétation de ce que cette fameuse bonne distance à adopter sous tend. Entre soi et l'autre, entre l'autre et soi, n'oublions pas qu'il est d'abord question de relation et que c'est celle-ci qui restructure, avant d'imaginer qu'une approche neutre  

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et désaffectionné de l'autre, lui permettra les conditions du bénéfice possible d'un accompagnement. N'oublions pas, comme l'a dit Sylvie DUNN dans le concept d'amour en psychothérapie : « Il y a dans la relation naissante une promesse, un espoir ». N'oublions pas non plus, les mots de Jean CARTRY dans son cahier du soir d'un éducateur : « Rester absolument dans la distance au prétexte de ne pas courir de risque affectif et de ne pas contaminer l'autre de nos projections inconscientes, c'est par une attitude omnipotente au fond, prétendre tout maîtriser de nos affects et fuir les risques d'une altérité émue. C'est dans la distance, une sorte de violence inversée faite à autrui par un refus d'échange, de don et de contre-don. Au nom d'un accompagnement prétendument neutre et bienveillant, combien d'enfants, faute d'un solide étayage, n'ont pu mettre en œuvre leurs potentialités de résilience ». N'oublions pas enfin qu'une relation éducative, même si nous la voulons désaffectionnée, est rarement désaffectivée. La neutralité qui s'inscrit dans un refus de lien authentique, n'empêche pas l'autre de questionner ce lien tout comme de chercher à le construire. Qu'on le veuille ou non, qu'on se l'avoue ou pas, comme l'a dit Joseph ROUZEL dans les écrits professionnels en éducation spécialisée : « Qui pourrait prétendre avoir la maîtrise de ses sentiments, de ses émotions, de ses sensations ? Qui pourrait prétendre avoir la maîtrise de son inconscient ? Qui pourrait affirmer être à l'abri d'une rencontre éducative ? (…) La relation éducative ne saurait laisser indifférent l'homme ou la femme qui la soutient ». Entre pouvoir sur l'autre, maintien à distance fréquente d'une relation authentique, objectivation et désincarnation de la personne rencontrée dans le triste mot « d'usager », quelle place pour la rencontre avec la personne ? Et sans réelle rencontre, entre soi et l'autre, entre l'autre et soi, quelle espace pour sa parole ? Et sans sa parole, même s'il est parfois intéressant de lire entre les lignes pour y accéder ou la faire émerger, sans l’accès à cette parole, de l'autre, sur ce qu'il est et ce qu'il a besoin pour s'accomplir, comment lui permettre les conditions de son  

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autonomie ? Mais c'est avant tout des épisodes de six années dans le travail social, entre formation et exercice professionnel que je voudrais vous livrer afin de bien illustrer mon propos. Peu-être afin que vivent en vous comme ont vécu en moi certains événements, base de mon étonnement quant à un métier qui se voudrait humain mais qui a parfois du mal à l'être, et qui parfois même, en toute inhumanité, légitimera de ne pas tendre une main lorsque l'autre en a le plus besoin. Triste constat quant au travail social, même si ce métier me passionne et que j'y ai rencontré des professionnels formidables, qu'il reste utile autant que nécessaire, triste constat, pourtant, d'y avoir parfois observé ce qui pourrait relever de l'impensable dans un métier de soutien à l'autre. C'est de rapport à l'autre dont je vais vous parler, ce rapport à l'autre dans l'exercice de notre pratique, que finalement, il m'a semblé, on ne questionne que rarement. De mes stages à aujourd'hui, avant toute chose, il me semblait important de rappeler que sur sept institutions ou j'ai pu exercer en tant que professionnelle en formation ou professionnelle diplômée, seulement une seule proposait de la supervision. Pourtant, elle est cet espace où, à l'aide d'un tiers extérieur à l'institution, psychologue la plupart du temps, le travailleur social aura la liberté de confier ce qu'il a l'impression de mettre en jeu dans sa relation à l'autre, dans sa pratique (sentiments, émotions, autant de choses qui se jouent dans l'intensité de la relation). Ce travail sera la condition pour retourner dans sa pratique plus disponible. Joseph ROUZEL enseigne qu'il est primordial pour permettre dans la relation éducative une distanciation, d'avoir la possibilité d'opérer un réel désencombrement psychique. C'est au cœur de cet espace que chacun peut tenter d'y construire, à l'aide du superviseur et de ses collègues, une explication logique et subjective des événements ressentis. Cela ne peut de plus que favoriser la cohésion d'équipe, grâce au travail d'échange et de cohérence de chacun qui est opéré. Un souvenir me revient lors d'une situation d'équipe alors que j'exerçais en AEMO, j'avais passé un été éprouvant ou comme on peut le dire dans notre « jargon » de travailleur social d'AEMO, mes « situations » avaient « explosé ».  

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Des révélations de la part d'une mère de la violence extrême de son conjoint à son égard et sur certains de ses enfants, de la violence verbale et de l'intimidation de celuici à mon égard, des pleurs d'enfants ; une adolescente arrivant en larme en entretien, se tordant le ventre, en larmes, m'expliquant que sa mère était parti dans une autre ville la laissant seule elle et son frère avec leur père, re-consommant de manière importante de la drogue dure et me laissant sous-entendre des abus sexuels de sa part ; la découverte qu'elle et son frère s'adonnaient probablement à des jeux d'ordre sexuels également, une autre situation de femme prise avec la violence extrême de son conjoint à son égard se retrouvant sans rien ni même ses affaires, dans une chambre d'hôtel avec ses deux enfants ; une jeune fille et sa mère au bord de la crise de nerfs se déchirant de manière extrêmement violente chaque jour un peu plus... Et j'en passe... les situations de vies auxquelles j'ai été confronté cet été-là relevaient pour moi, de l’insupportable à l'état pur. Moi et mes émotions... au cœur de situations de vie extrêmes... Moi et mes émotions sans un espace de désencombrement... Moi et les réunions d'équipe toujours sans un espace de désencombrement. On ne parle pas de soi en réunion d'équipe mais de l'autre et de ce qu'il vit, passant notre temps à l'objectiver par ailleurs. Beaucoup d'institutions se réclament d'influence systémique pourtant, mais rarement finalement, se posent la question de l'influence du travailleur social dans le système dans lequel il intervient, ni ne l'aide à comprendre ce qu'il y vit, ni à ne pas se laisser aller à un contre-transfert peu réfléchi, trop embourbé parfois, dans ce qu'il vit lui même, au cœur des situations de vie et des personnes qu'il tente, tant bien que mal, de soutenir. Pris par nos émotions, par la violence de parcours de vies, par la violence des réactions de certaines personnes à notre égard, c'est d'un professionnalisme hors norme dont il faut faire preuve, seul, souvent, lorsqu'on a le courage de l’introspection et de la remise en question de ce que nos propres réactions et agissements peuvent générer chez l'autre. Lorsque l'orage fût passé et que la violence de certaines situations avait sut enfin s'apaiser sans pour autant se régler, j'ai ressenti le besoin, l'été terminé, d'exprimer à mon équipe à quel point ces situations m'avaient personnellement mise à mal,  

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cherchant à mettre du sens mais aussi à réfléchir sur mes propres agissements, à savoir si certains moments j'aurai pu agir différemment. Je me questionnais sur mes contre transferts, il aurait été intéressant face à la brutalité de certaines situations et les inévitables émotions qui en découlaient, d'avoir un espace pour en parler. Une collègue, avant que je n'ose me confier, avait tendu une perche, questionnant l'équipe, le chef de service, les psychologues : « Mais que faire face à toute la violence à laquelle nous sommes confrontés ? ». Je m'en suis saisie pour livrer mon expérience. Et les larmes ont coulé. Elles n'étaient pas sorties de l'été. J'expliquais que si j'allais mieux aujourd'hui, cela me faisait du bien de pouvoir pleurer ici et avec eux. Mais ce que j'ai ressenti, c'est un peu d'avoir brisé un tabou. Certains se sont questionnés, on me l'a rapporté, si des problèmes personnels n'étaient pas à l'origine de ces pleurs soudains, leur semblant si inappropriées. La seule chose qu'a su me réponde mon chef de service, après mes larmes bien sûr, c'est : « la seule chose que je peux te dire Mélanie, c'est bienvenue en AEMO ». On m'a dit aussi que j'attendais trop d'une équipe. J'étais presque accusée de sensiblerie. On me parlait de résonance. Bien sûr que nous sommes tous confrontés à des résonances, qui pourrait ne pas y avoir été confronté en exerçant le métier de travailleur social ? Seulement, face à la violence de coups extrêmes sur des enfants, la violence extrême de coups sur des femmes, face à la violence d'abus sexuels sur une adolescente, face à la violence vécue de personnes avec lesquelles nous sommes en lien, y a-t-il toujours besoin de résonances personnelles avec sa propre histoire pour être affectée dans sa chair et dans son âme, de l'histoire de vie dramatique de certains ? Mais surtout, au-delà de ce que cela nous inflige, la violence institutionnelle envers les travailleurs sociaux n’étant pas le thème ici, surtout, comment gérer nos émotions et réagir pertinemment face à l'urgence, afin de ne pas mettre plus en souffrance une personne déjà, en grande souffrance ? Comment ne pas mal juger, comment ne pas juger tout court, une personne aux prises avec une relation de violence conjugale lorsqu’après une mise à l'abri de nos services,  

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elle retournera avec son conjoint ? Comment continuer à la soutenir en tant que personne malgré tout, sans qu'un jugement implicite de notre part ne vienne la disqualifier et l'amener à être encore en souffrance qu'elle ne l'est déjà ? Comment continuer à accueillir, soutenir un père, un mari qui commet le pire, qui a pu même être dans de la violence à notre égard ? Comment ne pas se laisser aller à un contre transfert négatif lorsqu'un adolescent ou un adulte rentre dans l'agressivité face à nous ? Ces questions ne sont données qu’à titre d'exemples et découlent de mes propres expériences mais combien d'autres, face à d'autres situations, pourraient être posées ? Alors plus généralement, comment, face à ce que nous vivons dans nos relations éducatives, prémunir l'autre face à ce qu'il nous fait vivre ? Je ne prétends pas ici avoir LA réponse, même si j'ai en moi des ébauches de réflexion quand au maniement de nos interactions. Cet article n'est pas destiné à trouver LA solution mais à ouvrir des pistes de réflexion. Surtout, peut-être, à illustrer ce qui m'a le plus interpellé, à mettre en mots et en images, ce que j'ai pu observer de la mise à mal de l'autre alors même que nous sommes censé le soutenir. Je présenterai des exemples, vécus, de ce qui peut se passer dans nos institutions. Les prénoms de chaque personne auxquelles je ferai référence seront modifiés. J'ai choisi de présenter cinq faits différents qui m'ont particulièrement marqués mais j'aurais pu en exposer d'autres.

- Stage en foyer éducatif. Anouchka... Anouchka qui, sans solide étayage affectif dans sa famille, rejetée par sa mère, ne connaissant pas son père, est une adolescente bien seule pour grandir et se construire. Elle recherche sans cesse, parfois de manière importante, l'affection des éducatrices, les sollicitant « trop » comme il est coutume de le dire chez nous. Jeune professionnelle en formation, je découvre la problématique de la quête affective et la souffrance profonde d'une adolescente en mal d'amour. Adolescente qui, dans ses interactions avec les éducatrices, rejoue, en plein transfert, les impasses de sa vie,  

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confrontée brutalement à tous nos contre transferts... En mémoire, les paroles d'un chef de service qui lui sont alors prononcées, cautionnées et probablement partagées par bon nombre de travailleurs sociaux de l'équipe, en guise de réponse à sa problématique : « on ne s'attache

pas aux

éducateurs ». Laissée au cœur de sa souffrance, l'institution n'aidera pas d'un iota Anouchka à avancer dans sa quête affective, une énième fois elle se confrontera au rejet et n'en comprendra pas le sens. « Comment réagir sans se fermer ni la rejeter » ne sera à aucun moment travaillé en équipe. La pratique et les discours seront de se protéger d'Anouchka. Comme le dit jacques MARPEAU dans le processus éducatif : "Ainsi, il ne suffit pas qu'il y ait relation entre un éducateur et une personne pour que cette relation puisse être qualifiée d'éducative. Une relation, pour être éducative, doit ouvrir a des jeux nouveaux de rapports de places, qui vont désinstaller la répétition que le sujet a organisé avec lui-même, les autres et son environnement. Les éducateurs, dans les jeux d'interactions avec les personnes prises en charge, peuvent participer, à leur insu, aux modes d'enfermements et de répétitions dont ils prétendent permettre la sortie et le dépassement" Avant de partir de l'institution, Anouchka m'a confiée : « Tout le monde sait que dans ma vie, j'ai un problème à m'attacher et quand je m'attache, on me dit que c'est mal. Et puis, si je ne m'attache pas à vous, à qui je m'attache ? »

Et que dire de Salomé, rencontrée dans un Institut Médico-Éducatif... Atteinte de trisomie, Salomé n'est pas seulement « handicapée » par son handicap, Salomé souffre du rejet de sa mère qui n'accepte, ni même ne supporte que sa fille ne soit pas « comme les autres ». Elle est d'une dureté avec elle à faire pâlir juste quand on le constate. Salomé voit son frère jumeau grandir « comme les autres », être valorisé par sa mère alors qu'elle, n'en subit que les reproches. Salomé ne semble pas savoir ce qu'un compliment veut dire ou alors, si elle en est flattée, semble très gênée de le recevoir, et parfois le refuse, disant que ce n'est pas vrai. Elle semble en avoir besoin pourtant et recherche paradoxalement certains moments la valorisation.  

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Salomé n'a pas confiance en elle et cela se répercute sur ses apprentissages. Elle ne s'applique pas dans ce qu'on lui demande, fait tout à la va-vite et ne semble pas croire en ses capacités de réussite. On demande parfois à son groupe d'apprentissage de se réaliser dans des activités manuelles. L'éducatrice qui aime le bricolage et faire réaliser de belles choses à son groupe, souhaite qu'ils customisent la façade des tiroirs où ils rangent leurs affaires. Ils doivent coller des images dessus selon une méthode appliquée et bien particulière. Ce n'est pas le fort de Salomé. Il est aisé de le deviner. Salomé ne s'applique donc pas comme à son habitude, sa réalisation n'est pas « belle », pas conforme aux attentes de l'éducatrice. Lors d'un retour du groupe dans la salle, l'éducatrice en colère, sous les yeux de tous, décolle tout ce que Salomé a réalisé, lui rétorquant, en colère : « encore une fois tu as fait n'importe quoi, regardes les autres eux, ils ont fait comme il fallait ! »

Foyer éducatif à nouveau, un autre. J'arrive sur le groupe. Le chef de service m'a prévenu lors de mon recrutement, le groupe est « chaud ». J'ai déjà exercé en formation en foyer éducatif, je ne suis pas effrayée, je sais bien que parfois, des dynamiques de groupe sont complexes à gérer, que des adolescents peuvent être difficiles, durs, que maintenir le « cadre » est éprouvant. Mais là... c'est la boule au ventre que je vais travailler chaque matin... cela dépasse tout ce que je pouvais imaginer... J'assiste à une guerre quasi permanente des adolescents contre les éducateurs. Je suis effarée de voir ce que j'y constate. Le rapport de force est constant, peu de moments d’accalmie... Quand ceux-ci font surface, il faut les savourer pleinement, cela peut basculer presque n'importe quand. Mes contre transferts sont fort négatifs, je commets des erreurs dans ma relation aux adolescents, l'urgence est telle que je n'ai aucun recul, j'ai du mal dans mes réactions à savoir comment apaiser certaines situations quand mes contre-transferts parfois, ne les enflamment pas... L'éducateur en arrêt maladie que je remplace est parti, je crois, pour dépression... des problèmes personnels à ce que l'on m'a dit, mais aussi une alcoolisation devant les jeunes, des confidences plus qu'intimes sur sa vie personnelle et sur les problèmes de l'équipe lors de son alcoolisation, de la violence physique d'un jeune à son encontre (à  

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un autre moment que son alcoolisation). On m'a dit qu'il ne reviendrait pas sur le groupe, même si son arrêt maladie se termine. Le chef de service me l'a assuré. Seulement les jeunes, eux, on ne leur a rien dit. Tout le monde le sait, sauf eux. Et ils questionnent : « il revient quand Philippe ? ». On ne leur apporte aucune réponse. Les prendrait-on pour des idiots ? Considérerait ton qu'ils ne sont pas en mesure de comprendre qu'il n'est plus possible qu'il revienne intervenir sur le groupe ? A t-on seulement eu une discussion franche avec eux sur le fait qu'après tout ce qu’il s'était passé, il n'était pas possible qu'il revienne ? Les rassure t-on sur le fait que ce qu'il a fait n'était pas à faire et qu'ils ne sont pas coupables de son absence ou de sa mise à l'écart parce qu'un d'entre eux a confié ce qu’il s'était passé, en en percevant l'anormalité? Et puis des éducateurs qui se succèdent sur ce groupe mais qui finalement, finissent par partir, tour à tour... Un soir, un repas, encore difficile, ayant du mal à gérer mes contre transferts, ai-je mis de l'huile sur le feu ? Je ne sais pas trop, le groupe semble très en souffrance et est de toute façon difficilement canalisable. Nous sommes de plus ce soir-là, deux nouveaux éducateurs qu'ils ne connaissent pas bien. Fugue collective ou presque (deux ou trois jeunes restent) après la cigarette de fin de repas... les jeunes ne reviendront que vers 22h. Je sais alors comment cela va se passer, la réponse va être encore : service minimum... restriction de sortie, plus de téléphone, suppression de l'argent de poche... de toute façon au sein de ce groupe, certains sont déjà privés de tout ou presque et n'ont finalement plus grand chose à perdre... Ah les punitions non éducatives qui n'ont en général rien à voir avec la faute commise... les punitions non éducatives qui servent à affirmer le pouvoir de l'adulte et qui ne permettent pas aux jeunes de réfléchir sur le sens de leur acte ni de se déculpabiliser en ayant l'opportunité de réparer leur erreur... Les punitions non éducatives contre productives qui attisent souvent un désir de vengeance plutôt qu'une mise en réflexion... Cela existe dans bien des institutions... Parfois on essaie de faire différemment lorsque l'on peut, même si nos carcasses  

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d'éducateurs auraient peut-être tout bénéfice parfois, à plus se décarcasser en créativité pour tenter de tendre toujours vers une sanction éducative plutôt qu'une punition... Avons-nous la flemme ? Sommes-nous démunis ? Pense t-on que les jeunes ont mal agis et qu'ils doivent payer pour leur faute ? Que les priver est forcement la solution qui leur fera comprendre qu'il leur est possible d'agir différemment ? Le groupe se comportant mal, je n'avais jamais vu autant de punitions en si peu de temps... Je n'avais aussi jamais ressenti autant d'incompréhension de la part d'un groupe de préadolescents face aux réponses qui leur été apportées... Mal à l'aise face à la punition qui allait probablement suivre et ayant appris lors de mon expérience d'animatrice à sanctionner plutôt qu'a punir, le lendemain, ne travaillant pas, je décroche mon téléphone et m'entretiens avec mon chef de service lui confiant que j'avais une idée, que comme sanction en rapport avec ce qu'il venait de passer, je me proposais de travailler avec les « fugueurs » autour de l'épisode du soir précédent et de faire un travail ludique et pédagogique autour des règles mais surtout autour de leur sens. Celui-ci a acquiescé. J'en étais soulagé. Le lendemain, revenant au travail, quelle surprise de constater en ouvrant le cahier de transmission que les jeunes avaient été informé par le chef de service du fameux service minimum et ceci, pour tout le monde, même ceux qui étaient restés au foyer ! Aucune allusion faite de ma proposition. Je débarquais alors, furieuse, dans le bureau de mon chef de service qui ne comprenait pas bien ma réaction... Nous sommes là pour « gérer » un groupe et puis... il est toujours d'accord pour que cette sanction s'applique, il faut que j'en parle aux jeunes... Mais... si la punition a déjà été donnée et que la sanction n'a pas été exposée officiellement par le chef de service au groupe, je peux toujours croire à de l'or qui va tomber du ciel pour espérer qu'ils vont accepter ce travail que je propose... Quelle déception ! Un soir m'entretenant avec un jeune, celui-ci me dit : « Mais Mélanie je ne comprends pas, chez nous quand on fait des bêtises, on n'est pas toujours puni... ici, nous n'avons que des punitions... »

 

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- Situation critique pour une mère et ses deux enfants de 1 an et 3 ans lorsque j'exerçais en AEMO. J'y faisais référence précédemment. A force d'allers et retours entre la famille du père de ses enfants, l'hôtel, Monsieur a de nouveau commis des actes inadmissibles. Nous lui trouvons un hôtel. Elle n'a rien. Pas même ses papiers d'identité ni même le reste de ses vêtements. Monsieur et comme ça. Il fait pression sur elle en refusant parfois de lui donner ce qui lui appartient. Seulement, si elle n'a pas ses affaires, elle se retrouve avec peu de choses également pour ses enfants. Pas de micro-ondes pour réchauffer le biberon de son plus jeune fils ou pour chauffer le chocolat chaud de sa fille le matin (dans une chambre d'hôtel, il y a rarement de quoi se faire la cuisine) ; pas de lit adapté pour Sambala qui ne marche pas encore et tout un tas de choses matérielles fort utiles quand on est une mère de deux très jeunes enfants. J'interviens sur cette « situation » (jargon de travailleur social) en co-intervention avec Marion. Parfois nous intervenons à deux quand une « situation » est compliquée. Marion et moi travaillons de la même façon. Nous sommes sur la même longueur d'onde et notre binôme fonctionne bien. Cette jeune femme nous touche et sa situation de vie probablement encore plus. Spontanément, Marion et moi-même, face au dénuement matériel extrême auquel elle et ses deux enfants sont confrontés, notre envie de la soutenir aussi, collons une affiche dans notre service, dans un espace propre aux travailleurs sociaux (nous sommes trois équipes à intervenir sur des secteurs différents. C'est-à-dire a peu près 30 travailleurs sociaux. Nous avons tous des choses en trop ou qui peuvent dépanner temporairement). Sur cette affiche, nous faisons un appel aux dons avec une liste de choses matérielles qui pourraient servir. J'ai moi-même un four à micro-ondes que je peux fournir. Une heure plus tard, notre belle affiche sera décrochée. On nous dit qu'il n'est pas possible d'afficher cela. Nous serons convoquées quelques jours plus tard dans le bureau d'une des chefs de service, présente pendant l'été (c'est période de vacances, tout le monde n'est pas là). Elle nous redit ce que l'on nous a déjà dit, il n'est pas possible d'afficher cela. Après,  

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cette mère se sentirait redevable (pourtant, elle nous avait déjà offert quelque chose elle, un jour qu'elle revenait d'Allemagne, elle nous avait ramené des chocolats). Et puis, elle doit se débrouiller seule et apprendre à contacter des associations, c'est pour son autonomie. A vrai dire, c'est ce qui me revient comme ça de ce que l'on nous a dit. Je ne sais plus vraiment finalement si c'est cela exactement qui a été dit mais il me semble quand même. Pour être honnête, mon cerveau n'a pas du bien imprimer car je n'ai rien compris et je ne comprends toujours pas. Probablement implicitement, encore cette fameuse bonne distance... Avec toutes mes excuses pour cette chef de service qui, si un jour lit cet article, se reconnaîtra probablement (j'apprécie par ailleurs mis à part cette anecdote, son travail et sa finesse d'analyse sur certaines « situations » ponctuelles ou il m'a été donné de travailler avec elle. Elle n'a jamais été ma chef de service directe). Je n'écris pas ça contre elle mais fort probablement contre un formatage. Comme le disait Albert EINSTEIN : « il est plus difficile de désagréger un préjugé qu'un atome ». Qu'est-ce qui nous amène à penser que si on donne quelque chose de soi dans notre métier (particulièrement en AEMO ou en foyer éducatif), il y a danger ? Et qui protège t-on de ce danger ? La personne qui aurait besoin ou soi ? Et de quoi ? Le problème était ailleurs à cet instant, il était une question d'urgence matérielle pour une mère et ses deux enfants. Et nous ne demandions que des choses qui lui auraient été nécessaires pour s'occuper dignement de ses enfants. Madame Katmandou n'a pu avoir un micro-ondes qu'un mois plus tard. Sambala n'a eu un lit pour bébé qu'un mois et demi après... il n'est pas simple de se procurer des choses si rapidement même par le biais d'associations... Avons-nous vraiment déjà galéré dans notre vie ? Nous rendons-nous vraiment compte de la situation dans laquelle certaines personnes se trouvent et soutenons-nous les vraiment de manière adaptée quand nous refusons de leur tendre la main d'une manière un peu moins institutionnelle ? Peut-être bien que même avec un clochard rencontré par hasard dans la rue, avec qui nous aurions discuté quelques minutes et qui nous aurait confié la dureté de ses conditions de vie, sans le poids de l'institution et de la réflexion à outrance sur ce qui est « professionnel » ou non, juste en laissant parler notre humanité, nous nous serions  

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montré plus solidaires. Enfin je terminerais par l'histoire de Roméo et Juliette, lors de mon exercice en prévention spécialisée. Roméo et Juliette habitent dans le même quartier. Leur famille sont voisines à quelques maisons près. Roméo va avoir 18 ans dans moins d'un mois à l'époque et Juliette a seize ans. Ils sont en couple depuis environ un an et sont très amoureux l'un de l'autre. Ils viennent de s'enfuir tous les deux. C'est la famille de Roméo qui m'en informe alors que je passe la voir pour tout autre chose. La famille de Roméo et confrontée a de très grave menaces de la part de la famille de Juliette. Des menaces de mort sur leur fils Roméo mais aussi de voir leur maison brûlée. La famille de Juliette est en furie que Juliette se soit enfuie. La mère et le frère de Roméo m'expliquent qu'ils ont fui tous les deux car Juliette se fait frapper chez elle. Au vu de tout ce qu'ils me racontent, Juliette ne se fait pas frapper, elle se fait tabasser. Ils m'expliquent que cela dure depuis longtemps. Ils m'expliquent ce qu'ils ont déjà vu. Juliette avec des bleus et du sang. Les coups ont redoublé depuis que Juliette aime Roméo et depuis que Roméo aime Juliette. La famille de Roméo fâchée avec toutes les institutions, tous les travailleurs sociaux (mis à part ceux de la prévention spécialisée), qui les ont vu leur retirer plusieurs de leurs enfants, m'expliquent qu'il faut protéger Juliette, qu'elle est en grand danger, et leur fils avec. Je rencontre Roméo et Juliette. Je suis époustouflée par l'intensité de l'amour et le soutien mutuel qu'ils s'apportent assez rapidement. Je ne sais même pas si dans ma vie, un homme a su prendre soin de moi autant que j'observe Roméo prendre soin de Juliette. La beauté et la pureté de leur amour me surprend autant qu'elle m'inspire le respect. Ils sont bien ensemble et ont besoin l'un de l'autre pour tenir psychiquement face à ce qu'ils sont en train de vivre. Juliette et Roméo ne veulent pas être séparés mais il est très compliqué de leur trouver un lieu d'accueil en urgence qui les acceptera tous les deux. D'ailleurs, il me semble très compliqué de trouver un lieu d'accueil, même sans urgence, qui accepterait un couple d'adolescent, même s'ils doivent avoir des chambres séparées. Ils dorment où ils peuvent, parfois dans une tente ou hébergés par ci par là. Ils nous ont contacté le jour de notre rencontre car ils n'avaient plus rien, ni argent, ni endroit  

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pour dormir. Juliette n'a même pas d'affaires, elle s'est sauvée de chez elle. Une des sœurs de Roméo lui a prêté quelques vêtements. Je prends le relais d'un de mes collègues lorsque je les rencontre, je ne les ai jamais vu auparavant. Ils sortent du commissariat mais je ne sais plus pour quelle raison, aucune plainte n'a encore été déposée à l'encontre de la famille de Juliette qui continue à la menacer de mort et à la harceler au téléphone. Juliette a peur et puis, nous sommes samedi, il me semble qu'il y a une histoire comme quoi, il serait mieux que la plainte soit déposée le lundi, le jour ou l'Aide Sociale à l'Enfance sera ouverte. Je ne sais plus trop. Je les emmène manger. Mon collègue a vu avec le 115 qui doit les accueillir pour la nuit. Mais lorsque je recontacte le 115 un peu plus tard, ils me disent que comme ils sont mineurs, ce n'est pas possible. Je rappelle le commissaire qui lui me dit que c'est vu avec le procureur et que le 115 peut les accueillir. Bref je rappelle le 115 qui me dit que ce n'est pas possible et finalement me conseille de voir avec l'ASE. Ce que je fais ; j'appelle la cadre de permanence et lui expose la situation. Il faut donc aller porter plainte c'est mieux et je partage cette idée même si je sais à quel point cela doit être terrorisant pour une gamine de seize ans de porter plainte contre son père. L'ASE m'assure enfin qu'ils auront un hébergement. Ce n'est pas trop tôt, cela fait mine de rien plusieurs heures que je me fais renvoyer de service en service et que je n'ai aucune solution concrète à leur apporter quant à un hébergement pour le soir. Seulement deux tâches difficiles m'attendent après ce bref soulagement, rassurer Juliette pour qu'elle dépose plainte et leur annoncer qu’il ne sera pas ce soir dans le même lieu. Pour la plainte ça passe, pour la séparation c'est bien plus difficile. Juliette est complètement traumatisée et déboussolée parce tout ce qu'elle est en train de vivre et ne veut absolument pas être arrachée de Roméo ; c'est son seul repère et il la sécurise. Roméo n'a pas vraiment non plus envie de se séparer de Juliette. Elle pleure, me dit : « bas les couilles, j'irai pas au foyer ». Roméo lui dormira à l'hôtel, faute de place ailleurs. Nous nous rendons au commissariat. Juliette est d'abord entendue puis Roméo. Pendant l'audition de Roméo, Juliette me montre son téléphone et un sms. Moi-même suis menacée de mort. Je regarde Juliette dans les yeux et lui dit que là, ça va  

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beaucoup trop loin, d'autant plus qu'on vient d'apprendre qu'une des sœurs de Roméo a été agressée par la grande sœur de Juliette. Juliette doit être protégée dans un lieu sûr, je lui rappelle qu'elle est en grand danger : « ouais, s'ils me retrouvent, ils m'envoient à la morgue ». « Oui Juliette, nous sommes d'accord ». J'accompagne Juliette puis Roméo. On prend le temps au foyer, j'explique à l'éducateur la situation, l'importance de leur couple et que celui-ci doit être respecté. Juliette semble rassurée. Roméo également. L'éducateur est sympathique, contenant, rassurant, il réussit à faire rire Juliette. Je leur dis à demain. J'ai des affaires qui traînent et dont je ne me sers plus, je lui amènerai une poche de vêtements (je dois passer chercher Roméo pour qu'il puisse aller voir Juliette au foyer le lendemain). Nous avons parlé ensemble d'AVOC'enfants. Ils peuvent se faire représenter par un avocat, c'est dans leurs droits et défendre leur projet d'être ensemble s'ils le souhaitent mais il va falloir être patients et, au moins temporairement, accepter l'idée d'être séparés (mais je sais bien que cette chose-là, c'est loin d'être gagné). Je les préviens quand même qu'il va falloir qu'ils s'accrochent et que rien n'est gagné. Au vu de la majorité de Roméo proche... quelles solutions ? Peu. Ils me disent que l'important pour eux, ce n'est pas de dormir dans la même chambre mais d'être dans le même lieu. Peut être un foyer de jeunes travailleurs ? Je pense à cela parce qu'une amie à moi y a été confiée à ses dix-sept ans par l'Aide Sociale à l'Enfance. Même si ce n'est pas courant, c'est possible. Je me rappelle aussi au lycée, deux filles de ma classe ont été aussi confiées à un FJT. Il y a des travailleurs sociaux qui y exercent. Et puis à part cette solution, je n'en vois pas vraiment d'autres. Ils ont l'habitude de toute façon d'être tout le temps ensemble, comme ils me disent. Et puis sachant les conditions d’accès pour obtenir une place en FJT, cela peut peutêtre aussi être l'opportunité pour eux de se mobiliser dans un projet professionnel, de trouver une motivation pour ré-avoir envie d'accéder aux apprentissages et de construire leur avenir (tous les deux étant totalement déscolarisés). De mon côté, sans leur dire, quelques jours plus tard, je téléphone à quelques FJT pour voir si leur projet serait réalisable et s'il y aurait des places, leur expliquant la situation de ces deux jeunes.  

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Plusieurs ont de la place et ne sont pas fermés à l'idée de les accueillir. De plus, si je mise sur le foyer de Jeunes Travailleurs, c'est que j'ai une crainte. J'ai peur que les séparer soit de toute façon un échec et se transforme en fugue à répétitions pour Juliette. De plus, Roméo à confié à mon collègue que s'il n'était pas possible qu'ils soient accueillis ensemble, pour un de ses grands frères plus jeune à l'époque, comme lui, faire un enfant à sa petite amie avait été ce qui avait permis que lui et elle soient réunis. Alors, il lui a dit à mon collègue: « Eh bien c'est ça qu'il faut que je fasse Nabil ? Si c'est comme ça, eh bien je veux bien faire un enfant à Juliette moi ». Le lendemain, je reçois un appel de Roméo qui m'explique que ce n'est pas la peine que je vienne le chercher à l'hôtel, il a reçu un appel du foyer plus tôt, Juliette dans la nuit a été conduite à l'hôpital, suffoquant, ne réussissant plus à respirer, une énorme crise d'angoisse probablement. Rien de grave médicalement mais une forte angoisse, une souffrance psychique profonde. Il est a donc été appelé par le foyer et autorisé à venir plus tôt ainsi qu'à manger avec elle et le groupe. Plus tard dans l'après midi, il m'enverra un sms m'expliquant que ce n'est pas la peine de venir le chercher, me remerciant pour tout mais qu'il en avait marre de voir Juliette pleurer et qu'ils préféraient être ensemble et qu'ils étaient partis. Nous avons conservé des liens avec Juliette et Roméo et les avons accompagné à AVOC'enfants. L'ASE n'a pas bien compris pourquoi alors que nous étions en contact avec eux, que nous les voyions, nous n'avons pas ramené Juliette au foyer, ils ne comprenaient pas bien notre travail. Mais c'est d'une réunion d'équipe dont je voudrais vous parler. Nous sommes les deux équipes rassemblées lors de cette réunion. Ce sont les réactions de collègues extérieurs à mon équipe qui m'ont interpellé, lorsque je m'exprime au sujet de la situation de Roméo et Juliette ainsi que sur leur désir d'être accueillis ensemble, d'être respectés en tant que couple, dans un lieu assurant leur protection. Je m'exprime sur la possibilité d'un accueil en FJT et sur L'ASE et Le Juge des  

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Enfants qu'il va probablement falloir convaincre sur le bien fondé de ce projet. Celuici n'est pas classique et ne correspond pas à la « norme ». Certains collègues ne me suivent pas, un collègue se mettra violemment en colère contre moi. On me dit que c'est mieux pour Juliette qu'elle soit accueillie en foyer éducatif. Elle est jeune et au vu de la population accueillie en FJT, c'est mieux. C'est mieux pour elle, elle a besoin de cadre. Et puis, ils sont en fusion. Ce n'est pas très bon. Et puis, elle a bien montré qu'elle n'était pas très mature en n'allant plus à l'école. Je ne comprends rien à tout ce qu'est m'est dit, enfin si, mais ça me choque et ça me fait mal pour eux. Je comprends alors que mes craintes quant à ce que leur projet d'accueil ensemble ne soit pas validé par l'ASE ni par le Juge des Enfants sont réelles. Peut-être... car il est aussi possible qu'ils trouvent cela pertinent. Je ne sais pas mais je me dis que ce n'est quand même pas gagné. Concernant l'école, je réponds qu'au vu de la situation de violence à laquelle elle est confrontée dans sa famille, j'arrive à comprendre pourquoi elle a décroché de l'école. Comment entrer dans les apprentissages quand nos besoins primaires sont bafoués ? Comment avoir l'esprit libre et disponible pour étudier ? Concernant la population accueille en FJT, je réponds qu'au vu de là ou ils habitent, de ce que Juliette a pu vivre dans sa famille, ils ne sont pas nés de la dernière pluie et que ça ne sera peut être pas un grand choc pour eux. Et puis ayant exercé en foyer éducatif, je relativise les propos de mon collègue, lui exprimant que le placement en foyer, s'il convient pour certains, ne convient pas à tous. Le placement et c'est une réalité même si on ne veut pas se l'avouer, si c'est pour extraire des adolescents du pire face à ce qu'ils vivent chez eux, ce n'est parfois pas pour autant une réussite pour tous. J'ai vu des gamins violentés par d'autres là-bas, ne pas plus aller à l'école qu'avant chez eux, une jeune prendre 25 kilos en un an et demi après son arrivée, se mettre dans des situations de grand danger, une autre tenter de se suicider s'allongent au milieu d'une route tout en tentant de se stranguler avec les écouteurs de son MP3. Et ce n'est pas pour accuser les foyers éducatifs et le travail parfois très consciencieux de  

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certains éducateurs que je dis cela, bien sûr qu'ils sont nécessaires et profitables à certains, mais pas à tous. Par ailleurs, certains n'y restent jamais et en fuguent pendant de longues périodes. Tout ça je l'ai vu. Alors, si un FJT peut permettre à Juliette de se reconstruire et qu'il peut être une des solutions la plus adaptée pour elle, en cohérence avec ce qui lui est important, pourquoi ne pas écouter ce qu'elle a à nous dire de ce qui pourrait être bien pour elle ? Mon collègue s'énerve de plus belle, s'insurge contre moi : « Mais si tu dis au jeune que le foyer ce n'est pas bien, comment tu veux qu'ils y aillent, ça se voit ça transpire dans ton discours que tu ne peux pas blairer les foyers ? » Je suis interloquée... « Mais comment ça, je n'ai jamais dit aux jeunes que le foyer ce n'était pas bien. Ça ne va pas ou quoi ? Ici, on est entre adultes, je m'exprime librement, je ne pense pas que les foyers soient mauvais mais ce n'est pas pour autant que je vais me taire sur ce que j'y ai vu et sur ce qui s'y passe. Tout n'y est pas parfait... » C’est trop pour moi, je sors m'aérer l'esprit et fumer une cigarette pour me calmer avant de me sentir capable de revenir participer à cette réunion qui tourne au vinaigre. Je ne comprends pas... Pourquoi vouloir à tout prix imposer à l'autre, même si c'est un adolescent, ce qu'on pense qui est bien pour lui ? Qui sommes-nous pour mieux le savoir que lui-même ? Pourquoi ne pas vouloir prendre en compte sa parole quand il en a une, ce qui est loin d'être toujours le cas par ailleurs ? Sommes-nous à ce point tout puissant pour savoir à la place de l'autre ce qui sera meilleur pour lui ?

Triste constat quant au travail social, même si ce métier me passionne et que j'y ai rencontré des professionnels formidables, qu'il reste utile autant que nécessaire, triste constat, pourtant, d'y avoir parfois observé ce qui pourrait relever de  

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l'impensable dans un métier de soutien à l'autre.

Une forte pensée et même une dédicace de cet article à Émilie, qui m'a fait confiance et qui accepté d'apporter son témoignage14 à la revue ZEO. Mais aussi à Anouchka, Salomé, Les préadolescents qui étaient en guerre contre leur foyer, Madame Katmandou et ses deux enfants, Roméo et Juliette. Je les remercie infiniment pour tout ce qu'ils m'ont enseigné, sans le savoir...

Mélanie AUTEXIER

Pour terminer, je souhaiterais apposer comme conclusion à cet article, le texte d'une rappeuse française que j'aime beaucoup et qui m'a amené à réfléchir, elle aussi, en livrant à travers certaines de ces chansons, son expérience avec la protection de l'enfance. J'ME BARRE Keny ARKANA J'ai jamais squatté la routine et le manque de vie qui se tasse sac à dos à l'arrache, allez hop j'me casse ! J'vais pas laisser ma vie prisonnière de la leur quitte à galérer ici je m'en vais galérer ailleurs Tchao tchao les éducs, j'me barre !                                                                                                                 14

 

Cf . Article suivant

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Vous pouvez appeler les flics, fermer la porte j'passerais par la fenêtre c'est clair ! J'ai ma liberté qui m'attend juste devant J'vais pas la faire patienter, 1,2,3 tchao tout le monde Allez pas le temps pour le blabla j'suis toujours la seule à partir, putain aucun de mes potes n'a jamais été de la partie Là où le système ensorcelle à coup de vibes sordides Pour moi un enclos est fait pour essayer d'en sortir Alors j'me barre! Besoin d'aller respirer autre part, ici on veut me dresser, me faire avancer au pas Moi j'ai besoin de liberté, de vibrer dans son aura Les flics au cul j'les entend dire : "la petite on l'aura" Refrain (x2) J'me barre! Tchao tchao le foyer j'me barre ! J'm'en vais respirer autre part ! Toujours en train d'improviser à chacune de mes courses dans les bras de la liberté un tas de contrôleurs à mes trousses, portée par le vent Allez dire aux uniformes sur les nerfs Qu'ils ne m'attraperont même pas en rêve ! Mes nuits dehors, réveillée par un frisson En éveil même quand je dors, connectée à mon intuition J'ai rien à craindre, bercée par le chant de la lune La chance dans les mains, libre enfant de la rue Loin du monde des adultes, illogique et rigide Fugitive de leur enclos, narguant flics et vigiles Fuck ! C’est peut-être con mais c'est ainsi J'insiste ! Vos lois sont immorales, ma délinquance à des principes ! Alors laissez moi en paix vous pouvez toujours attendre si vous voulez me voir ramper Plutôt une balle dans la tempe ! Enivrée là où mon cœur me porte, je m’en irai Moi j'suis faite pour vivre entre les mailles de vos filets !  

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(Refrain x2) Libre ca m'suffit c'est impec ! Moi j'suis bien quand j'ai rien car pour être libre, faut avoir rien à perdre Ma liberté a rendu vert les hommes en bleu Cage d'escalier comme logis, j'change de maison quand j'veux j'change de ville quand j'veux Élue sans domicile, j'vagabonde les yeux ouverts L’enfant des rues est en visite Me méfiant de l'adulte comme de la peste car l'adulte est une balance un collabo un traître Crois-en mon expérience ! Sous pression car ma juge est en colère Laissez-moi vivre t'façon j'ai plus l'droit d'aller au collège Alors merde ! Aujourd'hui j'ai 14 piges j'fugue depuis un bout de temps J'ai pris de la bouteille et j'ai besoin de personne ! La vie m'éduque et la vadrouille m'ouvre l'esprit Les rencontres m'apprennent bien plus que leurs profs Bref c'est l'école de la vie à l'air libre là où le ciel est l'toit Entre ciment et belle étoile.

 

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Interview : Émilie « Même si on m’a dit que c’était mon choix, ça n’est pas moi qui ai choisi » C'est au cours de ma pratique d'éducatrice de rue que j'ai eu l'occasion de rencontrer Émilie et sa famille. Ma rencontre avec Émilie et ce qu'elle m'a confié de sa souffrance dans son expérience avec l'intervention sociale, m'ont amené à questionner ma propre pratique et plus largement, celle de l'intervention sociale de la protection de l'enfance en général, notamment celle en milieu ouvert. Cela m'a également amené à souhaiter recueillir son témoignage. Bien sûr, il n'y a ici que le récit d’Émilie et pas celui des intervenants auxquels elle fait référence... cela dit, son expérience avec les travailleurs sociaux et la manière dont elle a pu la vivre, mérite d'être lue et entendue. Ce qui m'a intéressé en l'interrogeant, c'est de saisir la façon dont elle a vécu certaines interventions auprès d'elle, afin de comprendre en quoi, certaines fois, nos interventions peuvent être source de souffrance chez un individu. J'ai en conséquence choisi de mener mon entretien autour du fil conducteur de la violence ressentie lors d'interventions de travailleurs sociaux. Je la remercie infiniment pour la confiance qu'elle m'a accordée et le courage dont elle a fait preuve en acceptant de livrer son témoignage. Son prénom ainsi que celui de ses enfants ont été modifiés. Bonjour Émilie et merci d'accepter de confier ton histoire. Plusieurs travailleurs sociaux sont intervenus dans ta vie, nous avons déjà eu l'occasion d'en discuter, accepterais-tu alors de m'expliquer si, à certains moments,

 

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cette intervention, au lieu de t'aider, a pu te faire violence et si c'est le cas, pour quelles raisons ? D'ailleurs, déjà, comment les travailleurs sociaux sont-ils intervenus dans ta vie ? C'est un peu compliqué parce que des travailleurs sociaux, j'en ai dans ma vie depuis que je suis toute petite. En tant qu'adulte, j'ai commencé à en avoir un quand j'ai eu ma première fille, Chloé. A dix-neuf ans, j'ai eu une tutelle aux prestations familiales, c'est moi qui l'ai demandé parce que me retrouvant toute seule en appartement avec une petite fille, j'ai eu un peu peur. Je l'ai donc demandé et depuis je l'ai toujours, ça fait longtemps... Les deux premières travailleuses sociales travaillaient plutôt bien, on réussissait à travailler ensemble mais à partir de la troisième, tout a changé. Elle ne travaillait pas comme les autres, pas comme moi, on ne se comprenait pas du tout. Vous ne vous compreniez pas... cela veut dire qu'avec les deux intervenantes précédentes, tu te sentais comprise, avec la troisième, non ? Oui, car on faisait tout ensemble, on faisait les comptes du mois en cours et toujours ceux du mois d'après. C'est à dire que quand le mois suivant avait commencé, si on se voyait un peu après, je savais déjà à peu près ce qui allait être réglé, combien elle allait m'envoyer pour que je puisse acheter à manger et payer ce que je devais. Je savais toujours ce qui allait être payé et ce qui était mis de côté. Si je n'avais plus d'argent parce que parfois, je me retrouvais à ne plus en avoir, je savais en téléphonant combien je pouvais demander puisque je savais toujours ce qui restait là-bas. Aujourd'hui, si je n'appelle pas la secrétaire, je ne sais rien. Tu as pu en parler avec la travailleuse sociale ? Eh bien nous nous sommes fâchées plus d'une fois, jusqu'au jour ou c'est mon mari qui lui a bien fait comprendre qu'il fallait que ça change parce que sinon, ça allait « voler », parce qu'il lui a clairement dit comme ça et ça a changé, pendant une période. Mais ça n'a pas duré.  

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Lorsque nous sommes repassés devant la juge très récemment, j'ai exprimé que je voulais changer d'intervenante et la juge l'a entendu et en a parlé lors de l'audience. Depuis, sa façon de travailler a changé, elle est venue il n'y a pas longtemps et on a fait les comptes pour le mois d’août. D'habitude, elle les faisait toute seule dans son coin et moi, j'étais mise devant le fait accompli. Là, je sais ce qui va être payé au mois d'août. Cela dit ça ne change rien au fait qu'entre le moment ou elle est arrivée et maintenant, il y a eu beaucoup de soucis avec elle. C'est elle qui a fait rentrer une TISF (Technicienne de l'Intervention Sociale et Familiale) lorsque j'étais enceinte de mon troisième enfant, j'étais fatiguée car j'étais anémiée et c'est vrai que je n'ai pas toujours le balai à la main, je n'avais pas que ça à faire avec deux enfants. Elle passait parfois juste après manger, je n'avais pas eu le temps de passer le balai ni de tout nettoyer. Elle et l'assistante sociale de mon secteur se sont imaginées que je n'étais pas capable de faire les choses seules et m'ont imposé la TISF. Même si effectivement on m'a dit « c'est un choix », « c'est moi qui choisis », ce n'est pas moi qui ai choisi car elles m’ont demandé de faire un courrier immédiatement. Comment ça se fait qu'on te dit que tu as le choix et que toi, tu perçois que tu ne l’as pas ? Eh bien, elles étaient toutes les deux à la maison et elles m'ont dit : « C'est un choix. Si vous n'avez pas envie vous n'êtes pas obligée mais nous, on vous le recommande ». Sauf que... le « mais nous on vous le recommande » est dit d'une certaine façon qui fait qu'on se dit que si on ne le fait pas eh bien, il va y avoir d'autres conséquences et finalement on préfère accepter. Tu as eu peur de quoi à ce moment-là ? J'ai toujours eu peur et ça, depuis que j'ai été placé enfant, qu'on m'enlève mes enfants. A quel moment as-tu pu sentir que ce risque était possible ?  

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Au moment où l'on m'a dit : « voilà une feuille, prenez un crayon et faites le courrier, on le fait ensemble ». Pour quelqu'un qui est censé avoir le choix, ça sonne faux quand même. En quoi cela a pu être une violence pour toi ? Parce que je n'ai pas eu le choix. C'est le choix, tout est une question de choix et finalement quand on n'a plus le choix, on se dit qu'on ne décide plus pour soi, qu'on a plus de vie, que c'est les autres qui choisissent à notre place. Suite à cela, à chaque renouvellement, on n'avait pas le choix non plus, c'était toujours l'assistante sociale et les TISF qui choisissaient pour nous. Pendant quatre ans, nous n'avons pas pu choisir. Finalement, la Juge des Enfants vient récemment de nous donner raison. Elle a dit à l'audience qu'après avoir eu des TISF pendant quatre ans, il fallait aussi arrêter, que nous étions suffisamment adultes et responsables pour se débrouiller tout seuls et que nous n'avions pas forcément besoin de quelqu'un pour nous « chaperonner ». Si les travailleurs sociaux te l'ont recommandé, c'est probablement parce qu'ils pensaient que c'était bien pour toi ; est-ce que c'est quelque chose finalement qui t'a quand même un peu aidé sur certains points ? Finalement, ça m'a aidé oui et non. Ca m'a aidé pendant la grossesse de mon troisième enfant puis qu’effectivement, étant fatiguée suite à une anémie, c'était pratique pour moi. Ca m'a aidé aussi à la période où j'étais enceinte de mon quatrième enfant puisque c'était une grossesse non voulue donc très compliquée à gérer. Oui, à ce moment, effectivement, elles ont été là, elles m'ont soutenu car je n'avais pas qu'une seule TISF, j'en avais trois. Trois TISF ? Oui effectivement, on était bien « garnis » là... Trois TISF différentes... Donc effectivement, ça a été une bonne chose puisqu'elles étaient là et qu'elles n’emmenaient à mes rendez-vous mais l'inconvénient aussi, c'était que comme je  

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savais qu'elles venaient, eh bien je ne faisais rien. Je savais qu'elles venaient donc je me disais, elles viennent pour une heure, une heure et demie, deux heures, ça ne sert à rien que je plie mon linge, ça ne sert à rien que je fasse ma vaisselle parce que la TISF qui viendra, quand elle sera arrivée au moins, elle aura quelque chose à faire. Sauf que ce n'est pas une solution. Tu as compris la demande de l'Assistante sociale et de la travailleuse sociale qui t'aidaient dans ton budget pour que des TISF interviennent à ton domicile ? Eh bien ça part du moment où j'étais enceinte de mon troisième enfant et que je me suis retrouvée à être anémiée. C'est vrai que j'étais fatiguée, tout le monde a vu que j'étais fatiguée. Certes, cela partait certainement d'une bonne intention de leur part sauf qu'à la fin ce n'était plus le cas. Au début c'est sûrement pour aider sauf qu'à la fin ça n'est plus pour aider, c'est vraiment pour insister en disant vous êtes toujours incapable de faire les choses toute seule. Forcément, on ne fait plus les choses seul, c'est ce que j'expliquais, puisqu'on sait qu'elles viennent. Qu'on dise qu'on n'en veut plus ça ne sert à rien puisqu'eux de toute façon vont toujours dire qu'on en a besoin. On a pas le choix, on aura toujours besoin, on est obligé de les suivre parce que sinon, ils nous menacent de nous enlever nos enfants. Et toi, tu aurais vu les choses comment si ça avait pu se passer différemment ? Eh bien justement, moi je suis quelqu'un qui suis capable de demander de l'aide quand j'en ai besoin. Je l'ai fait quand je me suis retrouvée seule avec ma fille aînée, j'ai demandé une tutelle aux prestations et je l'ai eu. Je ne le regrette pas, si je n'arrive pas à faire quelque chose toute seule, je suis capable d’appeler à l'aide. Sauf que là, j'étais fatiguée certes et j'aurais probablement demandé une aide pour la grossesse comme j'étais anémiée, seulement après, le fait qu'il n'y ait pas eu d'interruption, que ça continue après la grossesse, c'est quelque chose de très compliqué. Alors comment les travailleurs sociaux t’expliquaient le fait que leur intervention continue ? Pour le dernier renouvellement qui n'a pas abouti puisque la Juge nous a entendu, la  

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TISF qui nous suivait (il n'y en avait plus qu'une), l'Assistante sociale et ceux qui ont fait l'enquête, le voulaient. De leur point de vue, il fallait m'aider à préparer des repas équilibrés, elles considéraient que mes enfants ne mangeaient pas comme il faut même si elles n'étaient jamais là au moment des repas (ça, ça m'a toujours bien fait rire aussi). Et puis, c'était aussi pour renforcer le rôle de père de mon mari, faire en sorte qu'il reprenne un vrai rôle envers ses enfants et en particulier quand je suis présente. C'est vrai qu'il a tendance à me laisser m'occuper des enfants. Finalement, je trouve qu'elles n'avaient pas grand chose, plus vraiment de raisons valables d'intervenir. Pour moi c'était complètement idiot et la preuve, c'est que la Juge n'a pas jugé bon de poursuivre leur intervention, elle nous a donné raison. Comme je me dis certains moments, je ne suis pas une idiote, quand ça ne sert plus à rien c'est que ça ne sert plus à rien. Ça faisait un moment que c'était le cas. La Juge a bien compris que quatre ans, c'était largement suffisant et même trop puisque, comme elle l'a expliquée, si à un certain moment j'en avais certainement besoin, à un moment ça aurait du s'arrêter et reprendre seulement si cela était nécessaire. En tant que personne, comment t'es tu sentie considérée par les travailleurs sociaux qui sont intervenus auprès de toi ? C'est assez contradictoire car les TISF étaient très gentilles. Elles m'écoutaient et comprenaient ce que je disais, que ça pouvait être énervant de les avoir dans les pattes. Quand on demandait à ce qu'elles soient une semaine sans venir, parfois, elles ne venaient pas. Quand elles étaient en vacances, elles ne demandaient pas à être remplacées, elles me disaient que j'étais capable de me débrouiller seule pendant une semaine (ou un peu plus) sans qu'une grosse catastrophe n'arrive chez moi. Je me dis que si elles ne demandaient pas à être remplacées pendant leurs vacances, c'est qu'elles-mêmes, elles savaient que ce n'était pas d'une grosse nécessité. Mais pour répondre à la question, finalement, on se sent minable, on a l'impression qu'on est capable de rien. C'est comme après, où l'Assistante Sociale a soi-disant fait une enquête suite à ce qu'a dit ma fille à l'école (il y a eu une enquête faite par l'assistante sociale et la PMI). Sauf que cette enquête, ils ne l'ont pas réellement faite. Elles sont venues m'interroger une  

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fois, elles sont allées voir mon mari deux fois et à la fin, elles ont décidé qu'il fallait un placement administratif de nos enfants sur des motifs idiots. Parce que les enfants n'auraient pas été vaccinés (même si c'est vrai qu'à un moment il y a eu du retard), qu'ils n'allaient pas à l'école (alors qu'ils n'ont pas manqué l'école sauf quand ils étaient malades et qu'ils avaient des certificats médicaux), que mon dernier enfant n'était pas stimulé (alors qu'à un an, il réussissait déjà à se lever seul, à se tenir aux barrières), au niveau des repas encore mais qui en même temps n'avait aucun sens pour un placement, c'était des petites choses. La seule chose où on ne pouvait pas dire grand chose, c'était sur ce que ma fille aînée a dit à l'école. Je n'étais pas là pour le voir. Qu'a dit ta fille ? Elle a dit que son papa était méchant et qu'il l'avait tapé. Mais après, elle a dit que ce n'était pas vrai. Mais suite à ça, rien de concret n'a été fait. Suite à ça, on a refusé le placement administratif, il était hors de question que je signe un papier pour que je place mes enfants, non mais ils m'ont pris pour qui ? En plus, ils ont toujours les mêmes paroles, non mais on vous les rendra avant leur dix-huit ans. Oui, a dix huit ans moins un jour... C'est-à-dire que toi, tu ne comprenais pas vraiment leur demande ? Non et puis ce n'est pas le fait de comprendre, c'est surtout qu'elles étaient censées faire une enquête, c'est à dire se renseigner. Quand j'ai demandé aux maîtresses si elles les avaient vu elles m'ont dit que non, elles n'ont vu ni la PMI, ni les assistantes sociales pour parler des enfants, elles n'ont même pas été voir les TISF qui intervenaient à la maison pour savoir si ça se passait bien. Pour moi, elle avait une dent contre nous. Pourquoi penses-tu cela ? D'abord parce que l'Assistante Sociale qui a fait le rapport nous connaissait mon mari et moi quand on était plus jeunes. On a du faire quelque chose qui ne lui a pas plu.  

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Après que nous ayons refusé le placement administratif de nos enfants, l'Assistante sociale nous a dit clairement, que de toute façon, si nous, on ne décidait pas de faire placer nos enfants, donc de suivre ce qu'elle avait décidé, le Juge des Enfants déciderait de placer nos enfants, que de toute façon, nous n'aurions pas le choix, nos enfants seraient placés. Elle nous a affirmé que nos enfants seraient placés car le Juge le déciderait. Comment as-tu pris le fait que des travailleurs sociaux qui ne sont pas magistrats affirment que tes enfants seraient placés, comment t'es-tu sentie ? J'ai beaucoup pleuré, je suis rentrée chez moi, j'ai fait le ménage, j'ai tout astiqué et puis finalement, le fait de pleurer m'a fait réfléchir. Ca m'a permis de me rendre compte que finalement, elles n'avaient rien de concret, juste leurs paroles et des mots pour blesser les gens. Tu t'es sentie jugée en tant que personne ? Oh oui... de toute façon, elles l'ont toujours fait donc... comme d'habitude... C'est même pas en tant que personne parce que moi, que des gens disent des choses sur moi ne me dérange pas. On peut dire ce qu'on veut sur moi, ça m'est égal mais dès qu'on touche à mes enfants, c'est fini. Suite au rapport qu'elles ont envoyé au procureur, qui l'a transmis au Juge des Enfants, celui-ci a décidé en urgence une enquête, une IOE (Investigation et Orientation Éducative), orchestrée par deux éducatrices et une psychologue, qui nous ont vu pendant six mois. Elles ont été très surprises du fait qu’on n’ait pas insisté sur le fait qu'une IOE soit proposé à l'audience. Sauf que je leur ai répondu que pour ça, il aurait fallu que je sois au courant qu'une audience avait lieu. Nous n'avons pas reçu de convocation nous prévenant qu'il y en avait une. Nous avons juste reçu un courrier du Tribunal pour Enfants qui nous annonçait qu'il y aurait cette IOE pendant six mois. L'enquête était pour vérifier si ce que l'assistante sociale et la PMI avaient dit était fondé ou non. Là, j'ai vu la psychologue deux fois, elle a rencontré Chloé et Maël, individuellement  

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et avec moi. Elle a rencontré Méloé une fois, elle n'a pas rencontré Antoine. Quand elle était censée les voir chez la nounou, ils étaient malades, elle n'a vu que Méloé qui d'ailleurs, lui a vomi dessus. Les éducatrices, les enfants les ont vu plus souvent, nous on les a vu un peu moins mais elles sont quand même venues à la maison deux ou trois fois. Dans leur rapport, mis à part le fait qu'elles ne voyaient aucune raison pour que nos enfants nous soient enlevés, que finalement il n'y avait rien de très grave, elles ont dit qu'il y avait des choses à revoir et à faire mais, elles ont vu que pour ma fille aînée qui ne va pas très bien (elles ont remarqué cette chose là), elle était suivi par le CMPEA (Centre Médico-Psychologique pour Enfants et Adolescents). Elles n’ont pas eu grand chose à me dire car j'avais fait le nécessaire avant qu'elles interviennent. Je suis sa mère, je sais quand ça ne va pas, je sais quand mes enfants ne vont pas bien et ce que je dois faire pour que ça change. Finalement, dans leur rapport, mis à part dire que mon mari était un adolescent et que de temps en temps il pouvait ne pas être réellement présent pour les enfants, qu'il se reposait un peu trop sur moi (ça il ne l'a toujours pas compris d'ailleurs parce que, je ne suis pas la seule à le dire, c'est dans le jugement je ne l'invente pas) et que finalement, eh bien, je ne lui laissais pas vraiment l'occasion d'être réellement papa avec les enfants, il n'était pas question qu'on nous enlève nos enfants. Il y avait d'autres petites choses qui sont sûrement vraies comme ne pas forcément être juste dans les punitions qu'on peut donner, ne pas forcément trouver la solution avec les enfants. En revanche, elles ne souhaitaient pas que la TISF s'arrête. Elles ont demandé qu'un éducateur (AEMO) intervienne. Pour passer devant le Juge, j'ai pris un avocat parce que là, j'en avais marre qu'on ne m'écoute plus et qu'on transforme mes paroles. J'en avais marre des TISF. Dans le rapport, quelque chose m'a beaucoup choqué, elles ont mis quelque chose comme : « je suis dans leur milieu des travailleurs sociaux depuis que je suis toute petite » (mes parents se sont séparés et on a eu des éducateurs, après je suis allée en foyer pour ados, j'ai fini en famille d'accueil...) donc forcément, pour elles, le système, je le connais, je sais comment il fonctionne, alors elles ont écrit que je pouvais, je ne  

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sais plus exactement les termes mais en gros que, comme je connaissais le système, j'étais capable de maquiller le « truc » et de leur dire ce qu'elles avaient envie d'entendre. Que tu pouvais les manipuler ? Oui c'est un peu ça mais c'était avec leurs mots à elle. C'est-à-dire qu'en gros, tu connaissais le système et tu savais quoi dire ? Oui c'est ça, en gros que je racontais juste ce qu'il fallait. Tu as vécu ces propos comment ? Ah mais très mal... J'ai été très en colère, je me suis dit : « Mais elles me prennent pour quoi ? » Je n'ai jamais caché les choses, j'ai toujours tout dit. Comme quand on m'a soupçonné, par rapport aux propos de Chloé à l'école mais je n'étais pas là, je n'étais pas présente ! Comment dire si c'est vrai ou si ce n'est pas vrai ? Sauf que pour moi effectivement ce n'est pas possible... Après, je ne peux pas affirmer que ce n'était pas vrai, je n'étais pas là, je ne vais pas inventer quelque chose juste pour leur faire plaisir ! Et c'est vrai qu'elles ont vraiment été dire que je maquillais la chose car je connaissais le système... Après nous sommes passées devant le Juge pour Enfants, et là, la Juge a posé des questions à mon mari qui a répondu. C'est vrai qu'il a répondu très calmement malgré le fait qu'elle lui ait reproché d'être un adolescent, qu'il pouvait se comporter comme ça... Il a expliqué qu'il avait besoin de souffler et de sortir un peu... alors elle lui a posé la question : « Et votre femme elle peut en faire autant ? » C'était plus ça la question : « est-ce que votre femme peut faire la même chose ? Est-ce qu'il n'y a pas que vous finalement qui faites vos choses et elle à côté, elle reste enfermée à la maison ? ». Là finalement, c'est vrai que c'était un peu compliqué de dire non... Même si ça n'empêche pas que de temps en temps, je fais des choses mais, c'est vrai que c'est ou avec mes enfants, ou avec lui, mais toute seule, jamais.

 

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Alors la Juge a décidé d'arrêter l'intervention des TISF ? Oui car elle nous a écouté. On lui a dit qu'on en avait ras-le-bol, on lui a expliqué clairement qu'on ne savait plus ce qu'on devait faire. Parce que, que ce soit les Assistantes Sociales qui continuaient à venir, la PMI qui continuait de venir et puis les TISF, les éducatrices, on ne pouvait rien décider. Dès qu'on décidait une petite chose, on nous disait : « ah faites attention ». Nous on ne savait plus. Et puis on nous disait qu'on était jeunes, mais je ne suis pas d'accord, nous ne sommes pas jeunes, nous sommes juste parents de quatre enfants. Vous avez quel âge tous les deux ? Moi j'ai 25 ans et mon mari 26 (enfin maintenant, on va bientôt avoir 26 et 27 ans). Il y a des parents qui sont plus vieux que nous et qui ne s'en sortent pas du tout. Comme les miens. Comme j'expliquais à la juge, moi j'ai eu des mauvais parents et je peux vous garantir que eux auraient mérité de passer devant vous et qu'on leur enlève leurs enfants sauf qu'à l'époque, il n'y a rien eu de fait. C'est bien plus tard que je suis allée en foyer. On nous a laissé nous faire taper dessus, insulter et puis rabaisser et tout ce qu'on veut. Il y avait un juge dans ta situation à l'époque ? Ah oui il y en avait un, tous les ans on passait devant le Juge. Et tu étais laissée chez tes parents ? Oui, oui moi j'ai eu de mauvais parents. En attendant, moi je ne suis pas une mauvais mère, moi quand mes enfants sont malades, ils vont chez le médecin. Moi, mon père il a attendu que je me retrouve avec des amygdales trouées et une brûlure d’œsophage pour m’amener chez le médecin et encore, ce n'est pas lui, c'est ma tante qui a eu le réflexe d’appeler son médecin et de dire : « eh bien ton père tant pis, je ne te laisse pas mourir comme ça, là tu es en train de mourir ». Et effectivement j'étais en train de faire une brûlure d’œsophage... Tout  

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ça parce que mon père n'était pas capable de me passer 20 euros pour aller chez le médecin. Sauf que moi, mes enfants s'ils ne vont pas bien, même si je dois payer, ils y vont, je n'attend pas. Quand ma fille n'allait pas bien, je m'en suis rendu compte, j'ai fait le nécessaire, j'ai harcelé le CMPEA pour obtenir un rendez-vous. Certes, je ne dis pas, nous ne sommes pas parfaits, il y a sûrement des choses qu'on fait mal, mais il y a des choses qui ne sont pas à dire... C'est vrai que j'ai dit à la juge que la TISF, on n'en avait jusque là, parce que, le problème, c'est que comme elle venait eh bien, finalement, on ne faisait pas tout parce que... on se disait qu'elle allait venir donc qu'on n'avait pas besoin de le faire. Donc forcément, on en aura toujours besoin dans ce cas. Comment le travail de la TISF t'a été présenté ? Au départ, pour nous aider aussi pour les enfants car c'était une TISF PMI (Protection Maternelle Infantile), elle devait m'aider pour l'entretien de la maison et pour les enfants. Si j'avais besoin de leur faire prendre les bains, elle jouait avec eux, si j'avais un rendez-vous quelque part, elle était là, je pouvais y aller, elle gardait les enfants. Et puis à la fin, elle n'était là que pour les enfants. Sauf que, quand on nous a posé la question, on nous a répondu que c'était bien dans le contrat, qu'elle était là pour nous aider aussi dans l'entretien de la maison. Mais quand les bains des enfants sont faits, quand le ménage est fait, que le linge est plié, il n'y a plus rien à faire... Si... elle joue avec eux mais je suis capable de le faire aussi. Et effectivement quand elles étaient là, j'avais tendance à moins faire, ils allaient jouer dans la cuisine et moi je restais dans la salle à manger. Tu avais l'impression que cette intervention là, au lieu de t'aider, elle t'amenait à moins prendre les choses en main ? Oui, à la fin, car au début, enceinte de mon troisième enfant, c'est vrai qu'elle m'a aidé car il y a des choses que j'avais du mal à faire. Au moment de ma dernière grossesse effectivement, ça m'a aidé aussi. Mais après, comme l'a dit la juge, comme elle l'a dit aux éducatrices qui étaient là, il faut être capable à un moment d'arrêter pour mieux  

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reprendre s'il y a besoin au lieu de continuer et que finalement, ça ne serve plus à rien. Elle a repris mes mots : « on sait qu'elle vient et on ne fait pas. On se dit eh bien, au moins, elle fera quelque chose ». Et la juge a alors pris la décision d'arrêter ? Comment cela s'est passé ? Elle nous a posé une question avant de prendre une décision, à savoir si nous étions d'accord pour une mesure éducative, en sachant qu'elle sait pertinemment que moi, je n'aime pas les éducateurs, enfin, pas tous hein... Mais en tous les cas, les éducateurs AEMO, je n'aime pas ça du tout puisque moi, j'en ai eu et ils n'ont rien fait. Par rapport à ton histoire, tu ne t'es pas sentie aidée quant tu étais plus jeune ? Oui c'est ça. Et puis par tous, l'école était au courant aussi, tout le monde savait et personne n'a réagi. Ils savaient que tu te faisais « taper » ? Oui, oui oui... Enfin il n'y a pas que taper mais bon... Enfin, la juge savait que je n'aimais pas les éducateurs mais elle a bien vu que lorsqu'il y a eu l'investigation, j'étais là, je ne me suis pas braquée contre les éducatrices, je suis capable de faire la part des choses. Voilà, si l'éducateur fait correctement son travail et qu'il n'est pas constamment en train de monter la tête de mes enfants ou de me dire des choses qui ne sont pas vraies ou qu'il ne devrait pas dire, ça va, du moment qu'il est réellement là pour m'aider et qu'il ne cherche pas à m'enfoncer comme l'ont fait l'Assistante Sociale et la PMI alors qu'elles étaient pourtant censées m'aider... Qu'attendrais-tu comme aide ? Là, l'éducateur est censé venir, on l'attend toujours... Moi ça me fait bien rire parce que les Assistantes Sociales au départ, il y a deux ans, disaient qu'il fallait le placement de nos enfants, enfin il y a un an mais ça fait deux ans que la mesure a commencé, et que ce placement était très urgent parce qu'ils étaient vraiment pas bien,  

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en danger et puis, on passe devant le juge, on nous propose une mesure éducative et on est sur liste d'attente... Il y a combien de temps que tu es passée devant le Juge ? Au mois de mars. On est aujourd'hui fin juillet... Il n'y a plus d'intervenants ni de TISF. Je leur ai fait un courrier expliquant que la Juge pour Enfants nous avait donné raison et que ça ne servait à rien de continuer et qu'on verrait au moment où l'éducateur viendrait. Ou si nous, nous ressentions le besoin que ça reprenne. Enfin bon... Tout ça pour dire que l'urgence est relative... A voir comment cela se passe maintenant, la liste d'attente, mes enfants semblent très en danger.... Je me suis sentie très mal à l'époque, j'en étais arrivée au point de me dire qu'un jour, j'allais arriver à l'école et que mes enfants ne seraient plus là... Car pour L'assistante sociale du départ c'était une catastrophe, pour elle, il fallait absolument que les enfants sortent de la maison. Donc pour moi c'était ça, c'était... un jour, je vais arriver à l'école et il n'y aura plus mes enfants. Pourtant, on a eu beau me répéter cinquante mille fois que ce n'était pas possible, que pour que cela arrive il fallait vraiment qu'ils aient quelque chose de très grave, sauf que moi j'ai déjà vu ça, ces choses là, je les ai vues... J'ai vécu ça, j'étais en plein dedans. Quand, en foyer, j'ai vu une gamine de quinze ans qui s'était faite enlever à ses parents et qui s'est retrouvée dans ce foyer alors qu'elle ne comprenait pas du tout pourquoi… parce que finalement, il y avait eu quelque chose de très grave qui s'était passé chez eux et qui se passait sur elle et elle, forcément, elle avait toujours vécu là-dedans donc elle n'a rien compris... Moi je me disais, je l'ai vécu, je l'ai vu, même si ce n'était pas à moi à qui c'était arrivé. Donc évidemment oui... pour moi ça a été une grosse inquiétude. Alors, après tout ça, savoir que j'étais sur liste d'attente, j'étais très en colère car j'ai eu l'impression qu'on se fichait de moi. Est-ce que tu penses qu'on t'a bien expliqué les choses au départ ? Ce n'est pas qu'ils ont mal expliqué les choses au départ, c'est plus le fait qu'à un moment, j'ai demandé de l'aide (parce que j'en avais besoin, à ce moment-là j'avais  

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besoin de ma tutelle) mais, lorsque j'ai changé d'intervenante pour la troisième fois, parce que j'ai déménagé, eh bien, finalement, elle a du se dire : « je vais prendre sa place, prendre les décisions pour elle » sauf qu'elle n'est pas là pour ça. Elle faisait partie intégrante de notre vie, elle faisait partie intégrante de la maison même si elle ne vivait pas ici. C'est comme la nounou, c'est comme l'école, c'est comme le centre de loisirs, ils font partie de notre vie car ce sont des endroits où vont mes enfants, où je vais aussi. Si ça se passe mal à l'école, c'est sur mes enfants que ça va retomber donc sur moi, enfin sur nous. Ce sont des personnes qui interviennent dans notre vie et c'est la troisième intervenante des tutelles qui a fait entrer beaucoup de personnes dans notre vie comme par exemple la PMI. Par exemple, elle nous demandait si nos enfants étaient suivis par la PMI mais je ne comprenais pas, mes enfants étaient suivis par leur médecin traitant. Elle me répondait qu'eux, préféraient la PMI. Nous n'avions plus le choix. Je suis suivie maintenant par une psychologue parce que moi avec tout ça, je pétais complètement les plombs et j'étais capable du pire. Je sais comment je suis et c'est vrai que mes enfants le savent aussi, ils savent que lorsque je vais réellement pas bien, il ne faut pas qu'ils m'embêtent. Ils le savent parce qu'ils restent dans leur coin, ils jouent. Forcément, ça leur fait quelque chose parce que maman ne va pas bien, forcément, mais en même temps, ils savent que quand ça ne va vraiment pas il faut qu'ils laissent maman un peu respirer. Et quand ils sentent que ça va un peu mieux, ils reviennent même s'ils sentent que je ne suis pas très en forme, ils savent le moment critique et le moment où ils peuvent revenir. Ma psychologue m'a expliqué qu'il fallait que je réussisse à m'éloigner de toutes ces personnes là qui ont pu me juger un jour, qu'il fallait que je réussisse à m'en éloigner réellement. Pas celles qui finalement ont donné leur avis parce qu'on leur a demandé et qui n'y étaient pas pour grand chose mais vraiment les personnes principales, celles qui ont tout fait pour qu'on nous enlève nos enfants. Parce que finalement c'est ça, c'était leur but. J'ai expliqué ça au juge, que ma psychologue m'avait dit qu'il fallait que je me sépare de toute ces personnes et l'intervenante des tutelles en fait partie. La juge a demandé à ce que cette intervenante voit avec son chef de service pour qu'une autre intervenante soit nommée. Normalement, je devrais changer au mois de  

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septembre. Le simple fait que tu veuilles changer d'intervenante nécessite que tu passes par un juge, toi tu n'as pas le droit de le demander ? Si mais le seul problème c'est qu'il y a peu de chances pour que ça aboutisse. Pour l'instant, ça n'a pas encore changé. Le juge ne l'a pas marqué sur son ordonnance mais heureusement mon avocate était là, j'ai une preuve des paroles de la juge. On ne pourra pas remettre ma parole en doute. On nous a tellement pas écouté... quand on a dit des choses, ça a été repris de travers ou alors, un seul mot de la phrase a été pris et le reste de la phrase a été ignoré. Finalement, le fait d'avoir une avocate, c'était bénéfique, j'avais une personne qui était là pour moi et pas pour me juger ni pour m'enfoncer. Elle était là pour m'aider. Et puis c'est à ce moment-là que j'ai craqué devant le juge, je n'avais pas craqué la première fois mais là j'étais vraiment à la limite, il fallait vraiment que ça change, en plus, cette intervenante avait vraiment fait beaucoup d'erreurs en ce qui concernait la tutelle, c'était très compliqué le travail avec elle. Et conclusion de tout ça, mon couple est en train de se déchirer car ça fait deux ans qu'on entend des choses tous les deux, qu'on est de mauvais parents et finalement, aujourd'hui, on se le reproche l'un et l'autre. Alors que ce n'est pas vrai même si nous ne sommes pas parfaits. Est-ce que le fait de t'être sentie jugée t'a fait avoir moins envie d'être aidée ? Moins envie non, mais disons que je serais plus vigilante. Je sais par qui je peux être aidée et par qui je ne peux pas l'être. Je sais que l'Assistante Sociale ce n'est même pas la peine que je lui demande un coup de main ; quant à la PMI, qu'ils ne comptent pas me revoir un jour parce que je n'irai pas... même si la puéricultrice a aujourd'hui changé... Et le fait d'avoir une AEMO qui va commencer, comment le vis-tu ? Eh bien... Il faut attendre que ça arrive. Je ne me pose pas de questions. Je ne me dis  

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pas tout de suite : « oh ça va mal se passer, ça va être une catastrophe » parce que sinon c'est sûr que ce sera une catastrophe. Je ne me dis pas non plus : « ça va super bien se passer » parce qu'on en est pas sûr, je me dis, on verra quand l'éducateur sera là. Parce qu'il est censé être là au départ pour nous aider nous, en tant que parents à reprendre un vrai rôle de parent, c'est-à-dire à être capable de dire non tout comme de dire oui. Parce que dans les interventions d'avant, tu as eu plus l'impression qu'on essayait de prendre ta place ? Oui, on ne nous laissait pas le choix. Si eux, ils avaient décidé que c'était oui, nous on devait absolument dire oui. Si eux, ils disaient que c'était non, on devait absolument dire non. Que nous ayons envie ou pas envie, nous n'avions pas le choix sans que nous comprenions toujours bien pourquoi. En quelques mots, pourrais-tu résumer ce qui t'a fait violence dans l'intervention des travailleurs sociaux ? Tout, on ne nous a pas écouté, on ne nous a pas compris. Tu ne t'es pas sentie comprise ? Non parce que j'ai demandé de l'aide et au final, on a voulu m'enlever les enfants. Faut aussi qu'elles soient logiques dans ce qu'elles font. Pas écoutés, pas compris et jugés. Elles n'ont pas à me juger, elles ne sont pas là pour ça. Il y a des juges pour ça. Et du coup, là, il y a une AEMO, en attends-tu quelque chose ? J'attends qu'elle me redonne confiance, qu'au moment où l'éducateur ou l'éducatrice sera là, il nous réconforte dans l'idée que nous sommes de bons parents. Que même si on fait des erreurs, on a tous le droit à l'erreur. On a eu le courage de demander de l'aide, il faut quand même avoir le courage de le demander et au final, on nous rabaisse. Dans ces cas-là, on se dit : « mais, on peut faire confiance à qui ? » A qui on peut demander de l'aide si nos Assistantes Sociales, la PMI et les tutelles qui sont  

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censées être là pour nous aider à régler nos problèmes finalement, font tout l'inverse ? Heureusement qu'il y a des juges qui sont là et qui finalement, font attention à ce que l'on dit et puis qui... même si à l'époque la juge n'a rien fait pour moi enfant... peuvent écouter. Je me suis sentie écoutée. Écoutée, comprise et respectée en tant que personne et en tant que parent. Ce qui m'a surtout agacé (c'est ce que je disais à la juge), c'est le fait qu'on dise que je sois jeune. Nous sommes jeunes mais ce n'est pas le point qui doit être le plus visible. J'ai une de mes sœurs, elle a eu son premier enfant a seize ans, maintenant elle en a dix-sept, ça c'est jeune ! Il faut aussi remettre les choses à leur place, on est des parents c'est tout, même si on a quatre enfants dont deux qui sont très rapprochés. Pour clôturer, si tu avais un conseil à donner aux travailleurs sociaux, lequel donnerais tu ? Eh bien d'écouter surtout, principalement écouter et ne pas juger. Le principal, ne pas juger, ne pas juger sans savoir. D'ailleurs, déjà, on ne juge pas, même quand on sait. Écouter et conseiller les gens. Écouter et conseiller au mieux et ne pas leur mettre cinquante mille personnes autour pour les étouffer. (…) Merci Émilie.

Mélanie AUTEXIER, éducatrice spécialisée

 

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Billets(s) de blog

 

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MDPH, mon amour (ou pas) Il y a quelques jours, c’était la rentrée scolaire. Et pour la première fois, je vais vous raconter comment la MDPH (Maison Départementale Des Personnes Handicapées) me complique la vie chaque jour un peu plus. Je suis la maman d’une petite fille de 3 ans en situation de handicap et c’était sa première rentrée scolaire le 4 septembre en toute mini petite section de maternelle. L’ambiance est bruyante, les enfants braillent et les parents, pour la plupart des habitués sont contents de se retrouver et s’échangent les dernières nouvelles sur la grossesse de machinchose et l’entrée en CP de la grande… Moi, je suis perdue au milieu de ce brouhaha. Surtout que, normalement, on devrait avoir une AVS (Auxiliaire de Vie Scolaire) pour notre fille, on devrait la rencontrer pour lui expliquer le handicap de notre fille et lui montrer les bons gestes à avoir, mais on reste dans notre coin, pendant un temps interminable. Seuls. Après un long moment assis sur un banc, ma fille dans les bras, apeurée, ne parlant même plus, on apprend que l’AVS n’a pas encore été recruté. En avril, Pôle Emploi a envoyé seize candidatures à l’école, seulement deux ont envoyé leur CV et seulement une était intéressée par le contrat, l’autre ayant plus ou moins décliné car il n’y avait pas assez d’heures au contrat. Nous repartons donc avec notre fille à la maison. Je suis plutôt rassurée, je n’aime pas trop cette école, je reste sur mon échec de ne pas avoir pu inscrire ma fille dans une autre école. Mais c’est encore une autre et longue histoire… La directrice m’appelle pour me tenir au courant de l’avancée des entretiens et me propose un rendez-vous avec la maîtresse pour lui expliquer les handicaps de ma fille. Une semaine plus tard, nous sommes au rendez-vous, nous prenons le temps d’expliquer à la maîtresse les gestes à avoir, les futurs appareillages, comment aider ma fille dans son temps scolaire. Ce qui me choque, encore et toujours c’est cette phrase qu’on me répète sans arrêt, comme pour me rassurer « on ne voit pas que ma fille est handicapée ». Moi cette phrase, elle me fait flipper. Si je dois confier ma fille à quelqu’un et que cette personne minimise le handicap de ma petite fille, je ne suis pas sûre qu’elle soit au courant et qu’elle soit prête à pallier à ses membres défaillants et surtout à la rattraper en cas de chute. On pense me rassurer en me disant ça, et oui, ça me rassure quand ce sont mes ami(e)s, mes proches, mais non quand c’est sa  

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maîtresse ou son AVS… Je me pose toujours la question « prennent-ils vraiment conscience de son handicap ? ». Le jeudi suivant, nous rencontrons donc son AVS qui a été recruté. Elle est jeune, c’est son premier emploi, elle n’est pas du tout « AVS » de profession mais étudiante en comptabilité. Elle continue d’ailleurs ses études en parallèle tout en élevant ses 2 enfants. Elle est sympathique, mais elle a encore cette terrible phrase et malgré son sourire, je me demande si elle sera à la hauteur, si elle aidera ma fille, et pire encore, si elle aimera ma fille. Je confie ma fille à quelqu’un d’autre. Ma fille, c’est le prolongement de mon cœur. C’est la meilleure partie de moi-même, le plus pure et la plus fragile aussi. Je me résigne à lui laisser ma fille pour la matinée et c’est le drame pour moi. Mon histoire pourrait s’arrêter là, mais non. Car en Franche-Comté, la MDPH a une dent contre moi et je ne vais vous parler que de cette histoire. On verra pour le reste plus tard ! Ma fille doit se rendre à l’école avec sa poussette :

Celle de ma fille a des aménagements en plus, mais la voilà, sans ses accessoires. A cause de con hémiplégie, ma fille ne peut pas marcher aussi bien que les enfants de son âge ni aussi longtemps. A cause de la fatigue, elle n’aligne pas les mètres de ses camarades et s’épuise rapidement. Les intervenants à l’école ne peuvent pas porter tous les enfants, même ceux qui sont en situation de handicap (et on comprends vite  

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pourquoi : le poids de l’enfant, les autres enfants qui le voudraient aussi…), il est donc normal qu’elle se rende à l’école avec sa poussette au cas où elle devrait se déplacer mais n’y arriverait pas. Sur cette base, et au vu de son handicap, la MDPH nous a accordé les déplacements à l’école en « taxi ». Une société de voyages qui prend en charge les enfants soit au domicile, soit à un point de rendez-vous pour les amener à l’école et les ramener. Nous n’avions pas d’AVS, mais DEUX sociétés de taxis différents qui se pointaient tous les jours pour venir chercher ma fille alors que je m’évertuais à les avertir que : - ma fille ne pouvait pas aller à l’école pour le moment faute d’AVS - ma fille n’ira à l’école que les lundi et jeudi matins ! Malgré mes appels incessants, les taxis continuaient leur ronde en bas de chez moi tous les jours. Un jour, je les ai appelé pour leur dire qu’enfin les transports pouvaient commencer ! Alléluia ! Mais j’avais quelques questions à poser à la société de taxi et l’on m’a donné leur numéro de téléphone. Je me suis empressée de les joindre et de les questionner : - Savaient-ils que ma fille voyageait avec sa poussette qui, même pliée, prend quand même beaucoup de place ? (et est pas mal lourde)

- Devrais-je prêter mon siège auto tous les matins ? et le récupérer tous les midis, car j’avais remarqué que c’était une voiture qui venait la chercher et il ne m’avait pas semblé avoir vu d’appareillage de sécurité automobile spécifique à son âge. Effectivement, j’ai vite senti un malaise avec mon interlocuteur qui m’a proposé de  

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me rappeler le lendemain. Le lendemain matin, une femme m’a appelé affolée pour « en savoir un peu plus ». Personne ne semblait être au courant du handicap de ma fille, ni des appareils qui devait l’accompagner. Et en regardant de plus près mon dossier, ils se sont rendus compte que mon dossier était incomplet. Pour résumer, la MDPH du Doubs a inscrit ma fille dans un « circuit valide », pour des enfants qui marchent normalement, sans aide particulière. Il n’a pas été précisé qu’il fallait trimballer en plus de ma fille sa poussette ; et aucun siège auto n’est prévu, mise à part un rehausseur, car le taxi mis à disposition n’est assuré que pour les enfants au-dessus de 5 ans ! Le dossier de ma fille étant, en plus d’être incomplet, faussé, il a fallu tout refaire. Car il faut affréter un minibus spécial dans lequel, un siège auto conforme au poids, à l’âge et au handicap de ma fille qui puisse aussi contenir sa poussette. Il faut donc revoir les circuits déjà établis et prévoir une place supplémentaire. C’est à se demander à quoi sert la MDPH mis à part à me mettre des bâtons dans les roues depuis que ma fille est née. Tous mes dossiers qui passent par cet organisme sont systématiquement rejetés, mis en doute, accordés à moitié, perdus (dans des circonstances qui parfois relèvent de l’étrange)… Je ne comprends pas l’utilité de la MDPH si ce n’est évaluer ma santé mentale, au vu du niveau de bassesse, de refus sur des motifs fallacieux et parfois injurieux dont font preuve chaque jour les membres de cet organisme. Je n’ai jamais vu autant d’incompétence patente au sein d’une même organisation. Je le dis simplement et comme je le pense, car au bout de 3 ans, je craque. Je ne demande pas un traitement de faveur, je voudrais que mon dossier soit traité pour une fois avec autant d’humanisme que je mets de sincérité dans chacun que je remplis tous les ans. Je souhaiterais enfin que les commissions se mettent dix minutes à ma place et dix minutes à la place de ma fille afin que son handicap et ses besoins soient pour une fois évalués à leur juste valeur. Que faire pour qu’une bande d’humains valides fassent preuve d’empathie envers les parents et les enfants et ne se réfugient pas derrière leur barème froid et souvent faux accentué par leurs expériences de parents d’enfants normaux ? En attendant, je dois trouver une solution, seule, et je dois, seule, réparer les erreurs de la MDPH, et faire leur boulot.

 

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Le baz’arts Espace d’expression libre touchant de près ou de loin aux arts les plus variés

 

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J’agis hors cadre…

« Je parle ici des personnes accompagnées qui de fait, se retrouvent hors cadre, exclues, contraintes d’agir hors cadre pour survivre, dans les interstices de phénomènes d’exclusion qui jalonnent son parcours de vie. Mais je parle aussi du travailleur social, parfois forcé d’agir hors cadre pour aider l’autre. En tant qu’éducatrice, je pense que jouer le jeu du cadre, c’est d’abord le questionner pour peut-être, parfois, le remanier. Professionnels, nous faisons parfois fonction de tiers et nous avons pour mission d’amener l'usager à comprendre et s'approprier la notion de cadre, d'y réfléchir et de trouver sa façon de vivre avec. La société n'est que la somme de "je". Il revient à chacun d'en comprendre les règles communes puis d'y confronter son esprit critique pour y trouver sa place ». Zoulette, éducatrice spécialisée & street artiste, zoulettestreetart@gmail.com En voir plus : facebook.com/zoulette.streetart  

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Ma participe-passion…

 

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« Je suis plasticien, une grande partie de mon travail se situe dans l'espace urbain et notamment sur les panneaux d'affichage libre. Les panneaux d’affichage libre sont pour moi un moyen citoyen de communication libre et accessible. Un lieu public où je peux intervenir. A ce jour, j'ai fée quelques 200 panneaux d'affichage libre. Au gré de mes déplacements en France, j'ai essaimé mes messages. Ce support est une oasis dans l'espace urbain, j'ai toujours souhaité voir dans la rue des messages sans caractères commerciaux, ni prosélytes. Dans un premier temps, je colle des affiches blanches. En fête, il s'agit d’affiches que je récupère dans les salles de concerts et que je retourne côté verso, ce qui me fée un fond blanc. Puis je sors mon petit carnet sur lequel je note toutes mes intentions de texte, un pot de peinture et un gros pinceau. Je peins à mainlevée les mots. Très souvent la peinture coule des lettres peintes, ce qui leur donne une touche esthétique particulière, qui appuie le propos du message. » Pierre Fraenkel, plasticien, alsacherie@gmail.com Pour en voir plus : •

facebook.com/alsacherie

youtube.com/watch?v=Y-cL6aeIVMc

*La photographie de la page de garde a été réalisée par Ludivine. « Ludivine, 27 ans, juriste de formation. Il arrive de faire des erreurs... J'ai depuis toujours un attrait pour l'Autre... Attrait qui me conduit vers le social, et vers le métier d'éducateur spécialisé. Bénévole dans une association "Stop Raciste", au sein du volet alphabétisation, entre autres... Pour moi la communication passe surtout par la photographie... Les images sont parfois plus parlantes et font moins mal que les mots (maux) ! Pour en savoir un peu plus c'est par là... www.flickr.com/photos/malice_epicetout/»  

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Le travail social et les normes d'exclusion