Page 253

Je marche tranquille dans la nuit, pas de bruit, personne dehors, il est tard. La rue s’étire longue et étroite devant moi, l’éclairage décroît au fil de mes pas, je m’enfonce dans le quartier, loin du boulevard encore animé. Pas de voiture. De rares silhouettes se dessinent aux angles des rues adjacentes, disparaissent dans les ombres, se résorbent. Je marche lentement, je profite du calme et de la solitude dans la rue, qui succèdent aux couleurs bruyantes et multiples de la journée. Un bar encore ouvert, vide. De la musique qui s’échappe des fenêtres juste au-dessus de moi, des assiettes qui s’entrechoquent, tout le monde ne dort pas encore. Je croise un petit groupe d’hommes qui échangent, en silence, chuchotent dans une langue que je ne connais pas, douce, un peu chuintante, dont le faible écho résonne au carrefour. Je me sens protégée quand ils me regardent sans en avoir l’air, je souris un peu au passage, et je sais qu’ils le voient, et m’accordent leur bienveillance silencieuse. Et puis soudain, une silhouette qui avance en face de moi, longiligne et anguleuse, un homme qui marche presque en dansant. Je le regarde, il me regarde aussi, nous nous saluons d’un signe de tête. Je ne l’ai jamais vu. À ma hauteur, il esquisse un sourire amusé. Je tourne la tête. Ses yeux rient quand il s’adresse à moi, l’air grave pourtant : « Vous, vous êtes sage… ». Je m’étonne, mais il poursuit sa route, ses épaules qui tressautent. Je me retourne, il se retourne, nous échangeons un dernier regard attendri, surpris, joli, et je poursuis ma route, et rentre. La ville apprenante ne lui paraît pas liée à ce qui est régulier (comme les trajets) mais à l’environnement toujours différent, « tu vois quelqu’un un jour et pas le lendemain ». Un environnement qui peut être violent : les bagarres, le sang, la drogue, la mort dans la rue, les gens que l’on sait dangereux et qui sont des voisins… La confrontation avec la loi, l’autorité, c’est aussi la violence policière, les contrôles répétés des copains sur le banc, lieu de réunion des ados, en particulier en fin de journée1. L. parle du climat, différent de celui de son adolescence, de l’inquiétude palpable des gens dans la rue aujourd’hui, elle se demande si ce sentiment vient d’elle, qui a grandi, ou si l’ambiance de la ville est réellement plus vulnérable. Elle repère de plus nombreuses situations où 1

Depuis, les bancs ont tous été enlevés de la rue.

253

253

L'éducation tout au long de la ville  

Troisième n° de la Revue SpécifiCITéS, la revue des terrains sensibles, du secteur Crise, département des Sciences de l'éducation de l'unive...

L'éducation tout au long de la ville  

Troisième n° de la Revue SpécifiCITéS, la revue des terrains sensibles, du secteur Crise, département des Sciences de l'éducation de l'unive...

Advertisement