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Freinet Célestin, Pour l’école du peuple, éditions Maspéro, Paris, 1969, 182 p. L’École Moderne française et Les invariants pédagogiques Notes de lecture Olivier Francomme septembre 2010 C et E Freinet et la recherche scientifique Chaque livre écrit par C Freinet, et comme celui-ci préfacé par E Freinet, peut être lu au travers d’une analyse sur les pratiques scientifiques. Une première caractéristique consiste à regarder quelles sont les références scientifiques (de l’époque) utilisées par les auteurs, et dans cet ouvrage, elles sont nombreuses : Les références externes au mouvement : -Le livre de Mme Mawel La lecture globale idéale. p 49 -Claparède p 51 -Claude Bernard, sur le processus scientifique, p 52 -Dr Viard, sur la psychologie générale de l’enfant. p 138 -Maria Montessori, sur les lois de la vie, in L’esprit absorbant de l’enfant. p 137 Les références internes au mouvement : -L’expérience de Bal (BEM n° 8) p 39 -L’essai de psychologie sensible ; p 57, p 156 -Les dits de Mathieu : p 151. -L’éducation du travail, p 155. Dans ses ouvrages, Freinet cite souvent des références littéraires : Alain (p 5), Giraudoux (p 141), Montaigne (p 157). Une autre caractéristique concerne les démarches scientifiques employées dans l’ouvrage : -méthode empirique : partir de la réalité constructive, pour aller vers la théorie, grâce à l’expérience tâtonnée. p 51, -méthode expérimentale : partir de la vie, des expériences, vers une organisation nouvelle (travaux de Claude Bernard) ; p 52 D’autres remarques plus générales peuvent être ajoutées : Sur l’innovation éducative (pédagogique !) : C Freinet a introduit une nouveauté qui a été de faire la conjonction entre l’ingénierie de la technique scolaire et la théorie pédagogique ; p 51 Autres remarques : C Freinet élargit le champ scientifique : derrière la science, il y a un projet de société ; p 58 Il ne fait pas de séparation entre l’intellect et le manuel, il ne veut pas par là arguer vers la spécialisation des 2 filières de l’éducation (filière généraliste et filière professionnelle) Sur l’ouvrage La préface a été rédigée par Elise Freinet, qui fait un certain nombre de rappels historiques. C’est dans les camps de concentration de Vichy que Freinet a écrit son œuvre pédagogique, notamment à travers « L’éducation du travail » et « L’essai de psychologie sensible ». Elle resitue dans leur contexte, la genèse de ses travaux. Dans cet ouvrage, 2 publications de C Freinet sont rassemblées : « L’École Moderne française » et « Les invariants pédagogiques ». E Freinet prononce une critique sans appel de l’école traditionnelle que C Freinet reprend dès l’introduction de la première partie. L’École Moderne française p17 I-Principes généraux de l’adaptation au milieu du nouveau comportement scolaire Une école centrée sur l’enfant, des adultes qui aident l’enfant à construire sa personnalité. L’école de demain sera l’école du travail. L’ouvrage est méticuleux et procède par étapes soigneusement planifiées,


vulgarisées : Les grandes étapes éducatives (dans la vie de l’enfant). Le style est politique, « malheur des familles dominées par la malédiction capitaliste ! » (p 26) La pédagogie traditionnelle, c’est du charlatanisme, l’enseignant ne veut pas laisser faire l’expérience du produit qu’il offre (p 27). Freinet développe sa vision utopique de l’éducation : la réserve d’enfants, auto subsistante, avec des champs, une rivière, une grotte,… Pour l’école maternelle, Freinet insiste sur l’utilisation d’outils, alors que l’école maternelle traditionnelle parle d’activité, qui n’en est qu’une contrefaçon (p 36). C’est aussi le point qui l’oppose à la pédagogie Montessori : les outils permettent l’intégration à l’activité sociale. Dans les activités intellectuelles : le langage doit partir de l’activité de l’enfant (le cahier de vie de la classe) ; le dessin en fait aussi partie, avec ses diverses techniques (reproduction, diffusion) ; l’écriture ne doit pas être l’objet d’exercices systématiques à la maternelle, elle ‘a de sens que si on est obligé d’y avoir recours (p 42) : correspondance, journal scolaire ; la lecture est un processus naturel (en référence à l’ouvrage sur la lecture globale idéale p 48). Les activités d’expression artistiques relèvent de sentiments profonds (affectivité, équilibre, sentiment profond de la réalisation, de puissance) p 45. Le fichier, il doit être créé par l’enfant ! Le plan de travail doit être au service de l’enfant (qu’il soit général ou individuel). En fin de chapitre, il dessine son réseau d’échanges international. À l’école primaire (p 50) Les locaux de l’école primaire, le minimum standard : une école entourée de milieux naturels (jardins, prés, ...) avec en plus des espaces libres, accessible, si besoin ! L’ameublement doit être adapté aux déplacements, au travail debout, au travail par petits groupes. Le travail s’oppose au dressage (scolastique) p 65. Pour Freinet, il faut partir de l’intérêt des enfants et se contenter de l’aider à réussir, pour réaliser l’éducation du travail (p 66). Il fait une description détaillée des ateliers de la classe (p 67-71) La vie communautaire à l’école (p 73) Dans ce chapitre long, Freinet décrit dans le détail divers moments de classe : un conseil (réunion de coopérative), puis le démarrage d’une semaine, une séance de mise au point de texte libre, … Dans ces descriptions, il pose les fondements des institutions de la classe : les recours barrière, les plans de travail, les conférences, avec leurs outils nécessaires. Il définit certains concepts comme les centres complexes d’intérêt. Il rend compte de la nécessaire transdisciplinarité des apprentissages. Certains témoignages ont une vertu historique : dans la description de pratiques qui n’ont plus cours aujourd’hui : le cinéma à l’école, et l’échange de films. Mais il préfigure aussi ce que pourraient être des activités comme Internet (dont la radio à l’école par exemple, mais aussi la machine à écrire1). Freinet défend la place des adultes, tous les adultes, dans l’école, ainsi que son ouverture sur le monde. Il se positionne aussi sur l’évaluation (p 113) et contre la tyrannie des notes. Il préfère le contrôle de l’effort et l’évaluation des progrès. « Chaque fois que l’élève fait de son mieux, il mérite la note maximale, quel que soit le résultat ! (p 115)». Les complexes d’intérêts et les programmes scolaires (p 118) Freinet s’attelle à un moment de bilan de la classe à travers ses moments de vie. Puis il aborde un dernier chapitre consacré à : comment, pratiquement, transformer sa pratique de classe. Abolir l’estrade, constituer une réelle coopérative scolaire, mettre en œuvre la pratique du texte libre, du jardin scolaire de l’étude du milieu. Ce livre a sans doute constitué un manuel de vulgarisation des pratiques pédagogiques de l’École Moderne. Il est curieux de constater que, malgré le vernis de révolutions d’opérettes, peu de choses ont changé au fond des pratiques pédagogiques, si ce n’est la mise en difficulté systématisée des innovations pédagogiques réelles.

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p 110 Il dit de la machine à écrire, qu’elle deviendra un des outils les plus précieux et les plus appréciés par les maîtres et les élèves… Elle est appelée à bouleverser notre technique scolaire comme l’a bouleversée l’invention du papier ou la substitution de la plume métallique à la plume d’oie…


Les Invariants pédagogiques (p 135) Ils sont rédigés après 35 ans d’expérimentation de la pédagogie Freinet ! Le changement, l’innovation, demandent une nécessaire formation. Freinet définit une gamme de valeurs nouvelles pour l’école (p 138), à la lumière de l’expérience et du bon sens. C’est à la fois un code (de déontologie) pédagogique, et un essai de matrice paradigmatique pour l’institut de recherche qu’il a institué. Définition d’un invariant : c’est tout ce qui ne varie pas ou ne peut varier, sous n’importe quelle latitude, chez n’importe quel peuple. Ces invariants ont été élaborés, affinés, à partir d’une analyse psychologique (peut-être psychosociale ?) des comportements humains, ou au moins de l’enfance. Cette analyse est complétée par un positionnement politico social affichant les valeurs fondamentales de la pédagogie Freinet. A titre anecdotique, ce livret est conçu comme l’instrument d’un test permettant de connaître l’intensité de sa propre sensibilité à la pédagogie Freinet. Chaque item est mesuré selon l’état d’avancement de sa réflexion sur la psychologie humaine, avec toutes les conséquences qu’il faut en tirer…. L’auteur a rassemblé les items dans des ensembles cohérents : I la nature de l’enfant (p 139) 1-L’enfant est de même nature que l’adulte (il y a juste une différence de degré : faiblesse organique, ignorance, inexpérience. Mais a contrario, il possède un incommensurable potentiel de vie ! 2-Être plus grand ne signifie pas forcément être au-dessus des autres (supprimer l’estrade) 3-Le comportement d’un élève est fonction de son état psychologique, organique et constitutionnel. Ce premier paradigme recouvre le paradigme du vivant qui croît et se déploie inexorablement. Nous sommes un processus de vie qu’il faut aider à croître, plus qu’à chercher à canaliser et contraindre. II Les réactions de l’enfant (p 144) 4-L’enfant, pas plus que l’adulte, n’aime à être commandé. 5, 6, 7, 8 Ce second paradigme comporte en partie le paradigme de l’altérité : en matière d’éducation, il faut toujours s’adresser à l’intelligence de l’autre. III Le travail qui illumine (p 151) 9-Il nous faut motiver le travail (celui qui émancipe, pas celui qui asservit) 10-Plus de scolastique. Tout individu veut réussir. Ce n’est pas le jeu qui est naturel, mais le travail. Ce troisième paradigme fonde l’acte pédagogique dans la relation au monde. C’est le paradigme de l’éducabilité. IV Les techniques éducatives (p 156) 11-La voie normale de l’apprentissage est le tâtonnement expérimental, démarche naturelle et universelle. 12- La mémoire doit être au service de la vie. 13- Les acquisitions se font par l’expérience. 14- L’intelligence est l’émanation complexe des possibilités les plus éminentes de l’individu. 15-L’école (traditionnelle) ne développe qu’une forme abstraite d’intelligence. 16-L’enfant n’aime pas écouter les leçons ex-cathédra. 17-L’enfant ne se fatigue pas à faire un travail qui est dans la ligne de vie (fonctionnel). 18-Personne n’aime le contrôle et la sanction, qui sont des atteintes à la dignité. 19-Les notes et les classements sont toujours une erreur. 23 Les punitions sont toujours une erreur. 20-Parlez le moins possible. 21-L’enfant n’aime pas le travail de troupeau. 22-L’ordre et la discipline sont nécessaires en classe. 24-La vie nouvelle suppose la coopération scolaire.


25-La surcharge des classes est toujours une erreur pédagogique. 26-L’anonymat des élèves et des maîtres dans les grands ensembles est une erreur et une entrave 27-On prépare la démocratie de demain par la démocratie à l’école. 28-0n ne peut éduquer que dans la dignité (réciproque). 29-On ne pourra pas éviter l’opposition de la réaction pédagogique. 30-Il faut avoir un optimiste espoir en la vie. Ce quatrième ensemble comporte à mon sens plusieurs propositions, alternatives éducatives, parfois en lien avec les paradigmes précédemment cités : Mais il y a aussi un axiome de la pédagogie Freinet : on n’apprend que par tâtonnement expérimental, avec une déclinaison : I 13. Puis il y a une déclinaison du paradigme de l’éducabilité : I 14, 18, 19. Il y a aussi une déclinaison du paradigme de l’altérité : I 15 et du vivant : 1 16, 17, 21. Mais il y a un élargissement à une analyse politique de l’éducation, du système éducatif : I 15, 24, 27, 28, 29. Il y a aussi des éléments de guide pour le maître dans sa relation pédagogique : I 20, 22 et 30. Ainsi, Freinet dessine t-il un espace universalisé, celui de l’éducation, qu’il ordonne à travers divers éléments : des paradigmes généraux sur l’éducation, des grands principes d’action, des valeurs, …


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