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Les Cahiers Pédagogiques N°496 - Décrocheurs, décrochés Pour que l’exclusion ne soit que temporaire Marc Imbert Description et mise en œuvre d’un programme d’inspiration québécoise pour l’accueil d’élèves exclus de leur collège. Comment transformer la sanction en une occasion de reprendre son parcours scolaire par le bon bout ? Le terme de « persévérance » scolaire est emprunté aux Québécois. Le programme « Alternative suspension » a été élaboré et est mis en œuvre depuis plus de dix ans par l’organisme communautaire YMCA du Québec. Son expérimentation à Courcouronnes est une première en France. Aide aux devoirs et dynamique de groupe Dans un espace municipal indépendant de l’Éducation nationale, les élèves exclus de leur établissement sont accueillis de trois à cinq jours dans un groupe ne dépassant pas six élèves. Ils sont accompagnés par un éducateur spécialisé expérimenté et formé aux techniques canadiennes, notamment lors d’un stage en immersion à Montréal. La structure est réactive : un élève peut être reçu dans les vingt-quatre heures suivant la décision du collège. Les matinées, les élèves sont aidés pour faire les devoirs indiqués par leurs enseignants. Les après-midis, les adolescents échangent sur leurs problèmes dans le cadre d’ateliers et de groupes de parole. On y aborde l’estime de soi, le rapport à la loi, les valeurs, on y travaille des compétences sociales. Il s’agit de favoriser un échange entre les élèves, puis avec l’intervenant. Ce dernier tente de les conduire à un travail introspectif pour qu’ils puissent identifier ce qui fait difficulté, mais aussi et surtout les capacités qui peuvent les aider à mieux poursuivre leur scolarité, dans un nouvel état d’esprit. Les dynamiques de groupe sont particulièrement observées notamment grâce au retour sur l’échange, « feedback », que fait l’intervenant à l’issue des temps de parole. Ces derniers permettent, dans un « ici et maintenant » d’analyser ce qui s’est joué dans le groupe. Quelle a été la communication ? Y a-t-il eu cohésion ou au contraire désunion, voire même exclusion d’un membre ? Pourquoi ? Les jeunes sont-ils parvenus à trouver des compromis, à se respecter ? Le projet vise à réduire le nombre d’élèves qui se font exclure, de façon occasionnelle ou répétitive, du collège. Il donne l’opportunité de transformer le temps de l’exclusion en une expérience positive qui favorise le développement personnel et l’autonomie, par la valorisation, par l’acquisition d’aptitudes sociales et par la promotion du respect de soi-même et des autres grâce à des ateliers collectifs et des interventions individuelles. Les parents sont associés au dispositif et sont des partenaires incontournables. Ainsi, ils sont contactés régulièrement lors du séjour de leur enfant. Une rencontre pour le « retour » À l’issue de leur participation au programme, les jeunes réintègrent leur collège lors d’une rencontre « de retour », en présence de sa famille, de l’équipe de direction du collège ainsi que de l’intervenant. Un bilan du séjour dans le dispositif reprend les engagements éventuels pris par l’élève et la nature de l’aide qu’il souhaite solliciter auprès de son établissement. La parole est également donnée à la famille afin qu’elle puisse s’exprimer… Un compte rendu de séjour est rédigé par l’intervenant et remis à l’équipe pédagogique. Il fait état des observations qui pourraient être utiles de porter à la connaissance de l’équipe pédagogique. Un mois après l’accueil de l’élève, un rendez-vous de « suivi » est organisé pour soutenir l’élève dans ses efforts, si petits soient-ils. Si la relation éducative est au cœur de ce dispositif, le travail en groupes restreints permet d’en tirer une expérience formative pour l’élève. D’inspiration comportementaliste, ce programme s’articule sur la théorie du renforcement positif et l’approche « non jugeante ».


Des résultats encourageants Les sept heures quotidiennes passées avec ces adolescents sont conduites avec l’idée de les valoriser au maximum tout en proposant un cadre structuré qui se veut rassurant. Avec certains d’entre eux, les échanges vont assez loin. La première évaluation « formative » menée conjointement par deux cabinets canadiens en juin 2011 montre déjà quelques premiers résultats encourageants. Entre décembre 2010 et juin 2011, trente-deux élèves âgés de 11 à 15 ans ont été accueillis en provenance des deux collèges partenaires. Au total dix filles et vingt-deux garçons avec une répartition régulière entre les classes de 6e, 5e et 4e. La violence verbale ou physique et des comportements impulsifs et dérangeants constituent les trois quarts des motifs de suspension. Les évaluateurs notent un changement positif et significatif chez près de 60 % des élèves accueillis. De plus, les conseillers principaux d’éducation indiquent que les deux tiers des élèves ayant participé au programme n’ont reçu, depuis, aucune mesure disciplinaire ou alors mineure. Une évaluation qualitative Cette évaluation qui se veut plus qualitative que quantitative met aussi en lumière le fait que la majorité des élèves accueillis semble avoir vécu ce séjour comme une expérience globalement positive et non pas comme une punition. Plusieurs d’entre eux soulignent l’importance de l’écoute, le sentiment d’être compris et valorisés et surtout la relation de confiance établie avec l’intervenant. La majorité des élèves sont d’accord avec les énoncés sur les effets du programme : que leur séjour a été bénéfique pour eux, qu’ils se sentent plus forts pour faire face aux problèmes de l’école, que l’école soit maintenant plus importante pour eux et qu’ils n’aient pas pris de retard dans leur travail scolaire pendant la suspension. Les équipes des collèges sont de manière générale satisfaites du dispositif et de ses effets. Ils notent toutefois que s’il y a eu une période « d’accalmie » chez la quasi-totalité des élèves ayant participé au programme, il y a eu également « rechute » pour certains. Toutefois, certains enseignants ont remarqué que le dialogue était plus ouvert pendant cette période d’accalmie. Les comptes rendus de séjour rédigés par l’intervenant permettent aux professionnels de mieux comprendre le vécu et les sentiments du jeune. Au-delà du partenariat fonctionnel entre le dispositif et les établissements scolaires, un échange de pratique et d’outils éducatifs commence à voir le jour entre l’intervenant et l’équipe pédagogique, pour le plus grand intérêt des élèves. Les parents et les partenaires Pratiquement tous les parents participent aux rencontres de « retour » au collège. En revanche, seulement trois familles se sont mobilisées pour l’évaluation du dispositif. Ces parents se sont dits satisfaits pour trois raisons principales. Premièrement, leurs enfants ont communiqué leurs appréciations du séjour, des choses qu’ils ont apprises et leurs échanges avec l’intervenant. Deuxièmement, les parents ont remarqué des améliorations, si mineures, si passagères soient-elles – dans l’attitude et le comportement de leur enfant suite au séjour. Enfin, le séjour a fait avancer la discussion des options à explorer pour mieux répondre à la situation de l’élève. Le programme s’appuie également sur les partenaires territoriaux tels que le club de prévention, le programme de réussite éducative et l’ensemble des dispositifs socioéducatifs de l’environnement proche. À l’issue du séjour à Alternative Suspension et en fonction des besoins observés, l’intervenant peut proposer à l’élève et à sa famille, en lien avec l’équipe du collège l’orientation vers l’une de ces structures partenaires. Cette pratique favorise la construction d’une communauté de pratique en faveur des jeunes en difficulté et de leurs familles. Ce programme n’est pas une solution « miracle » au problème du décrochage scolaire, mais une alternative préventive qui a déjà fait ses preuves outre-Atlantique. Par ailleurs, il ne prétend pas être le seul type de réponse au décrochage scolaire pour lequel de nombreux acteurs sont déjà mobilisés. Ainsi, « la contribution la plus importante d’Alternative Suspension à la persévérance scolaire, réside dans sa capacité à identifier les défis propres à chaque élève, de stimuler la réflexion entre l’école et les parents, et d’aider ces acteurs dans l’identification de ressources extérieures supplémentaires


appropriées » (Extrait du Rapport final d’évaluation du 31 juillet 2011, Cabinet CAC International et Groupe Conseil Interalia, Montréal). Marc Imbert Éducateur spécialisé. Intervenant du programme « Alternative Suspension » à la mairie de Courcouronnes (91)


Pour que l'exclusion ne soit que temporaire