Page 1

Mondialisation : L’éducation fera la différence Jacques Pain (Fabrica libri, 2011) Préface La « mondialisation », « globalisation » pour les latino-américains, est une constante du développement du 21ème siècle. Comme de juste, nous ne pourrons pas revenir en arrière. Mais nous le savons : la dialectique nous a appris les ruses de l’histoire, et rien n’est jamais joué d’avance. Aussi nous méfions-nous avec raison des avatars de la mondialisation, de la dictature politique libérale, des frappes massives de la crise et de la mentalité « bancaires », pour reprendre un terme cher à Paulo Freire. Mais dans le même temps, d’un lieu l’autre, nous découvrons une école des pauvres à Joao Pessoa (Brésil), férue de liberté, de musique et de réflexion ; une communauté de « malades » mentaux fiers d’être ce qu’ils sont, et de la parole qu’ils portent, au Japon ; des collèges de quartiers sensibles emportés par une dynamique de travail en collectif, au Chili ; des mères bushinengués en Guyane mobilisées par l’école du fleuve. Enfin, à chaque fois que nous frôlons le pessimisme, l’extraordinaire puissance de révolte et de pensée de l’être humain nous réveille. Ce n’est pas gagné, mais rien n’est perdu ! Depuis quelques années, les voyages forment ma vieillesse. Si j’étais resté perclus dans ma petite francité, je serais au bord de la névrose nationaliste qui nous berce les émotions. Mais la rencontre des êtres humains l’emporte toujours sur la violence de la vie « sociale » soutenue par le G 20 et les politiques sans vision qui nous gouvernent. Comme d’habitude, la panique gagne les meilleurs esprits, et la domestication de l’être humain est de nouveau à l’ordre du jour, car les « élites » – elles – savent comment s’y prendre ! Heureusement la psychanalyse est passée par là. Mais rien d’étonnant à ce que « les meilleurs des pires » rêvent d’ostracisme. Nous pourrions considérer que l’humanité commence à peine, me dis-je depuis quelques années, partagé entre la peur et la fascination du destin qui est le nôtre ; et que nous nous engageons vers une mondialisation humaine, métisse et plurielle. Vivons nous la première grande insurrection de l’espèce transgressant ses limites et son autoréférence - cette facilité de se diriger dans la vie « à partir de soi » ? Vivre c’est composer et s’opposer. Nous serions alors dans une société « expérimentale », et par conséquent cette « epoche » phénoménologique, cette mise entre parenthèses de nos faits et gestes dès lors observés non par « les » maîtres mais par nous-mêmes en personne permet de fonder une analyse de la vie, une analyse de nos institutions, une analyse de l’hominisation débutante. La singularité n’est pas dans la « cybernantropie » comme la nommait Henri Lefebvre à Nanterre en 1967, n’en déplaise à la Silicon Valley, mais dans la métabolisation incessante des technologies, y compris bancaires, au profit de l’être humain. « Transhumains » serions-nous selon les « singularistes » ? Pourquoi pas, si les rapports et les relations valent la chandelle ! Il est certain que nous changeons de monde, et modestement je me suis mis à me poser des questions, grâce aux demandes de conférences qui me furent faites et aux rencontres de ces dernières années. Monterrey. Juin 2010. L’armée surveille la ville et les campus, le colloque des Sciences de l’Éducation. Les « narcos » en fait encerclent la ville, pas mal de villes, du Mexique. Nous parlons entre nous, dans les enceintes du parc de la culture, « décrochage scolaire ». Ce serait presque risible si nous n’étions pas informés, mobilisés, réalistes. Et nos amis mexicains ont insisté pour que nous venions. Car rien n’est perdu, redisons le. L’état étant ce qu’il est à présent, il figure dans nos préoccupations bien sûr, et en bonne position, mais il ne détient pas l’essentiel du pouvoir qui est le nôtre. En effet nous gardons tout au bout du monde en bonne partie la maîtrise de nos vies. Pourtant, les exploitations se reconstituent au grand jour. Mais jusque dans l’esclavage modernisé des latifundias


latino-américaines, ou des quartiers chics de toutes les villes du monde, les mines du sud malgache, ou les usines des tutelles agro-alimentaires occidentales et asiatiques, nous pouvons penser et « agir de la pensée ». Nous ne changerons pas le monde, il y viendra de lui-même. La société « expérimentale » qui est la nôtre est tout autant une société « expérientielle ». La violence est la multinationale invisible du changement. Restons Zen ! En fait nous avons prise sur le monde au quotidien. Reprenons ce pouvoir. Une société expérimentale ? L’Éducation nous appartient. Au jour le jour, dans les institutions de base qui nous servent de supports de « grandeur », au sens simple où elles nous font grandir, nous pouvons agir et « faire autrement ». Nous pouvons établir des îles de socialisation, à quelques unes, quelques uns, où nous voulons, en nous organisant. La microéducation. Appelons cette visée éducative la « micro-éducation ». La microéducation s’empare des institutions et les remet à la mesure de l’être humain. Une classe de banlieue peut devenir un havre de paix et de bonheur. Ou un centre aéré. Ou encore un centre de jour pour SDF malades. Nos lieux de travail peuvent changer. Du moins c’est plus facile que de gagner les élections ! Les familles, les associations et la ville, ces entités post-modernes, ont un processus à conduire en commun. Les villes « édu-actrices », éducatrices, ont à peine manifesté leurs initiatives. Les « écoles » ne sont guère accueillantes à l’échec et aux problèmes du monde. Qu’elles restent où elles sont, elles s’useront d’elles-mêmes ! Ce sont à côté d’elles d’écoles différentes dont nous avons besoin, rivées sur la pédagogie des banlieues et des marges, habitées par une pédagogie active intelligente et « branchée » sur la vie, ce gisement de matières premières souvent laissé à l’abandon. Wittgenstein fut instituteur, c’était pour lui un « grand » métier, comme pour d’autres pédagogues de la rue, des prisons, de la difficulté ; contrairement à certains intellectuels républicains qui n’ont jamais su comprendre ni l’école ni les « intelligences de classe ». Cette école « avancée » a des siècles, mais elle est bien là, dans les plis et les replis de la misère et de la colère du monde. Que l’école « école », et que les autres « autoécole(ent) » ! Il faut s’installer partout où c’est possible. La transhumance scolaire est en route et ça marche, il n’est que de voir les réussites de bien des échoués, dés qu’ils sont ailleurs, accueillis et entendus, par des maîtres compétents mais disponibles. Un peu partout dans le monde les enfants ne supportent plus l’école assise et répétitive des maîtres penseurs. C’est probablement dans des camps de roms, dans les bidonvilles, dans les rues de Haïti qu’il faut envoyer en stage nos futurs enseignants ; du moins les volontaires et il y en aurait plus d’un, pour ces bataillons du savoir. D’ailleurs la France traîne ses problèmes de retard, d’ennui, de démobilisation jusque dans ses trop « grandes » écoles. La démocratie d’apprentissage. Si nous nous recentrons sur les « institutions », nous nous dirons que l’éducation n’est pas la seule affaire des écoles et des autoécoles, mais que c’est dans les institutions que nous passons la plus grande part de notre temps. Ce qui nous amène à des formules un tant soit peu provocantes. Ne faut-il pas éduquer l’école, voire la rééduquer ? Et peut être aussi socialiser les enseignants ? Ne rien dire que nous n’ayons fait ! En fait la démocratie s’apprend par des institutions démocratiques, « conseillistes », institutionnalisées. Il y a une pédagogie des institutions. La pédagogie dans la mondialisation n’appartient plus à l’école, moins encore au « scolaire ». C’est ce nous entendons par démocratie d’apprentissage, ce sont les structures mêmes des écoles, des institutions sociétales, qu’il faut socialiser. Et cela nous pouvons plus aisément y réussir. Nous y sommes. Ces douze textes, douze conférences tenues en des pays divers et contrastées proposent d’ouvrir le champ des possibles, et dépasser la dépression de la pensée. Nous devons imaginer la mondialisation, c’est vous et moi qui la ferons. Dans une société « sensible », paradoxale et précaire, expérimentale, la microéducation nous offre les institutions, ces terrains vagues de la mondialisation, pour écoles de la vie sociale, et elle nous a doté des pédagogies actives les plus performantes pour y susciter une démocratie humaine de collectifs, respectueuse des groupes et du sujet, une démocratie d’apprentissage alternative à une école en souffrance du vieux monde. La singularité est au choix, mais en partage.


Mondialisation: L'éducation fera la différence  

Préface de Jacques Pain

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you