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Numéro 82 Bimestriel avril, mai 2008 ne paraît pas en janvier Rue aux Laines, 4 1000 Bruxelles Bureau de dépôt Bruxelles X N° d’agrément : P307409

Dossier Pays andins - Europe : surmonter les divergences

défis sud Face aux USA : Quelle est l’alternative proposée par l’UE aux pays andins ?


Sommaire Débats

Naissance controversée de «Birima». Les explications de Youssou N’Dour «Croyez vous que toutes les personnes qui sensibilisent, soutiennent et défendent des causes telles que la lutte contre le sida ou le paludisme sont tous des médecins» ? C’est ce qu’affirme le musicien sénégalais Youssou N’Dour, dans une interview exclusive avec Défis Sud, où il a accepté de s’exprimer sur le lancement de Birima, une société de microcrédit, en partenariat avec Benetton.

Photo : Serge Waldbillig.

Youssou N’ Dour explique que Benetton a seulement appuyé une campagne de communication... L’absence de garantie nécessaire pour obtenir un crédit chez «Birima» laisse de nombreux spécialistes perplexes. Réponse de Youssou N’ Dour : «Est-il logique de demander des garanties à ceux qui demandent juste un coup de pouce pour démarrer dans la vie ?». Mass Gning, responsable du microcrédit à la Fédération paysanne sénégalaise, a également répondu aux questions de Défis Sud concernant le lancement controversé de Birima.

Youssou N’ Dour

Dossier

p 8-27

Les négociations avec l’Union européenne ouvrent-elles des opportunités pour les paysans des pays andins (Bolivie, Pérou, Equateur, Colombie) ? L’Union européenne va-t-elle appuyer le développement de ces pays, alors que les Etats-Unis restent omniprésents ?

Finance de l’agriculture

p28

comprendre

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Le système financier officiel du Pérou ne peut pas s’occuper de tous les producteurs agricoles. Comment faire pour que l’argent des banques profite vraiment aux «campesinos» ? Au Niger, l’élevage est le deuxième secteur après l’uranium, mais représente seulement 1 % du budget de l’Etat. Défis Sud a rencontré les éleveurs de l’Association pour la redynamisation de l’élevage au Niger.

agir

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Forum sur le développement agricole. Hausse des prix. Secteur laitier en ébullition. 2

défis sud n° 82- Bimestriel - avril, mai 2008

Directeur de la publication : Jean-Jacques Grodent. Rédacteur en chef : Pierre Coopman. Conseil éditorial : Nedjma Bennegouch, Laurent Biot, Thierry Defense, Freddy Destrait, Aude Ehlinger, Jean-Jacques Grodent, Marc Mees, Wilfredo Necochea, Virginie Pissoort. Collaborateurs : Gaëlle Dutron, Alan Fairlie, Perrine Fournier, Dorothée Moutiez, Fanny Polet, Amandine Stolfi, Liz Vicelli. Couverture : CONVEAGRO / Rizières au Pérou. Rédaction-Belgique : Rue aux Laines, 4, 1000 Bruxelles. tél. 32 (0)2 511 22 38 Rédaction-Luxembourg : Rue Victor Hugo, 88, 4141 Esch/Alzette. tél. 352 49 09 96 21 Réalisation : Studio Marmelade. Impression : Arte Print. Défis-Sud est une publication de SOS Faim. Défis-Sud est un forum où des auteurs d’horizons divers s’expriment sur les thèmes du développement. Tous droits de reproduction réservés. Les articles n’engagent que leurs auteurs. Les titres et les sous-titres sont parfois de la Rédaction. Les manuscrits envoyés spontanément ne sont pas rendus. E-mail: pco@sosfaim.org Site web : www.sosfaim.org Imprimé sur papier recyclé. Editeur responsable : Freddy Destrait rue aux Laines, 4, 1000 Bruxelles. Défis Sud bénéficie du soutien de la Direction générale de la coopération au développement (DGCD) et d’un apport du Ministère des Affaires étrangères luxembourgeois (MAE).


Editorial

Avec les pays andins, l’Union européenne doit respecter sa vocation ! Dans le cadre de ses relations avec l’Amérique latine, l’Union européenne mène une négociation importante avec les pays de la Communauté andine des Nations (Bolivie, Pérou, Equateur et Colombie), en vue de la signature d’un Accord d’association qui, outre son volet commercial, comprendrait également un volet important consacré à la «cohésion sociale». Les efforts pour aider les plus pauvres s’accompagneraient donc de règles économiques équitables. SOS Faim a de nombreux partenaires en Bolivie, au Pérou et en Equateur. Ces partenaires nous interpellent régulièrement sur les difficultés qu’ils éprouvent à organiser des activités génératrices de revenus réellement équitables pour les «campesinos», les paysans andins, souvent les plus démunis de leur société. Dans une Amérique latine où le coefficient Gini, qui calcule les degrés d’inégalité entre riches et pauvres, reste le plus élevé au monde, 50 % de la population des pays andins est en situation de pauvreté ou de pauvreté extrême. La question qui se pose est de savoir si l’Union européenne sera vraiment conséquente dans sa volonté affirmée de soutenir la «cohésion sociale». Espérons que cette affirmation ne soit pas uniquement un faire-valoir, qui serve à mettre une couche de verni sur un autre objectif prioritaire : celui de l’amélioration des opportunités commerciales de l’Union européenne. La recherche d’opportunités commerciales n’est pas illégitime, mais devrait être partagée et équilibrée. Comme l’affirme l’agriculteur péruvien Luis Zúñiga, président de CONVEAGRO, et partenaire de SOS Faim, «Nous croyons que les mécanismes de coopération européenne peuvent aider à développer l’agriculture péruvienne, et même si la marge de manœuvre pour défendre notre production est limitée, nous pouvons tout de même essayer d’obtenir un plus grand accès au marché européen».

L’éditorial de Freddy Destrait et Thierry Defense Freddy Destrait est le Secrétaire général de SOS Faim Belgique et Thierry Defense est le Secrétaire général de SOS Faim Luxembourg Freddy Destrait

Thierry Defense

Sur le plan politique, la Communauté andine des Nations (CAN) est divisée entre le Pérou et la Colombie, favorables à l’ouverture de leurs économies, et la Bolivie et l’Equateur, plus hostiles au libre-échangisme. Face à ce « bloc » andin encore fort fragile, l’Union européenne appuiera-t-elle sa consolidation ou tirera-t-elle son épingle du jeu en profitant des divisions de la CAN ? Alan Fairlie Reinoso, professeur à l’Université catholique du Pérou, craint que le processus en cours avec la CAN finisse par ressembler à celui qui a eu lieu avec les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) : si l’UE n’obtient pas ce qu’elle désire avec un groupe de pays, elle négocie séparément avec les pays les plus conciliants de ce groupe. Espère-t-elle ainsi que les récalcitrants tels que la Bolivie finiront, à la longue, par rentrer dans le rang ? L’Union européenne changera-t-elle cette manière de s’y prendre ? La vocation de l’Union européenne, ellemême en construction, est d’encourager l’établissement d’unions régionales fortes dans les pays du Sud, au profit de ces pays du Sud, et non exclusivement à son propre profit.

n° 82 - Bimestriel - avril, mai 2008 défis sud

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Débats

Réactions à la Méfiance et attentisme des concurrents

Le 19 février dernier, à Dakar, au Sénégal, le musicien Youssou N’Dour a inauguré une société de microcrédit, «Birima», du nom d’un roi sénégalais du XIXe siècle. Les acteurs de la microfinance classique sont certains qu’ils ne pourront jamais adopter la démarche de Birima. Ils pensent que c’est la puissance financière de ses parrains qui permet à cette structure de faire ce qu’elle fait. Est-ce que le temps va les départager ? La nouvelle société mise en place par Youssou N’Dour, avec l’appui de la société Benetton dans le cadre de sa nouvelle campagne «Africa works», occupe encore l’actualité au Sénégal, surtout dans le monde de la microfinance, où elle suscite des interrogations. L’objectif de l’institution Birima est d’offrir des services financiers adaptés et - dans la mesure du possible sans garantie - aux PME et aux commerçants dont les besoins ne sont couverts ni par les banques, ni par les institutions de microfinance.

Un article de Mohamed Gueye chef du «desk» économie au journal sénégalais Le Quotidien

Les représentants des structures de microfinance établies depuis plusieurs années au Sénégal ne semblent pas réellement convaincus par la démarche. Les dirigeants de quelques entreprises de microfinance interrogés, jugent que Birima ne devrait pas revendiquer le titre de Mutuelle d’épargne et de crédit. C’est 4

défis sud n° 82- Bimestriel - avril, mai 2008

du moins l’avis de M. Souleymane Sarr, le responsable de la formation, des relations publiques et de la communication, à l’Alliance de l’épargne et du crédit pour la production (Acep). Cette mutuelle, mise en place au début des années 1980 avec l’appui de l’Agence américaine de coopération internationale (Usaid), se veut la plus ancienne structure de microfinance du Sénégal, et la plus importante en termes de crédit alloué. «Birima peut être une société anonyme, ou même une société à responsabilité limitée, qui prête de l’argent, mais pas une mutuelle. Car la mutuelle fonctionne avec l’argent des adhérents, et on ne peut faire du crédit aux gens avant même qu’ils n’aient commencé à cotiser, rien que sur la base de la confiance en la parole donnée», commente Souleymane Sarr. Un autre concurrent, Alioune Seck, le directeur de la microfinance de la Mutuelle des volontaires et contractuels de l’Education du Sénégal, ne pense pas différemment. Il considère «que c’est une structure sociale qui veut se vêtir du manteau de la microfinance. N’est-elle pas née pour faire face aux demandes et sollicitations que Youssou N’Dour recevait ?» Dans la même veine, M. Tafsir Mbaye, responsable de la microfinance ministère de l’Economie et des finances, indique que la microfinance répond à des critères bien précis de rigueur, de transparence, etc. auxquels il est difficile de déroger. Parmi ces critères, il y a la garantie de remboursement. Or, sur ce point, la seule parole de l’emprunteur ne peut suffire, pensent tous ces spécialistes. Alioune Seck indique : «Nous utilisons l’épargne des gens et la transformons en crédit que nous prêtons à ceux qui nous sollicitent. Il nous faut donc une certaine garantie. Ce sont des salaires des gens, des économies des familles, que


naissance de Birima Photo : Benetton.

Concurrence déloyale ? Certains croient néanmoins que les pouvoirs publics devraient à l’avenir être plus regardants avant d’accorder l’agrément à une structure qui veut s’investir dans la microfinance. Un concurrent, désireux de conserver l’anonymat, juge de manière assez partiale que Birima n’a dû sa reconnaissance qu’au prestige de Youssou N’Dour : «Son initiateur a une aura telle au Sénégal, qu’il est impensable qu’on lui refuse quelque chose. Mais le malheur est que des petites structures comme la mienne vont se faire pomper L’initiative Birima est appuyée par la campagne Africa Works, de Benetton. une bonne partie de leur clientèle par sa société, sans que l’on soit sûrs que cela nous avançons aux gens. Il est difficile tique, lui garantit également une bonne va durer et que ces gens-là ne seront pas de prêter aux gens des montants tirés de base de sécurité en cas de nécessité. Une désabusés après quelques mois.» structure classique de microfinance, qui ces revenus, en se contentant juste de compte sur ses membres et qui doit lever Tafsir Mbaye souligne pour sa part que la parole donnée. Cela pourrait même le Conseil d’administration de Birima les capitaux sur le marché bancaire, ne poser un problème d’ordre judiciaire. a dû donner toutes les garanties de peut pas avoir la même attitude.» Si quelqu’un venait à nier avoir reçu de crédibilité et de solidité, pour permetAu-delà de cela, n’y a-t-il pas danger l’argent, quel recours pourrait avoir la pour les structures classiques de voir leur tre aux pouvoirs publics de lui accorder structure face à la justice ?» son agrément. Néanmoins, il craint que clientèle les fuir pour se diriger vers BiCoup de Poker rima ? Souleymane Sarr ne le pense pas. l’engouement que cette structure a fait naître, ne porte préjudice à la belle idée. Le fonctionnaire du ministère de l’Econo- Pour lui, le besoin en crédits est tellemie et des finances pense, pour sa part, ment grand à l’heure actuelle, qu’un seul «Si beaucoup de gens venaient à ne pas rembourser, les initiateurs ne pourraient que le fait que les fondateurs de Birima acteur ne peut les satisfaire, quels que pas, à la longue, continuer à injecter de aient fait fortune dans des domaines soient ses moyens. Il assure que le fait l’argent à perte.» autres que la microfinance, peut les que les taux d’intérêt de 13% pratiqués avoir incité à considérer que la garantie par la majorité des institutions soient bancaire est un élément secondaire. jugés très élevés, n’a jamais fait fuir les De ce point, il pense qu’«on ne peut se permettre de laisser encore d’autres «Ce sont des gens qui peuvent peut-être clients. «Bien au contraire, nous somse permettre de perdre leur mise de dé- mes obligés de lever des fonds auprès de artistes, ou des personnes qui n’ont rien à part et rebâtir sans problème s’ils sont banques locales, pour faire face à la très voir avec le monde de la finance, investir dans un secteur aussi sensible. N’oublions toujours intéressés». M. Mbaye précise forte demande.» pas que l’on parle ici d’argent, de revemieux sa pensée : «Youssou N’Dour n’a nus, et de familles entières qui confient fait appel à aucune banque pour lever De son côté, Alioune Seck pense que sa leur futur à des structures financières. les 200 millions de francs Cfa (300 000 mutuelle évolue dans un secteur trop euros) qu’il a investis dans le capital de spécifique pour craindre une quelconque Si ces sociétés viennent à faire faillite par mauvaise gestion, l’Etat serait obligé déstabilisation de la part de Birima.  En Birima. Cela représente sans doute une d’intervenir pour limiter la casse.»  soi, tous les concurrents de Birima ne infime partie de son patrimoine. Et l’association avec Benetton, qui dans considèrent pas cette structure comme porteuse de nuisance. Beaucoup pensent un premier temps, a pris en charge la qu’il est encore trop tôt pour juger. publicité et toute la campagne médian° 82 - Bimestriel - avril, mai 2008 défis sud

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Débats

Birima : une a Youssou N’ Dour ne le croit pas et défend son projet !

Défis Sud : Vous ne trouvez pas gênant que des grandes compagnies internationales comme Benetton ou des artistes s’investissent dans le secteur de la microfinance, qui nécessite pourtant une expertise pointue ?

Le musicien Youssou N’Dour débat de son projet avec Mass Gning responsable microcrédit à la FONGS, la fédération paysanne sénégalaise

Youssou N’Dour : Moi, j’ai un rôle d’initiateur et de sensibilisation autour de la question. Croyez-vous que toutes les personnes qui sensibilisent, soutiennent et défendent des causes telles que la lutte contre le sida ou le paludisme sont des médecins ? Je crois qu’une société comme Benetton est composée de personnes compétentes, qui ne s’aventurent pas dans n’importe quoi. DS : C’est parce que Benetton peut engager de gros moyens financiers que Birima prend des risques que ne prennent pas les autres institutions de microfinance ? 6

défis sud n° 82- Bimestriel - avril, mai 2008

Photo : U2005.com.

Youssou N’Dour croit que la microfinance permet aux gens de conserver leur dignité, qu’elle donne une image positive de l’Afrique. Il défend son projet bec et ongles dans une interview exclusive. Défis Sud a également posé les questions soumises à Youssou’N Dour à Mass Gning, responsable microcrédit à la FONGS, la fédération paysanne sénégalaise

Youssou N’ Dour

Youssou N’Dour : Benetton n’est pas partie prenante dans la structure ou dans le capital de Birima. Il est un partenaire qui nous a soutenu dans le cadre d’une campagne de communication. Birima est autonome et indépendant. Mass Gning : Je pense que Youssou N’Dour sait où il va. Il s’est certainement entouré de personnes compétentes pour mettre en place Birima. Mais, dans le cadre de la mise en œuvre des microcrédits, il aura certainement besoin d’un accompagnement organisationnel, technique, institutionnel et peut-être financier afin d’atteindre ses objectifs. DS : Et Benetton ? Il s’agit tout de même d’une grande compagnie internationale, plutôt ancrée dans le secteur de la mode. Le fait qu’une société commerciale, connue par sa marque de vêtements, s’investisse dans le secteur de la microfinance peut-il causer des dérives ?  YND : Vous savez la recherche du profit n’exclut pas l’action sociale, humanitaire ou philanthropique. Nous voyons chaque jour de très grandes compagnies mettre


venture périlleuse ? sur pied des fondations ou de très grandes fortunes soutenir des actions humanitaires. Par ailleurs, je suis convaincu que ces initiatives privées manquent à l’Afrique pour régler certains des problèmes, lorsqu’on sait que nos Etats ne sont pas très riches. J’en appelle d’ailleurs à la démultiplication de telles initiatives.

J’ai une grande confiance en l’homme. Est-il dès lors logique de demander des garanties à ceux qui demandent juste un coup de pouce pour démarrer dans la vie ?

a pour ambition ultime de s’adresser à des pauvres démunis de moyens. Est-il dès lors logique de demander des garanties à ceux qui demandent juste un coup de pouce pour démarrer dans la vie ?

peut promouvoir l’institution ainsi que ses activités. Le partage des risques et la participation des membres à la vie de l’institution sont deux facteurs de réussite importants en microfinance. En outre, l’absence de garantie n’encouDS : N-y-t-il pas un risque que l’absence rage pas la prise d’initiative au niveau des de garantie préalable désengage les em- citoyens. Convaincus d’être soutenus sans prunteurs de l’obligation de rembourser, faire trop d’efforts, certains baisseront les créant par là un effet boule de neige, ce bras et ne tenteront rien. Selon moi, les initiateurs du projet devraient davantage qui mettrait en danger la viabilité des réfléchir à l’octroi de prêts avec garantie institutions de microfinance ? via la mobilisation de ressources internes au niveau des sociétaires ou des bénéfiYND : L’obligation de rembourser ne résulte pas de l’existence ou non de ga- ciaires, afin que chacun se sente intérantie mais est une conséquence du prêt ressé, ou bien ils risquent de se retrouver dans un schéma fournisseur/clients. contracté ! Si bien que la garantie est tout juste accessoire et non nécessaire.

Youssou N’Dour

En fait, les risques reposeront surtout sur Birima !

MG : Tout dépend des objectifs visés par Benetton et des stratégies mises en œuvre. Je pense que le fait d’être acteur dans un certain domaine n’interdit pas de travailler dans d’autres domaines. Si Benetton s’intéresse à la microfinance, c’est parce qu’ils ont certainement des objectifs très précis à leur niveau. Je ne pense pas qu’ils mélangeront leurs différentes activités….

Mass Gning

Photo : Beneton.

Si les gens décident de ne pas rembourser leurs crédits, ils ne prennent pas de risques par rapport à une garantie qui, en l’espèce, n’a pas été mise en jeu. Les gens ne vont pas se sentir responsables de quoi que ce soit. Ils peuvent se dire «moi, j’ai déjà pris un crédit, je suis servi, le reste, ce n’est pas mon DS : Birima a pour ambition d’offrir problème». Ce genre de raisonnement, des crédits sans garantie réelle et sans pouvant être facilité par la démarche de épargne préalable mais seulement en Birima, pourrait avoir des conséquences se fondant sur la parole de la personne sur les procédures et les mécanismes mis ou du groupe qui fait une demande de Heureuse d’emprunter chez Birima ! en place par d’autres acteurs. En ce qui crédit. N’est-ce pas un peu risqué ? nous concerne, nous ne courons pas trop MG : La structure de Birima ne permet pas de risques car nous sommes présents en YND : Le respect de la parole donnée est un partage des risques par rapport aux milieu rural. Ce sont surtout les acteurs la base de toute économie, et j’ai une crédits. L’absence d’épargne préalable du milieu urbain qui pourraient être grande confiance en l’homme. De plus, n’encourage pas la participation des pénalisés. Toutefois, la majorité d’entre la garantie ne fait pas le crédit et elle différents clients à la vie de l’institution. eux ont mis en place des mécanismes qui est souvent un frein à l’accès au crédit. Il leur permettent de partager les risques est vrai que le risque existe mais il existe Si les clients réussissent à épargner, ils aussi dans les systèmes les plus bardés de participent à la prise des risques et cela avec leurs sociétaires. En fait, les risgaranties. Le fait est que la microfinance leur permet de toujours réfléchir à ce qui ques reposeront surtout sur Birima ! n° 82 - Bimestriel - avril, mai 2008 défis sud

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Dossier

Pays andins - Europe :

Sommaire

du dossier L es méthodes de l’Union européenne doivent être cohérentes ! L a Bolivie veut une autre politique commerciale L e commerce, puis la coopération ? Ou le contraire ? P as de vrai soutien à l’agriculture du Pérou Q uelle dimension agricole à l’Accord d’association ? D  e trop timides avancées de la coopération au développement L a paix andine est impérative !

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Les défis de l’int Les pays membres de la Communauté andine des Nations (CAN) doivent surmonter leurs divergences s’ils veulent se refonder sur des valeurs nouvelles, où la défense de l’environnement et les droits sociaux et culturels l’emportent sur des négociations commerciales. L’Union européenne a-t-elle la volonté d’appuyer la CAN afin qu’elle réussisse cette refondation, alors que les EtatsUnis restent le premier partenaire commercial des pays andins ? Issue du Pacte andin de 1969, fondée en 1997, la Communauté andine des Nations (CAN) rassemblait, jusqu’à il y a peu, la Bolivie, la Colombie, l’Equateur, le Pérou et le Venezuela. Depuis le départ du Venezuela en avril 2006, la CAN regroupe 17% de la population totale d’Amérique latine, soit 97 millions d’habitants. C’est à Tarija, ville du Sud bolivien, en juin 2007, que l’Union européenne (UE) et les chefs d’Etat des quatre pays de la CAN ont annoncé le lancement de la négociation d’un «Accord d’association».

Une introduction de Pierre Coopman rédacteur en chef de Défis Sud

Dans ses relations avec la Communauté andine, l’Union européenne doit ménager les susceptibilités boliviennes et équatoriennes. Bruxelles tient compte des «asymétries» au sein de la CAN en8

défis sud n° 82- Bimestriel - avril, mai 2008

tre, d’une part la Bolivie et l’Equateur, plus pauvres, et d’autre part le Pérou et la Colombie, plus développés et disposés à ouvrir davantage leur économie. Les difficultés politiques internes que connaissent, à des degrés divers, les pays membres de la CAN, ne facilitent pas les progrès sur la voie de l’intégration politique. L’arrivée au pouvoir du président Morales en Bolivie (janvier 2006) et du président Rafael Correa en Equateur (janvier 2007), tous deux hostiles au libre-échangisme classique, s’est traduite par une volonté de refonder l’intégration andine sur des valeurs nouvelles, où la défense de l’environnement et des droits sociaux et culturels l’emporte sur les considérations commerciales. Un clivage est ainsi apparu entre la Bolivie et l’Equateur d’une part, et le Pérou et la Colombie d’autre part, ces deux pays restant acquis à une approche libérale. Surmonter la crise de 2006 La CAN a traversé une crise profonde à partir d’avril 2006, suite au départ du Venezuela, protestant contre l’accord de libre-échange signé entre le Pérou et les Etats-Unis. Le Venezuela a alors rejoint le Mercosur (Marché commun du Sud, regroupant l’Argentine, le Paraguay, l’Uru-


surmonter les divergences

Photo : Gaël Turine/ SOS Faim.

égration andine

Dans une coopérative de café du Pérou.

guay, le Venezuela et le Brésil). La CAN en est sortie affaiblie, divisée et incertaine sur les intentions de la Bolivie, invitée par le Venezuela à quitter la CAN pour le Mercosur. En filigrane, la création de l’UNASUR (Union des Nations sud-américaines), vise à rapprocher la CAN et le Mercosur et à les fondre, à terme, dans une seule organisation continentale.

sidence. Un sommet extraordinaire, réuni à Quito en juin 2006, a permis l’adoption d’un rapport conjoint. Quatre domaines prioritaires ont été identifiés : tarif extérieur commun, harmonisation douanière, transport transfrontalier et libéralisation des services. La Bolivie a également profité de sa présidence de la CAN pour déposer un projet de Traité de Commerce entre les Peuples (TCP), en tant que La Bolivie est cependant restée au sein proposition complémentaire de l’ALBA de la CAN et en a même assumé la pré- (Alternative bolivarienne pour les Améri-

ques) mise en avant par le président du Venezuela Hugo Chávez. Ralliés à des degrés divers à l’étatisme et au socialisme radical bolivarien d’Hugo Chávez, la Bolivie et l’Equateur des nationalistes Evo Morales et Rafael Correa cohabitent tant bien que mal, au sein de la CAN, avec le libéralisme économique colombien et péruvien. La propriété intellectuelle, les investissements étrangers, le rôle de l’Etat, l’immigration et le statut des ressources naturelles, telles que l’eau, > n° 82 - Bimestriel - avril, mai 2008 défis sud

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Dossier Pays andins - Europe : surmonter les divergences

Un imbroglio de blocs et d’alliances ?

GUYANA

SURINAME

VENEZUELA

GUYANE FRANÇAISE

COLOMBIE

EQUATEUR

BRESIL

PEROU BOLIVIE

PARAGUAY CHILI

URUGUAY ARGENTINE

>

se trouvent parmi les points délicats de la négociation que la CAN doit mener d’une seule voix face à l’Union européenne. «On ne peut pas négocier la privatisation de l’eau. Comme l’air, elle est la vie et la vie n’est pas une marchandise» s’est exclamé le président bolivien Evo Morales, au sommet de Tarija (juin 2007). Il a exhorté ses pairs à organiser, dans les 10 défis sud n° 82- Bimestriel - avril, mai 2008

Le premier sommet entre les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Amérique latine, des Caraïbes et de l’Union européenne, à Rio de Janeiro (Brésil), en 1999, avait lancé le projet ambitieux de créer une alliance stratégique bi-régionale d’ici 2010. Au mois de mai 2008, les dirigeants se réunissent pour la cinquième fois à Lima, au Pérou. Les partenaires européens et latino-américains ont initié un processus de négociation de bloc à bloc avec la Communauté andine des Nations (la Bolivie, la Colombie, l’Equateur, le Pérou et - jusqu’au mois d’avril 2006- le Venezuela), le Mercado Común del Sur (Marché commun du Sud, ou Mercosur, regroupant l’Argentine, le Paraguay, l’Uruguay, le Venezuela et le Brésil comme membres permanents) et les pays d’Amérique centrale regroupés dans le Sistema de la Integración Centroamericana (le SICA dont les membres sont le Guatemala, le Salvador, le Honduras, le Nicaragua, le Costa Rica et la République de Panama). Le Chili et le Mexique ont, quant à eux, négocié des Accords d’association bilatéraux avec l’Union européenne.

Entretemps, principalement en réaction au projet nordaméricain de création d’une Zone de libre échange des Amériques (ZLEA), douze pays du cône sud ont signé, le 8 décembre 2004, la Déclaration de Cuzco visant à la réunion du Mercosur, de la Communauté andine et du Chili, de la Guyana et du Suriname en une seule communauté supranationale, la Communauté sud-américaine des nations (CSN), sur le modèle de l’Union européenne. Ce projet est devenu l’UNASUR (Union des Nations sud-américaines), lors du premier sommet énergétique sud-américain organisé au Venezuela à la mi-avril 2007. L’ALBA (Alternative bolivarienne pour les Amériques), initiée en avril 2005 par les dirigeants du Venezuela et de Cuba, constitue un rejet virulent des tentatives d’intégration construites sur le modèle néolibéral… L’ALBA compte également le Nicaragua, l’Equateur et le Bolivie dans ses rangs. La Bolivie a déposé un projet de Traité de Commerce entre les Peuples (TCP), en tant que proposition complémentaire de l’ALBA.

économique du sous-continent, après le Mercosur. L’importance de cette seconde place doit cependant être relativisée, puisque c’était surtout le Venezuela, avant son départ en 2006 de la CAN, qui dopait la croissance économiDes échanges asymétriques que grâce à l’impact de l’augmentation Selon les statistiques disponibles (jus- des prix du pétrole. Les perspectives que 2005), la CAN est le second bloc d’accord avec l’Union européenne doipays de la CAN, un référendum permettant aux peuples de se prononcer sur le futur de l’eau. Il a aussi appelé à l’unité andine contre les restrictions européennes à l’immigration de Sud-Américains.


vent également être évaluées à l’aune du volume des échanges commerciaux de la région andine avec l’UE (celle-ci étant classée au rang de second partenaire commercial de la CAN). Ces échanges révèlent de fortes asymétries, lorsqu’on les compare avec ceux qui ont cours avec les Etats-Unis. En 2005, l’UE a absorbé environ 10% des exportations andines, mais les Etats-Unis se situaient aux alentours des 45%.

Mais l’intégration économique andine, qui a pris du retard, se heurte à des difficultés diverses : obstacles géographiques (barrières naturelles, mauvaise navigabilité des axes fluviaux), tensions politiques persistantes (risques d’extension du conflit colombien), fortes inégalités de développement, attraction exercée par les autres pôles économiques régionaux (Etats-Unis, Mercosur) et départ du Venezuela.

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Revendiquer un traitement spécial et différencié L’UE et la CAN sont liés par un accord de dialogue politique et de coopération renforcée, signé à Rome le 15 décembre 2003. Cet accord prévoit notamment un renforcement de la coopération en faveur de l’intégration régionale et la possibilité de conclure des accords bilatéraux dans des domaines spécifiques d’intérêt commun. L’appui de l’Union européenne aux pays andins représente annuellement près de 150 millions d’euros.

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La balance commerciale est théoriquement favorable aux pays andins, la CAN représentant à peine 0,4% des exportations européennes. Mais cet excédent est surtout dû (pour 2005) aux performances d’un seul pays, le Pérou, qui a profité de la hausse des prix sur le marché des minerais. Les exportations andines sont constituées principalement de matières premières, soumises aux fluctuations des marchés, tandis que l’UE exporte des produits à haute valeur ajoutée. L’UE est également le meilleur investisseur dans les pays de la Communauté andine, bien que les investissements soient associés à la vague de privatisations et de concession d’activités à des firmes étrangères. En outre, les chiffres disponibles pour la période 1994-2003, montrent que le Pérou, le Venezuela et la Colombie ont concentré 84 % de ces investissements ; les plus pauvres, c’est-à-dire la Bolivie et l’Equateur, ne récoltant que des scores respectifs de 9,7% et 6,2%. Un besoin d’harmonisation L’objectif de mettre en place une politique extérieure commune date de 1998. Il vise à l’harmonisation des politiques étrangères, mais n’a pas été suivi de résultats concrets (la Colombie a ainsi été la seule à soutenir l’option militaire américaine en Irak). La création d’un marché intérieur andin constitue un autre enjeu majeur et implique l’adoption d’un tarif extérieur commun, la mise en place d’une politique agricole commune et l’harmonisation de certaines législations nationales.

Conformément aux exigences de la partie européenne, une évaluation conjointe de l’état de l’intégration économique au sein de la CAN a été menée, à partir d’avril 2005. La Commission a présenté aux Etats membres un projet de mandat en vue d’ouvrir des négociations sur un accord d’association UE-CAN. Mais les exigences de la Bolivie et de l’Equateur d’obtenir un «traitement spécial et différencié» s’opposent au souhait européen de suivre la règle de la «Clause de la nation la plus favorisée» en matière commerciale (ce que l’on accorde à l’un, il faut l’accorder aux autres). Les visions antagonistes qui coexistent au sein de la CAN sur l’avenir de la région, laissent également présager des difficultés tant que les Etats membres de la Communauté andine n’auront pas réussi à surmonter leurs divergences actuelles.

exportations des pays andins (%) 50 40

40 30

30 20

20 10

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2001

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2004

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2001

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0

2000

importations des pays andins (%) 35

35 30

30 25

25 20

20 15

15 10

105

05

0

Mexique Japon Chine Mexique Japon Chine

MERCOSUR CAN

EU USA

MERCOSUR CAN

EU USA

destinations des investissements européens Equateur 6,2%

Bolivie 9,7%

Perou 32.5%

Colombie 25,4%

Venezuela 26,1%

origine des investissements européens Italie 10% Pays-Bas 15,4% Espagne 42%

Sources

www.diplomatie.gouv.fr www.alop.or.cr

Royaume-Uni 17,6%

sud 11 n° 822000 - Bimestriel 2001 - avril, 2002 mai 2008 2003 défis 2004 2005 2000

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Dossier Pays andins - Europe : surmonter les divergences

Les méthodes de l’ doivent être cohér

Comment l’Union européenne s’y prend-elle lorsqu’elle négocie avec la Communauté andine ? Divise-t-elle pour régner ? Faitelle bien la différence entre l’aspect commercial et le volet social de son action ? Défis Sud a posé la question à Alan Fairlie Reinoso, économiste, Professeur à l’Université catholique du Pérou et coordinateur, pour la zone andine, du Red latinoamericana de politica comercial, un réseau de recherches sur les accords de libre-échange.

Photo : SOS Faim.

Défis Sud : Les réalités politiques des pays membres de la Communauté andine des Nations (CAN) sont très variables. N’estce pas un facteur de faiblesse face aux négociations avec l’Union européenne ?

Un entretien avec Alan Fairlie Reinoso Professeur à l’Université catholique du Pérou

Alain Fairlie Reinoso : Au sein de la CAN il y a, en effet, deux modèles antagonistes de développement et d’insertion dans l’économie internationale. L’un, représenté par le Pérou et la Colombie, est favorable au libre échange et au régionalisme ouvert. L’autre, soutenu par la Bolivie, le Venezuela et, moins clairement, l’Equateur, s’oppose aux traités de libre-échange et au régionalisme ouvert. L’Union européenne devrait, en théorie, être un facteur de cohésion régionale, car elle se présente comme une entité respectueuse de la norme communautaire. Aujourd’hui, l’Union européenne est 12 défis sud n° 82- Bimestriel - avril, mai 2008

Alan Fairlie Reinoso.

face à un dilemme en Amérique andine. Soit, elle respecte son mandat, où elle s’est engagée à soutenir l’intégration régionale et à respecter des mécanismes approuvés au niveau andin… Soit elle exige, comme base de négociation, ce que le Pérou et la Colombie ont déjà cédé aux Etats-Unis. Le Réseau latino-américain de politique commerciale a analysé les accords conclus par l’UE avec certains pays latino-américains. Ces analyses révèlent de grandes disparités entre les différents accords. Les conditions ne sont pas les mêmes que celles demandées par les Etats-Unis. L’UE a une grosse responsabilité. Nous devons exiger de l’UE qu’elle soit un interlocuteur commun extérieur adoptant une vision unique. Sinon, l’intégration


Union européenne entes ! va échouer. L’Union européenne a un rôle primordial à jouer pour promouvoir la cohésion interne de la Communauté andine des Nations. DS : Quel rôle peut jouer l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA) ?

Je crois que L’ALBA peut s’avérer utile à l’intégration régionale si les versions les plus radicales ne prennent pas le dessus. Autrement, cette initiative peut avoir le même effet désintégrateur que les traités de libre-échange les plus libéraux.

L’Union européenne

AFR : Je ne connais pas en détail les négociations avec l’Afrique. Je crois qu’il faut faire des études plus en profondeur sur les ressemblances et les différences éventuelles entre les deux processus de négociation. Il existe apparemment plusieurs similarités. La première, évidente, est la méthode de négociation avec des blocs régionaux plutôt qu’avec les pays séparément, alors que certains pays sont moins développés que d’autres au sein d’un même bloc. L’on peut également craindre le recours à des mécanismes unilatéraux similaires à ceux en vigueur avec les ACP, comme le système de préférences généralisées, >

Photo :Caroline Penn/ Panos.

AFR : L’ALBA a trois dimensions. Une a un rôle primordial à dimension anticapitaliste dans laquelle jouer pour promouvoir la se retrouvent uniquement le Venezuela et cohésion interne de la Cuba. Puis, il y a une dimension anti-néoCommunauté andine des libérale, où se retrouvent de près ou de loin d’autres pays, tels que l’Argentine. Nations. Et il y a, enfin, les instruments de l’ALBA : Alan Fairlie Reinoso les missions de santé, d’éducation, la Banque du Sud, les entreprises mixtes, DS : Les négociations des pays andins les joint ventures et les petits coups de avec l’UE ont-elles quelques similarités main entre partenaires (des services avec celles qui ont eu lieu, dans le cadre cubains contre du pétrole vénézuélien).

des Accords de partenariat économique (APE), avec les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) ?

Réunion d’une communauté paysanne du Pérou.

n° 82 - Bimestriel - avril, mai 2008 défis sud 13


Dossier Pays andins - Europe : surmonter les divergences

Pour une vraie reconnaissance du droit au développement de la Communauté andine Selon Luis Guillermo Pérez Casas, Secrétaire général de la Fédération internationale des Droits de l’homme (Colombie), la reconnaissance par l’Union européenne des asymétries entre les partenaires des pays andins devrait avoir comme conséquence logique que la partie la plus faible soit favorisée par les accords : «En matière commerciale, cela implique de réguler les marchés et les investissements en faveur des plus faibles… Mais ce n’est malheureusement pas la logique qui s’impose au cours des négociations à l’OMC, où la Clause de la nation la plus favorisée (ce que l’on accorde à l’un, il faut l’accorder aux autres) prend nettement le dessus,

plaçant les autres principes, comme le Traitement spécial différencié, au rang des exceptions.» Les intérêts économiques des Etats-Unis et de l’Europe semblent aller bien audelà des règles de l’OMC. Luis Guillermo Pérez Casas estime que ces intérêts européens et étasuniens sont «offensifs», puisqu’ils insistent pour intégrer les «matières de Singapour» (facilitation du commerce, concurrence, transparence des marchés publics et investissements) dans la négociation commerciale. «Pour autant, l’UE se proclame plus généreuse en affirmant que la reconnaissance des asymétries est l’axe central des négociations», poursuit Luis Guillermo

>

Pérez Casas… «Il faut rebondir sur cette affirmation lors des négociations avec l’UE, comme l’a fait le gouvernement bolivien, en proposant d’entamer des réunions entièrement consacrées aux asymétries entre les pays andins (…) les différences dans les niveaux de développement des pays andins doivent donner lieu à un traitement spécial en matière de politiques de développement (…) et les négociateurs andins ne doivent pas avancer sur les «matières de Singapour» sans exiger préalablement des études d’impact indépendantes (…)» En février 2007, une coalition d’ONG1 a proposé des termes de référence pour une étude d’impact des

utilisé par les Européens comme outil de pression envers certains partenaires qui demandent un traitement spécial et différencié. Il y a similarité aussi dans le fait que l’UE exige, comme les Etats-Unis, une négociation simultanée du volet commercial. Personnellement, je crois que ce serait intéressant d’étudier quels sont les mécanismes de traitement spécial, mêmes limités, que l’UE continue à octroyer à l’Afrique et à certains pays du Pacifique afin de voir si les pays andins ne pourraient pas eux aussi les demander dans leur négociation.

gées pour la signature de l’accord), tout en avançant plus rapidement avec les trois autres pays. A la fin du processus de négociation, l’UE mettra la pression, et exigera que la Bolivie accepte les mêmes termes d’accord obtenus avec les autres pays. Si la Bolivie n’en veut pas, l’UE aura au moins un accord avec les autres membres.

Par ailleurs, j’ai l’impression que dans ces négociations avec la Communauté andine, l’UE va essayer d’isoler la Bolivie. Elle va lui dire de prendre plus de temps (pour arriver aux conditions exi-

AFR : Je dirais à l’UE d’être cohérente dans son mandat de négociation, de ne pas pénaliser l’intégration régionale. On a toujours parlé du modèle social européen, différent du modèle anglo-saxon.

14 défis sud n° 82- Bimestriel - avril, mai 2008

DS : Quel est le message que vous voudriez faire passer aux décideurs ? Quel est le véritable enjeu pour le développement des négociations en cours entre l’UE et la CAN ?

futures relations commerciales entre l’UE et la CAN. Cette coalition a mis l’accent sur l’évaluation des conséquences pour la petite agriculture, l’emploi, les modes de vie, la structure foncière, les fournitures en eau et le climat. Charly Poppe, coordinateur de l’ONG de défense de l’environnement «Les Amis de la Terre» a, quant à lui, insisté pour qu’un chapitre sur le développement durable soit inclus dans l’accord. 1 Terms of reference for upcoming trade SIAs on EU-CAN and EU-CA negotiations. Proposals by: 11.11.11, Alop, Cifca, Friends of the Earth Europe, Grupo Sur.

Mais il existe un risque, dans ces négociations, que les conditions soient similaires à celles du Traité de libre-échange conclu entre le Pérou et les Etats-Unis. La prédominance du volet commercial dans la négociation avec l’UE peut favoriser la victoire définitive du courant néolibéral. La CNUCED, dans son rapport de l’année 2007, affirme que les traités de libre-échange favorisent les rachats, par les multinationales, des entreprises d’Etat, des droits de propriété intellectuelle, etc. Si ces tendances favorables aux multinationales ne permettent pas aux producteurs agricoles des pays andins de maîtriser leur marché, nous n’irons pas vers le développement mais au contraire vers plus de pauvreté. 


Dossier Pays andins - Europe : surmonter les divergences

La Bolivie veut une autre politique commerciale Pablo Solón est le représentant plénipotentiaire du gouvernement bolivien pour les questions commerciales. Dans une interview publiée par le Réseau d’Information et de solidarité avec l’Amérique latine (RISAL), Pablo Solón explique la nouvelle politique commerciale de la Bolivie d’Evo Morales. Il aborde notamment la question des relations commerciales avec l’Union européenne.

Extraits d’un entretien avec Pablo Solón représentant du gouvernement bolivien

Braulio Moro : Le président Evo Morales a pris l’initiative du Traité de Commerce entre les Peuples (TCP), en s’appuyant sur la présidence rotative de la Communauté andine de Nations (CAN) il a formulé une proposition d’accord de coopération avec l’Union européenne (UE). Comment définir cette nouvelle politique commerciale du gouvernement bolivien ?

production. Ce commerce sera fondé sur un mécanisme de troc avec du diesel qui sera la forme de paiement par le Venezuela. C’est effectivement une conception différente du commerce : il y a une participation de l’État et un rôle des petits producteurs. On prend en considération non seulement l’échange commercial monétaire, mais les surplus de la production dont la Bolivie et le Pablo Solón : L’objectif du gouvernement Venezuela disposent. bolivien est d’obtenir une politique com- Nous n’acceptons pas une politique de merciale qui profite d’abord aux peuples libéralisation des services. Ce que nous et après seulement aux entreprises demandons, c’est que l’accord avec transnationales. (…) Dans le Traité de Commerce entre les Peuples et dans no- l’UE renforce la participation de notre État dans la prestation des services. tre projet d’association avec l’UE, nous Et nous ne parlons pas seulement des proposons une série de mécanismes qui services essentiels comme l’éducation, accordent des avantages commerciaux aux petits producteurs et qui renforcent la santé ou l’eau. Nous parlons aussi de la distribution du gaz et de l’électricité, la participation de l’État dans les prodes chemins de fer, des secteurs qui ont cessus commerciaux. été privatisés dans notre pays et que Un exemple : dans le TCP signé avec le nous cherchons aujourd’hui à placer à Venezuela, on a décidé non seulement l’ouverture du marché vénézuélien, mais nouveau sous le contrôle de l’État. encore que le Venezuela va acheter du soja à la Bolivie en privilégiant les petits BM : Qu’est-ce qui vous fait penser que producteurs, alors que l’État bolivien l’UE pourrait apporter une réponse satisaura la responsabilité de recueillir la faisante à cette demande ?

PS : Nous croyons que la réalité conduira l’UE à prendre en compte nos propositions. La Bolivie a été un des pays où les prescriptions néolibérales ont été le plus appliquées. Les résultats ont été catastrophiques. Il est évident que nous ne pouvons pas poursuivre sur cette voie et que, par conséquent, nous ne pouvons pas approfondir des accords commerciaux qui suivraient cette orientation. (…) BM :Tant l’UE que les États-Unis ont fait une série de propositions aux autres pays de l’Organisation mondiale du commerce, afin de négocier la libéralisation d’une série de secteurs : 150 dans le cas de l’UE, 115 dans les cas des États-Unis. Quelle est la politique du gouvernement bolivien sur ce point ? PS : En tant que pays, nous ne sommes en condition de libéraliser aucun secteur supplémentaire. Au contraire, nous voulons réviser les secteurs qui ont précédemment été inclus dans le cadre de l’OMC. Nous ne comprenons pas, par exemple, comment les autres gouvernements ont pu y intégrer le secteur hospitalier. C’est un sujet très sensible et si de nos jours on faisait une consultation de la population bolivienne, elle dirait clairement qu’elle est contre sa libéralisation. Notre politique est de ne pas avancer vers de nouvelles compromissions. Nous avons dit clairement que nous n’allons plus libéraliser aucun secteur. A propos des services d’eau potable, nous proposons que cette négociation n’avance plus (…) Nous voulons que les 155 catégories de services qui ont été créées soient revues, et que certains des services essentiels soient retirés de la table des négociations. (…)  Propos recueillis par Braulio Moro Source : www.inprecor.org (novembre 2006) et www.risal.collectifs.net

n° 82 - Bimestriel - avril, mai 2008 défis sud 15


Dossier Pays andins - Europe : surmonter les divergences

Le commerce, puis Ou le contraire ? Les organisations de la société civile andine promeuvent la

Selon l’Asociación Latinoamericana de Organizaciones de Promoción (ALOP), qui regroupe 50 ONG latino-américaines, dont 19 issues des pays andins, la gestion de la biodiversité et de l’environnement, ainsi que l’implication des organisations paysannes, doivent également faire partie des priorités. La stratégie de coopération au développement entre l’Union européenne et la Communauté andine des Nations, pour la période 2007-2013, a finalement été approuvée par la Commission européenne en avril 2007, avec un montant indicatif de 50 millions d’euros. Cette stratégie définit trois secteurs prioritaires : l’intégration économique régionale (un marché commun andin), la cohésion sociale et la lutte contre les drogues illégales…

L’analyse de l’Asociación Latinoamericana de Organizaciones de Promoción (ALOP) sur les enjeux de la coopération au développement avec la Communauté andine

Le principal fournisseur des ressources pour la coopération avec la Communauté andine est l’Union européenne. Les fonds dédiés à la CAN ne sont pourtant pas supérieurs à ceux que l’Union européenne réserve à d’autres régions, bien au contraire. La majorité de l’aide au développement européenne est concentrée en Afrique (38%), en Asie (18%) et en Europe (13%). L’Amérique latine, 16 défis sud n° 82- Bimestriel - avril, mai 2008

dans son entièreté, ne récolte que 8%. La Communauté andine obtient 35% du total réservé à l’Amérique latine. C’est un bon score, dans lequel la Bolivie se place en tête avec 41% de l’aide dévolue aux pays de la CAN. L’Union européenne définit sa politique de coopération comme un instrument de promotion du développement (…) Cela signifie que les efforts consentis pour aider les plus pauvres doivent s’accompagner de politiques économiques efficaces et de règles du jeu équitables (…). Les propositions d’aide ne doivent pas être «assistancielles» mais modifier les facteurs structurels responsables de la pauvreté. Le thème de la «cohésion sociale» est régulièrement mis en avant par l’Union européenne, dans le but de promouvoir l’intégration et la bonne gestion des pays andins, où l’ampleur des inégalités sociales est particulièrement choquante. Trop souvent, le thème de la cohésion sociale a servi à des projets spécifiques de lutte contre la pauvreté plutôt qu’à l’élaboration d’une véritable stratégie de résorption de la fracture entre riches et pauvres. Avec une moyenne de 50 % de la population andine en situation de pauvreté ou de pauvreté extrême, aucun programme «assistanciel» ne pourra résoudre durablement le problème. Les accords de coopération qui prétendent aller au-delà de la dimension commerciale devront particulièrement mettre l’accent sur des solutions apportées par des initiatives souveraines des Etats andins, particulièrement dans les domaines de l’éducation et des investissements générateurs d’emplois de qualité… Les aides européennes ne pourront être efficaces et permettre des effets


la coopération ?

Photo : Jeremy Horner/ Panos.

coopération avant le commerce !

Vente de poireaux sur le marché, en équateur.

multiplicateurs que si elles renforcent les capacités techniques et institutionnelles, appuient les technologies, l’éducation supérieure, et renforcent les capacités de production.

concernent principalement des ressources naturelles, il faut absolument préserver l’équilibre écologique.

D’autant plus que des parties importantes de la population vivent de Environnement et biodiversité ces ressources naturelles. L’absence En matière d’environnement et de biode certitudes scientifiques sur l’indiversité, l’ALOP fait référence aux ana- nocuité des cultures transgéniques, lyses de l’association colombienne ILSA fort présentes en Amazonie, impose (Instituto Latinoamericano de Servicios que l’on adopte certains principes de Legales Alternativos). précaution. C’est pour cela que l’ILSA considère que la coopération UE-CAN «Il faut absolument mener une discussion bilatérale UE-CAN sur le réchauffe- doit appuyer des organisations de ment climatique», estime l’ILSA. Comme «campesinos» (paysans) et des ONG qui défendent des pratiques culturales exportations de la région andine

les saines et un commerce équitable, respectueux des producteurs et des consommateurs. Il faudra atteindre les objectifs fixés dans la Convention sur le changement climatique, le Protocole de Kyoto et la Convention sur la diversité biologique. La CAN a une stratégie régionale sur la biodiversité qui n’a pas été entièrement mise en application et qui doit avoir lieu avec la collaboration des communautés qui habitent les écosystèmes stratégiques. Il ne devrait pas y avoir de privatisation des ressources naturelles et l’accès aux ressources génétiques est normalement une prérogative de l’Etat. > n° 82 - Bimestriel - avril, mai 2008 défis sud 17


Dossier Pays andins - Europe : surmonter les divergences

L’Amérique latine bat tous les records d’inégalité Le coefficient Gini calcule les degrés d’iné-

galités entre les revenus. Alors que le coefficient Gini pour l’Amérique latine est de 0,515 celui de l’Europe de l’Est est de 0,29. Selon les chiffres du rapport du CEPALC intitulé «Social Panorama of Latin America», l’inégalité de la distribution des revenus est immobile en Amérique latine depuis 1990. Selon des statistiques communiquées par la Banque mondiale en 2003, 10% de la population d’Amérique latine et des Caraïbes concentre 48% des revenus, tandis que les 10% les plus pauvres cumulent à peine 1,6% des revenus.

Les niveaux d’inégalité selon le coefficient Gini Europe centrale et de l’Est

0,29

Pays développés Reste de l’Asie

Photo : Paul Smith/ Panos.

0,33 0,34

Sud-Est Asiatique

0,37

Moyen-Orient Afrique du Nord

0,38

Afrique Sub-saharienne

Vente de feuilles de coca à Potosi, en Bolivie.

0,46

Amérique latine

0,0

0,51 0,1

0,2

0,3

0,4

0,5

0,6

>

Sociétés civiles et peuples indigènes La société civile des pays andins ne peut pas se contenter d’être une courroie de transmission pour recevoir et gérer des ressources financières, mais doit s’imposer comme véritable acteur du dialogue sur les politiques de coopération de l’UE (…). En septembre 2007, le Conseil des ministres des Affaires étrangères des pays andins a approuvé la création d’un Conseil consultatif des peuples indigènes de la Communauté andine. Cette instance doit promouvoir, dans le cadre du système andin d’intégration, l’implication concrète des peuples indi18 défis sud n° 82- Bimestriel - avril, mai 2008

gènes dans les thèmes relatifs à l’intégration sous-régionale et ses dimensions sociales, économiques, culturelles et politiques. Il est vraiment urgent que les peuples andins, dans toute leur diversité, se consolident, se dotent de gouvernements représentatifs.

Les structures productives des pays andins sont particulièrement fragiles face à un des blocs économiques les plus puissants au monde Si l objectif de l’intégration andine est le développement humain, le commerce et la production doivent être au service des besoins de base et non pas se réduire à garantir les intérêts des multinationales,

des grandes entreprises et des groupes économiques au pouvoir. Comme toute initiative de libre-commerce, celle de l’UE devra être abordée avec précaution. Les structures productives des pays andins sont particulièrement fragiles. D’autant plus face à un des blocs économiques les plus puissants au monde. Il faut réaliser une analyse approfondie de la précarité des structures productives des pays andins et identifier les secteurs les plus faibles qui seront affectés par l’accord d’association CAN-UE. Des études d’impact devraient être réalisées afin d’être présentées à la table des négociations. Pour élaborer une bonne stratégie de négociation des pays andins, il serait tout aussi utile d’observer les négociations et les accords similaires qui ont eu lieu entre l’UE et des ensembles, pays ou régions comme le Mercosur, les ACP, les nations méditerranéennes, l’Afrique du Sud, le Mexique et le Chili. 


Dossier

Pas de vrai soutien à l’agriculture du Pérou Le Pérou négocie des accords aux quatre vents, avec la Chine, le Mexique, le Canada, l’UE, Singapour et la Thaïlande. Mais la situation du secteur agricole à l’intérieur du pays reste problématique, sans que le gouvernement péruvien ne prenne vraiment des mesures significatives. Les négociations avec l’UE ouvrent-elles des opportunités pour les paysans du Pérou ? Réponses de Luis Zúñiga.

Photo : SOS Faim.

Luis Zúñiga est un agriculteur péruvien, de la région d’Arequipa. Il est président de la Convention nationale de l’agriculture péruvienne (CONVEAGRO), un forum regroupant diverses institutions liées au secteur rural, parmi lesquelles plusieurs ONG et la plus importante université agraire du Pérou. Au total, CONVEAGRO regroupe 57 organisations. «Faute d’une instance représentative, au Pérou, de l’ensemble des organisations paysannes, notre organisation assure la représentation du secteur au niveau national», assure Luis Zúñiga. Luis Zúñiga.

Un entretien avec Luis Zúñiga président de CONVEAGRO, un forum regroupant diverses institutions péruviennes du secteur rural

Défis Sud : Pouvez-vous m’expliquer dans quel contexte l’accord bilatéral de libre-échange entre les Etats-Unis et le Pérou a été signé ? Luis Zúñiga : Nous avions passé des accords avec le gouvernement péruvien avant que celui-ci entame les négociations avec les Etats-Unis, mais il n’a pas tenu parole. L’ancien président de

la République péruvienne, Alejandro Toledo (2001-2005) s’était engagé publiquement à défendre les producteurs péruviens contre les subventions dont bénéficient les produits américains. Il avait toujours été question de défendre les producteurs nationaux, mais le gouvernement a accepté toutes les exigences américaines. L’accord a été ratifié par le Congrès américain. Et notre gouvernement a réduit les droits de douane de toute une liste de produits agricoles. Certains produits ont été exemptés de droits de douane et pour d’autres, le droit est de seulement 9%. Résultat des courses : nous n’avons > n° 82 - Bimestriel - avril, mai 2008 défis sud 19


Dossier Pays andins - Europe : surmonter les divergences

>

plus aucun moyen de défendre notre production nationale. DS : En quoi les subsides octroyés par les USA à ses producteurs agricoles affectent-ils les producteurs péruviens ? LZ : Plusieurs filières péruviennes souffrent à cause de la concurrence déloyale des produits américains. Il y a 60 ans, notre production interne de blé suffisait à répondre à nos besoins. Mais depuis l’arrivée du blé américain, largement subventionné, notre production est tombée, car nos producteurs ne sont pas en mesure d’affronter la concurrence. Il en est de même pour le maïs (nous dépendons désormais de la production américaine à hauteur de 60%) et pour le coton (45%). La chute des prix constitue l’une des causes les plus importantes

DS : L’on reproche à l’actuel président de la République, Alain García, de prendre toutes les décisions de manière unilatérale, sans respecter le processus de consultation qui avait été mis en place auparavant avec les Organisations paysannes ? Est-ce exact ?

secteur agricole n’est nullement préparé pour y faire face. Nous nous battons pour obtenir des compensations. Le gouvernement précédent avait promis environ 35 millions de dollars pour trois types de production, ce qui est largement insuffisant. Il a, par exemple, offert 2 millions de soles aux 163.000 producteurs de blé. Soit, 12 soles par producteur ! (4 dollars). C’est une insulte aux producteurs. Ce montant a été déterminé sans qu’aucune étude d’impact du Traité de libre commerce avec les Etats-Unis n’ait été réalisée. Une étude que nous demandons depuis belle lurette.

LZ : Aucune forme de compensation n’a été mise en place par le gouvernement. Notre situation est pour le moins difficile. L’accord déjà ratifié par le Congrès étasunien doit entrer en vigueur et le

DS : Les négociations en cours avec l’Union européenne offrent-elles de meilleures perspectives pour les producteurs péruviens ? Si oui, pourquoi ? Dans quels domaines ?

de la situation de pauvreté du secteur rural aujourd’hui. Certes, ces dernières années, au Pérou, la pauvreté est passée de 51% à 47%. Mais les trois-quarts des pauvres vivent en milieu rural. La pauvreté a diminué dans les grandes villes, mais pas dans le secteur rural.

Pérou : mais pourquoi donc une grève des agriculteurs ? Des milliers de paysans avaient entamé une grève agraire, le 18 février dernier, à travers tout le Pérou, en bloquant la circulation sur les principaux axes routiers du pays. L’action a mal tourné, avec quatre morts et des centaines de blessés. Le gouvernement a décrété une semaine d’état d’urgence dans les régions où ont eu lieu les affrontements. Les syndicats paysans ont suspendu la grève, pour éviter une aggravation de la violence. L’analyste péruvien Fernando Eguren, directeur du Centro Peruano de Estudios Sociales (à Lima), explique les raisons de cette grève, dans un texte intitulé «Pourquoi une grève agraire ?». Fernando Eguren rappelle d’abord que les exportations agricoles du Pérou ont battu

tous les records historiques ces dernières années, étant passées de 779 millions de dollars US en 2000 à plus de deux milliards de dollars en 2006. Dans les régions côtières, plus de cent mille hectares sont dédiés à l’exportation des cultures dites «non traditionnelles», gérées par de grandes et de moyennes entreprises. La culture d’exportation traditionnelle est le café, qui couvre environ 300 mille hectares de «la selva», à moyenne altitude, sur les flancs de la cordillère des Andes. Les cultivateurs de café sont en majorité des petits producteurs. L’actuelle augmentation des prix des matières premières agricoles devrait donc logiquement profiter à des dizaines de milliers d’agriculteurs et il peut sembler étrange que ceux-ci veuillent faire grève.

20 défis sud n° 82- Bimestriel - avril, mai 2008

Fenando Eguren remet les pendules à l’heure : «Dans les régions côtières, sur plus de 200 mille petits producteurs, à peine 1500 sont impliqués dans la production de l’asperge, aussi appelée la «perle de l’exportation» (…) Ensuite, les bons prix ne bénéficient pas nécessairement aux petits agriculteurs, pour au moins deux raisons : l’augmentation des coûts de production et l’existence de plusieurs oligopoles. Dans les régions montagneuses, qui abritent la majeure partie des petits producteurs du pays, il existe de nombreux motifs d’insatisfaction : des voies de communication défaillantes, peu d’appuis techniques à la production et de piètres services publics, dans la santé et dans l’éducation.»

L’incompréhension entre le gouvernement et les grévistes est totale. Le gouvernement accuse les grévistes d’être des agitateurs aux motivations politiques, précisant que les problèmes qu’ils dénoncent font déjà l’objet de négociations avec les syndicats agricoles. Fernando Eguren précise que «les dirigeants de ces syndicats jouent un rôle ambigu, sans réel contact avec leur base, tandis que le gouvernement semble clairement considérer que les petits producteurs n’ont pas la capacité de supporter de grands investissements orientés vers l’exportation». Source : Por qué un paro agrario ?

En savoir plus

www.cepes.org.pe


LZ : De manière générale, nous n’avons presque plus aucun produit ou élevage à défendre, car nos frontières ont été ouvertes sans restrictions aux producteurs extérieurs, y compris ceux de l’Union européenne. Cela dit, il est encore possible, éventuellement, de défendre notre filière laitière face aux produits laitiers européens, largement subsidiés par l’UE. Nous voudrions également obtenir davantage d’ouverture pour nos produits. Le système de commercialisation interne représente, lui aussi, un véritable casse-tête pour nos producteurs. Chez nous, des monopoles, des oligopoles ou, plus largement, des commerçants, fixent des prix très bas pour certains produits agricoles, alors que les marges bénéficiaires sont énormes. Dans d’autres cas, ces mêmes acteurs préfèrent les importations aux produits locaux. La coopération internationale peut prêter main forte pour changer ce système qui pénalise les producteurs locaux. Nous avons mené des études afin de déterminer le type d’organisation productive le plus adéquat pour le secteur rural péruvien. Nous avons conclu que le modèle des coopératives était le meilleur, puis proposé une série de mesures fiscales pour encourager la diffusion de cette forme d’organisation. C’est que 99% des producteurs péruviens sont des petits propriétaires qui cultivent moins de 20 hectares. Nous croyons que les coopératives peuvent aider à améliorer le système de commercialisation existant aujourd’hui dans le pays et défendre les producteurs face à la concurrence. Cette proposition a été présentée auprès de la Commission agraire du Congrès par l’ensemble des partis et elle est aujourd’hui un projet de loi. DS : Croyez-vous que vos revendications quant à la réorganisation des producteurs locaux du Pérou, peuvent être mises à l’agenda des négociations avec l’Union européenne ?

ses programmes de coopération au développement avec l’Amérique andine. Sinon, il est fort probable que la propriété de la terre passe entre les mains d’une poignée de grands propriétaires. Au Pérou, il y a environ 3 millions d’hectares cultivables pour 2 millions de producteurs. C’est-àdire, une moyenne d’un hectare et demi par producteur. Si le producteur ne peut plus continuer à travailler de manière rentable, il n’a pas beaucoup d’autres possibilités : il va devoir migrer vers les villes ou cultiver la coca, un autre des grands problèmes du Pérou. DS : Les négociations avec l’Union européenne vous offrent-elles davantage de possibilités de vous faire entendre que celles avec les Etats-Unis ?

« Nous croyons que les mécanismes de coopération européenne peuvent aider à développer l’agriculture péruvienne » Luis Zúñiga

LZ : Les différences entre les deux négociations sont évidentes. Avec les Etats-Unis, n’ont été abordés que les aspects commerciaux, alors qu’avec l’Union européenne il est également question du dialogue politique, et de celui de la coopération. Même si la marge de manœuvre pour défendre notre production est très limitée, nous pouvons tout de même essayer d’obtenir un plus grand accès au marché européen. Cela passe aussi par l’obtention de moins de blocages dus aux exigences phytosanitaires. Ensuite, nous croyons que les mécanismes de coopération européenne peuvent aider à développer l’agriculture péruvienne. Nous ne sommes pas des mauvais producteurs. Nombre de nos produits sont très porteurs. Le problème, c’est que les conditions de production ne sont pas idéales.

LZ : Certainement. Nous proposons à l’Union européenne qu’elle mette l’accent DS : Quel est le message que vous vousur la défense des petits producteurs dans driez faire passer aux décideurs? Quel

Douze filières sensibles pour le Pérou Si le café et l’asperge sont les principa-

les cultures d’exportation du Pérou vers l’Union européenne, plusieurs autres filières doivent cependant être protégées. En perspective d’un accord d’association entre la Communauté andine des nations et l’UE, l’organisation péruvienne CONVEAGRO, regroupant diverses institutions liées au secteur rural, a mené une étude concernant la commercialisation des produits agricoles. Pour le Pérou, CONVEAGRO a identifié 12 filières agricoles sensibles, qu’il conviendrait de protéger : le maïs, le coton, le lait, le blé, l’orge, le riz, les oléagineux, les viandes, le sucre, la papa, le café et l’asperge. Même si les importations européennes au Pérou ne représentent que 4 % des achats péruviens effectués aux Etats-Unis, la présence de productions subventionnées, parmi les importations européennes, crée de sérieuses distorsions, face auxquelles il faut préserver des mécanismes de protection, estime CONVEAGRO.

Source : Posición de CONVEAGRO frente al Acuerdo de Asociación CAN-UE, respecto al acceso de Bienes Agrarios (Documento de trabajo)

est le véritable enjeu pour le développement des négociations en cours entre l’UE et la CAN ? LZ : Le Pérou est en train de négocier avec toute une série de pays : Chine, Mexique, Canada, UE, Singapour, Thaïlande. Mais le problème fondamental reste interne. Nous devons changer la situation du secteur agraire. La Constitution péruvienne dit que le soutien au secteur agraire est prioritaire, mais cela ne se traduit pas dans les faits. Nous devons exiger de meilleures conditions. Certains crédits ont des taux d’intérêt qui dépassent les 50% par an. La recherche est en retard d’au moins 17 ans. Il n’y a point de soutien effectif à l’agriculture.  n° 82 - Bimestriel - avril, mai 2008 défis sud 21


Dossier Pays andins - Europe : surmonter les divergences

Quelle dimension à l’Accord d’asso

Les membres de la Délégation du Parlement européen auprès de la CAN ont régulièrement l’occasion de mener une analyse approfondie des réalités des pays andins. Ils participent à deux visites annuelles dans ces pays et reçoivent la visite des membres des parlements nationaux des pays de la CAN. L’économiste et député européen Alain Lipietz (Groupe des Verts) préside cette délégation. Il croit à la possibilité de mieux cibler la «coopération» vers l’aide aux communautés paysannes ou indigènes. Défis Sud : Comment croyez-vous que l’Union européenne pourrait améliorer sa collaboration avec la Communauté andine, particulièrement en ce qui concerne le volet agricole des négociations commerciales ? Alain Lipietz : Il faut bien distinguer la «collaboration stratégique EuropeAmérique Latine», qui reste abstraite faute d’organisation de celle-ci, et se matérialise en sommets de chefs d’Etat d’une part, et en «Eurolat» (assemblée parlementaire) d’autre part, et les Accords d’Association avec les grou-

Interview D’Alain Lipietz Président de la Délégation du Parlement européen auprès de la Communauté andine des Nations

pes régionaux, comme la Communauté andine (CAN). Ces accords reposent sur trois piliers : le dialogue politique, la coopération pour le développement et le volet commercial1. 1 On trouvera une introduction assez générale aux problèmes de l’Accord d’Association UE-CAN dans le discours de Gayaquil : http://lipietz.net/?breve115.

22 défis sud n° 82- Bimestriel - avril, mai 2008

S’agissant de la CAN, les relations commerciales agricoles concernent essentiellement (outre le café) la banane, et très secondairement les fleurs et quelques fruits. Sur la banane, l’Union est protectionniste et réserve 20% de son marché à ses producteurs (Canaries), 20% pour les pays ACP, le reste essentiellement à la CAN, à parts en gros égales entre l’Equateur et la Colombie, qui tous deux mènent à ce sujet une guérilla contre l’UE à l’OMC. La coalition des intérêts européens et des ACP laisse peu de place à l’élargissement de la part «CAN». Toutefois, plusieurs portes, qui ont une dimension de politique agricole, sont entrouvertes à la négociation. On citera, entre autres : • L’ouverture du marché européen à certaines «bananes équitables» (à définir !) • La restitution d’une part des droits de douanes sur les bananes «industrielles» pour alimenter un fond de coopération pour l’agriculture vivrière locale. Entretemps, un nouveau péril est apparu : le développement des agrocarburants, notamment du palmier à huile en Colombie, sur des terres volées par les paramilitaires aux petits paysans. La position de l’Europe sur les argocarburants évoluant actuellement dans un sens négatif, il n’est pas exclu que des barrières seraient posées à ces exportations. Il en est de même pour l’exploitation illégale des bois tropicaux. Autre axe en débat : la plupart des pays de la CAN sont actuellement «libres d’OGM» et pourrait servir de «greniers à cultures sans OGM» pour l’Europe (le Brésil ayant renoncé à ce rôle). Mais la contamination des OGM peut aller très vite.


agricole ciation ? DS : L’approche de l’Union européenne se caractérise par un souci de se conformer à la « clause de la nation la plus favorisée » (ce que l’on accorde à l’un, il faut l’accorder à tous) et par une volonté d’élargir la négociation aux « matières de Singapour » (facilitation du commerce, concurrence, transparence des marchés publics et investissements). Que pensez-vous de cette approche pour ce qui concerne la Communauté andine ? AL : Vous décrivez fort bien les positions de la Direction Générale du Commerce et du Commissaire Mandelson. Elles ne font pas l’unanimité, ni à la Commission (DG Relations Extérieures), ni au Parlement. L’idée est de négocier de «bloc à bloc» avec la CAN pour lui offrir mieux (c’estAlain Lipietz : «Je m’astreins à rencontrer toujours à-dire plus d’accès au marché euroles associations de petits producteurs (péruviens, péen) que ce dont elle bénéficie par son équatoriens, boliviens ou colombiens)». régime de «Système des Préférences Généralisées +» (ex-SPG Drogue), en contrepartie de l’accès à un marché non-cloisonné pour les exportations Bref, les deux premiers «piliers» et investisseurs européens, en matière (dialogue politique et coopération au développement, donc aide aux commu- d’industries et de services, et le respect nautés paysannes) peuvent contreba- de la propriété intellectuelle (un des chapitres de Singapour). lancer certaines tendances intensives et agro-industrielles dans le domaine En face, la CAN est très divisée. Le Pérou agricole. Mais il ne faut pas se faire trop d’illusions : ce que l’Union refuse- et la Colombie sont libre-échangistes. rait d’acheter, pour des raisons socia- La Bolivie, dont les dirigeants sont parvenus au pouvoir dans le cadre d’une les et écologiques, peut fort bien être vendu à la Chine, comme on l’a vu dans révolte populaire contre les «marchands le cas de la farine de poisson péruvien- d’eau» (notamment la Suez) est arcne, bannie de l’alimentation des bovins boutée contre les «matières de Singapour». L’Equateur représente une voie en Europe, suite à la crise de la vache folle. Inutile de vous préciser que c’est moyenne et proche de la vision européenne : il veut un marché «plus libre» exactement le même problème pour afin d’exporter plus, mais qui reste réles mines : quand on bloque une mine européenne qui détruirait deux vallées gulé et tienne compte des asymétries de agricoles au Pérou, elle est revendue à développement. La position de la Bolivie était initialement de refuser purement la Chine. C’est ce qui s’est passé avec et simplement d’aborder les chapitres l’affaire de la mine de cuivre Majaz, de Singapour. Mais la Bolivie comprend proche de l’Equateur.

Qui profite de la folie importatrice ? Les paysans ? C’est la question que se pose Humberto

Campodónico, économiste péruvien et chroniqueur régulier pour la quotidien La República. «De toute évidence, analyset-il, la réduction des taxes douanières et la faiblesse du dollar jouent un rôle-clef dans l’augmentation de 70 % de l’importation des biens de consommation au Pérou, entre 2001 et 2007, alors que sur la même période, le PIB n’a augmenté que de 40%. (…) Les importations les plus conséquentes apparaissent dans le lait, le sucre les produits laitiers et la viande ; viennent ensuite les médicaments, les parfums et les cosmétiques. (…)» Humberto Campondónico se demande comment ces biens de consommation sont distribués à travers le pays ? Il constate que les données manquent afin de répondre à la question «Il serait pourtant intéressant de voir quelles quantités de marchandises atteignent les zones urbaines, et les régions côtières, comparativement à la « sierra» (la montagne) et aux secteurs ruraux, question de voir qui profite le plus de la folie importatrice» ? Non sans une certaine ironie, Humberto Campodónico termine par : «Imaginez la réponse ?» Source : le blog de Humberto Campodónico : http://www.cristaldemira.com

progressivement que l’on ne peut pas parler de l’aide publique au développement des services publics (de l’eau ou de la santé) sans parler des aspects commerciaux2. Par exemple : si la CAN se voit reconnaître le droit d’importer des médicaments génériques anti-SIDA produits au Brésil sous licence obligatoire, pourquoi la Bolivie s’en exclurait-elle ? Si l’Europe accepte de payer des royalties pour le > 2 Voir «Les paradoxes du nationalisme andin», http://lipietz.net/?breve222

n° 82 - Bimestriel - avril, mai 2008 défis sud 23


Dossier Les nouvelles alliances de la finance rurale

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Photo : Rhodri Jones/ Panos.

DS : Comment peut-on avoir la garantie que ces réinvestissements d’une partie des droits de douane dans l’aide au développement profiteraient réellement aux petits producteurs et à leurs coopératives ?

Sur un marché en Équateur.

DS : Une partie des droits de douane payés par les pays de la Communauté andine pour l’accès de leurs produits au marché de l’Union européenne pourraient être reversée à l’aide au développement. Qu’en pensez-vous ? AL : C’est en effet une solution élégante et équitable au problème des droits (énormes) sur les bananes. L’Equateur et la Colombie se mordent les doigts d’avoir obtenu de l’OMC la transformation d’une régulation par les quantités (les quotas) en régulation par les prix (par les droits de douane). A quantité égale de bananes exportées de la Colombie vers l’Europe, la rente différentielle (par rapport au coût ACP) restait en Colombie avec le système des quotas, mais tombe dans la poche de l’Union avec le système tarifaire... 24 défis sud n° 82- Bimestriel - avril, mai 2008

La restitution d’une partie de ces droits de douane par l’Europe permettrait ainsi de maintenir une certaine protection pour les pays Afrique-Caraïbes-Pacifique (ACP, en général plus pauvres que la CAN) et pour les îles ultrapériphériques de l’Union (Canaries, Départements français d’Outre Mer) sans prélèvement anormal sur le revenu des ventes CAN, et même en réorientant socialement et écologiquement une part du produit des ventes de la CAN. C’est ce que les Verts appellent «protectionnisme altruiste».

Photo : Rhodri Jones/ Panos.

«viagra andin» extrait du páramo péruvien (formation végétale d’altitude que l’on trouve entre 3 200 et 4 200 mètres), pourquoi la Bolivie, qui en produit aussi, s’en exclurait-elle ? Si l’on reconnaît, comme en Europe, qu’une collectivité locale a le droit de décider de gérer son eau directement, ou au contraire d’en confier la gestion à une entreprise privée, à condition de le faire selon un mode de concession transparent, en quoi cela gênerait-il la Bolivie ?

AL : C’est la question la plus difficile. Les négociations ont lieu de gouvernement à gouvernement, même si, en tant que Président de la Délégation du Parlement européen pour la CAN, je m’astreins à rencontrer toujours les associations de petits producteurs (péruviens, équatoriens, boliviens ou colombiens). Le principe de souveraineté nationale, que l’Europe respecte, interdit des «clauses sociales» trop pointues. Ce problème peut être contourné en ouvrant davantage le marché européen à des produits «équitables» (avec tous les problèmes de certification que cela pose !), en ciblant mieux le volet «coopération» vers l’aide aux communautés paysannes ou indigènes, etc. C’est ce que fait l’UE, mais il n’est pas admissible non plus que les classes dirigeantes andines sous-traitent à l’UE la contrepartie sociale d’une politique intérieure non redistributrice. Les «projets sociaux» de l’Union dans la CAN (comme ailleurs) sont limités dans le temps (2 fois 3 ans), ce qui peut poser en fin de course des problèmes douloureux. 

Équateur : la saison de la moisson.


Dossier Pays andins - Europe : surmonter les divergences

De trop timides avancées de la coopération au développement La «cohésion sociale» apparaît comme l’objectif principal des programmes de coopération au développement de L’UE avec la CAN. Cet objectif est-il atteint ou sur le point de l’être ?

Un article de Mariano Valderrama conseiller de la coopération hollandaise au Pérou, auteur de plusieurs articles et ouvrages sur les relations entre l’Union européenne et le Pérou

Au cours du troisième Congrès entre les chefs d’Etat et de gouvernement d’Amérique latine, des Caraïbes et de l’Union européenne, qui s’était déroulé le 28 mai 2004, à Guadalajara, au Mexique, l’UE avait demandé que la «cohésion sociale» soit un thème central pour organiser un dialogue avec l’Amérique latine. Cette demande fut mieux accueillie par les organisations de la société civile (OSC) que par les gouvernements latino-américains. Les OSC ont demandé qu’on établisse un agenda de propositions concrètes pour réussir une meilleure cohésion sociale en Amérique latine, considérant qu’il était nécessaire de focaliser les actions dans les secteurs les plus vulnérables et demandant la réalisation totale des droits économiques, sociaux et culturels. Les processus d’intégration et les négociations d’accords d’association qui sont en cours devaient mener de manière précise et mesurable à l’éradication de la pauvreté et de la précarité du travail. (…) Etant donné que l’Amérique latine reste la partie du monde où la distribution des revenus est la plus inéquitable, les OSC réclamaient des réformes fiscales, incluant des critères sociaux de redistribution des richesses. Elles considéraient également que le poids du service de la dette externe de plusieurs pays latino-américains

imposait le financement de politiques de développement économique et social et méritait un traitement prioritaire dans le dialogue politique entre l’Union européenne et l’Amérique latine. Mais les thèmes de la cohésion sociale et de la coopération au développement dévoilent la brèche existante entre les objectifs ambitieux d’une «association stratégique bi-régionale» et la pénurie de moyens pour y parvenir. Depuis le Congrès de Guadalajara, on ne peut pas dire que des ressources additionnelles vraiment significatives aient été accordées pour financer les objectifs communs. C’est essentiellement dû aux restrictions budgétaires occasionnées par l’élargissement de l’UE et aux priorités induites par la sécurité dans les Balkans, en Europe orientale et au Proche-Orient. Les aboutissements du Congrès de Guadalajara en matière de cohésion sociale ont donc été plus que limités. Au-delà des exhortations habituelles adressées aux pays latino-américains pour qu’ils adoptent de politiques efficaces de lutte contre la pauvreté, la déclaration de Guadalajara s’est limitée à proposer un dialogue régional afin d’échanger les expériences en matière de coopération au développement. La seule initiative concrète fut le

lancement du «Programme régional pour la cohésion sociale en Amérique latine» (programme EUROsocIAL) doté d’un budget de 30 millions d’euros. Quelques progrès quand même Certains pays ont pu enregistrer quelques avancées dans l’action de coopération au développement de la Commission européenne, grâce aux engagements pris, en 2005, suite à la Déclaration de Paris, en matière d’appuis budgétaires et de meilleure coordination avec les gouvernements nationaux. Les participants au Forum des organisations de la société civile d’Europe, d’Amérique latine et des Caraïbes, qui s’est déroulé fin mars 2008, à Lima au Pérou, ont reconnu que la gestion de la coopération européenne s’améliore. Les documents stratégiques en voie d’élaboration pour chaque pays latinoaméricain dénotent, par exemple, une meilleure connaissance des réalités nationales. Mais les avancées sont encore trop timides dans les processus de décentralisation de l’aide européenne, qui prévoient le transfert de capacités de décision à des structures installées dans les pays du Sud. Les procédures sont lentes. Les projets européens trainent plusieurs années avant d’être élaborés et exécutés (…) Les évaluations sont la plupart du temps purement formelles et bureaucratiques, servant dans le meilleur des cas à rendre de comptes mais rarement à tirer des leçons pratiques des expériences passées, afin d’améliorer la qualité de l’aide. Enfin, les coûts des programmes sont élevés et une bonne partie des ressources s’orientent vers les frais administratifs, les honoraires et les contrats des entreprises européennes, des conseillers et des consultants, au lieu de s’orienter vers la coopération au développement.  n° 82 - Bimestriel - avril, mai 2008 défis sud 25


Dossier Pays andins - Europe : surmonter les divergences

La paix andine Suite au récent conflit entre l’Equateur et la Colombie

On craignait le pire, début mars 2008, pour l’avenir de la CAN, lorsque l’armée colombienne tua Raul Reyes, numéro 2 des Farc, en pleine jungle équatorienne. La crise diplomatique qui suivit entre l’Equateur et la Colombie a pu être réglée. Francisco Rhon, conseiller du président de l’Assemblée constituante équatorienne, explique pourquoi la bonne entente entre les pays membres de la CAN est essentielle pour le développement de la région. Défis Sud : En quoi la situation particulièrement tendue avec la Colombie peut–elle affecter la capacité de la CAN à négocier de bloc à bloc ? Francisco Rhon: Avec la Colombie, la situation est complexe. L’Equateur doit suivre une stratégie de renforcement de ses relations avec ce pays limitrophe. D’autant plus que la Colombie est un des meilleurs partenaires commerciaux de l’Equateur. La Colombie fait également partie de l’espace des relations historiques de l’Equateur. Mais le problème des relations avec la Colombie n’est pas à

Un entretien avec Francisco Rhon Dávila conseiller du président de l’Assemblée constituante équatorienne et directeur du Centro Anino de Acción Popular

prendre à la légère du point de vue politique. Nous sommes là en présence d’une zone de conflits qui ne concerne pas que les Colombiens. C’est un problème régional, lié au narcotrafic et à la délinquance. C’est donc un problème en termes de renforcement de nos relations futures. Il est clair que nous ne le résoudrons pas seuls. Nous devons nous unir pour avoir de meilleures chances de le résoudre. Il est impératif que nous formions un bloc. 26 défis sud n° 82- Bimestriel - avril, mai 2008

DS : Le Pérou a baissé unilatéralement ses droits de douane et se comporte en franc-tireur dans une course à l’ultralibéralisme. Y a-t-il un espoir que la Communauté andine se dote d’un tarif extérieur commun qui permettrait de parler d’une seule voix face à l’Union européenne ? FR : Je crois que la question du Pérou est encore plus préoccupante que celle de la Colombie. Cette question peut vraiment aggraver la crise au sein de la Communauté andine. Et nous devons absolument éviter cela. Tout repose sur la manière dont nous concevons le problème du développement. Est-ce que nous le voyons uniquement articulé au commerce, ou est-ce que nous le percevons comme un problème qui nécessite d’intervenir dans la construction d’un marché interne et d’une capacité productive interne ? Je crois que la coopération devrait être destinée à améliorer les capacités productives, à améliorer les réseaux de commerce interne (de la zone andine). Il faut que la coopération assure un développement technologique, qui nous rende efficaces et compétitifs. Il est souhaitable que le travail en cours pour trouver un accord régional entre la CAN et l’Union européenne permette de régler les asymétries dans des domaines tels que les douanes, les transports, dont le règlement est prévu dans les aspects commerciaux de l’accord que l’Union européenne veut promouvoir. Car il est important de tenir compte du besoin d’agir en tant que région. Une déréglementation douanière unilatérale de la part du Pérou finira par nous nuire. Cela signifiera que l’Equateur devra surveiller ses frontières, que ses ressources et ses possibilités s’affaibliront, parce que les pays membres de la CAN n’auront pas trouvé un terrain d’entente commun. Je crois que l’accord qui se profile avec l’Union européenne pourra, d’une certaine manière, représenter un «input» externe.


est impérative ! l’Etat. Il faut que nous nous recentrions sur nous-mêmes, sans perdre de vue les réalités de la mondialisation. Cela requiert à la fois de l’imagination et de la compréhension pour appréhender nos priorités nationales. Un accord uniquement commercial ne serait vraiment pas sérieux. La volonté, tant de l’Union européenne que des négociateurs équatoriens est d’arriver à un accord d’association. Les membres de l’Union européenne doivent cependant se mettre d’accord sur la façon dont ils nous perçoivent. Nous perçoivent-ils à la manière des Etats-Unis, comme leur arrière-cour, ou comme des véritables participants et des partenaires stratégiques dans un monde en construction ? La clef du problème est à trouver du côté du politique. Il s’agit DS : A votre avis, se dirige-t-on vers un traité de libre-échange ou vers un accord d’un véritable enjeu politique. d’association qui placerait vraiment au même niveau les trois piliers indissocia- DS : Le président Correa n’a pas retiré bles que sont la coopération politique, la la plainte déposée par l’Équateur à l’OMC, contre les préférences accordées coopération pour le développement, et par l’Union européenne à certains pays les aspects commerciaux ? ACP dans le commerce de la banane... Pouvez-vous nous expliquer les raisons FR : Il faudra réaliser un accord d’asdu maintien de cette plainte ? sociation et dépasser la vision purement commerciale. En Equateur, toute signature d’un accord international doit FR : La banane est un produit fondamental pour l’Equateur. Elle est notre premier propasser par le Parlement. Mais l’actuelle duit d’exportation agricole. L’exportation Assemblé constituante (chargée de des bananes est essentielle. Il est exact réviser la Constitution de l’Equateur) propose que certains aspects particuliers que ce commerce pose des problèmes en matière de respect du droit des travailleurs d’un traité commercial devront obligaet des lois anti-monopole. (...) Ce sont des toirement être soumis au référendum. questions internes que nous devons régler Cela signifie que les Equatoriens repréentre nous. Ces problèmes spécifiques, que sentés au sein de l’Assemblée constinous les résolvions ou pas, ne devraient pas tuante ne voient pas d’un bon œil les décisions arbitraires de certains gouver- faire obstacle à la capacité de l’Equateur d’organiser une filière fondamentale pour nements, qui obligent le pays à entrer dans des accords économiques détermi- une grande partie de ses producteurs. Je nés et à accepter des choses qui ne font pense donc que le maintien de la plainte à pas partie de son besoin de souveraineté l’OMC est cohérent. Cela aidera à résoudre alimentaire, de sa nécessité de mainte- le problème et permettra de montrer qu’il existe une volonté politique de changer nir la croissance interne et de renforcer En général, la position de l’Equateur consiste à défendre une négociation conjointe avec les autres membres de la CAN, bien que de nombreux observateurs admettent que cette entité connaît une crise de représentativité et même une remise en question de la raison fondamentale de son existence, c’est-à-dire de l’intégration régionale en elle-même. L’Equateur est très favorable à la négociation de bloc à bloc pour des raisons conjoncturelles (...) car les relations commerciales de l’Equateur avec l’Union européenne ne sont pas très significatives (...) Mais de toute façon, je crois que c’est la construction de l’UNASUR, l’Union des Nations sud-américaines, qui est l’option future, la voie à suivre...

Une société civile vigilante sur l’avancement des négociations UE-CAN Plusieurs organisations de la société civile

européenne s’intéressent de près aux négociations en cours entre l’UE et la Communauté andine. Elles ont formé un réseau UECAN, auquel participe SOS Faim. Ce réseau travaille en étroite collaboration avec des réseaux andins comme le RedGE (red Globalización con equidad), au Pérou. Le réseau UE-CAN a publié une déclaration à l’attention des négociateurs des gouvernements andins et de la Commission européenne, qui se sont réunis fin avril, à Quito, en Equateur, pour un troisième round de négociations. Le réseau UE-CAN a également mandaté des experts sud-américains, afin qu’ils réalisent des études d’impact de l’accord en cours de négociation, au niveau de l’agriculture, des services et des investissements. L’accord, quel que soit son contenu final, ne manquera pas d’avoir des répercussions sur les activités économiques de nombreux partenaires de SOS Faim en Bolivie, au Pérou et en Equateur. Pour plus d’information, contactez Virginie Pissoort, de SOS Faim : vpi@sosfaim.org

les mécanismes commerciaux actuels qui ne tiennent pas compte de notre réalité. N’oubliez donc pas que nous sommes des exportateurs de bananes et que l’Equateur est un des premiers exportateurs de bananes au monde ! Il faut en tenir compte ! On verra bien si l’Union européenne le fait et si elle témoigne d’une véritable volonté politique pour résoudre le problème. DS : C’est comme une mise à l’épreuve ? C’est ça ? FR : C’est un test, une invitation à prendre en considération la réalité et à s’accorder avec nous. L’UE veut protéger ses anciennes colonies. Les négociateurs devront respecter cette réalité-là également. Toute négociation doit trouver un point d’équilibre. Je crois que ces enjeux sont vraiment intéressants.  n° 82 - Bimestriel - avril, mai 2008 défis sud 27


Finance de l’agriculture

Trop de crédits pour les paysans

Le système financier officiel, au Pérou, est actuellement insuffisant pour s’occuper de l’ensemble des producteurs agricoles. Ceux-ci ont souvent recours à des prêts informels, accordés à des taux exorbitants, pour satisfaire les besoins de base. Il faudrait néanmoins que l’argent des banques puisse servir à tous les producteurs.

Jusqu’en 1992, l’agriculteur pouvait compter sur la Banque agraire, qui couvrait près de 90 % du crédit agricole. Cette banque fut contrainte d’accorder des prêts considérables à des entreprises qui ne remplissaient pas nécessairement les conditions pour obtenir un crédit. Plus tard sont apparues les «Edpymes» (Entidades de Desarrollo para la Pequeña y Microempresa), des organismes Moins de 15% du million trois cent mille de développement des petites et micropaysans et petits propriétaires agrientreprises, ainsi que les Caisses rurales coles au Pérou ont accès au crédit (le d’Epargne et de Crédit gérées par des pays compte 27 millions d’habitants). sociétaires issus du monde rural : petits Leur demande de services financiers ne agriculteurs, éleveurs, artisans, petits cesse pourtant de croître. Flavio Moreno, commerçants et autres agents économiprésident de l’Association nationale ques. Rien qu’en 2007, le secteur agraire s’est endetté de 500 millions de dollars des producteurs de maïs et de sorgho, auprès des Caisses rurales, des Edpymes, lui-même producteur depuis plus de des banques d’Etat… D’autres expérien20 ans, affirme que l’entité financière ces, d’appui au secteur agraire, parmi lesquels Fondeagro et Fondo Revolvente de Apoyo al Sector Agrario (FRASA), ne sont pas davantage arrivées à réactiver l’économie du secteur agraire. Récemment, des petites et moyennes coopératives d’épargne et de crédit se sont implantées en milieu rural.

Un article de Liz Vicelli León journaliste péruvienne

Agrobanco, récemment créée par l’Etat, ne fonctionne pas correctement. «Nous travaillons avec Agrobanco et les prêts n’arrivent tout simplement pas au petit producteur. Ils doivent parfois attendre un an, entretemps la récolte est perdue». Selon ce dirigeant, le meilleur système financier de crédit de l’histoire récente du Pérou est la Banque agraire, fondée par l’Etat dans les années soixante. Ce projet s’inscrivait dans le cadre de la réforme socialiste mise en place par le général Velasco en 1969. «La Banque agraire remplissait sa mission avant que les gouvernements suivants la fassent disparaître.» 28 défis sud n° 82- Bimestriel - avril, mai 2008

Un système hors-la-loi Luis Zuñiga, président de la Convention nationale de l’agriculture péruvienne (CONVEAGRO), est un vétéran de l’agriculture. Il a été le témoin de l’évolution des politiques économiques dans le domaine agraire au Pérou : de la naissance de la Banque agraire, de la création des Caisses rurales d’Epargne et de Crédit et même de l’intervention de la Banque commerciale dans le secteur primaire. Luis Zuñiga a assisté à l’apparition des prêts informels, concédés aux producteurs agricoles par des petits commerçants, des grossistes ou des commerçants de l’agro-industrie. Pour Zuñiga, qui assume également la présidence du


«informels» péruviens

Photo : conveagro.

l’absence de titre de propriété, les risques climatiques, la désintégration des circuits commerciaux et financiers, sans compter la grande pauvreté des régions agricoles, discréditent les agriculteurs, qui ne sont pas considérés par les banques comme des clients potentiels fiables.

Récolte dans les Andes péruviennes.

Comité national de producteur de riz, «Le cultivateur de riz ne peut obtenir des crédits officiels et, par conséquent il n’a la possibilité ni de mécaniser son exploitation ni d’investir dans des outils de production qui dépassent ses possibilités. C’est pourquoi il est obligé de recourir aux prêts informels.» (voir notre encadré sur les producteurs de riz péruviens). Johny Lobato Honores est le président de Cenacor, une centrale de producteurs de café qui compte plus de 2 000 membres. Il explique que la majorité des producteurs péruviens ont recours aux crédits informels, assortis de taux d’intérêt dépassant les 100 % annuels. Pour Johny Lobato Honores, l’Etat doit intervenir afin d’éviter que l’agriculteur ne sollicite ce type de crédit, ou se limite à une production qu’il ne peut accroître, faute de moyens techniques. Le système des prêts informels est totalement hors-la-loi, mais est devenu une soupape de sécurité pour la grande majorité des agriculteurs péruviens. En effet,

Une tendance en augmentation Les prêts informels accordés aux paysans péruviens par les marchands et usuriers sont une solution immédiate de satisfaction des besoins de base. «Le producteur de riz utilise cet argent pour acheter les semences, préparer le terrain, planter, fertiliser le sol et embaucher de la maind’œuvre. Cet argent lui permet de continuer à cultiver, mais pas d’améliorer les techniques de production et d’augmenter significativement son rendement.», explique Zuñiga. «Les prêts informels sont des palliatifs que nous payons jusqu’à 120% par an», précise-t-il. Carolina Trivelli, économiste et chercheuse à l’Institut des Etudes Péruviennes (IEP) considère que le système financier officiel, au Pérou, est actuellement insuffisant pour s’occuper des producteurs agricoles. Elle admet que l’agriculteur péruvien qui s’endette auprès d’une banque a intérêt à recourir à des sources informelles «parce que si la banque ou la caisse paie avec retard, l’autre prêteur non officiel vous sauve. Ou bien, quand il arrive une calamité, il vous accorde un prêt dans les 12 heures, et la récolte est sauvée».

Riz péruvien : pourquoi ne pas financer un marché fiable ? Le Pérou est autosuffisant en riz. Dans certai-

nes régions, les producteurs obtiennent des rendements extraordinaires, jusqu’à 15 tonnes par hectare, faisant du Pérou le meilleur producteur de riz d’Amérique latine, alors que les riziculteurs ne bénéficient d’aucun soutien financier de la part de l’Etat. Mais pour combien de temps ? Les riziculteurs péruviens se sont battus pour défendre leur production. Il y a 60 ans, ils se sont rassemblés autour d’un Comité National, lui-même subdivisé en plusieurs comités régionaux. Ces organisations réalisent d’importantes actions de plaidoyer afin de défendre la sécurité et la souveraineté alimentaire du Pérou au niveau du riz. Ce lobbying a permis la mise en place de mécanismes de protection, de lois fiscales et d’autres avantages dont ne bénéficient pas aujourd’hui les autres cultures. Source : Dajaloo, N° 9, «Le riz, une denrée en or», consultable sur : www.sosfaim.org

partagent le risque avec vous.» D’autre part, Carolina Trivelli pense que «les producteurs doivent profiter de l’offre financière mixte (formelle et informelle) existant au Pérou, puisqu’elle permet de répondre aux besoins». Selon l’experte, c’est à l’Etat qu’incombe le rôle d’étendre la mobilisation du système financier officiel aux petits et moyens producteurs. «Dans la mesure où apparaissent des instruments permettant aux prêteurs de mieux maîtriser le risque, il sera de plus en plus probable qu’ils accordent des prêts à l’agriculture. Il s’agit de favoriser cela par les ressources publiques.» De plus, Carolina Trivelli insiste sur la nécessité de campagnes d’information destinées aux Carolina Trivelli considère qu’il existe des petits producteurs qui, bien qu’étant petits agriculteurs, à propos du système dans les conditions d’obtenir un crédit, financier et de ses transactions. préfèrent un système financier informel : La conclusion de Luis Zuñiga est plus tranchée : «L’argent doit parvenir à «Si vous ne remboursez pas la banque, tous les producteurs. La banque doit vous devenez une personne peu fiable faire crédit au petit producteur en toute en matière de crédit. Cela n’arrive pas avec les sources de crédit informelles qui facilité.».  n° 82 - Bimestriel - avril, mai 2008 défis sud 29


Comprendre Eleveurs du Niger

La démocratie pastorale est en action ! Le Niger est un pays sahélien propice à l’élevage. Malgré une moyenne de plus de 31 millions de têtes de bétail, l’élevage a longtemps été marginalisé, d’abord par la colonisation, ensuite par l’Etat nigérien. Afin de revendiquer leurs droits, les éleveurs se sont organisés au sein de l’Association pour la Redynamisation de l’Elevage au Niger (AREN). Défis Sud a rencontré Boureima Dodo, éleveur et animateur de l’AREN. Défis Sud : L’élevage, au Niger, est le deuxième secteur après l’uranium. Il représente 12% du produit national brut, 25% dans l’économie des ménages, mais seulement 1% du budget de l’Etat. Comment est-ce possible ? Boureima Dodo : L’élevage a d’abord été délaissé par le système colonial, qui favorisait les cultures de rente, principalement le riz, le long du fleuve Niger. Tout n’était pas noir durant la colonisation. Celle-ci a permis, il faut le reconnaître, de restreindre les épidémies : il y a eu des programmes de vaccination et de lutte contre les maladies, contre la peste bovine, qui ont favorisé une augmentation du cheptel. Mais en général, les programmes politiques ne tenaient pas compte de l’élevage. Pendant un certain temps, l’élevage dominant était le pastoralisme donc la mobilité et la recherche de pâturages, d’eau, etc. Rien n’était fait pour sécuriser ce type d’élevage. Au contraire, on essayait de stabiliser les animaux à l’européenne, où la pluie le permettait. Des années 60 aux années 80, c’est cette politique qui a été menée et les éleveurs devaient s’organiser pour s’exiler ou pour rester dans les pays et s’adapter, avec des conséquences énormes. DS : Les éleveurs se sont néanmoins battus pour renverser cette tendance…

BD : Depuis les années 90, la société pastorale s’est organisée pour défendre les intérêts matériels et moraux des éleveurs. L’Association pour la Redynamisation de l’Elevage au Niger (AREN) a travaillé dans les domaines de la production, de la santé animale et de la sécurisation foncière ; parce que jusqu’à présent, il n’y a pas de sécurité foncière pour les éleveurs. L’éleveur est exclu du foncier, tout comme les femmes. Au niveau de la production, il y a une constante nécessité d’adaptation aux changements climatiques. Nous savons que tous les dix ans, il y a des sécheresses au Sahel. Et de plus en plus, la période entre deux sécheresses se rétrécit. Donc, à chaque sécheresse, les animaux meurent, c’est un éternel recommencement. L’Etat n’intègre pas toute cette réalité climatique dans sa vision politique. DS : Comment se déroule la commercialisation des produits de l’élevage ? BD : Après la production, il faut évidemment songer à l’accès au marché. Au niveau des marchés locaux, nationaux, ou sous-régionaux, les éleveurs sont complètement exclus. Ils ne maitrisent pas le système de fixation des prix, ni même l’espace où il faut vendre des animaux. L’AREN a tenté de sécuriser ces lieux de marché. Cependant, les politiques agricoles internationales promeuvent une

30 défis sud n° 81 - Bimestriel - janvier, février 2008

concurrence indirecte de viande et de lait importés qui, évidemment, appauvrissent les éleveurs nigériens. DS : Quelles améliorations avez-vous obtenues, jusqu’à présent, en faveur de l’élevage ? BD : Tous ces problèmes ont été pris en main par les organisations pastorales pour essayer de voir comment améliorer les conditions de vie de nos membres. C’est ainsi que, depuis quelques années, le plus gros du travail que nous avons eu à faire a d’abord concerné la sécurisation foncière, parce que tant que vous n’avez pas assuré le minimum de fourrage et d’espace de parcours pour les animaux, vous ne pouvez pas passer à la production. Nous nous sommes donc intéressés aux textes existants, et nous les avons analysés pour relever leurs lacunes et proposer des améliorations à notre gouvernement. Il y a trois ans, le gouvernement s’est engagé à revoir tout le processus à travers l’élaboration d’un code pastoral, auquel les organisations pastorales ont beaucoup contribué. Aujourd’hui, nous avons un projet de texte qui est sur la table du gouvernement. Notez bien que la santé animale a longtemps été privatisée. L’AREN essaie de voir avec les partenaires gouvernementaux comment prendre en charge la santé animale… Evidemment, nous cherchons des alliances nationales et internationales pour que le pastoralisme soit reconnu comme une activité productive et durable. C’est pourquoi notre adhésion à la Plate-forme paysanne du Niger élargit nos possibilités de lobby. Nous voulons que le mouvement paysan soit une véritable alternative démocratique pour nos pays. Plus d’infos

www.pfsa.be/spip. php?article52


Agir

Le secteur laitier est en ébullition

Forum sur le développement agricole La présidence française du Conseil de l’Union européenne, en partenariat avec la Commission européenne et le Parlement européen organisera, au Parlement européen à Bruxelles le 3 juillet 2008, une conférence internationale intitulée «Qui va nourrir le monde ? Vers des agricultures diverses et durables, moteurs du développement». Pour traiter avec pertinence ce sujet, ce colloque sera précédé par une large consultation via un forum internet. Ce forum est ouvert entre le 15 avril 2008 et le 30 mai 2008. La consultation débouchera sur l’élaboration d’un document de synthèse et de posters qui seront présentés lors de la conférence du 3 juillet prochain à Bruxelles. Le forum électronique pourra être un vecteur efficace pour présenter vos propositions aux experts et aux décideurs politiques présents le 3 juillet à Bruxelles. Le moment est propice à la formulation de propositions en s’appuyant sur les expériences réussies de développement agricole à travers le monde afin de redonner une place centrale à l’agriculture en tant que moteur de développement. La conférence «Qui va nourrir le monde? Vers des agricultures diverses et durables, moteur de développement» fait partie d’un cycle de 3 conférences à l’initiative du Ministère français de l’agriculture et de la pêche. Pour en savoir plus, visitez le site : Parlonsagriculture.com

«Dans la presse, les articles se multiplient sur le bilan de santé de la Politique agricole commune (PAC). Les discussions sont vives autour des subventions accordées aux agriculteurs européens, et la légitimité de la PAC est contestée par les citoyens. Les producteurs laitiers s’échauffent également. Aujourd’hui, les éleveurs sont liés par un quota maximum de production laitière. En 2013, ces quotas sont appelés à disparaître. Pour SOS Faim et les membres de la Plate Forme «souveraineté alimentaire» (PFSA), la

disparition des quotas au profit des lois du marché est un risque réel pour l’Europe, et pour les pays du Sud où l’Union européenne exporte ses excédents sous forme de lait en poudre. Rappelez-vous la campagne «Lait, l’Europe est vache avec l’Afrique». La PFSA a adopté une position qui réclame une gestion de l’offre et une protection du marché laitier européen. Cette «position lait» a été communiquée aux autorités politiques régionales et fédérales, des auditions ont été sollicitées. Mais de son côté, la Commission européenne poursuit sa logique implacable du tout au marché. Lisez en plus en retrouvant la position «Lait» sur notre site internet, rubrique «campagne» : www.sosfaim.org

Un autre modèle de développement pour lutter contre la hausse des prix Le 17 avril, à l’occasion de la journée mondiale du paysan, SOS Faim s’est jointe à la FUGEA (Fédération unie de groupements d’éleveurs et d’agriculteurs), autour d’un communiqué : «La hausse des prix va-t-elle de pair avec la disparition de la paysannerie». Ce communiqué plaide pour la consommation de produits paysans locaux et sains, l’arrêt de la surconsommation, du gaspillage de l’énergie et des denrées alimentaires, l’arrêt du leurre des agrocarburants, l’arrêt des OGM, l’application de la solidarité entre les peuples, une répartition équitable des biens ainsi qu’une régulation publique des marchés agricoles pour aider les plus faibles et les plus démunis. Ce communiqué constate que le nombre de conflits pour l’accès à la terre augmente de jour en jour et que les besoins de base des populations concernées ne sont pas pris en considération. Les prix des denrées s’envolent et l’alimentation devient inaccessible. Aujourd’hui le riz en Equateur

ou aux Philippines, le maïs au Mexique ou en Haïti et le mil au Burkina Faso, sont devenus impayables pour les gens qui ont moins de 2 euros pour vivre par jour. Paradoxalement ce sont souvent les paysans de ces régions qui sont les plus touchés. Les processus de libéralisation prônés par les grandes instances internationales (OMC, OCDE, Banque mondiale, FMI…) et suivis par l’Union européenne, ont fait flamber les prix des matières premières alimentaires chez les consommateurs de 50% à 200% selon les denrées et régions (54% pour le riz selon la Banque mondiale). Les paysans et leur bétail subissent également la crise de plein fouet. La production des aliments pour le bétail n’est pas épargnée. En Belgique, selon une étude de la FUGEA, le prix de la luzerne a augmenté de 95%, celui du soja OGM de 85%, et celui du soja non-OGM (contrôlé) de 92% selon des données de septembre 2006 à avril 2008. Plus d’infos : www.sosfaim.org et www.fugea.be

n° 82 - Bimestriel - avril, mai 2008 défis sud 31


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www.sosfaim.org

défis sud  

Revue SOS FAIM

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