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VIVRE ICI Patrimoine

TEXTE ET PHOTOS : ROBERT GUÉGAN - AGENCE YO 14 PAYS D E N O R MA N D I E

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La Découverte pouvait atteindre 19 nœuds avec un équipage de 135 hommes (93,50 m, 1325 t).

Lucifer

1943-2010

LUCIFER , une histoire infernale

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Lucifer a disparu sous la flamme des chalumeaux. Les Cherbourgeois ne s’en plaindront pas. Depuis 40 ans, ce navire diabolique les ravissait de ses amusantes explosions ou les gratifiait de ses fumées pestilentielles… Mais avant de devenir le bâtiment de formation « incendie » de la Marine nationale, Lucifer a participé au Débarquement. La frégate était même le dernier navire de combat de la France Libre.

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onçu pour la lutte anti sous-marine, le HMS Windrush est lancé en 1943, un certain 18 juin. Une date historique, car il s’agit de la première des six frégates que la Royal Navy remet aux forces françaises libres. Aussitôt baptisée la Découverte, son commandement est confié au capitaine de corvette Jean Recher. Elle part alors dans l’Atlantique escorter ses premiers convois. Elle suit les exercices des Alliés. Puis c’est le grand bain.

Le 6 juin en Normandie Le 5 juin, raconte Claude Gailliardot, alors jeune quartier maître, la frégate prend la tête du convoi de débarquement de la 3ème division canadienne. «  Nous appareillons avec un groupe de LCT dépassant la centaine, et qui sont, pour la plupart, chargés de troupes motorisées.  » La nuit s’annonce longue. « Nous savons, par un message d’Eisenhower délivré à l’équipage à 22 heures, mais surtout parce que nous le voyons, que nous sommes partis pour la Grande Croisade, la délivrance de la France, et ceci m’empêchera pendant longtemps de m’endormir et de prendre quelque repos. » Après le Débarquement, la Découverte protège les convois dans la Manche. Le 29 juillet, elle arrive dans le port de Cherbourg, à peine déminé. C’est une ambassade de la liberté, qui transporte M. Jacquinot, le Commissaire à la Marine du gouvernement provisoire. «  Sur une frégate qui n’a

jamais cessé le combat, j’arrive dans le premier port de guerre conquis sur la terre de France. Les marins qui m’entourent n’ont pas revu leur famille depuis près de cinq ans… » Au cours des mois suivants, la frégate participe aux opérations Author (percée d’Avranches), Assault Faulknor (réduction des poches de A savoir Lorient et Saint-Nazaire), Vénérable Trois autres frégates ont participé (Bordeaux), Jupiter (Oléron)… au Débarquement sous les couleurs Malgré plusieurs engagements, elle de la France Libre : l’Aventure s’en tire sans dégâts. (devant Omaha), la Surprise (face à Après l’armistice, la frégate gagne Gold) et l’Escarmouche (à Omaha). l’Extrême-Orient et s’immisce dans La Découverte était le dernier la guerre d’Indochine, où elle fait témoin de la flotte de libération. usage de ses canons de 102 mm, lors d’une opération de «  nettoyage  » dans l’île de Hon Tré. En septembre 1947, c’est le ticket pour une vie civile, faite de surveillance ou de représentation, au Maroc, en Angleterre et aux Antilles. Sa carrière « active » s’achève en 1959.

Un feu de Dieu En août 1967, après transformation au Havre, le bâtiment vient toutefois s’échouer sur la plage de Querqueville, où les stagiaires «  sécurité  » ont leurs quartiers. Le navire du 6 juin est bien conservé : il vient remplacer Lucifer I, dragueur de mines allemand en fin de vie. La Découverte devient ainsi Lucifer II. Les Cherbourgeois oublieront le chiffre pour ne retenir que le nom. Car ce Lucifer-là acquiert →

1 - Trois autres frégates ont participé au Débarquement sous les couleurs de la France Libre : l’Aventure (devant Omaha), la Surprise (face à Gold) et l’Escarmouche (à Omaha). La Découverte était le dernier témoin de la flotte de libération.

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1 - Le chantier de démantèlement aura duré 2 ans. 2 - Durant 40 ans, Lucifer fut le bâtiment de formation « incendie » de la Marine nationale.

→ vite une réputation infernale, avec son épaisse fumée noire qui s’observe des kilomètres à la ronde. Si le bâtiment forme des milliers de marins, les témoignages des terriens sont unanimes. « A l’époque, on habitait pas loin, confie Régine. Quand ça se mettait à fumer, ma mère sortait en catastrophe pour rentrer le linge. C’était une calamité… » Mais la vieille coque avait du bon. « Mon frère y allait avec ses copains : le bateau leur servait de plongeoir, quand ils allaient se baigner. » Avec l’ouverture du centre d’instruction naval (CIN), la caserne Dixmude est démolie. Et le bateau déplacé de… 1 000 mètres. Le 6 septembre 1975, le vieux Lucifer, pourtant immobilisé depuis 8 ans, effectue là son dernier voyage. D’ultimes exercices ont lieu en 2002, mais le navire d’instruction a atteint ses limites. La vénérable école de sécurité rejoint d’ailleurs Saint-Mandrier (Var) pour des exercices en milieu clos. Que faire du Lucifer dont la coque est cassée depuis 1994 ? A 65 ans passés, le navire qui a libéré la France, a dû se rendre à l’évidence : il lui fallait aussi libérer Querqueville.

Franck Rossel : un historien enflammé Second maître timonier reconverti dans le civil, Franck Rossel a éteint des incendies sur le Lucifer. Avant de dédier un site internet à la frégate et à son histoire méconnue. «  J’ai toujours été passionné par l’histoire de la marine, dit Franck Rossel. Au CIN Querqueville, j’ai fait un stage sécurité à bord : officiellement, pour apprendre à lutter contre les incendies, mais intérieurement, pour avoir la chance et le bonheur de monter à bord d’un tel navire. On mettait le feu, et vous étiez chargé de l’éteindre ? C’est çà. Il y avait plusieurs types d’incendie : les incendies en extérieur, ou les feux de barbette par exemple - les barbettes, c’est l’endroit où se trouvaient les canons… Pour les incendies plus techniques, laissés à ceux qui passaient le brevet supérieur, c’était dans le local barre ou dans la salle des machines.

L’intérêt du Lucifer, c’est qu’on était vraiment plongés dans le réel. On avait vraiment la chaleur, et ceux qui étaient claustro, ils tenaient pas… Et le site Web ? J’ai commencé en 2002, quand j’ai lu dans le journal de la mairie d’Equeurdreville que «  l’affreux Lucifer allait cesser son activité, qu’il allait bientôt disparaître. » J’ai trouvé ces termes un peu exagérés… C’est sûr que ça polluait l’air, mais que le Lucifer ait sauvé des vies humaines, c’est sûr aussi. Ne serait-ce que dans la Marine nationale, où des incendies sur des bateaux arrivent régulièrement, depuis le feu de friteuse dans une cuisine. Quand on est en mer, il n’y a pas de pompiers : c’est à

l’équipage de se débrouiller. Comment se sont déroulées vos recherches ? J’ai passé des annonces, puis petit à petit, de forum en site spécialisé, j’ai eu des réponses. Je me suis aussi déplacé au service historique de la Marine à Cherbourg. Puis j’ai écrit à Vincennes. J’ai lu la presse locale, où j’ai retrouvé quelques articles,quelques clichés du bâtiment… Et puis voilà… » Voilà comment on réalise un site très complet  : http://windrush.neuf.fr. Voilà comment, sous la plume d’un auteur discret, un livre pourrait bientôt retracer l’histoire de ce navire oublié.

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