Page 1

Promotion Albert Camus

NumĂŠro3 Octobre 2013


P

retoria, Shanghai, Ottawa, Salamanque, Calcutta, Beyrouth, El Jadida, Bologne… Qu’a-t-on pu aller chercher dans ces villes et qu’y avons-nous trouvé ? L’aventure, qu’elle se plante dans un décor sud-américain pendant des mois de pérégrinations ou que ce soit celle d’une nuit dans un pays d’Europe de l’Est. Le dépaysement, qui nous a parfois pris à la gorge là où on ne l’attendait pas, en Occident, chez nos voisins et bien sûr celui qu’on a provoqué à l’autre bout du monde : au Togo ou au Vietnam, de l’Amérique décadente jusqu’aux confins de l’Orient. L’épanouissement, en donnant à ce mot un sens très vaste de sorte qu’il embrasse à la fois l’élargissement possible de notre tour de taille (c’est ce qui arrive à qui veut essayer toutes les spécialités locales) ou la dilatation ponctuelle de nos pupilles (encore des spécialités locales, il y en a pour tous les goûts). Vojagô fut la volonté de réunir en un objet, des expériences aussi riches, aussi confuses et aussi disparates, que celles qui furent les nôtres cette année. C’est un immense tour de table où chacun fut convié pour qu’entre nous, sur ces pages, se délient les langues qui ont parlé et chanté ; et qu’elles racontent les récits de voyages ; qu’elles racontent les délires amoureux, les péripéties urbaines, les souvenirs de gloire.

On laissera enfin la parole au poète et nos souvenirs derrière nous, ivres de célébrer notre retour en terres aixoises, de retrouver ses bonheurs singuliers aux accents des chansons de Brassens : « le vin et le pastis d’abord » en toutes circonstances.

Lydia Belmekki

- Henri Miller

On lira ici pêle-mêle la description des réflexes pavloviens des piétons allemands et la retranscription d’une ambiance de match de foot dans des gradins argentins. On passera d’un article sur les niveaux de langage au Japon à une nouvelle sur les surprises qu’offre le métro parisien, le tout dans un ensemble qui ignore les soucis de cohérence et dont le seul fil conducteur réside dans le regard curieux que nous avons tous jeté sur la culture dans laquelle nous avons atterri.

“Je refuse catégoriquement de tomber à l’avenir, audessous de cette condition de citoyen du monde que je me suis accordé en silence, debout dans le tombeau d’Aggamemnon. A daté de ce jour j’ai voué ma vie à la restauration du caractère divin de l’homme. Paix à tous les hommes et vie plus abondante !”

Edito

3


Sommaire

Sommaire Amériques Canada 10 Le “dumpster diving”, ou le glanage alimentaire 11 Danser dans un igloo par -39°c

Etats-Unis 12-13 Portfolio - D’Est en Ouest : contrastes américains 14-15 La Communauté LGBT à New York : un vrai lien Chili 16-17 Portfolio 18-19 El Fin del mundo, un royaume nommé nature Argentine 20-21 Un Dia Platense

Costa-Rica 22-25 Seriez-vous un Costaricien “hype” ?

Afrique / ProcheOrient Egypte 60-63 Ikhwan – Une année avec Morsi Togo 64-66 Yovo woezo !

Afrique du Sud 67 S’adapter à tout 68-69 Enkosi South Africa 70-71 Tiré du Journal d’un surfeur

4

Europe de l’Ouest Allemagne 28-29 Nos amis les Allemands

Autriche 30-31 Portfolio - Austriae Est Imperare Orbi Universo 32-33 « Si la fin du monde arrive, rends-toi à Vienne, elle n’arrivera que vingt ans plus tard » Angleterre 34 Great Expectations

Grèce 35-37 Crise grecque : Solution Grassroot 38 Portfolio - Les Vieilles Choses

France 39-41 L’Ecrivain qui prenait le métro

Asie / Océanie

Japon 74-75 Kenjôgo, Keigo, Sonkeigo Chine 76 Portfolio

Australie 77-79 L’Australie, dures réalités d’une société cosmopolite 80 Soir de match à Glebe Point Road, Sydney 81 Mateship

Europe de l’Est et du Nord Danemark 44-45 Portfolio

Finlande 46-47 La Finlande, le calme et la folie Suède 48-49 Portfolio

Norvège 50 Grand Nord

République Tchèque 51-53 A l’ombre de Prague Russie 54 Pot-au-feu à la Russe

Moldavie 55-57 Quand le vin est tiré, il faut le boire

4 Sommaire 5 Remerciements 6-7 L’Equipe

France 82 Elle sourit “-Ah ! Le soleil est revenu.”

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Promotion Albert Camus - Octobre 2013


Ours - Remerciements

Contributeurs Articles / Portfolios Fanny Attas Antoine Baudino Lydia Belmekki Charles Berger Aurélien Berne Caroline Cadinot Martin Costantini Natan Decarriere Maya Elfadel Antoine Ferreira Yorick George Sophie Gueudet Sophie Jin Laura Lemaire Sofia Meister Maïa Mendjisky Charlotte Méritan Aymeric Millet Marc-Antoine Moreau Raphaëlle Orenbuch Nicolas Patissier Cédric Philadelphe Divry Mariam Pontoni Margot Pruneau Luca Pueyo William Riche Marie Roulhac de Rochebrune Mathieu Vaas Alice Vilardel Danaé Zigiotto

Relecteurs Camille Amirault Lydia Belmekki Ivan Boquet Colin Delannoy Adrien Estève Marylou Hamm Marc-Antoine Moreau Matthieu Saint-Wril Margaux Sibilat Alexandre Vivier Illustrations Fanny Attas Antoine Baudino Lydia Belmekki Sylvain Bianchi Mona Bismuth Clara Giruzzi Sophie Gueudet Maïa Mendjisky Aymeric Millet Nicolas Patissier Cédric Philadelphe Divry Margot Pruneau William Riche Marie Rouhlac de Rochebrune Aurélien Roussel Alice Vilardel Danaé Zigiotto

Coordination Hélène Bougaud Martin Costantini Sophie Gueudet Hélène Karyotakis Raphaëlle Orenbuch Margot Pruneau Clémentine Toussaint Communication Lydia Belmekki Douglas Benchetrit Ivan Boquet Marion Deshoulières Pauline Febvey Marylou Hamm Hélène Karyotakis Marc-Antoine Moreau Cédric Philadelphe Divry Claire Toeschi Alice Vilardel Edition Rédaction en chef : Lydia Belmekki Maquette : Pauline Febvey Impression : Sciences Po Aix

Remerciements Merci à Christian Duval, Patricia Rigaud, Noëlline Souris et Gaëlle Fabre pour leur confiance, Merci à Antoine Carmona pour la qualité du produit imprimé, Merci à toutes et tous qui vous êtes investis dans la campagne de communication autour de la sortie du magazine et à l’équipe de vente ! Merci au Bureau des Arts et à l’Asso Internationale, Et pour leurs conseils merci à Rémi Labed et Robin Legrand.

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Promotion Albert Camus - Octobre 2013

5


L’équipe

L’Equipe Cédric Philadelphe Divry Rédacteur Charles Berger Rédacteur

Sophie Gueudet Rédactrice-en-chef région, rédactrice

Caroline Cadinot Rédactrice Hélène Bougaud Rédactrice-en-chef région

Alice Vilardel Rédactrice

Raphaëlle Orenbuch Rédactrice-en-chef région, rédactrice

Pauline Febvey Vice-coordinatrice, maquettiste

Marc-Antoine Moreau Rédacteur

Mathieu Vaas Rédacteur

Aymeric Millet Rédacteur

Charlotte Méritan Rédactrice Fanny Attas Rédactrice

6

Aurélien Berne Rédacteur Laura Lemaire Rédactrice

Nicolas Patissier Rédacteur

Hélène Karyotakis Rédactrice-en-chef région Luca Pueyo Rédacteur

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Promotion Albert Camus - Octobre 2013

Sofia Meister Rédactrice


L’équipe

William Riche Rédacteur Martin Costantini Rédacteur-en-chef région, rédacteur Antoine Ferreira Rédacteur

Lydia Belmekki Coordinatrice, rédactrice Margot Pruneau Rédactrice-en-chef région, rédactrice

Maïa Mendjisky Rédactrice

Antoine Baudino Rédacteur

Mariam Pontoni Rédactrice

Marie Roulhac de Rochebrune Rédactrice

Natan Decarrière Rédacteur

Maya Elfadel Rédactrice

Yorick George Rédacteur

Sophie Jin Rédactrice

Clémentine Toussaint Rédactrice-en-chef région

Danaë Zigiotto Rédactrice

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Promotion Albert Camus - Octobre 2013

7


Amériques

Photo : Raphaëlle Orenbuch


Amériques - Canada Partie dans un mini-van avec ma coloc Andrea et son amie Maddie, Vancouveroise et “freegan” active, l’expérience “dumpster diving” commence.

Le “dumpster diving”, ou le glanage alimentaire

Photo : Clara Giruzzi

A

u mois de janvier, la nuit tombe à 19h, moment idéal pour plonger dans les poubelles. Maddie me montre le chemin pour accéder aux poubelles de Granville Island, marché touristique et reconnu pour ses produits locaux. Les bennes regorgent de fruits et légumes abimés, de sac de raviolis périmés depuis la veille, de pains et de tartes en mauvais état. Maddie se jette la première sur la poubelle et s’accroupit pour éclairer le fond de la benne à ordure. Tout en m’expliquant comment reconnaître des légumes encore comestibles, elle attrape une botte de poireaux un peu flétrie et inspecte chaque feuille avant de la jeter dans son carton. Avec une lampe frontale, des gants et du bon sens, je me lance dans la poubelle. Andrea, partie chercher dans une autre benne, revient vers nous avec un sac de pâtisseries à la main. Les gâteaux à la cannelle et aux noix semblent secs, mais encore tout à fait comestibles. Après 45 minutes

10

de recherches dans le noir et le froid, Maddie nous appelle en chuchotant pour repartir vers le mini-van sans bruit. Il ne fait pas bon de se faire dénoncer par les voisins pour intrusion dans les propriétés du marché. A Vancouver, le “dumpster diving” n’est pas autorisé par la loi, mais la pratique est commune. Une large communauté de jeunes étudiants et artistes ont décidé de s’organiser autour des valeurs de partage et de recyclage pour proposer une société alternative et plus égalitaire. Les “freegan”, contraction de “free” et de “vegan” (végétalien), s’apparentent aux mouvements anti-mondialisation et écologiques. Le quartier de Commercial Drive est animé par les alter-mondialistes et leurs opérations de sensibilisation à l’hyper-consommation. Maddie et sa bande n’ont pas de problèmes financiers pour faire leurs courses dans les supermarchés ;

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

Vancouver, une communauté en marge de la société leur philosophie d’action se porte sur le partage des ressources, la réduction de l’influence néfaste de la consommation et la diminution du gaspillage. Selon eux, la récupération des produits périssables est une façon de partager le surplus et de limiter la consommation de produits qui ne leur sont pas essentiels. Les récoltes de la soirée sont ensuite partagées avec le reste de la communauté “freegan”, dans un esprit d’entraide et de convivialité. Quant aux questions d’hygiène, les “freegan” vous répondront qu’il n’y a pas plus de bactéries dans une poubelle que dans votre propre bouche. Les fruits et légumes récoltés sont nettoyés et le pain est grillé avant le repas. Manger des raviolis périmés ne m’a pas tuée.

Caroline Cadinot


Amériques - Canada Survivre à une nuit d’Igloofest fera de toi un guerrier. Si tu as rêvé d’aller à Coachella ou d’affronter Burning Man, ce festival de musique électronique en plein froid est un défi givré qu’il faut relever à Montréal.

Danser dans un igloo par -39°c Petit lexique québécois : Une tuque : un bonnet Un caribou : c’est un animal mais aussi une boisson : du vin rouge et un quart d’alcool fort (vodka, whisky, gin ou rhum) Full : Les québécois ont beau lutter pour la survie de la langue française, entourés par 95% d’anglophones, ils remplacent souvent « complètement » par ce petit mot Bouffe : la même chose que chez nous, mais le mot n’a rien de familier ici

Photo : Alice Vilardel

L

’Igloofest rassemble chaque année davantage de participants, pendant quatre week-ends, soit deux cent dix heures musicales. Peuplé de tuques* colorées et de tenues des plus flashies, les igloofestivaliers viennent se trémousser à la nuit tombée sur des sonorités délectables. Dans un décor de glace et de lumière, Nina Kraviz, Josh Wink, A Tribe Called Red, TNGHT et bien d’autres réchaufferont tes oreilles atrophiées par des semaines de froid. Si celuici gagne tes pieds, il est temps de boire un caribou*, et d’aller danser au chaud dans un igloo. L’igloofest est aussi l’occasion de sortir la combinaison de ski full* vintage de grand-maman, en participant au concours « one-piece » qui récompense chaque année la plus belle tenue de l’hiver. Seul

problème : à l’Igloofest, la bière gèle en un rien de temps.

L’édition été de l’Igloofest existe aussi : les Piknic Electronik ont lieu de mai à septembre, sur une île proche de Montréal. Inventés par un groupe de montréalais qui apportèrent alcool, nourriture et sound-system, les Piknic Eletronik s’exportent désormais à Barcelone. On peut y ramener sa bouffe*, ses bières et venir se dandiner les dimanches en regardant le soleil se coucher sur Montréal.

Alice Vilardel

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

11


Amériques - Etats-Unis

D’Est en Ouest contrastes américains Raphaëlle Orenbuch

12

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013


Amériques - Etats-Unis

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

13


Amériques - Etats-Unis Bars, clubs, soirées rooftops ... Toutes les raisons sont bonnes pour sortir la nuit dans New York City et s’envirerle corps et l‘esprit dans la danse et l’alcool. Photo : Mona Bismuth

La communauté LGBT à New York : un vrai lien A

New York, on se noie dans la nuit d’une façon ou d’une autre et on y fait des rencontres : un acteur de comédie musicale sur Broadway, un acteur de théâtre, un danseur d’une compagnie renommée de danse contemporaine, un styliste en vogue, un des promoteurs de soirée les plus en vues ou bien encore une drag queen flamboyante déjà croisée dans plusieurs soirées !

Et quoi de mieux pour danser jusqu’au bout de la nuit que de danser et d’évoluer au milieu d’un monde à part où chacun semble se connaître, au moins pour avoir participé aux mêmes soirées sur les toits de la ville où on ne dort jamais, dans les bars qui ne ferment qu’au petit jour, ou sur les jetées au bord de l’East ou de l’Hudson River. Mais, vous vous en serez douté, il ne s’agit pas forcément de danser tout le temps. En effet, tous ces endroits ne

14

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

se prêtent pas seulement à la danse. Evoluer dans ces soirées est un art complêxe qu’il s’agit de maîtriser. On en apprend les bases assez vite. On est présenté à untel et untel. Les mondes se mêlent souvent, comme cette soirée au XVI où je suis tombé nez à nez avec Luke, l’homme à qui j’avais passé des coups de téléphone pour la campagne de Christine Quinn, candidate aux primaires démocrates pour la Mairie de New York.

Dancing the Night Away in New York City


Amériques - Etats-Unis Une des choses qui m’a le plus surpris et le plus amusé dans ces soirées est que tout le monde se connaît ou semble se connaître, au moins de vue et de réputation. Il existe une vraie communauté gay festive à New York qui ne cesse de se croiser dans les soirées qu’untel ou untel organise.

Une communauté de coeur

Mais heureusement cette communauté ne se résume pas à une communauté de plaisirs. Elle apparaît plus forte que jamais dans les moments de peines et de peur comme quand, en quelques semaines, une série d’agressions homophobes ont frappé le West Village, Chelsea et Hell’s Kitchen, les principaux quartiers gays de Manhattan, allant jusqu’au meurtre d’un jeune homosexuel à la sortie d’un bar (où j’allais quelques fois et où un ami travaillait comme serveur). Elle s’est aussi rassemblée le 26 juin, pour célébrer la frêle figure d’Edie Windsor, une jeune lesbienne de 84 ans tout juste, qui s’est vu réclamée il y a 2 ans plus de 340 000$ par le fisc américain dans le cadre d‘un héritage, car sa compagne de 40 ans, avec qui elle n‘était pas mariée, était morte. Et Edie, qui étant donnée les circonstances, aurait pu avaler la couleuvre s’est levée et a dit : “No, enough is enough!” et a attaqué le gouvernement des EtatsUnis en justice pour obtenir que la partie de la loi Defense of Marriage Act qui empêche de donner les mêmes bénéfices fédéraux aux couples mariés homos qu’aux couples hétéros, soit déclarée inconstitutionnelle. Et ce 26 juin 2013, en obtenant de la Cour Suprême des EtatsUnis que la DOMA soit jugée inconstitutionnelle, elle est devenue une géante des droits civils au

même titre que Rosa Parks et nous nous sommes rassemblés au coeur du West Village, au Stonewall Inn sur Christopher Street, là où tout a commencé il y a 44 ans lors d’une de ces mêmes chaudes soirées d’été qui a vu naître les émeutes de Stonewall. On s’est rassemblé pour célébrer la victoire d‘une femme, Edie Windsor, et à travers elle la victoire de notre communauté qui enfin allait être considérée comme étant tout aussi vraie, tout aussi importante que n’importe quelle autre. Et on a dansé, on a bu, on a célébré tous ensemble cet évènement, à quelques jours de la Gay Pride au milieu de Christopher Street. J’entend encore les “pop” des bouchons de champagne qui s’envolent, du Moët, de la Veuve Cliquot, du goulot et des verres de Chardonnay, de bière et de whisky qui passaient de main en main sous l’oeil bienveillant des membres de la police New Yorkaise. Un certain nombre de demandes en mariage ont dû être faites durant cette soirée, l’abrogation du DOMA permettant également de demander une carte verte pour un partenaire du même sexe. A titre personnel, ce soir-là, j’ai eu le droit à une demande en mariage de la part d’un inconnu que j’ai gentiment déclinée.

Et nous avons dansé encore le dimanche 30 juin pour célébrer la gay pride, célébrer le fait que nous sommes des citoyens comme les autres, avec les mêmes droits, célébrer ce lien qui unie toute une communauté, dans la joie comme dans l’adversité et célébrer la vie malgré les crises que la communauté à dû traverser au fil des dernières décennies : l’homophobie, les agressions verbales et physiques, la crise du SIDA, les droits refusés et donc le combat pour les obtenir.

Mathieu Vaas

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

15


Amériques - Chili

“Le printemps est inexorable” Pablo Neruda Fanny Attas

16

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013


Amériques - Chili

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

17


Amériques - Chili

C’est peu qu’on entend parler du Chili, pays de l’extrême sud, el “Fin del Mundo”, tel que le surnomment ses habitants eux-mêmes. C’est souvent que l’on fait rimer le pays sud-américain avec poncho, flûte de pan et panama. Et pourtant, le Chili n’a rien du groupe folklo-latino du cours Mirabeau ou d’ailleurs, qui joue la mélodie de “El Condor Pasa” pour la trentième fois de la journée.

El fin del mundo, un royaume nommé nature. P

ays très américanisé, on est d’abord frappé par la hauteur des buildings de Santiago et la géométrie des rues, et on a un peu honte d’avoir fait un rapprochement (éloigné ou non) entre la Chilienne et la petite dame à peau mate, longue tresse et chapeau noir qu’on a vu un jour dans “Des racines et des ailes” (émission qui, soit dit en passant, traitait probablement de la Bolivie ou du Pérou ce jour-là).

Et finalement c’est un peuple moderne que l’on découvre, et j’entends par là révolutionnaire, bien entendu ; un peuple las de l’élitisme et des inégalités, de la démagogie et des promesses essoufflées. Ce sont des étudiants en colère qui dévalent la grande avenue Alameda tous les jeudis matins ou presque, des étudiants qui protestent pour la gratuité de l’éducation, la dépénalisation de l’avortement et la distribution plus équitable des richesses - une nouvelle génération qui se bat pour que son pays sorte enfin de ce retard social qui le place encore à la traine des pays développés. On est choqué de la réponse policière, pas complètement répressive mais violente tout de

18

même, vingt ans après la fin de la dictature de Pinochet. Oui mais vingt ans, c’est quoi ? Car elle est encore là, la dictature, dans la rue, au bureau, dans les textes et dans l’art, implicite, presque effacée mais présente. On le sait quand on lit “Avenida 11 de Septiembre”, honorant le jour du coup d’état, quand l’on fouille un peu le passé de certains hommes politiques, ou quand on doit attendre 2012 pour voir sortir sur les écrans des films tels que No, symbole d’un devoir de mémoire tout juste naissant.

Et puis on est fatigué de l’organisation des fast-foods, qui se transforment rapidement en slow-foods, quand, une heure après avoir vu votre plateau défiler dans les mains de 75 personnes, vous obtenez enfin votre burgerfrites. On est écœuré de la dernière bouchée d’avocat, celle qui suit probablement des milliers d’autres, de la dernière gorgée de pisco, cadette d’une série de plusieurs millions, et de la première et dernière gorgée/bouchée de mote con huesillo (boisson/dessert à base de jus de pêche à la couleur douteuse, pêches dont la texture ne laisse pas moins songeur, et de blé

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

au goût vraiment pas réconfortant), parce qu’on vous a toujours dit que c’était dégueulasse, mais que, quand même, vous n’allez pas repartir de là sans avoir goûté au moins une fois.

La dictature est encore là, dans la rue, au bureau, dans les textes et dans l’art, implicite, effacée, mais présente

Ces détails-là resteront dans ma mémoire comme un tout, un doux souvenir que l’on raconte au détour d’une conversation : « eh bah moi, quand j’étais au Chili…». Mais ce n’est pas cela qui s’est gravé dans mon esprit comme une photo qu’on encadre. On a beau tous être à Sciences Po et prétendre que l’histoire de son pays d’accueil a été une découverte non négligeable de cette troisième année pluriculturelle, ce n’est pas ça, que l’on retient vraiment.


Amériques - Chili Si le Chili a une réputation qu’il respecte en effet, c’est la promesse d’un émerveillement devant le règne de la nature. On a tous croisé des Français bobos en quête de connaissance de soi avec leur sac à dos Quechua et leur regard scotché devant les formations rocheuses improbables de la Patagonie.

Rien ni personne ne contrôle la formation d’un lac rouge en plein désert sud-bolivien

Et comment leur en vouloir ? Nous aussi, on est scotché, paralysé, Photo : Fanny Attas

émerveillé, impressionné devant tant de grandiosité. C’est presque effrayant, cette impuissance que l’on ressent face à la splendeur, l’immensité, l’inexplicable beauté naturelle qu’aucun homme n’a forgée, qui nous échappe complètement. Rien ni personne ne contrôle la formation d’un lac rouge en plein désert sud-bolivien, pas plus que les tremblements de terre qui secouent (le plus souvent doucement, fheureusement) le pays chaque jour. Et la terre, à ce moment précis, nous semble si libre. Alors, après s’être dépassé soimême pour mériter cette nature, suite à des heures de marche sous la pluie ou sous un soleil de plomb, les jambes ruinées mais le cœur léger, trépignant d’impatience,

c’est avec humilité et modestie que l’on découvre, de nos petits yeux d’homme, trois reines de roche qui s’élèvent dans le ciel mouvementé du parc Torres del Paine, en Patagonie, l’imposant cratère d’un volcan en activité, dans la région des lacs, une colonie de manchots vivant leur routine sur une île perdue au large de La Serena, ou encore l’infini du ciel le plus pur du monde, la voie lactée, ces milliers d’étoiles qui nous dominent, au cœur du désert d’Atacama.

Charlotte Méritan

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

19


Amériques - Argentine En Argentine, on ne rigole pas avec le football, et encore moins avec son club. Il y a quelques semaines, la sélection nationale a rencontré le Venezuela, et gagné 3-0 à Buenos Aires, dans l’enceinte du Monumental, le plus grand stade du pays. Messi a marqué, devant 60 000 de ses compatriotes, et assuré la qualification de son pays à la prochaine Coupe du monde.

Un Dia Platense N

ous sommes six dans le van de Poppi, direction El Estadio Unico Ciudad de La Plata. Aujourd’hui, c’est match. Estudiantes de La Plata, l’un des deux clubs de La Plata, affronte River Plate, à la maison en plus. Un public tranquille, familial, rayé de bleu et de blanc, est venu supporter la fierté nationale: “el qué no salta es un inglés !!!”. Mais là, c’est une autre histoire qui se prépare, et si l’Argentine entière s’unit derrière sa sélection, il n’est plus question d’amitié lorsqu’on parle du championnat. Poppi, 35 ans, platense (habitant de La Plata) de naissance, gérant d’un hôtel de la ville, est hincha (supporter) de Estudiantes, le club de son coeur. Comme son père, et comme son grand-père avant lui. En Argentine, le football est avant tout une histoire de famille : ton père te fait hincha d’un club, et c’est pour la vie.

« Tu peux changer de parti politique, de femme ou de métier, mais pas de club » dit le proverbe. Etre hincha veut

20

dire beaucoup ici. Dubaï, Barcelone, Brésil, Mexique, avec quelques potes d’enfance, comme lui hinchas depuis toujours, Poppi a suivi son équipe aux quatre coins du monde. “Parce que cette équipe me rend fier”. Les autres équipes ? “Pechos frios” (des mauvais, des faibles). Gimnasia, l’autre club de La Plata ? “Ils jouent en deuxième division, ils n’existent même pas !”. Jouer en deuxième division, la pire insulte pour un supporter orgueilleux ! On s’approche enfin du stade. Le match a commencé avant le match, depuis une heure déjà, à la radio. Préparatifs, enquêtes, pronostics, rien n’est à négliger. En face c’est River Plate, l’un des deux clubs les plus titrés du pays. Un gros morceau. Un joueur est blessé, et il va pleuvoir, nous annonce le speaker : « c’est pas top, mais on est à la maison ». L’entrée jusqu’aux gradins se fait à pied, il fait moche en effet, et la tension est palpable dès les abords du stade. Des policiers, calmes mais nombreux, font entrer des gens qui se pressent, femmes

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

d’un côté, hommes de l’autre. Et il y en a beaucoup de femmes au stade ! Pas seulement des mères de famille qui accompagnent le petit dernier à son premier match, mais aussi des grands-mères anxieuses, attendant le résultat d’une équipe qu’elles supportent depuis des années, ou des groupes d’amies, lycéennes ou étudiantes, maquillées avec soin aux couleurs du club. En Argentine, le foot est l’affaire de tous, et chaque Argentin à son équipe, et en parle avec passion ! Quelques manteaux couvrent encore les poitrines, mais la foule qui remplit le stade est rouge et blanche, les couleurs d’Estudiantes. Poppi a son maillot, et l’écharpe aussi, parce qu’il fait froid.

« Tu peux changer de parti politique, de femme ou de métier, mais pas de club » dit le proverbe.


Amériques - Argentine

“El arbitro es un boludo” Enfin, le stade ! On est assis, et le match commence. A gauche, regroupés dans un virage, les hinchas de La Plata se déchainent. Tambours, fumigènes, peintures, chants, drapeaux, une marée rouge et blanc hurle la fierté de son club :

Y vamos vamos vamos vamos los rayadooos Y vamos vamos vamos vamos a ganaaaaar esta es tu hinchada que te sigue siempre a todos ladooos esta es tu hinchada la que nunca te va a abandonaaar Tout en haut, taiseux, les barras bravas (hooligans, supporters extrêmes) fument et boivent entre eux, comme détachés du spectacle qui se déroule plus bas. Il pleut de grosses trombes d’eau, ce qui ne ralentit pas le ballet permanent des vendeurs de Coca-Cola et de cacahuètes qui arpentent les gradins sans trêve, slalomant entre les gamins en crampons et les banderoles énormes à la gloire d’Estudiantes, rappelant les hauts faits sportifs du club local. Plus souvent debout que assis, Poppi suit le match avec attention, grignotant des graines de tournesol qui viennent joncher le sol déjà encombré de la tribune. “Ca fait quelques matchs qu’on joue mal, et en plus les imbéciles d’en face sont venus nombreux”. Les imbéciles en question, se sont les supporters de River Plate, venus en masse pour

défier le petit adversaire platense ! Loin, en face, remplissant la tribune qui leur est réservée (délimitée par un muret et des filets, on n’est jamais trop prudent...), les hinchas de Buenos Aires narguent La Plata.

Puis, à 5 minutes de la mi-temps, profitant d’un moment de mou, l’adversaire marque ! But ! Sous les acclamations de ses supporters, le buteur s’offre un demi-tour de stade. Mais la clameur qui domine est celle, dépitée, des supporters platense. “El arbitro es un boludo” (“l’arbitre est un crétin”) s’énerve Poppi, sûr d’avoir vu un hors-jeu. Mais rien à faire, et l’écran géant annonce clairement : Estudiantes 0 - 1 River Plate.

La pause passe rapidement, puis la fin du match s’approche lorsque River Plate marque un second but. “Goooooooooool !!!”. C’est le chaos dans le stade, que la pluie persistante et le match peu mouvementé avaient calmé. A quelques minutes du coup de sifflet final, ce but est synonyme de victoire, et l’auteur du second but se permet d’aller narguer la tribune adverse, sous les insultes de la foule indignée : “Hijo de puta !”; “La concha de tu madre !!!”

façon ? Les vendeurs de parapluie (qui vendaient des lunettes de soleil la semaine dernière) n’ont pas plus de succès. On remonte dans le van, et on allume la radio. Le match continue là encore, analyse, débriefing. Le retour en voiture est silencieux, mais dehors résonnent encore les chants:

Yo estoy contigo cuando todo esta bieeen no te abandono cuando todo esta maaal y no me importa en que cancha juguemos siempre voy a alentaaaaar La semaine prochaine, il y a match.

Luca Pueyo

Le match reprend, il reste 3 minutes, et l’ambiance est retombée. Seul le contingent de supporters porteños (de Buenos Aires) s’agite encore, à l’autre bout du stade. Enfin, la rencontre se termine. Défaite, 2-0. Mais personne ne quitte le stade prématurément, on reste pour parler, on est digne, on applaudit son équipe, et de toute façon il est interdit de quitter le stade pour l’instant (le temps d’évacuer les supporters de River Plate jusqu’à leurs autobus, on ne sait jamais...). Finalement le stade se vide et la foule, un peu groggy, s’éparpille sur la pelouse détrempée qui encercle le stade. Il pleut encore, et peu de personnes prêtent attention aux vendeurs de sandwichs ou de maillot qui hèlent les gens çà et là. Qui n’a pas son maillot de toute

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

21


Seriez vous un Costaricien “hype” ?

Amériques - Costa-Rica L’hiver approche, les beaux jours se font rares, la température chute inexorablement, le chant des cigales a laissé place aux sifflements du mistral et la routine quotidienne commence clairement à vous peser.

V

ous ne rêvez que d’une seule chose : vous prélasser sur des plages paradisiaques et vivre au rythme de la salsa et du reggaeton en ne vous nourrissant que de « rice and beans » et de mangues ? Le Costa Rica est la solution à tous vos maux ! Véritable petite terre de paix, coincée entre le fade Panama et le tumultueux Nicaragua, le Costa Rica, son printemps éternel et ses eaux à 28 degrés n’attendent que vous !

Oui mais voilà, pas question de partir dans le pays le plus heureux du Monde et d’y avoir l’air du sempiternel « gringo ». Non, vous, vous serez un « tico » hype, vous serez LE tico que le tout San José s’arrachera lors des folles soirées joséphinoises. Personne ne se doutera de votre nationalité française. Laissez-vous donc guider, découvrez en vingt points comment être un Costaricien hype, et préparez dès à présent vos vacances hivernales au soleil… Ancienne colonie espagnole, le Costa Rica n’échappe pas à la classique et paradoxale relation entre ancienne puissance coloniale/ancien pays colonisé : vous devrez donc faire preuve d’un habile mélange de railleries et d’admiration à l’égard de l’Espagne. Pour vous aider, n’hésitez pas à pointer du doigt l’arrogance et l’irrespect des Espagnols, tout en vous montrant fervent admirateur de ses équipes sportives.

1

2

D’ailleurs, ne vous croyez pas hype parce que vous maitrisez la langue de Cervantès. Certes, c’est toujours mieux que d’essayer de communiquer en anglais (le tico hype ne parle pas anglais), mais le véritable tico parle costaricien, à en faire perdre son

22

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

latin à un espagnol : « mae/huevon» (mec), « tuanis » (génial), « vara » (truc). Surtout : ne pas commettre l’irréparable en parlant en « tu » ! Seul le « vos » est autorisé.

3

Elément de langage à part entière, le « Pura Vida » est l’un des symbôles du Costa Rica. Impossible de se fondre dans la masse sans l’employer à tout bout de champ, l’air enjoué ou la mine grave, ayant un rapport avec la discussion ou non. Une seule règle : l’utiliser de manière positive. Bref, une sorte de « Kébon-TMTCAllezlaaaa-tekass-lolilol » local. VITE comprendre qu’on ne fait pas deux bises, mais UNE seule. Ça vous évitera de passer pour un relou auprès de la gente féminine.

4

5

On oublie les pâtes, le pain, les viennoiseries/ pâtisseries et le jus d’orange, et on se met immédiatement aux ingrédients clés de n’importe quel plat traditionnel : riz, haricots noirs, bananes plantains, œufs, avocats et poulet. Vous apprendrez vite à apprécier le « Gallo Pinto » chaque matin, le « casado » le reste du temps et les « tamales » lors des occasions spéciales. Le tout accompagné de soda. Les supermarchés ne vendent pas des bouteilles de Coca de 3L pour rien.

6

Café, café, café. Impossible de passer à côté ! Et impensable de refuser le 8ème café de la journée qu’on vous propose, à moins de vouloir être socialement blacklisté. Une véritable Institution qui explique qu’on trouve des cafetières en libre service dans à peu près toutes les banques. Bref, buvez du café.


Amériques - Costa-Rica Soyez beau, soyez gros. La seule alternative au Gallo Pinto et au Casado ? McDo, Burger King, KFC, Wendy’s, TacoBell, Subway, etc. Le tico hype ne cesse de vanter les bons petits plats de sa maman, mais ne s’interdira pas pour autant d’aller voir du côté des Fast Food plusieurs fois par semaine. Le petit conseil sympa : s’habituer le plus vite possible à l’impressionnante présence de ces chaines, implantées à chaque coin de rue et équivalentes par leur ancrage culturel à nos boulangeries.

7

8

Faire comme si tous ces fruits qui vous sont inconnus vous étaient familiers : Cas, Guyabana, Guyaba, Jacote, Tamarindo, etc. ; vous savez lesquels ne se mangent que crus, lesquels ne se font qu’en jus, et lesquels sont immangeables. La règle qui vaut pour le café, vaut également pour les fruits qu’on vous propose. Photo : Aymeric Millet

Conseil bonus : saler sa mangue, il n’y a pas plus cool.

« Si Dieu le veut… ». Peut être le plus gros écueil dans sa recherche de coolitude : il est indispensable d’être chrétien et de s’en remettre à Dieu pour chaque action de sa vie. Acquiescez à tout discours sur l’origine du Monde, le pourquoi du comment grâce à Dieu vous vous retrouvez ici ou sur le dévouement que vous lui devez. De temps en temps, renchérissez, dites par exemple, comme ça, sans raison que « Jésus est l’homme le plus puissant sur terre, loin devant Obama ». Ne pas oublier de quitter quelqu’un en lui souhaitant « Que Dieu le bénisse », ni de prendre au pied de la lettre les préceptes si modernes de ces divers courants : catholiques, évangélistes ou témoins de Jehova, vous n’avez que l’embarras du choix.

9

Autre aspect pratique de la vie : les interminables files d’attente aux distributeurs de billets. Avec une poignée de banques pour 1 millions d’habitants dans la capitale, il faudra tirer votre épingle du jeu de cette épreuve intégratrice essentielle de la société costaricienne et gagner vos places aux soirées ou vous vous devez d’être.

10

La conduite courtoise ? Aux antipodes du tico hype. Privilégiez plutôt le combo routier du : je freine pas et je respecte pas la priorité à droite / coup de klaxon coucou je passe à CHAQUE intersection sans feu (c’est à dire une bonne majorité). Notez que ça marche également pour les chauffeurs de bus. A ses risques et périls.

11

Lire la suite

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

23


Amériques - Costa-Rica

Photo : Aymeric Millet

24

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013


Amériques - Costa-Rica

12

Un numéro et nom de rue, un code postal ? A la portée de beaucoup trop de monde. S’orienter par rapports aux points cardinaux et à des “lieux connus”, c’est bien mieux. Ainsi, si vous voulez vous rendre à l’Ambassade de France, vous devrez aller à Curridabat, à 200 mètres au Sud puis 50 mètres à l’ouest de la Tour Mitsubishi. Facteur, coursier, livreur : des métiers bien compliqués ici... Vous comprendrez mieux pourquoi les coursiers klaxonnent sans cesse dans votre rue : toujours être aux aguêts de sa livraison. Taper la conversation avec la demi-douzaine de vendeurs ambulants attendant patiemment devant de votre maison jusqu’à ce que vous daigniez venir les voir. C’est un peu comme le café, ça ne se refuse pas. Mais contrairement au café, ça n’est pas très utile : dons pour des Eglises Evangéliques, achat de marque page, jardinier en manque de boulot, etc. Variante : être friand de toutes les ventes flash dans les bus : Chocolats, bonbons, images, brosses à dents, cds, etc. ; un vrai succès commercial.

13

En tant que tico super hype, vous passerez toutes vos soirées dans le quartier étudiant de San José, à San Pedro ou bien dans le quartier de Zapote. Bars, karaokés, discothèques, chacun y trouvera son compte. Vous ne consommerez que deux boissons : de la « cerveza » nationale (Imperial ou Pilsen) ou du Cacique (liqueur semblable à la Vodka). Pour impressionner votre entourage, n’hésitez pas à demander les bouteilles de bières de 750mL, on verra immédiatement qui est le patron.

14

Salsa, merengue, cumbia, bachata, toutes ces danses n’ont aucun secret pour les Costariciens, et ne devront donc plus en avoir pour vous. C’est bien simple, si vous ne maitrisez pas les

15

pas les plus basiques, vous serez laissés pour compte lors de chaque soirée et vous ne pourrez donc jamais prétendre au titre de tico le plus hype du pays. Etre un crack de la salsa ou rester seul au bar, il faudra choisir.

16

Saprissa ou la Liga ? Homme comme femme, un choix s’imposera, et vous vous mettrez à dos la moitié de la population. Il est impensable de venir profiter des plages costariciennes sans faire un choix entre le club de la Capitale (Saprissa) et le club rival d’Alajuela (La Liga). Comme l’est la salsa, le foot est un facteur d’intégration inévitable et vous devrez connaitre sur le bout des doigts les résultats de l’irrésistible Sélection Nationale pour laquelle vibre tout le pays lors de ces rencontres.

Autre facteur d’intégration sur lequel vous devez être bon : se plaindre (abusivement) de la température. Que votre journée commence par un coup de soleil (en plein hiver) et s’achève par une tempête ne doit pas vous faire sourciller. En revanche, l’infime variation de la température doit vous être insupportable : en grand habitué du printemps éternel que vous allez devenir, vous ne tolérerez qu’une température autour de 25 degrés. Au-delà de 28 degrés, et en dessous de 22 degrés, préparez-vous à vous indigner.

17

Dernier facteur d’intégration: être de droite et conservateur. Depuis 1847 (Indépendance), aucun président n’a été issu de la Gauche, et seulement deux Chambres Parlementaires l’ont été. Pour être dans le vent, vous ne vous contenterez donc pas de mettre constamment en avant le fait que votre pays d’adoption ait aboli l’Armée, vous vous réjouirez de l’omnipotence de l’Eglise et de ses valeurs, de l’interdiction de l’avortement et de la pilule du lendemain et des faibles droits dont

18

jouissent les homosexuels, au nom de la famille traditionnelle.

19

Comme 90% des Costariciens, vous montrerez un profond mépris à l’encontre des 120 000 indigènes (4% de la population totale) qui peuplent encore le Costa Rica. Mais comme vous êtes cools, vous serez quand même en mesure de citer une communauté indigène sur les 22 que compte le pays : celle de Talamanca sur la côte Caraïbe, à côté de laquelle vous allez à la plage tous les ans pour les fêtes de Noël. Bon, par contre, vous en conviendrez, ils sont un peu relous ces indigènes à lutter contre les centrales hydro-électriques et les antennes relais que les entreprises et l’Etat veulent installer sur leurs terres. En plus ils mangent des chiens et ils continuent à parler un affreux dialecte. Enfin, et finalement l’essentiel est bien là dans votre quête de plages paradisiaques et de farniente, le tico hype que vous tendez à être connait tous les plus beaux spots du Costa Rica : les plages de Samara et Carillo dans le Guanacaste et celles entre Puerto Viejo et Manzanillo au sud de la mer des Caraïbes ; les spots de surf du côté de l’Océan Pacifique à Pavones et Playa Hermosa ; les volcans Poas et Irazu sur la Cordillère Centrale du pays ; ou enfin le Mont Chiripo et les parcours de randonnées qu’il offre. Jamais on ne vous y prendra à vous retrouver avec les gringos de la plage de Jaco.

20

Vous voilà désormais au fait des us et coutumes des ticos, et en mesure de savoir si vous êtes déjà ou si vous serez un Costaricien dans le vent cet hiver. Pura vida !

Aymeric Millet

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

25


Europe de l’Ouest


Photo : Sylvain Bianchi


Europe de l’Ouest - Allemagne On pourrait passer des années à recenser tous ces « tout petits riens » qui, dans la vie de tous les jours, nous différencient de nos amis d’outre-Rhin, aussi vous devrez vous contenter d’anecdotes, et de généralisations qui n’en sont pas tant que ça.

Nos amis les Allemands

Photo : Cédric Philadelphe Divry

28

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013


Europe de l’Ouest - Allemagne

Ils sont fous ces Allemands !

J

e sais que les généralisations, c’est pas bien vu. Que faire des amalgames, c’est le mal. Que plagier à Obélix sa plus belle réplique pour l’adapter à ma propre convenance, c’est indigne. Mais après avoir vécu des mois en Allemangne, et avoir traversé de nombreuses villes de l’Ouest et du Sud, en vérité, je vous le dis : Les allemands attendent au feu rouge. C’est comme ça. Ils doivent être fous. Ils peuvent être punks, anarchistes, jeunes, vieux, de sexe masculin ou féminin, gros, maigres,

« Schloss Fantaisie », « Schloss Sanspareil », « Schloss Sanssoucis »

S

aviez-vous qu’une pâtisserie au restaurant coûte moins cher que 25cl d’eau ? Que la pâtisserie en question, au restaurant, vous coûtera moins que 2€ (je parle d’une part de Käse-Sahne-Tochte, ou de Margrafin-WhilhelminKuchen) ? Que les Allemands ne font jamais payer plus le client sous le prétexte que le lieu est touristique ? Ainsi, à votre stupéfaction, le prix de la boule de glace reste identique, du marchand de glace itinérant à l’inévitable restaurant-salon-de-thé qui jouxte tous les lieux touristiques. Quel que soit l’improbable château, parc, jolie ferme historique que vous irez visiter, vous pourrez aller manger une glace ou une saucisse à un prix très modique, pour vous récompenser.

magistrats ou délinquants… ils attendent au feu rouge. N’importe quel sociologue, ou même étudiant Sciences Po averti devrait déconstruire le concept « d’Allemand », de « fou » et de « feu rouge », afin de montrer que ce sont avant tout des constructions floues et variables, et que « les allemands sont fous » est une affirmation qui n’a pas de sens… Mais, sur place, c’est indéniable. C’est un fait. Les Allemands attendent au feu rouge.

C’est choquant ! Et à vivre, cela peut s’avérer pénible. Parce qu’en outre, les feux rouges durent particulièrement longtemps. Sachez qu’il vous en coûtera de rompre le tabou, en passant à pied, après cinq minutes d’attente, sur ce passage piéton, alors qu’il n’y a de voiture nulle part, laissant derrière et devant vous, les patients piétons allemands, vous fusiller du regard.

D’ailleurs, vous jugerez assez vite que les Allemands adorent visiter toutes ces jolies abbayes et petits châteaux romantiques du XVIIIXIXème.

vos yeux et votre estomac affamés. Bien que nous n’irons pas jusqu’à la qualifier de temple de la gastronomie, il faut reconnaitre à nos voisins, qu’ils ont fait de leur pays un paradis pour les bonvivants cultivés et sans le sou.

Et ce n’est pas qu’il y’ait tant de trafic, ou que les chauffards sont particulièrement plus dangereux qu’ailleurs. Je veux dire : ils attendent au feu rouge même quand il n’y a pas de voiture.

Ceux-ci sont dotés de noms français évoquant probablement quelque chose chez nos francophiles voisins : « Schloss Fantaisie », « Schloss Sans-pareil », « Schloss Sanssoucis ».

Charles Berger

Ces lieux culturels pullulent bien plus encore, comparé à notre côté du Rhin, où la Révolution Française et la centralisation du pouvoir ont considérablement réduit notre « cheptel » de châteaux et de monastères. Impossible de trouver quelque chose de comparable en France : toi, étudiant désargenté, n’essaye même pas d’aller au salon de thé pour touriste dans le parc de Versailles, ou commander un bœuf bourguignon au restaurant perché sur la tour Effel.

Le résultat sera que, rien qu’en allant visiter les châteaux à portée de vélo, vous aurez de quoi nourrir

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

29


Europe de l’Ouest - Autriche

30

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013


Europe de l’Ouest - Autriche

Cédric Philadelphe Divry

Austriae Est Imperare Orbi Universo

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

31


Europe de l’Ouest - Autriche Cette formule allemande - il n’y a pas plus critique envers les Autrichiens que les Allemands - évoque une capitale figée dans le passé et le touriste qui passe quelques jours à Vienne a forcément un peu cette impression là.

« Si la fin du monde arrive, rends-toi à Vienne, elle n’arrivera que vingt ans plus tard. » L

’Autriche, qui a encore du mal, semble-t-il, à digérer son passé national-socialiste, a fait le choix de voir son âge d’or dans l’Empire austro-hongrois de la fin du XIXème siècle. Les Autrichiens en général et les Viennois en particulier semblent vivre dans la nostalgie du « bon vieil empereur Franz-Joseph ». C’est ainsi que dans le centre ville, on croise à chaque coin de rue des calèches tirées par des chevaux, que les fameux cafés viennois ne désemplissent pas et que les magasins de souvenirs regorgent d’objets à l’effigie de Sissi. En réalité, le centre ville de Vienne a été transformé en gigantesque musée. Mais quel musée ! L’architecture est vraiment grandiôse. Et Vienne c’est aussi bien sûr une ville culturelle : théâtres et opéras sont une véritable institution et il doit exister plus d’une centaine de musées. Mais il n’y a pas que cela, Vienne semble en effet avoir été préservée du stress et de l’agitation forcenée qui caractérise notre époque. La capitale Autrichienne ne compte en effet que deux millions d’habitants, ce qui est peu par rapport à sa superficie. C’est ainsi qu’à Vienne on n’a jamais cette sensation d’étouffement quand on se promène dans les rues. Je pense également que les Autrichiens ont une certaine nonchalance qui confère à Vienne ce que je ressens comme de la douceur de vivre. A cela s’ajoute de nombreux espaces verts et une courte distance à parcourir pour se retrouver en pleine campagne. Le touriste s’arrêtera sur cet aspect, voyant dans Vienne selon son goût

32

une ville profondément ennuyeuse fonctionnant au ralenti ou bien les derniers vestiges d’une époque bénie. Mais ayant été étudiante pendant un an à Vienne, je ne peux pas laisser perdurer cette vision étriquée de ma ville d’adoption ! Après neuf mois, je suis toujours émerveillée par l’architecture Viennoise et j’apprécie cette impression de calme. Mais ce serait mentir par omission que de ne pas parler de la vie étudiante et nocturne.

J’avais la chance d’habiter à proximité d’un arrêt de tram situé sur une ligne qui fonctionne nuit et jour. Et bien, n’importe quel jour de la semaine et à n’importe quelle heure de la nuit, je n’ai jamais connu ce tram que plein à craquer. Hors du centre-ville touristique il y a un nombre incalculable de bars, de boîtes, de salles de concert. De plus, les bords du Danube et l’esplanade du Museum Quartier sont des points de rencontre incontournable pour les étudiants. Mais Vienne c’est aussi bien sûr une ville culturelle : théâtres et opéras sont une véritable institution et il doit exister plus d’une centaine de musées. A ceux qui s’étonnaient de me voir choisir Vienne quand tous mes amis s’en allaient à l’autre bout du monde, je réponds maintenant sincèrement que mon seul regret est de n’avoir en réalité aucun ami Autrichien, juste quelques connaissances. C’est certainement un peu de ma faute car j’ai cédé au bout d’un moment à la facilité en restant avec mon groupe d’amis

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

étrangers mais cela vient en grande partie de la mentalité autrichienne. En effet, même chez ces ardents défenseurs du multiculturalisme que sont les étudiants de la fac de sciences politiques de Vienne, pour qui émettre la moindre nuance revient à être immédiatement considéré comme un néo-nazi, on préfère rester entre soi. Dès lors qu’on découvrait que je n’étais là que pour un an, c’était comme-ci cela ne valait pas la peine de faire des efforts pour me connaître. Tous les autres étrangers à qui j’en ai parlé m’ont dit ressentir la même impression et même des Allemands, qui n’ont pourtant pas la barrière de la langue. En Autriche comme je l’ai lu plus tard, tout fonctionne par relations.

Vienne semble avoir été préservée du stress et de l’agitation forcenée qui caractérise notre époque

Je ne regrette donc en aucun cas mon choix. J’ai fait de gros progrès en Allemand, j’ai beaucoup voyagé en Europe de l’Est et j’ai adoré mon année à Vienne. Mais je ne me vois pas y vivre pour de bon car il est très difficile de s’intégrer quand on est étranger et cela même lorsqu’on est étudiante et Européenne.

Laura Lemaire


Europe de l’Ouest - Autriche

Photo : Cédric Philadelphe Divry

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

33


Europe de l’Ouest - Royaume-Uni Du Coventry moyenâgeux, qui accueillit l’un des plus beaux évêchés de l’époque et se proclama “County” de son propre chef, il ne reste rien. De ce bastion de la Révolution Industrielle anglaise, il ne reste rien. De ce coeur industriel et industrieux, accueillant au XXème siècle les secteurs les plus prestigieux, comme l’automobile ou l’aviation, il ne reste rien.

Great Expectations L

Photos : Sophie Gueudet

34

a cruauté du destin de Coventry se lit dans les traces de ce que cette ville a été et aurait pu continuer à être. Le centre-ville n’est certes qu’un agrégat de constructions grisâtres, sans âme et sans beauté, construites à la va-vite à la sortie de la guerre pour palier la destruction de 4 000 habitations lors des bombardements allemands de novembre 1940. Pourtant, si au gré d’une errance, on prend le temps de s’arrêter sur quelque vestige niché à l’abri du temps dans un écrin médiéval, on est alors à même de saisir toute la beauté qu’a recélé Coventry, une beauté telle qu’elle excita la colère d’Hitler et condamna la cité à être l’une des cibles privilégiées du Blitzkrieg. La cathédrale, fantôme romantique, éclairée à la nuit tombée par des lumières théâtrales, renferme toute la complexité tragique de la ville : une bombe allemande la priva de sa toiture, de ses vitraux, de sa nef, et néanmoins, elle demeure, envers et contre tout, majestueuse, véritable martyr moderne impavide et stoïque face aux tourments. Aux côtés de cet édifice mutilé, trône la nouvelle cathédrale, dessinée par Spence et encadrée par une statue d’Epstein, bien vaine tentative de renouer avec les splendeurs d’antan. La vaste banlieue, enfilade de bicoques de briques rouges, interrompues uniquement par des étendues de friches industrielles, s’érige elle aussi en témoin d’un âge d’or révolu. Le musée des transports, édifice flambant neuf et hideux, supposé démontrer au nouvel arrivant le dynamisme et le potentiel d’innovation de Coventry, est un piètre hommage à sa vigueur passée.

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

Prise au piège de ses jours glorieux, incapable d’accepter qu’ils soient révolus, Coventry n’a de cesse d’essayer de les recréer. En vain. Le temps semble avoir suspendu son vol, et la ville semble dès lors vivre dans une torpeur dont elle ne tire que sclérose et désillusion. Comment être jeune là où le souvenir du passé est roi, le constat du présent affligeant, et la perspective du futur inexistante ? Réponse de Stuart, 24 ans, rencontré dans un pub local, passablement éméché à 18h : « Tu sais, j’ai jamais vraiment espéré quoi que ce soit, à part être né cinquante ans en arrière. Il n’y a rien par ici, mais ça on le savait déjà, du coup, rien à espérer, mais pas matière à être déçu non plus. Great Expectations, tu connais ? Ben nous c’est tout le contraire. »

Sophie Gueudet


Europe de l’Ouest - Grèce Grassroots (Grass = herbe, roots = racines) : Appliqué à un mouvement, à un groupe de personnes, le terme grassroots implique que la naissance de ce groupe, de ce mouvement, s’est faite de manière naturelle et spontanée, contrairement à un mouvement orchestré par des structures politiques traditionnelles. D’après la page ‘’Grassroots’’ de Wikipedia, l’encyclopédie libre

Crise Grecque : La Solution Grassroot V

isualisons : un pays dont une crise économique des plus sévères épuise les ressources de ses habitants depuis près de six ans, un pays qui a essuyé trois mémorandums imposés par la Troïka, dans le déni pur et simple de sa Constitution, un pays privatisant allègrement ses ressources naturelles et son territoire (mines d’or, eau, îles…), un pays où dans un contexte d’immigration incontrôlée et de crise morale grave, on bafoue les droits de l’Homme sans que pratiquement personne en Europe ne bronche. Visualisons enfin un pays où plus de 60% des jeunes1 sont au chômage, où le SMIC est à 586€ par mois mais où les prix, bien entendu, restent les mêmes qu’en France, si ce n’est un peu plus élevés.

Pour s’en sortir, il n’y a d’autre voie que celle de la solidarité S’organiser pour survivre

Réduction jusqu’à 27% des salaires des fonctionnaires, coupe des aides sociales des familles nombreuses, augmentation des taxes, réduction significative des retraites, telles sont entre autres les mesures imposées par le dernier mémorandum en date. Quand le prix du fuel (dont dépend le chauffage de la majorité des foyers grecs) augmente de 140% en un an2, qu’une nouvelle taxe d’habitation

s’invite dans la facture mensuelle mais que les salaires sont en chute libre, il ne reste plus beaucoup d’argent à consacrer à des dépenses pourtant indispensables telles que l’alimentation, l’habillement, les soins etc.

contre une heure de cours de guitare, le troc de biens et services et les monnaies alternatives prolifèrent et se substituent à l’économie classique et au travail au noir (qui existent toujours, rassurez- vous).

Pour s’en sortir, il n’y a d’autre voie que celle de la solidarité, qui se manifeste souvent à travers ces grassroots movements. Nés de l’impératif et de la nécessité, conduits par des citoyens lambda, ils répondent à des besoins très précis : distributions de repas tous les jours, dons de vêtements chauds pour l’hiver, ouverture de centres de soins où des docteurs viennent exercer gratuitement. Eleni Doulianaki, médecin généraliste est membre actif d’une clinique sociale. Elle y travaille bénévolement depuis un peu plus d’un an. « En treize mois d’existence nous avons géré 18 000 visites médicales, nous sommes 268 médecins de 23 spécialités différentes, tous bénévoles. Nous essayons de fournir à nos malades des médicaments mais il est très difficile de s’en procurer. »

La crise ne fut pas le bouleversement soudain d’un système qui allait bien. La crise, de nombreux auteurs écrivent sur elle… depuis les années 2000. Abordant les folies, les incohérences et les incongruités que connaissait déjà leur pays mais que personne ne voulait voir, même en 2004, quand la préparation des J.O. a entrainé des prises de décisions relevant du délire ou de l’inconscience (zéro appel d’offre pour la construction des infrastructures nécessaires, zéro transparence sur la totalité des actions entreprises, disparition3 soudaine des chiens et des chats de la ville, mais passons). La crise économique a surtout révélé des problèmes qui existaient déjà.

Comportements solidaires

Pallier les insuffisances du système

Lire la suite

Economies alternatives Trouver une manière de vivre en dépensant le moins d’argent s’est révélé être nécessaire pour nombre de Grecs. C’est ainsi que de nombreux mécanismes se sont mis en place. Les dépôts-ventes fonctionnant sans argent, les banques de temps, dans lesquelles les services s’échangent à l’heure : une heure de baby-sitting

source : eurostat source : AFP (1,35€ en 2012 contre 0,95€ en 2011) 3 Ne vous en faites pas pour les animaux, on les a revus dès que les Jeux furent terminés. 1 2

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

35


Europe de l’Ouest - Grèce « Avant la crise, raconte Katerina, propriétaire d’un magasin dans le quartier de l’Acropole, c’était très facile d’ouvrir un magasin, on pouvait y vendre n’importe quoi et ce n’était pas toujours de bonne qualité. Maintenant, c’est beaucoup plus difficile. On sait qu’on risque de travailler et ne pas gagner d’argent. Beaucoup de boutiques ont fermé, mais certaines ont ouvert. Et parmi ces dernières, on ne trouve que des artisans passionnés » assure-t-elle.

sur twitter (#tutorpool) pour les profs proposant des cours gratuits ou pour les étudiants en réclamant. Le mouvement a pris de l’ampleur, il a maintenant un site internet et plus de 1500 professeurs engagés à l’année avec un élève. « Nous sommes très heureux d’avoir pu lancer ce mouvement, explique Silia, à l’origine du fameux hashtag, mais il ne s’agit que d’une solution à court terme. Ces profs, pour la plupart au chômage, doivent être payés par leur travail. Il faut que l’Etat prenne en charge ces frais ! L’éducation doit être une priorité ! »

Si la crise a parfois permis de faire le tri dans ce grand capharnaüm qu’était la Grèce, elle a souvent aggravé les situations qui posaient problème mais qui étaient gérable en temps de prospérité. Ainsi, pour passer le concours d’entrée à l’université (sans lequel il ne vous reste plus qu’à pousser la porte d’un atelier et d’y être apprenti), il est nécessaire de prendre des cours particuliers car les sujets susceptibles de tomber vont légèrement au-delà du programme du lycée. Sans que ces cours particuliers soient financièrement inaccessibles pour la classe moyenne, ils sont devenus un frais que ne pouvait plus se permettre pour cette dernière. Pour aider les lycéens, un hashtag s’est mis en place

La liberté de la presse menacée

Prendre le relai… à court terme

36

Et pourtant, l’éducation est loin d’une priorité. Marrant de constater comme le prétexte des restrictions budgétaires est remarquablement bien utilisé pour saquer les fondements de la démocratie. Je parle de l’éducation, je parle aussi de la liberté de la presse et de sa sauvegarde. En jetant un coup d’œil au classement de Reporter sans frontière4, si on n’est déjà pas ravi d’apprendre que la France n’est qu’à la 37e place, on en sort consterné de trouver la Grèce au 84e rang, devancée de loin par des pays comme la Centrafrique, le Congo et le Togo (que des régimes autoritaires !). Le phénomène est

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

récent, puisqu’en un an la Grèce a perdu 14 places dans le classement. Parmi les attaques notables contre la presse5, cette année, relevons l’arrestation de Kostas Vaxevanis, journaliste, pour avoir dévoilé les noms de la liste Lagarde (la liste des Grecs détenant des comptes en Suisse), les exactions quasi quotidienne d’Aube Dorée à l’égard de la presse, les violences policières à l’encontre des photographes et des journalistes pendant les manifestations, les accusations de propagande portées contre Mega, une des principales chaines de télévision, les cas de censure et enfin la (très scandaleuse) fermeture pure et simple de la télévision publique.

La crise a aggravé les situations qui posaient problème mais qui étaient gérable en temps de prospérité

source : RSF, classement paru en janvier 2013 5 source : Okeanews.fr 4


Europe de l’Ouest - Grèce

Médias citoyens et alternatifs De plus en plus fragilisée et de moins en moins crédible, la presse grecque est très loin d’incarner le contre-pouvoir, qu’on pouvait espérer qu’elle soit – compte tenu de la situation. « Les Grecs se retrouvent à lire la presse étrangère pour savoir ce qui se passe dans leur pays » déclare Kostas Vaxevanis (celui de la Liste Lagarde, en procès au moment où j’écris ces lignes) au Guardian.

“Les Grecs se retrouvent à lire la presse étrangère pour savoir ce qui se passe dans leur pays”

Pour combler ce déficit d’information, des médias indépendants et citoyens se sont mis en place sur internet et sur les réseaux sociaux. Pour n’en citer qu’un, Radiobubble, financé par un bar (super sympa et pas cher) est composé d’une trentaine de personnes qui gèrent le flots d’information qu’ils reçoivent par des journalistes ou des observateurs

citoyens par le biais de twitter. Son succès fut tel, qu’en 2012, le hashtag #rbnews (radiobubble news) fut le hashtag le plus utilisé6 en Grèce et le Guardian réserva un encart à radiobubble pour le suivi des élections grecques. Cette forme de média citoyen s’est vite révélée efficace pour faire éclater quelques affaires et pour leur suivi régulier.

Lutter contre les dispositions injustes prises pendant la crise

Derrière les privatisations et les procès qui paraissent absurdes, les intérêts de certains sont servis, les mêmes noms reviennent souvent, à propos de différentes thématiques ayant pour point commun leur incongruité. Pour contrer ces initiatives, des grassroots movements se sont aussi mis en place : contre la privatisation de l’eau ou pour protéger les droits de l’homme, que ce soient ceux des immigrés, des enfants, des femmes, etc. Leur but ? Sensibiliser les institutions européennes et les citoyens d’Europe aux dangers qu’impliquent les mesures prises par la Grèce ou la Troïka. Il ne s’agit jamais que d’actions destinées à panser les plaies et il est indispensable aujourd’hui de penser à une autre Grèce et

une autre Europe. Ces solutions « grassroot » ne résolvent pas le problème. Elles le mettent en lumière, aident à le rendre plus supportable, mais d’aucune façon, ne parviennent à l’éliminer. Elles nous montrent qu’en période de crise, on s’en sort mieux en allant vers l’autre qu’en se repliant sur soi. Une belle leçon de vie. 6

source : Le Petit Journal d’Athènes

Lydia Belmekki

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

37


Europe de l’Ouest - Grèce

Les Vieilles Choses Lydia Belmekki

38

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013


Europe de l’Ouest - France

L’écrivain qui prenait le métro Par Marc-Antoine Moreau

L

e visage un peu rond, de petites lunettes rondes posées sur l’arête de son nez, il tenait dans ses mains la barre d’appui et un livre de Serge Rezvani. L’écrivain qui prenait le métro était d’abord un homme qui lisait des romans. Il ressemblait beaucoup à ces usagers anonymes que les rames nombreuses envoient toujours quelque part. Les stations les débarquent de leur station droite, et c’est non sans gaucherie qu’ils s’extirpent vers le jour. Le métro connaît des naissances renouvelées, des accouchements sans heurts qu’il aligne sans problème. C’est là son œuvre. L’écrivain était là, pensif, avec un peu de sueur sur le front – c’était l’été sur Paris, une plaque de plomb qui chauffe - et il semblait avoir réussi à conserver le confort d’un certain anonymat. Romain l’avait tout de même reconnu, il admirait sans fin ce prolifique auteur, éditorialiste et grand provocateur aux mains calleuses et aux chemises en soie, qui lui faisaient dire que cet homme, qui avait sûrement gardé tous les délices d’une vie faite d’élégance, de fréquentation avec les objets d’art et les reliures anciennes de monographies originale du genre Hokusai devait connaître aussi l’âpreté des dimanches, et ces clous qui dépassent dans les maisons normandes, éraflant toute la chair. Etait-il cet homme insouciant, volontiers débonnaire, amateur de frites grasses aux repas de mariage et touriste à Bangkok aux pléiades

en valises ? Romain ne pouvait vraiment croire à ce portrait que l’écrivain donnait de lui, au fil de ses chroniques, au travers de ses textes – mais ses textes n’étaient-ils déjà pas des travers ? – il préférait penser qu’il existait une part de faux dont l’auteur faisait usage, plus que de raison, afin de se permettre une scrupuleuse quiétude, hors de tout son public. Cette curieuse façon qu’il avait de se trouver sur la ligne 6 du métro sans rien craindre confirmait quelque peu ce jugement de jeune homme qui confond les étoiles avec ses espérances. Il y avait dans ce désir de voir homme celui qu’il s’était fait dieu un désarroi qui impliquait la folie douce. L’admiration donne des ailes aux ambitieux ; mais les modèles qu’elle forge sont des pièges de cire, font Icare en sursis. Romain voulait croire à ce que prendre le métro pour un romancier reconnu signifiait : une envie d’être normal, un cri contre le protocole. Mais surtout : la possibilité pour lui de lui dire quelques mots, d’échanger des vues ; mille sujets lui venaient à l’esprit, mille façons de les dire. Le premier arrêt passa. Tous deux restèrent dans la rame. On se tût. Romain repensait à quelques lignes de son roman préféré lorsque le métro reprit sa course modeste, et des images fugaces lui revinrent en mémoire, sur la route d’Hambourg à Newbern, ou au cœur des Balkans, en plein conflit, jusque dans les diners mondains, aux chambres de l’hôtel Costes, le grand écrivain semblait avoir écrit sur tout en connaissance de cause.

Lire la suite Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

39


Europe de l’Ouest - France

L

e bon vieux cul d’une madone autour d’un brasero jusqu’au sourire timide des filles slaves en vitrine, la moindre émotion avait été disséquée, racontée, transmise et retransmise, sans risquer que le temps en altère la saveur. Les critiques n’avaient bien sûr pas toujours partagé ce jugement entier, et l’écrivain avait eu, à plusieurs reprises, maille à partir avec ceux qu’il appelait des exégètes de gare. Les journaux avaient maintes fois relayé ces protestations du moi, qu’une vanité d’auteur empêchait d’être vraies. Du reste, la publicité qui lui était faite par ce moyen, et qu’il se faisait –peut être sans le vouloiraugmentait les ventes de ses derniers ouvrages, et le faisait appartenir, d’année en année à ce petit cénacle des grands décideurs qui regroupait, chacun dans leur genre – fonction créant l’organe – des hommes de cultures, des grands patrons et des politiques. Ce mélange n’était pas pour déplaire à l’écrivain ; dont la boisson favorite était le whisky soda ; « pur malt et sucre sans glace » se plaisaitil à dire. Il vantait tous les métissages, toutes les rencontres des genres. Ces lauriers qu’il tressait l’étaient par une passion ardente qu’il avait pour la Méditerranée, et l’Afrique du nord, le type de ces femmes qui portaient l’ambre sur la peau, ou le cuivre : il avait employé dans ses textes les deux formules. Cette esthétique lui avait toujours causé beaucoup de tort, à lui l’homme blanc, le jouisseur impénitent, dont l’érotisme badin frisait toujours avec une certaine misogynie, qu’il se gardait pourtant d’avoir. Aussi en jouait-il beaucoup. Romain n’avait jamais été dupe de ces saillies farcesques, mais il en admirait le tour, et la façon qu’un homme de gout a d’être vulgaire était à ses yeux un gage de modestie. Il l’observait, lui le grand romancier dans ce métro branlant, faisant hâle figure autour des anonymes, tous occupés à mieux qu’à reconnaître quelqu’un. Comment allait-il

40

pouvoir engager la conversation ? La montagne est sourde au chant du merle. Romain se demandait en outre si le fait de lui adresser la parole n’allait pas décourager cet homme dans ce qu’il était maintenant certain d’être une entreprise louable, une catharsis d’occase. L’écrivain, qui fuyait dans son style les lieux communs, les trouvaient quelque part dans les transports publics. Un nouvel arrêt vint troubler la réflexion de Romain. L’écrivain allaitil descendre ? Il n’avait pas encore osé lui dire un seul mot, et déjà la crainte de le voir partir, et cette chance avec lui le saisissait un peu. C’est un havre le silence. Romain ne se voyait pas jouer les trouble-paix. Ses vingt ans de jeune lion avaient rétracté leurs griffes devant l’Importance contenue sur monorail. Les lèvres sèches, il se demandait quoi faire. Il avait bien sûr, quelques minutes auparavant, essayé –en vain- d’attirer l’attention avec un raclement de gorge, mais il n’avait récolté que de la glaire et beaucoup d’ignorance. A présent il fixait l’écrivain, souriant bêtement, dans le vide, mimant la sympathie pour amorcer une conversation. Il se faisait l’effet de ces putains sordides, cinquantenaires beaucoup, qui n’avaient plus d’atours et riaient lèvres closes pour masquer leurs dents jaunes, ou perdues. Cette technique n’était pas convaincante : l’indifférence de l’écrivain était plus que marquée, il semblait ailleurs, fixant un point précis dans sa mémoire, sans doute des reliefs de homard à l’américaine de trois heures du matin, ou de lectures lentes et formelles d’ouvrages de Pierre Loti et de Valery Larbaud. Qu’allait dire Romain à ses amis ce soir ? « J’ai rencontré P. B… tu sais que je l’admire beaucoup… je n’ai pas osé lui adresser la parole… » Il ne pouvait s’y résoudre !

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013


Europe de l’Ouest - France

P

ourtant il est vrai que l’exercice était délicat, et lui qui s’était beaucoup moqué des garçons qui n’osent pas aborder les filles qui plaisent se sentait à présenter tout repentant, partageant l’handicap de la piété muette. Les portes se refermèrent sur un nouveau répit, l’écrivain n’était pas descendu, et le métro se remit en marche, non sans cahot, secouant un peu Romain, l’exhortant à agir. Le pauvre eut souhaité que cette secousse produise une légère bousculade, favorisant un contact, une action, des excuses. Il n’avait pas eu cette malchance. Etait-il probable qu’en le remuant un peu, il eut récolté de sa superbe, de son talent, à l’image de ces jeunes garçons dans les oliveraies près de Marigha, dans le haut atlas marocain, qui recueillent les fruits en secouant le tronc ? Pour le moment, il se heurtait à l’écorce, naviguant mal. Son éclat avait terni par trop de politesse. Le siècle contenait sa main courante, au rayon des convoitises et des admirations. Les programmes télévisés, les émissions de réalité fiction, la déferlante des nouveaux élus du PAF, tous couronnés du quart d’heure Warholien, au parfum d’avaloir, avait rendu normal le fanatisme ambiant et les génuflexions pour fréquenter l’Olympe. Pourtant, face à l’homme de lettres, Romain se sentait faux dans la posture groupie, tout un aval qui ne collait pas, et qui lui glissait des mains. Les mains, justement, étaient devenues moites, à force de torsions exercées sur la barre d’appui pour conjurer le mauvais sort qui le rendait muet, inopérant et bête. Que fallait-il faire pour percer la grosse couche qui l’empêchait d’agir ?

Le rêve à portée de main, Romain comptait les arrêts, comme les insomniaques comptent les moutons ; en vain, et par usage. Déjà il ne réalisait plus – ou voulait oublier – l’opportunité véritable qui lui était offerte, et cette chance qui, certainement n’allait plus se représenter. Il était seul, ivre d’abandon, de lâcheté ordinaire, remis à la seule bonhomie de la rame : luimême ramant beaucoup. Il n’eut pourtant pas à compter longtemps, un nouvel arrêt décida l’écrivain, qui, de sa marche molle, gagna le quai, sans un mot dire. Tout à coup il fut tout seul, lui l’aspirant, sans l’inspiré. Etaitce d’ailleurs un départ ? Romain craignait d’y voir une fuite. Il est vrai qu’il avait mis trop d’aplomb dans ses postures, et peut être avait-il gâté l’atmosphère par ces poses, chargé l’ambiance d’un rococo bizarre, qui aurait déplu, pesé, marqué par à-coups. Reste qu’il le ne le saurait jamais. L’écrivain sortit de la bouche du métro, vérifia son haleine. Le tout était convenable. Il s’engagea dans une artère, s’enquit de son pouls. C’était la chamade, comme à ses quinze ans. Enfin, il toucha au but : une chambre d’hôtel où l’attendait sa jeune maitresse. Elle était déjà nue, sur le lit, et il pensa à Manet, la vit toute Olympia. Il sourit d’être si con. Alors, il s’assit auprès d’elle. – Tu sais, je crois que j’ai voyagé à coté de ton petit ami en venant jusqu’ici. Et tous deux rirent ensemble de ce cocasse cruel.

D’une rencontre avec Patrick Besson, à Paris, au mois d’août

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

41


Photo : Cédric Philadelphe Divry

Europe de l’Est et du Nord


Europe de l’Est et du Nord - Danemark

La modernissime branche de la bibliothèque royale Black Diamond cohabite avec des façades classiques en arrière-plan, ainsi que le discret pignon d’une maison traditionnelle à colombages.

Tivoli est le second plus vieux parc d’attractions au monde, et se situe en plein cœur de Copenhague. Le plus ancien n’est qu’à quelques minutes du centre en S-Tog, mais son activité a décru au fil des années.

44

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013


Europe de l’Est et du Nord - Danemark

Cédric Philadelphe Divry

La Suède est visible des côtes danoises au Nord de Copenhague, sur plus de 50 kilomètres. Jusqu’en 1658, cette partie de la Suède était danoise. La photo a été prise à Humlebæk, petite bourgade aisée où se situe un musée d’art moderne étrangement célèbre pour sa situation, le Louisiana.

La mélancolique Petite Sirène trône au bord de l’eau, assaillie à longueur de temps par les touristes. En 2010, elle prit des vacances à Shanghai, où elle fut exposée au pavillon danois de l’exposition universelle, avant de revenir saine et sauve au grand soulagement des danois.

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

45


Europe de l’Est et du Nord - Finlande Dès le premier jour de l’année universitaire, le décor est planté. Le peuple finlandais possède deux personnalités bien distinctes, voire contradictoires, et l’un des professeurs intervenant ne nous le cache pas. « Ne vous étonnez pas de rencontrer un de vos professeurs éméché dans un bar le week-end », nous dit-il, « car si les Finlandais sont extrêmement sérieux et travailleurs en semaine, ils sont difficiles à reconnaitre le week-end ».

La Finlande, le calme et la folie L

e côté sérieux des Finlandais est en effet facilement observable, et même difficilement contestable. Non seulement l’administration universitaire est parfaitement organisée et les élèves très studieux, mais les Finlandais paraissent extrêmement timides et froids, ce que l’on peut voir en allant se balader dans la ville de Turku, cette ville du sud-ouest de la Finlande, capitale du pays jusqu’en 1809. Les habitants ne parlent pas, du moins très peu, dans la rue ou lorsqu’ils font leur course, ce qui offre une atmosphère relaxante qui s’oppose à celle de notre belle ville provençale. Cette froideur pourrait être dérangeante, les Finlandais étant très peu expressifs en public, comme le fit remarquer Olli Rehn, commissaire européen finlandais de passage à l’Université de Turku : « Un Finlandais bon orateur est un Finlandais qui ne regarde pas ses pieds quand il parle ». Malgré tout, ce peuple à première vue distant et froid est en réalité tout son contraire lorsque l’on apprend à le connaitre : toujours poli, prêt à vous aider, et surtout vraiment déjanté en quittant les bancs de l’Université. En effet, les traditions finlandaises vous plongent dans un bain de folie, un bain bien souvent glacé. Finies les journées farniente sur les belles plages méditerranéennes, les Finlandais préfèrent se jeter dans la Mer Baltique, totalement gelée au minimum 3 mois de l’année, après un sauna à 90°, car après tout, les nordiques ne sont pas réputés pour être couards et frileux. L’expérience

46

est rude, mais revigorante, et surtout obligatoire pour tout étudiant Erasmus qui voudra quitter sa 3A sans regrets. De même, finis les voyages en ferry où l’on se détend en observant la beauté naturelle des îles Åland, situées entre la Finlande et la Suède, pensez plutôt à faire vos réserves d’alcool au Duty-Free et à faire la fête pendant 20h non-stop, sans poser le pied à terre en arrivant à Stockholm. Cette croisière TurkuStockholm-Turku est une tradition estudiantine, tous les étudiants Erasmus du pays se regroupant même de manière bi-annuelle afin de faire la fête sur un ferry réservé pour l’occasion, comme le font les Finlandais à la fin de leurs examens universitaires.

Si après cela vous imaginez toujours les Finlandais comme un peuple réservé, imaginez 3000 étudiants réunis afin de descendre l’une des collines de la ville dans des luges toutes plus folles les unes que les autres. Cet évènement, nommé « Pikkulaskiainen » (à prononcer comme bon vous semble), débute un jeudi après-midi par ce fameux concours de luge, où l’imagination de certains semble sans limite, continue avec une tournée des bars, et se termine par une soirée regroupant tous les étudiants des différentes facultés de la ville dans l’une des boîtes de nuit du centre. Fait amusant pour l’étudiant aixois fier de ses couleurs « rouge et or », il existe en Finlande un système particulier pour montrer son appartenance à une faculté, chacune ayant un « overall » d’une couleur différente (sorte de salopette dont le haut est

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

noué à la taille, et sur laquelle les étudiants cousent des badges qu’ils obtiennent à chacun des évènements étudiants auxquels ils participent), ce système étant d’ailleurs observable dans la majorité des pays bordant la mer Baltique. Enfin, dernière tradition, mais pas la moindre, le Vappu est célébré le 1er mai, jour de la fête du travail, fête réunissant toutes les générations de Turku, les diplômés de l’enseignement secondaire arborant un béret qu’ils ont obtenu à la fin de leur lycée. Cette réunion est l’occasion de défiler dans une ambiance festive et de faire la fête jusqu’au bout de la nuit, mais surtout de fêter la fin de l’hiver si éprouvant dans ce pays.Toujours pas convaincu ? Il faudra alors

« Un Finlandais bon orateur est un Finlandais qui ne regarde pas ses pieds quand il parle »

aller voir un match de Hockey pour comprendre que le Finlandais, calme au premier abord, cache en lui un grain de folie qui s’exprime pleinement lors de ces évènements sportifs, bien que la comparaison avec des hooligans soit impossible, le Finlandais restant pleinement respectueux des règles. En définitive, la Finlande est un de ces pays atypiques, dans lesquels les traditions les plus folles sont le ciment d’une culture nationale qui reste aux yeux des habitants essentielle à conserver.


Europe de l’Est et du Nord - Finlande

« Pikkulaskiain...? »

Photos : William Riche Photos du « Pikkulaskianen » : on peut par ailleurs y observer les overalls portés par les étudiants des différentes facultés.

Photo : Cédric Philadelphe Divry

William Riche Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

47


Europe de l’Est et du Nord - Suède

Lund : Ville étudiante historique au Sud de la Suède et à une demi-heure de Copenhague grâce au pont de l’Øresund, le vélo a une place primordiale ; les systèmes de transport ne sont pas aussi développés qu’à Copenhague, et de nombreux étudiants n’ont aucun intérêt à posséder une voiture.

Stockholm : Copenhague est rougie par les briques qui constituent ses bâtiments, que ce soient d’anciens quartiers ouvriers ou des palais royaux ; Stockholm, surnommée “Venise du Nord” en raison du nombre de canaux la parcourant et de la beauté de la ville, est jaune ; vue sur Gamla Stan, la vieille ville de Stockholm.

48

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013


Europe de l’Est et du Nord - Suède

Cédric Philadelphe Divry Helsingborg ; Le nom de cette ville suédoise fait écho à sa jumelle Helsingør qui lui fait face, sur la rive danoise. Lorsque le Danemark contrôlait la ville, ils pouvaient contrôler les flux de navires marchands et en tirer de grand bénéfices, à partir du château de Kronborg à Helsingør (le château d’Hamlet). Un ferry relie les deux villes toutes les 20 minutes, bouclant ainsi la grande boucle de l’Øresund, où le Danemark est reliée à la Suède au sud par le grand pont de l’Øresund visible des clochers de Copenhague. L’intégration de cette région transfrontalière profite largement à Copenhague tout en dynamisant le Sud de la Suède ; cela est permis par des choix en matière de législation et d’urbanisme. À quand une monnaie commune aux deux pays ?

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

49


Grand Nord

Europe de l’Est et du Nord - Norvège C’est un bien beau pays que la Norvège, pays de Grieg, de Saint Olaf et d’Harald à la belle chevelure...

I

l y fait certes froid et sombre longtemps. La nature ainsi que la nourriture y sont hostiles à l’homme. Mais les norvégiens sont des gens sociables, amicaux et expressifs (et tout particulièrement les vendredis et samedis soir, lorsqu’ils titubent, saoûls, dans le quartier du vieux port). Et les paysages sont absolument divins. A ceux qui y partent, je leur dis, profitez, voyez du pays jusqu’à loucher ; sortez à chaque fois qu’il ne pleut pas trop et qu’il fait à peu près jour, et promenez-vous dans les bois *, euh, dans les fjords autant qu’il vous le sera possible. (*évitez les bois, des norvégiens se font encore régulièrement manger par des ours)

Passées ces généralités et ces aprioris que l’expérience ne fera que confirmer, je ne peux que vous recommander la Norvège, et ce particulièrement si vous considérez les loyers aixois comme étant relativement bon marchés, et une pizza surgelée à 10€ comme un deal valable. Si, sans ces prérequis, vous partez en 3A en Norvège dans l’espoir de ramener une jolie blondinette ou un charmant blondinet au pays (ne rigolez pas, vous ne me ferez pas croire que vous y partez pour « observer le modèle social » ou pour vous rendre en pèlerinage sur le lieu de naissance d’Eva Joli), je vous conseillerai plutôt les campings en Espagne, c’est là qu’ils partent tous en vacances, et cela vous reviendra bien moins cher.

Charles Berger

50

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013


Europe de l’Est et du Nord - République Tchèque Photo : Lydia Belmekki

La grandeur de Prague, son architecture ambitieuse, son histoire mouvementée et son caractère à la fois calme et dynamique, insoumis et raisonnable, font de cette ville l’une des plus attractives d’Europe. Difficile de ne pas se sentir dans l’ombre de Prague.

A l’ombre de Prague

U

n épais brouillard enveloppe le pont Charles et ses sombres statues sont éclairées par les rayons clairsemés du soleil levant. Progressivement, le brouillard disparaît et laisse place à une matinée paisible. Vide à l’aurore, le pont ne se ressemble pas, lui qui d’habitude est plein de musiciens, d’artistes ambulants et de vendeurs de souvenirs à la recherche d’un public nombreux qui ne fait que passer. Tout comme la place de la Vieille Ville, le pont Charles est le point de rencontre de milliers de touristes quotidiens qui viennent chercher ici les charmes et les voluptés d’une ville à la réputation séculaire, tant et si bien qu’il en devient difficile de circuler à pied dans les rues tortueuses reliant ces deux endroits légendaires. Coiffé de

ses deux tours jumelles gothiques placées aux deux extrémités du pont et vêtu de pierres rondes et polies au sol, on en oublierait presque la notion de temps présent. Sous le pont coule la Vltava, rejoignant l’Elbe et la mer du Nord. Refuge des cygnes et des mouettes, la Vltava sépare la ville en deux parties et en constitue son centre et son cœur naturel. D’apparence tranquille en été, elle se déchaîne parfois lorsque la neige fond ou que la pluie tombe à flot, inondant les îles et les quais en un rien de temps. En empruntant les rues étroites et tortueuses qui mènent à la place de la Vieille Ville, on s’aperçoit que les maisons deviennent colorées et ornées d’étranges dessins nommés sgraffites. Chaque bâtiment

est différent dans son style architectural ou dans ses couleurs mais fait en même temps partie d’un tout cohérent. Au rose pâle se juxtapose le vert clair, au baroque clinquant le gothique épuré ou l’Art Nouveau fantaisiste. Cet enchevêtrement se travaille et se cultive pour donner à cette place l’authenticité et mettre en avant la longévité du centre historique de Prague, qui fut un temps au cœur du Saint Empire romain germanique.

Lire la suite

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

51


Europe de l’Est et du Nord - République Tchèque

Photos : Lydia Belmekki

Un peu plus vers le nord s’étend le quartier juif. Autrefois, ce ghetto qui séparait les juifs du reste de la population en majorité chrétienne, aux maisons insalubres, aux rues sales et mal fréquentées, abrite aujourd’hui un quartier riche, propre et agréable. Revanche sur l’histoire d’une population discriminée, confinée dans un espace restreint dont le cimetière témoigne encore de la promiscuité des morts et des vivants, le quartier juif est aujourd’hui le quartier riche où l’on peut acheter des montres Rolex ou des bijoux Cartier à prix d’or.

C’est que cette ville en dit long sur elle-même à qui veut bien l’entendre. Tout comme Rome, Prague ne s’est pas faite en un jour. Siècles après siècles, des rois se sont succédés, des empires se sont faits et défaits, des constructions ont été élevées, et toujours le faste de Prague s’est vu conforté. Si l’architecture est bien « une sorte d’oratoire de la puissance au moyen des formes » selon Nietzsche, alors Prague représente bien cette puissance. Qu’elle soit capitale du royaume de Bohème, capitale du Saint Empire pour un court interlude ou ville de l’Empire austro-hongrois, Prague a toujours rayonné culturellement, avec entre autres Alfons Mucha, pionnier du style Art Nouveau et à l’avant-garde du mouvement nationaliste tchèque,

52

Bedřich Smetana, compositeur de musique typiquement tchèque, ou Franz Kafka, auteur tchèque majeur du XXe siècle, bien qu’il ait écrit en allemand.

Pourtant, ces bâtiments, ces tours, ces dorures, ces parures, ce faste abondant parfois proche du kitsch - thème cher à l’auteur Milan Kundera, d’origine tchèque lui aussi - n’est pas ce qui caractérise le mieux cette ville et son histoire. Pourquoi Prague est-elle la ville aux milles tours et clochers alors que sa population est moins catholique que laïque, et ce depuis des lustres ? Pourquoi tous ces efforts pour rallier un peuple à une foi qu’il rejette depuis des siècles ? C’est toute l’histoire de Prague depuis le XVe siècle. Beaucoup de choses ont été imposées aux Pragois, mais ces derniers ne se sont que rarement avoués vaincus. Lorsque Jan Hus proposa une réforme de l’Église catholique presque un siècle avant Martin Luther, il rallia le peuple de Prague à sa cause et provoqua des émeutes contre le pouvoir temporel et spirituel, tous deux liés dans le projet des croisades qui coûtait au peuple sans rien lui apporter en retour. Il finit sur le bûcher mais la révolte hussite continua jusqu’à être réprimée dans le sang par les troupes impériales qui imposèrent

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

à nouveau le catholicisme, la langue allemande et les lois de l’empire.

Des siècles plus tard, après un mouvement nationaliste efficace et une démarche politique ardue, la nation tchèque se reconstruit sur les ruines de l’Empire austro-hongrois à la sortie de la Première Guerre mondiale. La Tchécoslovaquie naît et avec elle* les aspirations démocratiques et d’autodétermination se réalisent enfin. Là encore la joie fût de courte durée puisqu’en 1938 les Sudètes sont réclamés par l’Allemagne nazie d’Hitler. Les principaux alliés de la Tchécoslovaquie, la France et le Royaume-Uni, convaincus par le fait qu’il fallait à tout prix éviter une nouvelle guerre, accordent cette région à l’Allemagne lors du Pacte de Munich durant lequel aucun représentant tchécoslovaque n’est invité. Les Tchèques n’ont jamais oublié ce passage sombre de leur histoire.

C’est que cette ville en dit long sur ellemême à qui veut bien l’entendre. Tout comme Rome, Prague ne s’est pas faite en un jour.


Europe de l’Est et du Nord - République Tchèque

Prague est une ville d’utopie, une ville où tout semble possible et qui est souvent à l’avant-garde des combats de son temps. En 1945, Prague est libérée par des communistes locaux et d’autres forces résistantes avant même que l’Armée Rouge n’arrive sur place (l’avancée des troupes américaines ayant volontairement été stoppée à l’ouest de la Tchécoslovaquie). D’où l’idée que Prague s’est libérée seule. A contrario des autres pays d’Europe de l’Est durant la guerre froide (exception faite de la Yougoslavie), Prague est devenue communiste sans l’aide extérieure de Moscou. Les communistes étaient majoritaires après les premières élections et l’URSS bénéficiait d’une aura de prestige immense. Ils prirent les ministères les plus déterminants à la sortie de la guerre comme le ministère de la défense, de l’intérieur ou de l’industrie. Par ces différents noyautages, ils réussirent le coup de Prague de 1948, lorsque la moitié du gouvernement démissionna afin de provoquer la mise en place d’un nouveau gouvernement. La tentative échoua puisqu’un socialiste resta du côté des communistes et le leader communiste devint alors Premier ministre. Le verrou communiste se referma dès lors sur la Tchécoslovaquie pour 40 ans. Plusieurs fois le peuple montra son mécontentement. Le paroxysme de cette frustration fut atteint lors du Printemps de Prague de 1968, lorsqu’une frange réformiste du Parti Communiste Tchécoslovaque proposa un programme de libéralisation du régime intitulé « socialisme à visage humain ». Les troupes du Pacte de Varsovie intervinrent après que Léonid

Brejnev eût défini sa nouvelle doctrine de souveraineté limitée des pays inclus dans le bloc soviétique. Comme toujours, une période de normalisation suivit l’échec de cette révolte populaire qui ne visait pas à changer de régime mais bien à modifier celui déjà en place. Si le régime ne pouvait être modifié à la marge, alors il devait tomber. C’est ce qui arriva finalement en 1989. Le déclencheur en est pour le moins étrange. Des étudiants qui avaient décidé de commémorer la fermeture de l’Université de Prague par les nazis en 1939 se sont vus chargés par les forces de police. Les autorités n’appréciaient guère les manifestations de masse qui n’étaient pas encadrées par le parti. Plusieurs étudiants furent blessés et un autre fut même déclaré mort, nouvelle qui se propagea par le bouche à oreille.

Le mouvement gagna de l’ampleur en quelques heures. Comment le régime pouvait-il assassiner un jeune étudiant pour avoir commémorer un simple événement historique ? Le mouvement s’emballa et réunit alors des milliers de Tchèques sur la place Wenceslas. En dix jours, le régime tomba et des élections libres furent organisées. On apprit plus tard qu’aucun étudiant n’avait été tué lors de ces manifestations, mais peu importait. L’idée même que cela puisse arriver l’avait emporté sur la réalité.

cette ville est le parfait mélange entre la ville musée témoin du passé et l’avant-garde économique et culturelle de l’Europe centrale ; ni trop fixée sur son passé, ni trop focalisée sur son futur au point d’en oublier le présent. Car Prague est avant tout une ville du présent où un peuple tout entier ne demande qu’à profiter de ce qu’il a mis des siècles à obtenir : la prospérité, la paix et la démocratie. Arrivé en haut des escaliers qui mènent au château de Prague qui surplombe toute la ville et où siège le président tchèque (et non plus tchécoslovaque, depuis que les deux nations se sont séparées en 1992), je regarde le ciel à moitié bleu et à moitié nuageux. Le soleil se couche à l’horizon et me fait parvenir les derniers courants d’air chaud de la journée. Une délicieuse bière tchèque à la main, je réfléchis à ce que représente cette ville pour moi : une incroyable expérience, des rencontres inattendues et de merveilleuses découvertes. Mais au-delà de cet aspect individuel, je ressens quelque chose de plus. À l’ombre du château, à cette heure avancée, ce n’est pas tant le crépuscule de Prague que je contemple mais plutôt l’aube à venir.

Antoine Ferreira

Une phrase est restée pour résumer le mouvement d’indépendance des pays du bloc soviétique dans les années 80. La Pologne aurait mis 10 ans à devenir indépendante, la Hongrie 10 mois, la République Démocratique Allemande (RDA) 10 semaines et la Tchécoslovaquie 10 jours. Il faut dire que Prague est une ville d’utopie, une ville où tout semble possible et qui est souvent à l’avant-garde des combats de son temps. Prompte à se révolter contre les injustices, prête à se battre pour le progrès, insoumise, pleine d’optimisme et de dynamisme,

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

53


Europe de l’Est et du Nord - Russie Ils sont des milliers à être venus chercher l’eldorado à Moscou. Tadjiks, Ouzbeks, Kazakhs, ils craignent les Russes, autant que ces derniers les craignent.

Pot-au-feu à la Russe représentants gouvernementaux qui luttent contre le racisme. Mouvement poursuivi jusqu’ à l’assassinat d’Eduard Chuvashov, juge fédéral connu pour lutter contre ces attaques.

Photo : Martin Costantini

F

raîchement arrivés à Moscou, nous sommes marqués par ces gens. Ils sont sales, s’habillent avec des jeans de femmes, des tee shirts “Abibas” et de petits bonnets. Alertés par l’odeur d’un de ces parias de la société russe, nous les appellerons désormais les “pot-au-feu”... Ici, si tu es originaire du sud, personne ne te regarde dans les yeux. Ils savent tout de suite que tu es un “noir” et tu ne vaux rien pour eux.

Ce sont des gentils !

Ce regard est par ailleurs souvent synonyme de peur de la part des Russes. Un sentiment qu’ils ne comprennent pas : « Pourquoi les gens ont peur de nous ? Je ne connais aucun Tadjik méchant. Je ne dis pas que cela n’existe pas, mais de là à ce qu’on ait peur d’eux… Des Russes capables de tuer pour un rien, par contre, j’en connais. Aucun Tadjik ne tuerait comme ça, même pour de l’argent. » Oui parce que ces “gens-là” sont des gentils. Les meilleurs endroits pour les rencontrer sont les “taxis sauvages”. N’importe où dans la ville, il suffit de tendre le bras droit vers le sol pour que des voitures soviétiques comme

54

les moquées Lada s’arrêtent pour te déposer où tu souhaites contre une somme négociée. Nous prenons ces taxis qui pour 10e maximum te trimbalent partout en ville, surtout la nuit. En rentrant de boîte de nuit, ambiancés, fatigués et d’humeur joviale ou taquine nous entamons souvent le dialogue avec ceux-ci pour qu’ils nous racontent leur vie et leurs projets. Oui nous sommes bien curieux. Le regroupement familial n’existe pas : femmes et enfants sont donc restés au pays.

La précarité à la Russe. Ainsi, nous avions été choqués par le récit d’un des premiers “taxis” pris à Moscou. Kirghiz, il s’est fait jeter dans la Moskova par des skinheads en Septembre. Se faire agresser dans la rue, par des inconnus et sans aucune raison apparente, devient un phénomène de plus en plus récurrent. Au cours de ces dernières années, les attaques à caractère raciste, xénophobe et motivées par des raisons ethniques, commises par des extrémistes se sont multipliées et sont devenues un problème grave au sein de la société russe. En 2001, les nationalistes radicaux s’en étaient même pris aux

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

Arrivés en Russie pour travailler, ces derniers sont souvent accusés de « voler le travail des Russes ». Rien de tout ça. Les immigrés font toutes les tâches difficiles. Ils nettoient, ils construisent, ils cuisinent… Ils effectuent les tâches délaissées mêmes par les retraités, qu’ils soient travailleurs légaux ou illégaux, les métiers à responsabilités leur sont le plus souvent interdits. Moscou est la ville européenne où les prix de l’immobilier sont les plus élevés et la ville la plus embouteillée. Ainsi, s’ils ne crèchent pas directement sur le chantier dans des cabanes improvisées (il fait jusqu’à -40 degrés la nuit), ils logent en périphérie de la ville. Il leur faut donc minimum trois heures pour rentrer chez eux. Pas évident quand les journées de travail sont longues, exigeantes et pas réglementées. Les « pot au feu » seront de plus en plus nombreux étant donné que les inégalités économiques s’accroissent entre Moscou et les ex républiques soviétiques. Ainsi, plus nombreux, nous pouvons penser qu’ils pourront bénéficier de la « force du nombre » et ainsi se protéger des maux qui les touchent. Toutefois, dans la pratique, ne seront-ils pas cinq « taxis sauvages » au lieu de trois à attendre le long de la chaussée pour me ramener au 11 de la rue Botanique ? Et ainsi, par une concurrence accrue, ne connaîtront-ils pas plus de précarité ?

Martin Costantini


Europe de l’Est et du Nord - Moldavie

Avertissement ! Les propos tenus dans cet article n’engagent que l’auteur et sont à prendre au second degré (voire plus).

La Moldavie, pays absurde s’il en est : le sceptre d’Ottokar, la pauvreté, la corruption mais surtout, le pinard et les femmes.

Quand le vin est tiré, il faut le boire O

n sait que les filles de l’Est sont belles, sinon personne n’irait à Budapest. Mais l’avantage de la Moldave moyenne, c’est qu’elle est issue d’un savant mélange entre Latins (Roumains) et Slaves (Russes), soit l’addition de Monica Bellucci et Maria Sharapova. Ce métissage leur donne la fougue italienne, l’élégance russe et leur retire ce léger duvet au dessus de la lèvre, qui fait le charme des vraies latines. Leur latinité les autorise également à contourner certains principes orthodoxes imprégnant la société moldave, pour notre plus grand bonheur.

Oubliez tout de suite ce qu’on voit des “Roumains” en France : la plupart sont des Roms, aucun rapport donc, un peu comme certains affirmant que les Alsaciens sont des Français.

Malgré l’extrême pauvreté du pays, les Moldaves trouvent le moyen d’être toujours belles et apprêtées ; un simple regard sur votre pauvre personne vous donne envie d’entonner des sérénades à leurs fenêtres. N’ayez pas peur, et lancez vous : être français là-bas, c’est comme pêcher au bazooka, ou faire une soirée Erasmus au Wohoo : on chope à tous les coups. Ces filles sont en plus pleines de bonne volonté : sans parler anglais, elles comprendront tout ce que vous leur dites si vous placez “Paris”, “Notre-Dame”, “Champs-Elysées”, et “Smic horaire”. Pour les plus téméraires, vous pourrez même leur faire croire que vous êtes chrétien et romantique. Le prix du resto, preuve de la dernière assertion, est plus qu’abordable et constitue une étape aussi agréable qu’efficace sur la voie du pêché.

Cependant, méfiez vous des étudiantes moldaves. La plupart ont passé une année en Occident et savent que, comme tout étudiant, vous êtes fauché et grattez encore des thunes à vos potes pour picoler en soirée, donc obéissez à la même règle qu’en France : deux rendez-vous et lâchez l’affaire si rien ne se passe.

Problème supplémentaire, elles comprennent l’anglais. Le malentendu, si prisé à l’étranger, n’a plus sa place. Jouez-la serré et affirmez que vous adorez la culture orthodoxe et roumaine (si c’est une roumanophone) ou russe (si c’est une russophone). Attention ! Ne vous trompez pas de minorité, vos chances de réussite diminueront autant que celles de Hollande d’être réélu. Les deux groupes ethniques vivent de plus en plus mal ensemble, et l’ingérence de Moscou à travers le Parti Communiste attise de nombreuses tensions. Les Roumaines sont plus abordables que les Russes : proximité ethnoculturelle (réelle ou ressentie), curiosité naturelle et proximité de la langue, qui la fera toujours rire et la réconfortera : quelque part, elle est en fait Française. Les Russes ont en plus le gros défaut d’être vraiment attirées par le fric et ce que vous pourrez leur payer, leur rêve secret se situant entre Ibiza et Dubaï, alors que pour vous, rien ne vaut un Ricard et une belote à la terrasse du Mus.

Lire la suite

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

55


Europe de l’Est et du Nord - Moldavie

La Russe se trouve surtout en boite de nuit, lieu qui relance l’éternel débat sur la différence fondamentale entre les femmes en boite et les putes. sans vous en rendre compte, puisque votre cerveau a laché l’affaire dès votre entrée dans la boite.

Photo : Antoine Baudino

En Moldavie, il est bien difficile de savoir si on a à faire à une professionnelle ou non. Ne vous précipitez pas et glanez des informations au bar : les mecs qui y restent accrochés sont souvent des macs (ou des pseudo-macs en tout cas) et seront à même de vous éclairer. L’erreur est humaine, mais si vous la prenez pour une pute, eut égard à son accoutrement, la Moldave risque de se mettre en colère et vous expliquera que “vous auriez pu au moins demander son nom avant”. Toutefois, lors de la négociation avec son patron, ne vous laissez pas entrainer dans n’importe quelle sombre ruelle : les frais de rapatriement en cas de décès sont à la charge de votre famille.

56

S’il s’agit d’une fille voulant juste “s’amuser”, restez calme, respirez lentement, alignez quelques Lei (monnaie locale) pour lui offrir du champagne (au prix d’une bonne bouteille de Villageoise). Si vous dansez avec elle, marquez votre territoire : les mâles indigènes détestent les Occidentaux, on comprend bien pourquoi. Attention à garder la tête froide malgré sa jupe qui, vu le prix du textile, doit valoir que dalle. Elle sait bien l’effet qu’elle vous fait (ne bavez pas !) et en profitera aussi longtemps que possible jusqu’à ce qu’elle doive “rentrer chez elle, au revoir, à bientôt, t’inquiète je te rappellerai”. Aussi vite que possible, renseignez vous sur son lieu d’habitation et sur les possibilités de découcher, sinon vous allez vous faire michetonner

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

N’hésitez pas non plus à aller rencontrer des Moldaves dans la rue, elles n’auront pas peur, et si vous êtes chanceux, elles parleront l’anglais, et même le français, première langue étrangère enseignée après le russe. Elles foisonnent dans les nombreux parcs de la capitale et n’attendent que de se faire aborder par un bel occidental. Ne leur proposez pas de clope, la plupart sont non-fumeuses et risquent même de vous gonfler parce que c’est “mauvais pour votre santé”. Comme la plupart des mâles autochtones ont des têtes de mafieux de films de Steven Seagal, vous partirez avec un avantage conséquent sur les autres, même si vous n’êtes pas taillé comme un Golgoth et que votre tête atteint difficilement la hauteur de son épaule, alors qu’elle ne porte pas encore ses talons de 14cm.

D’autre part, les volontaires internationales sont légions là-bas, mais vous les repèrerez rapidement : ce sont les seules moches.


Europe de l’Est et du Nord - Moldavie

Les Allemands ont l’avantage de ne pas savoir parler aux femmes, ils font donc d’excellents ailiers Ça peut être rigolo, mais ça serait choisir la solution de facilité, et surtout, vous ne pourrez pas vous en vanter auprès de vos potes partis aux Etats-Unis ou en Irlande qui n’ont eu que le choix entre la peste et le choléra pendant un an. En plus, la plupart de ces losers fréquentent le seul bar gay-friendly de la ville : cela vaut-il vraiment le coup d’aller en Moldavie pour se retrouver dans un tel endroit ? Laissez ça aux pauvres types qui vont à San Francisco, vous ne jouez pas du tout dans la même catégorie.

Cependant, vous pourrez recruter vos wing-men dans ce genre d’endroit, tout heureux de laisser derrière eux cette grosse californienne. Les Allemands ont l’avantage de ne pas savoir parler aux femmes, ils font donc d’excellents ailiers, puisque vous aurez l’air du plus beau parleur à côté d’eux, un peu comme toutes ces jolies françaises qui trimballent avec elles un boudin/faire-valoir. Et puis l’Allemagne n’a rien à vendre, à part la choucroute et la bière, vous, vous offrez Paris, le Mont-Saint-Michel et la Côte d’Azur. Votre teuton d’ami sera donc ébahi par vos exploits et vous fera une très belle réputation auprès de ses copines étrangères, vers lesquelles vous pourrez vous

retournez en cas de flemme ou de manque d’argent.

La Moldavie correspond, selon moi, à ce qu’il y a de plus proche du Paradis puisque, outre les femmes, l’autre produit local est le vin, et vous pourrez visiter de magnifiques caves à vins, dont celles de Milestii Mici, les plus grandes du monde. Le vin est également l’occasion de joyeuses fêtes populaires ou, dans un autre registre, de cocktail mondain, ces festivités vous permettant de concilier les deux éléments offerts par Dieu le père qui sont l’objectif de votre séjour. Si vous vous aventurez en Transnistrie, un des seuls pays du monde qui n’existe pas, achetez du Cognac par tonneau, son prix est risible et il vous aidera grandement lors de la rédaction de votre rapport de stage. Par contre, dépêchez vous lorsque vous prenez une photo devant la statue de Lénine (15 mètres) : les policiers sont assez peu conciliants avec les étrangers. Profitez-en pour faire un tour dans les stocks d’armes de l’Armée Rouge, vous ramènerez un bel AK47 qui fera le bonheur de votre petit cousin Kévin. Après cet exposé aussi poétique que pratique, n’hésitez pas à demander des renseignements à l’auteur de

l’article, qui se fera fort de vous aider dans votre voyage, et vous donnera des numéros de téléphone utiles. Quant à nos amies les femmes de l’IEP, si vous tenez vraiment à aller en Moldavie... vous avez intérêt à aimer le vin ou les femmes. Comme un homme quoi.

Antoine Baudino

Si vous avez envie d’insulter l’auteur ou de l’abonner à la newsletter d’Osez le féminisme, c’est avec plaisir que nous vous communiquons son adresse mail : antoine-baudino@ hotmail.fr

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

57


Afrique et Proche-Orient


Photo : Nicolas Patissier


Afrique - Egypte Cette année, en Egypte, aucun des repas, thé, chicha que j’ai pu prendre en compagnie d’amis ne pouvaient se passer d’une discussion sur les ikhwan muslimin, les frères musulmans, appelés la plupart du temps par l’expression raccourcie les ikhwan. Depuis janvier 2012, la confrérie des Frères musulmans est au centre de la scène politique égyptienne par le biais de son parti le Parti de la Liberté et de la Justice qui ne cesse de remporter les différentes élections.

Ikhwan – Une année avec Morsi D

epuis la Révolution, la confrérie a fait son grand retour sur la scène politique d’où elle avait été chassée en 1953 par les officiers libres suite à leur prise de pouvoir. Bien que traqués et accusés de complots sous Nasser, les Frères musulmans vont à partir de la présidence d’Anouar El-Sadate prendre le relai dans les domaines sociaux délaissés par les pouvoirs publics. La confrérie agit par le biais d’associations caritatives, prend le contrôle de syndicats, gère également des écoles et des hôpitaux. Peu à peu elle trouve un ancrage dans la société égyptienne. C’est principalement grâce à ce maillage du tissu social et leur courte expérience politique dans l’entre-deux guerres que le Parti de la Liberté et de la Justice a remporté les élections législatives avec 49% des sièges. Ces élections ont aussi permis aux salafistes, intégristes musulmans influencés par les wahhabites saoudiens, rassemblés sous le parti Al-Nour (la lumière) d’obtenir 22% des sièges. Le 17 juin le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, remporte les élections présidentielles avec 51,73% des voix face à Ahmed Chafiq, le dernier chef du gouvernement de l’ancien raïs Hosni Moubarak. Les partis libéraux et les autres partis d’opposition ne pouvaient pas faire le poids contre la machine bien rodée de la confrérie. A la veille de mon départ, Mohamed Morsi est le raïs égyptien et commence déjà à prendre la mesure

60

de son autorité en indiquant qu’il ne compte pas laisser l’armée jouer le premier rôle en matière politique. Il remplace le Maréchal Tantaoui, président du Conseil suprême des forces armées et chef d’Etat par intérim après la révolution. Il abroge également la décision du 17 juin qui conférait à l’armée un pouvoir législatif et budgétaire étendu suite à la dissolution par la Haute Cour constitutionnelle du Parlement à majorité islamiste. Mais la situation en Egypte est encore trouble et je me pose ces questions : l’armée va-t-elle encore jouer un rôle politique ? Les Egyptiens sont-ils près à avoir un parti islamiste au pouvoir ? Va-t-il y avoir des changements notoires en raison de cette orientation politique ? Sur le plan économique l’Egypte subi la perte d’un de ses principaux secteur de rente, le tourisme. Depuis la révolution, le nombre de touristes est en chute libre ; alors qu’en 2010 les recettes du tourisme étaient de 12,2 milliards de dollars atteignant leur montant record, elles sont tombées en 2011 à 8,8 milliards et ne cessent de décroître depuis. La majeure partie des revenus de l’Egypte provient de l’aide américaine qui s’élève à plus de 2 milliards de dollars, elle constitue après celle accordée à Israël, l’aide la plus importante versée par les Etats-Unis. L’Egypte a pour avantage d’être un pays stratégique du Proche-Orient souvent médiateur dans les conflits régionaux ; c’est au Caire que se trouve le siège de la Ligue arabe,

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

elle possède aussi le canal de Suez qui lui confère à la fois un pouvoir stratégique et un revenu de près de 3 milliards de dollars. Cependant l’Egypte cumule également un taux de chômage conséquent et une inflation croissante. Durant mon séjour, le taux de change est passé d’environ 7,5 livres égyptiennes pour 1 euro à 9,25. L’enjeu économique est le principal défi du gouvernement de Mohamed Morsi.

« Morsi sans ta barbe tu ressembles à Moubarak ».

Rapidement Mohamed Morsi va prendre des mesures qui contrarient une partie de la population égyptienne et entrainent de nouvelles manifestations. Le 22 novembre 2012, le Président s’arroge par décret constitutionnel la possibilité de légiférer ainsi que le pouvoir de bloquer les décisions de justice en cours. A la même période, il limoge le Général Abdel Meguim Mahmoud, procureur général, en faveur de Talaat Abdallah, un proche des frères musulmans. Les magistrats se mettent en grève, de grandes manifestations sont organisées place Tahrir. C’est pour moi l’occasion de découvrir en action cette place mythique du « Printemps Arabe ».


Afrique - Egypte Comme le reflètent les pancartes et les tags de la place Tahrir, pour une partie de la population égyptienne Mohamed Morsi n’est qu’une marionnette manipulée par la confrérie, il apparait parfois sous les traits de Pinocchio. Les manifestants s’inquiètent également des dérives autoritaires du régime, on peut entendre le slogan « Morsi sans ta barbe tu ressembles à Moubarak ». Malgré la démission d’une partie des membres de l’assemblée constituante, le projet de constitution est voté par référendum avec un pourcentage d’approbation de 63,8%, cependant seulement 32% de la population a participé au scrutin. Surtout que les frères musulmans sont accusés d’avoir fraudé en bourrant les urnes mais aussi en pratiquant l’intimidation. La Constitution a de nombreux défauts, elle ne garantit pas les droits des minorités religieuses et des femmes, elle manque d’articles protégeant les secteurs économiques vitaux comme le tourisme.

J’ai senti chez certaines personnes qui m’entouraient une vraie haine pour Morsi et pour Ikhwan en général. Photo : Margot Pruneau

Chez certains jeunes cette désillusion après les espoirs qu’avaient apporté la Révolution du 25 janvier 2011 les rend pessimiste. Cependant certaines choses se sont améliorées principalement en matière de liberté d’expression. Avant la révolution les manifestations étaient interdites et les rues du Caire immaculées. Depuis les égyptiens s’expriment dans et sur la rue mais aussi à la télévision comme l’illustre le show de Bassem Youssef chirurgien devenu humoriste et possédant sa propre émission, grâce à son engagement sur YouTube pendant la Révolution. Il n’hésite pas à se moquer des frères musulmans et du raïs Mohamed Morsi, ces provocation le conduiront à se faire accuser d’insulte à l’Islam et d’insulte au Président ainsi que de nombreux autres chefs d’accusations. L’Egypte ne vit pas une année tranquille, en plus des différents bouleversements politiques, de grands procès ont lieu, le plus important celui de l’ancien raïs Hosni Moubarak, le 13 janvier. La cour de Cassation a cassé sa condamnation et a demandé qu’il soit rejugé. Il y a aussi le procès des responsables du massacre des supporters du club de foot du Caire Al-Ahly à Port Saïd le 1er février 2012, 21 des 73 accusés sont condamnés à mort, conséquence des émeutes éclatent dans leur ville d’origine et font des dizaines de morts.

Sur le plan économique les choses ne s’améliorent pas au cours de l’année, l’inflation augmente, le pays est dépendant de l’aide américaine alors même que la majorité de la population affiche un fort anti-américanisme, la présence d’islamistes au pouvoir n’encourage pas le tourisme occidental surtout lorsque Mohamed Morsi nomme le 17 juin 2013 Abdel Mohamed Al-Khayat gouverneur de Louxor, quinze ans après avoir été chef de l’organisation islamiste armée responsable du massacre de 58 touristes dans un temple de Louxor. Face à de telles décisions la colère gronde chez les Egyptiens, il est difficile de comprendre quel était le but recherché par le Président, le gouverneur est contraint de démissionner quelques jours plus tard face à la pression populaire, la démission du ministre du tourisme et la suppression de Louxor comme destination touristique par les voyagistes.

Lire la suite

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

61


Afrique - Egypte En avril, le collectif Tamarrod (Rébellion) se fait connaitre, il est à l’origine d’une pétition demandant la démission du Président Mohamed Morsi. Ce groupe est composé de trois journalistes ayant fait leurs armes politiques pendant la révolution comme une grande partie de la population. On peut se demander si réclamer la démission du Président par pétition est un acte démocratique fort ou si au contraire il est illégitime de vouloir renverser le Président alors qu’il a été élu démocratiquement. Pour un ami engagé dans un parti politique libéral, l’Egypte n’a pas le temps d’attendre la fin du mandat du Président Morsi qui est incapable de gérer cette fonction, il lui reproche de servir la confrérie avant le pays. Les Egyptiens veulent essayer une nouvelle forme de démocratie. L’initiative a du succès puisque 22 millions de personnes l’ont signée, surpassant les 13 millions de voix obtenues par Mohamed Morsi en juin 2012. Le collectif appelle à manifester le 30 juin pour soutenir les réclamations de la pétition ; les rassemblements sont gigantesques et seraient les plus important qu’ait connu l’Egypte. Pendant trois jours se réinstalle pour les manifestants la routine prise pendant la Révolution du 25 janvier. Les manifestations et sit-in sont accompagnés de drapeaux, chants, slogans, feux d’artifices ainsi que lasers pointés sur les hélicoptères de l’armée pour les saluer à chaque passage. L’armée a repris un rôle de premier plan puisque suite à la manifestation du 30 juin elle a posé un ultimatum de 48h au Président Mohamed Morsi pour annoncer sa démission. Le 3 juillet le général Sissi annonce à la radio et à la télévision que Mohamed Morsi a quitté le pouvoir, que la constitution est suspendue et qu’un gouvernement provisoire sera rapidement désigné.

62

La grande question est de savoir s’il s’agit d’un coup d’Etat ou non Pour une partie des Egyptiens c’est « une seconde révolution », « la vraie révolution ». Le rôle de l’armée est flou dans le contexte de l’éviction de Mohamed Morsi. La grande question qui se pose est de savoir s’il s’agit d’un coup d’Etat, de nombreux médias parlent de coup d’Etat tandis que les Egyptiens qui ont manifesté du 30 juin au 3 juillet défendent de leur côté, une révolution qui leur appartient et qu’ils ont menée. Cependant l’armée est toujours restée assez puissante en Egypte, la très forte pénurie d’essence la semaine précédent le 30 juin est suspecte, certaines théories prétendent que la confrérie détourne le carburant vers Gaza et le livre au Hamas, mais une livraison aussi importante alors que la menace de la pétition pesait sur le Président semble suicidaire.

Depuis mon départ la situation s’est dégradée puisque les Frères musulmans refusaient de quitter les sit-in qu’ils menaient depuis l’éviction de leur Président le 3 juillet et juraient d’occuper ces lieux jusqu’à ce qu’il retrouve sa fonction, la tentative d’évacuation des places occupées mi-août par la police et l’armée ont conduit à de violents affrontements faisant plus de 700 morts chez les Frères musulmans. Pour certains Egyptiens comme les membres du collectif Tamarrod il s’agit d’une guerre contre le terrorisme, contre une organisation qui veut nuire au pays et réduire la liberté de sa population. Les manifestations pro-Morsi supposées pacifistes « sont infiltrées par des groupes extrémistes alliés d’AlQaïda » selon l’un des membres de Tamarrod, ces groupes sont accusés d’armer les manifestants. Ce conflit civil envenime la situation déjà périlleuse dans laquelle se trouve le pays, le risque serait

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

une répression générale contre les Frères musulmans les rejetant dans l’état de clandestinité qu’ils ont connu pendant de nombreuses années. L’Egypte est aussi menacée par une lutte confessionnelle, les Frères ayant détruit plus d’une cinquantaine d’églises en réponse. Malgré les nombreuses désillusions, j’ai rencontré une jeunesse égyptienne motivée et impliquée dans les bouleversements politiques que traverse son pays.

« L ’Egypte n’a pas le temps d’attendre la fin du mandat du Président Morsi qui est incapable de gérer cette fonction » Margot Pruneau


Afrique - Egypte

Photo : Margot Pruneau

Vojag么 Magazine - Num茅ro 3 - Octobre 2013

63


Afrique - Togo

La phase d’approche. Le moment le plus attendu d’un vol : premier aperçu d’un pays que l’on sera amené à visiter pour les prochaines semaines, à connaître durant les prochains mois, éventuellement où l’on sera amené à vivre quelques années.

Yovo woezo !

U

n premier aperçu qui n’a finalement que peu d’importance sur l’impression finale du séjour, mais qui constitue tout ce que vous savez maintenant, quels qu’aient été les lectures, photos, témoignages et images satellites que vous avez consultés ces derniers mois. Tout cela ne compte plus, tout ce que vous savez est sous vos yeux, avant que l’appareil ne vire à droite, vous replongeant la tête audessus des nuages. Le vert sombre du feuillage, les larges pistes ocre reliant des villages invisibles au travers des restes de forêt tropicale, les colonnes de fumée noire sortant de temps à autre du sol : tout le paysage semble se dérober à votre regard avide d’informations qui ne viennent pas. Le survol de la capitale est tout aussi décevant : surface immense presque exclusivement de plain-pied, son million d’habitants comme invisible, surmontée d’une brume polluée se dressant entre vous et la mer. Premiers pas dans le petit aéroport, nommé d’après le libérateur d’un pays dont le fils était, plus de quarante ans plus tard, encore occupé à libérer ; vous cherchez des yeux votre hôte dont vous ne connaissez de toutes façons pas le visage, en vous dirigeant vers la sortie, votre main déjà plongée dans votre paquet de tabac. Le patron de l’unique bar du hall remarque immédiatement votre égarement, ainsi que le mot « pigeon » écrit à

64

l’encre rouge sur votre front déjà suant, et vous dirige vers l’une de ses tables. Il vous arrête alors que vous essayez de dissocier deux chaises en plastique empilées : vous apprendrez vite à ne pas tester la solidité de ces objets, si vous ne voulez pas éprouver celle de votre coccyx contre le sol. Vous buvez une Pils – que la prononciation ouestafricaine transforme élégamment en « pisse », ce qui donne une assez bonne idée de la qualité de la bière locale – en compagnie du patron, et après une heure (des vents favorables vous ont fait arriver moins en retard que prévu) votre hôte arrive ; vous comprenez au moment de régler que vous devez aussi payer pour la bière du patron, mais vous décidez de laisser couler, au vu de l’air pressé de la personne qui deviendra votre cuisinier, colocataire, et ami. La charge poétique contenue dans le premier œil et le premier pied posés sur une nouvelle terre sert essentiellement à masquer le fait qu’on ne sait rien, qu’on ne ressent pas grand-chose, qu’on attend de savoir où on va grailler, et où on va pioncer. Vous sortez dans la ville, surpris par la nuit, et impatients de monter dans un taxi, afin de découvrir la ville au travers de la vitre de la voiture et des histoires de son chauffeur, et pour arriver tranquillement à votre destination. « Tu aimes la moto ? » Eh merde. Vous êtes partis pour dix

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

minutes d’enfer, qui vous paraîtront une petite heure, assis au bout du porte-bagages de votre 125 deux places, vos mains agrippées où elles peuvent sur le métal, et tout votre corps contracté comme lorsque vous descendez un frigo de votre appartement au cinquième étage sans ascenseur, afin de faire semblant de maintenir un équilibre que vous croyez précaire. Pendant ce temps, vos yeux affolés cherchent votre camarade, tranquillement en train de répondre à un texto et de discuter avec le chauffeur tout en portant votre sac de voyage de dix kilos, tandis que votre cerveau est occupé à avoir à peur, tour à tour de l’enlèvement, de l’accident, du vol à l’arrachée, de la perte de quelque objet sur un nid-de-poule. Chaque freinage, virage, secousse, accélération, démarrage vous montre votre crâne défoncé sur le trottoir, votre peau râpée sur le bitume ou vos jambes cassées dans les nids de poule caillouteux des pistes défoncées. « Ne prenez pas de taxi-moto sans casque : la majorité des accidents mortels à Lomé impliquent des motocyclistes ».

Après un week-end, on s’habitue déjà à l’absence d’eau courante


Afrique - Togo

La not-to-do list fournie par les deux types de France Volontaires croisés à l’aéroport s’avère être en fait un assez bon résumé de la vie quotidienne que vous mènerez ici. Malgré tout, Lomé vous séduira aussitôt, grâce à son activité perpétuelle, son désordre apparent, sa puanteur sporadique, son exotisme. Pas celui des paysages “haipoustouflants”, des excursions “sôvages” et des hôtels à terrain de pétanque, soirée karaoké et petits déjeuners anglais.

Celui qui vous pète à la gueule, qui vous fait vous étendre sur votre chaise, une bière de soif devant vous, une mauvaise indus dans la bouche, l’éclat du soleil déjà déclinant sur votre visage moite, et qui vous fait dire, avec une impression que vous n’arriverez jamais à décrire comme bonne ou mauvaise, et qui vous habitera pendant un bon moment : « putain, mais qu’est-ce que je fous là ? »

C’est pas qu’on ne s’habitue pas : durant ce long week-end passé ici, vous vous êtes déjà fait à l’absence d’eau courante, à l’usage intensif du taxi-moto (zemidjan), à l’eau en sachet – pure water, prononcez « pyuwatha » – et même – un peu – à l’usage très excessif de piment qu’ils ont la fâcheuse tendance à mettre à peu près dans tout ce qu’ils mangent, et on mange beaucoup.

Lire la suite

Photo : Nicolas Patissier

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

65


Afrique - Togo Après quatre jours en 125 cm3 passés à sillonner les boulevards, avenues, rues et pistes de Lomé, arrive le moment de partir pour Kpalimé, de se lancer sur l’un des réseaux routiers les plus mal entretenus d’Afrique occidentale, dans les fameux taxis-brousse, dont le concept commercialement génial est d’entasser vingt personnes dans ce qui a dû ressembler un jour à un minivan. Pour vous, client, une fois transcendé l’inconvénient majeur qu’est l’impossibilité de bouger de votre position que vous tentez de rendre moins inconfortable par un effort permanent de tous vos muscles dans l’espoir très optimiste de poser une demi-épaule sur ce qui reste du dossier ; pour vous, client, disais-je, les principaux avantages seront le prix (trois euros pour 120 kilomètres), la nourriture bon marché vendue dans chaque village traversé, les pauses clopes régulières (à chaque panne), le sentiment d’élection divine qui vous frappe lorsque votre banc bénéficie d’un départ anticipé, vous offrant ainsi l’opportunité de respirer avec vos deux poumons en même temps dès la moitié du

trajet, et enfin et surtout le partage indiscriminé et authentique des conditions de vie populaires, ce qui vous donne parfois l’occasion d’assister aux drames quotidiens du petit peuple ouest-africain, qui parvient à résoudre sans violence physique ni excès d’injures une situation telle que l’étouffement involontaire et mortel du poulet de la voisine par le cul énorme d’un client dont l’embonpoint témoigne de la respectabilité.

Sur la route, la chaleur moite de Lomé disparaît peu à peu sous l’air frais de la forêt vert sombre de la région des plateaux, dominée çà et là par des kapokiers immenses. Les villages défilent le long d’une Nationale 2 au revêtement plutôt bon, seulement émaillée de zones en travaux (en dehors du panneau, le seul témoignage que des travaux sont effectivement en cours se réduit parfois à une pauvre brouette isolée sur le goudron abîmé) ; le temps devient vraiment frais à partir du contournement du mont Agou, point culminant du pays (à peine mille mètres), qui marque l’entrée dans l’espèce de

Photo : Nicolas Patissier

66

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

cuvette qu’est le site de Kpalimé, fermée au nord par les monts Kloto, au seuil d’une région très montagneuse que vous apprendrez à apprécier pour sa fraîcheur, ses cascades innombrables et ses fruits ridiculement bon marché. Pour ce qui est de la ville elle-même, je crois qu’il est temps pour moi de vous laisser la découvrir ; évitez juste de baffer les gamins lorsque vous entendrez pour la trentième fois dans la matinée la chanson connue par tout occidental ayant déjà foutu une fois les pieds en pays éwé : Yovo yovo* bonsoir, ça va bien ? Merci ! C’est mignon au début, mais je vous assure qu’on se lasse très vite. * Yovo, c’est « le Blanc » en éwé. L’éwé, c’est la langue majoritaire du Ghana et du Togo, où elle est très concentrée au sud du pays, à tel point que le français devient une langue dont l’apprentissage est tout à fait facultatif pour la vie quotidienne. C’est chiant.

Nicolas Patissier


Afrique - Afrique du Sud

T

u sais que tu habites en Afrique du Sud :

Quand tu as huit clefs pour rentrer chez toi mais que tu finis par n’en utiliser qu’une.

Quand tu entends parler onze langues différentes par jour mais que tu n’en parles pas une seule.

S’adapter à tout en Afrique du Sud

Quand la terre est rouge mais qu’il n’y a pas de trottoir.

Quand tu risques ta vie tous les jours dans un minibus parce que c’est pas cher.

Quand tout le monde fume la chicha comme au bled alors que les clopes coûtent trois euros. Quand il fait plus beau en hiver qu’en été.

Quand personne ne connaît ni François Hollande, ni même ses surnoms. Quand on mange des pattes de poule, de la cervelle d’agneau, des pop-corns parfum fraise, du pap, du biltong... et qu’avec tout ça, on prend quand même 5 kilos !

Maïa Mendjisky

Photo : Maïa Mendjisky

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

67


Afrique - Afrique du Sud A la pointe du continent meurtri, l’Afrique du Sud se dresse, pleine de fougue, depuis les hauteurs du Kruger Park jusqu’au Cap de bonne Espérance. On est en Afrique sans y être.

Enkosi South Africa C

omment l’imaginaire européen du « continent noir », forgé par trois siècles de préjugés unitaires et des représentations collectives stagnantes aurait-il pu nous permettre de concevoir cette multitude de visages fuyants, cette fresque presque impossible à immortaliser ? Sitôt foule-t-on le sol sud-africain, du moins sa partie occidentale, que l’on est étourdi par la diversité ethnique, religieuse et culturelle qui n’est souvent que le joyau des grandes aires cosmopolites. Les descendants des Indonésiens, des Indiens, des Anglais, les tribus Zoulous, Xhosa, Tswana, les métis et les afrikaners, les émigrés de toute l’Afrique, Somaliens, Zimbabwéens ou Congolais et tant d’autres encore, toutes ces âmes se frôlent, s’évitent souvent, et parfois se mêlent. Alors, forcément confus, renvoyés à l’histoire européenne contemporaine, on s’interroge : sur quoi se fonde l’identité nationale sud-africaine ? Qu’ont en commun ces catégories ethnico-culturelles, qu’un modèle social résolument communautariste a emmurées dans une indifférence réciproque ?

L’Histoire, aux nombreux échos de souffrances et de luttes, fruit d’une réconciliation nationale inouïe Il est de toute évidence malaisé de répondre brièvement, mais un premier éclairage, fragile, pourrait être celui-ci : l’Histoire. L’Histoire, aux nombreux échos de souffrances et de luttes, mais surtout fruit d’une réconciliation nationale inouïe, portée par un homme d’exception – Nelson Mandela. Cette libération triomphale de l’étreinte du régime

68

oppresseur, sans bain de sang et sans que les colons ne soient jetés à la mer, est inédite au regard du siècle meurtrier, et constitue une fierté sans pareille pour les Sudafricains. Cet orgueil national a cimenté les espoirs de la « rainbow nation ». Pour un temps.

Ils ne vivent qu’à quelques kilomètres l’un de l’autre, mais pourtant ils ne se croiseront jamais. Ils ne parlent pas la même langue, n’ont souvent pas les mêmes traditions, et l’histoire de leur pays en a fait des ennemis. Aujourd’hui, comme au commencement, l’obstacle majeur à une consolidation du sentiment national en Afrique du Sud reste la répartition de la richesse. Comment celui dont les espoirs de lendemains triomphants sont asphyxiés dans la torpeur des townships et celui qui se terre dans une villa princière de Camps Bay peuvent-ils avoir le sentiment d’être des concitoyens ? Ils ne vivent qu’à quelques kilomètres l’un de l’autre, mais pourtant ils ne se croiseront jamais. Ils ne parlent pas la même langue, n’ont souvent pas les mêmes traditions, et l’Histoire de leur pays en a fait des ennemis héréditaires. Le premier, dans sa condition de déshérité sourit amèrement lorsqu’on évoque la fin de l’apartheid, et las de lutter pour sa dignité, s’enlise dans l’inaction, professionnelle comme politique ; le second, faisant malheureusement peu de cas du premier, se débat furieusement pour échapper à son identité de colon et tente désespérément d’être considéré comme un

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

Africain parmi les autres ; ce dialogue de sourds, faisant écho aux prophéties d’Albert Memmi sur l’inévitable issue de tout système colonial, devrait nous plonger dans un pessimisme profond quant à l’avenir proche de l’Afrique du Sud.

“Sounds the call to come together, And united we shall stand, Let us live and strive for freedom In South Africa our land.”

South African national anthem Cependant, et c’est là toute sa force, il se dégage de l’Afrique du Sud une énergie brute, une générosité, et une vitalité – dynamismes que l’on retrouve d’ailleurs dans la musique Sud-africaine – qui nous empêchent de rester négatifs à son égard. Un optimisme irrationnel emporte alors dans l’oubli toutes les conjonctures malheureuses et l’esprit se refuse à envisager la fin d’une nation où la valse endiablée des cultures est comme une promesse au monde. A l’aube de grands changements dans le pays, une seule évidence s’impose à celui qui a vécu sous ses cieux : si l’Afrique du Sud n’existait pas, il faudrait l’inventer.

Sofia Meister


Afrique - Afrique du Sud

Photo : Maïa Mendjisky

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

69


Afrique - Afrique du Sud Loin du rivage, la vague se fait attendre, le surfeur est à la recherche de perfection, de celle qui lui permettra de s’exprimer pleinement. La liberté est inhérente à l’océan et permet, lorsque l’ennui pointe le bout de son nez, de développer une véritable méditation sur son voyage et sur son pays d’accueil qui vous le savez importe dans votre cœur. Voici quelques bribes de cette réflexion à l’écart de toute agitation.

Tiré du Journal d’un Surfeur U

n peuple peut essayer de voir clair en lui-même en réfléchissant à son histoire, et c’est là, semble-t-il, un effort tout différent de celui d’un individu qui cherche à voir clair en lui seul. Pourtant le premier ne peut s’accomplir qu’à travers le second. Ce qui s’accomplit entre individus dans la communication, lorsque celle-ci est authentique, peut multiplier la prise de conscience chez un très grand nombre de gens et prendre alors la portée d’une prise de conscience d’un peuple. Ce lien, cette communication entre les nombreuses communautés de la nation arc-en-ciel, Nelson Mandela en est le chantre, le symbôle, l’initiateur. Il a en effet réussi le pari de réconcilier son pays avec son passé, bien que la cicatrice soit encore profonde : Riche de son sous-sol, de ses terres cultivables et de sa position géographique stratégique entre Océan Indien et Océan Atlantique,

70

l’Afrique du Sud a fait l’objet depuis le XVIIe siècle de véritables affrontements entre civilisations qu’elles soient européennes (hollandais et anglais) ou africaines (zoulous notamment). Le sol de ce territoire est imbibé du sang des colons qui en ont réclamé la légitimité mais aussi des indigènes Khoïsans, population la plus anciennement implantée au Sud de l’Afrique dont la culture a été complètement marginalisée, et le reste à ce jour. On assiste donc à la cohabitation de civilisations guerrières dont le point culminant des frictions qui ont pu exister, (et existent toujours, bien que diluées par la mondialisation), se caractérise par l’Apartheid (19481991). Un régime de discrimination et d’exclusion d’une partie de la population fondée sur son origine ethnique qui, dans le cadre de l’Afrique du Sud, s’est traduit par la mise en place de véritables zones géographiques d’exclusion : « les Townships ». Ces regroupements

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

Un peuple peut essayer de voir clair en lui-même en réfléchissant à son histoire urbains ont pérennisés et en plus d’être le témoignage de ces divisions raciales voulues et entretenues par la configuration de l’espace il y a vingt ans de cela, ils sont devenus de véritables zones de non droit où seule la loi des gangs règne et font de l’Afrique du Sud, l’un des pays les plus dangereux de la planète. Cependant, nouvellement appelée dans le cercle fermé des pays émergents, l’Afrique du Sud se pose en exemple pour l’ensemble d’un continent que certaines diplomaties occidentales considèrent comme n’étant pas rentré dans l’Histoire et à qui elle prouvera bientôt le contraire.


Afrique - Afrique du Sud

Il faudra pour cela qu’elle apporte deux réponses. La première est celle que l’Afrique a apportée au racisme et à la domination, symbolisée par ce poème de Léopold Sedar Senghor, aède de la négritude :

Cher frère blanc, Quand je suis né, j’étais noir, Quand j’ai grandi, j’étais noir, Quand je suis au soleil, je suis noir, Quand je suis malade, je suis noir, Quand je mourrai, je serai noir. Tandis que toi, homme blanc, Quand tu es né, tu étais rose, Quand tu as grandi, tu étais blanc, Quand tu vas au soleil, tu es rouge, Quand tu as froid, tu es bleu, Quand tu as peur, tu es vert, Quand tu es malade, tu es jaune, Quand tu mourras, tu seras gris. Alors, de nous deux, Qui est l’homme de couleur ? La seconde est de ne pas reproduire ce modèle dans le sens inverse et que chaque sud-africain prenne enfin en main les rênes de sa destinée comme Mandela en a rêvé et prône la tolérance face à la différence, la nation face au communautarisme.

Nb : le surf était exclusivement réservé aux blancs pendant l’apartheid. Il est aujourd’hui le sport où l’on observe le plus de mélange de communautés en Afrique du Sud et à n’en pas douter un instrument d’émancipation

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

71


Asie et OcĂŠanie


Photo : Maya Elfadel


Asie / Océanie - Japon Plus jamais je ne me plaindrai d’avoir à décider entre le tutoiement et le vouvoiement. C’est en quittant la France que l’on se rend compte de bons points qu’elle peut (parfois) avoir. Avant de m’expatrier, j’idolâtrais l’anglais et son “you” si pratique. Je trouvais que le “vous” était trop lourd, trop soutenu et rigide. Après huit mois passés au Japon, j’ai fini par regretter le vouvoiement...

Kenjôgo, Keigo, Sonkeigo A

u pays du Soleil Levant, il y a 4 ou 5 niveaux de langue, dépendant de l’âge, de la position sociale et du sexe de l’interlocuteur : les argots, le langage de base, le langage un peu formel, et le langage poli (敬 語, Keigo), qui se divise en forme respectueuse (尊敬語, Sonkeigo) et forme modeste (謙譲語, Kenjôgo). Par précaution, les professeurs de japonais enseignent aux débutants le langage un peu formel, car on ne froisse personne en l’utilisant. Au fur et à mesure, le japonisant va apprendre à passer d’un niveau de langue à l’autre selon les situations. Et c’est là que cela se complique.

74

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

présentes à tous les coins de rue. Si en France être un étudiant et fauché est un style de vie assez « cool », au Japon parler de ses soucis financiers est mal vu car cela signifie que vous n’êtes pas en mesure d’assurer votre rôle de Senpai.

La société japonaise est organisée en ce que l’on pourrait traduire par un système de seniors et de juniors au sens de l’ancienneté. Photo : Marie Roulhac de Rochebrune

La société japonaise est organisée en ce que l’on pourrait traduire par un système de seniors (先輩, Senpai) et de juniors (後輩, Kôhai)

au sens de l’ancienneté. On retrouve cette hiérarchie à tous les niveaux de la société : à l’école, dans les clubs et associations, quand on a un petit boulot, dans le monde du travail... De cette organisation découlent de nombreux rôles sociaux. Ayant de l’ancienneté, le Senpai prendra sous son aile le Kôhai fraîchement débarqué, ce qui implique également de lui payer le taxi, le restaurant (ou autre). Le rôle financier étant assez important, j’ai donc compris pourquoi la majorité des jeunes Japonais ont un petit boulot en dehors de leurs heures de cours. Le point positif est qu’économiquement, les jeunes consomment beaucoup, et constituent une main d’œuvre indispensable au fonctionnement des supérettes ouvertes 24H/24H


Asie / Océanie - Japon Si l’aîné assure un rôle de tuteur, du Kôhai est également attendu un certain comportement. En plus du respect, il devra obéir au Senpai : dans un club de tennis à la fac, par exemple, il devra ramasser les balles à l’entraînement ; à l’école il pourra faire les devoirs à sa place (il arrive qu’il reçoive une compensation, mais il peut également y avoir de “méchants Senpai”...). Plus surprenant encore, le Kôhai n’exprime peu voire jamais son opinion devant le Senpai, par respect. Il doit toujours attendre que l’aîné propose quelque chose, il ne peut jamais le contredire, ni se plaindre ou inquiéter le Senpai. C’est alors beaucoup de pression pour le Kôhai qui veut faire de son mieux... Pour résumer, ce système s’apparente à une relation grand frère – grande sœur avec son cadet, non pas au niveau de la famille nucléaire mais de la société toute entière. Cette hiérarchie sociale en dit beaucoup sur un pays où les groupes ont une importance fondamentale, par rapport à nos sociétés européennes plus individualisées. Cette relation très complexe se retrouve dans le choix du niveau de langue approprié. Le Kôhai utilisera le langage formel envers son Senpai. Ce faisant, il exprime son respect envers celui qui est ancien et qui en sait donc plus ; le Senpai pourra alors se permettre de répondre dans le langage de base, d’un ton bien souvent léger et détaché. Lorsque je suis arrivée au Japon, je trouvais trop rigide de devoir parler ainsi à des jeunes de l’université seulement

Langage et rapports sociaux sont intimement liés, et c’est en allant dans le pays de la « langue du non-dit » que je l’ai réalisé.

d’un ou deux ans plus âgés. En effet, je transposais cela à Sciences Po, où un bizut en 1A serait le Kôhai d’un 2A qui a déjà une grande expérience en matière de Crit et d’apéros chez Mus et serait donc le Senpai. En ce qui me concerne, cela reviendrait à vouvoyer un 4 ou 5A à Sciences Po, ce qui est inimaginable. J’ai alors réalisé que la langue de Molière n’était pas si mal que cela. En effet, le “you” Anglais que j’aimais tant auparavant s’est mis à sonner faux à mon oreille. J’étais choquée d’entendre mes amis anglophones s’adresser au professeur avec un “you” qui était le même que celui qu’ils utilisaient pour moi lorsque nous buvions un verre ensemble. Je pense qu’il est difficile d’exprimer le respect en Anglais. Et au contraire, ce “vous” français qui me semblait trop guindé avant de m’expatrier, en le comparant au Japonais et ses cinq différents niveaux de respect, je me suis alors réconciliée avec un vouvoiement que je considère désormais comme un juste milieu.

Mais après huit mois passés au pays du Soleil Levant, je me suis rendue compte que la relation Senpai-Kôhai était loin d’être aussi froide que je l’avais imaginée. Pour les Japonais eux-mêmes le système est assez complêxe, ce qui rend les exceptions et les erreurs nombreuses. Par exemple, lorsque vous vous trouvez en présence de Senpais et Kôhais en même temps, il arrive de se tromper dans l’utilisation du niveau de langue adéquat. Ou alors, si votre relation avec un Senpai devient de plus en plus étroite, un jour il vous autorisera à utiliser le langage de base. Situation rare : des Kôhais insoumis refusant d’utiliser le langage soutenu ! Leurs rapports changent radicalement : en parlant dans un registre moins soutenu, l’atmosphère change, se détend et de nouveaux liens peuvent se créer. Langage et rapports sociaux sont intimement liés, et c’est contre toute attente en allant dans le pays de la « langue du non-dit » que je l’ai réalisé. Par cette expression, on entend le caractère indéfini

et flou de la langue. Les Japonais eux-mêmes disent qu’elle est vague, ambiguë et qu’il est parfois difficile de comprendre ce que notre interlocuteur nous dit. Les raisons sont multiples, à la fois grammaticales (beaucoup de sousentendus mais cela n’empêche pas la compréhension de la phrase) mais surtout sociales et culturelles. On ne répète pas « moi, moi, moi » à tout-va, on n’ose pas dire son avis haut et fort, on n’évoque pas les désirs d’autrui... Toutes ces valeurs donnent au final une langue très abstraite et parfois difficile à saisir car tout est dans l’interprétation. Le sens se lit entre les lignes, et le contexte est indispensable pour comprendre ce que notre interlocuteur veut nous dire.

Mais le langage évoluant avec la société, la nouvelle génération entraine une évolution des manières de parler. Tenant moins compte des normes sociales d’antan et influencée par l’outremer qui fascine et attire, la langue des jeunes diffère beaucoup du japonais du XXème siècle (beaucoup d’emprunts à l’anglais, des mots raccourcis à outrance, des expressions qui naissent et fanent aussi vite qu’elles circulent dans les universités...). C’est pourquoi le langage soutenu qu’utilisent les étudiants est très différent de celui parlé en entreprise. Ce système qui, transposé bêtement à la France comme le simple vouvoiement d’un 4A à Sciences Po, est en réalité bien différent car il y a de nombreuses façons d’adapter le langage soutenu que l’on utilise selon le degré de respect que l’on souhaite porter à son interlocuteur. Finalement, en étudiant cette langue, je ne pense pas avoir affaire à un système complêxe et rigide mais en réalité à un miroir passionnant de la société japonaise.

Marie Roulhac de Rochebrune

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

75


Asie / Océanie - Chine

百闻不 如一见 Mariam Pontoni

76

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013


Asie / Océanie - Australie L’Australie représente le sixième pays le plus attractif en termes d’immigration pour la période 2007-2011, selon les données de la Banque Mondiale. Le Monde décrit même le pays comme le nouvel eldorado. A tous égards, l’Australie apparaît comme étant multiculturellement accomplie. Pourtant, ce prétendu eldorado est en réalité surprenamment fermé. Contrairement à ce qui est communément pensé, la société australienne est encore en construction, et cache un lourd passé d’exclusion.

L’Australie, dures réalités d’une société cosmopolite E

n apparence, la société australienne semble ancrée dans le multiculturalisme : d’innombrables cultures y cohabitent en harmonie. L’Australie est un pays multi-ethnique, où 27% de la population est née à l’étranger. Sydney elle-même est chargée d’influences asiatiques, européennes ou encore africaines, et semble représenter la cité cosmopolite parfaite. Les connaissances françaises sur l’Australie sont souvent limitées à la colonisation de 1788, qui mena à une répression des Aborigènes. L’exclusion dont ils furent victimes s’est également appliquée aux immigrants, et plus particulièrement aux asiatiques. Or, ce chapitre de l’histoire est souvent dissimulé.

L’Australie cache un lourd passé d’exclusion, tant envers les Aborigènes qu’envers les autres peuples de descendance non AngloSaxonne, qu’ils soient Asiatiques ou Italiens

L’Asie, de par sa proximité géographique avec le territoire

australien, pourrait entretenir avec le pays des relations privilégiées. Elle inquiètait cependant davantage les gouvernements à l’époque.

L’Australie blanche

Ce discours d’exclusion apparaît dès 1788, lorsque les Britanniques s’installent à Port Jackson, port naturel de Sydney. Malgré leur résistance, les Aborigènes sont rapidement dépossédés de leurs terres, terres qui sont distribuées aux colons. A ses débuts, la colonie sert essentiellement de bagne, qui est pourtant supprimé moins d’un siècle après. L’Australie désormais colonie de peuplement attire non seulement les européens mais également la main d’œuvre bon marché venue d’Asie. Très vite, ces travailleurs asiatiques sont perçus par les colons européens comme une concurrence directe (notamment avec les débuts de la ruée vers l’or). Ainsi, dès 1855, une loi est passée dans l’Etat de Victoria afin de réduire l’immigration chinoise.

La vision australienne de l’Asie comme menace est accentuée lorsque, en 1857, l’autorité des colonies britanniques est défiée en Inde. Le continent asiatique devient dès lors synonyme d’envahisseur potentiel. Le gouvernement australien n’hésite pas à faire circuler des caricatures, entraînant

divers stéréotypes : l’Asie et ses habitants sont perçus comme une masse, une horde de guerriers assoiffés de sang. A l’époque, l’Australie vient juste de devenir indépendante (1901) et connaît une période de fort nationalisme, prônant une “Australie blanche”. L’identité australienne à cette époque est donc basée sur l’exclusion. Dès 1901, la Loi de Restriction sur l’Immigration est adoptée : les immigrants doivent réussir un test de dictée de cinquante mots en anglais. En voici un exemple (1932) : The tiger is sleeker, and so lithe and graceful that he does not show to the same appalling advantage as his cousin, the lion, with the roar that shakes the earth. Both are cats, cousins of our amiable purring friend of the hearthrug, but the tiger is king of the family. (Le tigre est, de tous les fauves, le plus racé, et si agile et gracieux qu’il n’affiche pas le même désavantage fâcheux que son cousin, le lion, qui lui détient un rugissement qui fait trembler la terre. Tous deux sont des félidés, cousins de notre affectueux ami ronronnant auprès de la cheminée, mais le tigre est le seigneur de la famille.)

Lire la suite

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

77


Asie / Océanie - Australie Cette méthode, inspirée d’Afrique du Sud, a prouvé son efficacité : en Australie, entre 1909 et 1958, aucun immigrant ne réussit le test. Si le mot « race » n’est jamais officiellement prononcé, l’Australie blanche (White Australia Policy) est sans aucun doute inspirée par le Darwinisme, et sépare clairement les immigrants européens (Anglo-Saxons) des asiatiques. De nombreux résidents d’origine asiatique sont également expulsés du territoire australien. Dans les années qui suivent, la montée en puissance du Japon (reflétant également cette peur globale d’une invasion asiatique, surnommée « péril jaune ») ne calme pas les angoisses de l’Australie. Les Aborigènes ne font pas non plus partie de cette Australie blanche : la « race » Aborigène, toujours selon les théories Darwinistes, est condamnée à dépérir. Les enfants sont souvent enlevés à leurs parents (générations volées), et placés dans des centres de missionnaires dans le but de les civiliser.

La politique d’assimilation : l’influence des préjugés

Ce n’est qu’en 1966 que la politique de l’Australie blanche est démantelée par le gouvernement, sous une pression intérieure aussi bien qu’extérieure. L’Australie s’ouvre alors aux migrants de tous horizons. Le gouvernement libéral d’Harold Holt demande pourtant à ces nouveaux immigrants un certain degré d’assimilation avec la culture australienne. Cette politique d’assimilation fut aussi appliquée aux Aborigènes, en essayant d’éduquer les enfants afin qu’ils soient culturellement homogènes avec le reste de la population australienne. Cela n’a pas entraîné la fin des discriminations envers les Aborigènes. Les stéréotypes restent présents dans la culture australienne. Près

78

Les Aborigènes ne font pas non plus partie de cette Australie blanche

de vingt-cinq ans après la fin de l’Australie blanche, le célèbre film australien Les Aventures de Priscilla, Folle du désert (1994) met en scène une version très sexualisée du peuple et particulièrement de la femme asiatique. De plus, les Aborigènes sont la plupart du temps décrits comme des ivrognes et chômeurs, n’apportant que le désordre, et restent « cachés » dans les quartiers dénommés douteux. Les parcs sombres du quartier de Redfern (tristement célèbre pour sa population Autochtone) représentent l’unique lieu où les Aborigènes de Sydney peuvent être aperçus. En montant vers Alice Springs (Territoire du Nord), les Aborigènes se font certes plus présents ; mais toujours accompagnés par une image de misère, et où les femmes en sont réduites à s’asseoir au bord de la route pour vendre leurs peintures aux touristes.

mais au contraire a tendance à enfermer les individus et leur culture dans des boîtes rigides. La société reste donc assez figée, et la stratification sociale rend les classes imperméables les unes des autres. Par exemple, les classes moyennes du nord de Melbourne se retrouvant le week-end pour un barbecue, sont exclusivement composées d’australiens d’ascendance européenne.

Pourtant, l’Australie aujourd’hui n’est pas une société prônant la ségrégation et l’exclusion. Les chiffres ne nous disent pas le contraire, du moins en ce qui concerne les relations australoasiatiques : les migrants asiatiques ont longtemps représenté 50% de la totalité des migrants vers l’Australie ; en 2008, la valeur des imports asiatiques en Australie représentait 132.1 milliards de dollars australiens. Cependant, après plusieurs mois passés dans ce pays, l’Australie blanche garde une certaine influence ; influence non consciente, certes, mais bien présente. Et ce, même s’il n’est jamais fait mention de ce passé, que les politiciens préfèrent considérer comme « enterré. »

Le renforcement des politiques sécuritaires

Société cosmopolite ou multiculturelle ?

Cet héritage se traduit par une rigidité de l’identité australienne. Cette identité n’est pas encore basée sur l’échange culturel,

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

Cette rigidité se retrouve chez les Aborigènes, qui sont encore peu intégrés. La plupart vivent dans des réserves dans les régions désertiques du pays. Ils gardent aussi d’importantes séquelles, conséquences des politiques d’exclusion : fort taux d’emprisonnement, espérance de vie de 17 ans plus faible que celle des Australiens, ou encore fort taux d’absentéisme chez les plus jeunes. Les Aborigènes se battent encore pour la récupération de leurs terres ancestrales, dont la plupart ont été acquises par des sociétés minières internationales. Et, alors que les Aborigènes vivent dans le pays depuis plusieurs milliers d’années, ce n’est qu’en 1967 qu’ils obtiennent la nationalité australienne.

Un des nouveaux problèmes menaçant le chemin vers une société pleinement cosmopolite est la montée du terrorisme, spécialement après les évènements du 11 septembre 2001. Cette montée du terrorisme a, en effet, conduit à un renforcement des politiques sécuritaires australiennes. En 2001, un navire norvégien (le MV Tampa) transportant des réfugiés afghans se voit refuser l’entrée en Australie.


Asie / Océanie - Australie Photo : Danaé Zigiotto

Le navire débarque finalement en République de Nauru. Une loi de protection des frontières est adoptée dans le mois donnant au gouvernement australien le pouvoir de refuser l’entrée à tout navire dans les eaux territoriales étatiques. Ce afin de prévenir toute demande d’asile pouvant émaner du navire en question. Ces craintes dûes à la montée du terrorisme sont confirmées en 2002 lorsque 88 australiens sont tués à Bali, lors d’un triple-attentat à la

« Je suis persuadée que le risque d’être submergé par les Asiatiques est réel »

bombe. Cette attaque meurtrière donne lieu par ailleurs à un renforcement du soutien militaire australien aux côtés des Etats-Unis en Irak. En 2008, le gouvernement Travailliste australien décide d’abroger la politique de détention automatique des immigrants clandestins arrivant sur le sol

australien, en place depuis 1992. Pourtant, en 2012 le gouvernement de Julia Gillard (Parti Travailliste) revient sur cette abrogation. Désormais, les demandeurs d’asile peuvent être directement renvoyés d’Australie dans des centres en Malaisie. Depuis les années 2000, l’Australie a en effet connu une recrudescence du nombre de bateaux transportant des immigrants illégaux. Il devient facile de justifier le regain du nationalisme australien dans ce contexte de menace sécuritaire mondiale. Les années 2000 ont vu la naissance d’un parti nationaliste australien, avec Pauline Hanson à sa tête (‘One Nation’). Ce parti prône un retour à l’Australie blanche : aucune immigration, et éradication des fonds pour les Aborigènes. En d’autres mots, One Nation met à mort le multiculturalisme australien. Le radicalisme de ces idées se discerne particulièrement dans cette phrase, que Pauline Hanson a prononcée lors d’un discours après son élection à la Chambre de Représentants en 1996 : “I believe we are in danger of being swamped by Asians”

Traduction : « Je suis persuadée que le risque d’être submergé par les Asiatiques est réel »

Quel avenir pour l’Australie ?

Ce n’est qu’intrinsèquement que le pays peut évoluer vers une société pleinement cosmopolite. Pour de nombreux pays, l’Australie est vue comme raciste. C’est particulièrement le cas en Asie, où elle n’a pas encore gagné sa place. Ainsi, les représentants australiens ont de nombreuses fois été exclus de rencontres régionales entre les pays de la région Asie-Pacifique. Le pays se situe à une croisée des chemins. La société australienne peut évoluer soit vers un renforcement de ses frontières (ce qui condamnerait l’évolution d’une société complètement cosmopolite), soit vers davantage d’ouverture. Elle doit prendre conscience de ses réalités : un pays ne peut pas survivre s’il est basé sur des principes d’exclusion et d’isolation. Et si le gouvernement en est incapable, le peuple australien le peut.

Danaé Zigiotto

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

79


Asie / Océanie - Australie

Soir de match rime avec énorme engouement chez les Sydneysiders. L’affiche du soir met aux prises les Wallabies contre les Lions, une sélection des meilleurs joueurs des îles britanniques. Nous parlons ici de rugby, et inutile de préciser que la rivalité est grande entre la « métropole » et sa « colonie ».

Soir de match à Glebe Point Road, Sydney S

ydney, samedi soir. Les gens se pressent et s’activent comme à l’accoutumée. Tout pourrait s’apparenter à un match ordinaire sauf que la dernière confrontation remonte à 2001.... une éternité. Il est donc particulièrement attendu car suprématie et honneur sont en jeu, valeurs que les Australiens défendent avec passion.

J’ai donc rendez vous avec mon boss (mon maître de stage oui oui) au pub Toxteth à Glebe, un quartier réputé pour sa tranquillité. Les rues sont remplies de supporters qui arborent fièrement écharpes et maillots aux couleurs de leur équipe. Les concours de chants débutent, le match approche. Dans la pure tradition anglosaxonne, on se chambre mais cela reste bon enfant. Tout le monde boira une/des pinte (s) ensemble à la fin du match. Je me retrouve bien loin des « intellectuels » du football que j’ai le malheur de côtoyer un peu trop souvent au Vélodrome de Marseille. Le match n’est programmé qu’à 20h mais le pub est déjà plein à 19h. Pas question de rater le coup d’envoi. La bière coule déjà à flots et les

80

burgers, frites et steaks sont servis çà et là. Le match débute mais le spectacle est ailleurs, autour de moi. Un public très diversifié m’entoure, du chef d’entreprise à l’ouvrier, du journaliste d’ABC à la jolie créature blonde. Les femmes sont présentes en nombre, contrairement à ce que l’on pourrait penser. Pour en revenir au match, les Wallabies souffrent et les Lions en profitent pour inscrire deux essais. Une petite réaction des Wallabies avant la mi-temps relance quelque peu les débats et pimente le second acte à venir. Les verres sont vides et la mi-temps sert aussi bien à soulager quelques envies pressantes qu’à ramener une tournée de verres pleins. J’intercepte une conversation entre deux Australiens : « Ce soir c’est une bonne occasion pour choper, toutes les Australiennes sont en soirée sans leur mec qui regarde le match ». Je ne peux m’empêcher de sourire, observant toutes les femmes présentes au pub. Le match reprend et on n’entend pas beaucoup les Aussies, toujours autant en difficulté pour construire une action potable. Un supporter passablement énervé hurle :

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

« What a sh** pass seriously, f **k off ». Ça se passe de traduction. Les British finiront par écraser les Wallabies 41-16, et conservent leur invincibilité qui dure depuis seize ans. Les nombreux supporters des Lions font les fiers tandis que les Aussies quittent le bar tête basse. 41-16… une sacrée déculottée, surtout à domicile. Les plus courageux repartent pour quelques pintes, les autres vont en soirée ou rentrent chez eux. Ce sera la dernière option pour ma part. Légèrement alcoolisé et après une bonne soirée au milieu des Australiens, il est grand temps d’aller saluer Morphée.

Inutile de préciser que la rivalité est grande entre la « métropole » et sa « colonie ».

Natan Decarière


Asie / Océanie - Australie

Mateship Maya Elfadel Yorick George Sophie Jin Danaé Zigiotto

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

81


Europe de l’Ouest - France Je n’ai pas fait de troisième année. Je n’ai d’ailleurs pas terminé ma deuxième et, ceci expliquant cela, je ne suis plus à Sciences Po. Vojagô m’apparaissait tout de même comme une réunion, un dîner entre amis où je me sentais convié. Et après le repas, au coin du feu, à la manière d’Ivan Tourgueniev, je souhaitais vous raconter mon premier amour.

Elle sourit.

« -Ah ! Le soleil est revenu. »

82

C

’était la petite reine depuis le départ, version tout terrain en ce qui me concerne. Le virus m’a contaminé à l’âge de 11 ans alors que je regardais des championnats de motocross à la télé. Avec mes acolytes d’alors, nous avons rapidement cherché à les imiter dans les collines avoisinant le village. C’était notre occupation à nous, enfants des campagnes, et la passion m’a très vite dévorée pour ne plus me quitter.

J’ai toujours ressenti un décalage entre ma présence à l’IEP et ce que je souhaitais réellement faire de ma vie. J’avais des rêves de sport de haut niveau ‒ dans le VTT freestyle ‒ et je vivais mes études comme une trahison faite à moi-même. Les blessures à répétition ont eu raison de mon rêve, qui devenait alors une illusion, mais je n’ai pas pu me résigner à un parcours scolaire pour autant. Je reculais chaque jour mais ce n’était pas pour prendre de l’élan, et mes pas m’ont conduit à l’échec. J’ai élu domicile à Vallon pont d’Arc en Ardèche pour cette année. Je n’ai dû faire que deux heures vingt de route depuis Aix-en-Provence, et pourtant ce départ avait des allures de voyage. Aussi bien dans l’espace que dans mon existence, laquelle prenait une orientation différente : je m’engageais alors dans une formation pour devenir moniteur breveté d’Etat de VTT. La boucle était en passe d’être bouclée : si je ne pouvais pas devenir pro rider, je serais tout de même un professionnel du sport et d’une activité proche de ma passion originelle. La ville de Vallon Pont d’arc est bipolaire : vide et dépeuplée l’hiver, pleine à craquer de touristes l’été, où sa population est alors multipliée par dix. Le cliché voudrait que la région ressemble à une contrée assez reculée, qu’elle soit un repère d’affiliés hippies et post soixantehuitards. Ce n’est qu’à moitié faux, mais ce qui caractérise le plus cet endroit ce sont les grands espaces et la nature sauvage. Elle est ici omniprésente et les activités liées à celle-ci le sont encore plus.

Vojagô Magazine - Numéro 3 - Octobre 2013

Kayak, VTT, randonnée pédestre, spéléologie, canyioning ou escalade, il est tout à fait banal de tomber sur un pilier de comptoir qui vous explique entre deux verres qu’il pratique au moins deux de ces activités. Les spots à barbecue ne manquent pas, les calages avec sono en bord des rivières sont fréquents. L’atmosphère est détendue, un peu hors du temps et loin de l’agitation pour une grosse partie de l’année. Voilà de quoi me dépayser de la vie aixoise, avec en prime un lieu de vie à côté de l’Ardèche-la-Rivière dont le bruit permanent devenait un arpège familier. Les traditionnels bureaux de la BU ont été remplacés par un open space grandeur nature, à savoir collines et montagnes à perte de vue. Je n’ai plus eu à sécher les cours pour aller faire du sport, bref, l’environnement dans lequel j’ai baigné m’a rendu heureux.

Il y a une vie en dehors de Sciences Po

Je voulais écrire ce texte et participer à Vojagô simplement pour montrer qu’il y a une vie en dehors de Sciences Po. Sortir de cette école par la petite porte ne signifie pas se retrouver complètement démuni ou à la rue ; je dirais même que ça a été pour moi un choix de liberté. Je souhaitais faire passer ce message à ceux qui s’y sentent un peu à l’étroit, désorientés ou en échec ‒ et je sais qu’il y en a. Sachez qu’il est bon de sentir qu’on peut finalement compter sur soi, sur ce que l’on est et sur ses envies profondes pour en faire quelque chose de concret. On peut très bien se frayer un chemin comme ça, avec ou sans diplôme de l’IEP. Pour finir, que l’on soit à Sciences po ou ailleurs, l’important est de se sentir apaisé, bien dans ses pompes, et c’est cette forme de réussite là que je vous souhaite à tous.

Aurélien Berne


Manifeste de Vojagô Vojagô est un magazine né en 2011, lancé par des étudiants de 3e année à SciencesPo Aix et réalisé au cours de leur année à l’étranger. S’appuyant sur le soutien des Décloitrés, l’équipe de rédaction d’un journal d’expatriés de l’IEP de Rennes, Vojagô s’est proposé de regrouper anecdotes, portfolios et articles de fond en tirant parti de l’expatriation d’une des promos de l’IEP pendant un an. Il fête cette année son troisième anniversaire en même temps que le centenaire d’Albert Camus qui a laissé son nom à la promotion des écrivaillons de ce numéro, et espère l’an prochain mobiliser les plumes de la promotion Badinter. S’il est un objet unique, il sera perçu différemment par chacun, alimentera les fantasmes des uns et nourrira la nostalgie des autres. 1A, 2A, nous espérons que ces récits, en mots ou en images, pris sur le vif du voyage, vous donneront un aperçu fiable de ce que vous pourrez attendre de votre 3A : une expérience nouvelle, imprévisible et originale. Une aventure qui méritera de figurer dans les pages d’un nouveau numéro de Vojagô, qui sera, cette foisci, le vôtre. 4A, 5A : rien ne vous rendra votre 3A. Vous pouvez cependant trouver dans ce magazine le souvenir collectif de ce paradis perdu et, 4A, le seul projet qui aura cherché à rassembler toute votre promotion. Le logo est une illustration du célèbre poème d’Eluard avec un petit clin d’œil à Tintin, dont les aventures l’ont fait croiser ces étranges fruits. Quant au nom du magazine, Vojagô, il signifie simplement « voyage » en espéranto. « La terre est bleue comme une orange Jamais une erreur les mots ne mentent pas » Paul Eluard, L’Amour la Poésie Vojagô Magazine est une association de type loi 1901 créée en 2011.

Vojagô numéro 3 Promotion Albert Camus VOJAGO3/2EUROS Octobre 2013 Photo dos et couverture : Fanny Attas - Chili

Vojagô 3  

Vojagô est le magazine des Aixpats de Sciences Po Aix. Dans ce numéro 3, les élèves de la promotion Albert Camus vous racontent leurs expéri...

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you