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Chacun sa pièce

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Chacun sa pièce Patrick Duchesne /

auteur

Introduction En 1957, des drames sordides frappèrent un village méconnu du Québec. Sans les confessions d’une enfant retrouvée en bordure de l’autoroute, jamais cette histoire n’aurait vu le jour.

Reconduit dans une Communauté religieuses de Montréal, Florence Forest, alors âgée de 8 ans, raconte, dans ses mots d’enfant, l’atrocité perpétrée par les gens de son village appelé, Saint-Chiridinelles. Cherchant à la protéger, les sœurs préférèrent taire ses propos et décidèrent, dans le plus grand secret, de prendre en charge la fillette. Ce n’est qu’à sa majorité que Florence entama une démarche pour informer les autorités.

Consternées par les révélations de la jeune femme, les autorités policières ont rapidement déployé leurs efforts afin de démystifier la véracité de son témoignage. Une fois rendu sur les lieux, on y découvrit des maisons, des immeubles, un restaurant ainsi qu’un énorme théâtre complètement abandonnés et ravagés par des souvenirs cauchemardesques. Cet endroit portait dorénavant l’emblème d’un village fantôme.

Étonnement, ils découvrirent de nombreuses carcasses humaines dans le caveau de l’unique restaurant de Saint-Chiridinelles. Ébranlés par leurs trouvailles qui nécessiteraient des recherches interminables et qui favoriseraient la peur chez la population avoisinante, on décida de clore cette enquête. Le village fut barricadé en entier pour ainsi taire l’affaire. Au loin, nous pouvions percevoir un nuage noir de fumée transportant avec lui tous les secrets de ce village qui, encore aujourd’hui, demeure une énigme silencieuse.

(Cette nouvelle est une brève reconstitution des faits qui vous transportera quelques années avant l’évasion de la petite Florence)

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Premier Acte

Un bruit perçant la sortit précipitamment de son profond sommeil. La jeune femme se redressa sur son lit et scruta la pénombre qui occupait confortablement la chambre. Le silence angoissant souffla soudainement le son effarant d’une respiration. Imprégnée par la peur, Delphine allongea le bras vers la lampe qui trônait sur la table de chevet, située à sa gauche. Elle chassa rapidement la noirceur de la pièce pour faire place à un timide éclairage qui semblait aussi effrayé que son âme l’était. Delphine porta sa main droite à son ventre et le caressa vigoureusement afin de dissiper la douleur qui l’accablait depuis la fin de son dernier repas. Ce malaise avait débuté dès l’instant où elle termina son assiette. Pourtant, elle s’était bien régalée. Le met principal était composé d’une portion de viande, de légumes frais et d’une généreuse portion de pomme de terre en purée. Le tout baignait dans une sauce poivrée et joliment déposée le long de la tranche de viande saignante qui  e stress était peut-être la conséquence ou bien la source directe monopolisait l’assiette.  L de ce problème de digestion,   se disait-elle à cet instant. D’ailleurs, Delphine avait été dans l’obligation de quitter rapidement le restaurant. Elle dut s’excuser auprès du directeur ainsi qu’aux membres de la troupe théâtrale qui s’était réunie pour l’accueillir. Par chance, l’établissement se situait non loin de l’auberge où la jeune femme était installée pour son court séjour. Son regard troublé se baladait dans la pièce comme si elle sentait une présence gênante qui l’observait sournoisement. C’est à ce moment qu’elle remarqua l’affiche qui se dressait sur l’un des murs de la chambre. Delphine bondit du lit et se dirigea rapidement vers l’interrupteur afin d’implanter un éclairage beaucoup plus rassurant. D’un pas lent, elle s’approcha de l’affiche qui promouvait la pièce de théâtre présentée actuellement à SaintChiridinelles. Delphine la reconnut immédiatement puisqu’en début de semaine, elle avait reçu par la poste une paire de billets pour y assister. Au haut de l’affiche, en grosses lettres, elle pouvait y lire le titre de la pièce.   Un mariage raté  . L’image exhibait, d’une façon morbide, un jeune couple de mariés, prêt à échanger leurs vœux d’amour et de fidélité. Leur tête s’inclinait devant un prêtre dont le visage était déformé et qui laissait transparaître un côté totalement diabolique. En arrière-plan, le Christ gisait, la tête vers le bas, sur une croix ensanglantée. Le liquide rouge et visqueux qui s’évacuait de ses nombreuses plaies dévalait les marches de la chapelle pour envelopper les pieds du jeune couple. Sous la mare de sang, de petites photographies des comédiens étaient alignées. Curieusement, l’une d’elles était bariolée à l’aide d’un marqueur noir. Même le nom de ce comédien était totalement illisible. Soudainement, l’ampoule perchée au plafond de la chambre se mit à perdre son intensité. Durant quelques secondes, l’éclairage s’amusait à injecter de l’angoisse dans les veines de la jeune femme en s’allumant et s’éteignant, et ce, sans relâche. Puis, tout rentra dans l’ordre. Delphine se promit alors d’en glisser un mot au directeur du théâtre puisqu’il était celui qui avait réservé cette chambre pour elle. L’homme avait envoyé une lettre à son domicile, situé en bordure de Montréal. À l’intérieur de celle-ci, il y avait la paire de billets qui lui permettrait d’assister à cette pièce ainsi qu’une lettre signée de la main de son

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expéditeur. Elle annonçait qu’elle avait été sélectionnée pour jouer dans une pièce qui devait prendre l’affiche vers la fin du mois. Le directeur lui proposa de se présenter le plus rapidement possible à Saint-Chiridinelles pour ainsi s’approprier les textes de la pièce. De ce fait, elle pourrait rencontrer les autres membres qui partageront la scène avec elle. Bien entendu, il lui fit part de la réservation d’une chambre pour une période indéterminée en précisant que tout serait aux frais des conseillers municipaux de Saint-Chiridinelles. Elle n’aurait donc rien à débourser. Par chance, l’homme avait eu la brillante idée de joindre une carte routière puisque ce village lui était totalement inconnu. La longue route parsemée de terre et de gravelle avait paru interminable. Finalement, après deux heures en voiture, elle atteignit le village. Au croisé d’un chemin, une Cadillac noire avait presque heurté sa voiture. Le vieillard qui se trouvait au volant ne daigna lui adresser des excuses, ni même un simple regard.

Ses dernières pensées lui rappelèrent le moment de sa rencontre avec le directeur du théâtre, Charles Lemieux, qui l’avait invité à déguster ce fameux repas qui lui donnait tant de mal à digérer. Elle baissa les yeux et se caressa vigoureusement le bas du ventre. Soudain, elle entendit des murmures planer autour d’elle. Pour ajouter à son effroi, l’éclairage dégagé du plafonnier ainsi que celui provenant de sa lampe de chevet s’éteignirent subitement. Paniquée, Delphine s’apprêtait à quitter la chambre lorsqu’elle fut littéralement figée par la peur. Une voix rauque et démoniaque murmurait son prénom.

-

DELPHINE……DELPHINE….

La jeune femme recula de quelques pas en laissant les murmures soufflant son prénom bondir en écho contre les parois de la chambre. Elle fouilla dans la poche de son pantalon et sortit son briquet. La flamme émit un halo de lumière qui accorda à Delphine la chance de constater la disposition des meubles dans la pièce. Les ombrages semblaient danser sur chaque paroi aux teintes brunâtre. Elle trouva en elle une once de courage et s’avança à pas feutrés, en direction de l’enseigne. Des coulis de sang visqueux dégoulinaient de celle-ci pour se répandre sur le sol. D’une main tremblante, elle l’arracha violemment du mur. Le mouvement occasionna la mort de la flamme s’échappant du briquet. La noirceur n’était installée que depuis quelques secondes que déjà les murmures résonnèrent à nouveau. Rapidement, Delphine déploya à nouveau la flamme qui mit fin aux plaintes provenant directement de l’outre-tombe. Elle remarqua qu’une longue fissure ornait le mur situé devant elle. La jeune femme décida de jeter un œil dans la fente, mais sans rien apercevoir d’anormal. Puis, un puissant souffle d’air froid s’infiltra dans la chambre provoquant ainsi une danse rythmée de la flamme qui s’éteignit sur le champ. La pénombre s’installa et les murmures s’intensifièrent. Une peur paralysante rattrapa aussitôt Delphine. Elle recula de quelques pas en laissant, malgré elle, ses larmes prêtes a jaillirent à tout moment. Soudain, le plancher de bois franc se mit à craquer. La jeune femme sursauta à la seconde où on

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frappa à la porte. Elle se retourna instinctivement pour foncer aveuglément vers celle-ci. Dès que sa main effleura la poignée, les murmures redoublèrent d’ardeur pour finalement s’estomper au moment où Delphine ouvrit à son visiteur. Comme par magie, l’éclairage reprit son cours.

-

Delphine! Mais, que se passe-t-il?

-

Monsieur Lemieux! lança la jeune femme d’un ton effrayé. Des choses bizarres se passent dans cette chambre. Tout d’abord, il y a…

Delphine fut momentanément médusée et sa gorge se noua, empêchant tous sons de sortir de sa bouche. Son regard scrutait avec stupeur l’affiche qui pavait le mur de la pièce. Son visage d’une pâleur fantomatique dévia vers le directeur qui l’observait étrangement.

-

Cette affiche! Je l’avais arraché du mur! ajouta d’un ton ferme Delphine.

À peine venait-elle de terminer sa phrase que la jeune femme se dirigea vers l’enseigne à l’apparence diabolique. Sans hésitation, elle agrippa le coin supérieur de l’affiche pour tirer avec force, sous le regard étonné de monsieur Lemieux, muet d’étonnement.

-

Putain de merde! Je vous jure que tout à l’heure, une longue fissure maculait ce mur!

-

Sais-tu ma petite fille quel est le coût d’une affiche de ce genre? rétorqua le directeur devenu soudainement avare.

Un silence pesant et inconfortable prit possession de la chambre tandis que Delphine était toujours sous hypnose. L’homme s’avança vers le lit pour y poser une longue robe d’un noir charbonneux. -

Cette robe est une offrande de Géraldine Cantin qui tient une petite boutique de prêt-à-porter sur la rue principale. J’espère que tu auras au moins l’amabilité de la porter pour la première de la pièce demain soir! ajouta le petit homme au crâne légèrement dégarni.

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Il tourna les talons et quitta la chambre en maugréant. Delphine reprit ses esprits pour dévier son attention sur la robe qui trônait sur le dessus du lit. Elle la saisit et tendit les bras afin de la contempler minutieusement. Un sourire timide se courba sur ses lèvres. Delphine allongea la robe sur la petite chaise située à proximité de la salle de bain. Ses yeux se tournèrent en direction du cadran réveil qui affichait une heure tardive. Elle laissa choir ses vêtements sur le plancher comme de simples morceaux de chiffon et procéda à une toilette rapide pour ensuite se barricader sous les couvertures. Espérant qu’aucun autre phénomène étrange ne sape sa nuit de sommeil, Delphine décida de laisser la lampe de chevet allumée. Elle céda à la fatigue et tomba dans un sommeil abyssal.

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Entracte

Les rayons du soleil traversèrent la fenêtre camouflée d’une simple draperie fine pour caresser sans retenue le visage de Delphine, encore engourdi par le sommeil. Elle se redressa sur le matelas en triturant le drap de ses mains encore ankylosées. Après s’être levée en étirant les bras, comme si elle tentait d’effleurer le plafond du bout des doigts, Delphine s’approcha de la fenêtre pour constater qu’elle était munie de barreaux métalliques. Son visage se pétrit soudainement d’inquiétude. Cette vision fiévreuse des barreaux lui remémorait les évènements mystérieux de la veille. Elle tourna immédiatement la tête pour s’assurer qu’aucune fissure ne peignait le mur. Un long soupir de soulagement émana de ses poumons à la vue de l’affiche qu’elle avait complètement ravagée lors de sa troublante démonstration offerte au directeur de la troupe théâtrale.  Était-il réellement en colère contre son geste,  se demanda-t-elle. Delphine râla avant de franchir la porte de la salle de bain pour la refermer derrière elle. Elle négocia avec la température de la douche et relâcha ses muscles aux bons soins du jet craché par la pomme de douche. Un long frisson parcourut les courbes prononcées de son corps dès qu’elle piétina les tuiles carrelant la salle de bain. Delphine enfila son peignoir et sortit de la pièce en entraînant avec elle un nuage de vapeur qui toutefois, se dissipa rapidement. Une terreur frissonnante couvrit le corps de la jeune femme et lui glaça le sang. Sur le mur situé devant elle, une affiche intacte de la pièce de théâtre y était accrochée. Son regard se tourna machinalement vers la porte de la chambre qui était toujours fermée. Cependant, cette peur fit place à la colère. Delphine se précipita vers l’affiche pour l’arracher et la déchiqueter en lambeaux. Son rythme cardiaque s’intensifia tandis qu’elle avait énormément de mal à respirer. Elle se laissa tomber sur ses genoux pour ensuite s’asseoir sur ses pieds. Complètement ébranlée par les épreuves qui l’accablaient depuis son arrivée, Delphine explosa en larmes. Néanmoins, elle tenta d’endiguer cette vague de panique en respirant calmement. C’était comme si elle se trouvait désormais le jouet principal d’un cauchemar. Persuadée que la démence s’insinuait insidieusement en elle, la jeune femme opta pour une petite promenade en ville qui lui ferait sûrement un bien immense. Elle se leva péniblement et décida de couvrir son corps de vêtements légers.

Une légère brise effleura le visage angoissé de la jeune femme. Elle balaya brièvement les environs du regard et descendit les quelques marches du porche pour s’engager sur le trottoir quelque peu délabré. Delphine eut l’idée de se rendre directement à la boutique de lingerie de Géraldine Cantin afin de la remercier de son présent. Elle sortit son paquet de cigarettes de la poche de son pantalon. Tout en s’aventurant vers la chaussée, en espérant traverser de l’autre côté de la rue, Delphine s’alluma une cigarette et aspira savoureusement la fumée. Les klaxons des automobiles criaient leur mécontentement dès qu’une vieille Cadillac noire s’immobilisa au milieu de la chaussée. C’était la même Cadillac conduite par

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le même chauffeur qui avait presque heurté sa voiture lors de son arrivée. Delphine profita de la courtoisie du conducteur pour emboîter le pas afin de traverser la rue. À l’instant où elle se trouva devant le véhicule, le conducteur leva le pied de la pédale de frein. La jeune femme sursauta dès qu’elle s’aperçut que la voiture avançait lentement. Puis, le conducteur appuya à nouveau sur les freins.

-

Ça ne va pas! s’écria Delphine en fusillant du regard le vieil homme qui venait tout juste de sortir du véhicule.

Un rire sardonique sortit de la gorge du vieillard pour installer un calme plat dans la rue. Son visage émacié et sa masse hérissée de cheveux cendrés pétrirent d’inquiétude le visage de Delphine. Elle regardait tout autour d’elle, soufflée subitement d’un vent de panique. Le temps semblait s’être momentanément arrêté. Les gens étaient complètement figés sur les trottoirs inondés de soleil. Seulement le filet de fumée grise soufflé par sa cigarette trahissait cet étrange phénomène.

-

Delphine!

La voix de Charles Lemieux, le directeur du théâtre, bourdonna à ses oreilles comme un troupeau d’abeilles menaçantes.

-

Mais, que fais-tu cloué au beau milieu de la route?

La circulation reprit normalement et les gens reprirent vie sous le regard stupéfait de la jeune femme. Elle projeta sur la chaussée le mégot encore brûlant.

-

Vous n’avez pas remarqué que ce vieil idiot à tenter de me renverser avec sa voiture? lança-t-elle en s’approchant du directeur.

L’homme parut embarrasser devant la déclaration avancée par la jeune femme. Surtout que l’attention des passants fut dorénavant tournée vers elle.

-

Viens! Allons casser la croûte! proposa-t-il sans donner la chance à Delphine de filer à l’anglaise.

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Ils pénétrèrent dans le restaurant où flottait une appétissante odeur de grillade. La majorité des tables se trouvaient occupées par des habitants du village qui dégustaient paisiblement la spécialité du jour.

-

Bonjour Charles! Votre femme Émilienne vient à peine de quitter, déclara Adémard Trudel, le gérant de l’établissement.

Le vieil homme au visage creusé projeta un timide sourire à Delphine qui apparut près de monsieur Lemieux. Tous les occupants du restaurant tournèrent la tête vers la jeune femme.

-

Bienvenue à Saint-Chiridinelles, Mademoiselle! mentionna Adémard.

-

Je vous remercie, ajouta Delphine encore étourdie de ce qui s’était produit quelques minutes auparavant.

-

Suivez-moi, je vais vous conduire à une table! ajouta le vieillard.

Ils serpentèrent les tables sous le regard des curieux attablés. Charles Lemieux déploya son talent de charmeur en tirant l’une des chaises afin que Delphine s’installe à son aise. L’homme venait à peine de s'asseoir à son tour qu’un bruit de pas résonna dans la salle à manger et attira l’attention des clients pour ainsi implanter un silence pesant. Adémard s’éloigna de la table occupée par Delphine et le directeur, le regard camouflé sous ses pieds. La jeune femme repéra la petite silhouette trapue qui avançait d’un pas lourd en direction de leur table. Charles se leva précipitamment de sa chaise pour accueillir la propriétaire du restaurant. Le regard perçant de cette dernière fusilla Adémard, son époux, pour ensuite dévier vers Charles. Elle s’immobilisa devant l’homme, les épaules légèrement cambrées et les poings serrés comme si elle s’apprêtait à rugir sa colère. De toute évidence, il était très difficile de se convaincre de son humeur due à son visage qui dégageait un air impavide.

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Rose-Marie, laissez-moi vous présenter Delphine Rodrigue, la vedette de notre future pièce de théâtre.

La vieille dame inspecta la jeune femme des pieds à la tête et retourna son attention sur le propriétaire de la salle de théâtre.

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-

Je crois qu’elle fera temporairement l’affaire, lança-t-elle spontanément.

Delphine baissa les yeux et se sentit embarrassée par la réplique acerbe de Rose-Marie.

-

Est-ce que je pourrais vous parlez en privée Rose-Marie? demanda Charles avant de s’excuser auprès de Delphine du manque de délicatesse de la vieille dame.

Pendant qu’ils s’orientaient vers la cuisine, Adémard chassa son malaise et se rapprocha de Delphine pour lui proposer un verre de limonade qu’elle accepta volontiers.

-

Bonjour Madame!

Delphine dévia son regard sur le petit ange qui venait de l’interpeller.

-

Bonjour ma puce! mentionna la jeune femme en projetant un sourire affectueux à l’intention de la petite. Comment t’appelles-tu?

-

Je me nomme Florence et j’ai cinq ans, répondit-elle en dégageant maladroitement la mèche de cheveux blonde qui obstruait son visage angélique.

-

Florence! s’écria une voix féminine qui provenait du fond du restaurant.

Une femme à l’expression farouche s’amena rapidement vers eux.

-

C’est ma maman! Elle n’aime pas que je parle aux étrangers, murmura la petite en se rapprochant de Delphine.

-

Florence! Ne dérange pas la dame! Allez, viens avec moi! mentionna sa mère en l’agrippant par la main.

À peine s’étaient-elles éloignés que Florence se libéra de l’emprise de sa mère pour accourir vers Delphine dont le visage se peignit soudainement d’émerveillement. Elle

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approcha son visage de celui de Delphine qui partagea avec joie l’innocence de la petite Florence.

-

Faites bien attention à monsieur St-Laurent. Il est très méchant, susurra-t-elle à l’oreille de Delphine avant que sa mère la ramène à l’ordre.

Au même instant, Adémard posa le verre de limonade devant Delphine qui scruta le vieil homme d’un œil inquisiteur.

-

Excusez-moi Monsieur! Vous connaissez sûrement un certain monsieur St-Laurent?

Le vieil homme se pencha et plongea son regard dans celui de Delphine.

-

Vous l’avez probablement déjà croisé depuis votre arrivée. Alphonse n’est pas très difficile à trouver, il conduit une Cadillac noire.

La vieille femme s’empara d’un chaudron qui trônait sur le comptoir de la cuisine et le mit au four. Elle jeta un dernier coup d’œil à la salle à manger et se tourna vers Charles.

-

Nous avons un énorme problème. Je devrai fermer le restaurant ce soir puisque nos réserves de viandes sont à sec, déclara-t-elle.

Le directeur plissa des yeux comme s’il tentait de camoufler son étonnement. Il fit quelque pas en suspendant son regard dans le vide.

-

Je vais m’occuper personnellement de ce problème. Je te fais la promesse que demain, à l’aube, il y aura de la viande avec les œufs. Demande à Alphonse StLaurent de me joindre au théâtre immédiatement. Pour l’instant, je dois trouver une excuse auprès de notre jeune comédienne afin de m’éclipser sur le champ.

Delphine observa le directeur quitté le restaurant, mais décida néanmoins de casser la croûte. Le seul plat au menu se composait d’une généreuse portion de légumes verts, d’un morceau de pâté à la viande et d’un nuage de pomme de terre en purée. Du coin de l’œil, elle s’aperçut que la propriétaire du restaurant discutait au téléphone en braquant son attention dans sa direction. Quelques minutes plus tard, l’assiette alléchante fumait sous le

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nez de Delphine. Elle y plongea son regard et dégusta son repas sans s’intéresser aux palabres des gens incultes qui occupaient les tables voisines. Elle prit une gorgée de limonade glacée qui coula dans sa gorge pour apaiser le goût légèrement épicé de la sauce dans laquelle trempait son pâté. Tendant curieusement l’oreille aux discussions des habitants, elle nota que le sujet se tournait uniquement vers la présentation de la pièce de ce soir. La jeune femme cala d’un trait le reste de sa limonade et contempla le fond de son verre pour finalement tourner les yeux en direction de Rose-Marie qui reposait lentement le combiné du téléphone sur son socle. Le regard perfide de la vieille femme lui glaça le dos. Delphine retourna nerveusement à la dégustation de son repas. À la seconde où elle ingurgita une bouchée de pâté, elle brama quelques sons en appuyant sur son bas ventre à l’aide de ses mains. Certains clients dévièrent leur attention vers cette dernière sans toutefois réagir. Delphine cligna vigoureusement des paupières qui laissèrent finalement échapper de longues larmes de douleurs.

-

Aidez-moi! s’écria-t-elle.

Cependant, elle se heurta à une totale indifférence de la part des gens attablés qui continuaient de se sustenter avec appétit. La jeune femme se leva et tenta de se rendre jusqu’à la salle de bain située non loin à sa droite. Son corps tremblait devant cette douleur lancinante qui provoqua l’apparition de plusieurs gouttes de sueur sur son corps frêle. Ces jambes manquaient de force, l’entraînant à chanceler légèrement. Complètement épuisé dû à la souffrance qui l’accablait, Delphine tomba sur ses genoux et dégobilla sur le plancher la nourriture qu’elle avait avalée. Elle plongea dans une profonde inconscience, le visage de plus en plus en sueur. Rose-Marie sortit de la cuisine et s’approcha de Delphine qui gisait par terre. Elle tourna finalement la tête en direction des clients.

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Vous deux! Débrouillez-vous pour la porter jusqu’à sa chambre! Surtout, ne la réveillez pas! ordonna la vieille femme en désignant du regard les heureux élus. Toi, Adémard, nettoie cette merde!

Elle tourna les talons pour se rendre à la cuisine. Les deux gaillards se regardèrent en souriant de leur bouche déformée qui laissait paraître une dentition fortement noircie.

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Deuxième Acte

Delphine sursauta lorsque la porte se referma violemment. Son regard encore embué se baladait fébrilement autour d’elle comme si une soudaine infusion de panique circulait dans ses veines. Son attention s’arrêta sur le cadran réveille qui affichait presque dix-huit heures. Elle bondit hors du lit dans lequel elle reposait depuis près de cinq heures. Miraculeusement, son estomac ne ressentait plus aucun malaise.

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Merde! Que m’est-il arrivé? murmura la jeune femme en s’apercevant qu’elle portait la robe noire que lui avait apportée plus tôt le directeur du théâtre.

Elle effleura ses courbes de ses mains et constata que cette robe du soir, cintrée à la taille, lui allait à merveille. Pénétrant dans la salle de bain, Delphine scruta son reflet dans la glace pour réaliser qu’une petite retouche de maquillage serait la bienvenue. Une fois prête à partir, elle observa d’un air interrogateur cette fameuse affiche toujours accrochée au mur. Elle descendit rapidement les quelques marches qui la menaient directement sur le trottoir. Elle leva légèrement la tête pour constater que la lune tentait de percer l’épaisse crête de nuages noirs qui teintait le ciel. Une atmosphère orageuse planait. La rue se trouvait complètement déserte et ne semblait offrir aucune lumière dans cette partie de la ville. Pas une seule voiture ne se promenait sur la rue principale. Il y régnait une ambiance lugubre, sans le moindre bruit de rue. Le vent se prononça davantage en accentuant son intensité pour ainsi obliger Delphine à suivre le tracé du trottoir déglingué par l’usure du temps. Les quelques arbres qu’elle croisa au passage se déchaînaient au tremblement du vent et implantèrent en elle un sentiment d’effroi. Ses yeux dévisagèrent les rangées de fenêtres obscures qui longeaient, d’un côté comme de l’autre, la rue principale. À son grand soulagement, Delphine remarqua qu’une foule ondulait en travers les voitures immobiles pour se diriger au même endroit. La jeune femme accéléra sa démarche en souhaitant échapper à ce ciel gris, menaçant et oppressant, qui était sur le point d’exploser de colère. Soudain, une voix spectrale résonna en marmonna une série de paroles intelligibles. La peur entoura la silhouette de Delphine comme une auréole. Elle s’immobilisa quelques instants et scruta l’obscurité installée tout autour. Elle se trouva intérieurement au comble de l’effroi lorsqu’elle eut la vision fugitive de sept silhouettes distinctes et plus noires que la pénombre. Terrorisé, Delphine essaya de crier, mais pas le moindre son ne put franchir sa gorge complètement nouée par une peur viscérale. Elle se mit à marcher d’un pas rapide et atteignit en peu de temps l’extrémité de la rue principale. Elle s’arrêta brusquement afin de rattraper son souffle qui sifflait et tardait à se rétablir. Même si elle ressentait toujours de l’effroi, son visage fut littéralement frappé d’étonnement lorsqu’elle prit conscience de

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l’immense foule regroupée aux portes de la salle de théâtre  Lemieux  . Ajustant sa robe, Delphine jeta un tout dernier regard derrière elle pour s’assurer que les silhouettes n’étaient pas à ses trousses. Elle tenta de se convaincre qu’il s’agissait simplement d’une projection fictive de son subconscient.

Tout en fendant la foule rassemblée devant le théâtre  Lemieux  , Delphine remarqua que les gens l’observaient bizarrement. Elle leva les yeux pour observer l’extérieur de l’immeuble. Une architecture à l’allure aristocratique qui ne s’apparentait en rien à ce village terne et sans âme. La foule se scinda afin de laisser passer la star de la future pièce de théâtre. Delphine passait finalement les portes pour se retrouver dans la splendeur du hall d’entrée. Ses yeux furent immédiatement éblouis par l’immense chandelier qui oscillait quelques mètres plus bas du plafond. Ses chaussures crissèrent sur le plancher recouvert d’un marbre coloré. Tenant fermement son billet dans la main, la ravissante jeune femme traversa le hall pour piétiner fébrilement le tapis rougeâtre de la salle de spectacle. Plusieurs personnes dévièrent leur regard sur Delphine en lui projetant un sourire chaleureux.

-

Delphine, vous êtes splendide! lança Charles Lemieux qui posa la main sur l’épaule de la jeune femme pour ensuite la déshabiller des yeux.

-

Je vous remercie monsieur Lemieux. Toute la ville est présente, ma foi!

Le directeur balaya du regard la salle de théâtre pour ensuite l’immobiliser sur Delphine.

-

Le théâtre est une partie importante des fondations de notre village. Nous sommes très heureux et très fiers des pièces que nous présentons. Dis-toi qu’à l’instant où tu poseras le pied sur cette scène, tu deviendras une actrice que l’on vénérera.

Les paroles de l’homme plaquèrent un timide sourire sur le visage de Delphine.

-

Je dois me rendre à l’arrière-scène afin d’être certain que la troupe est fin prête. Je te laisse maintenant. Passe une très belle soirée.

Le directeur laissa Delphine fin seule et s’éloigna en offrant quelques poignées de main. La jeune femme jeta un œil sur son billet afin de mémoriser l’emplacement exact du siège

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qui lui était attribué. Elle se mit à reluquer la décoration intérieure du théâtre. Le tapis, les murs et tous les sièges arboraient un rouge sang. Les parois s’ornaient de plusieurs candélabres qui éclairaient discrètement la salle. Delphine se rendit directement vers son siège en affichant un sourire contagieux.

Après seulement quelques minutes, l’énorme rideau rouge se leva sous les applaudissements de la foule confortablement installée. Une symphonie machiavélique installa une ambiance angoissante et précéda l’entrée en scène des comédiens qui défilèrent à tour de rôle. Les premiers dialogues échangés paralysèrent complètement la jeune femme. Plus la pièce progressait, plus des têtes se tournaient en sa direction. Chaque visage déployait un sourire à la fois moqueur et intimidant. Malgré l’arrivée d’une splendide femme portant une robe de mariée décrépite et d’un prêtre crachant des incantations maléfiques, le contenu de la pièce n’avait rien à voir avec un mariage tournant à l’échec. Les discours semblaient provenir d’évènements qu’elle connaissait. On aurait dit qu’ils étalaient le passé de Delphine comme s’il s’agissait d’un livre ouvert tombée de sa propre bibliothèque. Les paroles soufflées par les comédiens réunis sur la scène firent frissonner la jeune femme. Une peur incontrôlable l’étreint au moment où une explosion de rires sarcastique résonna dans la salle.

-

Que se passe-t-il ici? lança Delphine d’une voix éteinte.

Sans tarder, elle se leva de son banc et d’un pas malhabile, elle demanda aux gens assis à sa droite, de la laisser passer. Ces derniers acquiescèrent en souriant et en applaudissant hypocritement. Les comédiens interrompirent le déroulement de la pièce pour se joindre à la foule hostile pour terroriser davantage Delphine. Cette dernière atteignit le bout de la rangée de sièges et accourut en direction du hall. Sans se retourner, elle pouvait clairement s’imaginer les gens qui se déplaçaient pour assister à sa fuite. Aveuglée par les larmes et transportée par une panique déchaînée, Delphine trébucha soudainement lorsqu’un de ses talons aiguilles se fracassa. Étendue de son long sur le plancher de marbre, elle remercia le ciel de n’avoir subi aucune blessure. Son attention se tourna vers les habitants qui avançaient dangereusement vers elle. Puis, son regard bifurqua sur une affiche promouvant la pièce de théâtre en cours. La même affiche qui pavait le mur de sa chambre. La jeune femme se débarrassa de ses deux chaussures et se leva péniblement. Campée devant l’affiche, Delphine tourna les yeux pour remarquer les gens qui s’étaient tous regroupés à quelques mètres d’elle pour épier ses moindres faits et gestes. D’un geste instinctif, elle l’arracha du mur pour lui offrir une vision horrifique. Une longue fissure d’une dimension comparable à celle aperçue plutôt, apparut sous ses yeux. Sans prendre la peine de réfléchir, Delphine se pencha afin de jeter un œil par la fissure qui avait, jusqu’à maintenant, empoisonné son séjour à Saint-Chiridinelles. Elle recula de quelques pas, complètement terrifiée par ce qu’elle venait tout juste de voir.

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-

C’est impossible! s’écria Delphine en déviant son regard effrayé vers les gens qui s’avançait lentement vers elle. Vous m’avez espionné depuis mon arrivée! Vous êtes tous cinglé!

-

Delphine….

Cette voix d’outre-tombe glaça instantanément la jeune femme. Elle rapprocha à nouveau son visage de la fissure pour plonger un second regard. Sept ombres démoniaques étaient plantées près du lit où elle s’était éveillée plus tôt.

-

Mon Dieu! cracha Delphine en s’éloignant du mur.

Dans un glissement à peine audible, des coulis de sang se dégagèrent de la fissure. Ses yeux embués de larmes se tournèrent vers les habitants qui explosèrent de rire. Stupéfaite de leur réaction, Delphine tenta désespérément de se ressaisir en espérant que toute cette mascarade ne soit qu’une mise en scène. Le corps engourdi par sa peur et par l’incompréhension, ses yeux se mirent à fixer avec attention les individus dressés devant elle. Pour la toute première fois, elle remarqua leur teint pâle et leur silhouette squelettique. Dans leur regard vide et ténébreux, on pouvait y lire le reflet de la malice qui s’y trouvait. La jeune femme ressentie son pouls perdre de son intensité. Les battements de son cœur semblaient désormais suivent le rythme de la scène auquel elle assistait. Le temps s’était arrêté sans son consentement. De sa main gauche, Delphine releva légèrement sa longue robe et prépara ses pieds affaiblis à se rendre vers la sortie. Sous la grâce de Dieu, elle se dirigea vers les portes du théâtre. À la seconde où elle sortit de l’immeuble, une puissante bourrasque de vent fouetta son visage sidéré pour lui rappeler son impuissance. Son souhait immédiat fut de se rendre le plus vite possible à sa voiture et foutre le camp de ce village maudit. Elle traversa la rue en visualisant son plan d’évasion, mais fut heurtée de plein fouet par une voiture. Les gens sortirent du théâtre pour découvrirent le corps de Delphine étendue dans un amoncellement de sang. La foule se rassembla autour du corps immobile et les applaudissements reprirent, mais cette fois-ci, avec beaucoup plus d’ardeur. Alphonse St-Laurent et Charles Lemieux descendirent de la Cadillac noire pour assister la troupe. Le propriétaire du théâtre passa un chiffon froissé sur le pare-chocs chromé du véhicule afin d’essuyer le sang frais qui maquillait le métal.

-

Adémard! s’écria Rose-Marie tandis que les applaudissements cessèrent subitement. Prends deux hommes avec toi et amène le corps au restaurant. Demain, il y aura de la viande au petit déjeuner!

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L’hystérie emporta les habitants dans une intense rafale de rires et de célébrations. Ils se dispersèrent puisque la représentation arrivait à terme. Les nuages se dissipèrent et un océan d’étoiles remplit le ciel.

Deux jours plus tard …voici

une nouvelle de dernière minute. Une autre personne s’ajoute à la longue liste de portées disparues qui ravage le Québec depuis quelques mois. La jeune Delphine……

D’un geste instinctif, l’homme ferma la radio. Il baissa la vitre de sa camionnette afin de demander un renseignement au conducteur de la voiture qui approchait dans la direction opposée. Une Cadillac de couleur noire s’immobilisa dans un nuage de poussière.

-

Excusez-moi Monsieur! Où pourrais-je trouver le théâtre  L  emieux  ? demanda le jeune homme.

-

Vous devrez emprunter la prochaine rue sur votre droite et le théâtre se trouvera à votre gauche. Vous venez d’emménager?

-

Non, je suis seulement comédien et j’ai reçu une invitation pour participer à une pièce qui se déroulera à Saint-Chiridinelles la semaine prochaine, ajouta l’homme au physique corpulent.

-

Je sais qui vous êtes! lança le vieillard en arborant un large sourire. Votre nom est Louis-Philippe Robert et vous serez l’invité d’honneur pour la pièce  S olitude   qui prend l’affiche demain soir?

-

C’est exact!

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-

Je vous souhaite un agréable séjour chez nous, déclara Alphonse St-Laurent en fixant un regard avide sur le visage bouffi du visiteur.

Louis-Philippe remercia le vieil homme et appuya sur l’accélérateur afin de se rendre au théâtre. La voiture fila sous un ciel couvert d’une épaisse crêpe noire qui fut déchirée par les premiers éclairs. Aux portes du village, sept ombres noires attendaient avec impatience l’arrivée du nouveau visiteur. Leurs visages ténébreux et dépourvus d’yeux dévia sur leur droite. Le vent froid et menaçant souffla vers eux une silhouette plus noire que la mort.

L’homme prit une cigarette de son paquet et s’apprêta à brûler son extrémité, mais il échappa son briquet qui se retrouva sur le plancher de la voiture. Abandonnant la route du regard, il se pencha pour le récupérer. Le véhicule transperça huit ombres opaques pour filer vers son malheur. Des ombres plus solitaires les unes que les autres.

Tirant une bouffée de sa cigarette, l’homme leva les yeux vers le ciel menacé par  oilà un ciel qui annonce du mauvais l’apparition d’énormes nuages noirs et s’exclama :  V temps. Heureusement que je suis arrivé.  

FIN

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