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IMPRESSIONS SAHARIENNES Photographies Patrick Chatelier Textes GĂŠrard Bourrel


IMPRESSIONS SAHARIENNES


à Davy et Jessy


IMPRESSIONS SAHARIENNES Photographies Patrick Chatelier

Textes Gérard Bourrel

ÉDITIONS CACIMBO


PRÉFACE

Des photos, Patrick Chatelier en a pris et ne cesse d’en prendre. Par centaines, par milliers. Pourtant, bien que photographiquement prolixe et toujours prêt à déclencher l’obturateur, il reste peu disert lorsqu’on le presse de bavarder sur les images qui s’envolent de son boîtier. Patrick est avant tout un voyageur-photographe : c’est ainsi qu’il se définit. D’ordinaire si réservé, lui qui, pourtant familier de l’écriture photographique et des arts graphiques, avait toujours repoussé à plus tard l’idée d’imprimer ses images, s’est enfin décidé à franchir le pas : l’envie de partager a été la plus forte. Cet album – son tout premier – est là pour faire vivre sous une nouvelle forme son rêve et sa passion. On ne se lassera pas de le feuilleter, parcourant ainsi, à l’abri du vent de sable et du soleil qui tombe du ciel et monte de la terre, les paysages merveilleux et la beauté sauvage du désert. En nous confiant ses Impressions sahariennes, Patrick Chatelier nous convie à une expédition d’un autre genre. Assoiffé de rencontres fortes avec la nature, passionné, il nous fait partager ce bonheur de découvrir des paysages exceptionnels, sublimes, presque d’un autre monde ou d’une autre ère ! Frêle silhouette dans le désert, l’infatigable laboureur d’espaces ouvre des sillons pour faire éclore des rêves.

Nos yeux emboîtent ses pas. Notre esprit s’envole, virevolte, grimpe, contourne les dunes, effleure le sol brûlé de soleil, se rafraîchit à l’oued, s’abrite au creux de la grotte protectrice. Trop confortablement peut-être car, si nous pouvons imaginer les paysages, il nous manquera de sentir, de vivre le désert, comme celles et ceux que Patrick y emmène, le temps d’un voyage. Mais regarder ces espaces, les découvrir en images et les contempler, c’est déjà faire un pas. Le premier. Celui qui nous mènera – un jour peut-être – vers ces paysages surnaturels. Impressions sahariennes est surtout un livre né d’une complicité amicale. Tel un disciple, Gérard Bourrel est allé partager quelques journées de l’aventure dans la Tadrart. Tandis que le photographe livre ses images, l’écrivain, porté par une sensibilité à fleur de peau, esquisse par le verbe des portraits, évoque des lieux, des situations, un vécu. Avec émotion, vérité, chaleur : lui aussi, par souci de partage. Les mots de Gérard Bourrel ne racontent pas les photos. Ils leur donnent vie, les animent, leur offrent un cadre pour, simplement, restituer la beauté grandiose que le regard a montré à l’âme. En communion, tous deux, dans la fascination et l’amour du désert. Jean Dauriach


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ABDERRAMANE l’homme bleu


Dans la pénombre, l’homme bleu se tait. On le devine plus qu’on ne le voit ; fantôme enveloppé dans ses draperies claires, chiffonnées, abandonnées négligemment sur sa couche. Comme après l’amour. On le devine car des éclairs fusent de ses yeux lorsqu’ils rencontrent les flammèches qui dansent dans le foyer de braise. Je scrute l’obscurité pour saisir le moment où nos yeux se rencontrent. A ce moment-là, je lui lance un “ça va” interrogatif, rituel ; “ça va” répond-il toujours, tout aussi nonchalamment, ajoutant avec lassitude… “un peu fatigué”. Je ne lui demande pas ce qui le fatigue. Plus que de la lassitude, c’est une impression mystérieuse de tristesse flottante que je ressens chez lui. De quoi peut-il donc être fatigué ou triste ?


Peut-être pense t-il à cette femme blonde venue du Nord, dont il a été follement amoureux. Il avait bien essayé de la suivre, mais il n’avait pas pu ; son monde n’est pas le sien. Il avait laissé avec elle un enfant déjà grand, blond aux yeux sombres. Il est revenu ici, “le touareg revient toujours à son premier campement” dit le dicton. Il a besoin des grands espaces de l’erg, de la divine courbure des dunes, de cet air doux et sec cinglant sa peau tannée. Il a besoin de cette liberté naturelle qui est la sienne. Peut-être est-il fatigué par ces gens qu’il accompagne, qui racontent des histoires d’un autre monde qu’il trouve souvent ridicules. Et s’il était plus heureux qu’eux ? Et s’il avait peur de devenir comme eux ? Peut-être est–il triste aussi car ils le mènent jusqu’à cette femme qu’il ne peut oublier, lui rappelant en même temps tout ce qui le sépare d’elle. Heureusement, certains jours, lorsque la lumière est complice, son regard s’envole au-delà de la dune, caressant la blanche rondeur de ses formes et la finesse de son grain de peau. Ces jours-là, il sent sa présence ; en respirant fort il peut humer son parfum, comme si elle était là.


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HASSAN

le faiseur de thĂŠ


A côté, Hassan “fait le thé”. Il fait le thé comme il fait la prière, tous les jours, en bon musulman. Il a d’abord aménagé son espace, pour faire le feu ; le feu est la première tâche à accomplir lorsqu’on s’arrête, sans perdre de temps, il faut qu’il soit prêt au bon moment ; cette formalité conditionne tout le reste. Ensuite il s’installe tout prés de lui, les jambes repliées en “tailleur”, quelquefois si près que lors d’une rafale de vent plus forte, des petites flammes viennent lécher ses habits rutilants ; sans qu’il s’en soucie. Devant lui, il installe une batterie de petits verres en arc de cercle ; il est comme un musicien qui tape sur des touches différentes. C’est un virtuose du thé, Hassan. Il joue du thé, joyeusement. Ses gestes sont toujours les mêmes. Dans le désert, il n’y a pas de place pour le hasard ou, comme disent les nomades, “dans le Sahara, le hasard est ton ennemi !”. Les gestes, les rythmes, les paroles, les choix doivent être conformes “à ce qui est”. Il n’y a qu’à observer le rythme lent, la trajectoire des caravanes qui passent pour s’en convaincre. Elles passent où elles doivent passer. Tout est inscrit dans le paysage, immuablement, comme sur les pierres de grès millénaires ; c’est un art rupestre qui défile sous nos yeux, en filigrane. Dans le désert, le rite est le pilier de la patience et “au bout de la patience, il y a le ciel” dit un vieux proverbe touareg. Peut-être aussi Hassan se gagne t-il le ciel en égrenant ses verres comme il le ferait d’un chapelet ?


Hassan entretient le feu consciencieusement, car il faut qu’il dure. Avec une branche en forme de houe, choisie dans le sable autour du campement, il cogne doucement à la lisière de la partie incandescente du bois, pour faire tomber les braises. Le bois à nouveau mis à nu s’enveloppe aussitôt de nouvelles flammes, et ainsi de suite. A côté du foyer, il a isolé un petit tas de braise, fait un petit creux, sur lequel il a posé la vieille cafetière dorée pleine de thé. Il a ensuite procédé à la série des trois services de thé. Le premier, dur, âpre, épais “remet la tête en place” dit-il ; le second est parfumé à la feuille de menthe sèche qu’il garde soigneusement dans une boite en fer, “il a le parfum de l’amour” ; le troisième, le dernier qu’il faut savoir attendre, doux et sucré, celui qui apaise toutes les amertumes, est “celui de la vie”, que l’on prend avant d’aller se coucher… Soudain, je m’aperçois que l’homme bleu n’est plus là. Il a glissé dans la nuit comme un félin à la recherche de sa couche d’un soir ; et surtout, pour être enfin seul. Il a le choix de son gîte. Le silence tombe sur nous. En un clin d’œil les bruits du campement s’estompent comme par enchantement. Je vais alors me coucher, saoulé par le vent, ivre d’images inouïes, enivré par les effluves d’armoise. Etendu sur ma couche, je me laisse immerger dans l’océan laiteux des étoiles. Je suis petit. A côté de moi, les dernières braises vacillent encore avant de s’éteindre. Elles serviront demain...


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CAMPEMENTS


Lorsque que, chaque jour, on arrive à ce qui sera notre campement, il faut choisir le bon endroit ; le bon endroit est celui où le vent sera le moins affligeant. D’abord pour faire le feu et la cuisine. En général, Abderramane choisit les mêmes types de lieux ; il lui faut une muraille de roche en aplomb d’une surface plane, une falaise à l’opposé du vent, et si possible un retour de rocher qui fasse un recoin ; quelquefois, ces conditions sont réunies dans une grotte, abri naturel pour le foyer où va cuire la sacro-sainte chorba. C’est lui seul qui décide de ce lieu. Le bon endroit est ensuite celui où l’on ne souffrira pas trop du vent pendant la nuit, s’il se lève. Le deuxième jour, nous sommes arrivés dans un de ces lieux de campement. L’impression première laisse comme un malaise ; peut-être en raison des gros nuages lourds qui s’annoncent et du vent déjà violent et un peu frais qui les accompagne en rafale. On ne peut réprimer une certaine angoisse, indéfinissable, devant ce changement de temps. Aussitôt arrivé, Abderramane, en quatre enjambées légères gravit le rocher, sandales au pied, jusqu’à un promontoire assez élevé, au-dessus de nous. Ses sandales sont élégantes, morceaux de cuir à bout carré, rehaussés d’une lanière d’un vert brillant piqueté de points blancs, qu’il enfile avec dextérité ; il est tellement aérien Abderramane, qu’on dirait presque qu’il patine sur les pierres lisses. De cette hauteur, assis fièrement sur ses talons, figé, tel une statue indigo plantée dans ce décor minéral et sombre, il domine fièrement son monde. Il porte une luxuriante moustache poivre et

sel de major britannique de l’armée des Indes, ennoblissant encore sa tenue, et lui valant le surnom de “Moustache” ! Droit devant lui, son regard peut rebondir de dune en dune, jusqu’à l’infini, là où le sable et le ciel se confondent dans un espace partagé ; à sa gauche une immense dune ocre escalade la muraille de roche avec ses doigts crochus ; à droite les cheminées de fées de basalte noir émergent du sable comme des cyprès, dont la silhouette rappelle le tarout. L’une d’entre elle est appelée Moul’n’aga pour son profil en forme de chamelle. J’ai le net sentiment que c’est pour ce moment-là, à cet endroit-là, qui semble lui procurer une vraie jouissance, que lui, Abderramane, choisit ce lieu magique. En plus, de ce piédestal, pouvait-il surveiller les préparatifs de la cuisine et son”personnel”. Je le rejoints non sans peine. “Tu crois que le vent va se calmer ?” demandais-je au touareg: “il devrait” dit-il sans conviction. Cette réponse vague me rappelle ses paroles ; “le mois de mars est froid et venté” dans ce coin du monde, avait-il menacé. Il descendit à la tombée de la nuit pour le repas, tout imprégné de ses visions singulières. Hassan dans son coin, un fin pinceau trempé dans une petite fiole de Khôl, s’occupe à lisser le bord de ses paupières écarquillées, d’un seul geste sec et précis “pour se protéger du sable”. Ceci n’augure rien de bon. Ce soir, il arbore un magnifique chèche aux reflets mordorés lançant des poussières de pépites d’or, son visage est barré d’un regard noir et étiré, et lorsqu’il sourit aux flammes tremblotantes, il paraît affublé d’un inquiétant masque machiavélique de carnaval vénitien.


Pour abriter ma couche, je choisis une grosse touffe d’herbe sèche, l’alfa. J’entreprends de creuser derrière le petit monticule du sable qu’elle attire, pour en accentuer la pente, et pensant que le sable passerait ainsi au-dessus de nos têtes. Cette plante famélique, stigmate de la misère pour nos esprits de citadins ignorants est une vraie bénédiction pour les nomades. L’alfa sert à tout ; les femmes en tressent les brindilles pour en faire des nattes, elles en confectionnent aussi des cordes pour arrimer les impressionnantes charges sur les flancs des chameaux. Il faut qu’elles soient solides ces cordes pour soutenir les lourdes plaques de sel, lors de l’Azalaï, de Touadeni à Tombouctou. Enfin, elles peuvent être un repère pour les nomades, une sorte de balise du désert car elles émergent toujours du sable, pouvant atteindre un mètre de haut. Une seule pluie suffit à l’habiller d’un vert anis lumineux, comme d’un coup de pinceau magique, parsemant ainsi de petites touches de couleur l’univers monochrome de la dune dorée. En tout cas, là où elle est le moins efficace c’est pour mettre le voyageur à l’abri du sable un jour de vent. Mon inexpérience m’avait trompé. La nuit avait été difficile, le vent n’était pas tombé. Je m’étais levé les yeux rougis, les paupières gonflées, et lorsque je passais mes mains sur le visage, j’éprouvais l’impression désagréable de rouler les doigts sur les grains d’une poussière fine qui me paraissait indélébile. Le lendemain, je me dis qu’il me faut un endroit sûr, à l’abri des déconvenues de la veille. La fin d’après-midi ne disait rien qui vaille. Les grandes roches noires lointaines étouffent dans un halo blafard, comme les lunes blanches certains mauvais

soirs ; l’horizon s’est soudainement décoloré et une chape de plomb tombe sur nous. Nous avons appris maintenant que cela peut annoncer un vent de sable. Il n’est pas question de rééditer l’expérience peu folichonne de la nuit dernière. J’avise un endroit plan, comme un couloir suspendu entre deux falaises de roche à l’abri du vent dominant, situé à cinq mètres de haut et d’accès facile, la nuit. L’endroit fait de larges dalles basaltiques plates, est propice pour étaler ma couche. La décision est prise ; ce sera là. Calé le long de la paroi encore chaude, et les gros sacs alignés à ma tête, j’ai de quoi être rassuré. Seuls, de petits trous arrondis percés dans la roche, tout au-dessus de ma tête, tempèrent mon optimisme ; la poussière de terre ocre qui en sort, atteste, m’assure mon esprit vagabond, qu’ils sont habités… mais par quelle sorte d’animalcule ! Enfin, je me rassure aussi en pensant que lors des nuits froides, ces bestioles-là restent chez elles ! J’avais choisi de dormir à la belle étoile et je tiendrais bon ! La soirée est passée avec tous ses rites successifs qui nous sont maintenant familiers. L’apéritif, institué seulement le soir, un punch du meilleur goût confectionné amoureusement par mes amis, la chorba d’Abdouab le cuisinier, avec son indispensable persil arabe, les dattes en branche et le thé d’Hassan. Assoupis sur les belles nattes sèches et colorées, à l’abri d’une voûte bien galbée, bercés par les voix musicales des berbères égayées de quelques éclats de rire, nous goûtons le calme des fins de journée, en ces lieux désertiques.


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` T EMPET E `


La satisfaction d’un ciel devenu étoilé accompagnait notre coucher ; seule, de temps en temps, l’étoile polaire disparaît furtivement derrière un rideau de hautes brumes, pour resurgir aussitôt. Brusquement, vers 11 heures du soir, notre premier sommeil est perturbé par une violente rafale de vent, qui, à ma grande surprise me recouvre de sable ; nous n’étions donc pas à l’abri, comme nous le pensions, protégés par la hauteur. Déjà, un de nous quitte son lieu de couchage et les rais de lumière des différentes lampes zébrant le ciel témoignent de l’agitation soudaine. Une timbale, emportée par le vent, rebondit de roches en roches dans un bruit métallique, ajoutant une musique amie à ce qui devient maintenant un assourdissant et effrayant vacarme. On entend les tentes claquer au milieu de la nuit, et les coups sourds portés sur les piquets par ceux qui consolident l’arrimage de leurs tentes. Personne ne dort, mais personne ne parle. Cette fois j’ai bien enveloppé ma tête dans le chèche, glissé le reste du tissu dans les sacs de couchage, mis les lunettes de soleil pour protéger nos yeux. Le corps recroquevillé en “chien de fusil”, offre une résistance compacte à la violence


du vent ; la tempête était bel et bien là, nous savons qu’il nous faudra patiemment attendre le matin. La silhouette fantomatique des rochers rendus invisibles dans une nuit assombrie par les nuages de poussière, le bruit du vent martelant sans répit les falaises, est maintenant à son comble ; c’est un bruit angoissant où semble se mélanger des sons plus aigus, venus d’on ne sait où, comme des rires sarcastiques de djinns moqueurs, et, celui plus sec, du sable cinglant les sacs de couchage comme des fines gouttes de pluie ; tout cela a de quoi nous rendre plus que nerveux et libère notre imagination ouvrant la porte à tous les possibles. Mais, curieusement, à ce moment-là, je me sens soudain envahi par une sérénité qui m’étonne, une sorte de bien-être qui surgit du fond de moi, celui que l’on ressent lorsque rien ne dépend plus de soi... comme si brusquement j’étais devenu quelqu’un d’autre… je m’endormis enfin.


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OUEDS INT ERMINABLES


On peut marcher des journées entières dans l’oued In-djerrane. La voie est difficile car le sol raviné, tortueux, fait de creux et de bosses comme une mer houleuse, encombrée de cailloux charriés par les crues, rend le parcours chaotique. Quelquefois, dans ce dédale empierré, on devine une piste, sillon hésitant creusé par les caravanes et les 4x4 hoquetant, dans le lit duquel coulent des ruisseaux de sable guidés par le vent ; ils serpentent tant bien que mal, ballottés d’un côté à l’autre de l’oued, bordés de cette plante rectiligne à feuille verte et ronde, dangereuse paraît-il pour les yeux, que les nomades appellent Karanka.


Suivre cet oued peut être fastidieux, surtout lors des heures torrides où le soleil de plomb semble venir de partout, aussi bien du ciel que de la terre, quand la poussière blanche colle à la peau où la sueur perle ; le pied n’y est pas sûr. Cet oued laisse une impression de parcours labyrinthique pour ces marcheurs impénitents ; non pas que l’on pourrait s’y perdre, mais plutôt, la sensation qui nous envahit, celle de marcher sans fin, pour aller nulle part. Cela peut-être un but pour certains marcheurs. On en sort quelquefois par une immense ouverture, fenêtre béante s’évasant sur un large espace plat, recouvert d’argile sèche et craquelée, dessinant sur le sol des petits carrés réguliers comme le dos d’une tortue géante. On peut imaginer cet espace baigné de lumière occupé jadis par les eaux d’une baie paisible entourée de falaises déchiquetées. Aujourd’hui, l’aridité des lieux a remplacé la luxuriance aquatique. Le vent, longtemps à l’étroit entre les falaises de l’oued, rompt soudain ses amarres et respire à grands coups dans ces lieux immenses où, enfin, il trouve une place à sa mesure. Dans sa bienveillance, il y joue à faire danser des nuages de poussière de cendre qu’il vrille comme des toupies, comme pour nous souhaiter la bienvenue dans cet espace hostile ; “n’ayez pas peur” murmurent-elles pour nous amadouer. Lorsqu’elles ont valsé joyeusement aux quatre coins de cette piste improvisée, elles disparaissent comme par magie, laissant l’espace vide du vent.


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SÉPULTURES


Quand on traverse ces oueds du Tassili d’Ajjer, nos yeux ont peine à voir des signes de quoi que ce soit, de quelque vie que ce soit. Quand Hassan conduit, il voit sans regarder. “C’est lui qui a les meilleurs yeux dans le désert” avait dit Abdouab admiratif de la sagacité de son complice pourtant encore très jeune. Hassan lit sur le sable ; il lit les traces de toute vie qui y transite, il lit sur les paysages. Il connaît les passages de l’eau lorsque les pluies bénies inondent l’endroit, les lieux vestiges d’anciens combats tribaux, l’emplacement des tombeaux des ancêtres. Quelquefois, son regard acéré fixe on ne sait quoi ou encore pointe-t-il son doigt vers un détail qui nous échappe, tel cet immense tombeau préhistorique dessiné au loin, sur la colline de pierraille ocre, en forme de colimaçon de pierres noires et terminé par un tumulus de caillou. C’est sous cet amoncellement épargné par le temps et l’érosion, que le défunt est enterré en position verticale. Certainement quelqu’un d’important. Hassan ne sait pas qui. En m’éloignant de cette étonnante vision je ne peux m’empêcher de me retourner, sentant dans mon dos le regard glacial de cet œil de géant, cerbère de la vallée pour l’éternité.


La question de la sépulture des nomades m’intrigue. Je profite alors de l’amollissement de l’après repas de midi, allongés sur les nattes, pour interroger Abderramane sur le sujet. “Le nomade est enterré là où il meurt” me dit-il, dans une déroutante simplicité. Le plus souvent la tombe est isolée, au gré des errances, au gré du vent ; le corps est enseveli dans l’immense cimetière du monde, et les visites au défunt y sont rares. Si l’on veut en savoir plus il faut insister. “Habituellement, raconte Abderramane, on creuse un trou et l’on recouvre de terre ; le corps est couché sur le côté droit, le bras gauche croise la poitrine, la main passant sous l’épaule droite”. En expliquant cela Abderramane s’allonge dans la poussière la tête posée sur le sol, les yeux clos, mimant si bien le défunt nomade que l’on eût dit qu’il s’était déjà familiarisé à la chose ; dans cette position, drapé dans sa gandoura bleue enveloppant son frêle corps d’ascète, il ressemblait à une momie égyptienne. “Une fois le corps recouvert de terre, dit-il, on aligne sept pierres larges sur la terre en guise de dalle. Si le défunt est un homme on dépose un caillou à l’endroit de sa tête, si c’est une femme, on en place deux au niveau des pieds, plus une autre à l’endroit du nombril”. Bahous, le chauffeur arabe, se mêle à son tour à la conversation “Quelquefois, ajoute-t-il, on creuse un trou de la taille du corps et au fond du trou, sur un côté, on creuse une autre galerie où l’on glisse le corps du défunt, puis on “ferme avec de la terre” ; ainsi le corps se trouve-t-il enfoui sous une épaisse couche protectrice de terre ferme et vierge. A ce moment-là, il me revint cette phrase biblique qui disait “tu es poussière et tu retourneras à la poussière !”…


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ABDOUAB...


Abdouab, le cuisinier, est heureux ce soir ; il va nous faire une taguella. Toute la journée, chaque fois que je croisais son regard, il me lançait “ce soir, taguella” avec un sourire malicieux pour me mettre l’eau à la bouche. Dans sa gentillesse, Abdouab est un modeste, dans sa tenue comme dans sa personne ; il émane une sorte de bonté de son visage rond, mêlé de la lointaine tristesse des humbles ; chez lui, pas d’effets de coquetterie, pas de khôl ; toujours vêtu d’une gandoura marron plombant comme


une toile de bure, la tête enveloppée sans recherche d’un tissu bleu pendant sur un côté, on est loin de la prestance de l’homme bleu. Lors d’une halte dans les endroits caillouteux, on le voit immédiatement s’éloigner un peu voûté, le corps penché en avant, peut-être à force de scruter le sol comme un tapir en quête de proie. Il connaît les pierres Abdouab, il aime leur matière dure, leur couleur, leurs formes surprenantes ; et dieu sait s’il y en a dans le désert. Son regard localise immédiatement la pierre intéressante, celle qui a du sens ou une histoire, un peu comme le plongeur averti sait voir dans la mer, les signes de l’amphore enfouie sous les algues envasées. Il n’est pas rare, au détour d’une halte, qu’il arrive fièrement avec un tesson de poterie ou une belle pierre qu’il offre comme si c’était quelque chose qui venait de lui, une part de lui-même.


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DUNE, cette sirene...

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Nous étions venus pour avoir le ciel étoilé comme toit, nous étions venus pour respirer cet air à la fois chaud, doux, léger, caressant et quelquefois délicieusement frais, nous étions venus pour tracer notre chemin sur une page de sable blanc. Le miracle du Sahara c’est qu’il laisse croire à l’homme que son pas s’imprime sur un sol vierge, mais le vent est toujours là pour, d’un seul souffle, vous renvoyer dans l’oubli éternel ; peut-être retrouverons nous un jour dans cet au-delà des errances désertiques orchestré par le vent, les stigmates ou les âmes de nos ancêtres humains ? “Le chemin se fait en marchant” dit le proverbe espagnol ; ici, dans le désert, c’est vrai plus qu’ailleurs. Notre marque n’est jamais aussi belle, ni aussi conforme à ce que nous sommes, que celle qui se calque sur la dune molle, comme dans un miroir, mais jamais aussi éphémère, symbole de notre brièveté dans le temps cosmique. Le désert nous ramène à ce que nous sommes, nus face à notre réalité. S’y rendre, c’est aller à la rencontre d’un raccourci de nos vies au fil des heures passées dans cette épure, avec ses joies et ses peines, sa clarté et ses


ténèbres. Nulle part se révèle comme ici “notre être-au-monde”, cette autre trace intime et souvent étrangère enfouie dans les profondeurs de nous-mêmes, ces zones d’ombres qui accompagnent notre lumière, reflet de ce véritable biface vivant que nous offrent les dunes. Une dune est un être vivant, au féminin. Lorsqu’elle expose ses formes lascives, éblouissantes sous le soleil cru, impudiques, tantôt formes graciles, rampantes le long des ergs infinis, tantôt lovée dans les bras gréseux des roches protectrices. Il n’y a qu’à percevoir la manière dont son souffle léger s’échappant de ses lèvres fines, exhalant des fumerolles de poussière de sable, nous annonce qu’elle fume. Quelquefois elle est triste et de grosses larmes de sable roulent doucement sur ses chairs soyeuses ; et quand elle est joyeuse, certains disent qu’elle chante. Je ne l’ai jamais entendue chanter, mais il m’est arrivé quelquefois, de percevoir comme le bruit discret d’un petit ruisseau de montagne, ou encore comme si des cloches lointaines tintinnabulaient dans des verts pâturages. Le désert révèle le manque, ou tout simplement l’absence. Comme elle paraît fière cette dune, campée dans sa virginité immaculée, vierge de toute trace humaine ; en tout cas sûre d’elle, sûre d’être lavée à chaque souillure par le vent magnanime qui la rend inexorablement à sa pureté originelle. Pour les “hommes abandonnés” dans leur infinie solitude, à l’instar des marins au cœur des mers, la dune est cette sirène du désert aperçue aux confins des mirages trompeurs et s’offrant généreusement aux amours imaginaires. A bien y repenser, le vent est bien ce grand Ordonnateur des mondes désertiques, celui qui en façonne les formes et les sens.


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j’étais venu pour voir la NUIT...


Je suis venu pour cette première nuit, pour ce nouveau face à face avec le ciel constellé, avec le monde d’en haut. J’avais déjà goûté ce luxe toujours renouvelé offert par la limpidité de ces nuits, couché sur les toits en torchis du Mali, au bord des falaises de Bandiagara, dans les wadihs du Sinaï ou sur les berges d’Assouan. Lors de mes insomnies citadines il m’arrive parfois de ressentir leur douceur. La première journée est passée sans nuage et je retrouve enfin ce moment, tout excité comme pour des retrouvailles amoureuses. Je suis aussi venu écouter la pureté du silence présent à cet instant ; je suis comme ce chef d’orchestre qui, avant de se lancer dans la symphonie pastorale, reste suspendu et attentif à ce moment magique où tout semble s’arrêter. Allongé sur un duvet de sable mou, le regard rivé au ciel, installé comme au balcon du théâtre étoilé, je suis aux premières loges. Je ressens ce privilège unique de saisir presque d’un seul regard le coucher du soleil d’un côté, la montée de la lune de l’autre, le jaillissement scintillant des étoiles, et en même temps, le sentiment d’être pris, englué dans ce mouvement perpétuel du


monde, avec cette impression enivrante, primitive, de faire partie de la totalité. Je goûte la jouissance toujours manifeste de se sentir un dans la multitude. Curieusement, je pense à nos déserts d’étoiles citadines, estompées par les vapeurs polluées et les lumières diffuses ; quel étonnant paradoxe ! Je m’empêche presque de dormir pour ne rien manquer. Au fur et à mesure que la nuit claire avance ravivant le paysage, la silhouette des hauts monolithes s’anime devant moi comme des marionnettes géantes, alors que les immenses falaises, illuminées par la lune, déroulent leur claire toile de spectacle laissant les acacias touffus s’y imprimer délicatement, tels des ombres chinoises. L’air de cette première nuit est si doux, conforme à mes attentes ; je me sens bien ; je respire enfin le monde vrai, celui dépoussiéré de nos contingences...


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MIRAGES


Il existe un mystère de l’eau dans le désert. L’eau c’est la vie. L’œil cherche désespérément la vie là où il se pose. A partir de là, l’esprit prend le relais ; c’est à partir de là aussi, que l’esprit des voyageurs des mers rencontre celui des marcheurs des sables. Il existe des similitudes évidentes dès que l’on côtoie les berges de l’Absolu. Avec l’appui du soleil complice qui, du bout de ses baguettes magiques, fait couler l’eau de nos imaginaires, la lumière créée les formes et les rythmes. Ainsi peut-on admirer les étendues sombres d’eau dormantes nichant au fond des croissants des hautes barbacanes, paisibles lacs de cratères au creux de volcans de sable. A Tin Merzouga, du haut des imposantes roches noires ruissellent des torrents d’eaux sanguines, dévalant en cascades, de roches en roches, pour rebondir à leurs pieds en somptueuses gerbes de feu ! Poussés par des vents d’altitude les nuages pressés dessinent sur les plateaux de l’erg Admer de longues vaguelettes, défilant les unes derrière les autres, rectilignes, roulant leurs crêtes sombres jusqu’à ce que l’œil les perde, en laissant derrière elles des glacis immaculés. Certains jours quand le ciel gris laisse percer


les rayons, des fleuves argentés serpentent entre les dédales des cheminées noires du Tassili serrées les unes contre les autres, leur donnant un air de cité lacustre abandonnée ; dans ces moments-là, la lumière transforme l’endroit en une sorte de Venise des sables. C’est dans ces lieux désertiques, berceau de toutes les croyances, que l’on perçoit le mieux l’Alchimie des mondes naturels, celle où l’esprit et la matière se mêlent faisant émerger la beauté du Monde ; mais “de cette beauté intime surgie de l’harmonie des parties et que seule une intelligence pure peut appréhender”. Si la Nature n’était pas si belle, la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue...


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LEILA


Leïla a besoin du désert. On peut dire que c’est son élément. Comme les gens d’ici, elle aime surtout les dunes. Dès qu’elle le peut, elle en gagne la crête fine. Là, elle progresse lentement, élégante, le long du liseré clair en écartant légèrement ses bras dans une attitude d’abandon, la paume de ses mains tournée vers le ciel ; de temps en temps, poussé par les courants, son corps mince oscille d’un côté à l’autre, comme une équilibriste des dunes, véritable funambule du désert. Avec sa tête rehaussant son corps qu’elle tient droit, légèrement penchée en arrière, elle respire à grands coups cet air pur et sec dont elle a tant besoin et dont elle se laisse remplir. Elle ne se trouve


jamais assez pleine. Leïla adore marcher les pieds nus, au contact du sable fin ; elle aime en percevoir le crissement sous ses pas, et sentir le sable sourdre entre ses orteils ; lorsqu’elle prend ainsi un bain de sable tiède, ça la détend. Je la regarde glisser le long des volutes de la dune qui s’élèvent comme des fumées légères vers le ciel jusqu’à se fondre avec lui. Quand elle s’éloigne ainsi face au soleil éblouissant, elle est comme une esquisse d’oiseau noir, un choucas du désert, s’envolant à lents coups d’ailes vers le grand destin blanc ; et lorsque le vent fort déroule son chèche noir flottant comme un étendard sur ses frêles épaules, on sent bien qu’il pourrait la déshabiller jusqu’à la laisser nue, happée par le gouffre immense du vide.


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Patrick Chatelier Avec un sentiment de l'Éternité, Patrick Chatelier témoigne et fixe. Il sculpte la lumière, nous offrant des images de la réalité qui dépassent le simple regard. Du pittoresque à la poésie, de l'ethnologie à la sociologie, ce promeneur solitaire observe le monde, apprivoisant les plans et l'espace avec sensibilité. Sa passion pour les voyages et la photo, la recherche obstinée des émotions qu’engendre la rencontre avec la beauté, l’ont emmené vers de nombreuses régions du monde, parcourant ainsi près d’une quarantaine de pays. Au fil des années, Patrick Chatelier s’est lié d’affection pour le Sahara, désert auquel il rend hommage aujourd’hui en publiant son premier ouvrage.

Contact : www.couleurs-sables.com


L’auteur tient à remercier chaleureusement

Monsieur Mourad Bétrouni, Directeur du Patrimoine Culturel au Ministère de la Culture à Alger, La famille Bouaka de l’agence Zériba à Djanet, pour sa gentillesse et son dévouement, Tous les guides, chauffeurs et cuisiniers, pour les merveilleux moments partagés au cœur du Sahara, Olivier Michaud, éditeur, pour son enthousiasme, Gérard Bourrel, pour ses textes émouvants, Jean Dauriach, journaliste, pour la préface, Christine Pichery, pour la très belle maquette du livre, Christophe, en charge de la photogravure à l’imprimerie Escourbiac, pour son professionnalisme, Laurent Roy de l’agence Raids Globe-Trotter, Ma famille et Agnès, pour tout leur amour.


ISBN : 2-916055-03-7 Cet ouvrage a été achevé d’imprimer en septembre 2005, sur les presses de l’Imprimerie Escourbiac à Graulhet, selon une maquette de Christine Pichery. Photogravure Escourbiac. Trame Sublima 340. Encres végétales. © pour l’intégralité des photographies, textes et illustrations : Editions Cacimbo. Tous droits réservés pour tous pays. Contact éditeur : cacimbo@wanadoo.fr


Impressions sahariennes  
Impressions sahariennes  

Photographies de Patrick Chatelier Textes de Gérard Bourrel

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