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Les chroniques d’un pas grand-chose S o u ve n i r s d ’ u n h a r d r o c k e r e n c o l è r e - # 1 1

M e n t o r

M e n t o r

w w w. p a s g r a n d c h o s e . c o m


Mentor Mentor PROLOGUE Comme d’hab’ on faisait un foot avec une balle de tennis pendant la récré. Cinquième A contre Cinquième B. Les bancs servaient de cage et Denis était notre goal attitré. Avec son petit problème de poids, il couvrait une partie importante de la surface des buts. Puis, on a vu Céline – alias « la grande saucisse » - qui fonçait sur nous en poussant toute sorte de cris aigus. Elle rigolait, suffoquait, les joues en feu. Ses cheveux plaqués par la transpiration lui couvraient la moitié du visage. Elle présentait clairement tous les symptômes de la folie furieuse. Tout le monde s’est aussitôt méfié qu’elle ne morde quelqu’un, comme l’aurait fait n’importe quel zombie. Céline se tenait volontairement au milieu du « terrain » pour nous empêcher de jouer. Pour prendre un tel risque, ce qu’elle avait à dire devait être assurément de la plus haute importance. On a tous commencé à l’entourer. Reprenant son souffle de manière exagérée, elle regardait avec insistance dans ma direction. Puis, après moult mimiques dont seules les filles ont le secret, elle lâcha l’info comme un riff d’AC/DC dans un stade silencieux : — Canard, y a Aurélie qui veut sortir avec toi ! Je n’ai jamais vraiment compris cette expression. Sortir avec quelqu’un, ça veut dire quoi ? Quel était le sens figuré et quel était le sens propre ? Quand certains disent « je suis sorti avec elle », il faut comprendre : « j’ai couché avec elle ». Alors que pour d’autres non. Cela peut aussi signifier que vous avez juste flirté, mais qu’il ne s’est pas passé grand-chose d’autre. Les significations du « sortir avec » dépendent des sensibilités et du sexe en question qui l’emploie. Autour de moi, tout le monde semblait très excité. Omar criait : « Tu vas niquer, tu vas niquer ». Ca rigolait beaucoup, des blagues que je ne comprenais pas fusaient dans tous les sens et pendant ce temps-là, la récré avait filé sans qu’on ait eu le temps de revenir au score. Avec un grand frère au lycée, Denis avait une bonne longueur d’avance sur nous tous, sur tout un tas de sujets. C’est lui qui m’a expliqué rapidement de quoi il était question.

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« Quand une fille veut sortir avec toi, ça veut juste dire qu’elle en pince pour toi. Elle t’aime bien quoi. Mais attention, elle n’est pas forcément amoureuse de toi ! Quand t’as l’info, alors il faut la voir en dehors de l’école, après les cours. Ensuite, elle te raconte toute sa vie, faut écouter et essayer de retenir ce qu’elle dit. Quand c’est fini, t’as le droit de lui donner la main. Quand vous vous êtes donné la main, officiellement on peut dire que vous « sortez ensemble ». Après, ça fonctionne par « étapes ». Après la main, vous pouvez vous embrasser en faisant tourner la langue, on appelle ça « un palot », puis encore après t’as le droit de lui toucher les nichons sans qu’elle dise rien. Quand t’en es là, faut acheter des préservatifs pour avoir des rapports sexuels. Mais des fois, la fille est pas prête, alors il faut attendre. C’est pour ça que mon frère sort avec plusieurs filles en même temps, pour être sûr qu’il y en ait une de prête au bout du compte » Je m’en foutais des nanas. Moi ce qui m’intéressais, c’était – dans l’ordre – le Hard, les jeux vidéos et faire le con avec les copains. Les gonzesses étaient chiantes, elles s’intéressaient à rien, leur discussion était nulle. La plupart ne lisaient même pas de bédés… Tout ce truc de « sortir avec Aurélie » ne m’intéressait pas du tout. Quelque part, j’étais « honoré » d’avoir été choisi par une fille, mais le reste m’indifférait. Tous les copains ne se sont mis qu’à parler de ça, Omar faisait blague sur blague (« Les filles, c’est comme les pommes de terre, faut les faire sauter ») et on a arrêté de jouer au foot. Par ailleurs, je ne comprenais pas comment Aurélie pouvait en « pincer pour moi ». Je ne lui parlais jamais, je ne la regardais même pas. Une fois, on s’était dans le même groupe pour un exposé sur les mérovingiens et j’avais planté le groupe à la bibliothèque pour lire un Astérix tout seul dans mon coin. Je ne voyais vraiment pas comment mon charme avait pu agir, d’autant que j’étais assez loin de ressembler à Brad Pitt. Sans parler des profs qui entretenaient avec mon carnet de correspondance une abondante prose que mes parents ne lisaient pas vu que j’arrachais les pages au fur et à mesure. Un autre point me chiffonnait : pourquoi Aurélie en avait parlé d’abord à ses copines et pas à moi ? J’étais concerné tout de même ! Elle aurait du venir me trouver avant. C’était la moindre des choses. Notre couple avait manifestement un problème de communication. En rejoignant les rangs, Omar était surexcité et Denis me donnait des conseils que je n’écoutais pas. J’ai foncé directement sur Aurélie pour vérifier l’information de la Grande Saucisse. Entourée de ses copines de classe qui se

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sont mises à piailler comme des poules en chaleur dès que je suis arrivé à leur hauteur, Aurélie me dévorait des yeux. — Eh Aurélie, c’est vrai que tu veux sortir avec moi ? Elle est devenue subitement rouge écarlate, puis s’est mise alors à donner de grandes claques à Céline en répétant : « Mais t’es conne, mais t’es conne ! ». Ça commençait à me saouler tout ce cinéma. Je voulais juste savoir où on en était, si c’était vrai, si j’étais libre ou pas. — Mais réponds ! C’est vrai ou pas ? Tu veux sortir avec moi ou c’est des conneries ? — Oui, c’est vrai. — Pourquoi faire ? Pourquoi faire. C’était une vraie question, pas une vanne. Fallait comprendre : sortir pour faire quoi : se balader, faire un truc de particulier ou juste pour papoter ? J’ai pas eu le temps d’expliciter ma demande, que le visage d’Aurélie s’est chiffonné comme une feuille d’alu. Omar s’est mis à faire des grands gestes en criant : « Woohoo comment tu l’as tuée, Canard ! Ma parole, mais t’es un assassin ! ». Aurélie a mis ses mains devant la figure et a couru en direction du préau. La grande saucisse s’est avancée vers moi et m’a collé une gifle retentissante : « T’es qu’un salaud ! ». La pionne qui passait par là, en a profité pour me coller deux heures de colle – plus par solidarité féminine qu’autre chose – avec comme motif : « cruauté envers ses petites camarades de classe » (heureusement que je n’ai pas eu à expliquer quoique ce soit à mes parents). J’étais embêté d’avoir fait de la peine à cette nana. Je ne voulais pas être un salaud, je tenais à lui expliquer le quiproquo et qu’on se quitte en bon terme. Sous le préau, Mélanie, la déléguée de classe, prenait dans ses bras Aurélie qui pleurait comme une fontaine salée. Elle murmurait : « Tu vois, ma belle, je t’avais dit, tous les mecs sont des cons, c’est rien que des salauds ». Aurélie toussotait, chougnait et ravalait sa morve. Au naturel (et même arrangée), elle était déjà pas choucarde, mais alors en mode « peine de cœur », elle donnait juste envie de courir dans l’autre sens. — Qu’est ce que tu veux toi encore ? vociféra Mélanie. — Je sais pas ce que ça veut dire « sortir ensemble ». — Quoi ? 3


— Y a débat, mais en gros je sais pas trop ce qu’il faut comprendre par l’expression « sortir ensemble ». Aurélie et Mélanie se sont alors regardées, leurs yeux se sont mis à briller puis elles ont éclaté de rire comme jamais. Clairement, elles se foutaient de moi mais je préférais très largement avoir l’air con, que de me retrouver dans la peau du « bourreau des cœurs ». Rien de tel qu’une bonne blague pour se quitter. Je m’apprêtais à foutre le camp rapidement, mais c’était sans compter Mélanie. — Canard, t’aimes bien Aurélie ? — Hein ? — Bah je t’explique, réponds juste à ma question : t’aimes bien Aurélie ou tu la détestes ? Aurélie a levé les yeux vers moi. Un regard sponsorisé par la SPA. Il était évident que je n’avais pas le choix dans la réponse, sous peine de passer pour le mufle de dernière catégorie. J’essayais tout de même de trouver une formule qui sous entendait de façon habile que si je ne détestais pas Aurélie, à choisir, je préférais écouter Led Zeppelin (voire Aerosmith), plutôt que de traîner même une heure avec elle. Le temps jouait contre moi et chaque fraction de seconde qui passait aggravait un rictus monstrueux sur le visage d’Aurélie qui, décidément, n’était vraiment pas terrible. — Non, enfin oui, j’aime bien Aurélie. — Bon bah, tu vois, c’est simple, continua Mélanie, Aurélie aussi elle t’aime bien. Donc comme vous vous aimez bien tous les deux, vous allez passer du temps ensemble pour mieux apprendre à vous connaître. Le petit ton de voix de Mélanie l’entremetteuse était à vomir. Moment qu’Aurélie jugea opportun pour se lever et me prendre dans ses bras comme si j’étais un jeune chiot à adopter. La mièvrerie de leurs sourires était répugnante, je regrettais instantanément de ne pas avoir joué la carte du salaud notoire. Aurélie puait la transpiration. Alors on a passé du temps ensemble. On trainait quelques heures par ci par là. Denis avait vu juste : Aurélie s’est mise à me raconter toute sa vie pleine de trous : ses histoires avec sa sœur, le divorce de ses parents, son demifrère qui fait chier etc. Évidemment, je me foutais de toutes ses histoires 4


comme de l’an quarante. Une fois qu’elle eut terminé, elle a commencé à me prendre la main et à m’appeler : « chouchou ». J’étais piégé. Aurélie me lâchait pas, elle me surveillait en cours, voulait savoir le moindre truc sans importance, me posait des questions idiotes et me suivait jusque devant les chiottes des garçons. Étrangement, elle se foutait pas mal de mes groupes, des jeux auxquels je jouais et elle ne lisait rien de ce que je lui conseillais. Même les films qu’elle aimait étaient nuls (qui peut mettre dans son top 10 ultime : « La Boom » et « Dirty Dancing » ?). Plus je réalisais qu’on avait rien à faire ensemble, plus Aurélie repoussait de nouvelles limites, allant jusqu’à renifler mon t-shirt après EPS ou mâchouiller mon vieux chewing-gum. La voir le matin devant le collège à m’attendre à l’arrêt de bus me filait des hauts-de-cœur. Elle me semblait encore plus moche qu’avant avec ses cheveux noirs filasses, son duvet naissant, son parfum bon marché à la vanille et ses conversations ineptes. J’avais l’impression d’être bloqué dans un jeu vidéo, sans savoir quoi faire, en recommençant sans cesse les mêmes manips’. — T’as qu’à lui dire que t’es « mono sexuel ». — Mono sexuel ? — Ouais, j’ai parlé de toi à mon frère et il m’a expliqué. Quand t’aimes pas une fille et que tu préfères jouer avec les copains, c’est que t’es mono sexuel. Mono, ça voulait dire « un ». Comme en cours d’histoire, avec les religions monothéistes (un dieu) et polythéistes (plusieurs dieux). Donc mono sexuel, ça devait vouloir dire qu’on préférait garder son sexe pour soi, qu’on me foute la paix. Ce qui me convenait parfaitement. — En plus, quand t’es mono sexuel, les filles comprennent très bien et elles te foutent la paix, m’expliqua Denis. L’excuse était d’autant plus parfaite qu’elle tombait à point nommé, Aurélie m’avait invité chez elle, un certain après midi. Elle avait précisé à plusieurs reprises et à grands renforts de papillonnements des cils qu’on serait seuls et qu’on ne serait pas « dérangés ». Chez elle, dans l’intimité de sa chambre, je lui avouerais ma « mono sexualité ». On parlerait un peu et je serais libéré à tout jamais de ses griffes. Je pourrai retourner jouer au foot avec les copains au lieu d’être obligé de parler de n’importe quoi avec elle pendant la récré. 5


Elle comprendrait d’autant plus facilement que chez elle, en territoire ennemi, je me livrerai à nu, sans fard et en toute sincérité. Aurélie vivait en appartement dans une résidence un peu miteuse. Sa mère était infirmière et bossait la semaine et le week-end dans deux hôpitaux pour joindre les deux bouts. Le père d’Aurélie s’était tiré avec une autre nana dans le sud de la France, elle était sans nouvelle de lui depuis des années. Aurélie avait aussi une petite sœur que sa mère avait foutue en pension et un demifrère, Christophe, qui avait 20 ans. Il était rentré à la Poste. Lui et sa mère se prenaient pas mal la tête à propos des factures. En pénétrant chez Aurélie, tout ce qu’elle m’avait raconté jusque là se matérialisa d’un coup. Tous les détails captés de ci de là remontaient à la surface. Il faisait très chaud chez elle, c’était douillet et « cheap » à la fois. On se sentait chez soi en un clin d’œil. Une multitude de petites choses incitaient à ne pas faire de chichis. De la photo du clébard dans l’entrée, en passant par l’épaisse moquette rose ou les stickers débiles sur le frigo… Tout l’appartement vous incitait à retirer vos godasses et vous mettre à l’aise. Aurélie m’entraina vers sa chambre. Comme à chaque fois que je pénètre dans un territoire étranger, je scrute nerveusement autour de moi, je renifle, enregistre le moindre détail comme le ferait n’importe quel animal captif qui appréhende son nouvel environnement. Dans le long couloir qui menait à la bonbonnière d’Aurélie, je vis dans l’entrebâillement d’une chambre une image, un guitariste chevelu, transpirant et au-dessus de lui ces quatre lettres magiques : AC/DC. Je connaissais AC/DC. De nom. Jusque là impossible d’écouter le moindre album entier de ce groupe mythique. Attiré comme un aimant, j’abandonnais Aurélie une fraction de seconde pour m’avancer de quelques pas dans la chambre… Le mur de cédés était si imposant qu’il semblait prêt à vous agresser. Des centaines et des centaines de cédés ! Je penchais rapidement la tête de côté pour emmagasiner les noms des groupes sur la tranche des cédés. Tout était classé par ordre alphabétique, méticuleusement. AEROSMITH, DEEP PURPLE, PINK FLOYD… J’avais déjà lu certains noms de groupes dans l’encyclopédie du Rock de la médiathèque du collège. Il y avait aussi une étagère pleine de bédés, des piles de cassettes audio rangées dans des bacs. En face du lit, une télé imposante et son magnétoscope trônaient 6


entourés de deux meubles remplis à ras bord de VHS – originales pour la plupart. Culturellement parlant, on pouvait tenir toute une décennie dans cette pièce. Sur les murs, des posters d’AC/DC mais de Led Zeppelin aussi, ainsi que des photos de Mick Jagger et … de Stephan Edberg en pleine action. Aurélie m’arracha rapidement à ma rêverie. — Qu’est-ce que tu fais ici ? — C’est la chambre de ton frère ? — Oui et t’as pas le droit d’être là. C’est interdit ! On n’a pas le droit de rentrer dans sa chambre. S’il te voit, ça va faire des histoires. — Il rentre quand ? — Oh t’inquiète, on a le temps. Il est du matin cette semaine. Il sera là vers 15h à peu près. Je regarde ma montre : 13h15. Presque deux heures à attendre. Mon histoire de « mono sexualité » allait prendre une demi-heure à tout casser. Après ma confession, Aurélie me pressera logiquement vers la sortie, sans que je puisse croiser Christophe. Fallait que je l’occupe. J’envisageais de lui raconter ma vie pour passer le temps, mais à peine avions-nous franchi le seuil de sa chambre qu’elle s’est jetée sur moi pour m’embrasser fougueusement. Sa langue faisait des aller-retour dans ma bouche comme une Chupa Chups hystérique. Sa salive avait des relents de poisson pané pas cuit. Ce n’était pas agréable, mais je me suis laisser faire. Aurélie s’excitait toute seule visiblement, j’étais une sorte de joujou pour elle. Du coin de l’œil, je surveillais l’heure.

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ACTE 1 : RENCONTRE Scène 1 : Adoption — Salut, je m’appelle Canard. — Qu’est ce que vous foutez ici ? — Tu peux me tutoyer, je suis un camarade de classe d’Aurélie. On bosse ensemble sur un exposé. — Ah ouais…. Et vous bossez sur quel sujet ? — Euh… les cannibales. — Ah ah, un exposé sur les cannibales, sans déconner. — C’est mon petit copain, alors tu ne dis rien à maman ! hurle Aurélie à travers la cloison. — Je n’en ai rien à foutre de ta vie, ma pauvre. Comme si ça m’intéressait… — C’est un bon sujet pourtant les cannibales, non ? — Ah ah.. . Écoute-moi petit, j’en ai rien à foutre de ce que vous bricolez à côté, ok ? Protégez-vous, c’est tout. — Protéger de quoi ? On va nous attaquer, faut se défendre ? C’est quoi le truc ? — Ok, je vois. Oublie ce que je viens de dire. — Nan mais si ça peut te rassurer, je m’en fous de ta sœur. — Eh ! On est ensemble, je te ferais dire ! crie Aurélie. — Je crois que tu devrais retourner avec elle dans sa chambre, lâche Christophe en me dirigeant vers la sortie. — Nan, je ne crois pas. — Hein ? — Je crois que j’ai plus ma place ici en fait. Aurélie commence à tambouriner à la porte de la chambre. — Qu’est-ce que tu fais, chouchou ? Allez, viens ! — Nan ! Je discute avec ton frangin, on fait connaissance. — Mais si moi je ne veux pas ? Si je ne voulais pas faire connaissance et rester seul alors ? demande Christophe. — Mais je suis un hardos. Comme toi. Christophe éclate de rire. — Toi, un hardos ? Ben voyons… 8


— Bah oui je suis fan de Bon Jovi, des Gun’s, d’Aerosmith, de Gary Moore, d’Iron Maiden, de Saxon et d’Ugly Kid Joe. Je venais de citer tout ce que j’avais en cassettes. — Marrant, parce qu’il y a quasiment aucun lien entre les groupes que tu viens de lister… Mais bon, au risque de te décevoir, je ne suis pas un hardos. — Quoi ? Avec tous les albums que t’as, t’es pas un hardos ? — C’est pas parce que t’aimes le Hard Rock que ça fait de toi un hardos pour autant. — Comprends pas. — Bah regarde-moi : est-ce que j’ai les cheveux longs ? — Non. — Est-ce que j’ai l’air d’un voyou ? Est-ce que je porte un blouson à patches ou quelque chose dans le genre ? — Non. — Je suis tatoué ? J’ai un t-shirt ? Des bracelets en cuir ? — Non. — Donc voilà, j’écoute du Hard, mais je ne suis pas un hardos. Y avait quelque chose de pas logique dans son raisonnement. À croire que seule l’apparence comptait pour rentrer dans la bonne case. Pour moi, être un hardos, c’était avant tout aimer la musique en question. Ça se jouait dans le cœur, pas sur le t-shirt. Inversement, on pouvait très bien se laisser pousser les cheveux et porter un t-shirt d’AC/DC sans pour autant en être un. — Je ne suis pas d’accord ! Pour moi, un hardos, c’est un mec qui aime le Hard. — Passionnant débat. Et si tu retournais t’occuper de ma sœur ? Je reviens du taf, j’ai besoin d’une bonne douche et qu’on me foute la paix. — Tu fais quoi comme métier ? — Je travaille à la Poste, je suis fonctionnaire. — Il est à peine 15h, tu rentres à cette heure-là ? — J’étais du matin, j’ai commencé à 7h. — Tu fais quoi exactement à la Poste ? — Mais, ma parole, c’est un interrogatoire ? T’es de la police ? T’as entendu quand je t’ai dit que je voulais rester seul dans MA chambre ? — Je peux regarder tes cédés pendant que tu prends ta douche ? 9


— Pffff… Bon ok, t’as cinq minutes, après quoi : ouste ! — Ok. Christophe parti, j’ai commencé à détailler ses étagères. Derrière son armoire, je découvre une pile entière de cassettes audio et de vinyles dans des cartons marqués « à vendre ». Que des originaux. Ce type a au moins mille albums. Je possédais dix cassettes, dont deux originaux… Il fallait que je reste en contact avec Christophe, qu’il devienne mon mentor. Le grand frère que je n’avais jamais eu. Tout simplement. Aurélie se tient devant le seuil de la chambre. — Canard, tu fais quoi ? — Je fais connaissance avec ton frère. — Pourquoi faire ? — Je ne sais pas. Si, en fait, je savais très bien. — Va falloir que tu partes, ma mère ne va pas tarder à rentrer. — Ok, je dis au revoir à ton frère et je me tire. — Tu t’intéresses plus à sa collection de cédés qu’à moi, c’est ça hein ? — Mais non, Aurélie, voyons. Comment peut-on préférer de la musique à la compagnie d’un être humain ? Ne dis pas de bêtises… J’en étais à la lettre « i » quand Christophe est sorti de sa douche. À la tête qu’il a faite en me voyant penché devant son étagère, on imaginait très bien qu’il avait entre-temps oublié ma présence chez lui. — Dis moi, Christophe, comment que ça se fait que t’as aucun album d’Iron Maiden ? — J’ai une copie cassette de « Number of the Beast » qu’un pote m’a faite au lycée, mais j’aime pas Iron Maiden, c’est… — Et t’as pas de Saxon non plus ? — Nan. Écoute, je n’aime pas trop le Heavy Metal. Moi je suis Blues, Rock et Hard Rock. — Oui, mais t’as plein d’AC/DC par exemple, alors comment t’expliques ça ? — AC/DC, c’est du Hard Rock aux dernières nouvelles. 10


— Ah bon ? Pourtant, c’est plus violent qu’Iron Maiden. — On s’en fout de la « violence », c’est pas « ça » qui détermine le genre. — Tu m’as l’air bien sûr de toi. — Et toi, tu m’as l’air de ne pas savoir grand-chose pour un hardos. J’ai 13 ans et dix cassettes audio dans ma musette. Il en a 21 et plus de 1000 albums. Non, je ne sais pas grand-chose. Indéniablement. N’empêche que. — Je sais en tout cas qu’Iron Maiden est un groupe important et qu’il y a au moins trois albums que tu devrais avoir : « Number of the Beast », « Powerslave » et « Somewhere in Time ». — Je t’ai dit que j’avais « Number of the Beast » et que j’aimais pas : tu entends quand je parle ? — Oui, mais bon, enfin, je sais pas, t’as au moins vingt albums des Rolling Stones. Certains en double en plus. Je ne vois pas l’intérêt d’avoir vingt album de ce groupe dont on se fout et aucun d’Iron Maiden. — C’est simple : j’aime pas Iron Maiden. Puis, les Stones sont infiniment plus importants qu’Iron Maiden. — Ah ah ça se voit que tu ne connais pas très bien ce groupe pour dire un truc pareil. — Ça se voit que t’as surtout beaucoup de choses à apprendre. — Mais, Christophe, je ne demande que ça. C’est le moment. Le moment du regard bienveillant et implorant. J’essaie de faire dire à mes yeux : « adopte-moi » pour mieux lui foudroyer le message en pleine tronche. Christophe est gêné. Il n’a pas envie de s’emmerder d’un ado, mais il est aussi entouré de trois nanas qui ne comprennent rien à sa passion. Si je veux avoir une chance de le revoir, faut que je lui emprunte un truc. Ce sera une excuse en or pour revenir le voir. — Je peux t’emprunter un cédé ? — Lequel ? — Le live d’AC/DC, le Nuggets à côté du collège le vend 80 francs. J’ai pas pu l’acheter. Je triche un peu parce que c’est un double album live. — Bon ok, mais tu t’endors pas dessus, tu me le rends la semaine prochaine, compris ? — Tu veux que je passe à quelle heure ? 11


— Bah non, tu le donnes à Aurélie qui me le rendra ensuite. Merde, j’avais pas pensé à ça. — Je pensais te le rendre en main propre… — Pourquoi faire ? Son « pourquoi faire » est le juste retour de bâton de celui que j’ai jeté au visage de sa sœur, quelques semaines auparavant. Je comprends d’un coup son désarroi, l’absence de réponse que souvent cette question impose. Pourquoi faire ? C’est évident, je veux le revoir, je veux qu’on devienne potes, qu’on passe du temps ensemble, je veux apprendre plein de choses, connaitre tous ses groupes, comprendre, classer, réfléchir et faire des Tops 10 dans tous les sens en écoutant son mur de cédés. Je laisse mon silence l’embarrasser, puis lui tourne le dos pour filer vers la sortie. — Eh Canard, si tu veux, t’as qu’à prendre ma cassette d’Iron Maiden, je m’en fous. Ni une, ni deux je me précipite vers la pile de cassettes pour prendre la relique. Une vieille BASF. Les titres ont été écrits en capitales, au feutre noir fin, avec les durées : du bon boulot. Face A : « Number of the Beast » / Face B : « Killers ». — J’espère que le son n’est pas trop pourri, c’est une vieille cassette… — Ça m’étonnerait, j’ai dû l’écouter en tout et pour tout trois fois. — « Killers » face B ? — Ouais, c’est le pote en question qui l’a mis en plus. De mémoire, je l’ai d’ailleurs trouvé bien meilleur que « Number of the Beast ». C’est l’album juste avant, avec l’ancien chanteur, Paulo di Gorgio. — Paul Di’Anno. — Peut être. — Non, c’est sûr. Merci en tout cas. — Bah de rien. Si ce matin, on m’avait dit que j’allais récupérer le live d’AC/DC et une copie de deux albums d’Iron Maiden, je l’aurais juste pas cru. Pour ce butin inespéré, j’étais prêt à sacrifier une de mes sœurs. Qu’attendais-je de plus ? Parfois, il faut savoir se contenter d’un bon morceau de chance et pas demander son reste.

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— Eh, Canard, si tu veux vraiment me rendre le AC/DC en main propre, la semaine prochaine je suis de l’après-midi. T’as qu’à passer le midi avant 14h. Scène 2 : Apprentissage et servitude — Donc on a dit : aspirateur, vitres et carrosserie. — Contre « Run for Cover ». — Attends, c’est pas équitable ! J’en ai pour au moins une heure de boulot. Et, ça, c’est une cassette que tu comptais vendre 10 francs à la prochaine brocante… C’est pas très juste. — Qu’est ce que tu proposes ? — « Run for Cover » et « Mane Attraction » de White Lion. — Tu peux rêver. — Mais tu l’as dit l’autre fois : tu t’en fous de cet album ! — Oui, mais pas au point de te le donner contre un coup pour ma ZX. — Alors un autre Gary Moore : « Wild Frontier » ? — C’est mon préféré ! Hors de question. À la limite, je te file « Victims of the Future », je l’ai en cassette et en cédé, je m’en fous. — Pas moi, je l’ai déjà en cassette celui-là. — Alors quoi ? — « Run for Cover » et « Long Cold Winter » de Cinderella. — Crève ! — Et je te fais en plus la poussière à l’intérieur de ta caisse… — J’en ai marre de tout le temps devoir tout négocier avec toi, tu fais chier ! Je vais aller au Lave-Auto et c’est marre… — NAAAANNNN ! Christophe prend le gros carton de cassettes destiné à être vendu le week-end prochain à la brocante. Y a rien qui m’intéresse là-dedans, j’ai déjà jeté un œil. — Bon, allez, je tranche. Ce sera : « Run for Cover » et « Lita » de Lita Ford. — Lita Ford ? — Ouais, il est pas mal cet album. Y a de bons trucs dedans. En plus, c’est la meuf de Slash, donc tu pourras toujours t’en servir pour un échange. — J’aime pas quand c’est une gonzesse qui chante. — C’est ça ou rien ! — Ok. Donc on a dit : « Run for Cover » et l’album de Lita Ford. Mais estce que tu peux me copier le White Lion ? — Allez… si tu veux. 13


— C’est toi qui fournis la cassette vierge par contre, j’en ai plus. — Tu pousses un peu. —… — Bon ok. Va pour la cassette vierge « en plus ». J’allais m’apprêter à laver sa bagnole, mais un truc me gênait. Un détail, mais qui a son importance. — Dis-moi, Christophe… — Oui ? — C’est une cassette de combien de minutes que tu vas me filer ? — Euh… je ne sais pas. Une « 60 » normal je pense. C’est tout ce que j’ai. — Oui mais l’album de White Lion, il doit faire moins de soixante minutes… — Oh non ! tu vas me casser les couilles avec la face B… — Non, mais je veux juste qu’on en parle. — Mais de quoi ? — De ce que tu vas mettre au bout de l’album de White Lion. — Je ne sais pas, ce sera une surprise. — D’accord, mais je te préviens, si tu me mets un truc des Stones, je raye ta bagnole. — Ah ah ah. — Sérieusement, tu vas mettre quoi ? — Mais je ne sais pas ! —… — Bon, euh, je te mettrai un truc dans le « ton » : promis ! —… — Du Mr Big, je pense. — Alors ça roule.

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Scène 3 : Jedi et Padawan — T’enregistres quoi ? — Ton album de Motörhead. — … — D’ailleurs, puisqu’on en parle, je ne comprends pas que t’aies qu’un seul album de Motörhead. — Lemmy chante comme un cochon. Mais cet album est « culte », donc voilà. — Qu’est ce qui pourrait bien aller derrière, sur la face B ? C’est une « 90 », ma cassette. — Pfff… je réfléchis… Il faudrait du Hard qui tangue pas mal, un truc un peu « garage » à la limite. —… — Je t’aurais bien mis les Stooges, mais tu ne vas pas aimer. — Connais pas les Stooges. — Je m’en doute. — Alors quoi ? — J’hésite entre Twisted Sister, Poison et WASP. Je me dirige vers sa discothèque comme un missile chercheur sur les trois cibles désignées. — Mets le WASP, ça va te plaire. — Je propose d’écouter les trois albums et de décider ensemble ce qu’on met sur la face B. — Oh non, pitié, Canard. — Histoire de vérifier… — Mais vérifier quoi ? T’es chiant, ça s’arrête jamais avec toi. Moi dans deux heures, je dois partir bosser. Et je veux voir « Cliffhanger »… — Ah mais moi je m’en fous de « Cliffhanger », je préfère largement écouter de la musique ici avec toi. — Bah pas moi ! T’es gentil, je l’ai loué en plus. — Je préfère presque écouter un album des Rolling Stones que de regarder ton film. — Tiens, au fait, t’as écouté « Sticky Fingers » ? — Ouais. — Et alors ? — Bof. — Non, pas possible. T’as pas aimé « Sister Morphine » ? 15


— Si, elle est pas mal celle-là, mais bon… — Mais bon quoi ? — Bah je sais pas, je sais que t’adores les Stones, mais moi ça me plait pas trop. Je m’emmerde avec eux. C’est inégal, t’as un ou deux titres qui tuent et le reste de l’album… bof quoi. — Ton problème, c’est que si c’est pas du Hard, ça te plait pas. — Peut-être, je ne sais pas. — Non mais moi, je sais. T’as pas aimé les Stones parce que c’est pas du Hard ! T’as un problème avec ça. T’es obsédé même, on dirait. Tu pourrais écouter n’importe quelle merde, du moment que c’est du Hard. Je n’avais jamais réfléchi à ça. — J’ai pas raison ? — Je ne sais pas, Christophe. — Au final, t’es là, tu pilles ma collection de cédés, tu pioches dedans pour extraire ce qui t’intéresse « a priori », mais t’as aucune vision globale ! — J’écoute ce que j’aime, c’est tout. — Mais comment tu peux être sûr que t’aimeras pas autre chose ? Tu connais Zappa ? Et Hendrix alors ? Et King Crimson ? Et Clapton ? Comment tu peux dire que t’aimeras pas ces artistes, alors que t’es prêt à écouter tous les groupes de Hard que j’ai. — C’est pas vrai ! J’aime pas Kiss ni Van Halen par exemple ! — Tu ne comprends rien de ce que je te raconte… Regarde, la semaine dernière, t’as préféré copier Extreme et un L.A. Guns plutôt que de jeter une oreille sur les Beatles… Les Beatles, merde quoi ! — Je m’en fous des Beatles, que veux-tu que je te dise ? — Je veux que tu t’ouvres, que tu lèves un peu le nez. — Mais si j’ai pas envie ? Si je voulais m’en tenir au Hard Rock ? Qu’est-ce que ça peut bien faire ? — Ça fait que c’est moi le patron, que c’est mes cédés, que ça me convient pas et qu’on fait comme je dis. —… — Donc maintenant, on change les règles du jeu : désormais, si tu veux pouvoir continuer à écouter de nouveaux groupes de Hard, faudra en parallèle que tu fasses l’effort d’écouter d’autres albums que je vais te conseiller. — Christophe ! 16


— C’est comme ça ! Je fais ça pour ton bien, crois-moi… Christophe se lève et fouille silencieusement dans ses étagères. Il en extrait deux cassettes qu’il me tend. — Et on va commencer tout de suite ! T’as pris un Motörhead et un Wasp, donc tu vas écouter ça. — Grand Funk Railroad et Pixies ? — Ouais. Et je suis sympa, parce que c’est vraiment pas loin de ce que t’écoutes. Deux approches du Rock fondamentalement différentes, quasiment en amont et en aval du Hard Rock. — Ok. — Je t’interrogerais sur ces deux albums la prochaine fois que tu voudras m’emprunter un truc. Si je vois que t’as pas écouté attentivement ces albums, tu pourras rien prendre. Je prends les cassettes comme s’il s’agissait de deux slips sales. Pourquoi il me fait ça ? Peux pas écouter mon Hard peinard ? Je ne demandais rien à personne. — Christophe, tu sais que je ne vais pas prendre de plaisir à écouter tes deux albums, hein ? — Ah ah… — Tu sais que ça va même me gâcher mon écoute du Motörhead et du WASP ? — Oh ça va ! Je t’ai dit : c’est pour ton bien. Tu ne veux pas devenir plus tard un de ces tarés de Hardos qui capte rien à rien. Je laisse quelques secondes s’envoler dans la pièce pour souligner mon ambiguïté sur la question. — Bon, allez hop maintenant ça suffit : CIifhanger !

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Scène 4 : Super trempe ÉCHAUFFEMENT — C’était quoi le truc que t’écoutais dans ta voiture ? — Supertramp. — Supertramp ? — Ouais et concentre-toi un peu, tu balances que des parpaings, je ne peux pas me régler. Le tennis est une affaire sérieuse pour Christophe : entraînement, matchs de préparation, tournois, compétitions par équipe… C’est un modeste troisième série, mais motivé. Un gaucher volleyeur, fan de Stefan Edberg. Christophe n’a qu’une seule tactique : dès qu’il peut, il balance un coup long pour plaquer l’adversaire au fond du court puis il monte au filet dans l’intervalle pour cueillir le point à la volée. Christophe est obsédé par les amortis au filet. — Non mais regarde-moi ça, tu vendanges tout ! Putain, c’est des balles d’échauffement, Canard ! Tu joues pas ta vie. — Excuse. — Bon, je monte à la volée, tu me fais jouer hein ! Les gauchers me perturbent, j’arrive pas à m’y faire. Christophe est du genre appliqué, il aime « la beauté du geste » et la construction d’un point. J’ai une vision plus préhistorique des choses : j’aime la force, les coups violents, la débauche d’énergie et les plongeons désespérés. « Tennistiquement parlant », nous ne sommes pas compatibles. — Dis-moi, Supertramp, c’est quoi comme style ? Du Rock de pédés ? — Ah ah, nan c’est de la Pop US, super calibré. La science du « single » qui cartonne, Canard. — Ouais enfin bon, les claviers… la voix de tarlouze… les chœurs… Quand même, Christophe ! — Bah quoi ? — Je croyais que t’étais Blues, Rock et Hard ? Je ne savais pas qu’en plus t’écoutais de la Pop pourrie. — Tu peux pas comprendre Supertramp. Pas encore, du moins. Mais je ne désespère pas un jour de t’y amener. — Mais y a même pas de solos de guitares ! — T’es pas prêt pour la Pop et la variété. 18


— Oui, mais moi je ne comprends pas ce que tu trouves là-dedans. — On se concentre, steuplé ! Tu lèves quelques balles pour faire deux ou trois smashs et on y va ! FIN DU PREMIER SET — Canard, c’est n’importe quoi ! J’ai jamais vu quelqu’un jouer comme ça… Tu balances tout, tout le temps. Aucune finesse. J’ai l’impression de jouer contre un viking aveugle. — Oh ça va. — Non, ça va pas. 6/1. Ça fait même pas quinze minutes qu’on joue ! J’ai loué les courts deux heures… On va faire quoi la deuxième heure ? — T’as gagné le premier set, le match est pas fini. — Je doute que tu puisses inverser un tant soit peu la vapeur, tu joues mal. — Christophe, ça fait dix ans que tu joues en club, t’es classé, tu fais des compétitions toute l’année… C’est normal que tu me battes, non ? — Le score, je m’en fous, Canard. Tu joues mal, c’est pas pareil. On peut perdre 6/0 6/0 et bien jouer quand même. Toi, tu balances des missiles sans réfléchir. Tu joues même les balles fautes. Y a aucune tactique, aucune construction. C’est le chaos, ton tennis. — Je ne comptais pas passer « pro » dans les prochaines années. — Ouais, mais t’es là, t’es sur le court, on joue. Donc autant essayer de faire quelque chose, non ? — Si, t’as raison, mais c’est de ta faute, tu m’as perturbé avec ton Supertramp ! J’étais pas prêt à écouter un truc pareil. — On ne peut pas écouter AC/DC tout le temps. — Nan, mais moi je ne demandais pas grand-chose, même un pauvre Jimi Hendrix… — « Même Jimi Hendrix » Ah ah, tu t’entends ? Tu cites le meilleur guitariste de tous les temps genre « ça passe à la limite ». — De mon point de vue, Hendrix est la limite. — La limite de quoi ? — De l’acceptable pour un hardos. — N’importe quoi. —… — Bah pense très fort à AC/DC pour le deuxième set. FIN DU DEUXIÈME SET

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— Y a du mieux. N’empêche que t’as pris une bonne pile. 6/1 6/3 et j’ai pas forcé… — C’est de ta faute. T’as vu que je tournais autour de mon revers, alors t’as fait rien qu’à taper dessus pour ensuite monter en fourbe à la volée. Trop facile. — Trop facile parce qu’à aucun moment t’as cherché à me contrer. T’as subi, j’ai fait la loi sur le terrain. —… — Pour la peine, tu vas écouter les deux Best Of de Supertramp que j’ai. — Pitié non ! — Si tu veux embarquer le Pearl Jam, faudra que tu bouffes du Supertramp ! — On fait un troisième set ! Si je gagne, on laisse tomber Supertramp… — Canard, si je dis ça sans provocation, tu ne peux pas me battre. Tu rêves debout. T’as pas le niveau. — Alors disons que si tu gagnes juste par un break d’écart, pas de Supertramp ! — Nan, si tu perds juste d’un break, je te retire un des deux Best Of à écouter. — Ok. FIN DU TROISIÈME SET — Alors : 6/4 ! Tiens ! Tu dis plus rien hein ! — Pas mal, t’as mieux joué, faut reconnaître. Mais surtout, j’ai un peu relâché la pression… — J’ai réfléchi : plutôt que Pearl Jam, je préfère prendre ton nouveau Mr Big. Vu que je vais être obligé de me fader l’écoute d’un Best Of, autant prendre un truc qui tranche moins avec Supertramp. — Pas bête. Sauf que si tu voulais prendre un truc moins éloigné encore, tu irais sur du Kiss. — Ouais mais non, Kiss au secours. — Mais c’est vrai que l’enchaînement Pearl Jam / Supertramp aurait été un peu merdique. — De toute façon, c’est la dernière fois que ce cas de figure se produit, la prochaine fois, je te battrai. Et tu seras obligé d’écouter un truc à moi ! Ah Ah. — Ça n’arrivera pas avant quelques années, Canard. — Dis-moi, tu veux me faire plaisir ?

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— Laisse-moi deviner, tu veux qu’on écoute autre chose que Supertramp pour la route du retour ? — Tout juste. — Si tu ne veux pas Supertramp, ce sera soit le « Innuendo » de Queen, soit une compile des vieux tubes de Bob Marley du temps des Wailers. —… — Je suppose que c’est pas la peine de te demander ce qu’on met entre les deux ? — Non pas la peine.

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ACTE 2 : FUSION Scène 1 : Over the Top — Top trois des meilleurs guitaristes du monde ? — Ouais. — Sans trop réfléchir : Jimi Hendrix, Gilmour, Eric Clapton. — Bah réfléchis un peu, parce que là ton Gilmour… il fait un peu tache. Pourquoi pas Joe Satriani à la place, Slash ou Brian May... —… — Hendrix, je prends. Mais Gilmour, ça va pas ou quoi, Christophe ? A ce tarif-là, autant mettre Mark Knopfler. — C’est pas une mauvaise idée pour Knopfler… Par contre, Slash, tu le cites à toutes les sauces, excuse-moi mais c’est un « petit guitariste ». — Tu veux qu’on réécoute son solo sur « Sweet Child of Mine » ? Retire ce que tu viens de dire ! — Non, mais il est bon dans le genre « feeling », puis il a du charisme. Mais il est très loin de tous ceux qu’on vient de citer. À la limite, ouais, Brian May, ce serait moins débile dans le top trois. — Et Satriani, c’est de la merde aussi ? — C’est un excellent technicien. Mais il a rien « fait ». Un grand guitariste se définit au-delà de son jeu en lui-même. Il y a ce qu’il a apporté, les groupes dans lesquels il est passé etc. En ce sens, Hendrix et Clapton sont incontournables. — Tu m’emmerdes avec Clapton. — Je sais, mais c’est comme ça. Il enterre ton Slash et ton Satriani à tous les niveaux. —… — Mais à la limite, je retire Gilmour de mon Top trois pour faire rentrer Brian May. Au fait, t’as écouté son album solo ? — Ouais, pas mal. C’est un super guitariste de toute façon. — Bon allez, Canard, on se le fait ce super Best Of d’AC/DC qui tue tout ? Je tends ma liste à Christophe, une feuille A4, titres en capital, feutre noir fin et durées compilées. — Pas mal, mais il manque une partie, non ? — Nan, c’est LE Best Of Ultime d’AC/DC.

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— Bah non, un Best Of se doit d’être chronologique et représentatif du groupe en question. Et tu t’es arrêté à « Back in Black »… Enfin non, t’as mis « Thunderstruck » en « bonus ». — Pour moi, on doit s’arrêter à « Back in Black » justement. — Quoi ? — Après « Back in Black », AC/DC – son esprit – n’existe plus. — N’importe quoi. — Un Best Of doit sonder l’âme d’un groupe. L’âme du groupe, c’est Bon Scott. Point barre. Je ne vois pas l’intérêt de dépasser « Back in Black » qui est le chant du cygne du groupe. — Y a d’excellentes choses avec Brian Johnson. — Peut-être, mais on fait quoi ? Un Best Of ultime d’AC/DC, non ? Donc on s’arrête à “Back in Black” ! — Pourtant, sur “Back in Black”, c’est bien Brian Johnson qui chante… — Oui mais l’album est sorti juste après la mort de Bon Scott et les compos qui sont dessus proviennent toute de l’ère Scott. — On ne peut pas faire un Best Of d’AC/DC en zappant tous les albums avec Johnson ! — Ok, mais alors ce ne sera pas un Best Of ultime d’AC/DC. Ce sera une de ces énièmes compilations pour je ne sais quel club DIAL. —… — Moi j’ai pas envie que notre Best Of soit « accessible », Christophe. Je ne veux pas que la Tata Danièle apprécie. Je veux un parti pris, un angle, une posture. Je ne veux pas qu’il « représente » le groupe, je veux que ce Best Of SOIT le groupe. — Le principe même d’un Best Of est la représentation. — Bah j’emmerde la Tata Danièle, le Club DIAL et le Top 50. J’ai pas envie que ce soit « facile » d’aimer AC/DC, tu comprends ? Mon Best Of d’AC/DC est une affaire personnelle, une vision, celle d’un fan qui fait un clin d’œil à d’autres fans. — Tu es barge. — C’est quoi l’angle de ton Best Of, Christophe ? Y en a pas ! C’est scolaire, du super classique. Quel intérêt ? On veut plaire à la ménagère de moins de 50 ans ? La preuve : t’as même pas mis « Problem Child » ni « Touch to much » ! Sans déconner… — Tu tiens des propos d’intégristes sur un sujet qui par définition se situe à l’opposé de tout ce que tu voudrais qu’il soit. — De toute façon, les trois plus grands albums d’AC/DC sont « Let There », « Highway » et « Back in Black ». Je ne vois pas à quoi ça sert de parler du reste… 23


— Ta posture est incompréhensible. On dirait que Brian Johnson t’a piqué ta gonzesse. Regarde ce type en concert, tu te souviens de Donington, non ? Tu ne vas pas me dire qu’il n’avait pas envie, qu’il manquait d’énergie ? Ce mec chante dans AC/DC avec toute son âme. Tu parles de l’âme d’un Best Of, Canard, comment peux-tu soutenir cet angle en éjectant l’un des types les plus sincères du groupe ? Tu te trompes complètement. —… — Ceci étant, c’est vrai qu’il manque « Touch to Much » et « Problem Child ». — Retire « Big Gun » à la limite. — J’adore ce morceau. — Oui, mais il n’est pas important, c’est un single et il est sorti pour « Last Action Hero »… — Et ? — Bah il est indigne de figurer dans le Best Of. — Ah ah… « indigne »… Redescends un peu. — Si tu retires « Whole Lotta Rosie », je te préviens : je te tape. — Bah faut chronométrer maintenant, faut que ça fasse moins de 90 minutes. — Retire « Big Gun » merde. — Canard…. Scène 2 : Poker menteur Canard : Qui c’est lui ? Christophe : Olivier, le mec dont je t’ai parlé. Olivier : Ah c’est lui, Canard. Christophe : Ouais. Je fais les présentations : Canard – Olivier / Olivier – Canard. Échange de doigts distants. Je n’aime pas trop l’idée que Christophe ait des copains de son âge. Mais bon, je suis obligé de faire avec. Canard : Vous jouez au poker ? Christophe : Ouais, on se chauffe un peu pour ce soir. 24


Canard : Vous participez à un tournoi, c’est ça ? Christophe : Un « tournoi », pas vraiment… Plutôt un cercle privé. Olivier : Tu sais jouer au poker ? Canard : Nan. Olivier : Tu veux qu’on t’apprenne ? Canard : Ouais, pourquoi pas. J’aime pas trop les cartes, mais bon. Olivier m’explique précisément les règles du jeu. Christophe abonde et ponctue tout ce que raconte Olivier. J’ai du mal à me concentrer avec Bob Marley en arrière-plan. Canard : Christophe, steuplé, on peut changer de musique. Christophe : Ah nan, merde, t’es chiant, Canard. C’est cool Bob Marley pour jouer aux cartes. Canard : Je peux pas me concentrer avec ce rasta de mon cul qui miaule derrière. Olivier : Quoi t’aimes pas Bob Marley ? Tout le monde aime Bob… Canard : C’est un connard. Regarde, il chante « No Women no Cry » alors que c’était le premier à taper comme une brute sur ses nanas. Je lui pisse dessus. Olivier : Moi, il me dérange pas, j’aime bien même. Canard : Mais ça te dérangerait pas si on changeait de cédé ? Olivier : Non, pas vraiment. Canard : Tu vois, Christophe, tu fais chier tout le monde avec tes goûts de chiotte. On peut changer ? Tu vas pas nous infliger ça ?

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Christophe : D’accord, mais pas de Hard. Canard : T’écoutes quoi, toi, comme musique ? Olivier : Un peu comme Christophe, du Rock en tout genre. Un peu de Punk aussi, de l’alternatif, quelques trucs indépendants. Canard : Ouais, mais tu peux pas être plus précis ? T’es fan de quels groupes ? Olivier : Ah ah, t’avais raison, Christophe, il est pas croyable… Je suis pas fan d’un groupe en particulier, j’écoute plein de trucs. Canard : Je déteste les gens qui disent qu’ils ne sont pas fans d’un truc en particulier. Olivier : Mais c’est le cas ! Y a des groupes que j’aime beaucoup mais… Canard : Comme quoi ? Christophe : Ah ah Canard : Faut pas prendre le mot « fan » au pied de la lettre. Je te parle pas de « fan » au sens des petites connes qui agitent leur briquet au concert de Bruel. Je parle fan dans le sens où t’aimes un groupe vraiment et que tu le connais très bien. Olivier : Ok, je suis obligé de répondre, c’est ça ? Christophe : Sinon tu vas l’énerver. Canard : Christophe, arrête de me faire passer pour un dingue, j’ai encore jamais tapé qui que ce soit. Olivier : Bon alors, je réponds… Noir Désir, Nirvana, les « Béru », Alice in Chains, AC/DC… Je lève les yeux sur Christophe. Christophe : Pas de Hard Rock ! 26


Canard : Bon, alors on n’a qu’à mettre « Dirt ». Christophe : C’est limite, Canard. Canard : Ouais, mais c’est pas vraiment du Hard et c’est pas moi qui l’ai cité. Olivier : C’est cool « Dirt », ça le fait. Christophe : Tu vois, c’est toujours pareil avec lui : on passe plus de temps à négocier et choisir la musique qu’à faire autre chose. « Dirt » résonne, Christophe distribue les cartes, j’ai oublié la moitié des règles du jeu. Canard : Donc, en gros, faut juste miser, c’est ça. Olivier : En très gros, oui. Canard : Mais c’est nul votre truc : si j’ai un super jeu, je mise beaucoup et du coup vous vous déballonnez. Et vice versa. On dirait une bataille avec les cartes cachées. Olivier : Ouais, mais tu peux bluffer. Canard : Super ! Quelle invention... Christophe : C’est passionnant le poker. Canard : Regarde, là, j’ai rien. Je passe et vous l’avez dans le cul. Puis la prochaine fois que j’aurai du jeu, je miserai et vous vous coucherez. En quoi c’est passionnant ? Christophe : Normalement, on joue pas à la parlante. Canard : Ok, mais bon dans le principe, c’est toujours pareil, non ? Olivier : T’as aussi les probabilités, en fonction de ton jeu puis en fonction de ce qui tombe. C’est pas aussi simple… 27


Canard : C’est nul. Christophe : Ça tombe bien, parce que tu viens pas avec nous ce soir. Canard : Pourquoi pas ? Christophe : Déjà parce que c’est un cercle privé, que c’est réservé aux personnes majeures et vaccinées. Et ensuite parce que c’est payant. Canard : Quoi ? Vous payez pour jouer à ça ? Christophe : Bah oui, sinon y aurait aucun intérêt. Canard : Combien ? Christophe : Je préfère pas te dire. Canard : Dis ! Combien ? Christophe : 500 balles. Canard : Tu déconnes ? Christophe : … Olivier : … Canard : Sérieusement, c’est n’importe quoi ! Tu vas claquer 500 francs pour jouer à un jeu de cartes stupide. Christophe : Je ne vais pas forcément les perdre, hein. Il m’arrive de gagner aussi. Canard : 500 francs, c’est pas sérieux, sans déconner. Christophe : … Canard : Tu gagnes à peine 8000 balles par mois, tu dois des tas de thunes à ta mère, t’es tout le temps à découvert…

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Christophe : Oh ça va. Canard : Bah non, ça va pas. C’est n’importe quoi. Imagine le nombre d’albums que tu aurais pu t’acheter avec 500 francs ! Toute la discographie d’Iron Maiden, d’un coup ! Olivier : Oui, mais peut être que ce soir, dans la nuit, s’il joue bien, il pourra se payer toute la discographie des Stones… Christophe : Ou plutôt celle de Zappa. Canard : Est-ce que vous êtes en train d’insinuer qu’Iron Maiden vaut pas les Stones ou Frank Zappa ? Christophe : Oh Canard, c’est bon. Canard : Moi je dis : mieux vaut un bon « tiens voilà du Maiden » que « deux Zappa tu l’auras » !

Scène 3 : Surprise Partie — Alors, on va où ? — Surprise ! — Tu m’emmènes à un concert ? — Nan, pas une surprise dans ce sens-là. — Ah bon ? — Ouais. Santana est en train de s’escrimer sur un solo très seventies. — On est à combien de l’endroit secret où on va parce que je ne vais pas supporter encore très longtemps ce plouc de Santana. — Trifouillis sur Seine. — Quoi ? Mais c’est au moins à trente minutes en bagnole ! On change de musique. — Si tu veux. 29


D’ordinaire, Christophe fait preuve d’un peu plus de résistance. Pire, il arbore un petit sourire coquin. J’ouvre précipitamment le compartiment avant de la caisse… Il a vidé tout le gros des cassettes. — Nan, t’as enlevé nos cassettes. Y a même plus notre Best Of d’AC/DC ! Comment on va faire ? — Il est temps que t’apprennes à supporter un truc que t’aimes pas « en live ». — Mais tu me forces déjà à écouter des trucs de merde chez moi ! — Ouais et c’est de pire en pire, tu tiens des propos de plus en plus hallucinants. Horrifié, je regarde les quelques cassettes que Christophe a prises. — T’as emmené que de la merde ! — Ah ouais ? Tu ne connais même pas Gentle Giant ! Comment tu peux dire ça ? — La pochette est juste horrible, c’est encore un truc tout naze à la King Crimson, je suis sûr. — C’est du Rock Prog mais… — Putain, « Ike et Tina Turner » : tu te fous de ma gueule ou quoi ? Y a des limites, Christophe. — C’est toi qui n’a aucune limite. — Heureusement que j’ai toujours une cassette sur moi au cas où… — Au cas où quoi ? J’éjecte Santana et monte le son. — Qu’est-ce que c’est encore ? On dirait du mauvais AC/DC en live. —… — Ah non, ça chante français. C’est Trust ? — Il est bien ce live. Tu vas voir, ça va te faire changer d’avis sur Trust. — Comme si fallait avoir un avis sur Trust… — Comment ça ? — Trust, c’est mineur. Du hard Rock laborieux, quoi. Ils ont sorti un single qui tue avec « Antisocial » mais c’est tout. Pas de quoi avoir un avis sur ce groupe. — Ça se voit que tu ne connais pas ce groupe. 30


— Non, mais toi, connais-tu le reste ? — Le reste de quoi ? Rien que « Préfabriqués » putain… — « Préfabriqués » ? C’est un morceau ? Ils parlent de quoi ? Des problèmes dans le BTP ? Ah ah ! — Je crache à la gueule de tout ce système Quand je marche dans la rue je ne porte pas d'emblème Je vais où je veux je pense comme je veux Pas de pression j'crache à la face des nations — Superbe mentalité, je ne vois pas ce qui te plait la dedans. — De toutes mes forces je vous plains Je ne pense que rarement à demain Vos idées n'sont fondées que par overdose de télé Je ne peux que prêcher la déraison la destruction Quelle sensation la destruction Tas de viande avariée vous allez payer Quand vient la connerie vous êtes concernés Je n'ai jamais aimé les gens préfabriqués... — Canard, tu cautionnes ce genre de propos ? — Je ne cautionne pas, j’adhère à 100 % la main sur le cœur. — Tu me déçois. — Bon, on n’a qu’à mettre l’autre face… — Je crains le pire. Je retourne la cassette (son autoradio fait même pas autoreverse). On tombe pile poil sur le refrain de « She Goes Down ». — Qu’est-ce que c’est encore ? On dirait du sous Skid Row… — « Dr Feelgood » de Mötley Crüe. — Putain ce que c’est nul. — Quoi ? C’est entraînant, un rien graveleux. C’est sympa, moi j’aime bien. — Pas étonnant. Dès que c’est un peu Heavy et que ça braille, t’aimes bien. —… — Bon, allez, on arrête ça, tu éjectes ta cassette pourrie. — Pour mettre quoi ? Il est hors de question que je me tape Tina Turner. — Tu te rappelles de ce que je t’ai dit tout à l’heure sur la tolérance ? — Pour quelqu’un qui prêche la tolérance, tu viens d’éjecter deux groupes que tu ne connais même pas. — On écoute MA musique dans MA bagnole et puis c’est tout. 31


— Heureusement que t’as pris « On Every Street » sinon je sautais en marche. — Ouf ! On va pouvoir continuer de rouler. —… — T’aimes bien Dire Straits ? — Oui. Long silence gêné. On laisse la guitare de Knopfler emplir la voiture. — On dirait que t’as honte de dire que t’aimes bien Dire Straits. — Nan, mais c’est vrai que ça me fait bizarre quelque part. C’est un groupe qui me « retourne » à chaque fois. Sur cet album, rien que « You and Your Friend », elle me flingue. La nuit tombe, les premiers luminaires s’allument et Dire Straits devient un peu plus réel. — Sérieusement, on va où ? Je ne connais personne à Trifouillis sur Seine. C’est super loin en plus… — Je t’emmène à une soirée. — Quoi ? — Tu vas voir, ça va être cool. — Dépose-moi tout de suite sur le bas-côté. — Arrête un peu ton cirque, ma sœur tuerait pour être à ta place. — Fallait l’emmener alors, parce que moi je suis prêt à tuer pour pas y aller. — Je préfère y aller avec toi. — C’est plutôt gentil, ça. Les premières notes de « You and Your Friend » résonnent et Christophe me jette un petit regard en biais. — Christophe, tu sais bien que je suis misanthrope. Je déteste les gens. Comment veux-tu que je survive en soirée, entouré de cons qui se forcent à rire ? Ça me donne envie de vomir, rien que d’y penser. — Tu parles comme un vieux qu’a déjà tout vu… T’as à peine seize ans. Sans déconner. T’as pensé au fait qu’il y aurait ptet des gonzesses làbas ? — Tu veux dire, des gonzesses de mon âge ?

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— Peut-être un peu plus vieille que toi, je te l’accorde, mais bon… Vu que tu causes comme un mec de cinquante ans, avec les lumières du trombinoscope, t’auras ptet ta chance ? — Quoi ? Un trombinoscope ! Ça va danser ? — Canard, c’est une soirée hein. — Putain, mais je hais la danse, le disco, les années 70… — Bah, ça tombe bien, la thématique de la soirée, c’est les années 80. C’est déjà plus ta tasse de thé, les années 80. — Une thématique ? Mais c’est quoi ce bordel ? — T’inquiètes, JD fait bien les choses. Tu verras, il s’y connait en teuf. — C’est qui ce « JD » ? — Un collègue, Jean-Denis. — Oh non ! — Quoi ? — C’est une soirée antillaise, c’est ça ? — Mais non, je viens de te dire que la thématique, c’est les années 80. — Attends, je ne suis pas con hein. Un collègue à toi, à la Poste donc. Qui s’appelle « Jean-Denis ». Ose me dire qu’il n’est pas martiniquais ou guadeloupéen ! — Ce n’est pas une soirée antillaise ! — Réponds : Jean-Denis, il est antillais ou pas ? — Si, c’est vrai, il est martiniquais, mais c’est pas une soirée antillaise. Le thème, c’est les années 80, il a prévu un karaoké. Ça va se passer chez un pote à lui qu’a un super appartement tout en haut d’un immeuble, au dernier étage, avec une super grande terrasse. Y aura des grillades, des cocktails… — Je le crois pas. — Quoi ? — Tu m’amènes à une soirée avec des antillais. On va se retrouver à danser sur la Compagnie Créole avec des gens qu’on ne connaît même pas ! — Si je t’avais dit où je t’emmenais, tu serais jamais venu. — Ah ça c’est sûr. — Donc j’ai payé pour toi et … — Ah, parce que c’était payant en plus ! — Bah oui, c’est jamais « gratuit » ce genre de soirée. — Combien t’as raqué ? — Cinquante francs, c’est rien.

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— Pour boire du punch dégueu dans un verre en plastoc et supporter des cons : c’est énorme. On n’a pas besoin d’aller là-bas ! Avec cinquante francs, on aurait pu louer un film et commander des pizzas… — Canard, on ne peut pas passer toutes nos soirées à écouter de la zique dans ma chambre ou à regarder des films. — Bah si, on peut. En tout cas, je préfère ça que devoir subir une bande d’abrutis qui se forcent à rire et écorchent du U2 après trois verres. — C’est fou ce que t’es rabat-joie. — Fallait y aller avec un pote ou ta sœur ou le pape, je m’en branle. — On va passer un bon moment, suffit juste que tu changes d’état d’esprit. — Moi je ne demandais pas grand-chose : on aurait ressorti tes Aerosmith pour répondre à la question suivante : « Kings and Queens est-il le meilleur morceau du groupe ? ». — Facile, la réponse est « non ». T’as « Dream On » et « Sweet Emotion » aussi qui l’enterrent. — Pas si évident, moi je dis. Ca méritait un examen approfondi. En plus, j’avais envie de « Toys in the Attic ». — Débranche deux secondes. Fais-le pour moi. T’auras toute la vie pour écouter Aerosmith… — Remarque avec un peu de chance, ils vont surement nous refourguer du « Walk this Way »… Scène 4 : Gibert est un connard — Tu m’étonnes que t’as autant de cédés… T’achètes n’importe quoi ! Regarde-moi ça : Duran Duran, INXS, Elvis Costello… C’est de la musique de loser. — Tu ne sais pas de quoi tu parles, tu ne connais même pas… — Duran Duran, c’est de la Pop 80 convenu au possible qu’a cartonné il y a fort longtemps dans une décennie très lointaine. — INXS, ça pourrait te plaire... — Ok, INXS, je dis rien. Mais Christophe, t’as pas besoin de toussa… — J’achète encore ce que je veux, non ? — Ouais, mais c’est pas sérieux. Je te rappelle que t’as un seul Motörhead… Et tu vas prendre Duran Duran pour un single ou deux… Prends un Alice Cooper, je sais pas, même un Kiss… mais pitié pas Duran Duran !

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— C’est plus fort que toi, tu me renvois systématiquement à ton Hard… À croire qu’il n’y a rien d’autre qui compte. — Putain... Et ça, là, c’est quoi ? Elvis Costello… Non mais t’as vu sa gueule ? Perso, un mec qui s’appelle Elvis et qui porte des lunettes, moi je ne lui fais aucune confiance. Pas besoin d’être médium pour savoir que c’est de la musique de tapette. — Mélodies fines, textes délicats, de la Pop artistique. — On en revient à ce que je disais : t’as pas besoin de ça. T’as pas besoin de Pop artistique pour homosexuel refoulé. — De toute façon, si les mecs ont pas les cheveux longs, l’air grimaçant et arborant leurs guitares comme des armes : t’as un a priori. — Pas vrai. J’ai écouté tous tes trucs « pas Hard » avec attention. Et tout n’était pas nul. — Bah, faisons le bilan. — Comment ça ? — Ça fait deux ans que je te fais écouter des trucs « Pas Hard » comme tu dis, qu’as-tu retenu ? Qu’est-ce que t’as aimé vraiment ? — Vraiment ? Alors… Longue réflexion de plusieurs secondes. — Jimi Hendrix, Zappa, Pink Floyd, les premiers U2, Noir Désir, Alice in Chains, Renaud, Police. — Ouais. Et les Rolling Stones, même pas un peu ? Et les Beatles ? Et Neil Young ? Les Beach Boys ? — Les Stones, je “comprends” que tu sois fan et sur chaque album y a toujours un ou deux titres qui tuent. Bref, pour moi, ce groupe c’est l’affaire d’un double Best Of. Pas plus. À la limite, j’aime pas du tout et ça me gonfle mais les Beatles sont beaucoup plus intéressants. — Neil Young ? — J’ai pas aimé « Harvest » et j’ai bien aimé « On the Beach ». Donc un album sur deux, je ne peux pas trop m’emballer hein…Et les Beach Boys, on oublie, c’est juste horrible. Rien que de repenser à leurs chœurs j’en frissonne encore. — Ton analyse des Stones est une hérésie. C’est le plus grand groupe de Rock de tous les temps. — Ah si, y a aussi des trucs qui tuent dans ta clique là « Stooges / Bowie / Iggy Pop ». J’ai entendu des morceaux qui m’ont plu. Mais le problème, c’est qu’avec ta compile « ultime », tout dans le désordre,

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c’était dur de se repérer. Je mélange un peu, mais c’était pas mal. Doit y avoir des trucs biens là-dedans. — Sa majesté est trop bonne… — Pour en revenir aux Stones, franchement, les Beatles leur claquent le beignet… — Comment ça ? — Putain, Christophe ! Tu ne vas pas prendre ça aussi ! Une gonzesse en plus ! — C’est très bien Joan Baez, un classique de la Folk. — J’ai l’impression que tu constitues ta discothèque comme si je ne sais quel journaliste Rock pouvait débarquer chez toi du jour au lendemain… — N’importe quoi. — Tu ne vas pas me faire croire à moi que tu vas écouter Duran Duran et Joan Baez par plaisir ! — Contrairement à toi, je n’ai pas les idées arrêtées. — J’ai pas les idées arrêtées. Mais si tu voulais vraiment un classique de la Folk, prends un Bob Dylan. Joan Baez est pas obligatoire, vraiment. — T’aimes bien Dylan ? Toi ? — Tout ce que tu m’as fait écouter de lui m’a plu en tout cas. — Et toi, t’as pris quoi ? — J’avais que cent francs hein… — « The Extremist » de Satriani…Dans le genre pas indispensable, il est pas mal cet album. — Quoi tu le connais ? — Ouais. De toute façon, Satriani n’ a fait qu’un bon album : Surfing with the alien. — Je l’ai déjà et c’est faux ce que tu racontes. T’as aussi « Flying in a Blue Dream ». Il est bien cet album, dessus t’as « Forgotten Part 2 ». Fantastique, un de ses meilleurs morceaux. — Ah ah… Fantastique, sans déconner, si y a bien un qualificatif qu’on ne peut pas donner à Satriani, c’est « fantastique ». C’est un bon guitariste hein, mais bon. — Oui, mais au moins avec lui, t’as de bons solos qui tuent. Alors qu’avec Duran Duran, il y a rien qui tue. — On ne parle pas de la même chose. — Moi je trouve que si. — Franchement tu devrais prendre autre chose. — Est-ce que je t’empêche d’acheter ton Elvis Costello de merde ? — Alors on en reste là, ok ? 36


— Sauf qu’il y a aucun intérêt à écouter Duran Duran. — Canard… — Franchement tu vas acheter cinq cédés là. Dont deux que tu vas quasiment jamais écouter… Y en a pour au moins trois cent balles. C’est du délire. — Canard… — Joan Baez, c’est celle qui chante « Because the Night » ? — Nan, « Because the Night », c’est Patti Smith. — Dommage. — Ah ah… T’aimes bien Patti Smith ! — Nan, mais cette chanson me fait quelque chose. — Ah tu vois ! — Non, je ne vois rien du tout. —… — Sur ton INXS, y a « Devil Inside » ? — Ouais, c’est pratiquement pour ce titre que je l’ai acheté. — Il est bien ce single. — Ah ! Ah ! — Oh la ferme… — T’aimes bien INXS, tu vois ! — Non j’aime pas, mais ce titre-là est pas mal. Y en a un autre qu’est bien… — « Need you tonight » ? — Je sais pas. —… — En tout, je te félicite pas. Faut vraiment avoir envie de jeter de l’argent par les fenêtres… Duran Duran et Elvis Costello… J’en reviens toujours pas. — Moi non plus. —… — En tout cas, je crois que c’est la dernière fois qu’on va chez Gibert ensemble.

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ACTE 3 : EXPLOSION Scène 1 : Fiction surgonflée Aurélie : Moi j’ai adoré la scène où Vincent Véga flingue le gars à l’arrière, sans faire exprès… Trop délire, j’étais explosée. Christophe : Ah ouais… Et quand Samuel L. Jackson s’engueule chez Tarantino parce que Travolta a foutu du sang sur la serviette dans la salle de bain ! Quelques secondes de silence dans la bagnole. Dans l’intervalle, James Brown fait son show en sourdine. Fallait soi-disant une musique « funky » pour se mettre dans le ton de Pulp Fiction. Christophe : Et toi Canard ? T’as aimé au moins ? Canard : Ouais. Super film. Aurélie : Rooohhhoooo et la scène où Bruce Willis et gros noir se font enfermés dans la cave par les malades… oh la la. Christophe : Tout est bien dans ce film. Même le concours de danse tue tout. Vraiment énorme ce film. Aurélie : Ah tiens, moi c’est « sans plus » cette scène. Sympa hein, mais c’était bizarre d’avoir mis ça en plein milieu du film, non ? Christophe : Et toi Canard, ta scène du film préférée ? Canard : Aucune en particulier. Christophe : Tu fais la gueule ou quoi ? Qu’est ce qui se passe ? T’as encore tes ragnagnas ? Canard : Mais rien ! Vous êtes en train de m’énerver, c’est tout. Donc je dis rien.

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Christophe : Bah qu’est-ce qu’il y a ? C’est James Brown ? On a dit un truc qui t’a défrisé ? Canard : Mais non… Mais c’est juste… que… vous racontez le film. Vos trucs préférés, c’est des scènes. Comme si l’intérêt du film, c’était son histoire. Aurélie : Comment ça ? Christophe : Y a un problème avec les scènes qu’on a décrit ? Canard : Non, le problème, c’est que l’intérêt du film va bien au-delà de son histoire. Le scénario de Pulp Fiction est un prétexte pour Tarantino. Christophe : Comment ça ? Aurélie : Moi je crois que j’ai compris ce qu’il veut dire. Canard : Ça m’étonnerait que tu comprennes quoi que ce soit, toi. Aurélie : Bah si, tu veux dire qu’il faut analyser les scènes, que c’est pas juste une histoire quoi. Canard : Putain mais qu’est-ce que t’es conne, ma pauvre fille. Tu ne captes rien, c’est effrayant. Christophe : Bah va y, explique-nous, vu que t’es plus malin que nous deux réunis… Canard : C’est pas moi qui suis spécialement « malin », c’est plutôt vous qui ne l’êtes pas assez. On va voir un film génial et vous vous en rendez même pas compte, tout ce que vous trouvez à dire, c’est « ah ouais quand Machin tue Truc trop fort ». Putain, ça m’énerve. Christophe : Ok, alors let’s go ! Dis-nous pourquoi Pulp Fiction est génial. Canard : Mais déjà rien que la construction du film. Rien que ça. La façon dont le film est agencé, découpé… c’est pas chrono, y a des flashbacks, on commence par le « milieu » etc. Ensuite y a le choix des scènes, la façon dont Tarantino met toussa en branle… Rien que ces deux points, ça donne une

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certaine « couleur » au film. Sans ce séquençage – chapitré en plus - Pulp Fiction aurait été un petit film très ordinaire. Christophe : Depuis que tu prends des cours de cinéma, ce que je vois, c’est que tu te la pètes. Canard : Je fais du théâtre, pas du cinéma… Rien à voir. Christophe : Bah les cours le mercredi pendant lesquels vous regardez des films chiants, c’est pas des cours de cinéma ? Canard : Nan, ça, c’est le ciné-club de mon lycée, un truc facultatif. Aurélie : Ouais alors la construction du film ok, mais ça suffit pas à faire de Pulp Fiction un film super. Heureusement qu’il y a quand même des scènes et une histoire avec des personnages hein… Canard : C’est l’autre point fort de Pulp Fiction justement : l’histoire, les dialogues, les personnages etc. Tout cela n’existe pas. C’est un délire. Toutes les réactions des personnages dans ce film sont débiles, cette espèce de mafia tenue par Marcellus Wallace est parodique… C’est un dessin animé pour adultes - une fiction « gonflée » en somme – d’où à mon avis le lien avec le titre du film. Christophe : Enfin, là ton analyse je veux bien, mais ça empêche pas d’apprécier l’histoire en elle-même. Canard : Sauf que vous passez à côté du film en vous limitant au scénario. Cette histoire est un prétexte pour Tarantino. Aurélie : Un prétexte pour quoi ? Canard : Un prétexte pour faire passer certains messages, parodier la mafia ou critiquer certains trucs. Christophe : C’est super vague, donne des exemples un peu. Canard : Mais je ne sais pas, rien que Harvey Keitel dans ce film, ça sent la critique des consultants, du monde de l’entreprise.

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Christophe : Quoi ? Canard : Bah réfléchis. Wolf tout le monde le veut, c’est une référence avant d’avoir ouvert la bouche, on l’attend comme le messie pour résoudre une situation merdique. Alors que si tu réfléchis bien, bah il ne fait que dire des évidences, il file des ordres et fait bosser tout le monde sauf lui. Lui, il boit son café peinard, sort trois vannes et c’est plié. Au final, le gros du taf est fait par Travolta et Jackson, lui ne lève pas le petit doigt. La scène où Wolf se fait surprendre en train de filer un coup de fil perso dans la chambre de Jimmy / Tarantino, c’est juste un super clin d’œil. Christophe : Mouais. Et dans ce cas-là, la femme de Tarantino, c’est quoi dans cette métaphore ? Une contrôleuse des impôts ? Aurélie : Je trouve que tes évidences ne sont pas si évidentes. Christophe : Ouais carrément, Canard tu pousses un peu là… Canard : C’est vous qui poussez rien du tout. Aurélie : Admettons pour la métaphore Wolf / consultant, mais le reste alors ? Canard : Pour moi, Tarantino, dans ce film, s’en prend aux États-Unis, y a de l’autocritique là-dedans. La façon dont il ramène tout au fast-food, Samuel L Jackson qui lit la Bible avant de buter un mec etc. Tarantino se moque de pas mal de trucs de son propre pays. Puis il en profite pour balancer ses références, notamment au film noir des années 30 comme la scène où Bruce Willis discute en fumant une clope dans le taxi après le match de boxe. Un silence soudain envahit la voiture. James Brown continue de se dandiner en sourdine dans un stade vide. Canard : Mais pour répondre à votre conne de question, ma scène préférée du film c’est après l’accident entre Marcellus Wallace et Bruce Willis. Quand Bruce Willis, après être allé chercher sa montre chez lui, tente de l’écraser en bagnole. Quand Marcellus Wallace se lève et voit au loin Bruce Willis entouré de passants, il sort son flingue et commence à tirer dans sa direction. Et y a un détail qui tue, c’est qu’à l’arrière de la scène, t’as une figurante qui prend la balle perdue. Une américaine moyenne que normalement t’aurais jamais 41


remarquée mais qui là, prend une balle. Dans les films normaux, les passants ne sont jamais volontairement touchés. Dans les fusillades, la ménagère de moins de 50 ans passe au travers d’un mauvais coup. Là, Tarantino surprend tout le monde, il assassine cette rombière en quelque sorte, il l’éjecte de son film. C’est super fort, ça peut symboliser plein de choses, mais surtout c’est le signe qu’il est libre, qu’il fait ce qu’il veut… Moi ça m’a presque ému cette scène. Christophe : il est taré. Aurélie : il est taré. Canard : Je suis taré. Scène 2 : Tornado of Thrash — Putain, Christophe, faut que t’écoutes ça ! — Salut Canard, non pas la peine de frapper avant d’entrer, oui je vais bien je te remercie, non va-y je t’en prie tu peux couper la musique que j’étais en train d’écouter… — Ouais, ça va, excuse. — Nan mais t’es gentil, j’étais en train d’écouter quelque chose ! — C’est forcément moins important que « ça »… Je lui agite une cassette sous le nez. — Laisse-moi deviner… Metallica ! — Nan, c’est pas Metallica. — Alors ça m’intéresse presque de savoir ce qui a bien pu réussir à te décoller le nez de ton Metallica chéri. — Ça ! Dans le bus, en venant chez lui, j’avais calé la cassette pour qu’on tombe directement sur le solo de « Tornado of Souls ». À la première note, Christophe lève les yeux au ciel, puis au fur et à mesure, sa concentration se fixe et il écoute sans bouger. — Alors ? C’est pas un putain de solo ?

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Aurélie dont la chambre est attenante à celle de Christophe tambourine sur le mur, elle hurle à travers la cloison « moins fort ! ». « On t’emmerde, morue » je lui réponds. Christophe me regarde, partagé entre l’envie de rire et de prendre la défense de sa demi-sœur. — Faut pas te laisser faire, mon pote. À force de rien dire, elles vont faire la loi chez toi et tu vas te retrouver à supporter du Étienne Daho ou du Mylène Farmer, sans pouvoir faire quoi que ce soit. — Tu sais qu’elle sort avec Kamel ? — Hein ? — C’est un mec de notre résidence. Il est attaquant espoir, il joue n°9 de l’équipe bis. En CFA2 quand même. — Christophe, je ne comprends pas un traitre mot de ce que tu me racontes. — Aurélie sort « pour de vrai » avec un mec. — Bien. — Ça ne te fait rien ? — Elle pourrait se taper Yasser Arafat que ça me ferait ni chaud ni froid. — On parle quand même de ma sœur hein Canard alors va-y mollo… — Bah moi je te parle de Yasser Arafat hein, c’est pas n’importe qui non plus. Petit silence aussi gêné qu’amusé durant lequel le solo de « Tornado of Souls » s’envole très haut dans la pièce. — Si, faut reconnaître. Le mec touche. C’est qui ? — Megadeth. — Ah ah ah… Méga- Mort ! Pff ! Ridicule comme nom de groupe. Et c’est quoi ce chanteur, sérieusement ? Faut qu’il prenne des cours ton copain méga-mort parce que là, c’est la cata. — Déjà, c’est pas « Death » avec un « a » mais « deth ». M-E-G-A-D-E-T-H. Ensuite, on s’en fout du chant. Non mais t’as entendu ce solo ? — Oui, mais le solo ne fait pas tout. — Tu m’emmerdes à chipoter. Ça fait des semaines que tu fais ton bégueule dès que je te fais écouter un truc. — Ça fait des semaines que t’écoutes que des trucs super bourrins. Tu ne t’en rends même plus compte. — Quoi ? Tu trouves que « ça » c’est bourrin ?

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— Putain mais Canard, sors ta tête de la poubelle. Tout ce que t’écoutes en ce moment, c’est des trucs de brutes. Y a pas de feeling, les mecs hurlent, les solos sont balancés en travers de la tronche, les compos sont minables. Musicalement, c’est inexistant ce que t’écoutes. Sans parler qu’il y a aucun refrain valable, aucune subtilité, le tout parsemé de double pédale de bourrin. — Tu es fou. Et tu n’as pas le droit de parler comme ça de mes groupes. C’est réducteur, con et faux. Je te rappelle que si j’étais pas là, tu ferais partie des millions de connards qui ne connaissent Metallica que par le Black Album. — Et après ? Ce ne serait pas un mal, non ? Les vieux albums sont bons hein, mais pas tellement meilleurs que le Black Album. — Retire immédiatement ce que tu viens de dire ! — Sinon quoi ? — T’es en train de me rendre fou. Rien que la semaine dernière, je t’ai fait la démonstration que Metallica « avant » le Black Album était bien plus fort. Tu te souviens pas quand on a disséqué « Master of Puppets » ? C’est un album parfait en plus, tant en terme de construction, que de composition ou de virtuosité. Le Black Album à côté c’est du pipi de chat ! — Je ne me souviens pas d’une démonstration, je me souviens surtout que t’as blablatté tout seul pendant une heure devant ma chaîne en écoutant plusieurs fois les mêmes passages… — Et là, je te fais écouter un super solo et tu viens me balancer tes vannes de merde en guise de remerciements… Tu fais chier à la fin ! Toussa parce que Monsieur Christophe voulait écouter sa petite merde Pop et voulait pas être terrassé par le meilleur solo du monde. J’éjecte le cédé de sa platine. Il écoutait Bruce Springsteen. Chat perché. On ne peut pas trop vanner sur Bruce. N’empêche que. — Tu vois, t’écoutes toujours les mêmes trucs. C’est pas un peu nouveau « ça » sans déconner ? Y a pas une énergie qui détruit tout ? — J’aime pas le Metal. J’ai toujours trouvé ça trop violent. Ça doit être la millionième fois que je te le dis. Tu ne veux rien savoir, j’ai l’impression de parler avec un extincteur. — Si c’est trop fort, c’est que t’es trop vieux. — Peut-être, mais tu peux rien faire contre ça, Canard.

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— Je comprends pas que t’aimes pas au moins un peu. Rappelle-toi quand on a écouté Anthrax l’autre fois, même toi t’as dit que c’était sympa et fun. — Ouais, c’était pas mal. J’ai jamais dit que c’était nul de toute façon, je dis juste que j’aime pas et que pour moi ça ne présente pas d’intérêt. — Moi qui étais venu avec des tas de nouveaux groupes à te faire découvrir… — Laisse-moi deviner le nom de tes groupes : Final Destruction, Crapaud Chauve, Visceral Hate of the World ? — T’es en train de te moquer ? — Mais non… Vas-y, c’est quoi les noms de tes nouveaux supers groupes ? — En plus de Megadeth, j’avais ramené Sodom, Coroner et Death Angel. — Ah ah ah ! Sodom… Je le crois pas. Ton groupe s’appelle vraiment Sodom ? C’est génial. Dire que t’arrêtes pas de rabâcher que j’écoute des trucs d’homosexuels… — Sodom, ça défonce tout. T’es peut être pas prêt pour ça... — Ah, ça, c’est certain. — Tu vois, Christophe, cette musique-là, elle me correspond. Il y a quelque chose qui me plait fondamentalement dans un titre comme « Creeping Death ». — Pfffff — Je crois que je vais y consacrer l’essentiel de mes écoutes. — Quoi ? — Le Metal, le Thrash en particulier, c’est fait pour moi. Depuis le début. Ça a commencé avec les clips à la télé de Scorpions, d’Europe etc. mais en fait ce que j’ai toujours recherché, c’est cette intensité, cette explosivité. Il y a une forme d’agressivité là-dedans qui me correspond parfaitement. — Bah c’était bien la peine de t’avoir fait écouter Lou Reed… — Non, mais c’est juste que c’est ma musique, Christophe. C’était ma musique, depuis le début. Scène 3 : Le Bon, la brute et pas de truand. — T’aurais quand même pu me défendre ! — Mais c’est indéfendable ton attitude, Canard…D’autant que c’est toi qu’a attaqué tout le monde. — Je ne l’ai pas attaqué, c’est lui qui a commencé. Il m’a mal parlé. 45


— Canard, ils ont raison. Sincèrement, tu brailles comme un veau, tu parles comme un charretier… C’est un club de tennis privé. Tu ne peux pas te comporter comme si t’étais seul au monde. — Il n’avait qu’à pas mal me parler. — Attends, il t’a juste demandé de « baisser le volume ». Même moi, juste avant, je t’avais demandé de te calmer un peu… — Toi, c’est pas pareil. Lui, je l’emmerde. Il a rien à me dire. — Mais tu dérangeais tout le monde ! Puis, lui, c’est Vargas, le trésorier du club… — Comment je m’en branle. Je lui pisse dessus, t’entends ? D’ailleurs, si tu ne t’étais pas dégonflé, on aurait pu se les faire. — Canard, c’est n’importe quoi. Déjà, ils étaient quatre… L’équipe des vétérans du Club. T’allais pas te battre avec quatre vieux ? — C’est eux qu’ont commencé. — Tu les as agressés. Vargas t’a à peine demander de baisser un peu le volume, que tu le menaçais avec ta raquette en le traitant de sale portugais… — Nan, j’ai dit « espèce de portugais », c’est pas pareil… — Canard… Tu peux pas dire ça. C’est raciste en plus. — Bah quoi ? Je suis d’origine bourguignonne, je suis bien un espèce de français, non ? — Joue pas au plus malin. T’aurais fait quoi si j’avais pas été là ? Tu te serais battu avec les quatre, juste parce qu’on t’aurait demandé d’arrêter de hurler sur les courts ? — La réponse est simple : les piquets de filet. — Quoi ? — Quand tu menaces quelqu’un avec un piquet de filet, en général en face ça ferme bien sa gueule. L’autre fois, mon frère faisait un tournoi, le type en face a commencé à faire chier mon petit frère. Il contestait les points, il essayait de l’intimider etc. Je suis rentré sur le court, j’ai pris un piquet de filet et j’ai foncé sur lui et je lui ai dit : « Regarde-moi bien fils de pute, la prochaine fois que mon frère me cherche du regard parce que tu l’as fait chier, je te pèterai les deux jambes avec ça. Puis ensuite, j’irai saccager ta putain de caisse sur le parking. T’as compris ? ». — Tu es taré. — Les gens comprennent que la violence. Au bout d’un moment, faut arrêter de discuter, faut agresser sinon on te chie dans les bottes. — Ça doit venir de ta musique… Elle te rend fou, je ne vois pas d’autre explication…

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— La force, c’est le seul truc qui fait reculer les cons. « La raison du plus fort est toujours la meilleure », c’est Thrasymaque qui avait raison… — Thrasymaque, c’est encore un de tes groupes de Thrash ? — Presque. C’est un des personnages dans la « République » de Platon. — Ouais bah tu dois lire de travers, parce que Platon, c’est pas Platoon ! Je regarde Christophe du coin de l’œil, il est tout content de sa blague. Je sors une cassette. — Qu’est-ce que c’est ? — « Rock Fort, la seule émission qui réveille les morts », c’est l’émission de jeudi dernier. J’ai pas encore eu le temps de l’écouter… — Moi je trouve que ça pue le Rock Fort. Une blague moisie qu’on a déjà fait des dizaines de fois au lycée. Je ne relève pas. On écoute en silence le début de l’émission. Quelques news, puis un extrait de Biohazard. — C’est bien nul, ça ! — Moi non plus, j’aime pas trop Biohazard. — Pourquoi on s’inflige ça au juste ? — Parce qu’en deuxième partie d’émission, y a un dossier sur le Grindcore. Ils vont passer quatre extraits de différents groupes… — Du « Grindcore » ? Jamais entendu parler de ça… — C’est du Death en plus violent et plus rapide, un nouveau genre. Ça fait un moment qu’on en cause au lycée, je suis assez curieux de voir à quoi ça ressemble. L’animateur blablatte quelques minutes sur le sujet, un topo classique (influence, naissance, descriptif du genre puis balayage de la scène, des grands groupes etc.) après quoi il annonce la programmation : Napalm Death, Kataklysm, Cannibal Corpse et Brutal Truth. — Putain, mais c’est horrible ton truc ! — Je ne m’attendais pas à ça. — Le mec vomit dans le micro ou quoi ? Y a pas de musiciens non plus ? C’est un bruit continu derrière… Tu parles d’un nouveau genre ! Ah si, apparemment, y a un batteur, quand il ralentit, on entend la mesure. — Intéressant… — Canard, réveille-toi, c’est de la merde ce truc. 47


— Ferme ta gueule. — Tu ne me parles pas comme ça ! — Je te parle comme on parle à une petite chatte qu’écoute discrètement Elton John. — Oh non, tu ne vas pas remettre ça ? — Je t’ai encore grillé la dernière fois. — Tu m’as pas grillé, j’ai juste changé de cédé quand t’arrivais. — Comme par hasard… — Et je te rappelle que j’écoute ce que je veux ! — Comment tu peux écouter ce connard homo ? — Canard… — Sérieusement, je ne comprends pas que tu puisses écouter ce type, tu te rappelles comment on rigolait avec « Candle in the Wind » ? Et maintenant t’achètes ses albums ? — Tu vois pourquoi j’ai changé de cédé l’autre fois… Je voulais éviter cette discussion qu’on est à nouveau en train d’avoir. — C’est de la musique de pédés pour des tatas ! — T’as quelque chose contre les homos ou quoi ? Parce qu’à force de dire « sale pédé » par si, « enculé » par là… on pourrait penser que soit t’es homophobe, soit tu refoules un truc à ce niveau-là. — Je m’en fous qu’il soit homo. Pour moi, être pédé c’est juste une question de mauvais goût. Comme les gens qui portent des polos. Faut vraiment être à côté de la plaque pour avoir envie de sucer une bite ou de se faire enfiler. Même le trou du cul d’une femme est plus joli que le trou du cul d’un homme… — Quelle ouverture d’esprit. — Change pas de conversation. — Ce n’est pas une conversation, c’est une charge. Comme d’habitude. Tout est prétexte pour toi, de toute façon. — Écouter Elton John, c’est pas un prétexte. C’est juste inexcusable. — Oh ça va Canard, t’as vu ce qu’on est train d’écouter là… Ça vomit à la mort dans la bagnole sur fond de grésillements infernaux. Même l’autoradio a l’air de souffrir. — Sans déconner, Elton John… c’est la pire des soupes. Ça ne te donne plus envie de vomir ? — Mais tout te donne envie de vomir… T’as toujours envie de tuer quelqu’un. « Untel est un connard, Bidule mérite la mort »… L’autre fois, tu disais qu’il fallait lapider Madonna et Phil Collins... Sans 48


déconner, tu te rends compte un peu du trou du cul t’es en train de devenir ? — Moi ce que je vois c’est que t’as filé de la thune à un pédé qui porte des lunettes en écaille et qui boit le thé avec la reine d’Angleterre. Rien que vis-à-vis de Queen, par considération pour Freddie Mercury, tu ne devrais pas acheter du Elton John. — N’importe quoi. — Tu te ramollis, Christophe. Fut un temps, t’étais cool, t’écoutais des trucs qui tabassaient… Mais maintenant, tu miaules tout le temps à chaque fois qu’on se voit, tu fais ta gonzesse dès que je te fais écouter un truc. — Fut un temps tu me demandais la permission pour aller pisser et tu me faisais pas autant chier que maintenant... Aucun de nous deux ne formule de conclusion. La sentence silencieuse flotte dans la voiture, tandis que Suicidal Tendencies tente de combler le vide. Christophe soupire et j’éjecte la cassette. Scène 4 : Rupture — Allo ? — Canard ? — Ouais. — C’est Christophe. — J’avais reconnu ta voix. —… — Salut Christophe. —… — Allo ? Youhou ? Y a quelqu’un au bout de la ligne ? — Ouais… Je sais pas trop comment te dire ça. — Dire quoi ? — Dire qu’il va falloir qu’on prenne un peu nos distances, toi et moi. — Hein ? — Pas définitivement, mais du moins momentanément. — Comment ça ? — Écoute, t’es impossible ces derniers temps. Puis bon, je dois dire que la discussion de l’autre fois, c’est un peu la goutte d’eau qui fait déborder le vase. — Je ne vois vraiment pas ce que j’ai dit de si choquant…

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— Grand-père est mort, il y a à peine un mois. Ma mère est infirmière… Sans déconner, tu ne pouvais pas te retenir un peu ? T’étais pas obligé de tenir un discours de nazi en puissance. — Je ne vais pas travestir la vérité. Je dis ce que je pense, c’est tout. — Personne ne t’avait demandé ton point de vue sur un tel sujet. — D’accord, mais dans l’absolu qu’est-ce que j’ai dit de si terrible ? — Oh non tu ne vas pas remettre ça, pitié ! — Bah si. La gériatrie, ça ne sert à rien. Au bout d’un moment, faut se rendre à l’évidence. C’est pas rendre service aux vieux que d’essayer de leur faire jouer les prolongations… Sans parler de tous ceux qu’ont le cancer ou qui souffrent de maladie incurable. La mort fait partie de la vie, c’est tout ce que je dis. — C’est pas les propos que t’a tenu. T’as parlé carrément de les tuer en leur injectant des ectasies ! — Par humanité ! Plutôt qu’un traitement tout pourri de médocs qui servent à rien, moi je dis l’État leur doit un dernier « trip », non ? — Et les familles ? Et le consentement de la victime ? — On s’en fout de ça. On a tous un pépé ou une tata qui devrait claquer vite et bien, forcément y a du pathos sur ce sujet. Moi je parle « objectivement » et dans l’intérêt de tout le monde. — Tu comprends que ma mère infirmière ne peut pas « entendre » ce discours ? Ça remet directement en cause sa profession de foi. — Bah, faudrait qu’elle évolue un peu sur le sujet à mon avis. — Canard… — De toute façon, j’en ai rien à foutre. Prends toutes les distances que tu veux, mon pote. Ça fait des mois que tu me pètes les couilles, t’es tout le temps en train de me faire chier, à me reprendre, à couiner au moindre truc… T’es pire que mes vieux, eux au moins ils ont laissé tomber. — Qu’est-ce que tu vas devenir sérieusement ? — Sûrement pas un petit fonctionnaire de La Poste qui vit chez sa mère et lui obéit au doigt et à l’œil. — Écoute, je sais que t’es en colère, mais faut que tu te remettes un peu en question quand même. T’es vraiment impossible ! Même ma sœur qui t’aime bien à la base, reste enfermée dans sa chambre quand tu déboules. — FUCK YOU I WON’T DO WHAT YOU TELL ME FUCK YOU I WON’T DO WHAT YOU TELL ME FUCK YOU I WON’T DO WHAT YOU TELL ME

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— Je vais raccrocher, Canard. Je sais que t’es pas aussi con que tu voudrais en avoir l’air. Fais gaffe à toi et fais pas comme moi : bosse à l’école. — Excuse-moi tu peux répéter, j’étais en train de me caresser les burnes, j’écoutais pas. — Au revoir, Canard. — Va te faire foutre ! Et c’est moi qui raccroche ! ÉPILOGUE — Allo ? — Canard ? — Christophe ! — Ça va ? — Que me vaut ce coup de fil après tant d’années ? T’as enfin décidé de dire « merde » à ta mère ? — Toujours aussi caustique. — Whooo… « caustique »… Dis-moi c’est un nouveau mot, ça ? T’as revendu tes albums d’Elton John pour t’acheter un dico ? Ou mieux : tu t’es inscrit dans un club de Scrabble ? — Toujours aussi con, en fait. —… —… — Qu’est-ce que tu veux ? — Bah déjà, prendre des nouvelles. —… — Ça va ? Qu’est-ce que tu deviens ? — Toujours aussi con, comme tu viens de le diagnostiquer. — Ok, bon, on a pris un mauvais départ… — Qu’est-ce que tu veux, Christophe ? — Je vais me marier. — Félicitations. — Donc voilà, je voulais te l’annoncer parce que… — Comment elle s’appelle ? — Hein ? Ah, euh… tu ne la connais pas. — Je m’en doute. Je ne t’ai jamais vu lever une seule meuf du temps où on trainait ensemble. Comment elle s’appelle ? — Marie-Charlotte. — Qu’est-ce que c’est que ce prénom à la con ? Elle est antillaise ? 51


— C’est raciste ce que tu viens de dire. — Mais non. C’est juste que dès qu’il y a une « Marie-quelque chose » d’improbable, à 99 % elle est antillaise. C’est un constat. J’en ai rien à cirer que t’épouses une antillaise. —… — Tu l’as rencontrée à La Poste ? Non, ayé j’ai trouvé : c’est la fille de ton patron ! — J’ai pas envie de discuter de ça avec toi. — Allez dis-moi, c’est la fille de ton chef, c’est ça ? — Canard… — Une café au lait avec un blanc-bec comme toi, je me demande de quelle couleur vont être vos rejetons… Gris ? Comme Michael Jackson ! Ah ah… — Je crois que c’était une mauvaise idée de t’appeler. — Surtout pour « ça »... — Laisse-moi deviner : t’es contre le mariage ? — Même pas. Le concept m’indiffère. C’est plutôt ce que tu es devenu qui me fout la gerbe… Dire qu’on en rigolait il y a quelques années… Le bon petit fonctionnaire marié, le break familial à deux francs, le pav’ de banlieue à crédit… Tu fais vraiment pitié, Christophe. — Parce que c’est quoi ta vision des choses ? Rock Star ou rien, rebelle bidon ou SDF… Tout, plutôt que de rentrer dans le rang. — Je sais juste que je préfère être « rien » que médiocre, tout rater plutôt que vivre une existence minable. Tout ou rien, zéro compromis. Tu te souviens ? — Grandis un peu ! — C’est pas une question de maturité selon moi. C’est plutôt une question de courage, de faiblesse, de renoncement. — Toujours les grands mots, les grandes causes, les belles phrases… Au final t’es toujours le même branleur solitaire qu’écoute son Metal de merde. — Je préfère ça que de me retrouver à danser la « Soka Dance » avec mon beau-père dans une salle des fêtes de merde. — Mais je ne vais pas danser la Soka Dance avec… — T’as renoncé ! Tu vas te marier, tu vas plier, accepter. T’as courbé l’échine sur fond d’acras de morue, de ’ti punch et de Compagnie Créole. Mais c’est pareil. T’avais déjà baissé ton froc face à ta mère, face à La Poste… — Tu délires, mon pauvre vieux… Et t’as manifestement un problème avec les antillais. 52


— Tu ne comprends rien à rien, c’est terrifiant. En plus d’être soumis, t’es tellement con qu’on peut même pas discuter avec toi. — Et ben… moi qui voulais t’inviter, tu peux te carrer ce coup de fil bien où je pense… — Ça te fera une place de libre pour je ne sais quel copain débile qui sera trop heureux de se dandiner sur la danse des canards et faire des sourires sur vos photos de mariage à la con ! — Tu as un grave problème, Canard… Je vais raccrocher. — Bah je te laisse ce plaisir, tiens ! Adieu ! —… — Christophe ? —… — Christophe ?

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Mentor mentor