Page 1

AUGUSTIN COURNOT DOCTORAL SCHOOL

THÈSE Pour l’obtention du titre de docteur en Sciences de Gestion

Présentée et soutenue publiquement par

Pascal KOEBERLÉ

DISCOURS ET CONTRE-DISCOURS DANS LA FABRIQUE DE LA STRATÉGIE Qui pilote l’organisation polyphonique ? 29 septembre 2011

JURY Directeur de thèse :

Monsieur Michel KALIKA Professeur à l’Université Paris-Dauphine

Rapporteurs :

Madame Sandra CHARREIRE PETIT Professeur à l’Université Paris Sud Monsieur Emmanuel JOSSERAND Professeur à HEC Genève, Université de Genève

Suffragants :

Monsieur Benoît JOURNÉ Professeur à l’Université de Nantes Monsieur Jean DESMAZES Professeur à l’Université de La Rochelle


| i L'université n'entend donner aucune approbation ni improbation aux opinions émises dans les thèses ; ces opinions doivent être considérées comme propres à leurs auteurs.


Remerciements Quelle expÊrience ! Quatre annÊes se sont ÊcoulÊes depuis que ce travail doctoral a vu le jour. S'il aboutit aujourd'hui, c'est en partie grâce à des personnes qui ont su, chacun à leur manière, me soutenir dans les rÊjouissances, mais aussi dans le moments de doutes. C'est avec une grande reconnaissance que je voudrais leur adresser ici quelques mots. Chacun pourra comprendre que j'adresse mes premiers remerciements au Professeur Michel Kalika, mon directeur de thèse. Si je le remercie, c'est bien entendu pour son travail, ses conseils et ses encouragements constants pour la rÊussite de ce projet ; mais c'est aussi et surtout parce qu'il a acceptÊ de reprendre la direction de ma thèse au moment oÚ les circonstances ont voulu que je me tourne vers lui. J'espère que ce travail est à la hauteur de la chance qu'il m'a donnÊe. Merci de m'avoir fait conance. Cette thèse a en eet ÊtÊ dÊmarrÊe sous la direction du Professeur Jacques Lewkowicz. Je voudrais ici lui faire part de ma reconnaissance pour son soutien indÊfectible pendant près de trois annÊes de thèse, et tout particulièrement pour son soutien à ma candidature au poste de moniteur à l'issue de mon master recherche. J'ai Êgalement beaucoup appris à son contact. Je lui souhaite une longue et heureuse retraite.

J'adresse Êgalement mes sincères remerciements à l'ensemble des personnes qui m'ont soutenu à HuManiS, à l'Ecole de Management Strasbourg, à la FacultÊ des Sciences Economiques et de Gestion de Strasbourg et à l'Ecole Doctorale Augustin Cournot. J'ai une pensÊe toute particulière pour Karine Bouvier et Danielle GÊnevÊ grâce à qui les dÊmarches administratives ne m'ont jamais paru aussi simples. J'adresse des remerciements chaleureux à Yves Moulin pour son soutien, ses conseils et son amitiÊ depuis mon arrivÊe à Strasbourg. Je tiens à remercier les Professeurs Sandra Charreire Petit et Emmanuel Josserand d'avoir acceptÊ de la lourde tâche de rapporteur. Je me sens honorÊ de pouvoir soumettre mon travail à leur analyse avisÊe. Merci Êgalement aux Professeurs Jean Desmazes et BenoÎt JournÊ de me tÊmoigner leur intÊrêt pour mon travail en participant au jury de cette thèse. Merci aux Professeurs Isabelle Huault, Florence Allard-Poesi et Florence Palpacuer pour leurs prÊcieux conseils lors du sÊminaire doctoral de l'AIMS à Luxembourg. Nous ne saurions trop recommandÊ aux doctorants qui liraient cette thèse, de


iv |

participer aux activités doctorales proposées par l'Association Internationale de Management Stratégique. Merci par ailleurs au Professeur Alain Noël pour nos échanges informels et pour la qualité du sémaire de méthodes qualitatives qu'il a assuré dans le cadre de l'ED Augustin Cournot. Merci encore au Professeur Eero Vaara d'avoir répondu rapidement à mes sollicitations spontanées. Il y a également une vie autour de la thèse. Merci à Edmond, Hassan, Mialisoa, Alya, Francis, Jean-Philippe, Stéphane et René pour leur bonne humeur et pour les moments que nous avons partagés. Dans un autre contexte, merci à mes amis du Vélo Club Altkirch, à qui je promets de les voir désormais plus souvent que mon livreur de pizzas. Merci à René Muller pour sa contribution à la réussite de cette thèse. Mais de tous les remerciements que je voudrais faire ici, ce sont ceux que j'adresse à ma famille qui sont les plus profonds. Cette thèse n'aurait pas été possible sans le soutien constant de mes parents. Mention spéciale à mon père, qui a relu, plusieurs fois, la totalité de cette thèse et m'a permis de l'améliorer. Merci à mon frère Eric et ma soeur Marie, ainsi qu'à Aline et Sixtine. Et merci à Claire-Ange. Merci à elle pour sa compréhension, sa patience, son soutien. Alors que cette thèse se termine, la sienne pourra désormais compter sur mon soutien renforcé. Et c'est avec plaisir que je continuerai de l'accompagner sur de nombreuses routes ensemble.


Sommaire Introduction générale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

PROJET DE RECHERCHE.

I

Qui fait la stratégie ? Une perspective à base de discours.

1 L'approche pratique de la stratégie : qui pilote l'organisation ? 1.1 1.2

17

.............

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'approche pratique de la stratégie : positionnements et implications L'approche pratique de la stratégie : diversités et points communs

2 Le discours dans la construction de la stratégie : une approche critique 2.1 2.2

........

. . . . . . . . . . . . . pour appréhender la construction de la stratégie .

Le discours : une pratique de construction collective de la stratégie L'analyse critique de discours : un cadre

TERRAIN ET METHODES DE RECHERCHE.

II

1

Qui fait la stratégie ? Le cas de la commune de Saint-Pré-le-Paisible.

21

23 37

55

57 74

109

3 Présentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible . . . . . 113 3.1 3.2 3.3

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 116 Histoire récente : le climat au moment des événements étudiés . . . . . . . . . . . . . . . 127 Actualité : les événements étudiés et leurs circonstances . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 150

Vue d'ensemble : le cadre général de la commune

4 Une démarche d'analyse critique de discours pour découvrir qui fait la stratégie 4.1 4.2

III

. . . 183

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 184 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 205

Justication des méthodes de recherche Exposé des méthodes de recherche

RESULTATS ET INTERPRETATIONS.

Qui fait la stratégie ? Figures stratégiques et coalitions de discours.

249

5 Les praticiens impliqués dans la fabrique de la stratégie : les gures stratégiques . . . 253 5.1 5.2

Le camp des  contre  : sept gures Le camp des  autres  : six gures

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 256 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 284

6 Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratégie : les coalitions de discours . . . 317 6.1 6.2

L'émergence des coalitions de discours : deux mécanismes générateurs

. . . . . . . . . . . 319 . . . . . . . . . . 366

La domination d'une coalition de discours : deux mécanismes catalyseurs

Conclusion générale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 399 Bibliographie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 423 Table des matières . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 448 Table des illustrations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 449 Liste des tableaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 451


vi |

Sommaire

ANNEXES.

453

Extraits du Plan Local d'Urbanisme 2007 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 455 .1 .2

 Extrait du rapport de prĂŠsentation du PLU . . . . . . . . . . 456 PLU-2007  Extrait du Projet d'AmĂŠnagement et de DĂŠveloppe-

RĂŠsumĂŠ du diagnostic interne Orientations stratĂŠgiques du

ment Durable (PADD) du PLU . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 460

DĂŠcisions ocielles (dĂŠlibĂŠrations, arrĂŞtĂŠs,...) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 463 .3 .4 .5 .6 .7

DĂŠlibĂŠration du conseil municipal de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

 Prescription de la rĂŠvision du POS

en vue de sa transformation en PLU . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 464 DĂŠlibĂŠration du conseil municipal de Saint-PrĂŠ-le-Paisible  Bilan de la concertation et arrĂŞt du projet de PLU . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 467 DĂŠlibĂŠration du conseil municipal de Saint-PrĂŠ-le-Paisible  PLU approuvĂŠ . . . . . . . . . 470 DĂŠlibĂŠration du conseil de la communautĂŠ de communes du secteur d'Illfurth (CCSI) du 30/09/2009

 extrait de compte-rendu de rĂŠunion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 473  portant approbation des statuts modiĂŠs du SIPAS . 478

ArrĂŞtĂŠ prĂŠfectoral du 4 dĂŠcembre 2009

Dossier de presse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 485 .8 .9 .10 .11 .12 .13 .14 .15 .16 .17 .18 .19 .20 .21 .22 .23 .24 .25 .26 .27 .28

 Article de PQR du 17/11/2005  Article de PQR du 03/02/2007 . . . . . . . . . . . Un rĂŠfĂŠrendum...  Article de PQR du 28/06/2007 . . . . . . . . . . . . Consultera, consultera pas ?  Article de PQR du 29/07/2007 . . . . . . Pas de rĂŠfĂŠrendum  Article de PQR du 02/08/2007 . . . . . . . . . . . PLU :  Oui mais...   Article de PQR du 30/09/2007 . . . . . . . . . DĂŠfrichage autorisĂŠ !  Article de PQR du 15/11/2007 . . . . . . . . . . Une super-agglomĂŠration ?  Article de PQR du 16/11/2007 . . . . . . . Urbanisme : au tribunal  Article de PQR du 24/11/2007 . . . . . . . . . Urbanisme : le dĂŠbat est clos !  Article de PQR du 28/11/2007 . . . . . Le PLU au tribunal  Article de PQR du 06/01/2008 . . . . . . . . . . . Annulation du PLU : urgence ou pas ?  Article de PQR du 13/02/2008 . PLU : rĂŠfĂŠrĂŠ rejetĂŠ  Article de PQR du 16/02/2008 . . . . . . . . . . . Le  sĂŠisme ...  Article de PQR du 11/03/2008 . . . . . . . . . . . . . Constance et dĂŠtermination  Article de PQR du 10/05/2008 . . . . . . .  Le respect des engagements   Article de PQR du 28/05/2008 . . . . Tourisme contre urbanisme ?  Article de PQR du 05/07/2008 . . . . . . L'armistice est signĂŠ...  Article de PQR du 07/11/2008 . . . . . . . . . Retour sur un armistice...  Article de PQR du 13/01/2009 . . . . . . . . Feu vert pour le projet !  Article de PQR du 05/07/2009 . . . . . . . . .  Le ou et les incertitudes   Article de PQR du 30/07/2009 . . . . .  SantĂŠ, nature, tourisme  : ambitieux

La voie est ouverte

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

486 488 491 493 495 497 499 501 503 505 507 510 512 514 517 520 523 525 527 529 531

Textes diusĂŠs par les dĂŠtracteurs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 533 .29

Aux citoyens de Saint-PrĂŠ-le-Paisible et d'ailleurs

 Tract diusĂŠ par les opposants le 18/02/2008 534

Autres annexes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 537 .30 .31 .32

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 538  Un projet ĂŠquilibrĂŠ et rĂŠaliste  Article de PQR du 19/06/2006 . . . . . . . . . . . . . . 540 Disparition de terres agricoles  L'Alsace dans le peloton de tĂŞte . . . . . . . . . . . . . . . 543 Liste des maires de Saint-PrĂŠ-le-Paisible


Introduction gĂŠnĂŠrale  What any particular group believes is reality, truth or the ways things are, is at least partially a social construct that is created, conveyed, and reinforced through discourse. [...] Often however, there is a considerable struggle among dierent actors and interests to establish a dominant meaning, such that discursive closure is rarely complete. This leaves space for the production of

 David Grand et Robert J. Marshak (2009).

counter discourses that may in turn come to dominate. 

L

a question du pilotage de l'organisation appelle Ă l'ĂŠvidence celle de ses dirigeants. Mais qu'entendons-nous au juste par dirigeant ? Ce terme est un incon-

tournable en sciences de gestion, et tout particulièrement en stratÊgie. Cependant, malgrÊ cette centralitÊ, sa signication semble être tenue pour acquise, de sorte que le terme ne suscite guère de conversations, ni dans la pratique, ni dans la littÊrature. Le sens commun, c'est-à -dire l'idÊe gÊnÊralement admise et souvent implicite, que nous avons du dirigeant, fait de lui le pilote de l'organisation. AnimÊe d'une attitude rÊexive (Huault & Perret, 2009), cette thèse met en questions cette idÊe reçue. Nous invitons le lecteur, tout au long de notre rÊexion, à douter avec nous : est-il possible que les dirigeants ne soient pas les pilotes de l'organisation ? Armer que le dirigeant dirige l'organisation, n'est-ce pas d'ailleurs en un sens une tautologie ?

La conception classique du dirigeant semble admettre notamment deux idĂŠes : 1) `dirigeant', c'est un statut formel  on l'est ou on ne l'est pas , et 2) ĂŞtre dirigeant, c'est ĂŞtre formellement positionnĂŠ non loin du sommet de l'organigramme hiĂŠrarchique. Ainsi, cette conception statique exclut systĂŠmatiquement certains acteurs de la dĂŠnition du dirigeant. Il ne viendrait pas Ă l'idĂŠe, par exemple, de considĂŠrer les individus situĂŠs formellement Ă  la base opĂŠrationnelle comme des `dirigeants'. Cette exclusion d'oce est discutĂŠe par les auteurs se rĂŠclamant d'un courant pratique de la stratĂŠgie

1

(Whittington, 1996; Seidl et al., 2006; Golsorkhi et al.,

1. Connu sous le nom de strategy-as-practice, dans la littĂŠrature anglo-saxonne.


2 |

Introduction gĂŠnĂŠrale 2010). Ce courant reconnaĂŽt que d'autres acteurs que les seuls `dirigeants' exercent une inuence sur la stratĂŠgie. Mais les acteurs qui ont ĂŠtĂŠ le plus souvent envisagĂŠs par les chercheurs sont les managers intermĂŠdiaires, les consultants ou encore les chercheurs

2

(Jarzabkowski & Spee, 2009). Il y a donc lieu d'approfondir la rĂŠexion

dans ce sens. De même, en armant que  diÊrentes approches de la formation de la stratÊgie assimilent souvent dirigeants et stratèges , Dameron & Torset (2011) reconnaissent que le dirigeant n'a pas automatiquement le contrôle sur le pilotage stratÊgique de l'organisation. Il nous semble intÊressant d'examiner dans quel sens le dirigeant peut ne pas être le pilote.

Dans quel sens peut-on armer que le `dirigeant' n'est pas le pilote de l'organisation ? La conception classique du `dirigeant' comporte une limite essentielle qui la rend insatisfaisante. Selon la situation de gestion envisagÊe et le point de vue adoptÊ, le `dirigeant' peut être reprÊsentÊ tantôt comme un donneur d'ordres, et tantôt comme un exÊcutant. En eet, s'il paraÎt dicile à première vue de contester qu'il pilote l'organisation, d'un autre point de vue il est au service des intÊrêts des propriÊtaires de l'organisation et ne peut ignorer les besoins et attentes de diverses parties prenantes (y compris les consommateurs). Ainsi, bien qu'il soit formellement aux commandes de l'organisation, le `dirigeant' fait face à des contraintes qui inuent à des degrÊs divers sur le pilotage de l'organisation. Est-ce alors eectivement le `dirigeant' qui dirige ? Supposons un cas d'Êcole. Le dirigeant d'une PME envisage de fermer un Êtablissement jugÊ insusamment rentable. Un collectif de parties prenantes s'opposent vivement à ce projet. Finalement, le dirigeant revient sur sa dÊcision. La question se pose de savoir s'il s'agit à proprement parler de sa dÊcision. Une façon classique de comprendre ce cas revient à armer que la dÊcision ultime

2. En tant que producteurs de connaissances et d'outils qui inuencent la manière de `faire de la stratÊgie'.


Introduction générale appartient, de droit, au `dirigeant'. Ce privilège lui revient statutairement. Certes, il lui arrive de se raviser. Mais cette inexion est le résultat d'une reconsidération optimisée de la situation, suite à laquelle le `dirigeant' choisit de `mieux' tenir compte des exigences des parties prenantes, et des contraintes de l'environnement en général. En somme, le projet était `mauvais' et la décision nalement retenue est `bonne'. Cette compréhension est marquée du sceau de la raison et de la méthode. Elle présente le `dirigeant' comme un décideur rationnel, qui en toute hypothèse conserve le contrôle sur la décision. Pourtant, si le `dirigeant' est parfaitement rationnel, comment expliquer qu'il puisse `mal' interpréter l'environnement, et se retrouver ainsi en situation de devoir inéchir sa position ? C'est que sa rationalité est limitée (March & Simon, 1958) : le `dirigeant' ne détient pas toute l'information pour déterminer `la' bonne décision et, même s'il la détenait, il se heurterait au problème du traitement de cette information.

Les parties prenantes le savent, ou du moins elles agissent de plus en plus souvent comme si elles le savaient. Elles peuvent ainsi estimer que la décision proposée par le `dirigeant' néglige une information importante et que, de ce fait, c'est une `mauvaise' décision (d'où leur résistance). Cependant, comment pourraient-elles être sûres de ne pas faire erreur ? Elles ne sont pas plus omniscientes que ne l'est le `dirigeant'. Le fait est qu'au moment de décider, c'est-à-dire dans l'action, aucun acteur (humain) ne sait avec certitude si la décision prise est la `bonne' ou la `mauvaise' décision. Ainsi, comme le soulignent Weick et al. (2005, p.409), lorsqu'il s'agit de comprendre l'action, le phénomène-clé est l'interprétation  le discours à propos de la décision , et non la décision. Reprenons notre cas d'école à la lumière de ces développements. Dans l'action, ni le dirigeant, ni les parties prenantes, ne savent si la `bonne' décision est de fermer l'établissement ou de ne pas le fermer. Il n'est donc pas possible de dire que le projet du `dirigeant' était `mauvais', même s'il est convaincu de prendre la `bonne' décision en allant nalement dans le sens des parties prenantes. La question à se poser n'est pas celle de savoir qui a tort et qui a raison. Il s'agit plutôt de comprendre

| 3


4 |

Introduction gÊnÊrale comment une interprÊtation de l'environnement a pris le dessus sur les autres, pour aboutir à la dÊcision nale. Que le processus menant à une interprÊtation dominante soit coopÊratif ou conictuel, le pilote de l'organisation est l'acteur qui dÊtient la plus grande inuence sur la construction de cette interprÊtation ou, pour le dire autrement, sur la fabrique de la dÊcision. Ainsi, cette thèse s'inscrit dans une perspective à base de discours et de communication l'activitÊ de production, de diusion et de consommation d'interprÊtations , selon laquelle le pilote de l'organisation peut parfaitement ne pas être l'acteur qui arrête les dÊcisions une fois celles-ci construites. Nous savons mieux à prÊsent dans quel sens les dirigeants `classiques' peuvent ne pas être les pilotes de l'organisation. Allons plus loin. Si le `dirigeant' n'est pas toujours le pilote de l'organisation, cela ne lui ôte pas son statut de `dirigeant' (dont le rôle n'est pas uniquement de piloter l'organisation). En d'autres termes, il doit y avoir deux dirigeants dans l'organisation. Pour le comprendre, il faut dÊpasser une autre limite de la conception classique du dirigeant : celle-ci n'Êtablit pas de distinction entre structures et action (Giddens, 3

1984) . De ce fait, elle ne peut pas concevoir que deux dirigeants coexistent dans toute situation particulière : d'une part, celui dÊsignÊ par les structures

4

(le diri-

geant au sens classique) et, d'autre part, celui qui s'avère être le plus inuent sur la fabrique de la dÊcision via le processus de production d'interprÊtations (qui peut ne pas être le dirigeant au sens classique). Ainsi, cette thèse soutient qu'il existe un autre dirigeant, que celui qui Êvoque une position dominante dans un organigramme. Dans l'action, le dirigeant `classique' est

3. Nous citons ici Giddens (1984) parce que la distinction entre structures et action est au coeur de sa thÊorie de la structuration. Mais cette distinction n'est pas spÊcique à cette thÊorie (Whittington, 2010). 4. Giddens (1984) dÊnit les structures comme un ensemble de règles et de ressources engagÊes dans l'articulation institutionnelle des systèmes sociaux. Le fait que les organisations disposent d'une structure hiÊrarchique avec un `dirigeant' (ou une Êquipe dirigeante) à son  sommet stratÊgique  (Mintzberg, 1979) correspond à notre avis à une  propriÊtÊ structurelle  (Giddens, 1984) qui s'Êtend largement dans le temps et dans l'espace. Les propriÊtÊs structurelles se dÊnissent en eet comme les traits structurÊs des systèmes sociaux qui s'Êtendent à travers le temps et l'espace (Giddens, 1984). Pour le dire autrement, la prÊsence d'un dirigeant `classique' correspond à une règle caractÊristique des structures des organisations. Suivant cette règle, il faut s'attendre à trouver un dirigeant `ociel' dans chaque nouvelle organisation observÊe.


Introduction gĂŠnĂŠrale un acteur (presque) comme les autres. Au minimum, on peut admettre l'idĂŠe qu'il n'est peut-ĂŞtre pas si diĂŠrent des autres acteurs. Il n'y a pas d'un cĂ´tĂŠ les acteurs ordinaires et, d'un autre cĂ´tĂŠ, les `dirigeants' extra-ordinaires. Les auteurs adoptant une approche pratique de la stratĂŠgie dĂŠfendent l'idĂŠe que l'action ordinaire de tous les acteurs, peut avoir des consĂŠquences stratĂŠgiques (Jarzabkowski et al., 2007). Cette approche, qui s'accorde bien avec nos dĂŠveloppements prĂŠcĂŠdents, est celle que nous adoptons. Une comprĂŠhension de la fabrique de la stratĂŠgie (Whittington, 1996; Golsorkhi, 2006; Golsorkhi et al., 2010) pourrait permettre d'identier qui, dans la pratique ordinaire, pilote eectivement l'organisation. A cette n, il ne peut s'agir d'observer les activitĂŠs d'un acteur dĂŠsignĂŠ a priori comme dirigeant (Mintzberg, 2002). Il s'agit plutĂ´t d'observer un ĂŠpisode de la vie d'une organisation, pour examiner quel acteur doit ĂŞtre considĂŠrĂŠ comme ĂŠtant le pilote de l'organisation. Cet examen vise Ă mettre en ĂŠvidence un acteur jusqu'ici mĂŠconnu. Par ailleurs, soulignons une implication immĂŠdiate de l'existence d'un tel acteur. S'il existe un `dirigeant-dans-l'action', diĂŠrent du `dirigeant-par-structure', ces deux dirigeants partagent les responsabilitĂŠs que la pensĂŠe classique attribue en gĂŠnĂŠral exclusivement au second. En d'autres termes, le dirigeant ociel n'est pas l'auteur, mais le co-auteur, des dĂŠcisions. De ce fait, doit-il ĂŞtre le seul Ă  rĂŠpondre de l'organisation devant les parties prenantes ? A ce stade, il est important de prĂŠciser en quoi une approche par le discours et la communication est pertinente pour apprĂŠhender le pilotage de l'organisation. Ceci permet de prĂŠsenter ensuite le travail eectuĂŠ.

Pourquoi apprÊhender le pilote sous l'angle du discours et de la communication ? Certes, les approches à base de discours sont d'Êmergence rÊcente en sciences de gestion (Girin, 1990; Knights & Morgan, 1991; Boje, 1991; Barry & Elmes, 1997) et leur dÊveloppement prend un tournant dÊcisif avec le nouveau millÊnaire (Alvesson & Kärreman, 2000a,b). MalgrÊ une prolifÊration de travaux, le rôle du discours dans la construction, la reproduction et la transformation de l'organisation en gÊnÊral, et

| 5


6 |

Introduction gĂŠnĂŠrale de la stratĂŠgie en particulier, reste aujourd'hui Ă approfondir (Vaara, 2010b; Gray

et al., 2010). Mais nous voudrions introduire ici une autre raison de porter notre attention sur le discours et l'usage qu'en font les acteurs pour tenter d'exercer une inuence sur la stratÊgie et, ainsi, sur le pilotage de l'organisation. Nous avons avancÊ plus haut que, dans la pratique, le dirigeant `classique' est un acteur presque comme les autres. Au contact du terrain, il nous a toutefois semblÊ qu'il se distingue en un point qui implique notamment le discours. Bien que la rationalitÊ du dirigeant `classique' soit limitÊe au même titre que celle des autres acteurs, celui-ci conserve le plus souvent un accès privilÊgiÊ à des informations que les autres ignorent. Cette asymÊtrie d'information pourrait persuader les autres acteurs que les interprÊtations du `dirigeant' sont plus rationnelles, mieux informÊes, que les leurs. Pourtant, dans de nombreux cas cela ne semble pas se vÊrier empiriquement. Qu'est-ce que cela signie ? A notre avis, cela signie que les acteurs sont conscients du caractère politique des interprÊtations du `dirigeant', de sa communication et de ses discours. Cela les conduit à adapter leur propre comportement pour dÊfendre leurs intÊrêts (Habermas, 1999). Dès lors, la pluralitÊ des interprÊtations dans l'organisation se prÊsente comme une polyphonie conictuelle.

Le discours comme voie d'accès au pouvoir Le dirigeant `classique' connaÎt, mieux que beaucoup d'autres acteurs, l'histoire de 5

l'organisation . Il dĂŠtient les informations et connaĂŽt les ĂŠlĂŠments matĂŠriels qui permettent d'ĂŠvaluer l'objectivitĂŠ des diĂŠrentes versions de cette histoire, vĂŠhiculĂŠes dans des discours concurrents. Il existe en eet des limites Ă l'interprĂŠtation, et celles-ci sont posĂŠes par la matĂŠrialitĂŠ

6

de l'objet de l'interprĂŠtation (Fleetwood,

2005, p.201). Nous adhĂŠrons Ă cette idĂŠe. Mais il n'en reste pas moins que de nom-

5. Ainsi que le prÊsent et, dans une certaine mesure, l'avenir tel qu'il est projetÊ ou simplement pensÊ. 6. Par exemple, à l'Êvidence une fenêtre est soit fermÊe, soit pas fermÊe. Si elle est fermÊe, cette rÊalitÊ matÊrielle permet à ceux qui l'ont constatÊe de rÊfuter les propositions qui arment le contraire. Du fait de sa position, le dirigeant `classique' est souvent bien placÊ pour faire ces constats de ses propres yeux (et de façon gÊnÊrale, par ses propres sens).


Introduction gĂŠnĂŠrale breux acteurs n'ont qu'une connaissance limitĂŠe de ces rĂŠalitĂŠs matĂŠrielles, y compris parce qu'ils sont rarement impliquĂŠs dans la vie de l'organisation avec une constance comparable Ă celle du dirigeant. Cette asymĂŠtrie d'information implique que certains acteurs ne sont pas en mesure de distinguer immĂŠdiatement le vrai du faux, dans ce qui leur est dit : de leur point de vue, plusieurs discours se valent, et celui qui retient nalement leur prĂŠfĂŠrence peut ne pas ĂŞtre le plus objectif d'entre eux. Ainsi, le crĂŠdit accordĂŠ Ă  un discours par un acteur dĂŠpend certes, en partie, du contenu de ce discours ; mais il dĂŠpend ĂŠgalement en partie de la conance que cet acteur accorde Ă  l'auteur de ce discours (Bourdieu, 1975).

Pour le dire autrement, il est possible pour un acteur d'exploiter l'incomplĂŠtude de l'information des autres acteurs et/ou leur conance, pour tenter de les inuencer 7

et d'obtenir leur adhÊsion . Les acteurs sont susceptibles d'adhÊrer à une interprÊtation erronÊe, avec tout ce que cela implique pour l'action (Weick et al., 2005), et sans être nÊcessairement conscients de leur erreur au moment de l'action. Par ailleurs, certains acteurs, animÊs par la poursuite de leurs intÊrêts individuels, adhèrent et/ou produisent eux-mêmes des interprÊtations qui les arrangent (Crozier & Friedberg, 1977). Par exemple, si le dirigeant dÊfend un projet qu'ils estiment contraire à leurs intÊrêts, il faut s'attendre à ce qu'ils construisent un discours visant à dÊlÊgitimer ce projet (Heracleous & Barrett, 2001; Maguire & Hardy, 2009). Dans le même temps, il faut Êgalement s'attendre à ce qu'ils mettent en oeuvre une communication d'in-

uence visant Ă obtenir le soutien d'autres acteurs, y compris l'opinion publique.

En somme, l'organisation se prĂŠsente comme un espace toujours polyphonique (Boje et al., 2004), dans lequel des voix multiples se disputent sur le sens Ă donner aux projets organisationnels et, plus gĂŠnĂŠralement, Ă  l'action quotidienne. Com-

7. Armer que les acteurs soient `inuençables' à un certain degrÊ, n'a pas d'emblÊe une connotation nÊgative. Au contraire, nous pensons que cette souplesse, cette exibilitÊ des interprÊtations et des croyances, est une condition essentielle à la formation d'accords entre les acteurs. Cela permet Êgalement de donner du (des) sens à l'action, pour des acteurs qui peuvent avoir besoin de raisons diÊrentes pour parvenir à adhÊrer pleinement à un projet d'action collective. Ainsi, le fait que nous soyons susceptibles d'adhÊrer à des interprÊtations erronÊes est essentiel à l'action collective organisÊe. Nous laissons de côtÊ la question de savoir oÚ se situe la frontière entre inuence et manipulation. A ce sujet, le lecteur intÊressÊ pourra se rÊfÊrer par exemple à Chalvin (2001).

| 7


8 |

Introduction gÊnÊrale prendre qui pilote l'organisation polyphonique implique d'explorer le processus menant de l'Êmergence d'un discours (une interprÊtation) à son hÊgÊmonie dans l'organisation, et d'examiner plus particulièrement les acteurs impliquÊs dans ce processus (Fairclough, 2005b). Pour lÊgitimer un projet, le `dirigeant' s'engage naturellement dans cette dispute pour le discours dominant. Mais il faut souligner qu'il n'est pas le seul.

Le dirigeant n'est qu'un des acteurs à (ab)user du discours Nous avons choisi ce sujet en rÊaction à ce que nous percevons comme un problème social contemporain : en ces temps de crise, il n'est pas rare que les `dirigeants'

8

fassent oce de boucs Êmissaires. Ce constat transparaÎt aussi bien dans la presse spÊcialisÊe que dans une partie de l'opinion publique, ainsi que dans certains travaux acadÊmiques relevant d'une branche radicale de la thÊorie critique (voir Huault & Perret, 2009). Les Êtablissements proposant des formations en management peuvent participer à la fabrique de ce problème social lorsqu'ils communiquent sur leurs valeurs. Par exemple, l'ambition de  former des managers responsables , Êvidemment louable, contribue du même coup à la construction de l'idÊe de `manager irresponsable'. Dans une certaine mesure, parler d'un objet, c'est le crÊer. Dans le même ordre d'idÊes, le management en tant qu'idÊologie, dÊjà prÊsentÊ comme un mal social à travers l'ouvrage cÊlèbre de Vincent de Gaulejac, La so-

ciÊtÊ malade de la gestion (2005), fait l'objet de critiques rÊcurrentes (Vaara, 2006). Cette mise au ban est particulièrement explicite dans l'ouvrage de Florence Noiville, J'ai fait HEC et je m'en excuse (2009). Un problème relatif à cette critique est qu'en attribuant articiellement une responsabilitÊ au `management comme corps de connaissances', elle perd de vue la diversitÊ des acteurs qui font le management. Nous soutenons que les pratiques dites managÊriales ne sont pas monopolisÊes par les `dirigeants', si bien que le management est autant façonnÊ par la sociÊtÊ qu'il ne la façonne rÊciproquement.

8. IndiĂŠremment, voire jusqu'Ă l'amalgame  patrons de PME, dirigeants de multinationales, banquiers, mais aussi hommes politiques, mĂŠdias, lobbies,... , ce qui renforce notre argument prĂŠcĂŠdent que le concept de `dirigeant' est mal dĂŠlimitĂŠ.


Introduction gÊnÊrale Cette thèse se veut modÊrÊment critique. Il s'agit en quelque sorte d'une critique de la critique. Avant de prendre les dirigeants pour boucs Êmissaires, encore faut-il s'assurer qu'ils sont bien à l'origine des dÊcisions qui leurs sont parfois reprochÊes. De même, si certaines pratiques dites managÊriales (et notamment, pour ce qui nous intÊresse ici, certaines pratiques discursives) sont certainement discutables d'un point de vue Êthique, ces pratiques ne sont-elles pas avant tout des pratiques humaines reproduites dans le contexte des organisations ? Quoi qu'il en soit, à notre avis les questionnements Êthiques sont toujours relatifs aux applications d'une connaissance, et non à la connaissance elle-même, si bien que les discours critiquant le `management' sans prÊciser si la critique porte sur la pratique ou sur la connaissance, nous paraissent abusifs. Notre intention n'est pas de nous faire les avocats des dirigeants, pas plus que de nier l'existence de problèmes sociaux et organisationnels soulevÊes par la pensÊe et la pratique de la stratÊgie. Notre ambition est de contribuer à une analyse impartiale, critique et (donc) nuancÊe du fonctionnement des organisations. A notre avis, la recherche de cette impartialitÊ implique de ne pas centrer l'analyse a priori sur un acteur en particulier : l'Êtude du management ne se rÊduit pas à l'Êtude des managers, ni même à l'Êtude de la pratique des managers dans leurs interactions avec les autres acteurs. Notre approche vise à comprendre le pilotage de l'organisation  la fabrique de sa stratÊgie (Golsorkhi, 2006) , à travers l'analyse des pratiques discursives qui s'y invitent et des multiples acteurs qui (ab)usent de ces pratiques (Chia & MacKay, 2007).

PrĂŠsentation du travail eectuĂŠ Nous avons choisi d'examiner les acteurs de la fabrique discursive de la stratĂŠgie (dĂŠsormais, les  praticiens  pour se conformer Ă l'usage dans ce champ de littĂŠrature) dans le cadre d'une commune rurale alsacienne de 500 habitants. Cette commune s'est engagĂŠe en juin 2004 dans l'ĂŠlaboration d'un nouveau Plan Local d'Urbanisme (PLU). Le PLU est un ensemble de documents administratifs, prĂŠvus

| 9


10 |

Introduction gĂŠnĂŠrale et encadrĂŠs par le code de l'urbanisme, Ă travers lesquels le conseil municipal  l'organe formel dont la fonction consiste Ă  diriger une commune  dĂŠtermine la 9

destination des diĂŠrentes parcelles composant le territoire de cette commune . Le PLU remplace les anciens POS (Plans d'Occupation des Sols)

10

. Les choix de zonage

eectuĂŠs Ă travers le PLU doivent ĂŞtre en cohĂŠrence avec un `Plan d'AmĂŠnagement et de DĂŠveloppement Durable' (PADD)

11

, qui peut se dÊnir en première approche

comme l'expression d'une intention stratÊgique donnant au PLU une `coloration'. La commune est ensuite liÊe à cette `coloration' : toute volontÊ de modier cette intention stratÊgique de manière signicative, implique la mise en rÊvision du PLU, ce qui signie l'engagement d'une nouvelle procÊdure administrative, complexe et coÝteuse. Il faut comprendre à l'essentiel que l'approbation d'un PLU constitue l'un des ÊvÊnements stratÊgiques majeurs dans une commune.

Nous nous intĂŠressons moins Ă l'approbation du PLU, qu'Ă  l'ensemble des ĂŠvĂŠnements quotidiens qui jalonnent l'ĂŠpisode de la fabrique du PLU. L'ĂŠpisode que nous ĂŠtudions inclut non seulement l'ĂŠlaboration controversĂŠe du PLU jusqu'Ă  son approbation, mais ĂŠgalement le prolongement de cette controverse jusqu'aux ĂŠlections municipales de mars 2008 et la remise en cause du PLU par les nouveaux ĂŠlus.

Cet Êpisode dÊbute dès juin 2004. En janvier 2007, au terme de deux ans et demi de conception d'une stratÊgie, un projet de PLU est arrêtÊ par le conseil municipal en vue d'être prÊsentÊ au public. Ce projet donne lieu à une controverse exceptionnelle dans le village. De nombreux praticiens expriment ainsi leur point de vue, le plus souvent par textes Êcrits interposÊs (tracts, lettres ouvertes,...) mais Êgalement à l'occasion de rÊunions publiques. Le contenu de ces prises de parole rÊvèle clairement l'intention de plusieurs praticiens d'amener le conseil municipal à `inÊchir sa position' bien au-delà de ce que celui-ci est disposÊ à concÊder. Conant dans l'idÊe

9. L'usage dominant est en eet celui du PLU communal. Le code de l'urbanisme prĂŠvoit, certes, la possibilitĂŠ de PLU intercommunaux, c'est-Ă -dire couvrant simultanĂŠment plusieurs communes. Mais l'application de cette possibilitĂŠ demeure marginale Ă  l'heure actuelle. Nous y reviendrons. 10. Depuis la loi relative Ă  la solidaritĂŠ et au renouvellement urbain du 13 dĂŠcembre 2000, dite loi SRU. 11. Le PADD est l'un des documents fondamentaux constitutifs d'un PLU.


Introduction gÊnÊrale que son intention stratÊgique dÊcoule d'une analyse objective de la situation de la commune, le conseil municipal maintient les grandes lignes de son projet de PLU. Celui-ci est dÊnitivement approuvÊ en novembre 2007. Mais les Êlections municipales de mars 2008 se soldent par la victoire des dÊtracteurs de ce PLU, lesquels annoncent immÊdiatement sa mise en rÊvision. En apparence, l'approbation du PLU prÊcède la prise de pouvoir par ses dÊtracteurs. Il semble ainsi que le conseil municipal a fait la stratÊgie (le dirigeant `classique' dirigerait donc bel et bien), avant de s'incliner aux Êlections (le dirigeant a ÊchouÊ à tenir compte des attentes d'une partie prenante critique : les Êlecteurs inscrits). Mais notre analyse se veut moins binaire. Moins `binaire', cela signie que le pouvoir ne s'acquiert, ni ne se perd, en un jour. Certes, la victoire des dÊtracteurs se constate au soir des Êlections municipales, mais elle se construit antÊrieurement, à travers une campagne Êlectorale. Cette campagne Êlectorale particulière se caractÊrise par le dÊbat relatif au PLU et par l'exceptionnelle production de textes auquel ce dÊbat donne lieu. De ce fait, notre postulat de dÊpart est celui-ci : c'est à travers leur communication d'inuence que les dÊtracteurs ont pris  au prix d'eorts quotidiens  le pouvoir dans la commune. Cette prise de pouvoir est antÊrieure aux Êlections municipales. DÊjà avant les Êlections, le conseil municipal ne faisait plus la stratÊgie qu'en apparence. Dès lors, la question se pose de savoir qui faisait eectivement la stratÊgie dans les mois prÊcÊdents les Êlections municipales. Si l'on pense intuitivement aux dÊtracteurs du PLU, il nous est apparu dicile et inappropriÊ de les envisager comme un tout homogène. Par ailleurs, il ne sut pas de connaÎtre le nom ou la position politique d'un praticien, pour rÊpondre convenablement à la question de son identitÊ : `qui

est-il ?' En somme, il nous est apparu que ce terrain convient particulièrement bien à un examen des stratÊgies discursives des praticiens dans l'action quotidienne, à la recherche de l'identitÊ du pilote de l'organisation polyphonique.

Ce terrain se distingue, par ailleurs, par son originalitĂŠ dans le champ de la

| 11


12 |

Introduction gÊnÊrale recherche en stratÊgie. Il nous semble important que les sciences de gestion s'intÊressent davantage aux territoires  au-delà des questions relatives aux pôles de compÊtitivitÊ (clusters) et aux partenariats public-privÊ. Les mutations territoriales qui s'annoncent sont susceptibles d'alimenter des travaux portant sur de nombreux objets intÊressant les chercheurs en sciences de gestion, sans pour autant que la portÊe de ces travaux soit nÊcessairement restreinte au champ du management public et/ou des territoires (dès lors que ces objets ne sont pas propres à ce champ, comme c'est le cas de la fabrique discursive de la stratÊgie).

Dans le même ordre d'idÊes, bien que nous nous intÊressions à la dimension politique des organisations, cette thèse ne relève pas des sciences politiques. Certes, il est possible d'utiliser l'organisation comme terrain pour alimenter la rÊexion relative aux processus politiques et aux rapports de pouvoir entre acteurs. Mais il est Êgalement possible de se pencher sur les rapports de pouvoir comme un moyen de mieux comprendre le fonctionnement des organisations en gÊnÊral, et la fabrique discursive de la stratÊgie en particulier. Nous nous inscrivons dans la seconde approche.

Suivant un raisonnement analogue, notre intÊrêt pour le discours des praticiens ne nous situe pas d'emblÊe dans les sciences du langage : rejoignant Boje et al. (2004), notre intention première est d'apporter un Êclairage sur la fabrique de la stratÊgie en observant comment le discours et la communication peuvent y contribuer, et non de dÊcouvrir de nouvelles pratiques. Pour le dire autrement, notre objet de recherche  la fabrique de la stratÊgie  relève sans Êquivoque des sciences de gestion. Au demeurant, nous sommes persuadÊs des vertus que peuvent avoir des travaux associant des disciplines complÊmentaires.

La question centrale que nous posons, rappelons-le, consiste Ă se demander

pilote l'organisation polyphonique.

qui

En d'autres termes, il s'agit de dĂŠcouvrir

qui fait eectivement la stratĂŠgie, en adoptant une approche Ă base de discours (Fairclough, 2005b, 2009). Nous avons dĂŠcomposĂŠ cette question centrale en trois questions de recherche.


Introduction gĂŠnĂŠrale

La première question

examine qui produit des textes. Elle s'intĂŠresse ainsi

aux conditions de l'ĂŠmergence d'un discours dans l'organisation.

La deuxième question se concentre sur les stratÊgies discursives que les praticiens mettent en oeuvre pour tenter d'inuencer la stratÊgie. Il s'agit de rendre compte de la manière dont les textes qui Êmergent dans l'organisation sont sÊlectionnÊs et intÊgrÊs dans des manoeuvres de communication d'inuence.

Enn,

la troisième question

tente de mettre en ĂŠvidence les conditions qui

favorisent la domination d'un discours sur les autres. L'objectif ici est d'examiner dans quelle mesure la fabrique de la stratĂŠgie rĂŠpond Ă l'action intentionnelle des praticiens (condition essentielle pour qu'une recherche sur le pouvoir relatif des praticiens ait un sens).

En ligne avec une posture rÊaliste critique, nous privilÊgions un travail de nature qualitative. Notre intÊrêt pour le discours et pour les textes produits dans l'action par les praticiens, suggère l'utilisation de mÊthodes linguistiques. Toutefois, notre adhÊsion à une conception critique du discours implique d'accorder une attention particulière non seulement aux textes, mais aussi au contexte dans lequel ceux-ci sont produits (Bourdieu, 1975). Par consÊquent, nous dÊveloppons une mÊthode d'analyse critique de discours qui combine des outils linguistiques (pour les donnÊes discursives) avec des techniques classiques relevant de l'Êtude longitudinale d'un cas unique (Yin, 2003) (pour les donnÊes contextuelles).

Deux niveaux de rĂŠsultats peuvent ĂŞtre distinguĂŠs.

Un

premier niveau

entreprend la construction d'un `jeu d'acteurs' (littĂŠra-

lement) à partir de l'identication de gures stratÊgiques gÊnÊriques susceptibles à notre avis d'être rencontrÊes au-delà du terrain spÊcique de cette recherche. Chaque gure stratÊgique se caractÊrise par un genre (Fairclough, 2005b), c'est-à-dire une façon d'agir, duquel elle tire son pouvoir. Un

deuxième niveau

met en ĂŠvidence quatre mĂŠcanismes de la fabrique de

la stratĂŠgie : l'eet de prĂŠtexte, les coalitions de discours, la dĂŠnaturation organisa-

tionnelle et la disposition Ă la lecture. Nous montrons comment l'eet combinĂŠ de

| 13


14 |

Introduction générale ces mécanismes rend compte de la fabrique `spontanée' de la stratégie, c'est-à-dire indépendamment de la volonté des praticiens. Nous envisageons les manoeuvres discursives que les praticiens peuvent mettre en oeuvre pour tenter d'interférer avec ces mécanismes et, ainsi, exercer un contrôle sur la fabrique de la stratégie. En pratique, les praticiens se regroupent en coalitions de discours qui se recomposent à chaque nouvel `épisode stratégique' (Hendry & Seidl, 2003). L'une d'entre elles, pas nécessairement celle impliquant le dirigeant `classique', parvient à imposer son point de vue à l'épisode stratégique du moment et en détermine ainsi l'issue. Il arrive qu'une coalition de discours renverse le groupe dominant dans l'organisation. La gure 1 représente l'articulation d'ensemble de la thèse.


Introduction générale

INTRODUCTION • Remise en cause de la conception classique du dirigeant • Pertinence et enjeu d’une approche du pilote à base de discours

PREMIERE PARTIE : PROJET DE RECHERCHE Qui fait la stratégie ? Une perspective à base de discours Chapitre 1

Chapitre 2

L’approche pratique de la stratégie : qui pilote l’organisation ?

Le discours dans la fabrique de la stratégie : une approche critique

DEUXIEME PARTIE : TERRAIN ET METHODES DE RECHERCHE Qui fait la stratégie ? Le cas de la commune de Saint-Pré-le-Paisible Chapitre 3

Chapitre 4

Terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible

Une analyse critique de discours pour découvrir le ‘pilote-en-pratique’

TROISIEME PARTIE : RESULTATS ET INTERPRETATIONS Qui fait la stratégie ? Figures stratégiques et coalitions de discours Chapitre 5

Chapitre 6

Les figures stratégiques : les praticiens impliqués

Les coalitions de discours : les praticiens influents

CONCLUSION

Figure 1  Articulation de la thèse.

| 15


Première partie PROJET DE RECHERCHE.

Qui fait la stratégie ?

Une perspective à base de discours.


INTRODUCTION • Remise en cause de la conception classique du dirigeant • Pertinence et enjeu d’une approche du pilote à base de discours

PREMIERE PARTIE : PROJET DE RECHERCHE Qui fait la stratégie ? Une perspective à base de discours Chapitre 1

Chapitre 2

L’approche pratique de la stratégie : qui pilote l’organisation ?

Le discours dans la fabrique de la stratégie : une approche critique

DEUXIEME PARTIE : TERRAIN ET METHODES DE RECHERCHE Qui fait la stratégie ? Le cas de la commune de Saint-Pré-le-Paisible Chapitre 3

Chapitre 4

Terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible

Une analyse critique de discours pour découvrir le ‘pilote-en-pratique’

TROISIEME PARTIE : RESULTATS ET INTERPRETATIONS Qui fait la stratégie ? Figures stratégiques et coalitions de discours Chapitre 5

Chapitre 6

Les figures stratégiques : les praticiens impliqués

Les coalitions de discours : les praticiens influents

CONCLUSION


Chapitre 1

L'approche pratique de la stratĂŠgie : qui pilote l'organisation ? Ce chapitre montre en quoi l'approche pratique de la stratĂŠgie justie de se demander qui fait la stratĂŠgie. 1.1 L'approche pratique de la stratĂŠgie : positionnements et implications . 1.1.1 1.1.2

Le positionnement de l'approche pratique dans le champ de la stratĂŠgie Les implications de l'approche pratique pour la recherche en stratĂŠgie

1.2 L'approche pratique de la stratĂŠgie : diversitĂŠs et points communs . . 1.2.1 1.2.2

23

24 . 30

37

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 44

Une diversitÊ de courants thÊoriques Un modèle uniÊ

 Recently, concern over the gap between the theory of what people do and what people actually do has given rise to the `practice' approach in the management lite-

 Paula Jarzabkowski (2004). rature. 

L

a littĂŠrature en stratĂŠgie a classiquement ĂŠtĂŠ divisĂŠe en deux courants. D'une part, une  ĂŠcole du contenu  identie des stratĂŠgies types (ou  gĂŠnĂŠriques 

pour reprendre les termes de Porter), tandis qu'une  Êcole du processus  s'intÊresse à la manière dont ces stratÊgies se dÊveloppent et sont eectivement mises en oeuvre dans les organisations (par exemple Bourgeois, 1980; NoÍl, 1992). Cette dichotomie, bien ancrÊe, tend à marginaliser toute approche de la stratÊgie qui se positionnerait en dehors du cadre posÊ par l'une ou l'autre de ces Êcoles (Whittington, 2007).


22 |

Chapitre 1. L'approche pratique de la stratĂŠgie : qui pilote l'organisation ? C'est nĂŠanmoins le projet du courant de la stratĂŠgie comme pratique

1

( strategy-

as-practice ). Cette thèse contribue à l'approche pratique de la stratÊgie en examinant quels praticiens sont des stratèges, ou comment ils peuvent le devenir, de telle sorte qu'ils soient en position d'inuer de manière signicative sur la stratÊgie. Cette contribution vise ainsi à mieux comprendre quel acteur est à l'origine de la stratÊgie.

Quel est le `vrai' visage du pilote de l'organisation ? S'agit-il d'un individu ou d'un groupe ? Interne ou externe à l'organisation ? S'il s'agit d'un groupe  c'est vraisemblable , celui-ci parle-t-il comme un seul homme ? Notre objectif dans ce premier chapitre est de montrer en quoi l'approche pratique justie de se demander qui pilote l'organisation. Cette question de recherche   Qui fait la stratÊgie ?   s'est lentement forgÊe au contact (direct ou rapportÊ) du terrain. En entendant tel Êlu local se rÊvolter, ici, de se voir dicter son plan d'actions par son budget contrôlÊ ailleurs ; en observant tel directeur gÊnÊral, là, coner le choix du pÊrimètre de son organisation à un expert-ès-plans-sociaux ; en lisant, encore ailleurs, que les organisations auraient parfois tendance à s'imiter plutôt qu'à se diÊrencier... l'armation, gÊnÊralement tenue pour acquise, selon laquelle les organisations sont pilotÊes par leurs dirigeants, est discutable. Ce premier chapitre s'organise en deux temps. Dans un première partie, nous dÊnissons l'approche pratique de la stratÊgie. Nous envisageons son positionnement dans le champ de la stratÊgie, ainsi que les implications pour la recherche qui en dÊcoulent. Dans une seconde partie, nous nous intÊressons aux propriÊtÊs de l'approche pratique. La notion de pratique à la particularitÊ d'être apprÊhendÊe par le biais de multiples courants thÊoriques. Pour la dÊnir dans cette hÊtÊrogÊnÊitÊ, un modèle uniÊ est apparue rÊcemment ; nous exposons ce modèle et les concepts qu'il articule. Nous concluons le chapitre en indiquant comment, à partir de cette trame gÊnÊrale, nous allons apprÊhender l'identitÊ des praticiens qui contribuent eectivement à la

1. Par la suite, nous parlons d'approche pratique de la stratĂŠgie, comme le propose Allard-Poesi (2006).


1.1. L'approche pratique de la stratégie : positionnements et implications formation de la stratégie.

1.1

L'approche pratique de la stratégie : positionnements et implications

Une façon d'introduire l'approche pratique de la stratégie peut consister à souligner, d'emblée, ce qu'elle n'est pas. L'approche pratique de la stratégie n'est pas une théorie. La diversité des courants théoriques mobilisés par les auteurs adoptant cette approche est source de confusion. La perspective pratique est

centrée sur un problème, celui de la pra-

tique de la stratégie. Dès lors, elle est compatible avec plusieurs théories. Pour explorer comment les individus font la stratégie, les chercheurs peuvent mobiliser une large gamme de cadres conceptuels (Jarzabkowski et al., 2007). Cet intérêt pour la pratique naît d'une réaction à la tendance de la recherche en stratégie, d'adopter une démarche micro-économique. Cette approche traditionnelle limite la stratégie au niveau macro des rmes et des marchés. Cette conception de la stratégie relègue l'humain et l'action collective au second plan (Jarzabkowski

et al., 2007, p.6). Par opposition, l'approche pratique souhaite réarmer la place de l'Homme dans le champ du management stratégique. Ainsi, une manière d'insister sur la place de l'individu dans la stratégie, consiste à se focaliser sur le niveau micro, c'est-à-dire sur les pratiques et processus microscopiques qui constituent les activités quotidiennes de la vie des organisations (Johnson

et al., 2003). Ces auteurs élaborent ainsi une approche à base d'activités ( activitybased view ), consistant à observer ce qui est fait  et par qui  en pratique (2003, p.5). De manière générale, l'approche pratique de la stratégie doit être positionnée dans le champ de la stratégie, an qu'elle soit dénit par ce qu'elle est, plutôt que par ce qu'elle n'est pas. Ce positionnement s'accompagne d'implications pour la recherche en stratégie.

| 23


24 |

Chapitre 1. L'approche pratique de la stratĂŠgie : qui pilote l'organisation ? 1.1.1

Le positionnement de l'approche pratique dans le champ de la stratĂŠgie

L'approche pratique de la stratÊgie est rÊcente. La première pierre fut posÊe par Richard Whittington (1996), dans un article publiÊ dans la revue Long Range Plan-

ning. Depuis lors, une communautĂŠ de plus de 2000 chercheurs

2

s'est dĂŠveloppĂŠe

la stratĂŠgie ne doit pas ĂŞtre pensĂŠe comme une propriĂŠtĂŠ des organisations (les organisations ont une stratĂŠgie), mais comme une activitĂŠ des individus (les individus font la statĂŠgie). MalgrĂŠ le autour d'une idĂŠe fondamentale :

consensus autour de cette idÊe, Whittington (2007, p.1576) admet que les premiers textes traitant de l'approche pratique Êtaient ambigus, mobilisant des concepts qui manquaient d'une dÊnition claire. En fait, l'ambiguïtÊ porte sur le positionnement de l'approche pratique dans le champ de la stratÊgie. Le champ de la stratÊgie est marquÊ par une dichotomie entre deux Êcoles, celle dite  du contenu  et celle dite  du processus  (Bourgeois, 1980). Les processus stratÊgiques dÊcrivent la manière dont les stratÊgies se dÊveloppent dans les organisations (Johnson et al., 2005). Un dÊbat central dans l'Êcole du processus est celui opposant une comprÊhension de la stratÊgie comme processus dÊlibÊrÊ d'une part, et comme processus Êmergent, d'autre part. Dans ce dÊbat, Mintzberg & Waters (1985) sont cÊlèbres pour avoir introduit l'idÊe selon laquelle la dialectique entre stratÊgie dÊlibÊrÊe et stratÊgie Êmergente, rend compte de l'Êcart entre l'intention des  leaders de l'organisation  (p.258) et la stratÊgie telle qu'elle se rÊalise eectivement. L'Êcole du contenu s'intÊresse quant à elle au fond de la stratÊgie. Elle est largement marquÊe par les travaux de Porter (1980, 1985). Celui-ci met en Êvidence des stratÊgies  gÊnÊriques  d'oÚ provient un vocable bien connu : domination par les coÝts, diÊrenciation,.... Whittington (1996) suggère que ces deux Êcoles n'Êpuisent pas les problÊmatiques qui intÊressent les chercheurs en stratÊgie. C'est ainsi qu'il propose de dÊvelopper

2. En janvier 2011, voir www.sap-in.org.


1.1. L'approche pratique de la stratégie : positionnements et implications une approche pratique de la stratégie. Nous commençons par exposer les idées-forces de l'approche pratique. Ensuite, nous considérons quelques ambiguïtés de cette approche. Compte tenu de notre question de recherche, nous accordons une attention particulière à montrer quels acteurs, dans cette approche, sont reconnus comme des stratèges potentiels.

1.1.1.1 Les idées-forces de l'approche pratique

a. Le niveau individuel d'analyse a été négligé...

Introduire une nouvelle pers-

pective dans quelque domaine que ce soit, suppose de justier au préalable des limites et/ou de l'incomplétude des approches existantes. Ainsi, dès le départ en 1996, Whittington perçoit la nécessité de cartographier le champ de la stratégie. Cette cartographie, représentée ici dans la gure 1.1, structure ce champ selon deux dimensions et fait émerger une zone insusamment explorée par les travaux antérieurs. Cette zone constituera le domaine revendiqué par l'approche pratique de la stratégie.

Traduit de Whittington (1996). Figure 1.1  Quatre perspectives de la stratégie. Les deux dimensions retenues sont relatives au centre d'intérêt des auteurs (verticalement, sur la gure 1.1) et au niveau d'analyse qu'ils privilégient (horizontalement). Ainsi, d'une part, certains chercheurs se concentrent sur la `destination' de

| 25


26 |

Chapitre 1. L'approche pratique de la stratÊgie : qui pilote l'organisation ? la stratÊgie (oÚ la stratÊgie doit-elle conduire ?), tandis que d'autres se focalisent sur le `chemin' parcouru pour se rendre à cette destination (comment la stratÊgie se rÊalise-t-elle eectivement ?). D'autre part, les travaux se distinguent selon le niveau d'analyse adoptÊ : tantôt celui de l'organisation vue comme un ensemble homogène, tantôt celui de l'individu stratège. Le croisement de ces deux dimensions Êtablit trois perspectives de la stratÊgie et rÊvèle un espace peu explorÊ qui indique l'existence d'une quatrième perspective, celle de la pratique de la stratÊgie. La perspective de la planication, la plus ancienne, se propose de dÊvelopper des outils, destinÊs aux managers et aux consultants, pour dÊnir des stratÊgies mieux informÊes. L'approche des politiques gÊnÊrales observe la relation entre diffÊrentes stratÊgies et la performance organisationnelle. La perspective du processus examine comment les organisations reconnaissent le besoin de changer de stratÊgie et comment ce changement se produit eectivement (Whittington, 1996). Pour Whittington (1996, p.732), l'approche pratique de la stratÊgie emprunte beaucoup à la perspective du processus, mais s'en diÊrencie en se focalisant sur le niveau individuel d'analyse. Ainsi, l'approche pratique se concentre sur les stratèges et sur le  faire stratÊgique  (strategizing, dans la littÊrature anglo-saxonne). Cependant, remarquons que dans ce texte fondateur, seuls le top management, les directeurs de liales et les consultants sont mentionnÊs explicitement en tant que stratèges. Le faire stratÊgique inclut leur participation à des rÊunions (Jarzabkowski & Seidl, 2008) et à des ateliers et sÊminaires stratÊgiques, qui sont autant d'Êpisodes stratÊgiques (Hendry & Seidl, 2003), ainsi que l'utilisation eective des outils stratÊgiques, y compris le recours au discours (Hendry, 2000). En somme, à ce stade, l'approche pratique plutôt que de s'intÊresser aux organisations et aux stratÊgies, entend se pencher sur les stratèges et leurs pratiques stratÊgiques concrètes. Mais ce positionnement reste ambigu, notamment vis-à-vis de la perspective du processus. En eet, si le niveau individuel d'analyse se concentre sur les managers et


1.1. L'approche pratique de la stratĂŠgie : positionnements et implications les consultants Ă l'exclusion de tout autre acteur, alors Ă  notre avis l'intĂŠrĂŞt d'ĂŠtablir une distinction avec le niveau organisationnel est fortement attĂŠnuĂŠ. Il n'est pas ĂŠvident d'armer que les travaux dans l'ĂŠcole du processus nĂŠgligent nĂŠcessairement les pratiques des managers (voir par exemple Tushman & O'Reilly, 1996). Une approche pratique de la stratĂŠgie est-elle alors vraiment nĂŠcessaire pour comprendre la formation de la stratĂŠgie ? Telle qu'elle a ĂŠtĂŠ initialement introduite par Whittington (1996), l'approche pratique de la stratĂŠgie reste donc imparfaitement positionnĂŠe dans le champ de la stratĂŠgie. En l'ĂŠtat, elle semble vouĂŠe Ă  une alternative insatisfaisante : ĂŠvoluer en marge des approches traditionnelles dominantes ou ĂŞtre assimilĂŠe Ă  l'ĂŠcole du processus. Pour ĂŠchapper Ă  ce destin, les partisans de l'approche pratique ont travaillĂŠ au renforcement de son positionnement, notamment en spĂŠciant plus prĂŠcisĂŠment son objet. Un consensus s'est progressivement ĂŠtabli autour de caractĂŠristiques qui dĂŠnissent, dĂŠsormais plus prĂŠcisĂŠment,  ce que faire de la stratĂŠgie veut dire  (Allard-Poesi, 2006).

b. ... or, la valeur se crĂŠĂŠe aujourd'hui dans l'inniment petit.

Le dĂŠvelop-

pement d'une approche pratique se justie Êgalement de façon positive, plutôt que par opposition aux perspectives traditionnelles comme l'a fait (Whittington, 1996). Johnson et al. (2003) soulignent ainsi les facteurs qui justient que les chercheurs portent leur attention sur les pratiques locales et ordinaires des individus. Ces facteurs sont de deux ordres : une mutation de l'environnement Êconomique et une attente des acteurs. D'une part, l'explication de l'Êchec ou de la pÊrennitÊ des organisations se trouverait dans les micro-activitÊs. En eet, les organisations font face à une mutation dÊjà prononcÊe de leur environnement Êconomique. Dans ce nouveau contexte, les sources traditionnelles de l'avantage concurrentiel que sont les ressources, les compÊtences et l'information, sont de plus en plus accessibles, mobiles et transparentes respectivement. Les protections contre l'imitation s'aaiblissent. Par consÊquent, la source de la crÊation de valeur rÊside de façon croissante dans des atouts microscopiques,

| 27


28 |

Chapitre 1. L'approche pratique de la stratÊgie : qui pilote l'organisation ? diciles à discerner et à imiter (Johnson et al., 2003). En outre, l'environnement peut être qualiÊ d'hypercompÊtitif (D'Aveni, 1994; Brown & Eisenhardt, 1997). L'hypercompÊtition implique une dÊcentralisation de la dÊcision pour permettre une meilleure adaptabilitÊ de l'organisation (Weick & Quinn, 1999), ce qui signie que l'activitÊ stratÊgique se dÊplace vers le niveau local, à la pÊriphÊrie des organisations (RegnÊr, 2003). De même, de nombreux auteurs ont soulignÊ que l'environnement est en changement permanent (par exemple, Tsoukas & Chia, 2002). Cette instabilitÊ rend inopÊrante la dissociation classique entre conception et mise en oeuvre de la stratÊgie, dès lors que les informations qui soutiennent le plan ne sont plus à jour au moment de l'exÊcuter. Dans ce contexte dynamique, la formation de la stratÊgie intervient dans le processus de son exÊcution, au quotidien ; elle implique de nouveaux acteurs qui en Êtaient ÊloignÊs auparavant.

D'autre part, une approche pratique peut mieux rÊpondre aux nouveaux besoins des acteurs qui font la stratÊgie. Ceux-ci ont en eet des attentes que les approches traditionnelles ne satisfont pas tout à fait (Johnson et al., 2003). La tendance (dÊjà ÊvoquÊe) des travaux orthodoxes à privilÊgier un niveau macro d'analyse, a ni par gÊnÊrer un dÊcalage entre l'aboutissement des recherches acadÊmiques et les problèmes concrets auxquels les managers souhaiteraient rÊellement entrevoir des solutions. Au niveau microscopique, une attente rÊcurrente porte par exemple sur le fameux `savoir-être'. Comparativement, les savoirs et savoir-faire sont relativement abondants. Dès lors, les compÊtences sociales individuelles peuvent faire une diÊrence sur la performance des organisations. Ces compÊtences sont dicilement perceptibles, sauf à s'intÊresser aux micro-activitÊs quotidiennes, comme l'approche pratique de la stratÊgie se propose de le faire.

Ainsi, le dÊveloppement d'une approche à base d'activitÊs (Johnson et al., 2003) se justie aussi bien par les limites des approches existantes, que par des raisons importantes d'y remÊdier. Mais l'intÊrêt pour les pratiques quotidiennes et le `faire stratÊgique', tel que nous l'avons prÊsentÊ jusqu'ici, pose au moins deux problèmes.


1.1. L'approche pratique de la stratégie : positionnements et implications

1.1.1.2 Les ambiguïtés dans les idées-forces

a. Quid de la frontière entre le stratégique et l'opérationnel ?

Une première

ambiguïté est relative à la nature des pratiques à examiner. Dans l'approche pratique,  le `faire stratégique' comprend les actions, interactions et négociations d'acteurs multiples et les pratiques situées sur lesquelles ils s'appuient pour accomplir leurs activités  (Jarzabkowski et al., 2007, p.7-8). Si les pratiques quotidiennes, 3

ordinaires, routinières... ont une dimension stratégique , alors le lecteur peut s'interroger : quelle activité n'est pas stratégique ? Cette ambiguïté gêne l'approche empirique  le chercheur se perd dans l'observation non hiérarchisée de l'ordinaire  et pose ainsi un problème méthodologique (Hendry & Seidl, 2003, p.176). Jarzabkowski et al. (2007) envisagent deux types de réponse. D'un côté, seraient stratégiques les activités qui impliquent des pratiques propres à la stratégie, telles que la planication, l'élaboration des budgets, les ateliers stratégiques et les discours associés. D'un autre côté, une activité peut également être considérée comme stratégique si elle porte à conséquences sur les résultats stratégiques  performance organisationnelle, orientation stratégique, survie et pérennité, avantage concurrentiel , quand bien même ces conséquences n'auraient pas été recherchées ou anticipées. Conformément aux auteurs (2007, p.8), nous rejetons la première option, trop exclusive. A l'inverse, la seconde option présente l'avantage d'être inclusive : de nombreux praticiens, dirigeants ou non, peuvent être impliqués dans des activités portant à conséquences sur les résultats stratégiques (par exemple, une négociation avec un client important, la résolution d'un conit entre individus jugé préjudiciable à l'ambiance générale de travail, le calcul pertinent d'un coût,...).

b. Quid des relations entre action et structures ?

Une seconde ambiguïté rap-

pelle qu'à trop bien se distinguer des approches existantes, l'on risque de se fourvoyer dans les travers inverses de ceux que l'on voulait éviter. L'accent mis sur le niveau

micro d'analyse tend à occulter les interdépendances existant entre les niveaux. L'approche pratique court ainsi le risque, en négligeant le niveau macro, de développer

3. Cette armation serait paradoxale dans la pensée traditionnelle.

| 29


30 |

Chapitre 1. L'approche pratique de la stratÊgie : qui pilote l'organisation ? une vision partielle du `faire stratÊgique'. Ainsi, Whittington (2006) souligne que les pratiques particulières et les microactivitÊs mises en oeuvre par les acteurs dans leur pratique quotidienne, ne sont pas dÊconnectÊes du contexte sociÊtal plus vaste dans lequel toute organisation est encastrÊe. Whittington s'inscrit en cela dans le `tournant pratique' pris par les sciences sociales, sous l'impulsion d'auteurs comme Bourdieu, de Certeau, Foucauld, Giddens et Schatzki parmi ceux qui sont les plus gÊnÊralement citÊs (Chia & MacKay, 2007; Whittington, 2006; Allard-Poesi, 2006; Hendry & Seidl, 2003). Ces auteurs ont pour projet commun de dÊpasser l'antagonisme classique entre l'individualisme mÊthodologique et le dÊterminisme social (Whittington, 2006), c'est-à -dire entre d'un côtÊ l'idÊe que le système social est le rÊsultat de l'action intentionnelle des individus et, d'un autre côtÊ, l'armation que les individus agissent conformÊment aux pressions sociÊtales qui s'imposent à eux. Chia & MacKay (2007) insistent sur cette nÊcessitÊ de dÊpasser la dualitÊ classique entre action et structures, entre niveaux micro et macro, pour vÊritablement diÊrencier la perspective pratique de l'Êcole du processus. Pour eux, les acteurs et les processus sont subordonnÊs à des pratiques, et non l'inverse (Chia & MacKay, 2007, tableau p.229). Les pratiques servent de cadre dans lequel l'intentionnalitÊ des acteurs peut s'exprimer. Par ailleurs, l'action intentionnelle des acteurs peut avoir des consÊquences non intentionnelles non nÊgligeables (Giddens, 1984; Merton, 1936), c'est-à-dire susceptibles de porter à consÊquences sur les rÊsultats stratÊgiques. Après avoir examinÊ le positionnement de l'approche stratÊgique dans le champ de la stratÊgie, nous envisageons à prÊsent les implications de ce positionnement pour la recherche en stratÊgie.

1.1.2

Les implications de l'approche pratique pour la recherche en stratĂŠgie

Le positionnement de l'approche pratique de la stratĂŠgie met l'accent sur les pratiques des individus en situation. MĂŞme les acteurs dont ce n'est pas le rĂ´le formel


1.1. L'approche pratique de la stratÊgie : positionnements et implications de faire la stratÊgie, peuvent jouer un rôle stratÊgique et sont donc reconnus comme des stratèges potentiels. Ce positionnement original s'accompagne d'implications pratiques que nous envisageons maintenant.

1.1.2.1 Adopter le `regard sociologique' Whittington (2007) a poussĂŠ plus loin le dĂŠveloppement de l'approche pratique. Il soutient que les chercheurs adoptant l'approche pratique devraient se reconnaĂŽtre dans les caractĂŠristiques du  regard sociologique

4

 (Hughes, 1971, d'après Whit-

tington (2007)). S'inspirant de Snow (1999), Whittington (2007) dĂŠnit cinq caractĂŠristiques de cette approche sociologique, qu'il pose comme des standards pour la recherche sur la pratique de la stratĂŠgie. Chacune d'entre elles appelle un rapide commentaire, an de les lier Ă notre question de recherche.

a. Explorer les relations.

Ce premier aspect du regard sociologique insiste sur la

nÊcessitÊ de prendre en considÊration les ÊlÊments qui lient les organisations entre elles. Au-delà de leurs diÊrences, elles ont des points communs qui mÊritent d'être explorÊs. Il existe ainsi des façons institutionnalisÊes d'organiser les entreprises, si bien que les organisations tendant à partager certaines caractÊristiques : certains individus occupent les mêmes postes, telles pratiques et tels outils de gestion sont utilisÊs par plusieurs organisations, etc. Cet aspect s'avère peu pertinent dans notre recherche, qui se concentre sur l'Êtude approfondie d'une seule organisation.

b. Tenir compte de l'encastrement.

Adopter le regard sociologique, c'est aussi

reconnaĂŽtre que l'activitĂŠ des acteurs est encastrĂŠe dans un contexte. Pour Whittington (2007), dans une approche pratique de la stratĂŠgie, le chercheur ne doit pas se limiter au contexte organisationnel de cette activitĂŠ. Il doit aussi se montrer attentif au contexte sociĂŠtal, qui peut ĂŠgalement avoir des rĂŠpercussions sur la pratique quotidienne dans l'organisation.

4. Sociological eye, dans la littĂŠrature anglo-saxonne.

| 31


32 |

Chapitre 1. L'approche pratique de la stratĂŠgie : qui pilote l'organisation ? Par exemple, le discours du dĂŠveloppement durable s'est largement diusĂŠ dans l'environnement. Cette diusion n'a pas eu pour seule consĂŠquence de contraindre de nombreuses organisations Ă repenser leur responsabilitĂŠ sociale. Elle a ĂŠgalement donnĂŠ voix au chapitre Ă  des acteurs internes et externes Ă  l'organisation, dont le point de vue, auparavant, ĂŠtait marginalisĂŠ. Cette ĂŠvolution peut donc avoir une rĂŠpercussion considĂŠrable sur les rapports de pouvoir et sur la stratĂŠgie.

c. DĂŠranger les certitudes.

Ou remettre en question les allant-de-soi.

Snow (1999), rÊfÊrant notamment aux travaux de Davis (1971), de Berger (1963), de Schneider (1975) et de Brown (1977), soutient qu'un travail sociologique est intÊressant, non pas tellement s'il rÊvèle une rÊalitÊ jusqu'ici ignorÊe du public auquel il s'adresse, mais plutôt s'il montre à ce public qu'une idÊe tenue pour vraie n'est peut-être pas si certaine (Snow, 1999, p.14, citant Davis (1971)). Les travaux sur la rationalitÊ limitÊe (March & Simon, 1958) sont une bonne illustration : l'individu ne serait pas un être tout à fait rationnel et optimisateur, mais le plus souvent il n'est pour autant ni fou, ni idiot. L'idÊe gÊnÊrale est de s'intÊresser aux dÊtails et à tout ce que les approches traditionnelles ont nÊgligÊ dans l'explication des phÊnomènes ÊtudiÊs (Whittington, 2007). Il s'agit notamment de remettre en question les idÊes toutes faites, largement rÊpandues et admises. Le chercheur est invitÊ à faire preuve d'esprit critique, c'est-àdire à veiller à ne pas naturaliser les catÊgories conceptuelles en se rappelant qu'elles sont socialement construites. Aussi institutionnalisÊes qu'elles soient, elles ne `vont pas de soi' et ne sont pas triviales. Pour s'en convaincre, supposons un doctorant (ou, de façon encore plus neutre, une personne inscrite dans un programme doctoral) ; aussi anodin que cela puisse paraÎtre, le fait de dÊsigner cette personne par l'une ou l'autre des expressions `Êtudiant en thèse' ou `jeune chercheur', peut être rÊvÊlateur de la nature des relations interpersonnelles dans les lieux oÚ elles sont prononcÊes. Chacune de ces expressions contribue à construire l'identitÊ de doctorant (Phillips & Hardy, 1997). Ceci peut bien entendu être lourd de consÊquences, ceteris paribus, en matière de mo-


1.1. L'approche pratique de la stratĂŠgie : positionnements et implications tivation, de prĂŠsentation de soi et, en n de compte, de disposition Ă l'eort et de performance. Le choix d'une formulation plutĂ´t qu'une autre est stratĂŠgique et doit correspondre aux objectifs poursuivis (dĂŠveloppement du professionnalisme des doctorants ou autre). Dans l'approche pratique, se tromper de formulation constitue une forme de contre-performance

5

stratĂŠgique mal reconnue, alors qu'elle relève Ă

notre avis des rĂŠalitĂŠs quotidiennes. Il faut remarquer, en lien avec notre question de recherche, que cette erreur peut ĂŞtre commise par n'importe qui, pas uniquement par les managers.

d. S'attaquer aux problèmes sociaux.

Le regard sociologique s'intĂŠresse aux

problèmes sociaux, de façon plus systÊmatique que toute autre discipline en sciences sociales (Snow, 1999, p.13). Cet auteur arme qu'un des projets de la sociologie est d'amÊliorer la sociÊtÊ en s'attaquant à ces problèmes et, donc, en examinant puis en critiquant les structures sociales qui gÊnèrent ces problèmes en même temps qu'elles en rÊsolvent d'autres (par exemple Crozier & Friedberg, 1977). Ce projet peut se transposer aux sciences de gestion et, plus particulièrement, au management stratÊgique. La stratÊgie en elle-même peut être considÊrÊe comme problÊmatique (Knights & Morgan, 1991). La stratÊgie, en tant que discours institutionnalisÊ, attribue par exemple des privilèges à certains groupes d'individus (les stratèges, gÊnÊralement les managers) au dÊtriment d'autres. De même, la diusion de pratiques stratÊgiques dans de nouveaux champs, comme celui du secteur public, peuvent gÊnÊrer des transformations surprenantes du fonctionnement des organisations publiques (Oakes et al., 1996, d'après Whittington (2007)). Il est alors souhaitable de s'interroger sur la pertinence et les consÊquences de telles mutations.

De façon gÊnÊrale, les pratiques stratÊgiques ne sont ni naturelles, ni inÊvitables (Knights & Morgan, 1991) ; elles doivent donc être questionnÊes lorsqu'elles posent problème. En s'attaquant aux problèmes sociaux crÊÊs par la pensÊe stratÊgique, et en s'adressant à ceux qui ont le pouvoir d'agir concrètement pour y remÊdier, les

5. En considĂŠrant que cette erreur provoque des eets qui vont Ă l'encontre de la performance.

| 33


34 |

Chapitre 1. L'approche pratique de la stratégie : qui pilote l'organisation ? chercheurs en management stratégique peuvent contribuer au changement organisationnel et social. Identier qui fait la stratégie, comme nous tentons de le découvrir, permet aux chercheurs de savoir à qui s'adresser  aux seuls managers ?  pour jouer ce rôle d'agents de changement.

e. Respecter la continuité.

Whittington (2007) ajoute un dernier standard pour

une approche pratique de la stratégie. Pour lui, les chercheurs adoptant cette approche ont jusqu'ici souligné le caractère changeant de la pratique. Certes, ceci permet de rendre compte de l'innovation et du changement dans les organisations, qui sont des problématiques actuelles importantes. Mais la stratégie comporte son lot d'invariants et de pratiques persistantes. Dans cette veine, Mignon (2001, 2009) dénit la pérennité organisationnelle comme  la capacité pour une entreprise d'initier ou de faire face au cours de son histoire à des bouleversement externes ou internes tout en préservant l'essentiel de son identité  (Mignon, 2009). Ainsi :

L'étude d'entreprises pérennes révèle qu'un certain nombre d'invariants (savoirfaire, traditions, gestion nancière prudente, valeurs, délité du personnel, investissement à long terme) jouent le rôle de ltre des initiatives stratégiques et permettent de modeler ces dernières dans le sens de la pérennité. Le processus de sélection interne, conduisant soit à l'abandon soit à la rétention, d'un certain nombre d'initiatives stratégiques permet à l'entreprise de ne pas se fourvoyer dans des voies irréalistes et de se maintenir sur le long terme (Mignon, 2009, p.76). Pour Mignon, la stratégie se construit au travers de ltres constitués par la pratique établie. Les éléments de continuité sont donc essentiels à la compréhension de la formation de la stratégie, et doivent par conséquent être pris en considération.

La gure 1.2 récapitule les caractéristiques du regard sociologique. Pour Whittington, les chercheurs sont en conformité avec l'inclinaison sociologique de la perspective pratique dès lors qu'ils adhèrent à certains (au moins) des grands principes du regard sociologique, et qu'ils reconnaissent le potentiel des principes qu'ils peuvent


1.1. L'approche pratique de la stratégie : positionnements et implications négliger dans leurs travaux (2007, p.1583). L'auteur reconnaît qu'en fonction des questions de recherche posées, ces grands principes peuvent ne pas être toujours respectés simultanément.

D'après Whittington (2007) et Snow (1999). Figure 1.2  Les caractéristiques du regard sociologique comme grands principes pour une approche pratique de la stratégie. 1.1.2.2 Produire une connaissance  du  management La recherche dans le champ du management stratégique, gagne à se rapprocher de l'action (Martinet, 2008, par exemple) et à se concentrer sur les pratiques concrètes. Cette armation est d'autant plus évidente dans le cadre de l'approche pratique de la stratégie. Ce rapprochement constitue le prix à payer pour produire une connaissance susamment actionnable pour guider les acteurs dans leur pratique. Mais ce rapprochement porte en premier lieu sur les méthodes d'accès au terrain. Les travaux adoptant l'approche pratique abordent les micro-activités de manière plus intime que ceux qui s'inscrivent dans l'école du processus (Whittington, 2007).

| 35


36 |

Chapitre 1. L'approche pratique de la stratÊgie : qui pilote l'organisation ? D'un point de vue mÊthodologique, des approches ethnographiques sont prÊfÊrÊes (voir par exemple Samra-Fredericks, 2003), par opposition aux Êtudes de cas à base d'entrevues et focalisÊes sur le niveau organisationnel, privilÊgiÊes par l'Êcole du processus. Quant à la nalitÊ de notre recherche, nous rejoignons Golsorkhi (2006) : la recherche dans le champ du management stratÊgique doit avant tout produire une connaissance du management, plutôt qu'une connaissance pour le management. Cette  explicitation de la pratique des acteurs et de leurs rÊalitÊs quotidiennes sans projection de notre propre rationalitÊ ou d'une idÊologie quelconque  (2006, p.15) n'exclut en aucune façon la production de connaissances actionnables. Au contraire, nous pensons que si les connaissances Êmergent de la pratique eective des acteurs, ceux-ci parviennent plus facilement à s'en apercevoir, à rÊÊchir eux-mêmes sur leur pratique et à en tirer habilement un enseignement qui serve leur intÊrêt. Notre objectif prioritaire est de comprendre l'objet ÊtudiÊ, et non de chercher à le transformer. L'objectif de produire une connaissance du management reste compatible avec l'analyse critique voulue par le regard sociologique. Il est possible, par exemple, de comprendre les raisons qui poussent un manager à adopter un style tyrannique, sans pour autant que cette comprÊhension ne cautionne ce style. Cependant, la critique ne doit pas consister à dÊfendre une idÊe prÊconçue, que le travail empirique aurait pour but d'illustrer au mÊpris des donnÊes (Snow, 1999, p.13-14). Ainsi, une bonne critique s'interdit de considÊrer a priori qu'un style de management, aussi peu Êthique qu'il puisse paraÎtre, soit à proscrire toujours et partout. Il s'agit en dÊnitive d'Êviter une forme d'ethnocentrisme, ce qui ne signie pas qu'il faille rester sourd à sa facultÊ de jugement.

En dÊnitive, nous avons mis en Êvidence l'existence d'une approche pratique de la stratÊgie. Celle-ci se positionne en complÊment des perspectives traditionnelles, en s'intÊressant aux pratiques microscopiques des acteurs et en se concentrant sur le niveau individuel d'analyse. Nous avons montrÊ que ces pratiques sont encastrÊes dans un contexte plus vaste. De façon gÊnÊrale, la pratique de la stratÊgie en tant


1.2. L'approche pratique de la stratÊgie : diversitÊs et points communs qu'objet de recherche, se prête au regard sociologique. D'un point de vue mÊthodologique, l'approche pratique implique le recours à des mÊthodes d'investigation favorisant l'observation de la pratique des acteurs, en situation. Nous avons mis en Êvidence que l'approche pratique permet d'Êlargir le cercle des acteurs impliquÊs dans la formation de la stratÊgie. Tandis que les approches traditionnelles ont largement tournÊ leur regard vers les managers et les consultants, la perspective pratique se veut très inclusive. Une pluralitÊ d'acteurs, internes et externes à l'organisation envisagÊe, peuvent inuencer la stratÊgie par leur pratique. En somme, cette pluralitÊ pose la question de savoir  qui  fait la stratÊgie, c'est-à-dire qui en dÊcide et de quelle façon ou par quels moyens ? La pratique de la stratÊgie a ÊtÊ envisagÊe par les chercheurs sous l'angle de plusieurs thÊories. Cette pluralitÊ est liÊe en partie à l'ambiguïtÊ de la notion de pratique. Cette ambiguïtÊ implique de dÊnir les principaux concepts qui font consensus au sein de l'approche. A ce titre, un modèle gÊnÊral a ÊmergÊ dans le champ, autour de ces concepts-clÊs. Dans la section suivante, nous proposons un aperçu de cette pluralitÊ thÊorique et nous exposons ce modèle et ses concepts. Dans la logique de notre question de recherche, le concept de

praticiens retiendra notre attention. Si ce sont

eux les acteurs, quels sont ceux qui font la stratĂŠgie et comment s'y prennent-ils ?

1.2

L'approche pratique de la stratĂŠgie : diversitĂŠs et points communs

Nous avons soulignÊ prÊcÊdemment que l'approche pratique se concentre sur un objet  la pratique de la stratÊgie , laissant ainsi la possibilitÊ d'apprÊhender celui-ci sous des angles thÊoriques multiples. Cette diversitÊ ore toutefois un Êclairage hÊtÊrogène sur la notion de pratique, ce qui demande que notre recherche se positionne par rapport à cette diversitÊ. C'est pourquoi, dans une première sous-section, nous proposons un bref aperçu des principaux courants thÊoriques qui envisagent la notion de pratique. Dans une seconde sous-section, nous prÊsentons un modèle du faire

stratĂŠgique qui a ĂŠmergĂŠ rĂŠcemment dans la littĂŠrature (Jarzabkowski et al., 2007;

| 37


38 |

Chapitre 1. L'approche pratique de la stratÊgie : qui pilote l'organisation ? Seidl et al., 2006). Ce modèle dote l'approche pratique d'une structure uniÊe, bâtie sur les trois concepts de pratique, de pratiques (au pluriel) et de praticiens.

1.2.1

Une diversitĂŠ de courants thĂŠoriques

Plusieurs courants thÊoriques orent une place à la notion de pratique. Suivant la perspective envisagÊe, cette place peut toutefois varier sensiblement (tableau 1.1). Nous tentons, pour chacun des courants que nous prÊsentons brièvement, de mettre en Êvidence la place occupÊe par les acteurs dans cette pratique.

1.2.1.1 ExposĂŠ de la diversitĂŠ thĂŠorique La pratique occupe tout d'abord une place ĂŠvidente dans les

thĂŠories des rou-

tines. Le terme de routine s'inscrit en eet dans un eort de conceptualisation de la pratique quotidienne dans les organisations. Les routines peuvent se dÊnir comme des pratiques, des manières de faire, spÊciques à une organisation qui perdurent et orientent le comportement des individus (Johnson et al., 2005). Ainsi, elles ont traditionnellement ÊtÊ perçues comme une source d'inertie et de rigiditÊ de l'organisation dans la mesure oÚ elles prescrivent et dÊterminent l'action des membres de l'organisation. Cependant, Feldman & Pentland (2003) revisitent le concept de routine. Pour eux, bien que les routines aient un aspect prescriptif (ou ostensif ), elles renferment Êgalement la capacitÊ de gÊnÊrer le changement, à travers leur mise en application dans la pratique (aspect performatif ). Les routines peuvent être comparÊes à une partition musicale : certes, la partition guide la reproduction d'un morceau, mais à partir de cette base commune les musiciens font preuve d'un savoir-faire d'improvisation ; ils font de l'encodage Êcrit un arrangement chaque fois unique, fait de variations qui alimentent un processus continu d'Êvolution (Van de Ven & Poole, 1995). Il en va de même des principes et des règles en entreprise. Dans l'action, les acteurs peuvent exploiter des zones d'incertitude (Crozier & Friedberg, 1977) dans l'application des principes. C'est le cas lorsque deux règles entrent en contradiction (par exemple, un arbitrage est parfois nÊcessaire entre respect du protocole et respect


1.2. L'approche pratique de la stratégie : diversités et points communs

Tableau 1.1  Transversalité de la notion de pratique Courants théoriques et auteurs

Théories des routines

Feldman & Pentland (2003)

Place occupée par la notion de pratique La réalisation d'une routine dans la pratique fait appel à l'improvisation des acteurs. Cet aspect performatif des routines est une source essentielle de pouvoir pour les acteurs non-managers.

Apprentissage organisationnel Brown & Duguid (1991) Lave & Wenger (1991) Contu & Willmott (2003) Nooteboom (2006)

Théorie néo-institutionnelle Meyer & Rowan (1977) Maguire & Hardy (2009) Canato (2007) Hargrave & Van de Ven (2006)

Apprentissage situé : les processus de formation et de partage des connaissances font partie intégrante de la pratique quotidienne au travail (learning-in-working ). Les communautés de pratique regroupent les acteurs de cet apprentissage.

La recherche de légitimité pousse les organisations à adopter des pratiques similaires (isomorphisme). Le découplage permet aux organisations de maintenir des structures formelles qui les rendent légitimes, tandis que leurs activités s'adaptent à des considérations pratiques. Désinstitutionnalisation : processus par lequel les pratiques auparavant institutionnalisées sont abandonnées. Acteurs du changement institutionnel (y compris intra-organisationnel) : insider-driven vs. outsiderdriven change.

Théorie de la structuration Jarzabkowski (2008) Giddens (1984) Barley & Tolbert (1997)

Dualité du structurel : le top-management façonne la stratégie à travers ses interactions avec les autres acteurs dans l'organisation et les pratiques qu'il met en place ; mais ces actions sont elles-mêmes conditionnées par les structures de signication, de légitimation et de domination héritées du passé.

Théorie du discours organisationnel L'action (re)produit et transforme les institutions par Phillips et al. (2004) Fairclough (2005b) Laine & Vaara (2007)

l'intermédiaire de textes qui composent des discours. La stratégie en tant que pratique institutionnalisée est donc construite par l'intermédiaire des pratiques discursives. Les acteurs tentent de faire évoluer la pratique à leur avantage, en partie en ayant recours à la production d'un discours. A travers ces discours, les acteurs construisent également leur identité.

| 39


40 |

Chapitre 1. L'approche pratique de la stratÊgie : qui pilote l'organisation ? des dÊlais), ou lorsque des circonstances nouvelles rendent un principe caduc. Il n'existe pas toujours une règle pour traiter les conits de règles, ou l'absence de règle applicable, liÊs à ces situations originales : les acteurs doivent faire appel à leur capacitÊ de jugement (Kant, 1990). Par consÊquent, les acteurs ont la possibilitÊ de choisir comment ils vont agir pour rÊsoudre le problème rencontrÊ, en fonction des circonstances particulières du moment. En somme, l'aspect performatif des routines est une source essentielle de pouvoir pour les acteurs non-managers, qui peuvent ainsi peser sur la pratique de la stratÊgie (Feldman & Pentland, 2003, rÊfÊrant à Crozier (1963)).

apprentissage organisationnel rend compte des processus de

Le courant de l'

crÊation/destruction, rÊplication/protection et intÊgration/absorption de connaissances, qui expliqueraient l'existence, les frontières, la structure, le comportement et la performance des organisations (Kaplan et al., 2001; Nonaka, 1994; Aoki, 1990; Cohen & Levinthal, 1990). Issu de ce courant, le concept de communautÊs-de-pratique s'est largement diusÊ, tant dans la littÊrature (Brown & Duguid, 1991; Cohendet

et al., 2003; Nooteboom, 2006; Dameron & Josserand, 2007) que dans les entreprises pour lesquelles la constitution dĂŠlibĂŠrĂŠe et le pilotage de ces communautĂŠs forment un idĂŠal, dans un objectif de crĂŠation de connaissance et d'innovation. Dans leur thĂŠorie de l'apprentissage situĂŠ, Lave & Wenger (1991) soutiennent que l'apprentissage se produit dans la pratique quotidienne Ă travers l'interaction. Leur approche met l'accent sur l'importance des connaissances tacites, incorporĂŠes (embodied) par leurs dĂŠtenteurs du fait de leur expĂŠrience vĂŠcue, et collectives, encastrĂŠes (embedded) dans des routines, des reprĂŠsentations et des valeurs partagĂŠes (Spender, 1996a,b). Cependant, la littĂŠrature a plutĂ´t insistĂŠ sur la notion de communautĂŠ, au dĂŠtriment de celle de pratique (Brown & Duguid, 2001; Contu & Willmott, 2003). La tendance consistant Ă  reprĂŠsenter les communautĂŠs de pratique comme un rĂŠseau intra-organisationnel (Probst & Borzillo, 2007) harmonieux et consensuel, marginalise la question des relations de pouvoir qui interviennent pourtant dans la formation de ces reprĂŠsentations et valeurs partagĂŠes dominantes (Contu & Willmott, 2003). A nouveau, l'intĂŠrĂŞt pour la pratique attire l'attention vers les rapports politiques


1.2. L'approche pratique de la stratĂŠgie : diversitĂŠs et points communs entre acteurs. Leur pouvoir est d'autant plus important que les connaissances tacites qu'ils dĂŠtiennent sont spĂŠciques et diciles Ă transfĂŠrer et Ă  retenir au sein de l'organisation.

Le

courant nĂŠo-institutionnel

a largement mis l'accent sur les forces insti-

tutionnelles qui incitent les organisations à adopter des pratiques similaires. L'objectif des organisations serait moins celui d'être compÊtitives que celui d'apparaÎtre lÊgitimes, d'oÚ leur tendance à s'imiter plutôt qu'à se diÊrencier (DiMaggio & Powell, 1983). Mais ces pressions isomorphiques laissent peu de place à la possibilitÊ d'un choix stratÊgique (Child, 1972), ce qui se heurte à l'esprit entrepreneurial des managers-visionnaires et à l'idÊe volontariste de main visible (Chandler, 1989) chère au champ du management stratÊgique. Meyer & Rowan (1977) introduisent alors le concept de dÊcouplage, qui permet d'articuler la quête de lÊgitimitÊ et celle d'efcience. Pour ces auteurs, les organisations s'imitent dans l'adoption de structures formelles qui rÊpondent aux exigences institutionnelles, mais elles se diÊrencient dans leur pratique eective qui s'ajuste à des considÊrations pratiques (1977, p.357). Ainsi, ce courant Êtablit une distinction entre une rÊcurrence des pratiques stratÊgiques et une singularitÊ de la pratique stratÊgique dans son contexte (Allard-Poesi, 2006).

Il faut noter, par ailleurs, que la littĂŠrature nĂŠo-institutionnelle s'est plus largement concentrĂŠe sur le niveau sociĂŠtal d'analyse, celui des champs organisationnels. NĂŠanmoins, une lecture institutionnaliste est ĂŠgalement envisageable au niveau intraorganisationnel (Canato, 2007). Ainsi, des pratiques peuvent s'institutionnaliser (ou Ă l'inverse, se dĂŠsinstitutionnaliser) dans une organisation (ou dans un champ), sous l'inuence d'acteurs internes ou externes Ă  l'organisation (ou au champ). Cette vision est intĂŠressante, dans la mesure oĂš elle admet qu'une grande diversitĂŠ d'acteurs puissent inuencer la stratĂŠgie des organisations. Maguire & Hardy (2009) soulignent que la comprĂŠhension de la dĂŠsinstitutionnalisation des pratiques requiert d'examiner non seulement le rĂ´le des acteurs internes (insider-driven deinstitutionalization ), mais ĂŠgalement celui des acteurs externes (outsider-driven ) qui peuvent insuer un changement plus radical. Pour Hargrave & Van de Ven (2006), le conit, le pouvoir et

| 41


42 |

Chapitre 1. L'approche pratique de la stratĂŠgie : qui pilote l'organisation ? le comportement politique des acteurs sont essentiels au processus de transformation des institutions. Dans la

thĂŠorie de la structuration de Giddens (1984), le concept de struc-

turation dÊsigne le processus par lequel les institutions sont produites, reproduites et transformÊes. Cette thÊorie comporte ainsi des similitudes avec le cadre nÊoinstitutionnel  Barley & Tolbert (1997) utilisent d'ailleurs indiÊremment les termes de structuration et d'institutionnalisation. Giddens ore une articulation complexe des deux concepts de structures et d'action. Les structures sont un ensemble de règles et de ressources qui sont à la fois le moyen et le rÊsultat de l'action collective (le sociologue parle de dualitÊ du structurel ). Elles se manifestent sous la forme d'un ensemble de pratiques sociales reproduites et persistantes (Rojot, 2000) et d'une agglomÊration de comprÊhensions hÊritÊes du passÊ. Ces pratiques et ces comprÊhensions acquièrent le statut moral et ontologique de `rÊalitÊs admises' ( taken-for-granted facts ) (Barley & Tolbert, 1997). MalgrÊ ce statut, les structures ne sont pas totalement dÊterministes : les actions peuvent reproduire les pratiques institutionnalisÊes, mais dans leur pratique les acteurs ont toujours la possibilitÊ d'agir autrement (Rojot, 2000). Cette aptitude d'un acteur à exercer un pouvoir sur les structures de l'organisation (Whittington, 2004) confère à cet acteur le statut d'agent social. Un acteur cesse d'être un agent s'il perd cette capacitÊ à  faire une diÊrence  (Giddens, 1984). Jarzabkowski (2008) examine la manipulation dÊlibÊrÊe de l'action et des structures par les cadres dirigeants. Il nous semble intÊressant de prolonger cet eort, en s'intÊressant Êgalement aux autres catÊgories d'acteurs potentiellement agents :

Future strategy research might thus undertake structurational analysis of how actors work within an organizational system in order to shape its strategy over time (Jarzabkowski, 2008, p.641-642). Phillips et al. (2004) dĂŠveloppent une

thĂŠorie du discours organisationnel,

dans un eort visant à complÊter la thÊorie nÊo-institutionnelle. Pour ces auteurs, cette thÊorie peine en eet à expliquer le processus d'institutionnalisation. Ils proposent un modèle selon lequel les institutions sont produites, reproduites et trans-


1.2. L'approche pratique de la stratÊgie : diversitÊs et points communs formÊes par l'action, ce qui rejoint la thÊorie de la structuration. Mais ils insistent sur le rôle du langage : la structuration se fait par l'intermÊdiaire de la production de discours. Le discours peut être considÊrÊ comme une forme de pratique sociale (Fairclough & Wodak, 1997, d'après Wodak & Meyer (2009a)), d'oÚ l'intÊrêt de l'approche pratique de la stratÊgie pour l'analyse de discours (Vaara et al., 2004; Vaara, 2006; Laine & Vaara, 2007; Detchessahar & JournÊ, 2007; Pälli et al., 2009). Un dÊbat rÊcent dans le champ de l'approche pratique de la stratÊgie, a appelÊ à eectuer des analyses discursives critiques (Vaara et al., 2010; Carter et al., 2008; Jarzabkowski & Whittington, 2008). En particulier, le champ de la stratÊgie pourrait gagner à s'intÊresser à la formation de coalitions et à l'action des parties prenantes qui rÊsistent aux cadres dirigeants, tels que les militants Êcologistes ou d'autres (Carter et al., 2008). Pour ces auteurs, c'est de ces activistes que l'innovation en matière de stratÊgie peut Êmerger (2008, p.94). Cela signie que les acteurs non-managers jouent un rôle important dans la formation de la stratÊgie, même si ce rôle est le plus souvent masquÊ par le discours stratÊgique institutionnalisÊ, selon lequel la stratÊgie est rÊservÊe aux managers, aux consultants et, Êventuellement, au management intermÊdiaire (Vogler & Rouzies, 2006).

D'autres courants complètent la gamme des nombreuses prises de positions thÊoriques qui caractÊrisent l'approche pratique de la stratÊgie (Rouleau, 2006). Parmi ces courants gurent notamment la

thĂŠorie de l'activitĂŠ d'Engestrom et la thĂŠo-

rie des systèmes sociaux de Luhmann 6 . Nous retiendrons ici l'apport de Hendry & Seidl (2003). Ces auteurs exploitent le concept d'Êpisode, issu de la thÊorie des systèmes sociaux. Ils parlent ainsi d'Êpisode stratÊgique pour dÊsigner toute pratique stratÊgique marquÊe par un dÊbut et une n, isolÊe de l'action opÊrationnelle ordinaire, et permettant une rÊexion sur la stratÊgie. L'Êpisode stratÊgique constitue une unitÊ d'analyse opportune, si bien que l'intÊrêt de repÊrer ce concept est d'abord mÊthodologique.

6. Pour plus de dĂŠtails sur ces thĂŠories, voir notamment  et respectivement  Jarzabkowski (2003) et Seidl (2007).

| 43


44 |

Chapitre 1. L'approche pratique de la stratĂŠgie : qui pilote l'organisation ?

1.2.1.2 Analyse de la diversitÊ thÊorique Cette diversitÊ thÊorique sur la notion de pratique constitue une ressource intÊressante. Elle ore en eet une forme de triangulation sur l'objet qu'est la pratique. Qu'en ressort-il ? A notre avis, malgrÊ leurs diÊrences, ces approches s'accordent sur un point essentiel : la prise en compte de la pratique invite à Êlargir le cercle des acteurs impliquÊs dans la formation de la stratÊgie. L'approche pratique accorde ainsi une place centrale aux praticiens. Plus particulièrement, les thÊories prÊsentÊes prÊcÊdemment convergent toutes sur la notion de pouvoir. Tout en adoptant des pratiques gÊnÊriques qui s'imposent, les acteurs à diÊrents niveaux ont le pouvoir de les adapter pour façonner une pratique locale singulière (Allard-Poesi, 2006). Nous dÊbouchons ici sur les trois concepts-clÊs de l'approche pratique de la stratÊgie : pratique, pra-

tiques (au pluriel) et praticiens. A prÊsent, nous prÊsentons un modèle rÊcent, uniÊ, du faire stratÊgique qui intègre, dÊnit et articule ces trois concepts (Jarzabkowski

et al., 2007; Seidl et al., 2006).

1.2.2

Un modèle uniÊ

Dans l'approche pratique de la stratÊgie, la littÊrature aborde des thèmes tels que les routines, la pratique, les acteurs, les (micro-)activitÊs, l'action ordinaire, les discours, les Êpisodes stratÊgiques, et d'autres. Pour traiter ces thèmes, les auteurs utilisent parfois les mêmes mots sans s'accorder systÊmatiquement sur leurs dÊnitions (Whittington, 2006). Ainsi, après que de nombreux termes ont ÊmergÊ, un eort d'intÊgration Êtait nÊcessaire. La `communautÊ de la pratique' a entrepris de baliser le champ pour permettre un dÊveloppement cohÊrent des recherches futures. Trois concepts majeurs ressortent de cet eort de cohÊrence : la pratique, les pratiques et les praticiens (gure 1.3). Comme la gure le reprÊsente bien, les trois sphères sont interdÊpendantes. Ainsi, bien que notre question de recherche nous conduise à nous intÊresser plus particulièrement aux praticiens, nous ne saurions nous dÊsintÊresser totalement des deux autres sphères. Par consÊquent, cette sous-


1.2. L'approche pratique de la stratégie : diversités et points communs section vise à dénir ces trois concepts.

Source : Jarzabkowski et al. (2007); Seidl et al. (2006). Figure 1.3  Modèle conceptuel pour appréhender la pratique de la stratégie. 1.2.2.1  Pratiques préemballées, pratique plastique  Reckwitz (2002) établit la distinction entre la pratique et les pratiques. Pour cet auteur, la pratique (au singulier)  n'est qu'un terme emphatique pour décrire l'action humaine comprise dans sa globalité

7

 (2002, p.249-250).

Seidl et al. (2006, p.2-3) donnent une seule et même dénition de la

pratique

et de la stratégie : il s'agit d'un ux d'activité en situation et accompli socialement, ayant des conséquences sur les orientations et la survie de l'organisation. Les

pratiques (au pluriel) sont quant à elles des ressources de nature cognitive, comportementale, procédurale, discursive, motivationnelle et physique qui sont combinées, coordonnées et adaptées pour construire la pratique. Les tentatives répétées de dénir le concept de pratique (voir Whittington, 2006; Seidl et al., 2006; Jarzabkowski et al., 2007; Jarzabkowski & Spee, 2009) révèlent la diculté de le faire de façon à la fois intelligible et néanmoins assez précise. Malgré

7.  `Practice' (Praxis ) in the singular represents merely an emphatic term to describe the whole of human action .

| 45


46 |

Chapitre 1. L'approche pratique de la stratÊgie : qui pilote l'organisation ? la richesse des dÊnitions ÊlaborÊes par ces auteurs autour des travaux de Reckwitz (2002), nous retiendrons dans cette thèse la terminologie proposÊe par Allard-Poesi (2006) :

Conçu comme une pratique sociale, [le] faire stratÊgique est animÊ d'une tension dialectique entre la singularitÊ d'un ici et maintenant propre à toute activitÊ, et la rÊcurrence et la gÊnÊralitÊ des routines, normes, règles, techniques et outils sur lesquels toute pratique s'appuie ; entre l'unicitÊ de l'activitÊ rÊalisÊe en situation (ce que l'on appelle la pratique [...]) et la rÊpÊtition des artefacts socioculturels par lesquels l'activitÊ stratÊgique est rÊalisÊe (artefacts que l'on appelle les pratiques [...]) (Allard-Poesi, 2006, p.28, gras et italiques d'origine). Cette conceptualisation des notions de pratique et de pratiques s'inspire, comme nous l'avons soulignÊ plus haut, du courant nÊo-institutionnel (dont nous avons rappelÊ la proximitÊ avec la thÊorie de la structuration (Barley & Tolbert, 1997)) et, en particulier, de la notion de dÊcouplage (Meyer & Rowan, 1977). Elle rejoint l'idÊe selon laquelle les acteurs interagissent avec, adoptent et modient les pratiques selon leurs propres intÊrêts et interprÊtations (Jarzabkowski, 2004; Jarzabkowski et al., 2007; Stensaker & Falkenberg, 2007). Ainsi Êtablie, la distinction entre des pratiques gÊnÊriques  prÊemballÊes  et une pratique locale  plastique   pour reprendre les expressions pÊdagogues de Allard-Poesi (2006)  est compatible avec le projet de l'approche pratique de lier les niveaux micro et macro d'analyse (Whittington, 2006). Les pressions institutionnelles poussent les organisations à adopter des pratiques  apparemment similaires  (2006, p.29) qui sont particulièrement en vogue au niveau macro ; mais les acteurs adaptent ces ressources gÊnÊriques pour construire une pratique singulière qui tienne compte de leurs intentions. Par exemple, peu d'entreprises n'ont pas tentÊ un jour ou l'autre d'obtenir la certication ISO 9001 (une des pratiques d'assurance qualitÊ les plus institutionnalisÊes) ; mais la manière eective de mettre en oeuvre la norme peut varier sensiblement d'une organisation à une autre, et avoir des consÊquences très importantes sur la pÊrennitÊ de l'organisation (Lambert & Ouedraogo, 2010).


1.2. L'approche pratique de la stratĂŠgie : diversitĂŠs et points communs

1.2.2.2 Les praticiens Jusqu'ici, nous n'avons fait qu'eeurer la question des praticiens. En examinant le positionnement de l'approche pratique dans le champ de la stratĂŠgie, nous avons soulignĂŠ une ĂŠvolution dans la littĂŠrature. Tandis qu'initialement les cadres dirigeants et les consultants retenaient l'essentiel de l'attention, Ă prĂŠsent l'approche pratique se veut plus inclusive. Les

praticiens de la stratĂŠgie  c'est-Ă -dire les stra-

tèges  ne se dÊnissent pas par un statut ou un rôle qui leur aurait ÊtÊ attribuÊ de façon formelle. Par la suite, en consultant les principaux courants thÊoriques qui apprÊhendent la notion de pratique, nous avons relevÊ leur convergence sur l'idÊe que d'autres acteurs ont le pouvoir d'inuencer la formation de la pratique. Selon la gure 1.3, le concept de praticiens dÊsigne l'ensemble des acteurs qui inuencent la construction de la pratique à travers qui ils sont, comment ils agissent et les ressources (c'est-à-dire les pratiques) qu'ils utilisent. Il est donc intÊressant de savoir qui sont ces acteurs qui font la stratÊgie. L'approche pratique de la stratÊgie constitue un cadre conceptuel pertinent pour se poser cette question et tenter d'y rÊpondre. En eet, en examinant les micro-activitÊs, l'approche pratique perçoit l'importance des interactions entre de nombreux acteurs dans la construction de la stratÊgie. Toutefois, la littÊrature fournit peu d'indications pour dÊnir qui peut être considÊrÊ comme un stratège (Jarzabkowski & Spee, 2009, p.71). Quelques lacunes peuvent être pointÊes dans la littÊrature existante. D'une part, même si le rôle stratÊgique jouÊ par l'encadrement intermÊdiaire situÊ à la pÊriphÊrie de l'organisation est de mieux en mieux reconnu (RegnÊr, 2003; Vogler & Rouzies, 2006), les travaux continuent de s'intÊresser principalement aux managers (Jarzabkowski et al., 2007). Pourtant, les individus situÊs à la base opÊrationnelle de l'organisation peuvent être des stratèges essentiels, par exemple du fait de leur contribution à l'apprentissage organisationnel. C'est ce que nous avons ÊvoquÊ prÊcÊdemment en soulignant le rôle essentiel des communautÊs de pratique dans le phÊnomène de crÊation de connaissances collectives. Mais le concept de com-

| 47


48 |

Chapitre 1. L'approche pratique de la stratÊgie : qui pilote l'organisation ? munautÊs de pratique ne rend pas compte de la totalitÊ de l'activitÊ stratÊgique des acteurs non-managers. Des questions subsistent. Pourquoi ces communautÊs sontelles apparues ? Si elles produisent eectivement des connaissances et reprÊsentent une forme de mÊmoire organisationnelle, l'apprentissage constitue-t-il la motivation première de leur existence ? En outre, que se passe-t-il lorsque deux communautÊs entrent en contact ? Et comment expliquer la disparition d'une communautÊ-depratique ? Toutes ces questions incitent à approfondir la question des dynamiques de groupe, qui ne sont pas rÊductibles à une logique consensuelle d'apprentissage et d'innovation (Contu & Willmott, 2003). D'autre part, peu de travaux envisagent comment des acteurs extÊrieurs à l'organisation ÊtudiÊe inuencent  eux aussi  la stratÊgie de cette organisation :  les consultants, les rÊgulateurs, les actionnaires et les consommateurs façonnent la stratÊgie  (Jarzabkowski et al., 2007, p.21). En somme, les praticiens sont non seulement ceux qui conçoivent la stratÊgie, ceux qui l'exÊcutent et ceux qui en pilotent la mise en oeuvre (Whittington, 2006), mais Êgalement tous ceux qui exercent une inuence sur cette conception, cette exÊcution et ce pilotage. Les praticiens peuvent être des individus (la directrice gÊnÊrale, le stagiaire, le prÊfet, le remplaçant de Virginie,...) ; ils peuvent Êgalement être envisagÊs en tant que collectifs (syndicats, communautÊs, lobbies, associations de riverains,...) (Jarzabkowski & Spee, 2009). Ces auteurs notent que les acteurs extÊrieurs ont toujours ÊtÊ envisagÊs comme des collectifs : la littÊrature parle des analystes, des consultants, des pouvoirs publics,... plutôt que de Emma l'analyste, de Sam le consultant ou de Norbert le propriÊtaire du troupeau qui risquerait d'être dÊsorientÊ par le futur contournement autoroutier prÊvu en pÊriphÊrie d'une commune moyenne de 8

la Beauce . Plusieurs auteurs ont contribuĂŠ Ă la connaissance des praticiens ; toutefois, des limites peuvent ĂŞtre relevĂŠes et des zones d'ombre restent Ă  explorer.

8. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existĂŠ ne saurait ĂŞtre que fortuite.


1.2. L'approche pratique de la stratÊgie : diversitÊs et points communs Dans leur analyse du lien entre la subjectivitÊ des acteurs et le dÊveloppement stratÊgique d'une organisation, Laine & Vaara (2007) envisagent trois groupes de praticiens (uniquement internes) : le top management, les managers intermÊdiaires et les ingÊnieurs de projets. Chaque groupe produit un discours qui lui est propre, par lequel il cherche à prÊserver son identitÊ et son pouvoir d'inÊchir la stratÊgie selon son intÊrêt. Ces acteurs peuvent ainsi, tous les trois, être qualiÊs de stratèges. Dans cette perspective, le dÊveloppement stratÊgique rÊpond à un processus alimentÊ par la confrontation de diÊrents discours. L'analyse de Laine & Vaara (2007) ore plusieurs Êclairages stimulants sur le faire stratÊgique. Par exemple, ils avancent que les acteurs veulent se prÊsenter comme des stratèges et que toute entrave à ce dÊsir s'expose à une rÊsistance acharnÊe (2007, p.54). Mais cette analyse prÊsente Êgalement des limites. En particulier, elle restitue une vision extrêmement traditionnelle des acteurs, qui n'est pas sans rappeler la confrontation classique entre, dans le coin bleu, un en-haut autoritaire (ab)usant de sa position sociale privilÊgiÊe et, dans le coin rouge, un en-bas victime de cette domination et Êpris de libertÊ. Par ailleurs, chacun des trois groupes se caractÊriserait par un discours unique et fÊdÊrateur, comme si ce discours remportait l'adhÊsion inÊbranlable des individus ou des sous-groupes qui le composent. Cette vision nous paraÎt faire abstraction d'une large gamme de manoeuvres politiques auxquelles les individus peuvent recourir pour arriver à leurs ns, comme la trahison, la divulgation d'informations stratÊgiques, l'inltration, ou d'autres encore. Notre propos n'est pas d'armer que Laine & Vaara (2007) ont manquÊ de dÊtecter ce type de manoeuvres : elles ne sont pas nÊcessairement prÊsentes dans toute situation. Mais nous questionnons la validitÊ externe  ils la discutent eux-mêmes, avec une tendance à l'armer  de leurs rÊsultats : la possibilitÊ d'analyser des  dynamiques socio-politiques  (2007, p.53) selon des catÊgories d'acteurs formelles, facilement repÊrables, pourrait n'être que contingente au cas examinÊ. Enn, une dernière limite, qui dÊcoule peut-être de la prÊcÊdente, peut être notÊe : en n de compte, les auteurs ne rÊvèlent pas comment la stratÊgie poursuit son Êvolution, suivant quel discours. Autrement dit, ils ne disent pas qui a le dernier mot dans la constitution de la stratÊgie.

| 49


50 |

Chapitre 1. L'approche pratique de la stratégie : qui pilote l'organisation ? D'autres auteurs ont appréhendé les praticiens en proposant des concepts qui les distinguent selon le rôle stratégique qu'ils jouent. Nordqvist & Melin (2008) identient des `champions de la planication stratégique' (strategic planning champions ) dont ils analysent le rôle dans la formation de la stratégie. Ces champions sont des praticiens qui initient, promeuvent et guident le processus de planication stratégique sur une longue période. Les auteurs arment que le champion ne peut pas se contenter de sa maîtrise des outils classiques de diagnostic stratégique. Pour être ecace, il doit disposer de trois compétences relationnelles. Ce doit être un `artisan social' (social craftsperson ), un `maître-interprète' (artful interpreter ) et un `étranger connu' (known stranger ) (voir Nordqvist & Melin, 2008). Cependant, si l'archétype du champion peut réconcilier les intérêts les plus contradictoires, dans la pratique même les plus grands champions ont leurs faiblesses et leurs limites qu'ils ne peuvent repousser que dans une certaine mesure. Par conséquent, ils ne peuvent contrôler à eux seuls la constitution de la stratégie.

Mantere (2005) propose également de s'intéresser aux champions de la stratégie. Pour lui, un champion se dénit comme un individu qui outrepasse ses responsabilités opérationnelles immédiates et tente de peser sur le contenu de la stratégie, ainsi que sur la mise en oeuvre de ce contenu. Tout individu peut se percevoir comme tel, quelle que soit sa position formelle dans l'organigramme hiérarchique et fonctionnel (2005, p.158). L'auteur identie comment certaines pratiques peuvent motiver les individus à se comporter en champions, tandis que d'autres pratiques les découragent. Ses résultats soulèvent une objection et une question. L'objection : un résultat d'ensemble consiste à armer qu'un individu tenu à l'écart de la pratique de la stratégie (ou qui se perçoit comme tel), choisirait  à l'usure  de se désimpliquer. C'est mal connaître l'esprit champion (Sled, 1997), fait de ténacité, de persévérance et d'une culture du challenge. L'objection est donc méthodologique : n'est peut-être pas champion qui arme l'être. Elle est aussi théorique : certains contextes peuvent encourager un champion à persévérer. Nous pensons en particulier au cas des structures associatives et municipales de taille petite à moyenne. Dans ce type de contexte, un champion agacé par la pratique stratégique en vigueur peut


1.2. L'approche pratique de la stratÊgie : diversitÊs et points communs se mettre en tête de briguer le pouvoir formel. La question : que se passe-t-il lorsque plusieurs champions se xent des objectifs incompatibles ? L'un d'entre eux doit-il nÊcessairement l'emporter ? Ou peuvent-ils constituer des alliances de circonstance plus ou moins durables ? Bref, qui va peser de la façon la plus signicative sur la formation de la stratÊgie ?

Dans sa thèse de doctorat, Mantere (2003) examine de quelles manières un acteur individuel peut se positionner dans le cadre du processus stratÊgique. Il identie trois grandes catÊgories de positions. Aux champions  dÊjà ÊvoquÊs prÊcÊdemment  s'ajoutent les citoyens et les cyniques. Dans le processus stratÊgique, un

citoyen

est un individu qui fait preuve de loyautÊ envers l'organisation dont il est membre, en se laissant guider par la stratÊgie pour dÊnir sa façon d'agir (Mantere, 2003, p.121). A la diÊrence du champion, le citoyen ne tente pas d'inuencer la stratÊgie ou les autres membres de l'organisation. Il s'en tient à jouer le rôle qui lui a ÊtÊ attribuÊ. Pour sa part, le

cynique

considère que la stratÊgie n'est pas digne d'in-

tĂŠrĂŞt et que rien d'utile ne peut en ressortir. Il n'est pas nĂŠcessairement en accord, ni d'ailleurs en dĂŠsaccord, avec l'orientation stratĂŠgique de l'organisation ; mais il n'entend ni participer Ă la promotion de la stratĂŠgie, ni Ă  rĂŠsister contre elle. Il est rĂŠsignĂŠ. Mantere (2003) entrevoit la possibilitĂŠ que dans nombre d'organisations, les cyniques soient considĂŠrĂŠs comme des `dissidents stratĂŠgiques', alors que ce n'est pas nĂŠcessairement le cas. Ces catĂŠgories sont intĂŠressantes dans la mesure oĂš elles permettent de classier les acteurs individuels impliquĂŠs dans (ou au moins aectĂŠs par) le faire stratĂŠgique. Elles contribuent au courant pratique de la stratĂŠgie en caractĂŠrisant la diversitĂŠ des praticiens. Mais une limite subsiste. Ces catĂŠgories dĂŠsignent explicitement des acteurs individuels ; elles ne rendent pas compte de l'ĂŠmergence de groupes. Pourtant, peu d'individus disposent de la capacitĂŠ d'inuencer la pratique par leurs seules actions personnelles. Un champion a besoin de citoyens autour de lui ou, autrement dit, les citoyens ont besoin d'un champion pour les guider. Si c'est le cas, alors le pouvoir d'inuencer la pratique appartient plus souvent Ă  un groupe qu'Ă  un individu. Notre recherche se concentre ainsi sur le niveau du groupe, comme lien entre le niveau individuel et le niveau organisationnel. Paroutis & Pettigrew

| 51


52 |

Chapitre 1. L'approche pratique de la stratĂŠgie : qui pilote l'organisation ? (2007) positionnent leur analyse au niveau du groupe, mais ils ĂŠtudient ce que les groupes font (leurs pratiques) et ne problĂŠmatisent pas l'ĂŠmergence et l'identitĂŠ de ces groupes.

Synthèse : qui pilote l'organisation ? Ce premier chapitre nous a permis de prÊsenter l'approche pratique de la stratÊgie. Celle-ci se distingue des perspectives traditionnelles en stratÊgie, celles du contenu et du processus, en se focalisant sur ce que les acteurs font dans leur activitÊ quotidienne. Cette notion d'acteurs peut toutefois recouvrir des ensembles très diÊrents. En matière de stratÊgie, les cadres dirigeants (et les consultants qui gravitent autour d'eux) ont traditionnellement tenu les rôles principaux dans les narrations des chercheurs. Cette façon de reprÊsenter le fonctionnement des organisations relègue les autres acteurs au rang de simples gurants. Nous avons montrÊ que l'approche pratique Êlargit sensiblement le cercle des acteurs impliquÊs dans la pratique de la stratÊgie. Les praticiens dont ce n'est pas le rôle formel de faire la stratÊgie, participent nÊanmoins à sa constitution. En rÊalitÊ, tous les membres de l'organisation sont concernÊs par la stratÊgie. Les champions veulent l'inuencer, les citoyens l'appliquent dèlement et les cyniques rÊvèlent et contribuent à leur façon à l'ambiance gÊnÊrale de travail. Par ailleurs, ces positions sociales sont un reet statique de l'attitude des individus dans le processus stratÊgique. Leur attitude peut Êvoluer, si bien que chacun participe à la stratÊgie, même de façon occasionnelle et insigniante au premier abord. De même, l'organisation et les praticiens qui la composent, sont encastrÊs dans un contexte socio-historique. La pratique n'Êmerge donc pas seulement de l'interaction entre des acteurs internes à l'organisation, avec leur identitÊ. Elle se forge Êgalement au contact d'acteurs externes et de pratiques institutionnalisÊes que les organisations doivent adopter et peuvent adapter à leur situation particulière.


1.2. L'approche pratique de la stratĂŠgie : diversitĂŠs et points communs

A l'issue de ce premier chapitre, nous avons dÊmontrÊ la pertinence de se demander qui fait eectivement la stratÊgie des organisations. Si les managers jouent un rôle indiscutable, d'autres acteurs internes et externes ont un pouvoir d'inuence qui reste à expliciter. Ces acteurs inuents peuvent être des individus ou des groupes, ce qui doit Êgalement être examinÊ avec attention. Adoptant un regard sociologique, l'Êtude du faire stratÊgique implique d'explorer les relations entre la pratique locale, les pratiques gÊnÊriques et les praticiens internes et externes à l'organisation. Ainsi, identier qui fait la stratÊgie passe par l'observation des praticiens et de la manière dont ils utilisent les pratiques à leur disposition pour construire la stratÊgie. Dans cette thèse, nous avons choisi d'observer les praticiens au regard d'une pratique particulière : le discours (plus exactement, la production de textes). Le chapitre 2 examine la pertinence de se focaliser sur cette pratique particulière.

| 53


INTRODUCTION • Remise en cause de la conception classique du dirigeant • Pertinence et enjeu d’une approche du pilote à base de discours

PREMIERE PARTIE : PROJET DE RECHERCHE Qui fait la stratégie ? Une perspective à base de discours Chapitre 1

Chapitre 2

L’approche pratique de la stratégie : qui pilote l’organisation ?

Le discours dans la fabrique de la stratégie : une approche critique

DEUXIEME PARTIE : TERRAIN ET METHODES DE RECHERCHE Qui fait la stratégie ? Le cas de la commune de Saint-Pré-le-Paisible Chapitre 3

Chapitre 4

Terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible

Une analyse critique de discours pour découvrir le ‘pilote-en-pratique’

TROISIEME PARTIE : RESULTATS ET INTERPRETATIONS Qui fait la stratégie ? Figures stratégiques et coalitions de discours Chapitre 5

Chapitre 6

Les figures stratégiques : les praticiens impliqués

Les coalitions de discours : les praticiens influents

CONCLUSION


Chapitre 2

Le discours dans la construction de la stratégie : une approche critique Ce chapitre montre comment une approche à base de discours permet d'appréhender notre question centrale : qui fait la stratégie ? 2.1 Le discours : une pratique de construction collective de la stratégie . . 2.1.1 2.1.2

Qui fait la stratégie ?

2.2 L'analyse critique de discours : un cadre pour appréhender la construction de la stratégie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.2.1 2.2.2

57

. . . . . . . . . . . . . . . 59 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 66

Qui est l'auteur du discours organisationnel ?

74

. . . . . . . . . . 75 dialectique-relationnelle 85

L'analyse de discours : trois concepts incontournables Le choix d'une perspective critique : l'approche

 First and foremost, we nd discourse analysis to be a compelling theoretical frame for observing social rea-

 Nelson Phillips & Cynthia Hardy (2002, p.2). lity. 

L

e chapitre 1 a montré qu'une lecture pratique de la stratégie justie de se demander qui fait la stratégie. A l'évidence, les individus

1

et les groupes

2

observés

par les approches orthodoxes sont des praticiens importants, dans la mesure où ils détiennent le pouvoir formel dans l'organisation (directement ou par mandat). Cependant, le discours orthodoxe exclut du cercle des stratèges, à la hâte, les praticiens qui n'ont pas le statut formel de stratèges. Pourtant, l'écart souvent observé entre la

1. Managers, consultants, entrepreneurs,.... 2. Top management, équipes de projet,....


56 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratĂŠgie : une approche critique stratĂŠgie dĂŠlibĂŠrĂŠe et celle qui se rĂŠalise eectivement (Mintzberg & Waters, 1985) pourrait s'expliquer en partie par la prĂŠsence active de ces praticiens. A l'intĂŠrieur du cadre de l'approche pratique de la stratĂŠgie, ce nouveau chapitre 3

rÊvèle notre intÊrêt pour une pratique sociale particulière : le discours . Au stade de cette introduction, le discours peut se dÊnir comme l'utilisation du langage oralement

4

ou par Êcrit (Fairclough & Wodak, 1997, p.258, d'après Wodak & Meyer

(2009a)). Cet intÊrêt pour le discours signie que notre regard sur la stratÊgie se concentrera dÊlibÊrÊment sur le discours et, plus spÊciquement, sur le rôle du discours dans la constitution, la reproduction et la transformation de la stratÊgie d'une organisation. Cette posture se heurte à la cÊlèbre critique selon laquelle une façon de voir est aussi une façon de ne pas voir (Poggi, 1965). Notre propos n'est pas de dire que la stratÊgie se rÊsume à des questions relatives au discours. La (re)production de la stratÊgie est un phÊnomène complexe sous l'inuence de nombreux facteurs. Cependant, cette thèse met en Êvidence que le discours joue un rôle central dans la formation de la stratÊgie. Pour Mumby & Stohl (1996), la communication a cessÊ d'être considÊrÊe comme un sujet relativement pÊriphÊrique de la vie des organisations (au prot d'un intÊrêt pour les structures). La communication

5

est dĂŠsormais

un phÊnomène de première importance, d'autant plus que les structures comportent une dimension discursive de mieux en mieux reconnue (Phillips et al., 2004; Fairclough, 2005b; Maguire & Hardy, 2009). L'objectif de ce chapitre est d'expliciter comment une perspective discursive de la stratÊgie peut nous aider à apprÊhender notre question de recherche : qui fait la stratÊgie ? Concrètement, à la n de ce chapitre, nous proposons une dÊcomposition de cette question centrale en sous-questions, lesquelles structureront l'exposÊ de nos rÊsultats. Cette dÊcomposition s'appuie sur les concepts retenus et dÊnis dans ce

3. Il est plus exact de dire que la pratique qui nous intĂŠresse est celle de la production de textes par les praticiens. Nous serons plus prĂŠcis Ă mesure que nous avancerons dans le chapitre. 4. L'anglais fait une distinction utile entre `discourse' et `speech'. Le dictionnaire Cambridge Advanced Learner dĂŠnit discourse comme suit : communication in speech and writing. 5. La communication n'est qu'une des fonctions du langage  et pas la plus importante (voir Girin (1990)). Pour cet auteur, la principale fonction du langage est de nature cognitive.


2.1. Le discours : une pratique de construction collective de la stratégie chapitre ; elle opère ainsi une construction théorique de notre question centrale et de notre objet de recherche. Ce chapitre s'organise en deux temps. Dans un premier temps, nous réalisons une revue de la littérature relative aux approches discursives de l'organisation en général, et de la stratégie en particulier. A travers cette synthèse, nous envisageons à quelles conditions une approche à base de discours peut être cohérente avec la perspective pratique de la stratégie. Dans un second temps, nous développons notre préférence pour une approche cri-

tique du discours. Après avoir présenté les concepts fédérateurs qui font de l'analyse de discours une école de pensée repérable, nous introduisons les courants théoriques qui proposent des conceptions complémentaires du discours. Nous justions alors notre préférence pour l'analyse critique de discours (ACD) et, plus spéciquement 6

encore, pour une approche dite dialectique-relationnelle de l'ACD .

2.1

Le discours : une pratique de construction collective de la stratégie

Cette première section a pour but d'identier les conditions d'une cohérence entre, d'une part, l'approche pratique de la stratégie et, d'autre part, une approche à base de discours qui nous permettra d'appréhender la constitution de la stratégie. Les approches discursives de l'organisation se sont institutionnalisées. Pour cette raison, les débats épistémologiques qui rendent ces approches légitimes n'ont pas besoin d'être rappelés (Oswick et al., 2010, p.12). Cependant, la reconnaissance acquise par les approches à base de discours ne permet pas d'armer qu'elles sont compatibles avec le courant pratique de la stratégie.

6. L'hétérogénéité de l'école de l'analyse de discours est ici particulièrement nette. Cette école se compose de plusieurs ensembles d'approches plus ou moins positionnées les unes par rapports aux autres. Chacun de ces ensembles contient lui-même de multiples perspectives théoriques juxtaposées, qui se développent parfois en parallèle les unes des autres. Ainsi, lorsqu'un auteur s'inscrit dans l'école de l'analyse de discours, une façon de se positionner est de spécier l'auteur de l'approche particulière qui sera mobilisée. En ce qui nous concerne, ce sont les travaux récents de Fairclough (2005b, 2009) qui nous servent de point de référence.

| 57


58 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratĂŠgie : une approche critique Le fait que le discours soit une pratique sociale (Wodak & Meyer, 2009a) est ĂŠgalement un argument insatisfaisant pour armer cette compatibilitĂŠ. En eet, encore faut-il s'assurer que cette pratique ne soit pas monopolisĂŠe par les managers, conduisant Ă un certain silence organisationnel (Morrison & Milliken, 2000; Perlow & Williams, 2003). Or, nous savons que les managers sont des agents de liaison, des diuseurs d'informations et des porte-parole (Mintzberg, 2002). L' aptitude Ă  communiquer et Ă  interagir avec les gens  arriverait en tĂŞte des attributs que les 7

candidats Ă un poste de manager doivent possĂŠder (Koegel, 2008, p.28) . Ainsi, les managers sont des professionnels du discours. Il n'est donc pas improbable qu'ils tentent d'exercer un contrĂ´le ĂŠtroit sur les activitĂŠs discursives de la stratĂŠgie. Si c'est le cas, si les managers dominent les pratiques discursives des organisations, en quoi une approche Ă  base de discours permettrait-elle de remettre en cause l'idĂŠe que ce sont les managers qui font la stratĂŠgie (du moins dans certaines organisations) ? En somme, retenir une approche discursive est un choix discutable et nous devons dĂŠmontrer la pertinence de le faire. C'est l'objectif que nous nous xons dans un premier temps.

Une perspective à base de discours peut être cohÊrente avec l'approche pratique de la stratÊgie, à condition qu'elle respecte quelques rÊsultats importants de recherches antÊrieures. C'est ce que nous voulons montrer dans cette première section et c'est pourquoi nous l'organisons sous la forme d'une revue de littÊrature, à deux temps. Premièrement, nous examinons les approches discursives de l'organisation en gÊnÊral ; nous retenons notamment l'importance de la polyphonie et de l'encastrement des niveaux de discours. Deuxièmement, nous examinons les travaux du courant strategy-as-discourse ; ce courant supporte notre argument : les praticiens qui ne sont pas considÊrÊs comme des stratèges par le discours orthodoxe sur la stratÊgie doivent nÊanmoins être pris au sÊrieux, dans la mesure oÚ leurs actions peuvent avoir des consÊquences sur la stratÊgie.

7. Koegel (2008) rÊfère au Corporate Recruiters Survey, un sondage rÊalisÊ annuellement par le

Wall Street Journal.


2.1. Le discours : une pratique de construction collective de la stratĂŠgie 2.1.1

Qui est l'auteur du discours organisationnel ?

De nombreux auteurs ont contribuÊ au dÊveloppement d'approches des organisations à base de discours. Ces travaux traitent d'objets divers, souvent proches (mais nÊanmoins diÊrents) de l'objet de cette thèse. Il peut s'agir du changement organisationnel (par exemple Ford & Ford, 1995; Ford, 1999; Ford et al., 2002; Marshak & Grant, 2008), de la construction de l'identitÊ par le discours (par exemple Phillips & Hardy, 1997; Hardy & Phillips, 1999), ou encore de la dÊsinstitutionnalisation (Maguire & Hardy, 2009), pour ne citer que quelques exemples. Dans cette première sous-section, nous souhaitons souligner deux rÊsultats cruciaux des travaux existants que les recherches futures ne peuvent pas ignorer. (1) D'abord et avant tout, l'organisation doit être pensÊe comme un espace polyphonique dans lequel plusieurs discours coexistent et se cristallisent dans un consensus tout relatif. Ce consensus ne parvient pas, toutefois, à empêcher l'Êmergence de discours alternatifs : des voix dissidentes, des comportements dissonants et des rÊorientations stratÊgiques, parmi d'autres facteurs (Amblard, 2003), peuvent contester l'ordre Êtabli. (2) MalgrÊ cette coexistence de discours, les organisations parviennent à tenir un discours ociel. Ceci se produit à travers un processus d'intÊgration des discours et d'institutionnalisation d'un discours dominant. Ainsi, le discours est un phÊnomène multi-niveaux et le discours organisationnel ne peut pas se comprendre sans tenir compte de la diversitÊ des discours des individus et des groupes. Dès lors, une question Êpineuse est de savoir qui est l'auteur du discours de l'organisation. Epineuse, parce qu'en eet cette question pointe en direction des conits d'acteurs dans et au-

contrĂ´ler le discours organisationnel, c'est contrĂ´ler une ressource essentielle Ă la formation de la stratĂŠgie. tour de l'organisation :

2.1.1.1 Le discours dans l'organisation : beaucoup s'expriment... Parmi les travaux prĂŠcurseurs en sciences de gestion, ceux de Boje (1991, 1995) sont essentiels. Cet auteur dĂŠveloppe une thĂŠorie de l'organisation narrative (sto-

rytelling organization ) qui conçoit l'organisation comme un système de narration collective. Dans cette conception, l'organisation est un espace polyphonique.

| 59


60 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratĂŠgie : une approche critique Nous devons nous arrĂŞter sur la notion de

polyphonie.

Nous adhĂŠrons Ă la

dĂŠnition proposĂŠe par Belova et al. (2008) :

[Polyphony is] a tool for analysing organizations as discursive spaces where heterogeneous and multiple voices engage in a contest for audibility and power. (Belova

et al.,

2008, p.493).

Cette façon de concevoir l'organisation comme un espace polyphonique explique, dans une large mesure, notre prÊfÊrence pour une approche critique du discours organisationnel (voir plus loin). Boje et al. (2004) sont particulièrement catÊgoriques sur ce qu'ils appellent le `mode d'engagement' du chercheur qui s'intÊresse aux phÊnomènes impliquant le discours :

a mode of engagement that treats organizations as sites of monological coherence and univocal harmony is, in our view, an unrealistic and untenable position. In short, there is always more than one possible reading of any organizational event or situation. (Boje

et al.,

2004, p.571-572).

Nous adhĂŠrons Ă cette conviction. Ainsi, nous admettons, sans qu'il soit nĂŠcessaire d'en faire la dĂŠmonstration, un a priori important : mĂŞme si les organisations tiennent un discours ociel, elles n'en sont pas moins le lieu d'une diversitĂŠ multifacettes. Une des facettes de la diversitĂŠ dans l'organisation est relative au discours. Pour s'en convaincre, rien de tel que de souligner l'aspect discursif d'une ĂŠvidence en thĂŠorie des organisations : chaque unitĂŠ fonctionnelle de l'organisation parle son langage. Il existe par exemple, en schĂŠmatisant, un discours du commercial sur le crĂŠdit-client, qui peut contredire le discours du nancier sur cette question. Ainsi, l'organisation est une Tour de Babel (Czarniawska, 2005) :

L'Êtude des organisations aronte un univers qui est et restera polyphonique, oÚ de multiples langages ou dialectes s'Êlèvent, s'arontent et se confrontent. La dicile tâche de ceux qui Êtudient les organisations est de rendre compte de cet Êtat de fait dans leurs textes : ceci requiert beaucoup d'adresse pour composer dans le texte un Êquilibre fragile entre les mouvements centripètes


2.1. Le discours : une pratique de construction collective de la stratĂŠgie nĂŠcessaires Ă la cohĂŠsion et les mouvements centrifuges qui rendent compte de la diversitĂŠ. (Czarniawska, 2005, p.370).

Le cadre de l'approche pratique de la stratÊgie, qui encourage les travaux adoptant un niveau micro d'analyse, implique de reconnaÎtre la polyphonie dans les organisations. De même, l'idÊe de polyphonie signie que toutes les voix sont susceptibles de jouer un rôle dans la constitution de la stratÊgie. La mÊtaphore de la Tour de Babel rappelle que l'action collective organisÊe est fortement compromise lorsque les Hommes peinent à se comprendre. Pourtant, l'organisation est un eort pour permettre l'action collective. Comment, alors, un discours organisationnel ociel se dÊgage-t-il de cette polyphonie ? Nous montrons que le discours est un phÊnomène multi-niveaux qui parvient ainsi à Êviter que l'interaction ne se solde par une gigantesque cacophonie improductive (Rivière, 2006). NÊanmoins, cela ne signie pas que le discours ociel fasse consensus.

2.1.1.2 Le discours de l'organisation : ...mais peu sont entendus Les approches discursives de l'organisation se sont plus largement dÊveloppÊes après le tournant des annÊes 2000, sous l'impulsion notable de l'article d'Alvesson & Kärreman (2000a). De nombreux numÊros spÊciaux ont ÊtÊ consacrÊs au discours organisationnel et/ou stratÊgique dans des revues prestigieuses de sciences de gestion (Keenoy et al., 2000; Oswick et al., 2000c,b; Grant & Hardy, 2003; Putnam & Cooren, 2004; Boje et al., 2004; Chanal, 2005; Grant et al., 2005; Gray et al., 2010; Balogun et al., 2010). Cette prolifÊration de contributions forme un ensemble complexe. Les auteurs mobilisent de nombreux concepts issus de la (socio)linguistique : conversation, dialogue, mÊtaphore, narration, rÊcit, rhÊtorique, texte, discours,.... Ces multiples formes d'utilisation du langage sont dÊroutantes, d'autant plus que les auteurs ne s'accordent pas systÊmatiquement sur la dÊnition de ces concepts. En somme, la façon dont les chercheurs rendent compte des relations entre le discours et l'organisation est elle-même polyphonique.

| 61


62 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratÊgie : une approche critique Alvesson & Kärreman (2000b) rendent cette prolifÊration intelligible. Ils proposent de cartographier la littÊrature en la structurant selon le niveau d'analyse adoptÊ par les auteurs. En eet, les approches du discours varient d'un niveau micro impliquant un examen approfondi de l'utilisation du langage dans le contexte local oÚ ces discours sont produits, à un niveau macro qui conçoit le discours comme un système idÊologique caractÊristique d'une sociÊtÊ (Vaara, 2006). Dans le premier cas, le discours est compris comme un phÊnomène contingent à une situation particulière. Le matÊriel empirique est traitÊ avec un a priori d'unicitÊ. Dans le second cas, un Discours  avec un grand  D   possède un caractère d'universalitÊ. Les auteurs qui Êtudient ce niveau macro du Discours considèrent gÊnÊralement que les discours locaux  avec un petit  d   portent les marques d'un ou plusieurs Discours (Alvesson & Kärreman, 2000b, p.1134). Les deux approches admettent l'existence de tendances globales et de variations locales en matière de discours mais, tandis que le niveau micro se concentre sur les variations, le niveau macro pointe les rÊcurrences.

Cette distinction entre les approches micro et macro du discours laisse un espace pour des perspectives intÊgratives qui perçoivent ces approches comme les deux pales d'une même hÊlice. C'est le cas de l'approche de Fairclough (2005b, 2009) que nous dÊtaillerons dans la seconde section de ce chapitre. A l'essentiel, ce type d'approches qui tentent de combiner les regards microscopique et macroscopique sur le discours, suggèrent que les niveaux de discours sont encastrÊs les uns dans les autres. Les discours produits localement sont conditionnÊs par les Discours institutionnalisÊs, mais ce conditionnement n'est jamais total si bien que les discours locaux peuvent rÊussir à transformer les Discours globaux (Heracleous & Barrett, 2001; Phillips

et al., 2004; Maguire & Hardy, 2009).

Si l'idĂŠe d'encastrement se diuse dans le champ du discours organisationnel, elle est ĂŠgalement prĂŠsente dans d'autres champs thĂŠoriques, tels que la thĂŠorie de la structuration (Giddens, 1984), la thĂŠorie des routines (Feldman & Pentland, 2003), la thĂŠorie de la crĂŠativitĂŠ organisationnelle (Woodman et al., 1993) ou encore la thĂŠorie de l'apprentissage organisationnel (Nonaka, 1994; Crossan et al., 1999; Lam, 2000).


2.1. Le discours : une pratique de construction collective de la stratégie C'est sur le système conceptuel de Crossan et al. (1999) que nous souhaitons nous arrêter un instant. Ces auteurs proposent un modèle d'apprentissage multi-niveaux (individu, groupe, organisation). Ces trois niveaux sont reliés entre eux par quatre processus : intuition, interprétation, intégration et institutionnalisation. Bien que Crossan et al. cadrent leur contribution dans le courant de l'apprentissage organisationnel, leur propos met largement en valeur l'omniprésence du discours dans le processus de renouvellement stratégique, à tous les niveaux d'analyse (tableau 2.1).

Niveau

Processus

Individu

Intuition Interprétation

Groupe

Intégration

Organisation

Institutionnalisation

Intrants Produits Expériences Images Métaphores Langage Carte cognitive Conversation/dialogue Compréhensions partagées Ajustement mutuel Systèmes interactifs Routines Systèmes de diagnostic Règles et procédures

Source : Crossan et al. (1999, notre traduction) Tableau 2.1  L'apprentissage dans l'organisation : quatre processus, trois niveaux, une diversité de formes d'utilisation du langage. A chaque niveau d'analyse semble correspondre certaines formes d'utilisation du langage. Ainsi, ce modèle fournit une manière de mettre de l'ordre dans la prolifération des concepts évoquée plus haut. L'intuition se situe au niveau micro de l'individu. Celui-ci se sert de ses expériences et d'images pour produire des métaphores (Marshak, 1993; Gherardi, 2000; Mantere & Vaara, 2004; Jacobs & Heracleous, 2006). Le processus d'interprétation utilise le langage (Fiol, 2002; Tsoukas, 2005), les cartes cognitives (Oliver & Jacobs, 2007) et plus généralement des textes (Putnam & Cooren, 2004), qui alimentent des conversations (Mengis & Eppler, 2008; Iedema

et al., 2003; Taylor & Robichaud, 2004) et des dialogues (Jacobs & Heracleous,

| 63


64 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratÊgie : une approche critique 2005; Isaacs, 1993; Oswick et al., 2000a), d'oÚ se dÊgagent des comprÊhensions communes (Robichaud et al., 2004). L'idÊe de conversation situe clairement le processus d'interprÊtation à l'intersection des niveaux de l'individu et du groupe. La notion d'intÊgration est l'une des plus fondamentales en thÊorie des organisations (Lawrence & Lorsch, 1967). Elle dÊsigne la nÊcessaire coordination de la diversitÊ dans l'organisation, laquelle gÊnère une coexistence d'interprÊtations parfois contradictoires. Cette pluralitÊ doit être canalisÊe pour permettre l'action collective organisÊe. L'eort de canalisation vise à faire Êmerger une comprÊhension partagÊe (Weick, 1979; Tsoukas & Chia, 2002; Jacobs & Coghlan, 2005)  ou un ensemble de comprÊhensions Êquivalentes (Weick et al., 2005, p.418)  capable de fÊdÊrer les membres de l'organisation. L'intÊgration se situe à l'intersection des niveaux du groupe et de l'organisation : il s'agit de rÊduire les dissonances entre les groupes et d'Êtablir le discours de l'organisation (l'organisation parle comme un seul homme). Enn, le processus d'institutionnalisation se situe au niveau macro (Crossan

et al., 1999). Si ces auteurs envisagent l'institutionnalisation intra-organisationnelle 8

(Canato, 2007), ce processus s'Êtend au-delà des frontières de l'organisation . Les discours gagnent leur indÊpendance vis-à-vis des individus et des groupes qui les ont produits (Giddens, 1984). Le recours au langage Êcrit (règles, codes, procÊdures, systèmes d'information, etc.) participe à la constitution d'une mÊmoire organisationnelle et d'un système d'idÊes, qui cadrent l'action collective. L'institutionnalisation des comprÊhensions partagÊes implique la mise en oeuvre des discours (Barley & Tolbert, 1997; Phillips et al., 2004) : les praticiens mettent le discours en pratique. Pour Fairclough (2005b), l'opÊrationnalisation des discours peut prendre trois formes : la mise en actes (au sens d'enactment ), l'inculcation et la matÊrialisation. La mise en actes dÊsigne le dÊveloppement de nouvelles façons d'agir ou d'interagir (nouveaux genres ) ; l'inculcation dÊsigne le dÊveloppement de nouvelles façons d'être, de nouvelles identitÊs (nouveaux styles ) ; la matÊrialisation dÊsigne l'apparition de nouvelles pratiques en matière de choix d'investissement, d'allocation des ressources, d'occupation de l'espace, etc. Un point essentiel, ici, porte

8. Voir aussi chapitre 1


2.1. Le discours : une pratique de construction collective de la stratĂŠgie sur la nĂŠcessitĂŠ de reconnaĂŽtre cette opĂŠrationnalisation. Pour des raisons ĂŠpistĂŠmologiques sur lesquelles nous reviendrons (cf. chapitre 4), les travaux dans l'approche discursive ont souvent nĂŠgligĂŠ les rĂŠalitĂŠs matĂŠrielles et sociales (Volko et al., 2007). Pourtant, nous montrerons l'importance de les prendre au sĂŠrieux, dans la mesure oĂš elles forment le contexte dans lequel les discours sont produits, diusĂŠs et consommĂŠs. A notre avis, les approches discursives qui rendent compte de l'aspect matĂŠriel sont plus compatibles avec l'approche pratique de la stratĂŠgie que celles qui le nĂŠgligent : le discours n'est qu'une facette de la pratique, et se focaliser sur cette facette ne doit pas conduire Ă perdre de vue les autres aspects de la pratique.

Nous pensons qu'en veillant à respecter la polyphonie et le caractère multi-niveaux du discours dans l'organisation, une approche discursive de l'organisation est compatible avec la perspective pratique de la stratÊgie. L'idÊe de polyphonie supporte l'Êlargissement du cercle des acteurs impliquÊs dans la pratique de la stratÊgie ; la prÊsence du discours à tous les niveaux d'analyse rejoint la notion d'encastrement chère à Whittington (2006, 2007). La question demeure de savoir dans quelle mesure le discours qui s'institutionnalise dans l'organisation fait consensus. Nous verrons par la suite, en adoptant un point de vue critique, que le discours organisationnel a toujours pour propriÊtÊ d'exclure ou de marginaliser certaines voix, par le seul fait d'en instituer d'autres. Au prÊalable, nous envisageons une autre question. Dans l'approche discursive des organisations, les auteurs s'accordent le plus souvent sur l'idÊe que les objets `sont socialement construits par le discours'

9

(par exemple Phillips & Hardy, 2002).

Ils arment que les discours ne se bornent pas Ă dire des choses, mais qu'ils font des choses (Cooren, 2004; Hall, 2001). Ces armations nous gĂŞnent, parce que les discours y apparaissent comme des sujets. Notre propos n'est pas de nier que les discours jouent un rĂ´le actif dans la construction des objets : ils sont l'un des instruments du pouvoir des praticiens qui permettent Ă  ceux-ci d'exercer une inuence sur la fabrique de la stratĂŠgie, et d'ĂŞtre ainsi des agents au sens de Giddens (1984).

9. A des degrĂŠs divers. Voir aussi plus loin.

| 65


66 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratĂŠgie : une approche critique Mais prĂŠsenter les discours comme des sujets dĂŠsincite articiellement Ă poser des questions de recherche en  qui ?  (par exemple, qui fait la stratĂŠgie ? ), au prot de questions connexes en  comment ?  (comment le discours contribue-t-il Ă 

la construction de la stratĂŠgie ? ). Ainsi, dans la sous-section suivante, nous rendons compte de la littĂŠrature sur l'approche discursive de la stratĂŠgie. Nous montrons que le discours joue un rĂ´le essentiel dans la fabrique de la stratĂŠgie, mais nous insistons sur le fait que le discours est un prolongement de l'identitĂŠ des praticiens :

existing work demonstrates the important, but often overlooked, impact of strategist's identity on their strategizing activity [...] : understanding of how

strategists shape strategizing activity through who they are. (Johnson et al.,

2010, p.243, italiques d'origine, gras ajoutĂŠs).

Ainsi, la relation entre le discours et les praticiens est complexe. D'un côtÊ, un discours façonne l'identitÊ des praticiens (par exemple, le discours sur les seniors en entreprise construit certains praticiens en tant que seniors). Mais d'un autre côtÊ, les praticiens peuvent choisir de rejeter cette identitÊ et ce qu'elle implique, en militant pour un discours alternatif (prÊfÊreriez-vous

ĂŞtre

 usĂŠ  ou  expĂŠrimentĂŠ  ?).

Donc, certes, la stratĂŠgie est construite par le discours ; mais elle est aussi construite par des praticiens qui s'arontent pour dĂŠnir le discours qui scellera leur destin.

2.1.2

Qui fait la stratĂŠgie ?

Dans la vaste littÊrature traitant du discours dans l'organisation, certains auteurs se sont intÊressÊs plus particulièrement à la stratÊgie. Ils explorent les relations entre la stratÊgie et le discours. Cette sous-section se divise en deux parties. Nous rÊsumons quatre grandes approches de la relation entre stratÊgie et discours (1). Puis nous montrons comment toutes ces approches, en cohÊrence avec la perspective pratique de la stratÊgie, suggèrent que les managers n'ont pas le monopole de la stratÊgie (2).


2.1. Le discours : une pratique de construction collective de la stratégie

2.1.2.1 Le discours construit la stratégie... Vaara (2006) a montré que cette littérature de la stratégie comme discours peut se subdiviser en quatre approches (tableau 2.2). Ainsi, la stratégie peut être conçue comme un corps de connaissances, comme une narration, comme un projet ou comme une conversation.

stratégie comme corps de connaissances correspond à une analyse sociétale de l'esprit stratégique. Elle réfère au Discours stratégique, La conception de la

adossé au capitalisme américain d'après-guerre, dont les concepts se sont d'autant mieux propagés que le principal contre-Discours de l'époque s'est essoué avec l'effondrement du bloc socialiste. Le Discours stratégique est  chargé d'idéologie  (Vaara, 2006), au sens où il assure l'hégémonie des stratèges, qui sont avant tout les cadres dirigeants (des organisations, des Etats, des institutions,...). En tant qu'idéologie, ce Discours contribuerait à la construction et à la reproduction d'inégalités sociales. Il poserait ainsi un problème moral en soi (Knights & Morgan, 1991)

10

.

Si c'est le cas, ces inégalités ne peuvent pas être résolues sans remettre en cause le Discours sur la stratégie, qui les alimente. Dans cette conception macroscopique, le Discours stratégique constitue la base d'un modèle de société, dont une valeur essentielle est la performance. La conception de la

stratégie comme narration se situe au niveau organisa-

tionnel d'analyse. Nous retrouvons ici l'approche narrative des organisations, appliquée à la stratégie en particulier (Boje, 1991; Barry & Elmes, 1997; De La Ville & Mounoud, 2010, voir aussi Czarniawska (1998) et Gabriel (2000), d'après Vaara

10. Nous utilisons le conditionnel, parce qu'à notre avis il s'agit d'armations partielles : nous pensons qu'une idéologie n'est pas avant tout un système de construction d'inégalités. Une idéologie sert de fondement à des structures qui visent la résolution de problèmes. Mais ces structures créent d'autres problèmes (dans l'introduction de leur ouvrage L'acteur et le système, Crozier & Friedberg (1977) soutiennent ce point de vue). Ainsi se succèderaient les systèmes sociaux. Bien que ces armations soient partielles  et sans jamais oublier qu'elles le sont , nous y adhérons. A travers la posture critique que nous adoptons dans cette thèse, nous nous concentrons non seulement sur les problèmes sociaux créés par le système, mais aussi sur les problèmes relatifs à certaines réactions à ces problèmes sociaux. Nous pensons que certains problèmes suscitent parfois des réactions ellesmêmes problématiques. Certaines réactions peuvent être autant problématiques, sinon davantage, que les problèmes qui les ont suscités... d'autant plus que le lien entre certaines réactions et le problème invoqué reste souvent à démontrer, ce qui n'est pas le moindre des problèmes lorsque l'on s'intéresse au discours et aux stratégies d'acteurs.

| 67


68 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratégie : une approche critique (2006)). Il est possible de décrire la trajectoire stratégique d'une organisation (Lewkowicz, 1992) comme une succession de séquences et d'événements constituant une histoire. Cette histoire peut être mise en récit, de telle sorte qu'elle semble se dérouler de façon cohérente, selon un scénario plausible, et que chaque nouvelle séquence stratégique envisagée soit perçue, par les parties prenantes, comme une péripétie qui s'inscrit dans la continuité d'une intrigue plus vaste. La mise en récit, parfois appelée

storytelling, est une pratique controversée (Salmon, 2007). Dans cette approche, le management stratégique ressemble davantage à un art  consistant à fabriquer de bonnes histoires en jouant sur les émotions et l'imaginaire  qu'à une science dotée d'un arsenal de méthodes rationnelles de pilotage et de contrôle.

La conception de la

stratégie comme projet se situe au niveau infra-organisationnel

du groupe ou de l'unité concerné(e) par un projet. Dans cette approche, le discours est avant tout un levier visant à construire une légitimité à un projet stratégique donné. A ce titre, des auteurs ont entrepris de mettre à jour les pratiques discursives utilisées par les praticiens pour légitimer (ou rendre illégitimes) des projets (van Leeuwen & Wodak, 1999; Vaara et al., 2004; Vaara & Tienari, 2008). Une stratégie de légitimation gagnante aboutit à une compréhension partagée : en donnant du sens, elle suscite l'adhésion, plutôt que la résistance, de la part des membres de l'organisation. Le tableau 2.3 rend compte de quelques stratégies discursives possibles pour légitimer un projet. Phillips et al. (2004) ont souligné le rôle de la légitimité dans le processus d'institutionnalisation. Maguire & Hardy (2009) ont montré comment la perte de légitimité d'une pratique auparavant institutionnalisée, a conduit à son abandon ; un projet qui ne serait pas perçu comme étant susamment légitime serait très vraisemblablement voué au même échec.

Enn, la conception de la

stratégie comme conversation se situe au niveau

microscopique de l'interaction ordinaire. Quotidiennement, les praticiens communiquent dans l'action collective. A ce niveau d'observation, l'analyse de discours examine les dispositifs rhétoriques utilisés par les acteurs (Vaara, 2006). Jusqu'ici, peu de travaux ont véritablement exploré comment les activités de tous les jours des praticiens nissent par inuencer la stratégie (De La Ville & Mounoud, 2010).


2.1. Le discours : une pratique de construction collective de la stratégie

| 69

Tableau 2.2  Quatre approches discursives de la stratégie Conception de la Conception du Niveau de discours Centre d'intérêt de stratégie discours sous-jacent et type l'analyse La stratégie comme Corps de connaissances Eléments idéologiques Eléments idéologiques corps de de niveau d'origine historique de macroscopique  métaniveau  connaissances Diverses sortes de La stratégie comme Narration Discours de niveau narrations en tant que narration mésoscopique sur des organisations

(re)constructions

particulières

rétrospectives ou prospectives des objectifs et de l'identité

La stratégie comme projet

organisationnelle Discours mobilisé

Discours de niveau

Diverses sortes de

mésoscopique sur des

pratiques discursives et

projets particuliers

de discours utilisés pour expliciter le sens de projets organisationnels spéciques et les

La stratégie comme conversation

justier Acte de discours rhétorique

Niveau microscopique

Rhétorique conversationnelle dans l'interaction sociale

Source : Vaara (2006)


70 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratÊgie : une approche critique En eet, les chercheurs se sont plus souvent focalisÊs sur des Êpisodes stratÊgiques (Hendry & Seidl, 2003) relativement disticts de l'activitÊ ordinaire. Toutefois, Robichaud et al. (2004) ont proposÊ un modèle selon lequel l'organisation se construirait à travers une  mÊtaconversation , un processus par lequel les conversations locales sont absorbÊes dans un rÊcit organisationnel englobant. Ce processus continu façonne l'identitÊ de l'organisation qui Êmergent ainsi des conversations locales. Ainsi, les auteurs rendent compte du rôle essentiel jouÊ par les rÊcits ordinaires dans le processus organisant (organizing ). Baron-Gay (2006) a appliquÊ le modèle de Robichaud et al. (2004) à la formation de la stratÊgie (strategizing ). Dans son travail, elle dÊveloppe les procÊdÊs discursifs qui peuvent être utilisÊs pour conduire cette mÊtaconversation, comme autant de dispositifs rhÊtoriques.

Tableau 2.3  Cinq stratĂŠgies discursives de lĂŠgitimation StratĂŠgies

Autorisation

DĂŠnitions LĂŠgitimation par rĂŠfĂŠrence Ă l'autoritĂŠ de la tradition, des us et coutĂťmes, du droit et de personnes investies d'une autoritĂŠ institutionnelle quelconque.

Rationalisation

LĂŠgitimation par rĂŠfĂŠrence au bien-fondĂŠ d'actions spĂŠciques appuyĂŠes par des connaissances considĂŠrĂŠes comme pertinentes dans un contexte donnĂŠ.

Moralisation

LÊgitimation par rÊfÊrence à des systèmes de valeurs particuliers, qui fournissent les fondements moraux de la lÊgitimation.

Narrativisation

LĂŠgitimation vĂŠhiculĂŠe par des narrations. Il s'agit de raconter une

(ou mythopoièse)

histoire qui montre comment la dĂŠcision Ă lĂŠgitimer est liĂŠe au passĂŠ et/ou Ă  l'avenir de l'organisation.

Normalisation

LĂŠgitimation par naturalisation des actions menĂŠes. Il s'agit de prĂŠ-

(naturalisation)

senter la dĂŠcision Ă lĂŠgitimer comme une dĂŠcision normale, naturelle, neutre, objective et donc ĂŠvidente.

D'après Vaara & Tienari (2008)


2.1. Le discours : une pratique de construction collective de la stratĂŠgie

2.1.2.2 ... mais le discours est produit par les praticiens Dans une approche discursive de la stratÊgie (ou de l'organisation de façon gÊnÊrale), les auteurs tendent à armer que les discours font des choses :

Discourses  do not just describe things ; they

do

things . (Phillips

et al.,

2004, p.636, citant Potter & Wetherell (1987)). De mĂŞme, Cooren (2004) intitule son article :  Textual Agency : How Texts Do Things in Organizational Settings ? . De notre point de vue, les discours n'exercent un pouvoir qu'Ă travers les praticiens qui les ont produits. La capacitĂŠ d'un discours Ă  inuencer la stratĂŠgie est conditionnĂŠe par la capacitĂŠ de praticiens Ă  donner durablement du pouvoir Ă  ce discours. Dans ce sens, les quatre conceptions de la stratĂŠgie que nous avons prĂŠsentĂŠes  comme corps de connaissances, narration, projet ou conversation  s'accordent

les praticiens qui ne sont pas considÊrÊs comme des stratèges par le Discours orthodoxe sur la stratÊgie doivent nÊanmoins être pris au sÊrieux, dans la mesure oÚ leurs actions peuvent avoir des consÊquences sur la stratÊgie. à notre avis sur une idÊe commune :

En eet, au niveau macroscopique, on peut se demander  pourquoi les dÊcisions et les actions des organisations devraient être guidÊes par la `stratÊgie' plutôt que par autre chose et pourquoi les cadres dirigeants devraient être considÊrÊs comme les acteurs privilÊgiÊs de la stratÊgie  (Vaara, 2006, p.52). Ils ne sont pas stratèges sur une base objective, mais parce qu'un discours dominant à l'Êchelle sociÊtale leur construit une position subjective de stratèges. Or, d'un point de vue objectif, les stratèges sont ceux dont les pratiques ont une inuence sur la stratÊgie, et non pas ceux qui sont dÊnis a priori (par un discours) comme Êtant des stratèges. Ainsi, pour rÊpondre à notre question de recherche, nous ne pouvons nous contenter de la rÊponse donnÊe par le discours orthodoxe sur la stratÊgie. Nous devons dÊnaturaliser les catÊgories sociales et organisationnelles admises et en rechercher de nouvelles qui ne dÊpendent pas d'un discours particulier.

| 71


72 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratÊgie : une approche critique Au niveau de la stratÊgie comme narration, les travaux de Boje (1991, 1995) ont nettement dÊmontrÊ que l'organisation est un espace polyphonique et qu'une même histoire peut être racontÊe de nombreuses façons diÊrentes (voir Êgalement plus haut). Au niveau de la stratÊgie comme projet à lÊgitimer, on pourrait penser de prime abord que l'activitÊ de lÊgitimer incombe aux seuls managers. Mais Maguire & Hardy (2009) prennent cette idÊe à contre-pied : ils mettent en avant comment de nombreux autres acteurs, non seulement internes mais Êgalement externes à l'organisation, peuvent agir discursivement de façon à saper la lÊgitimitÊ d'une pratique institutionnalisÊe. Cette perspective est donc particulièrement intÊressante à relever, même si ces auteurs n'ont pas spÊciquement envisagÊ la question de la stratÊgie. Au niveau conversationnel enn, De La Ville & Mounoud (2005) soulignent que les narrations conçues par les dirigeants, une fois produites et diusÊes, ne sont pas inertes. Elles sont  consommÊes  par les membres de l'organisation, dans leurs rÊcits

ordinaires qui Êmergent de leurs interactions quotidiennes. Ces rÊcits quotidiens rÊvèlent comment les narrations stratÊgiques sont `dÊcodÊes' à travers l'organisation (De La Ville & Mounoud, 2005). Chaque nouveau dÊcodage comporte des variations qui peuvent progressivement modier les narrations stratÊgiques en en altÊrant le sens initial  une propriÊtÊ du langage appelÊe rÊcursivitÊ (Robichaud et al., 2004; Grant & Marshak, 2009). De même, observant la rÊaction des destinataires des narrations stratÊgiques, leurs auteurs ont Êgalement la possibilitÊ d'ajuster le tir en adaptant leur langage aux destinataires, pour limiter les risques de dÊcodage indÊsirable  une compÊtence appelÊe rÊexivitÊ (Grant & Marshak, 2009). En somme, à travers la rÊexivitÊ et la rÊcursivitÊ, les acteurs non-managers inuencent la narration stratÊgique sur laquelle la stratÊgie se construit. En introduisant une approche narrative de la pratique de la stratÊgie, De La Ville & Mounoud (2010) ont rÊcemment fait ce constat :

while social practice theory advocates `agency' for everyone in everyday life, Strategy as Practice research pays attention mainly to [...] top management personnel. (De La Ville & Mounoud, 2010, p.183).


2.1. Le discours : une pratique de construction collective de la stratĂŠgie

Ainsi, au sein même de l'approche pratique de la stratÊgie, il semble que les travaux existants continuent d'examiner les micro-activitÊs des managers (par exemple Chanal & Tannery, 2007). Le rôle stratÊgique que les acteurs non-managers parviennent à jouer a fait l'objet d'un nombre insusant de recherches. Comprendre ce rôle est pourtant essentiel pour dÊterminer qui fait eectivement la stratÊgie. Dans cette thèse, nous souhaitons combler en partie cette insusance. Nous avons montrÊ, dans cette première section, qu'une approche discursive de la stratÊgie est susceptible de nous aider dans cette direction. Cela signie Êgalement qu'une approche discursive peut contribuer à l'approche pratique de la stratÊgie, en permettant d'Êlargir le cercle des praticiens considÊrÊs comme des stratèges, aux acteurs non-managers.

Nous avons Êtabli à quelles conditions une approche à base de discours peut être compatible avec la perspective pratique de la stratÊgie. Il importe notamment de respecter la nature polyphonique des organisations, et de reconnaÎtre que le discours est un phÊnomène multi-niveaux, capable d'intÊgrer la diversitÊ liÊe à la polyphonie dans un discours ociel institutionnalisÊ. Enn, nous avons montrÊ qu'une façon de contribuer à l'approche pratique de la stratÊgie consiste à mieux prendre en considÊration les acteurs non-managers (ce que jusqu'ici, l'approche pratique a eu de la dicultÊ à mettre en oeuvre, en dÊpit de son projet).

Cette compatibilitÊ Êtant Êtablie, nous pouvons dans une seconde section esquisser l'arrière-plan thÊorique de notre approche discursive de la stratÊgie. Nous procÊdons en deux temps. Premièrement, nous retenons et dÊnissons trois concepts qui doivent gurer dans notre approche, parce qu'ils sont communs à toutes les approches d'analyse de discours. Deuxièmement, au-delà de ces trois concepts nÊcessaires mais insusants, nous adoptons une approche critique du discours. Nous justions ce choix qui complète la gamme des concepts que nous articulons comme toile de fond de notre rÊexion.

| 73


74 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratégie : une approche critique 2.2

L'analyse critique de discours : un cadre pour appréhender la construction de la stratégie

Nous venons de montrer que le discours peut être appréhendé de façons multiples et complémentaires. Nous avons exposé la distinction entre les perspectives microscopique (discours avec un petit  d ) et macroscopique (Discours avec un grand  D ). Nous avons souligné qu'une approche multi-niveaux du discours serait en plus forte adéquation avec l'approche pratique de la stratégie. Enn, nous avons évoqué l'importance de tenir compte du contexte matériel et social dans lequel les discours sont produits

11

.

Mais cette diversité d'approches pose un problème auquel nous nous attelons à présent : selon le niveau d'analyse adopté, la dénition du concept de discours varie. Au niveau micro, il peut se dénir comme l'utilisation située du langage par les acteurs. Au niveau macro, il s'agit plutôt d'une façon de penser propre à une société (ou un groupe dans une société), ayant un caractère d'universalité. Il nous faut désormais être plus rigoureux dans le choix des termes que nous allons utiliser, et dans leur dénition. Cette rigueur vise à limiter les dicultés liées à l'opérationnalisation des concepts, sur laquelle nous reviendrons nécessairement. En nous appuyant en particulier sur les travaux de Phillips & Hardy (2002, voir aussi Phillips et al. (2004)), nous considérons que trois concepts sont incontournables pour décrire la philosophie de l'analyse de discours. Il s'agit des concepts de

discours (dénition étroite), de texte et de contexte. Une caractéristique distinctive de l'analyse de discours consiste à explorer les relations entre ces trois concepts (ou plus exactement entre les éléments empiriques recouverts par ces trois concepts).

l'analyse de discours n'est pas seulement un ensemble de méthodes de traitement de données. La confusion est facile entre analyse de discours et analyse de données Avant de présenter ces concepts, nous devons insister sur un point :

11. Nous laissons provisoirement en suspens les questions épistémologiques soulevées par cette dernière armation. Une question est notamment de savoir si les discours ne sont qu'un miroir du contexte matériel et social ou si, au contraire, ils construisent cet environnement. Ces aspects seront abordés dans le chapitre 4.


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour apprÊhender la construction de la stratÊgie textuelles (lexicale, sÊmantique, thÊmatique, grammaticale, syntaxique, logique, rhÊtorique, graphologique, de contenu,...). L'analyse de discours est une Êcole de pensÊe regroupant des approches qui dièrent aussi bien du point de vue thÊorique et mÊthodologique, que de celui des questions de recherche qu'elles privilÊgient (Fairclough, 2005a)

12

. Chacune de ces approches fournit ainsi un cadre thĂŠorique, au sens d'un

ensemble articulÊ de concepts permettant d'apprÊhender le rÊel (Phillips & Hardy, 2002). Ces considÊrations importantes expliquent que certains auteurs, dans la littÊrature anglophone, prÊfèrent le terme de (Critical) Discourse Studies à celui de (Critical) Discourse Analysis (van Dijk, 2009, par exemple). Cette prÊcision explique toute l'importance de prendre le temps, comme nous allons le faire à prÊsent, de dÊnir les trois concepts incontournables de discours, de texte et de contexte. Ces concepts sont prÊsents dans une pluralitÊ d'approches du discours, que nous prÊsentons brièvement avant de justier notre prÊfÊrence pour une approche critique.

2.2.1

L'analyse de discours : trois concepts incontournables

Phillips & Hardy (2002) suggèrent que les trois concepts de discours, de texte et de contexte sont des incontournables en matière d'analyse de discours, quelle que soit l'approche particulière adoptÊe par le chercheur. Nous dÊnissons ces concepts dans cette première sous-section. Ceci nous permettra de mieux positionner, dans une seconde sous-section, notre propre approche.

2.2.1.1 Le discours : système d'armations qui construit un objet Commençons par dÊnir ce que nous entendrons dÊsormais par discours :

Un discours est un système d'armations qui construit un objet 13 . (Parker, 1992, p.5, voir Êgalement (Phillips et

al.,

2004)).

12. Dans son article paru dans la revue Marges Linguistiques, c'est en rÊalitÊ l'analyse critique de discours que Fairclough (2005a) dÊnit comme une variÊtÊ d'approches hÊtÊrogènes formant une Êcole de pensÊe (voir aussi Wodak & Meyer, 2009a, p.5). Nous pensons que cette dÊnition est valable pour l'analyse de discours a fortiori. 13. En version originale :  a system of statements which constructs an object  (Parker, 1992).

| 75


76 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratÊgie : une approche critique Un discours est une façon de reprÊsenter un objet (Fairclough, 2005b) : il donne un sens particulier à cet objet.

Chacun sait qu'une même succession de faits et d'ÊvÊnements  c'est-à -dire une histoire  peut être racontÊe de diÊrentes manières, correspondant à diÊrents points de vue. Ainsi, chaque narration ore une reprÊsentation de l'histoire ; et toute narration se compose par consÊquent de deux ÊlÊments : une histoire  objective  (indÊpendante de la manière dont elle est perçue et racontÊe) et un discours (Porter Abbott, 2002). Le discours correspond au point de vue particulier sur l'histoire.

Cette dÊnition importante mÊrite une illustration concrète. Supposons que le conseil municipal d'une petite commune rurale dÊcide, un beau jour, de faire abattre quelques arbres situÊs non loin de la propriÊtÊ du Maire. Plusieurs narrations peuvent construire cette dÊcision (le fait de dÊcider d'abattre les arbres), en lui attribuant un sens (le discours à propos du fait de dÊcider d'abattre les arbres). D'un côtÊ, le conseil municipal motive sa dÊcision par le fait que ces arbres Êtaient malades, et que l'abattage Êtait inÊvitable pour Êviter la propagation de la maladie aux arbres sains avoisinants. Un document remis par l'Oce National des Forêts atteste l'existence de cette maladie et appuie cette dÊcision. Mais d'un autre côtÊ, les dÊtracteurs du conseil municipal peuvent armer, sans se tromper, que les arbres abattus limitaient l'ensoleillement des panneaux photovoltaïques rÊcemment installÊs sur le toit de la maison du Maire. L'observation sut à valider cette armation.

Cette illustration (tirÊe d'une expÊrience vÊcue) livre deux discours, qui donnent un sens très diÊrent à la dÊcision d'abattre les arbres. Le discours du conseil municipal pourrait être qualiÊ de rationnel, dans la mesure oÚ il mobilise des preuves scientiques appuyÊes par des tests eectuÊs sur les arbres par un organisme a priori indÊpendant du pouvoir. Le discours des dÊtracteurs pourrait, quant à lui, être qualiÊ de civique (Boltanski & ThÊvenot, 1991; Livian & Herreros, 1994), dans la mesure oÚ il Êvoque la possibilitÊ que la dÊcision d'abattre les arbres ait pu être prise dans l'intÊrêt particulier du Maire, au mÊpris du bien collectif.


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour apprĂŠhender la construction de la stratĂŠgie

Ainsi, chaque discours peut être qualiÊ  au moyen d'un ou plusieurs adjectifs qualicatifs  selon le sens qu'il attribue à une dÊcision, à une histoire, à un projet stratÊgique, ou à tout autre objet. En schÊmatisant, le discours rationnel du conseil municipal construit la dÊcision d'abattre les arbres comme une dÊcision responsable ; tandis que le discours citoyen des dÊtracteurs construit cette dÊcision comme un acte abusif relevant à leurs yeux de l'excès de pouvoir. Pour Êtablir la pertinence de la dÊnition proposÊe par Parker (1992), il est utile d'aller un peu plus loin dans l'analyse de notre illustration. Le discours des dÊtracteurs peut certes être qualiÊ de citoyen. Mais d'autres adjectifs pourraient le qualier Êgalement. Par exemple, certains verront un lien, vraisemblable, entre ce discours local contre l'abattage des arbres (niveau micro ) et le discours envi-

ronnementaliste, ou ĂŠcologiste, qui se dĂŠveloppe sensiblement dans l'environnement sociĂŠtal (niveau macro ). D'autres peuvent estimer qu'il s'agit d'un discours avant tout polĂŠmique : Ă partir de cette dĂŠcision isolĂŠe d'abattre des arbres, dont l'importance est relative, ce discours viserait Ă  dĂŠclencher une tempĂŞte dans un verre d'eau. Ainsi, l'armation des dĂŠtracteurs  `les arbres abattus faisait de l'ombre aux

panneaux photovoltaïques du Maire'  ne sut pas à elle seule pour qualier le discours qu'elle invoque. C'est en cela que la dÊnition de Parker (1992) est pertinente : pour comprendre le sens du propos des dÊtracteurs, c'est-à-dire pour identier leur discours, nous avons besoin d'une sÊrie (ou d'un système ) d'armations. En eet, une armation isolÊe est gÊnÊralement ambivalente, si bien qu'il est dicile de dire quel discours elle invoque. Les implications mÊthodologiques de cette dÊnition du discours en tant que système d'armations seront discutÊes au chapitre 4. Il est intÊressant de relever comment Fairclough (2009) (un auteur dont nous mobiliserons largement les travaux par la suite) dÊnit le discours :

Discourses

are semiotic ways of construing aspects of the world (physical,

social or mental) which can generally be identied with dierent positions or perspectives of dierent groups of social actors. (Fairclough, 2009, p.164,

| 77


78 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratégie : une approche critique italiques d'origine, gras ajoutés). Cette dénition est compatible avec celle de Parker en ce qu'elle soutient que les objets (ou aspects du monde ) sont socialement construits par le discours. Lorsqu'il arme qu'un discours correspond généralement à une perspective propre à un groupe d'acteurs (ce qui rend bien compte de notre illustration opposant le discours du conseil municipal à celui de leurs détracteurs), Fairclough fournit une piste pour identier qui sont ces acteurs. Enn, si le discours construit l'objet discuté, une conséquence essentielle est qu'il prescrit la conduite à adopter en pratique, tandis qu'il en interdit d'autres (Phillips

et al., 2004). Par exemple à l'hôpital, un chef de service et le directeur d'établissement ne sont généralement pas `formatés'

14

pour penser de la même manière la notion de

`performance organisationnelle'. Selon que c'est le discours de l'un ou de l'autre qui prime dans l'établissement, les priorités de l'action collective ne sont pas les mêmes. En ce sens, la distinction souvent faite intuitivement entre `discours' et `pratique' doit être fortement nuancée :  discourses `do not just describe things ; they do things'  (Phillips et al., 2004, p.636, citant Potter & Wetherell (1987). Italiques d'origine).

2.2.1.2 Le texte : manifestation observable d'un discours La perspective que nous développons dans cette thèse considère que les discours sont tous présents simultanément dans l'environnement. Tout comme nous pouvons choisir d'utiliser (ou non) un vélo qui serait rangé dans un coin de notre garage (Brown et al., 2001), nous pouvons aussi choisir d'utiliser (ou non) un discours que nous aurions stocké dans un coin de notre mémoire. Tous les discours sont théoriquement accessibles aux individus à un instant donné. Toutefois, selon l'époque, le lieu et les événements qui se produisent, certains discours sont très prisés, tandis que d'autres le sont moins. On admettra sans diculté que le discours du développement durable n'a pas toujours été à l'honneur

14. Ce terme a été utilisé par un ingénieur organisation-méthode, que nous avons rencontré en marge de cette thèse dans un centre hospitalier de Franche-Comté.


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour apprÊhender la construction de la stratÊgie comme il l'est, et de façon croissante, depuis quelques annÊes. C'est ainsi que des observateurs ont pu se demander, au moins dans un premier temps, si ce discours avait une vÊritable portÊe stratÊgique ou s'il s'agissait plutôt d'une mode passagère. C'est en examinant les textes, produits par les acteurs à l'occasion de leurs interactions quotidiennes (Fairclough, 2005b), que l'on peut juger de la prÊgnance relative de diÊrents discours.

Un texte peut se dÊnir comme Êtant une manifestation matÊrielle, donc observable, d'un ou plusieurs discours (Phillips & Hardy, 2002, p.4). Les textes peuvent prendre de multiples formes concrètes. Ils peuvent notamment être oraux, aussi bien qu'Êcrits. Par ailleurs, un texte peut exister dans un langage diÊrent de celui des mots, le critère important Êtant qu'un texte vÊhicule un sens qu'il emprunte à un ou plusieurs discours. Une reprÊsentation, quelle qu'elle soit (une image, un dessin, un pictogramme, un pin's, un logo, un smiley, une expression de visage, une tenue vestimentaire,...), constitue un texte. Ainsi, le concept de texte ne rÊfère pas nÊcessairement à une rÊalitÊ verbale. Plus concrètement, un texte est une reprÊsentation, ÊnoncÊe oralement (interviews, rÊunions,...), par Êcrit (rapports, correspondances, tracts politiques,...) ou encore par l'intermÊdiaire de tout autre langage que celui des mots (dessins, symboles,...) (Grant & Hardy, 2003). Cette matÊrialisation dans un langage permet le stockage du texte, qui est ainsi accessible aux autres acteurs (Maguire & Hardy, 2009). Une tâche qui incombe à l'analyste de discours consiste à explorer les relations qui lient les textes à des discours (rejoignant en cela un principe du regard sociologique prÊconisÊ par l'approche pratique de la stratÊgie (Whittington, 2007, voir chapitre 1)). Ainsi, un texte ne contient jamais un discours dans sa totalitÊ et dans toutes ses nuances. Chaque texte renferme un nombre limitÊ de fragments d'un ou plusieurs discours. L'analyse de discours  dans sa dimension technique  vise à reconnaÎtre les discours que les praticiens cachent, parfois inconsciemment, dans les textes qu'ils produisent, en repÊrant ces fragments qui servent d'indices. A ce titre, il est essentiel de multiplier les textes collectÊs et analysÊs : le sens d'un texte indi-

| 79


80 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratÊgie : une approche critique viduel se rÊvèle à mesure que d'autres textes fournissent de nouveaux fragments de discours à l'analyste.

2.2.1.3 Le contexte : ensemble des ingrĂŠdients non langagiers permettant

de comprendre un texte

Le contenu littÊral d'un texte ne se sut pas à lui-même. Girin (1990) exprimait cet Êtat de fait par cette mÊtaphore qui sonne très juste :

A l'ĂŠdice du sens, l'auditeur doit apporter sa pierre, en complĂŠtant ce que le message ne contient pas. (1990, p.57). Cette armation anĂŠantit la thĂŠorie mathĂŠmatique de la communication

15

. Cette

thÊorie, Êgalement connue sous l'appellation de  modèle du code  ou encore celle de  modèle de Shannon et Weaver , se rÊsume selon une formule cÊlèbre :  un Êmetteur, grâce à un codage, envoie un message à un rÊcepteur qui eectue le dÊcodage dans un contexte perturbÊ de bruit . Un problème essentiel de ce modèle tient à un sous-entendu : la littÊralitÊ du texte serait susante à sa comprÊhension, si l'Êmetteur et le(s) rÊcepteur(s) veulent bien s'appliquer à leurs tâches respectives d'emballer et de dÊballer le message, et dès lors que ce message arrive à ce(s) rÊcepteur(s) dans des conditions pas trop dÊgradÊes. Mais supposons un homme qui, rentrant de sa journÊe de travail, trouverait ce petit mot, non signÊ, en arrivant chez lui :  Je suis allÊe faire du sport, ma journÊe

m'a mis sur les rotules . Le contenu littÊral de ce message pose plusieurs problèmes à la comprÊhension :  Qui est  je  ? Il pourrait s'agir d'une femme, peut-être l'Êpouse de l'homme en question, vu l'accord du verbe `aller' au fÊminin ( allÊe ). Mais le verbe `mettre' accordÊ au masculin ( m'a mis ) nous plonge dans le doute. LittÊralement, il est impossible de savoir sur lequel des deux participes passÊs porte l'erreur d'accord.  Je  est peut-être le colocataire de l'homme en question.

15. Si cette thÊorie est très critiquÊe par les linguistes, nous l'avons rencontrÊe à plusieurs reprises dans notre formation initiale en sciences de gestion. Ceci peut vouloir dire que de nombreux jeunes managers conçoivent la communication selon le modèle du code.


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour apprÊhender la construction de la stratÊgie Notons que ce type d'erreur n'est pas rare... a fortiori après une longue journÊe de travail.  La proposition  ma journÊe m'a mis sur les rotules  est littÊralement juxtaposÊe à la proposition  je suis allÊe faire du sport . Pourtant, nous comprenons que la proposition juxtaposÊe dÊsigne la cause de la dÊcision d'aller faire du sport. Cette comprÊhension n'est pas livrÊe par le contenu littÊral du message.  En lisant ce message, l'homme en question comprend que le fait d'aller faire du sport aidera  je  à se ressourcer. D'une part, littÊralement, rien n'est moins sÝr. La pratique sportive ne provoque pas les mêmes eets sur tous les pratiquants. D'autre part, tout dÊpend du type de sport que  je  est allÊ(e) faire. Nul doute que l'homme en question saura prÊcisÊment de quel sport il s'agit (footing, musculation, natation, cyclisme,...)  ce dont l'observateur neutre extÊrieur n'a objectivement aucune idÊe.  L'homme en question aura peut-être le rÊexe, comme consÊquence du message, de ne pas attendre le retour de  je  pour dÎner. A nouveau, le message ne prescrit pas littÊralement ce comportement mais, nÊanmoins, l'homme l'interprète comme une invitation à dÎner seul.

Ainsi, le composant littĂŠral d'un texte n'est pas susant pour permettre une bonne interprĂŠtation de ce texte. Une bonne interprĂŠtation passe par la connaissance de la situation (composant indexical du texte) et du contexte (composant contextuel ou ĂŠnigmatique ) (Girin, 1990, 2001). An de simplier notre propos, nous regroupons l'ensemble de ces ingrĂŠdients non langagiers dans une mĂŞme catĂŠgorie, que nous appelerons le contexte

16

.

Le message que l'homme de notre exemple a dĂŠcouvert en arrivant chez lui, comporte des `trous'. C'est ainsi qu'il doit  apporter sa pierre , en tant que lecteur, pour comprendre ce que le texte ne dit pas explicitement. Sa `pierre' dĂŠsigne sa connaissance du contexte dans lequel ce texte est produit.

16. Dans son article paru en 2001, Girin introduit une distinction entre situation, cadre et contexte. Dans cette thèse, nous confondons ces trois ÊlÊments. En particulier, la distinction subtile (mais conceptuellement pertinente) entre cadre et contexte introduirait à notre avis plus de lourdeur que de puissance dans notre analyse.

| 81


82 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratĂŠgie : une approche critique Le contexte inclut l'ensemble de ce qui constitue la situation. La situation se dĂŠnit par des participants (les praticiens), un ou plusieurs lieu(x) et une pĂŠriode avec un dĂŠbut, une n et un dĂŠroulement (un ĂŠpisode stratĂŠgique [Hendry & Seidl 2003]). Si l'homme de notre exemple comprend le message , c'est d'abord parce qu'il connaĂŽt la situation ; ses connaissances lui permettent de rĂŠpondre Ă quelques questions simples : qui est  je  ? oĂš  je  est-il (elle) allĂŠ(e) faire du sport ? quand  je  va-t-il (elle) rentrer, etc..

Mais le contexte ne se limite pas à la situation. La connaissance de la situation ne rÊsoud pas tous les problèmes de comprÊhension. Il ressort d'un exemple prÊcÊdent (celui de la dÊcision du conseil d'abattre des arbres) qu'une situation est toujours confuse : même lorsque l'on connaÎt les acteurs impliquÊs, les lieux et la pÊriode concernÊs, une large incertitude demeure. Ainsi, si le conseil municipal et ses dÊtracteurs ne s'entendent pas sur le sens à donner à la dÊcision, c'est en raison de la confusion de la situation.

 Dans la confusion de la situation, [les praticiens] ont besoin d'analyse, en particulier pour comprendre ce qui est dit, et savoir ce qu'ils vont, eux-mĂŞmes, dire et faire  (Girin, 1990). Girin prĂŠcise que, pour eectuer cette analyse, les praticiens mobilisent un autre ĂŠlĂŠment du contexte : leurs propres schĂŠmas cognitifs. Ces  structures d'interprĂŠtation  ne doivent pas ĂŞtre considĂŠrĂŠes comme ĂŠtant purement individuelles

17

: les praticiens les construisent et les partagent dans leurs

interactions quotidiennes ; plus gÊnÊralement, ils acquièrent des schÊmas cognitifs propres à la sociÊtÊ et/ou au(x) groupe(s) social(-aux) auquel(s) ils appartiennent, à travers les divers agents de socialisation (famille, Êcole, pairs, mÊdias, religion, entreprise,...). En pratique, le plus souvent il existe non pas un, mais plusieurs contextes. Pour le conseil municipal, la dÊcision se situe dans le contexte de la gestion opÊrationnelle courante de la commune ; les Êlus ne voient pas en cette dÊcision un important sujet de controverse. Mais les dÊtracteurs recontextualisent cette dÊcision : pour eux,

17. Ceci rejoint le modèle de Crossan et al. (1999) que nous avons dÊcrit plus haut, dans lequel le processus d'interprÊtation fait le lien entre l'individu et le groupe.


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour apprÊhender la construction de la stratÊgie celle-ci est loin d'être anodine et reète la position Êthique (Johnson et al., 2005, p.227-229) globale adoptÊe par le conseil municipal ; le conseil municipal abuserait de son pouvoir pour servir des intÊrêts privÊs, et cette dÊcision ne serait qu'un exemple parmi d'autres de cette logique d'action. Girin (1990) propose encore le concept de communautÊ langagière : à l'essentiel, les membres d'une même communautÊ langagière disposent des mêmes schÊmas cognitifs pour interprÊter le composant contextuel d'un texte. Dans notre exemple, il y aurait d'un côtÊ la communautÊ langagière du conseil municipal et, de l'autre côtÊ, celle des dÊtracteurs. Dans une approche discursive de la constitution de la stratÊgie, le concept de communautÊ langagière est intÊressant pour examiner qui fait la stratÊgie. Toutefois, le principal inconvÊnient de ce concept est qu'il se situe au niveau du groupe. Il ne permet pas de comprendre pourquoi les individus dÊcident parfois de redÊnir les prioritÊs entre leurs propres schÊmas individuels contradictoires, redÊnition qui peut les faire basculer dans une autre communautÊ langagière. En d'autres termes, avant d'imaginer que la stratÊgie puisse être le fruit d'une confrontation entre des communautÊs langagières prÊ-existantes, la question se pose de savoir comment ces communautÊs Êmergent et comment elles parviennent (ou non) à se maintenir dans la durÊe.

En dĂŠnitive, une dicultĂŠ rĂŠcurrente dans l'analyse du discours organisationnel, provient de la nĂŠcessitĂŠ d'interprĂŠter les textes, qui invoquent des discours, en relation avec leurs contextes (O'Connor, 2000). Comme le disait Bourdieu (1975) :

Dès que l'on traite le langage comme un objet autonome, acceptant la sÊparation radicale que faisait Saussure entre la linguistique interne et la linguistique externe, entre la science de la langue et la science des usages sociaux de la langue, on se condamne à chercher le pouvoir des mots dans les mots, c'est-à-dire là oÚ il n'est pas. (Bourdieu, 1975, p.183). En tant que pratique sociale, l'activitÊ consistant à produire, à diuser et à consommer des textes doit, à notre avis, être examinÊe sous un angle sociolinguis-

| 83


84 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratégie : une approche critique tique. Ainsi, sans bien entendu négliger l'analyse des textes et de leurs relations avec des discours, la perspective que nous adoptons pour appréhender la constitution discursive de la stratégie, met fortement l'accent sur les  conditions sociales d'utilisation des mots  (Bourdieu, 1975), c'est-à-dire sur le contexte.

Concepts Supérieur

Définitions

Références

Langage (langue et parole)

Désigne à la fois l’ensemble des signes et des règles permettant de parler et d’écrire (langue), De Saussure (d’après et l’ensemble des applications sociales de ces signes et de ces règles (parole) qui sont autant Girin, 1990) de façons de parler (jargons,…).

Centraux

Discours

Système d’affirmations qui construit un objet. Façon de (se) représenter un objet. Façon de penser qui transparaît dans une façon de parler.

Parker (1992) Fairclough (2005, 2009)

Texte

Manifestation observable – écrite ou orale – d’un ou plusieurs discours qui se produit dans l’interaction. Méthodologiquement, le chercheur ne peut analyser le discours d’un acteur ou d’une organisation qu’à travers la collecte et l’analyse de textes produits par cet acteur ou cette organisation.

Phillips et Hardy (2002) Fairclough (2005)

Contexte

Ensemble des ingrédients non langagiers permettant de comprendre un texte. Conditions sociales d’utilisations des mots.

Girin (1990) Bourdieu (1975)

Séquence chronologique de faits et d’événements impliquant des praticiens. Elle est indépendante de la façon dont les praticiens la racontent. L’histoire telle que racontée par un praticien, c’est-à-dire sa version de l’histoire, son discours sur cette histoire, sa façon de (se) représenter cette histoire. Toute narration se compose de deux éléments : une histoire et un discours.

Potter Abbott (2002)

Communication

Dimension langagière de l’interaction, consistant notamment en la production de textes. La communication n’est pas uniquement une activité de partage d’informations, mais aussi un instrument de (re)production et de contestation d’interprétations et d’un ordre social.

Heracleous et Barrett (2001) Girin (1990)

Conversation

Le cadre dans lequel des textes sont produits par les praticiens.

Taylor et Robichaud (2004)

Périphériques

Histoire Narration (récit, conte)

Potter Abbott (2002)

Tableau 2.4  Les principaux concepts constitutifs de l'analyse de discours : dénitions choisies. Le tableau 2.4 récapitule les principaux concepts constitutifs de l'analyse de discours en tant qu'école de pensée. Outre les trois concepts centraux que nous venons de détailler, cette gure ajoute, d'une part, celui de langage et, d'autre part, ceux d'histoire, de narration, de communication et de conversation. Il est évident que les discours, les textes et le contexte permettant d'interpréter ces derniers, appartiennent au domaine du langage. La pratique de production de textes, qui nous intéresse en particulier dans cette thèse, est une activité quotidienne de langage. Par ailleurs, pour rendre compte de cette activité, les chercheurs utilisent des concepts


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour apprĂŠhender la construction de la stratĂŠgie

| 85

pÊriphÊriques dont nous proposons une dÊnition. Nous avons retenu ici les principaux concepts que nous mobiliserons par la suite, et qui nous permettront de dÊcrire et d'analyser nos donnÊes empiriques. Comme nous l'avons mentionnÊ, l'analyse de discours est une Êcole de pensÊe constituÊe d'approches hÊtÊrogènes. Après avoir prÊsentÊ les concepts communs à ces approches, nous nous concentrons à prÊsent sur les ÊlÊments d'hÊtÊrogÊnÊitÊ. A la lumière de cette confrontation des diÊrents courants, nous justions notre prÊfÊrence pour une perspective critique du discours.

2.2.2

Le choix d'une perspective critique : l'approche dialectiquerelationnelle

Les concepts de discours, de texte et de contexte sont communs à toutes les approches relevant de l'analyse de discours (Phillips & Hardy, 2002). C'est à ce titre qu'ils doivent nÊcessairement trouver leur place dans notre propre approche. Mais au-delà de leurs points communs, ces approches se distinguent par les prÊsupposÊs thÊoriques qui les supportent. Plus spÊciquement, ces perspectives se diffÊrencient selon deux dimensions : d'une part, selon leur conception du discours et, d'autre part, selon qu'elles privilÊgient l'analyse des textes ou celle du contexte (Phillips & Hardy, 2002). Dans cette sous-section, nous justions tout d'abord notre prÊfÊrence gÊnÊrale pour une approche critique du discours. Nous prÊsentons les principales conceptions alternatives du discours qui s'oraient à nous, avant de rÊvÊler en quoi l'observation de notre terrain devait nous mener naturellement à l'approche critique. Dans un second temps, nous prÊsentons plus spÊciquement l'approche  dialectiquerelationnelle   une approche critique très particulière. Celle-ci permet d'intÊgrer les points saillants de notre argumentation jusqu'à ce stade : une pluralitÊ de praticiens sont impliquÊs dans la formation de la stratÊgie ; le discours Êtant une pratique de construction collective de la stratÊgie, l'organisation est polyphonique ; cette polyphonie s'intègre et s'institutionnalise dans un discours organisationnel qui autorise


86 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratĂŠgie : une approche critique et amplie certaines voix, tandis qu'il en marginalise et en attĂŠnue d'autres.

2.2.2.1 La perspective critique : pour une lecture politique de la production

de textes

Plusieurs auteurs ont mis en Êvidence l'hÊtÊrogÊnitÊ des approches des organisations à base de discours (voir Alvesson & Kärreman, 2000b; Heracleous & Barrett, 2001; Giroux & Marroquin, 2005; Vaara, 2006; Phillips & Hardy, 2002, pour quelques exemples notables). La typologie proposÊe par Heracleous & Barrett (2001) retient trois principaux courants qui ont le discours pour objet central d'Êtude

18

. A ces trois courants 

fonctionnaliste, interprÊtatif et critique , ces auteurs proposent d'ajouter un quatrième, qu'ils dÊveloppent sous le nom d'approche structurationniste du discours (en rÊfÊrence à la thÊorie de la structuration de Giddens (1984)). La perspective

fonctionnaliste est sans doute la plus ancienne. Elle renvoie aux

idÊes intuitives concernant la fonction du langage. Le discours, entendu ici au sens le plus commun de la prise de parole, est conçu comme un outil de communication à la disposition des praticiens  typiquement les managers en tant que dÊcideurs rationnels  pour atteindre leurs objectifs. La communication est comprise comme la transmission d'informations (Giroux & Marroquin, 2005). Elle peut être utilisÊe, par exemple, pour favoriser la mise en oeuvre du changement organisationnel (Ford & Ford, 1995). On peut remarquer que cette perspective porte un regard tÊlÊologique sur le changement dans les organisations (Heracleous & Barrett, 2001), selon lequel les processus sont dÊlibÊrÊs, sous contrôle, et orientÊs par des buts clairement dÊnis (Van de Ven & Poole, 1995). Parmi ses principales limites, l'approche fonctionnaliste nÊglige notamment l'importante fonction cognitive du langage (Girin, 1990) : il est très problÊmatique de rÊduire la communication à la diusion d'informations. Ainsi, si des praticiens rÊsistent à un projet annoncÊ par les managers, est-ce automatiquement parce qu'ils

18. Dans leur article traitant plus spĂŠciquement de l'approche narrative des organisations, Giroux & Marroquin (2005) identient cinq courants. Leur typologie converge largement avec celle d'Heracleous & Barrett (2001) sur l'approche discursive.


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour apprĂŠhender la construction de la stratĂŠgie ont mal compris ce projet en dĂŠpit des explications fournies ? Ford et al. (2008) contestent cette conception de la rĂŠsistance. En eet, cette analyse de la rĂŠsistance revient Ă considĂŠrer comme xĂŠe la reprĂŠsentation sociale de ce projet (Girin, 1990).

En rĂŠponse Ă cette limite, la perspective

interprĂŠtative se fonde sur l'idĂŠe que

le sens d'un projet n'est pas donnÊ a priori, mais qu'il se construit dans l'interaction. La communication des managers vÊhicule un point de vue particulier sur leur projet. Leurs interlocuteurs peuvent parfaitement comprendre ce point de vue, sans que cette comprÊhension garantisse pour autant leur adhÊsion au projet. Il est possible Êgalement qu'ils appartiennent à une communautÊ langagière (Girin, 1990) dont les façons de penser sont trop diÊrenciÊes (Lawrence & Lorsch, 1989) de celles des managers pour qu'une comprÊhension soit vÊritablement possible. Ainsi, les managers adoptant une approche fonctionnaliste multiplieront les tentatives d'explications en vain, s'ils restent sourds aux points de vue alternatifs en prÊsence (jugÊs irrationnels). Il nous semble que les parties prenantes à un projet, de façon de plus en plus systÊmatique, sont dans l'attente d'une conversation, d'un dialogue, destinÊ à trouver le juste sens à donner au projet. Cette attente peut s'inscrire dans celle, plus vaste, d'un management `participatif '.

Les dÊnitions retenues des concepts-clÊs exposÊs prÊcÊdemment, sont compatibles avec cette perspective interprÊtative. En eet, celle-ci conçoit le discours, non plus comme un banal outil de transmission d'informations, mais comme un ensemble cohÊrent de textes qui donnent un sens à ces informations (Parker, 1992; Phillips et al., 2004). L'attention des auteurs adoptant cette perspective porte, en tout premier lieu, sur le rôle du langage et de la communication dans la crÊation de connaissances pour l'action. Il peut s'agir, par exemple, d'examiner comment les multiples textes produits par les praticiens (polyphonie) s'articulent les uns avec les autres pour former un discours organisationnel. Ainsi, cette perspective reconnaÎt la nature polyphonique des organisations.

Mais l'approche interprÊtative comporte une limite que nous avons soulignÊe dès notre introduction gÊnÊrale. A notre avis, elle ne rompt pas totalement avec la conception fonctionnaliste de l'organisation : la fonction de `chef d'orchestre' de

| 87


88 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratĂŠgie : une approche critique l'organisation n'est pas mise en question ; elle est ainsi implicitement attribuĂŠe aux dirigeants `classiques', conformĂŠment Ă la pensĂŠe traditionnelle. Pour le dire autrement, en mettant l'accent sur le concept de sens, l'approche interprĂŠtative nĂŠglige celui de pouvoir

19

. Cette perspective est celle des auteurs qui arment que `les

discours construisent la rĂŠalitĂŠ', perdant ainsi de vue la question de l'identitĂŠ des auteurs de ces discours.

Tout en s'appuyant largement sur les apports de l'approche interprĂŠtative, la perspective

critique est celle des auteurs qui veillent Ă garder Ă  l'esprit que les dis-

cours sont (re)produits par des praticiens. Or, ceux-ci ont gĂŠnĂŠralement des intĂŠrĂŞts contradictoires, qu'ils dĂŠfendent au moyen de stratĂŠgies (Crozier & Friedberg, 1977). Fairclough (2005b) souligne que ces stratĂŠgies comportent une dimension discursive, incluant par exemple le recours Ă des procĂŠdĂŠs argumentatifs et rhĂŠtoriques. Dans cette veine, il est acquis que  la vĂŠritĂŠ objective d'une proposition et la validitĂŠ de celle-ci au plan de l'approbation des opposants et des auditeurs sont deux choses bien distinctes  (Schopenhauer, 1998). Pour cet auteur, les participants Ă  une conversation ne sont pas nĂŠcessairement animĂŠs par une honnĂŞte coopĂŠration pour trouver le juste sens, si tant est qu'il leur est possible d'ĂŠvaluer l'objectivitĂŠ des diĂŠrents discours en prĂŠsence. Ainsi, la perspective critique met un accent particulier sur les jeux d'acteurs et sur la dimension politique du discours. La polyphonie est une hĂŠtĂŠrogĂŠnĂŠitĂŠ principalement conictuelle

20

, qui s'organise sous la forme d'une conversation, d'une

controverse, opposant un discours (et un groupe) dominant à un ou plusieurs contrediscours (et un ou plusieurs groupe(s)) marginalisÊ(s) (Robichaud et al., 2004; Heracleous, 2006; Grant & Marshak, 2009). Le discours dominant autorise et cÊlèbre certaines façons de penser et d'agir, tandis qu'il interdit et sanctionne d'autres propos et comportements (Phillips et al., 2004). Par ailleurs, il construit non seulement les objets, mais Êgalement les sujets ; c'est-à-dire que les praticiens perdent en partie

19. Cette critique a par ailleurs ĂŠgalement ĂŠtĂŠ formulĂŠe par Contu & Willmott (2003) Ă l'ĂŠgard d'une branche de la thĂŠorie de l'apprentissage organisationnel, elle aussi largement adossĂŠe au concept de sens (par exemple Nonaka, 1994). 20. Le conit n'est pas un inconvĂŠnient a priori. Il peut ĂŞtre nĂŠcessaire et fĂŠcond.


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour apprĂŠhender la construction de la stratĂŠgie le contrĂ´le de leur propre identitĂŠ

21

(Phillips & Hardy, 2002). En somme, le dis-

cours dominant  ou `ordre de discours'

22

(Fairclough, 2005b)  reète et asseoit

un ordre social, que les praticiens crĂŠĂŠnt et peuvent transformer Ă travers la communication. Ceci dĂŠbouche naturellement sur des disputes entre praticiens, visant Ă  faire ĂŠvoluer le discours organisationnel Ă  leur avantage (par exemple Welcomer

et al., 2000). Le principal apport de la perspective

structurationniste

du discours organi-

sationnel (Heracleous & Hendry, 2000; Heracleous & Barrett, 2001) consiste en un eort d'intĂŠgration des trois perspectives antĂŠrieures, comme en rend compte l'extrait suivant :

A structurational view of discourse portrays the subject as both constrained and enabled by existing structures of signication, legitimation and domination. Giddens's discussions of agency emphasize that an individual could have acted otherwise, that the world does not hold a pre-determined future, and that agents' purposive conduct (such as communicative action) involves the application of knowledge to achieve certain outcomes [...]. Agents's choices may be constrained by existing structures, but are not determined by them.

From a structurational perspective, therefore, agents can, through purposive communicative action, achieve functional outcomes (managerialist view 23 ) within a socially constructed reality (interpretive view), and, in so doing, potentially challenge und ultimately transform entrenched societal structures (critical view). (Heracleous 21. Par exemple, lors du Tour de France 2011, le discours dominant parmi les medias persistait à `construire' Thomas Voeckler comme un coureur de niveau infÊrieur à Alberto Contador, Cadel Evans, et aux frères Schleck, prÊsentÊs comme les `cadors'. Dans un premier temps, le Français apparaissait agacÊ par les questions des journalistes qui rÊfÊraient systÊmatiquement à son passÊ sur un ton paternaliste, mettant en Êchec sa stratÊgie de communication pour se prÊsenter comme un coureur d'expÊrience aux ambitions sÊrieuses. Mais par la suite, il a su exploiter à son avantage cette identitÊ de `maillot jaune qu'on ne prend pas au sÊrieux', pour Êviter notamment d'attirer sur lui l'attention des prÊtendus `cadors'. Remarquons que ce discours dominant comporte une part d'objectivitÊ, puisqu'il dÊcoule en particulier d'une analyse comparative des palmarès avÊrÊs des coureurs intÊressÊs. Mais il comporte Êgalement une part de subjectivitÊ, dans la mesure oÚ il accorde à l'ordre Êtabli un caractère de permanence, alors qu'en rÊalitÊ il est sujet à une remise en question permanente. 22. Voir aussi plus loin. 23. Entre l'article de Heracleous & Hendry (2000) et celui de Heracleous & Barrett (2001), la dÊsignation de l'approche qui conçoit le discours comme un instrument de communication Êvolue d'approche managÊriale à approche fonctionnaliste. Ces dÊsignations recouvrent la même rÊalitÊ.

| 89


90 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratégie : une approche critique & Hendry, 2000, p.1273, gras ajoutés). Mais dans cette perspective structurationniste, les stratégies discursives des acteurs pour transformer les rapports de domination dans l'organisation  c'est-à-dire pour redénir qui pilote l'organisation polyphonique  ne sont qu'un élément parmi d'autres. C'est pourquoi nous lui préférons la perspective critique, dans laquelles ces stratégies sont au centre de l'attention. Par ailleurs, nous verrons que nous adoptons une perspective critique particulière (Fairclough, 2005b, 2009), construite sur les principes du réalisme critique et que Whittington (2010) considère comme une  alternative relativement proche  de la perspective structurationniste. Notre préférence pour la perspective critique étant justiée, nous nous proposons à présent d'en clarier les caractéristiques essentielles. Il est notamment essentiel d'expliciter ce que `critique' veut dire. Comme pour nous permettre de synthétiser ce que nous avons présenté jusqu'ici, Mumby (2004, p.238) retient trois idées fondamentales à la conception critique du discours :

1. La communication et le discours construisent (et sont construits par) des pratiques sociales porteuses de sens ; 2. L'analyse critique des relations de pouvoir est centrale à la compréhension de ces pratiques sociales ; 3. Une approche critique souligne la possibilité d'une transformation sociale et organisationnelle, impulsée par les acteurs.

Mais dans quel sens l'analyse critique de discours est-elle critique ? Pour Reisigl & Wodak (2009), adopter une posture critique passe par l'adhésion à

quatre principes de travail.

Tout d'abord, le chercheur doit s'employer

à prendre du recul vis-à-vis des données. Il doit veiller, cependant, à ne pas sortir les données de leur contexte ; comme nous l'avons vu, ce dernier est indispensable pour construire une compréhension valide des phénomènes observés. En outre, le chercheur doit rendre explicite le positionnement politique des praticiens impliqués


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour apprÊhender la construction de la stratÊgie dans les situations qu'il Êtudie. Enn, il doit avoir une attitude rÊexive consistant à faire son auto-critique. Concernant cette rÊexivitÊ, le chercheur doit être conscient qu'il est lui-même un producteur de textes. Il est lui-même un praticien susceptible de jouer un rôle dans la construction des phÊnomènes qu'il Êtudie. Or, le principe de prise de distance implique à notre avis un eort pour Êviter d'interfÊrer avec le cours naturel des ÊvÊnements constitutifs du cas ÊtudiÊ

24

. En toute hypothèse, le chercheur critique

doit attacher un soin tout particulier au choix des termes qu'il utilise pour rendre compte des situations. Adoptant un point de vue qui n'enlève rien à celui de Reisigl & Wodak (2009), Fairclough (2009) estime que la recherche critique se donne pour objectif de contribuer à la rÊsolution des problèmes sociaux (et organisationnels) contemporains. L'adjectif critique renvoie pour lui à

deux nalitĂŠs de recherche.

D'une part, l'analyse critique de discours est une analyse qui examine, en première approche, comment la communication et le discours interviennent dans la constitution, la reproduction et la transformation de relations asymÊtriques de pou-

voir. Celles-ci se traduisent par la domination, la marginalisation et l'exclusion de certains praticiens par d'autres praticiens. Les pratiques discursives aectent ainsi le bien-être des individus dans la sociÊtÊ (et dans l'organisation) ; il convient de mieux comprendre comment. En rÊsumÊ, le chercheur doit rendre apparents les phÊnomènes discursifs impliquÊs dans la formation et le maintien des inÊgalitÊs sociales (Fairclough, 2009; Vaara, 2010a). Ces phÊnomènes peuvent en eet passer inaperçus aux yeux de certains praticiens, qui ont le droit d'en être informÊs. D'autre part, l'analyste critique tente d'expliciter comment certains praticiens s'y prennent pour tester, dÊer et perturber l'ordre Êtabli (Fairclough, 2009). Une manière gÊnÊrale de procÊder consiste à montrer que les rapports de domination Êtablis et les discours dominants ne sont pas naturels et immuables, mais socialement construits et rÊversibles. Cet eort d'explicitation permet au chercheur d'identier des solutions pour contribuer à la rÊsolution des problèmes contemporains, dont cer-

24. Les implications mĂŠthodologiques sont discutĂŠes ultĂŠrieurement

| 91


92 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratĂŠgie : une approche critique tains sont inhĂŠrents aux structures institutionnalisĂŠes (Crozier & Friedberg, 1977).

Nous nous sommes eorcÊs de respecter ces principes de travail. De même, nous estimons que notre dÊmarche s'inscrit bien dans ces nalitÊs de recherche. Mais nous soulignons une dicultÊ, qui a attirÊ notre attention en particulier, et qui porte sur la dÊtermination de ce qui constitue l'ordre Êtabli. En eet, si l'analyse critique se propose d'examiner (entre autres) les pratiques discursives des  acteurs au pouvoir  (Reisigl & Wodak, 2009, p.88), la question reste entière de savoir qui sont les acteurs au pouvoir. Cette question, de même que celle qui consiste à se demander ce qui constitue un `problème organisationnel contemporain', est sujette à controverse. Ainsi, à bien des Êgards, les `dirigeants' sont en position de domination dans l'organisation et dans la sociÊtÊ. C'est pourquoi le regard critique se focalise souvent sur les actions orientÊes vers la contestation de cette domination. Pourtant, notre thèse remet en cause cette conviction selon laquelle les dirigeants dÊtiendraient le pouvoir. Si cette conviction est eectivement erronÊe, la critique `classique' fait fausse route, comme si elle Êtait victime d'une diversion. En somme, les analyses critiques peuvent (et doivent) elles-mêmes faire l'objet d'une analyse critique. C'est prÊcisÊment ce que nous pensons mettre en oeuvre, en prenant au sÊrieux l'idÊe selon laquelle les `dirigeants' ne sont pas les pilotes de l'organisation. Si jusqu'ici nous avons dÊfendu cette idÊe au moyen d'arguments thÊoriques, celle-ci nous est nÊanmoins apparue au contact du terrain, alors que nous cherchions à comprendre ce que les donnÊes `voulaient nous dire'

25

. De mĂŞme, notre prĂŠfĂŠ-

rence pour une approche critique du discours s'est construite au grĂŠ de notre terrain empirique. A ce stade, Phillips & Hardy (2002) proposent un reprĂŠsentation schĂŠmatique (gure 2.1) qui nous semble intĂŠressante pour faire apparaĂŽtre la distinction, notamment, entre l'approche critique et l'approche interprĂŠtative. En eet, l'approche fonctionnaliste est plus nettement diĂŠrienciĂŠe. Quant Ă l'approche structuration-

25. Nous reprenons à notre compte cette expression, chère au Professeur Alain NoÍl, et qui nous a aidÊs dans notre eort pour respecter le principe de distanciation.


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour apprĂŠhender la construction de la stratĂŠgie niste, elle pourrait se ramener Ă l'approche interprĂŠtative sur la gure 2.1 que nous prĂŠsentons Ă  prĂŠsent.

Contexte Analyse critique de discours Constructiviste

Critique

Texte

D'après Phillips & Hardy (2002, p.20).

Figure 2.1  Le positionnement de l'analyse critique de discours Il apparaÎt, conformÊment à nos dÊveloppements prÊcÊdents, que l'analyse critique de discours accorde une grande importance au contexte de la communication, plutôt qu'à l'analyse dÊtaillÊe de textes sortis de leur contexte. Mais la principale diÊrence entre une approche critique et une approche interprÊtative se distingue à notre avis sur l'axe horizontal. Une analyse critique met l'accent plus particulièrement sur la dimension politique du discours, par exemple sur les tentatives des acteurs d'amÊliorer leurs conditions d'existence à travers la production de textes. Une approche interprÊtative tente plutôt de comprendre nement le rôle que joue le discours dans la construction sociale de la rÊalitÊ (Berger & Luckmann, 1996; Phillips & Hardy, 2002). Bien entendu, ces axes reprÊsentent des continuums et une `bonne' analyse de discours tend toujours à se positionner vers l'intersection des axes. Mais pour accentuer les diÊrences, dans la perspective interprÊtative le discours est analysÊ pour lui-même, tandis que dans la perspective critique le centre d'intÊrêt est la stratÊgie d'acteurs (dans sa dimension discursive). Il reste que l'Êcole de l'analyse critique de discours (ACD) regroupe elle-même des perspectives thÊoriques hÊtÊrogènes (Wodak & Meyer, 2009b). Ces auteurs recommandent aux chercheurs adoptant l'approche critique de spÊcier sur quelle perspective particulière de l'ACD ils s'appuient. Nous nous appuyons sur l'approche

| 93


94 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratÊgie : une approche critique dialectique-relationnelle de l'ACD, dÊveloppÊe par Fairclough (2005b, 2009). Deux raisons motivent ce choix. D'une part, l'approche de cet auteur n'a ÊtÊ que rÊcemment introduite dans la littÊrature en sciences de gestion (voir Fairclough, 2005b). A notre connaissance, l'approche dialectique-relationnelle n'a pas fait l'objet d'application empirique, à ce jour, dans notre discipline. D'autre part, cette approche se dÊmarque par sa posture rÊaliste critique, alors que l'essentiel de la littÊrature sur le discours se rÊclame d'un constructivisme plus ou moins radical (Phillips & Hardy, 2002). Nous nous identions mieux à une approche rÊaliste critique. En particulier, l'hypothèse relativiste qui accompagne le constructivisme (Fairclough, 2005b)  l'idÊe que toutes les reprÊsentations d'un objet, c'est-à-dire tous les discours à propos de cet objet, se valent  nous a paru poser problème, au regard de nos observations empiriques. Nous complèterons ces considÊrations ontologiques et ÊpistÊmologiques au chapitre 4. La prÊsentation de l'approche  dialectique-relationnelle  fournit les ÊlÊments qui justient une dÊcomposition de notre question centrale, en trois sous-questions.

2.2.2.2 L'approche

dialectique-relationnelle

la relation discours-stratĂŠgie

: pour une comprĂŠhension de

L'approche dialectique-relationnelle ore une perspective thÊorique et constitue une façon d'envisager l'analyse critique de discours. Le principal artisan de cette approche est le linguiste Norman Fairclough. Cette perspective est critique dans la mesure oÚ elle examine l'origine des problèmes sociaux (organisationnels a fortiori ), les consÊquences induites (rÊsistance, absentÊisme,...) et les moyens de le surmonter (Fairclough, 2009). Comme le souligne Wodak & Meyer (2009a) :

Social theory should be oriented towards critiquing and changing society, in contrast to traditional theory oriented solely to understanding or explaining it. (Wodak & Meyer, 2009a, p.6). Pour rÊaliser la synthèse de l'approche de Fairclough, nous nous basons sur deux de ses publications parmi les plus rÊcentes (Fairclough, 2005b, 2009). La première rÊfÊrence (2005b) est fondamentale à nos yeux, parce que l'auteur y dÊveloppe une


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour apprÊhender la construction de la stratÊgie version rÊcente de son approche, adaptÊe spÊciquement à l'Êtude des organisations et, en particulier, du changement organisationnel. Quant à la seconde rÊfÊrence (Fairclough, 2009), nous l'avons ÊtudiÊe en première intention pour tester notre comprÊ-

hension de l'article de 2005 et renforcer ainsi notre degrÊ de conance quant à notre interprÊtation de l'approche dialectique-relationnelle. Bien entendu, l'approche dialectique-relationnelle ne saurait être comprise dans tous ses ranements sans une Êtude approfondie des nombreux autres travaux de Fairclough, de ses coauteurs et de ceux qui les critiquent et prÊfèrent adopter une posture diÊrente. Toutefois, dans une dÊmarche abductive, nous nous satisfaisons d'un arrière-plan conceptuel rÊduit au nÊcessaire, dès lors qu'il nous permet de mieux apprÊhender nos observations empiriques.

a. Du vocabulaire : la stratĂŠgie, une structure.

Concernant l'article paru dans

la revue Organization Studies (Fairclough, 2005b), un point de vocabulaire doit tout d'abord être tirÊ au clair. L'auteur montre comment son approche peut contribuer à la recherche sur le changement organisationnel. Cette notion est extrêmement ambigße et appelle un Êclaircissement. Nous montrons qu'au sens oÚ Fairclough (2005b) l'entend, le terme de changement organisationnel peut tout à fait dÊsigner une rÊorientation stratÊgique (comprise comme une transformation durable de l'activitÊ routinière des praticiens). Pour cet auteur, le `changement organisationnel' rÊfère à la transformation des structures institutionnalisÊes qui caractÊrisent l'organisation. Ces `structures' sont dÊnies d'une manière qui s'accorde avec la dÊnition que Giddens (1984) en donne :

Organizational structures are hegemonic structures, structures which are based in and reproduce particular power relations between groups of social agents, which constitute `xes' with enduring capacity to manage the contradictions of organizations [...]. (Fairclough, 2005b, p.931). Remarquons que cette dĂŠnition s'ĂŠcarte sensiblement des nombreuses dĂŠnitions relevant d'une conception `classique', fonctionnaliste, des structures organisationelles. Certes, toutes ces conceptions s'accordent sur l'idĂŠe que les structures ont

| 95


96 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratÊgie : une approche critique un caractère stable (Kalika, 1988). Mais il n'est pas Êvident, en revanche, que les tenants de l'approche fonctionnaliste considèrent la façon dominante de penser dans l'organisation comme une composante des structures. C'est en revanche une idÊe centrale chez Giddens (1984) et chez Fairclough (2005b). Ainsi, le changement organisationnel dont parle Fairclough peut à notre avis dÊsigner la transformation de toute structure au sens de la thÊorie de la structuration.

A ce titre, une facette de la stratÊgie peut être vue comme une structure. La distinction cÊlèbre entre organization et organizing renvoie, en simpliant, à la diffÊrence entre la structure organisÊe et l'action d'organiser. D'une façon analogue, les tenants de l'approche pratique ont introduit une distinction entre strategy et strate-

gizing. Cette distinction renvoie Ă la diĂŠrence entre stratĂŠgie et `faire stratĂŠgique' : entre, d'une part, un  ux d'activitĂŠ [...] ayant des consĂŠquences sur les orientations [...] de l'organisation  en partie routinier et, d'autre part, la fabrique de la stratĂŠgie c'est-Ă -dire la construction de ce ux d'activitĂŠ (Seidl et al., 2006). En somme, la stratĂŠgie est une structure. Celle-ci contraint en partie l'action quotidienne des praticiens, mais Ă  travers cette action ces derniers peuvent ĂŠgalement parvenir Ă  la transformer. Cette prĂŠcision est essentielle pour comprendre que l'approche dialectique-relationnelle peut servir de point de dĂŠpart Ă  une thĂŠorie du lien discours-stratĂŠgie. Pour cela, il est ĂŠgalement nĂŠcessaire de prĂŠsenter quelques concepts-clĂŠs.

b. Des concepts : textes, circonstances, ordre de discours, climat.

L'approche

de Fairclough (2005b) se conçoit selon deux distinctions qui se rÊsument bien de la façon suivante :

two central principles for such research have emerged : (1) while change in discourse is a part of organizational change, and organizational change can often be understood in terms of the constructive eects of discourse on organizations, organizational change is not simply change in discourse, and relations between change in discourse, and change in other elements of organizations are matters


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour apprĂŠhender la construction de la stratĂŠgie for investigation ; which entails a clear and consistent analytical distinction

between discourse and other social elements ; (2) while ongoing change in social process, in social interaction, can contribute to organizational change, the relationship between change in social interaction and change in organizational structures is complex and subject to conditions of possibility which need to be investigated, which entails a clear and consistent distinction between

social process (including texts), social practices (including orders of discourse) and social structures. (Fairclough, 2005b, p.930-931). Commençons par la seconde distinction. Fairclough distingue trois niveaux dans le rÊel social : celui du processus social, celui des pratiques sociales et celui des structures sociales. Dans une approche ajustÊe à notre objet de recherche, nous adaptons cette distinction dans les niveaux de rÊel. Nous ne retenons que deux niveaux : d'une part, le niveau du ux quotidien des ÊvÊnements et des interactions entre praticiens dans et autour de l'organisation et, d'autre part, le niveau des structures institution-

nalisÊes de l'organisation (y compris sa stratÊgie hÊritÊe). Dans cette approche, les structures institutionnalisÊes sont produites, puis reproduites et/ou transformÊes, par les ÊvÊnements et les interactions. Toutefois, une fois produites et reconnues, les structures constituent un cadre qui limite les possibilitÊs d'action ultÊrieures : dans l'absolu, l'action quotienne pourrait varier sans limite mais, en pratique, la variation eective est dÊlimitÊe socialement par les structures. Cette première distinction, centrale chez Fairclough, rejoint (dans les grandes lignes) la thÊorie de la structuration. Par ailleurs, c'est au sens de cette distinction que notre approche peut être qualiÊe de multi-niveaux. A l'intÊrieur de chacun de ces niveaux, Fairclough insiste sur la nÊcessitÊ d'opÊrer une nouvelle distinction. L'auteur distingue deux modes de rÊalitÊ (Fleetwood, 2005) : le rÊel discursif et le rÊel non-discursif. Ainsi, les

ĂŠvĂŠnements peuvent faire l'objet d'un tri,

entre ceux qui sont

relatifs au discours et ceux qui ne le sont pas. Par exemple, tenir une confĂŠrence de presse ou rĂŠdiger, diuser et/ou lire un document quelconque,... sont des activitĂŠs dont la composante discursive est centrale ; a contrario, investir dans de nouveaux

| 97


98 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratégie : une approche critique locaux ou de nouveaux équipements, renouveler le parc automobile ou informatique de l'entreprise, jouer une partie de golf, choisir d'abandonner les bureaux cloisonnés pour adopter le modèle open space,... sont des activités/événements dont la composante centrale n'est pas avant tout discursive. Bien entendu, ces activités peuvent être la concrétisation matérielle ou sociale d'un discours. Par ailleurs, Journé (1996) a souligné que des événements non-discursifs (en particulier la réorganisation de l'espace de travail) peuvent néanmoins avoir des conséquences discursives (un bouleversement du système de communications).

Fairclough appelle

 textes 

les éléments discursifs de l'action.

Cet usage du terme texte est compatible avec la dénition que nous en donnions plus haut  une manifestation matérielle, observable, d'un ou plusieurs discours. Il s'agit d'une manifestation dans l'action. Fairclough (2005a, 2009) n'attribue pas un terme dédié pour désigner les éléments non-discursifs de l'action. Nous pensons qu'il est pourtant utile de le faire. A ce titre, nous avions introduit le concept de contexte. Celui-ci désigne, rappelonsle, l'ensemble des ingrédients non langagiers (ou non-discursifs) qui permettent de comprendre un texte. Mais le concept de contexte, ainsi dénit, ne distingue pas le niveau de l'action de celui des structures. Nous pensons qu'il est utile de scinder le concept de contexte en deux concepts, pour désigner des sous-ensembles à

Nous parlerons de circonstances pour désigner les ingrédients non-discursifs qui se situent au niveau de l'action. Nous parlerons de climat, pour désigner les ingrédients non-discursifs qui se situent au niveau des structures institutionnalisées. Pour ce qui concerne le niveau

l'intérieur du `contexte'.

de l'action, la notion de circonstances réfère aux réalités matérielles et sociales du

moment, entourant immédiatement les textes. Les pratiques mises en oeuvre par les praticiens pour construire la pratique de la stratégie

26

sont quelques unes des

composantes des circonstances.

26. Rappelons que la pratique de la stratégie se dénit comme un ux d'activité en situation et accompli socialement (Seidl et al., 2006). Cette dénition situe bien la pratique de la stratégie au niveau des événements et de l'action quotidienne.


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour apprÊhender la construction de la stratÊgie Après avoir discutÊ du niveau de l'action, envisageons à prÊsent celui des structures. En cohÊrence avec une approche pratique de la stratÊgie, nous adhÊrons à l'idÊe que les structures d'une organisation se manifestent sous la forme d'un ensemble de pratiques organisationnelles reproduites et persistantes :  les institutions sont les traits les plus persistants de la vie [organisationnelle]  (Rojot, 2000). Les structures sont un ensemble de processus et de schÊmas d'interaction relativement

stables, largement implicites et rÊpÊtitifs, qui orientent l'action (Heracleous & Barrett, 2001). Par exemple, le fait que chaque nouveau directeur gÊnÊral d'une entreprise soit le descendant du prÊcÊdent, et ce depuis plusieurs gÊnÊrations, correspond à une pratique institutionnalisÊe dans cette entreprise en matière de transmission, laquelle traduit la prÊsence d'une structure. Cette pratique ne correspond à aucune obligation lÊgale mais, en revanche, beaucoup seraient surpris, bouleversÊs et parfois même rÊvoltÊs si cette pratique Êtait soudain remise en cause.

Suivant Giddens (1984), nous dirions qu'ils peuvent être rÊvoltÊs pour des raisons de trois natures diÊrentes. Premièrement, le fait que l'entreprise reste sous la direction de la famille du fondateur constitue un gage (relatif ) de continuitÊ dans l'identitÊ, la culture, les valeurs de l'organisation. En eet, bien souvent l'hÊritier familial continu d'être inuencÊ, même indirectement, par ses ascendants, leur avis, leur façon d'agir et de penser (leur discours). Deuxièmement, la transmission par hÊritage ore une certaine assurance que les rapports de domination resteront inchangÊs entre les groupes à l'intÊrieur de l'entreprise. Dans le cas contraire, un nouveau dirigeant qui ne serait pas le descendant du prÊcÊdent pourrait, par exemple, rompre avec la culture de production dominante jusqu'alors, et introduire sa culture commerciale, avec les consÊquences sociales et `politiques' (liÊes à un changement probable dans l'allocation des ressources entre les fonctions) que cela peut comporter. Enn, la troisième source de rÊvolte en cas d'`eondrement' de la structure institutionnalisÊe, renvoie à une problÊmatique de lÊgitimitÊ du dirigeant. Compte tenu de l'usage institutionnalisÊ, il est vraisemblable qu'un nouveau dirigeant qui serait le ls du prÊcÊdent ait moins besoin de forger sa lÊgitimitÊ qu'une personne inconnue de tous.

| 99


100 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratÊgie : une approche critique De façon gÊnÊrale, Giddens (1984) avance que les structures rÊfèrent notamment

à des systèmes de signication, de domination et de lÊgitimation (voir aussi Barley & Tolbert, 1997). Ces trois facettes des structures institutionnalisÊes sont en cohÊrence forte avec une approche critique du discours. En eet, les systèmes de signication, de domination et de lÊgitimation inuencent respectivement la communication, l'exercice du pouvoir et les comportements autorisÊs (recompensÊs) et interdits (sanctionnÊs) (Barley & Tolbert, 1997, p.97-98). Les systèmes de signication, en particulier, suggèrent que les structures ont un caractère en partie discursif. C'est ce que soutient Fairclough (2005a). Pour lui,

structures

 comme les ĂŠvĂŠnements 

peuvent faire l'objet d'un tri,

les

entre

celles qui sont relatives au discours et celles qui ne le sont pas.

Fairclough appelle

 ordre de discours 

les ĂŠlĂŠments discursifs des

structures.

Ainsi, les structures d'une organisation sont non seulement de nature matĂŠrielle (tendance durable Ă travailler avec un constructeur automobile donnĂŠ, Ă  allouer davantage de ressources Ă  certaines activitĂŠs jugĂŠes plus stratĂŠgiques,...) et sociale (conguration durable des rapports de pouvoir dans l'organisation

27

), mais aussi de

nature discursive. Une organisation se caractĂŠrise par un discours ociel 

l'ordre

de discours  qui a un caractère structurel et qui se manifeste sous la forme de textes, produits par l'organisation (plus exactement, dans notre approche critique, par le groupe dominant à l'intÊrieur de l'organisation), dont les contenus sont rÊcurrents. L'ordre de discours consiste en une articulation de diÊrents discours (au sens de Parker (1992, voir plus haut)), parfois contradictoires, qui crÊÊe la base d'une stabilitÊ relative de l'organisation, autour de compromis trouvÊs entre les intÊrêts contradictoires des praticiens. Ces compromis sont continuellement rappelÊs dans

27. L'usage que nous faisons de la notion de structures n'est ainsi pas totalement dÊconnectÊ de l'usage qui en est souvent fait en thÊorie des organisations, par exemple dans les cÊlèbres travaux de Mintzberg (1979).


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour apprĂŠhender la construction de la stratĂŠgie des textes (en utilisant certains mots plutĂ´t que d'autres

28

| 101

, en exploitant les possi-

bilitÊs oertes par les raisonnements par concession, etc.), mais ils peuvent aussi être remis en cause à travers d'autres textes, intentionnellement ou par maladresse dans la communication. L'ordre de discours peut se comprendre comme une manière institutionnalisÊe de parler qui oriente et contraint l'action dans un sens donnÊ (Jäger & Maier, 2009; Hall, 2001). Enn, comme nous l'avons dÊjà ÊvoquÊ, nous proposons le concept de climat pour dÊsigner les ÊlÊments non-discursifs des structures et dont la fonction est de permettre une meilleure comprÊhension des textes. Par contraste avec la notion de circonstances que nous utilisons pour dÊsigner les rÊalitÊs matÊrielles et sociales du

moment, celle de climat renvoie aux rÊalitÊs matÊrielles et sociales passÊes (ou historiques) mais dont les eets peuvent perdurer au prÊsent en inuençant la perception qu'ont les praticiens des circonstances du moment. La stratÊgie hÊritÊe, en tant que structure contraignant l'activitÊ quotidienne (voir plus haut), est une composante du climat. La gure 2.2 se propose de rÊcapituler l'articulation conceptuelle de l'approche dialectique-relationnelle, que nous venons de dÊvelopper. Nous reviendrons sur la question de l'opÊrationnalisation de ces concepts centraux  textes, ordre de discours, circonstances et climat  dans le chapitre 4.

A prĂŠsent, il nous est possible d'expliquer pourquoi Fairclough nomme son approche  dialectique-relationnelle . L'analyste de discours qui adopte cette approche doit explorer les relations dialectiques entre ces concepts. Ces relations sont dialectiques, au sens oĂš elles ne sont pas unidirectionnelles, mais rĂŠciproques (l'ordre de discours inuence les textes, mais les textes agissent rĂŠciproquement sur l'ordre de discours). Plus prĂŠcisĂŠment, Fairclough indique deux relations Ă explorer :

28. Certains gouvernements paient parfois lourdement le fait de parler  ne serait-ce qu'une seule fois  d'identitĂŠ nationale plutĂ´t que d'unitĂŠ nationale ou de cohĂŠsion nationale qui sont des idĂŠes moins sensibles pouvant gurer dans des textes relatifs Ă des rĂŠalitĂŠs sociales voisines. Des situations comparables se rencontrent dans les organisations plus classiques.


102 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratégie : une approche critique

Figure 2.2  Une lecture adaptée de l'approche dialectique-relationnelle discourse analysis has a doubly relational character : it is concerned with relations between discourse and other social elements,

and

relations between

texts as discoursal elements of events and `orders of discourse' as discoursal elements of [structures] . (Fairclough, 2005a, p.924). Ainsi, dans l'approche dialectique-relationnelle, l'analyse critique de discours consiste à examiner, d'une part, la relation entre les éléments discursifs (textes et ordre de discours) et les éléments non-discursifs (circonstances et climat) et, d'autre part, la relation spécique entre les textes et l'ordre de discours. La première relation permet par exemple d'envisager à quelles conditions un changement dans le discours aboutit à un changement du climat général dans l'organisation, par l'intermédiaire d'un changement dans les circonstances (y compris dans la pratique de la stratégie). La seconde relation permet d'observer si un texte individuel (ou un ensemble de textes liés entre eux) tend plutôt à reproduire l'ordre de discours, ou au contraire à le remettre en question et à le transformer. Nous venons d'introduire les concepts-clés de l'approche dialectique-relationnelle, que nous avons adaptée à notre objet de recherche : la fabrique de la stratégie. Nous avons montré comment ces concepts s'articulent pour constituer la trame de ce qui pourrait devenir une théorie du lien discours-stratégie. Plus spéciquement, notre recherche empirique s'appuie sur cette trame conceptuelle pour tenter d'élaborer


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour apprĂŠhender la construction de la stratĂŠgie

| 103

une comprÊhension critique de la fabrique discursive de la stratÊgie. A travers cette comprÊhension, nous pourrons notamment dÊcouvrir qui pilote eectivement l'organisation polyphonique. Cet objectif peut se dÊcomposer selon une dÊmarche analytique, en trois sousquestions de recherche. Ces trois sous-questions font le lien entre l'Êmergence d'un discours dans l'organisation et son institutionnalisation dans l'organisation en tant que discours dominant. Elles incluent l'idÊe que la fabrique du discours dominant passe par une controverse opposant le discours initialement dominant à un ou plusieurs contre-discours initialement marginaux (et leurs auteurs). Elles postulent que la stratÊgie s'aligne sur le discours dominant, et qu'ainsi le contrôle sur le discours dominant Êquivaut au contrôle sur la stratÊgie. L'idÊe directrice est que le pilote de l'organisation est en rÊalitÊ, non pas le dirigeant `classique' prÊvue par l'organigramme, mais l'auteur du discours dominant dans l'organisation. Pour qu'un discours devienne dominant, encore faut-il qu'il soit produit. La question à se poser est par consÊquent celle de savoir qui produit des textes. L'organisation Êtant un espace polyphonique, plusieurs discours s'arontent pour devenir le discours dominant. La question à se poser est ici celle de savoir comment les praticiens se servent de la production de textes pour tenter d'exercer une inuence, voire de prendre le contrôle, sur le pilotage de l'organisation. Si le contexte est un concept incontournable, c'est parce que les praticiens ne sont pas les seuls à exercer un pouvoir sur le pilotage de l'organisation. Chacun sait qu'en matière de stratÊgie, l'inaction de ceux qui pourraient faire une diÊrence est dÊjà une manière d'agir. En fait, cela traduit le fait que le contexte renferme des pouvoirs qui exercent une inuence autonome sur la stratÊgie, à la manière d'une force d'inertie : même si les praticiens restent inactifs, l'organisation Êvolue, aspirÊe par sa propre dynamique (Nelson & Winter, 1982; Lewkowicz, 1992; Brown et al., 2001). De fait, cette inertie joue en faveur de certains praticiens et de certains discours. La question qui se pose est alors celle qui vise à mieux connaÎtre ces conditions qui favorisent l'institutionnalisation d'un (contre-)discours et son hÊgÊmonie dans l'organisation.


104 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratĂŠgie : une approche critique

c. Des questions : qui produit des textes ? que disent-ils ? pourquoi sont-ils inuents ? Qui fait la stratÊgie, alors ? Dans une approche à base de discours, une première sous-question qui se pose spontanÊment est :

Qui produit des textes ? Nous estimons que les praticiens qui restent silencieux ne peuvent pas être considÊrÊs comme des stratèges. A notre avis, le propre du stratège est de s'employer

activement à se dÊfaire des contraintes structurelles qui le gênent et, en particulier, à transformer l'ordre de discours en produisant des textes qui en contestent les aspects gênants. Cependant, bien que n'Êtant pas des stratèges, les praticiens silencieux jouent un rôle stratÊgique : ils consomment les textes. Ainsi, en choisissant d'adhÊrer à certains discours plutôt qu'à d'autres (même silencieusement, tacitement, à travers leurs actes), ils participent à la formation du rapport de force entre les diÊrents discours qui leur sont proposÊs. Ainsi, les praticiens silencieux reprÊsentent une composante importante des circonstances : la capacitÊ d'un discours à inuencer la stratÊgie ne dÊpend pas seulement de celui (ceux) qui le produi(sen)t, mais aussi de ceux qui le  consomment  (De La Ville & Mounoud, 2005, p.351). Dans notre approche, seuls les praticiens produisant des textes sont considÊrÊs comme des stratèges. La première sous-question invite ainsi à dÊcouvrir l'identitÊ des producteurs de textes. Compte tenu de la nature politique du discours, il serait peu cohÊrent de penser que leur identitÊ reète les catÊgories formelles de l'organisation : il n'y a pas d'un côtÊ les managers unanimes et, de l'autre côtÊ, les opÊrationnels unanimes qui leur font face (Cyert & March, 1963). L'identitÊ des stratèges (les producteurs de textes) se trouve dans la composante informelle de l'organisation. Par ailleurs, les stratèges ont tendance à chercher du soutien et à former des alliances (souvent informelles), plutôt qu'à s'isoler.  Qui frÊquente qui ?  ou  qui trouve qui

frÊquentable dans telles circonstances et dans tel climat ?  sont des questions à se poser pour cerner l'identitÊ des stratèges. Rappelons Êgalement, en cohÊrence avec la notion d'encastrement (cf. chapitre 1), que des textes inuents peuvent aussi être produits par des praticiens externes à l'organisation.


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour apprĂŠhender la construction de la stratĂŠgie

| 105

Etre stratège, ce n'est pas encore faire la stratÊgie. Pour faire la stratÊgie, il ne sut pas de produire des textes : encore faut-il que ces textes inuencent la stratÊgie. La première sous-question n'est donc qu'une première Êtape pour apprÊhender qui fait la stratÊgie. Sachant qui produit des textes, il est nÊcessaire ensuite d'analyser la stratÊgie des praticiens (ici au sens de Crozier & Friedberg (1977)), c'est-à -dire d'examiner sur quelles ressources ils s'appuient pour espÊrer donner de l'inuence à leurs textes

29

. C'est ici en particulier qu'il convient d'examiner la relation entre les

textes et les discours, et notamment quel(s) discours les praticiens invoquent dans leurs textes. Plus gĂŠnĂŠralement, une seconde sous-question est :

Comment les praticiens utilisent-ils la production de textes pour tenter d'inuencer la stratÊgie ? Les praticiens peuvent Êchouer dans leur tentative de produire des textes inuents. Un texte (ou une salve de textes cohÊrents formant un discours) n'est inuent que s'il parvient à modier l'ordre de discours (la manière institutionnalisÊe de parler). En eet, si l'ordre de discours change, alors la stratÊgie qu'il soutient changera. Dans cette thèse, nous admettrons que lorsqu'un nouveau discours devient hÊgÊmonique, il tend à s'opÊrationnaliser en modiant les circonstances de l'action quotidienne puis, à la longue, en gÊnÊrant un changement structurel de climat

30

.

Ainsi, une quantitÊ de textes est produite quotidiennement dans une organisation, et nombre de ces textes restent sans eet signicatif sur la stratÊgie. On peut supposer que les stratèges opèrent une sÊlection, parmi ces textes, dans leur tentative d'inuencer la stratÊgie. Mais entre plusieurs sÊlections, certaines seront nalement retenues pour composer l'ordre de discours et d'autres pas. Parmi celles qui sont retenues, une hiÊrarchie se met en place : même lorsque l'ordre de discours

29. La stratÊgie des acteurs n'est pas seulement de nature discursive (Fairclough, 2005b), mais notre approche met en avant cet aspect discursif des stratÊgies d'acteurs. 30. En faisant le choix d'admettre qu'un discours devenu hÊgÊmonique s'opÊrationnalise, nous nÊgligeons la possibilitÊ que ce discours ne se concrÊtise jamais dans la pratique. Ceci peut pourtant se produire pour diverses raisons. Fairclough (2005b) (de même que Barley & Tolbert (1997)) estime que l'hÊgÊmonie d'un discours et son opÊrationnalisation sont des problÊmatiques distinctes, et nous sommes totalement d'accord avec lui : il peut y avoir un dÊcalage durable entre le discours et la pratique. NÊanmoins, une thèse ne peut pas tout envisager : nous nous concentrons ici sur le lien entre l'Êmergence et l'hÊgÊmonie d'un discours dans l'organisation, plutôt que sur le lien entre l'hÊgÊmonie et l'opÊrationnalisation d'un discours.


106 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratégie : une approche critique

se compose de plusieurs discours (éventuellement contradictoires, assurant ainsi une cohésion dans l'organisation), l'un de ces discours domine les autres et xe l'orientation stratégique de l'organisation. Un discours est dit hégémonique (Fairclough, 2005b) lorsqu'il détermine ainsi la stratégie. Une troisième et ultime sous-question est alors :

Quelles conditions favorisent l'hégémonie d'un discours (alternatif 31 ) ? Cette dernière sous-question suggère notamment que les conditions de l'hégémonie d'un discours peuvent être extérieures au discours, et se trouver plutôt dans les circonstances et/ou le climat. Ce qu'il convient d'examiner.

Dans une perspective à base de discours, identier qui fait la stratégie suppose à notre avis de répondre à ces trois sous-questions.

Synthèse : vers un examen critique des praticiens impliqués dans la fabrique discursive de la stratégie Ce chapitre montre comment une approche à base de discours peut nous aider à appréhender notre question centrale : qui fait la stratégie ? Dans une première partie, nous avons souligné que le discours représente une pratique essentielle dans la fabrique de la stratégie. Cette pratique est démocratisée. Les managers n'ont ni le monopole, ni le contrôle, de la production de textes dans l'organisation. Ils contrôlent encore moins la consommation qui est faite de ces textes, c'est-à-dire les réactions d'adhésion ou de rejet qu'ils suscitent. Cependant, bien que l'organisation soit un espace polyphonique, un discours ociel se dégage. Celuici se construit à travers un processus d'institutionnalisation : parmi la diversité des textes produits, certains sont sélectionnés, acceptés et reproduits, tandis que

31. Par discours alternatif, nous entendons un discours qui s'oppose et se substitue au discours hégémonique existant.


2.2. L'analyse critique de discours : un cadre pour appréhender la construction de la stratégie

| 107

d'autres disparaissent. Mais comment cette sélection s'opère-t-elle ? Le discours de l'organisation est-il le résultat d'un dialogue collaboratif, ou d'une controverse entre des praticiens en désaccord quant à la question de savoir si l'intention stratégique du moment est ou non conforme à la mission de l'organisation ? Cette question nous a conduit, dans une seconde partie, à présenter quatre approches du discours et de la façon dont celui-ci est impliqué dans la fabrique de la stratégie. L'approche critique, que nous retenons, souligne que les praticiens peuvent utiliser le discours dans des manoeuvres pour exercer un contrôle sur le pilotage de l'organisation. Ainsi, certes, les discours construisent la stratégie, mais cette formulation ne doit pas faire oublier le fait que cette construction est la conséquence (éventuellement non intentionnelle) de l'action intentionnelle des praticiens. Cette idée est au coeur de l'approche  dialectique-relationnelle , qui représente une des variantes constitutives du courant des études critiques du discours. En adaptant légèrement cette approche pour l'ajuster à notre objet de recherche, nous avons proposé un ensemble articulé de concepts  textes, ordre de discours, circonstances, climat  qui précisent les trois concepts fondamentaux que sont le discours, le texte et le contexte. Cet arrière-plan conceptuel nous a permis de décomposer notre question centrale en trois sous-questions : (1) qui produit des textes ? (2) Comment les praticiens utilisent-ils la production de textes pour tenter d'inuencer la stratégie de l'organisation ? (3) Quelles conditions favorisent l'hégémonie d'un discours (alternatif ) ? Dans notre approche, la fabrique de la stratégie est envisagée comme une controverse continuelle opposant un discours dominant et un ou plusieurs contre-discours marginalisés. Le véritable pilote de l'organisation serait alors le praticien qui parvient à prendre l'ascendant sur cette controverse. Ceci doit nous conduire à examiner qui sont les praticiens impliqués dans la controverse, comment ils tentent de gagner l'ascendant à travers la production de textes, et quelles conditions extérieures inuencent la lutte pour l'ascendant. En résumé, nous disposons d'un cadre théorique qui nous éclaire sur les données à recueillir et sur une stratégie pour les analyser. Dans les chapitres 3 et 4, nous


108 |

Chapitre 2. Le discours dans la construction de la stratĂŠgie : une approche critique

prĂŠsentons respectivement notre terrain et le design de notre recherche.


Deuxième partie TERRAIN ET METHODES DE RECHERCHE.

Qui fait la stratégie ?

Le cas de la commune de Saint-Pré-le-Paisible.


INTRODUCTION • Remise en cause de la conception classique du dirigeant • Pertinence et enjeu d’une approche du pilote à base de discours

PREMIERE PARTIE : PROJET DE RECHERCHE Qui fait la stratégie ? Une perspective à base de discours Chapitre 1

Chapitre 2

L’approche pratique de la stratégie : qui pilote l’organisation ?

Le discours dans la fabrique de la stratégie : une approche critique

DEUXIEME PARTIE : TERRAIN ET METHODES DE RECHERCHE Qui fait la stratégie ? Le cas de la commune de Saint-Pré-le-Paisible Chapitre 3

Chapitre 4

Terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible

Une analyse critique de discours pour découvrir le ‘pilote-en-pratique’

TROISIEME PARTIE : RESULTATS ET INTERPRETATIONS Qui fait la stratégie ? Figures stratégiques et coalitions de discours Chapitre 5

Chapitre 6

Les figures stratégiques : les praticiens impliqués

Les coalitions de discours : les praticiens influents

CONCLUSION


Chapitre 3

Présentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible Ce chapitre présente notre terrain de recherche et établit le lien entre le choix de ce terrain et nos questions de recherche. 3.1 Vue d'ensemble : le cadre général de la commune . . . . . . . . . . . 116 3.1.1 3.1.2 3.1.3

. . . . . . . . . . . . . 116 . . . . . . . . . . . . . 120 . . . . . . . . . . . . . . . . . . 124

Population : quelle attractivité démographique ?

Activités : quelle structure socio-professionnelle ? Territoire : quelle occupation des sols ?

3.2 Histoire récente : le climat au moment des événements étudiés . . . . 127 3.2.1 3.2.2

. . . . . . . . . . . 128 . . . . . . . . . . . . . . . . 136

Histoire économique : le choix de la modernisation... Histoire politique : ... jusqu'à l'alternance

3.3 Actualité : les événements étudiés et leurs circonstances . . . . . . . . 150 3.3.1 3.3.2

. . . . . . . . . . . 151 mis en oeuvre ? . . . . . . . . . . 164

Actualité économique : le Plan Local d'Urbanisme... Actualité politique : ... sera-t-il jamais

 Comme la plupart des citoyens qui ont assez de sufsance pour élire n'en ont pas assez pour être élus ; de même le peuple, qui a assez de capacité pour se faire rendre compte de la gestion des autres, n'est pas propre

 Montesquieu, De l'esprit des lois, 1748. à gérer par lui-même. 

A

travers le chapitre 1, nous avons montré la pertinence de se demander

qui fait

la stratégie d'une organisation. L'approche pratique de la stratégie remet

en cause la centralité des managers dans le faire stratégique. Elle conçoit la stratégie


114 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

comme ĂŠtant le fait ordinaire

1

de tous les praticiens, Ă la fois dans et autour de

l'organisation. En d'autres termes, cette approche distingue le faire stratĂŠgique (ou

strategizing ) de la stratĂŠgie (strategy, la cristallisation du faire stratĂŠgique). Ainsi, de nombreux acteurs sont supposĂŠs ĂŞtre en mesure d'exercer une inuence sur la stratĂŠgie de l'organisation, Ă travers leur pratique quotidienne.

Certes, les managers prennent ociellement les dÊcisions. Mais la question se pose de savoir qui exerce l'inuence dÊterminante à l'origine de ces dÊcisions particulières. Nous avons choisi d'apprÊhender cette question centrale en nous concentrant sur

une

pratique particulière : la production/diusion de textes (chapitre 2).

La production de textes, qui s'est dĂŠmocratisĂŠe, donne tout son sens Ă notre problĂŠmatique. En eet, il est d'usage aujourd'hui qu'un projet organisationnel

2

soit annoncÊ, qu'il en soit rendu compte à un public plus ou moins large de parties prenantes. En revanche, ce qui est moins conventionnel et qui dÊbouche sur notre problÊmatique, c'est que cette annonce soit de plus en plus systÊmatiquement commentÊe, par diverses parties prenantes, parfois avec violence et/ou à l'insu de l'organisation (comme ce peut être le cas, par exemple, de propos tenus sur les rÊseaux sociaux). Ainsi, il n'est pas rare qu'un projet soit publiquement contestÊ, au-delà même des frontières de l'organisation (procès, polÊmiques mÊdiatisÊes, crises,...).

Ce constat justie notre recours Ă une approche

dite

`dialectique-relationnelle'

de l'analyse critique de discours (Fairclough, 2005b). Cette approche met l'accent sur la dimension

politique

de la production de textes. Ainsi, nous considĂŠrons la

stratĂŠgie comme le rĂŠsultat de conits et de jeux d'acteurs, qui ont recours Ă la production de textes pour dĂŠfendre leurs intĂŠrĂŞts.

A prÊsent, dans ce troisième chapitre, nous prÊsentons le terrain de notre recherche. Nous dressons un Êtat des lieux de la commune française de Saint-PrÊ-lePaisible. L'objectif de cet Êtat des lieux est double.

1. Même si des ÊvÊnements plus signicatifs peuvent se concentrer à l'occasion d'Êpisodes stratÊgiques (Hendry & Seidl, 2003). 2. Dans un sens très large : une dÊcision à prendre, un plan de redressement, une orientation stratÊgique, un changement,... mais aussi l'organisation toute entière comprise comme un projet.


| 115 D'une part, il s'agit d'introduire le lecteur dans  le cadre adéquat pour comprendre ce qui se dit, ce qui se fait et ce qui se passe  dans la commune (Girin, 2001). Nous attachons de l'importance à décrire ce cadre de façon neutre, en nous appuyant sur des faits qu'aucun acteur ne conteste (à notre connaissance). D'autre part, l'objectif de ce chapitre est également de faire le lien entre nos questions de recherche et le choix de ce terrain. Ces deux objectifs répondent en fait à une même question : que s'est-il passé dans la commune de Saint-Pré-le-Paisible, qui permette d'y étudier 1) l'identité des producteurs de textes, 2) comment ceux-ci utilisent-ils cette production pour tenter d'inuencer la stratégie, et 3) quelles conditions favorisent l'inuence, voire l'hégémonie, d'un discours alternatif aux dépens du discours établi ? Cet état des lieux est organisé en trois parties. D'abord, nous proposons une vue d'ensemble de la commune. Celle-ci nous permet de rendre compte d'indicateurs-clés relatifs à la démographie, à la composition socio-professionnelle et au territoire de la commune. Ensuite, nous rendons compte de l'histoire économique et politique contemporaine du village. Enn, nous dévoilons l'actualité économique et politique, que nous faisons démarrer arbitrairement le 1er juin 2004. A cette date, le conseil municipal s'engage dans une phase de formulation d'une nouvelle stratégie, à travers l'élaboration d'un Plan Local d'Urbanisme (PLU). Chemin faisant, le conseil municipal dévoile son projet stratégique pour le soumettre à une concertation avec le public. Le PLU fait alors l'objet d'une controverse d'une exceptionnelle intensité, largement relayée par la presse quotidienne régionale, sur fond d'élections municipales. Il est malgré tout adopté par le conseil municipal, lequel est sévèrement renversé trois mois plus tard, lors de ces élections. De notre point de vue, l'épisode stratégique du PLU de Saint-Pré-le-Paisible s'interprète comme l'établissement progressif d'un nouvel ordre de discours (Fairclough, 2005b) : le nouveau conseil municipal a acquis sa légitimité grâce à son discours, devenu dominant. Notre démarche consiste à décrypter comment  à travers quelles pratiques de production de textes et dans quelles conditions contingentes  les opposants au PLU ont réussi à acquérir cette inuence dominante à l'intérieur de la


116 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

commune. Ce sont eux dĂŠsormais qui, certes sous la contrainte de l'environnement dans lequel la commune est encastrĂŠe, font la stratĂŠgie de Saint-PrĂŠ-le-Paisible. Nous objectif est de mettre au jour l'identitĂŠ de ces `praticiens opposants au PLU et nouveaux ĂŠlus de Saint-PrĂŠ-le-Paisible'.

3.1

Vue d'ensemble : le cadre gĂŠnĂŠral de la commune

Une première Êtape permettant de se familiariser avec une commune, consiste à s'intÊresser aux caractÊristiques socio-dÊmographiques de sa population et au territoire qui la dÊlimite. Nous dressons cette che signalÊtique de Saint-PrÊ-le-Paisible autour de trois dimensions : (1) population, (2) activitÊs, (3) territoire. Nous retenons ces dimensions parce qu'elles renferment des points-clÊs qui nous permettent d'apporter ici une première justication du choix de ce terrain pour notre travail empirique. La population de Saint-PrÊ-le-Paisible a fortement augmentÊ en peu de temps au cours de l'histoire rÊcente. Ce changement est propice à l'Êmergence de discours alternatifs, vÊhiculÊs par les nouveaux habitants. L'activitÊ des habitants peut expliquer en partie à quel type de discours ils sont sensibles. Il est clair que les intÊrêts catÊgoriels des exploitants agricoles (par exemple) sont diÊrents de ceux d'autres catÊgories socioprofessionnelles, tout particulièrement peut-être lorsqu'un projet de PLU provoque une disparition de terres cultivables. De façon analogue, un premier aperçu du territoire de la commune permet de prendre connaissance de son cadre naturel. Ceci permet d'apprÊcier l'importance que les (nouveaux) habitants peuvent accorder à ce cadre et adhÊrer aux discours visant sa prÊservation.

3.1.1

Population : quelle attractivitĂŠ dĂŠmographique ?

La gure 3.1 montre qu'après une longue pÊriode de stabilitÊ relative du nombre d'habitants, la population de Saint-PrÊ-le-Paisible a augmentÊ de plus de 50% entre les recensements 1990 et 1999. Cette augmentation est directement liÊe à la crÊation d'un lotissement au dÊbut des annÊes 1990. Ainsi, cette hausse de population est es-


3.1. Vue d'ensemble : le cadre général de la commune

| 117

sentiellement due au solde migratoire : sur 173 nouveaux habitants, 149 proviennent du solde migratoire, 24 du solde naturel.

Source des données : rapport de présentation du PLU (1962-2007), la valeur pour 2008 est tirée du bulletin communal publié par le conseil municipal (numéro novembre-décembre 2008). Remarque : les intervalles de temps séparant les points de collecte de données sont irréguliers. Cette construction permet de visualiser deux palliers, séparés par une hausse soudaine de la population entre les recensements 1990 et 1999.

Figure 3.1  Evolution démographique de Saint-Pré-le-Paisible. Cette forte évolution qui contraste avec la réalité de nombreuses autres communes comparables  à commencer par celles du même canton (tableau 3.1)  a renforcé notre curiosité vis-à-vis de la commune de Saint-Pré-le-Paisible.

Tableau 3.1  Evolution de la population en % 1968-75 1975-82 1982-90 1990-99 Saint-Pré-le-Paisible + 9,9 + 7,1  2,9 + 51,6 Canton

+ 4,2

+ 5,5

+ 7,8

+ 7,8

Communes rurales du canton

+ 4,2

+ 6,7

+ 7,9

+ 8,9

Source : rapport de présentation du PLU.

Sur la période 1990-1999, Saint-Pré-le-Paisible apparaît nettement plus dynamique que les communes de son environnement immédiat. Ainsi :

Contrairement à de nombreuses autres petites communes rurales [de son environnement immédiat, Saint-Pré-le-Paisible] n'a pas connu de vieillissement continu et prononcé de sa population. (Extrait du rapport de présentation du PLU).

Le rajeunissement de la population constaté dans la commune sur cette période


118 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

se traduit notamment par une augmentation des eectifs âgÊs de 20 à 59 ans : le ux de population concerne majoritairement des actifs. Ainsi, sur la pÊriode 19901999, Saint-PrÊ-le-Paisible a davantage captÊ la pÊriurbanisation que la plupart de 3

ses voisins immÊdiats . En revanche, sur la pÊriode 1999-2006, le solde migratoire de Saint-PrÊ-le-Paisible est moins ÊlevÊ que celui de la plupart des communes environnantes, alors même que le phÊnomène de pÊriurbanisation semble s'intensier (gure 3.2). L'arrêt de la croissance dÊmographique depuis 1999 invite à s'interroger : la commune est-elle toujours attractive ? Sur ce point, les praticiens se contredisent. Plus objectivement, le phÊnomène de pÊriurbanisation semble s'être intensiÊ après 1999 (gure 3.2). Il n'y a guère de raison de penser que Saint-PrÊ-le-Paisible puisse Êchapper à cette règle : les communes rurales attirent les citadins. En particulier, 4

Saint-PrÊ-le-Paisible est une commune multipolarisÊe , situÊe à Êquidistance des agglomÊrations de Bâle, Mulhouse et Belfort-Sochaux-MontbÊliard. Cette situation gÊographique, associÊe à un cadre de vie agrÊable, peut être attractive dans un contexte de mobilitÊ professionnelle et, malheureusement, d'instabilitÊ de l'emploi. 5

L'observation des destinations de travail des habitants de la commune , conrme que la multipolaritĂŠ de la commune favorise son attractivitĂŠ. Par ailleurs, la dĂŠmographie a pu se stabiliser en raison d'une rarĂŠfaction de l'ore de logements vacants. Si l'ore augmente quantativement (7 en 1999, 18 en 6

2007 ), il se peut que ces logements ne correspondent pas Ă la demande des rurbains. En eet, il s'agit plutĂ´t d'une ore en collectif qu'en rĂŠsidence individuelle.

Après une pÊriode de forte croissance dÊmographique, le niveau de population s'est stabilisÊ depuis l'an 2000. Ceci s'explique plutôt par un 3. Rappelons que la pÊriurbanisation  ou rurbanisation  dÊsigne le processus par lequel les citadins, mobiles, choisissent tendanciellement de s'installer dans des communes rurales. Il en rÊsulte un aux de population active en milieu rural. 4. Source : http://www.region-alsace.eu/medias/publications/amenagement_du_ territoire/Stats-Regionales-n01-juin09.pdf. 5. Source : rapport de prÊsentation du PLU. Les travailleurs frontaliers (Suisse) sont majoritaires (36%), mais les bassins franc-comtois et mulhousien emploient Êgalement une part importante des actifs. La proximitÊ de ces trois bassins d'emploi multiplie les chances de retrouver rapidement un emploi, en cas de licenciement en ces temps de crise (l'Êvolution de l'Êconomie suisse inquiète certains frontaliers). 6. Source : rapport de prÊsentation du PLU.


3.1. Vue d'ensemble : le cadre général de la commune

1990-1999

| 119

1999-2006

Source : INSEE. Remarque : Saint-Pré-le-Paisible se situe au centre du cercle et correspond au territoire marqué d'un petit carré blanc.

Figure 3.2  Phénomène de périurbanisation dans un rayon de 30 km autour de SaintPré-le-Paisible.


120 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

Êpuisement (quantitatif et qualitatif) de l'ore de logements, que par une perte d'attractivitÊ intrinsèque de la commune. En d'autres termes, cet Êquilibre dÊmographique ne semble pas être causÊ par une Êvolution de l'environnement socio-Êconomique, mais par une allocation insusante de ressources à l'habitat rÊsidentiel. Avant les Êlections municipales de mars 2008, une controverse portait sur la question de savoir si une dÊmographie `seulement' ÊquilibrÊe est un problème, et si le phÊnomène de pÊriurbanisation est (ou non) une opportunitÊ de dÊveloppement à saisir. Par ailleurs, nous devrons analyser dans quelle mesure l'accroissement dÊmographique mis en Êvidence, a pu exercer une inuence sur le discours dominant à Saint-PrÊ-le-Paisible. Par exemple, les nouveaux habitants Êtaientils porteurs de schÊmas cognitifs diÊrents de ceux qui composaient les routines du village avant leur arrivÊe ? VÊhiculaient-ils d'autres façons de penser, Êventuellement liÊes à un autre prol socio-professionnel ? Autant de questions que notre Êtude de cas soulève.

3.1.2

ActivitĂŠs : quelle structure socio-professionnelle ?

Dans les communes de moins de 3500 habitants, les listes candidates aux Êlections municipales sont gÊnÊralement `sans Êtiquette' : elles n'endossent pas le discours d'un parti ou d'un homme politique. Les candidats sont nÊanmoins positionnÊs, sur la base de leur appartenance à des groupes sociaux plus traditionnels (familles, associations, amis,...). Dans cette sous-section, nous nous concentrons sur des groupes particuliers : les catÊgories socio-professionnelles (CSP). Les Êlecteurs ruraux semblent s'intÊresser aux professions des candidats et à la composition socio-professionnelle des listes. En eet, curieusement, les listes communiquent non seulement le nom des colistiers, mais aussi leur âge et leur profession. Or, la pratique de communiquer ces informations 7

identitaires rĂŠsulte d'un choix : le code ĂŠlectoral ne le prescrit pas .

7. Dans les communes de moins de 3500 habitants, les listes n'ont pas Ă dĂŠclarer leur candida-


3.1. Vue d'ensemble : le cadre gĂŠnĂŠral de la commune

| 121

Certes, la communication de la profession des colistiers rĂŠpond Ă un souci de transparence. Une liste, mĂŞme si elle est fondĂŠe sur des anitĂŠs nĂŠcessaires Ă  sa cohĂŠsion, doit montrer dans quelle mesure elle est reprĂŠsentative de la population. Cette pratique reproduit ĂŠgalement celle des communes plus grandes, sans nĂŠcessairement que l'on s'interroge sur cette reproduction. Mais cette communication identitaire est ĂŠgalement un moyen pour une liste de se construire une position sociale, d'oĂš elle exprime un point de vue, en sachant parfaitement que ce point de vue doit susciter l'adhĂŠsion. Il est donc essentiel, dans une analyse critique de discours, de comparer la composition socio-professionnelle de la population de Saint-PrĂŠ-le-Paisible avec celle des listes candidates aux ĂŠlections. Cette analyse apporte de premiers ĂŠlĂŠments de rĂŠponses Ă  la question `qui produit

des textes ?' (quelle est la position sociale des auteurs ?). Elle envisage ĂŠgalement la question de savoir `qui consomment les textes ?' (quelle est la position sociale des destinataires des textes ?). C'est pourquoi nous prĂŠsentons, ici, la rĂŠpartition de la population entre CSP en 2007

8

(gure 3.3).

La gure 3.3 suggère que les intÊrêts agricoles et des employÊs/ouvriers sont très prÊsents à Saint-PrÊ-le-Paisible. Par contraste, les entrepreneurs (hors agricoles) sont rares et leurs projets courent le risque de ne pas trouver le soutien nÊcessaire auprès des services municipaux. En eet, ce soutien sollicite le domaine de prÊdilection des CSP des cadres et professions intellectuelles : un savoir-faire d'administration et de suivi de dossiers parfois techniques. Si ces compÊtences sont rares dans les communes rurales de façon gÊnÊrale (elles ne sont guère en mesure d'attirer les professionnels de

ture. Ainsi, le fait de se porter candidat n'implique pas d'indiquer sa profession (comme c'est le cas pour les candidats dans les communes de plus de 3500 habitants [art. L265 du code Êlectoral]). De même, dans ces petites communes aucune disposition ne contraint les colistiers à communiquer leur profession dans le cadre de la propagande de leur liste. S'ils dÊcident de leur faire nÊanmoins, ils ont alors toute lattitude dans le choix de l'intitulÊ exact de leur profession (par exemple, un secrÊtaire se prÊsente comme secrÊtaire gÊnÊral ). En un sens, ils ne communiquent pas leur profession, mais sur leur profession. 8. Les donnÊes de l'INSEE sont dicilement comparables dans le temps, en raison de modications intervenues dans la nomenclature des professions et catÊgories socio-professionnelles. Selon le maire en exercice entre 1995 et 2008 (Êgalement adjoint entre 1982 et 1995), l'accroissement de la population relevÊ prÊcÊdemment n'a pas modiÊ la composition professionnelle de la commune de façon signicative.


122 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

Sources : INSEE (http://www.statistiques-locales.insee.fr/). Une zone d'emploi est un espace gÊographique à l'intÊrieur duquel la plupart des actifs rÊsident et travaillent. EectuÊ conjointement par l'INSEE et les services statistiques du Ministère en charge du travail, le dÊcoupage en zones d'emploi constitue une partition du territoire adaptÊe aux Êtudes locales sur l'emploi et son environnement. Les dÊplacements domicile constituent la variable de base pour la dÊtermination de ce zonage (http://www.region-alsace.eu/medias/ publications/amenagement_du_territoire/Stats-Regionales-n01-juin09.pdf). La commune haut-rhinoise d'Eguisheim (1572 hab.) est prise comme point de comparaison parce qu'elle peut être considÊrÊe comme le `nÊgatif' de Saint-PrÊ-le-Paisible en termes de dynamisme Êconomique, tout en restant dans le cadre des communes de moins de 2500 habitants. NB : Eguisheim est une commune viticole, ce qui explique la part anormalement ÊlevÊe de la CSP `agriculteurs' ; ils s'agit plutôt de viticulteurs, qui forment une communautÊ diÊrenciÊe peu comparable aux agriculteurs `ordinaires'.

Figure 3.3  CSP des actifs de Saint-PrĂŠ-le-Paisible et du Haut-Rhin en 2007.


3.1. Vue d'ensemble : le cadre gĂŠnĂŠral de la commune

| 123

l'administration territoriale), Ă Saint-PrĂŠ-le-Paisible en particulier il est ĂŠgalement dicile de trouver des cadres motivĂŠs par l'idĂŠe de mettre leurs compĂŠtences au service de la commune en tant qu'ĂŠlus. La comparaison que nous proposons (gure 3.3) montre ĂŠgalement que la composition socio-professionnelle de Saint-PrĂŠ-le-Paisible est tendanciellement la symĂŠtrique de celle de la commune d'Eguisheim, par rapport Ă  la moyenne dĂŠpartementale. Pourquoi cette comparaison ? Parce qu'Eguisheim, commune de 1572 habitants 9

du vignoble haut-rhinois, se distingue par son dynamisme ĂŠconomique , sa vitalitĂŠ associative, et sa capacitĂŠ Ă concilier tradition et modernisme dans une continuitĂŠ politique. Dans le cas de Saint-PrĂŠ-le-Paisible, tout s'est passĂŠ comme si tradition et modernisme ĂŠtaient incompatibles. Comme nous le verrons par la suite, les eorts de modernisation se sont heurtĂŠes Ă  plusieurs formes de conservatisme

10

. L'objet de

notre Êtude de cas est de rendre compte de cette confrontation, qui Êvoque de façon particulière une problÊmatique gÊnÊrique : la recherche d'un Êquilibre entre changement et continuitÊ, nÊcessaire à la pÊrennitÊ de la commune (Mignon, 2001, 2009). En l'occurrence, cette confrontation peut-elle se rÊduire à une opposition de nature socio-professionnelle ? La question se pose, en eet, parce que tous les nouveaux habitants arrivÊs entre 1990 et 1999 (voir plus haut), ne se sont peut-être pas installÊs à Saint-PrÊ-le-Paisible pour les mêmes raisons. Comme ailleurs, certains pÊriurbains aisÊs s'orent le confort de la campagne en espÊrant, tout de même, y trouver des services comparables à ceux de la ville ; tandis que d'autres, plus modestes, s'orent ce qu'ils peuvent, là oÚ le prix des terrains les conduit. Si cette analyse de la pÊriurbanisation est correcte

11

, alors les premiers sont plutĂ´t favorables aux eorts de

modernisation, tandis que les seconds, craignant de payer Ă nouveau le prix de la

9. BasÊ sur une synergie touristique entre patrimoine historique et viticole. Nous avons rÊalisÊ quelques entretiens semi-directifs à Eguisheim, notamment avec le maire, le responsable de l'Oce du Tourisme, le prÊsident de l'Association des Partenaires Economiques, le prÊsident du syndicat viticole et quelques autres acteurs locaux (nous avions envisagÊ l'ÊventualitÊ d'une Êtude comparative de Saint-PrÊ-le-Paisible et Eguisheim). 10. Il ne faut voir ici aucun jugement de valeur de notre part. 11. Cette analyse est ressortie d'une confÊrence-dÊbat organisÊe le 3 novembre 2010 par l'Association de Prospective RhÊnane (http://www.apr-strasbourg.org/agenda-0-427.html). L'APR s'est engagÊe ces dernières annÊes dans un programme de recherche sur la pÊriurbanisation.


124 |

Chapitre 3. Présentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible

modernité, souhaitent peut-être un certain immobilisme.

3.1.3

Territoire : quelle occupation des sols ?

Le territoire de Saint-Pré-le-Paisible représente une supercie de 627 hectares. La gure 3.4 montre l'occupation de ce territoire en 2007.

Diagramme construit d'après les données du rapport de présentation du PLU.

Figure 3.4  Occupation du sol communal en 2007. Ce diagramme, complété par les indications fournies par le rapport de présentation du PLU, rend compte du cadre de Saint-Pré-le-Paisible.

La part urbanisée est limitée (ce qui ne signie pas qu'il faille nécessairement chercher à l'augmenter). Le village se présente selon une structure de `village-rue'. Les bâtiments institutionnels  église, école, mairie et salle des fêtes  sont regroupées dans un centre-village historique. Le noyau villageois ancien

12

est relativement

peu dense, en comparaison des caractéristiques habituelles du bâti des communes rurales environnantes. Le développement urbain récent inclut notamment la construction d'un lotissement de 36 parcelles au début des années 1990 et de quelques immeubles collectifs. Ainsi, le bâti s'est développé à la fois par extension (lotissement)

12. Le village ayant été détruit pratiquement à 100% durant la première guerre mondiale, le qualicatif `ancien' est relatif.


3.1. Vue d'ensemble : le cadre général de la commune

| 125

et par densication (immeubles).

Les forêts représentent environ un quart du ban communal. Malgré l'extension urbaine et d'autres opérations d'urbanisation  notamment l'implantation d'un golf, également au début des années 1990 menté en l'espace d'un siècle

14

13

, cette proportion forestière a aug-

. A notre avis, il est important de noter que certaines

forêts entretiennent directement la mémoire des deux guerres mondiales : on y trouve encore des tranchées, bunkers et trous d'obus qui rappellent, incomparablement mieux que les stèles, les monuments aux morts ou les livres, pourquoi Saint-Pré-lePaisible est titulaire de la croix de guerre de 1914-1918

15

. Ainsi, le paysage a une

valeur historique. Enn,

l'espace agricole occupe plus de la moitié du territoire, ce qui reète le

modèle économique historique de la commune. La culture agricole héritée se devine à travers deux types d'informations au moins. D'une part, en observant la présence de grandes propriétés accompagnées de granges, dans le noyau villageois. D'autre part, en s'intéressant à l'esprit de la traditionnelle `Fête d'été'. Cette fête des rues, organisée annuellement depuis 1996, valorise l'héritage culturel : l'espace d'un weekend, les associations locales transforment les granges en guinguettes où l'on peut déguster les produits du terroir et mets traditionnels. Dans les premières éditions, un ancien charron proposait

16

également une exposition de l'outillage et du savoir-

faire artisanal et agricole d'un autre temps. La gure 3.5 permet au lecteur de compléter l'image qu'il se fait du territoire de Saint-Pré-le-Paisible. La vue aérienne des communes environnantes donnerait une image comparable : Saint-Pré-le-Paisible est une commune dont le cadre est typiquement rural, entourée d'autres communes dont le cadre est typiquement rural

17

.

A titre de complément notable, la commune a désigné un secteur à préserver (10

13. Ce golf 27 trous s'étend en majeure partie sur deux communes limitrophes. Seule une petite partie concerne en réalité Saint-Pré-le-Paisible. 14. Source : rapport de présentation du PLU. 15. J.O. du 6 novembre 1921, d'après l'ouvrage Nos villages autrefois (1991), édité par l'association Alliance Larga (préface du Conseiller Général). 16. Il a cessé de proposer cette animation quelques années avant son décès. 17. Cela ne signie pas que Saint-Pré-le-Paisible et les communes voisines soient parfaitement identiques. De l'extérieur, elles se ressemblent.


126 |

Chapitre 3. Présentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible

Source : Vue aérienne : Google Maps (maps.google.fr). Contour communal et sections : service du cadastre (www.cadastre.gouv.fr). La superposition du document cadastral sur la vue aérienne fournit un aperçu du cadre naturel de Saint-Pré-le-Paisible.

Figure 3.5  Vue aérienne de Saint-Pré-le-Paisible.


3.2. Histoire récente : le climat au moment des événements étudiés à 15 ha) désormais incrit à l'inventaire

| 127

Natura 2000 18 .

Les revers de la médaille sont de deux types. Premièrement, la rivière qui traverse la commune de Saint-Pré-le-Paisible expose certains secteurs à un risque d'inondation, dûment cartographié dans le cadre d'un Plan de Prévention du Risque naturel (PPR). Deuxièmement, la capacité de stockage en eau potable a atteint ses limites actuelles (2007), compte tenu de la croissance démographique. Par ailleurs, il n'existe pas à ce jour de système d'assainissement collectif de l'eau. Comme nous le verrons, ces points faibles servent d'arguments à ceux qui s'opposent à certains projets de développement que nous détaillons plus loin (nouvelles extensions urbaines, défrichements inhérents,...).

L'annexe .1 récapitule ces informations générales (démographie, activité, environnement) sous la forme d'un tableau résumant le diagnostic interne 19 réalisé par l'ADAURH pour le compte de Saint-Pré-le-Paisible. Après avoir présenté le cadre général de Saint-Pré-le-Paisible, nous proposons à présent un historique récent de la commune en matière d'économie et de tendance politique.

3.2

Histoire récente : le climat au moment des événements étudiés

Nous poursuivons notre rapport de prise de connaissance, destiné à permettre au lecteur de se familiariser avec quelques données-clés qui interviendront par la suite, dans nos analyses. Nous retraçons l'histoire récente de la commune de Saint-Pré-lePaisible, en deux dimensions : (1) économique et (2) politique.

18. Au titre de la directive européenne Habitat, en tant que Zone Spéciale de Conservation. Natura 2000 est un réseau européen de sites naturels ou semi-naturels ayant une grande valeur patrimoniale, dont l'objectif est la préservation de la bio-diversité, dans un perspective de développement durable. Cette zone est totalement protégée : aucune construction n'y est possible. 19. Nous indiquons qu'il s'agit d'un diagnostic interne, pour souligner qu'à notre avis les évolutions externes sont peu (insusamment ?) prises en compte dans le rapport de présentation du PLU. Son rôle est pourtant de motiver les choix stratégiques de la commune.


128 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

3.2.1

Histoire ĂŠconomique : le choix de la modernisation...

Retracer l'histoire ĂŠconomique de Saint-PrĂŠ-le-Paisible consiste, ici, Ă proposer une matrice chronologique restituant les manoeuvres stratĂŠgiques de la commune. Cette matrice constitue un outil de traitement prĂŠalable des donnĂŠes (Miles & Huberman, 2003; Forgues & Vandangeon-Derumez, 2003).

L'histoire rÊcente de la commune se rÊsume dans l'idÊe qu'une stratÊgie de revitalisation a ÊtÊ mise en oeuvre, avec un certain succès, à partir de 1988 et jusqu'à 2008. Cette stratÊgie de revitalisation est basÊe sur la recherche d'une taille critique en termes de population rÊsidente. Toutefois, l'augmentation du nombre d'habitants n'est qu'un levier au service d'un objectif plus global : bÊnÊcier des retombÊes socio-Êconomiques de l'atteinte de cette taille critique. Pour une petite commune, l'atteinte d'un seuil critique de population peut, par exemple, susciter l'intÊrêt des enseignes de la grande distribution à dominante alimentaire. Sur le plan social, les bÊnÊces attendus incluent le maintien des eectifs scolarisÊs, contribuant à la pÊrennitÊ de l'Êcole communale. De façon gÊnÊrale, ces retombÊes s'expriment en termes de vitalitÊ à long terme de la commune. Cette pÊriode (19882008) n'est pas homogène. Nous nous proposons de la dÊcrire plus nement. Auparavant, il est nÊcessaire d'introduire quelques ÊlÊments du cadre juridique rÊgulant la pratique de la stratÊgie dans les communes.

3.2.1.1 a. Cadre juridique de la modernisation : le PLU et le SCoT. La première ressource d'une commune est son territoire. Dans un esprit de dÊcentralisation, chaque commune dÊcide de l'utilisation de son territoire, c'est-à -dire de la rÊpartition de l'espace entre diÊrentes activitÊs ou fonctions. Plus exactement, chaque commune est tenue de se doter d'un document d'urbanisme, qui explicite cette rÊpartition en proposant un dÊcoupage du territoire en secteurs. Le document d'urbanisme le plus courant au niveau d'une commune est le

Local d'Urbanisme (PLU).

Plan

La notion de PLU remplace celle de Plan d'Occu-

pation des Sols (POS) depuis la loi relative Ă la solidaritĂŠ et au renouvellement


3.2. Histoire rĂŠcente : le climat au moment des ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs

| 129

urbains du 13 dĂŠcembre 2000, dite loi SRU. Si le PLU est donc un document rĂŠcent, sa fonction est identique Ă celle des anciens POS.

Le PLU est le document stratÊgique fondamental d'une commune : il arrête un dÊcoupage du territoire de la commune en secteurs et dÊtermine ce qui peut (et ne peut pas) être entrepris sur chaque secteur. Il faut insister sur un point : le PLU ne dÊtermine pas le contenu exact de ce qui sera entrepris sur un secteur donnÊ. Il rend certains projets possibles et d'autres impossibles, selon le secteur. En d'autres termes, tout projet qui respecte le règlement ÊlaborÊ pour un secteur donnÊ, peut se rÊaliser sur ce secteur. Par ailleurs, une commune peut dÊcider de rÊserver un secteur à un type particulier de projet (par exemple, la crÊation d'une zone commerciale), même si elle n'est pas elle-même porteuse d'un projet pour ce secteur, et même si aucun porteur de projet privÊ n'a encore manifestÊ d'intÊrêt pour ce secteur. Ce faisant, la commune traduit sa vision stratÊgique dans le PLU, mais la rÊalisation eective de cette vision dÊpend de l'arrivÊe (ou non) de promoteurs et d'investisseurs. En toute hypothèse, l'implantation d'entreprises sur le territoire d'une commune est subordonnÊe à l'existence, dans le PLU, de zones prÊvues à cet eet. A notre avis, cette facette du management des territoires, et notamment ses implications en matière de conits d'intÊrêts et de jeux d'inuence, restent insusamment explorÊs.

Chaque secteur peut ĂŞtre classĂŠ dans une catĂŠgorie, parmi quatre possibles. Ces

U sont les zones urbaines, c'est-Ă -dire dĂŠjĂ  construites, de la commune. Les secteurs classĂŠs AU sont catĂŠgories sont dĂŠsignĂŠes par des codes lettrĂŠs. Les secteurs classĂŠs

des zones naturelles destinĂŠes Ă l'urbanisation ; toutefois, cette urbanisation peut, selon le cas, ĂŞtre rĂŠalisĂŠe immĂŠdiatement ou ĂŞtre soumise Ă  des amĂŠnagements prĂŠalables

20

. Les secteurs classĂŠs

les secteurs classĂŠs

A concernent les terres dĂŠdiĂŠes Ă l'agriculture. Enn,

N sont des espaces naturels : il peut s'agir de zones forestières ou

de tout autre espace que la commune souhaite prĂŠserver pour leur valeur esthĂŠtique, historique, ĂŠcologique, de cadre de vie, etc.

20. Nous prĂŠcisons ce point ultĂŠrieurement. Nous faisons rĂŠfĂŠrence aux dispositions de l'art. R*123-6 du code de l'urbanisme.


130 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

L'Êlaboration du PLU est une pratique stratÊgique qui peut être hautement conictuelle. En eet, les acteurs peuvent avoir un intÊrêt, tantôt à inciter, tantôt à s'opposer, au classement de certains secteurs dans telle ou telle catÊgorie. Un exemple typique est celui des exploitants agricoles : les terres cultivables Êtant leur premier outil de production, leur intÊrêt  Êvident  est de faire obstacle au dÊclassement de terres agricoles en zones constructibles. De façon gÊnÊrale, les

Ce point renforce la justication du choix du terrain de notre thèse : à SaintPrÊ-le-Paisible, les pratiques d'inuence autour de l'Êlaboration du PLU ont très largement consistÊ en une production et une diusion de textes, par des acteurs qui avaient un intÊrêt objectif à agir. acteurs qui y ont intÊrêt vont tenter d'inuencer le zonage Êtabli par le PLU.

Ces conits s'expliquent d'autant mieux que la durÊe d'application d'un PLU/POS est gÊnÊralement longue : 10, 15 voire 20 ans. Ainsi, les conits Êclatent au moment de la rÊvision du plan d'urbanisme, lorsque des changements risquent de remettre en cause le classement de certaines parcelles. A Saint-PrÊ-le-Paisible, le POS adoptÊ en 1988 n'a ÊtÊ mis en rÊvision qu'en juin 2004, en vue de sa transformation en PLU. Le PLU ainsi ÊlaborÊ n'est entrÊ en vigueur qu'en novembre 2007. Le POS-1988 est donc restÊ en vigueur près de 20 ans (il reste applicable pendant toute la durÊe d'Êlaboration du PLU-2007). On aura constatÊ que la durÊe d'Êlaboration du PLU est longue (plus de 3 ans dans le cas du PLU de Saint-PrÊ-le-Paisible

21

). Cette durĂŠe est Ă mettre en relation

avec la durĂŠe d'application du PLU. Elle s'explique par l'obligation de respecter une procĂŠdure stricte, prescrite par le code de l'urbanisme, qui prĂŠvoit notamment

A Saint-PrĂŠ-le-Paisible, ce dispositif de participation citoyenne, prĂŠvu par la loi, a favorisĂŠ l'ĂŠmergence d'un dĂŠbat, par textes interposĂŠs, Ă propos du PLU. plusieurs ĂŠtapes de concertation avec la population.

Un PLU se compose d'un ensemble de documents sur lesquels nous reviendrons.

Dans un esprit de dĂŠcentralisation, le PLU s'ĂŠlabore le plus souvent au niveau

21. Rappelons qu'un mandat municipal a une durĂŠe de six ans.


3.2. Histoire rĂŠcente : le climat au moment des ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs d'une commune

22

| 131

. Toutefois, cette dĂŠcentralisation est encadrĂŠe. Pour ĂŠviter une

juxtaposition incohĂŠrente de Plans Locaux d'Urbanisme, chaque PLU doit ĂŞtre mis en compatibilitĂŠ avec un ensemble de documents d'urbanisme ĂŠlaborĂŠs Ă un niveau plus centralisĂŠ. Dans le cas de Saint-PrĂŠ-le-Paisible, l'un de ces documents supracommunaux joue un rĂ´le important et nous devons donc en rendre compte. Il s'agit du

SchĂŠma de CohĂŠrence Territoriale (SCoT). La notion de SCoT est aussi rĂŠcente que celle de PLU : depuis la loi SRU,

elle remplace celle de SchĂŠma Directeur d'AmĂŠnagement et d'Urbanisme,

SDAU.

Comme les anciens SDAU, les SCoT xent les orientations en matière d'amÊnagement du territoire, à l'Êchelle de plusieurs Etablissements Publiques de CoopÊration Intercommunale

23

(EPCI).

Lorsque la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible dĂŠcide d'ĂŠlaborer son PLU (en juin 2004), le document d'urbanisme supracommunal en vigueur est, en fait, un SDAU. Ce dernier, approuvĂŠ le 10 fĂŠvrier 2001, n'a pas encore ĂŠtĂŠ transformĂŠ en SCoT. Or, les SDAU avaient la particularitĂŠ de xer la destination gĂŠnĂŠrale des sols. Ce SDAU a ĂŠtĂŠ ĂŠlaborĂŠ en tenant compte des POS/PLU en vigueur dans les diĂŠrentes communes concernĂŠes. Ainsi, il dĂŠlimite notamment un site d'activitĂŠs touristiques concernant en partie le ban communal de Saint-PrĂŠ-le-Paisible, parce qu'une zone d'activitĂŠ avait dĂŠjĂ ĂŠtĂŠ envisagĂŠe par la commune dans son POS-1988, comme une

possibilitĂŠ

de dÊveloppement. DÊsormais, dès lors que cette zone est reprise au

SDAU, elle s'impose Ă Saint-PrĂŠ-le-Paisible comme une

obligation : le PLU doit in-

tĂŠgrer cette zone touristique. En fait, la dĂŠcision de la commune de transformer le POS-1988 en PLU est motivĂŠe, en partie, par cette obligation de mise en compatibilitĂŠ avec le SDAU (cf. annexe .3).

Ainsi, en posant la question `qui fait la stratÊgie de la commune ?', il 22. La loi prÊvoit la possibilitÊ d'un PLU intercommunal, c'est-à -dire ÊlaborÊ à l'Êchelle d'un Etablissement Public de CoopÊration Intercommunale. La pratique du PLU communal reste toutefois largement dominante à l'heure actuelle. 23. Le territoire couvert par un SCoT/SDAU est en gÊnÊral d'une Êtendue comparable à celle d'un arrondissement, en partie pour des raisons historiques. Avant les premières lois de dÊcentralisation, les SDAU Êtaient ÊlaborÊs par les services centraux de l'Etat et avaient instituÊ un dÊcoupage du territoire qui Êvolue lentement. Le lecteur intÊressÊ peut consulter ce lien : http://www.caen-metropole.fr/web/menuHistorique.do.


132 |

Chapitre 3. Présentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible

faut tenir compte de cette relation hiérarchique entre documents d'urbanisme communaux et supracommunaux. La stratégie d'une commune est contrainte, en partie, par la stratégie intercommunale 24 . Après avoir rappelé ces éléments du cadre juridique, nous pouvons exposer le contenu de l'histoire économique récente de Saint-Pré-le-Paisible.

3.2.1.2 b. Contenu de la modernisation : les choix stratégiques. Les grandes manoeuvres stratégiques d'une commune sont liées à ses documents d'urbanisme. Pour comprendre ce qui se passe entre 2004 et 2007 lors de l'élaboration du PLU, il nous a semblé nécessaire de dresser un aperçu de la période stratégique immédiatement antérieure. Cette période débute en 1988, date d'entrée en vigueur du POS qui le restera jusqu'à l'approbation du PLU en 2007. La matrice chronologique suivante (gure 3.6) restitue et ordonne les phasesclés de la période 1988 à aujourd'hui. Dans cette section, nous proposons une vue d'ensemble des faits stratégiques jusqu'en 2007. Le contenu du PLU-2007 et les faits survenus depuis son adoption, sont exposés par la suite.

24. En partie seulement, parce que la stratégie intercommunale (SCoT/SDAU) est élaborée en concertation avec les communes. Il y a donc une inuence réciproque entre les niveaux communal et intercommunal.


90

91

92

93

N/A

94

95

97

98

99

00

01

« entente communale »

POS

96

02

04

06

07

POS (en révision)

SDAU

05

« entente communale »

03

08

PLU

Extension d’un golf implanté sur une commune voisine.

Création d’un lotissement de 36 parcelles. Croissance de la population de 50%.

2

1

Coup d’arrêt à l’implantation d’entreprises.

Coup d’arrêt au développement de l’habitat.

Figure 3.6  Matrice chronologique de l'histoire économique de Saint-Pré-le-Paisible.

Implantation (1999) et agrandissement (2002) d’un supermarché avec station-service, d’une agence bancaire, d’un revendeur informatique (2006).

Saturation du lotissement. Politique de renouvellement urbain (rénovations) et densification. Création d’immeubles collectifs.

11

SDAU (en révision)

10

PLU (en révision)

09

« village authentique »

Déclin continu : 24 exploitations agricoles en 1970, 15 en 1980, 6 en 1988, 1 en 2004. Subsiste en tant que fonction historique de la commune.

« entente communale »

89

1 - Le PLU prévoit la création d'un nouveau lotissement. 2- Le PLU ouvre à l'urbanisation une zone d'activités touristiques et de loisirs. Nota : les principales dispositions du PLU sont exposées à la rubrique 3.3.1.2.

Equipement / services

Habitat

Agriculture

Choix stratégiques.

Famille politique

Tendance politique.

Communaux

Supracommunaux

88

1965

Documents d’urbanisme.

3.2. Histoire récente : le climat au moment des événements étudiés | 133


134 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible En 1988, Saint-PrĂŠ-le-Paisible est une commune dont l'activitĂŠ agricole, histori-

quement dominante, est sur le dĂŠclin. Alors que le village compte 24 exploitations (et 100 familles agricoles) en 1970, il n'en reste que 15 (et 49 familles) en 1980 et 6 en 1988 (25 familles)

25

. L'enjeu essentiel de l'ĂŠlaboration du POS (1988) est donc la

revitalisation de la commune, qui implique sa modernisation, permettant de relancer le dĂŠveloppement. Deux choix stratĂŠgiques majeurs

26

sont organisĂŠs dans le POS.

D'une part, le POS organise l'extension, sur le ban communal de Saint-PrÊ-lePaisible, d'un golf crÊÊ en 1987 dont le siège social est situÊ dans une commune limitrophe

27

. Pour rĂŠaliser ce premier projet, une zone de 28 hectares a ĂŠtĂŠ distraite

du rÊgime forestier, et cÊdÊe en 1990 par la commune à une sociÊtÊ immobilière attachÊe au golf voisin. La prÊsence du golf, à l'Êcart du rÊseau routier, ne se devine pas au premier abord

28

. Mais le fait demeure : les espaces autrefois accessibles aux

promeneurs, joggeurs,... sont devenus propriÊtÊ privÊe. Cette privation fait encore parler d'elle au moment d'Êlaborer le PLU (2004 à 2007). D'autre part, un lotissement de 36 parcelles est construit. Cet investissement fournit la principale explication à la croissance de la population, soulignÊe plus haut (+ 50% entre 1990 et 1999). Il marque la volontÊ de la commune de proter du phÊnomène de pÊriurbanisation, pour croÎtre. Pour rÊaliser ce second projet, la commune a procÊdÊ à quelques expropriations, ce qui peut avoir fait naÎtre un ressentiment durable des expropriÊs, à l'encontre des Êlus de cette Êpoque. A une phase de croissance de la population (1990-1999), suit une pÊriode marquÊe par un dÊveloppement des services aux habitants. Dès 1999, un supermarchÊ s'implante. Il s'agrandit de 319 m

2

en 2002

29

. Par

25. Source : rapport de prĂŠsentation du PLU. 26. Nous les qualions de majeurs, parce que ces deux choix font encore parler d'eux dans l'actualitĂŠ de la commune : ils motivent en partie les discours et les comportements de certains acteurs, observĂŠs depuis 2004 et l'ĂŠlaboration du PLU. 27. Sources : www.societe.com. 28. Source : observation directe. 29. Suite Ă l'avis favorable de la Commission Nationale d'Equipement Commercial (CNEC), obtenu le 10 septembre en 2002. La CNEC est la commission agissant dans le cadre des Lois dites Royer, Sapin et Raarin sur la rĂŠglementation de l'urbanisme commercial. En 2009, la Loi


3.2. Histoire rĂŠcente : le climat au moment des ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs

| 135

ailleurs, à la surface de distribution alimentaire s'ajoute une station-service, ouverte 24h/24. Au même moment, une agence bancaire de dÊtail ouvre dans la commune. En rÊalitÊ, cette agence a choisi Saint-PrÊ-le-Paisible pour s'installer dans un bâtiment neuf. Ses anciens locaux se trouvaient dans une commune limitrophe de plus de 1000 habitants. Toujours dans le domaine des services privÊs, un commerce d'informatique s'installe en 2006. Comme pour l'agence bancaire, il s'agit d'une relocalisation d'une boutique crÊÊe en 2003 dans une commune limitrophe. Le commerçant, qui exerçait d'abord à son domicile, retient Saint-PrÊ-le-Paisible pour son projet d'agrandissement. Enn, dans un tout autre domaine, une classe maternelle voit le jour en 1993. L'Êcole communale ne comptait jusqu'ici que les classes du CP au CM2. Cette ouverture est à mettre en relation avec l'arrivÊe, dans le lotissement, de pÊriurbains souvent jeunes ayant des enfants à scolariser. En 2010, cette Êcole maternelle existe toujours, malgrÊ la baisse des eectifs scolarisÊs qui menace l'Êtablissement. Nous y reviendrons. Ces trois implantations privÊes  dont deux relocalisations d'Êtablissements existants , ainsi que ce dÊveloppement de l'ore scolaire publique, mettent en Êvidence la dynamique de dÊveloppement acquise par Saint-PrÊ-le-Paisible au dÊbut des annÊes 2000. En eet, peu de communes de 500 habitants disposent de ces services, qui rÊpondent en partie à une demande sociale contradictoire : habiter à la campagne avec les mêmes services qu'en ville. En somme, la reconstitution de l'histoire Êconomique de Saint-PrÊ-le-Paisible rÊvèle, a posteriori, comment une stratÊgie de revitalisation a ÊmergÊ, en l'espace d'une quinzaine d'annÊes. Cette stratÊgie consiste à capter la pÊriurbanisation, de sorte à atteindre une masse critique de population, nÊcessaire pour attirer les investisseurs

de modernisation de l'ĂŠconomie (dite Loi LME) a remplacĂŠ la CNEC par la Commission National d'AmĂŠnagement Commercial (pour plus d'informations, voir http://www.pme.gouv.fr/ chantiers/equip/equip01.htm. La dĂŠcision de la CNEC est accessible en ligne. Nous ne communiquons pas le lien pour prĂŠserver l'anonymat de la commune.


136 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

privĂŠs sur le territoire de la commune. Mais cette stratĂŠgie atteint peu Ă peu ses limites :

Le scÊnario tendanciel pour cette commune pourrait conduire à un essouement voire à une perte de vitalitÊ sociale et Êconomique du fait de la raretÊ de l'ore foncière et d'autre part de l'absence de concrÊtisation de projets liÊs au pôle de loisirs tout proche. Source : rapport de prÊsentation du PLU (voir aussi Annexe .1).

Le conseil municipal, percevant ces limites, engage dès juin 2004 l'Êlaboration d'une nouvelle stratÊgie devant succÊder au POS-1988. Cette mise en rÊvision du POS, en vue de sa transformation en PLU (voir annexe .3), est Êgalement motivÊe par l'entrÊe en vigueur, en 2001, du nouveau SDAU (voir plus haut et gure 3.6). C'est ainsi qu'un PLU est adoptÊ en novembre 2007. La pÊriode d'Êlaboration du PLU-2007 est l'Êpisode stratÊgique sur lequel nous nous focalisons dans cette thèse. C'est pourquoi nous considÊrons, de façon arbitraire, que juin 2004 marque l'entrÊe dans la sÊquence stratÊgique actuelle de la commune. Nous rendons compte en dÊtails de cette actualitÊ par la suite. Auparavant, nous complÊtons l'exposÊ de l'histoire rÊcente de Saint-PrÊ-le-Paisible, en l'examinant dans sa dimension politique.

3.2.2

Histoire politique : ... jusqu'Ă l'alternance

Pour prÊparer les analyses de la troisième partie de cette thèse, nous rÊsumons à prÊsent l'histoire politique de Saint-PrÊ-le-Paisible. Nous organisons cette synthèse en deux thèmes complÊmentaires. Nous nous penchons, d'abord, sur la politique intÊrieure de la commune, en montrant comment les Êquipes municipales se sont succÊdÊes au pouvoir. Ensuite, nous rendons compte de l'environnement politique de la commune, c'est-à-dire des rÊalitÊs nationales et plus rÊgionales/locales auxquelles Saint-PrÊ-le-Paisible n'Êchappe pas (encastrement).

3.2.2.1 Politique intÊrieure : succès et dÊfaite d'une famille politique. La gure 3.6 (plus haut) rend compte des familles politiques au pouvoir, en fonction des pÊriodes stratÊgiques dÊcrites prÊcÊdemment. Elle rÊvèle qu'une Êquipe


3.2. Histoire rĂŠcente : le climat au moment des ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs

| 137

municipale dite  d'entente communale  a marquĂŠ l'histoire de Saint-PrĂŠ-le-Paisible, avant de subir une dĂŠfaite aux ĂŠlections municipales 2008. Du fait de la longĂŠvitĂŠ de l'ĂŠquipe d'entente communale, l'arrivĂŠe au pouvoir de l'ĂŠquipe dite  pour un village authentique  prend localement une valeur d'ĂŠvĂŠnement historique

30

.

Une remarque s'impose avant de poursuivre. A Saint-PrÊ-le-Paisible, les Êlections municipales se soldent gÊnÊralement par l'Êlection d'une liste complète, dont tous les membres obtiennent la majoritÊ absolue dès le premier tour, alors même que les Êlecteurs ont la possibilitÊ de panacher les listes

31

. Ainsi, lorsqu'une famille politique

est au pouvoir, il n'y a gĂŠnĂŠralement pas lieu de relativiser sa responsabilitĂŠ quant aux choix stratĂŠgiques eectuĂŠs : le conseil municipal adopte, souvent Ă l'unanimitĂŠ, les projets de dĂŠlibĂŠration ĂŠlaborĂŠs par le Maire.

a. 19652008 : des succès...

L'ĂŠquipe municipale en place lors de l'ĂŠlaboration

du PLU-2007 peut être considÊrÊe comme l'hÊritière d'une famille politique, au pouvoir depuis 1965 (au moins)

32

. Cependant, quelques ĂŠvolutions doivent ĂŞtre relevĂŠes.

Celles-ci sont liĂŠes, en partie, aux manoeuvres stratĂŠgiques exposĂŠes prĂŠcĂŠdemment.

Le maire Êlu en 1965 est le second de l'après-guerre

33

. Il est rĂŠĂŠlu Ă quatre reprises

et ne se retire qu'en 1995. Cette longĂŠvitĂŠ tĂŠmoigne d'une grande stabilitĂŠ politique. Cependant, son dernier mandat (19881995) est marquĂŠ par la mise en oeuvre du

30. Les noms des Êquipes municipales/familles politiques sont ceux que les acteurs locaux leur ont donnÊ au moment des campagnes Êlectorales. En 2008, la campagne opposait la  liste pour [SaintPrÊ-le-Paisible], village authentique au dÊveloppement raisonnÊ  à la  liste d'entente communale  sortante. 31. Rappelons que dans les communes de moins de 3500 habitants, l'Êlection des conseillers municipaux s'eectue selon un scrutin majoritaire plurinominal à deux tours, avec panachage. Si dans ces petites communes, le mode de scrutin Êtait le même que celui prÊvu pour les communes plus grandes (scrutin proportionnel de liste avec prime majoritaire), alors la composition du conseil municipal de Saint-PrÊ-le-Paisible serait souvent diÊrente. Du moins, la situation typique dans laquelle tous les membres d'une même liste sont Êlus, serait très invraisemblable. Le scrutin proportionnel permettrait une reprÊsentation ocielle des voix minoritaires, ce qui peut sembler plus dÊmocratique (mais pose aussi des problèmes pratiques). 32. Nos donnÊes ne nous permettent pas de savoir si l'Êquipe municipale Êlue en 1965 s'inscrivait (ou non) dans la continuitÊ des Êquipes de l'après-guerre. Quelques anciens nous ont tÊmoignÊ ne pas se rappeler d'une rupture comparable à celle vÊcue en 2008. 33. Source : liste des maires de Saint-PrÊ-le-Paisible, obtenue en ligne auprès du service des Archives DÊpartementales du Haut-Rhin (voir annexe .30).


138 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

POS-1988 : crĂŠation du lotissement et implantation du golf. Aux ĂŠlections municipales de 1995, la liste  d'entente communale , conduite par l'un de ses anciens adjoints, fait face Ă une liste d'opposition. Mais la campagne des opposants se solde par un ĂŠchec et la liste d'entente communale conserve la totalitĂŠ des

11 sièges, dès

le premier tour. En somme, pour le mandat 19952001, le conseil municipal s'inscrit dans la continuitĂŠ des mandats prĂŠcĂŠdents : le nouveau maire ĂŠtait auparavant adjoint durant deux mandats et les nouveaux adjoints sont ĂŠgalement des conseillers

Tous les membres de la nouvelle ĂŠquipe municipale, quoique de gĂŠnĂŠrations diĂŠrentes, sont des natifs de Saint-PrĂŠ-le-Paisible. sortants.

Le mandat 19952001 est marquÊ par l'augmentation de la population. En particulier, c'est durant cette pÊriode que le village franchit le seuil des 500 habitants. Ce seuil a une incidence importante en matière de politique interne : il impose lÊgalement l'agrandissement du conseil municipal, qui dès le mandant 20012008 comptera non plus 11, mais 15 sièges. C'est dans ce contexte Êlargi que se dÊroulent les Êlections municipales de 2001. On peut retenir de ces Êlections l'absence de liste d'opposition. La liste d'entente communale, seule en lice, est donc rÊÊlue. Le maire sortant est reconduit dans ses fonctions pour un second mandat. Bien que le mandat 20012008 s'inscrive clairement dans la continuitÊ stratÊgique des mandats antÊrieurs, sur le plan politique des nouveautÊs sont à relever. Notamment, l'Êlargissement à 15 sièges dÊbouche sur l'entrÊe au conseil municipal de conseillers non-natifs de Saint-PrÊ-le-Paisible. Ainsi,

le nouveau conseil se compose de neuf natifs et six pÊriurbains. Parmi les neuf natifs, huit sont des conseillers sortants. Seuls trois conseillers sortants ne s'engagent pas pour un nouveau mandat, pour des raisons non politiques : l'un d'entre eux est dÊcÊdÊ en 1998, un autre n'habite plus la commune suite à un divorce, un troisième souhaite s'arrêter et cÊder sa place à plus jeune que lui

34

. Le neuvième

natif au conseil municipal 20012008 est le ls du conseiller dĂŠcĂŠdĂŠ en 1998.

34. Le troisième, bien que retraitÊ, reste en très bons termes avec ses anciens amis du conseil municipal. Il continue de contribuer à la vie associative locale, jusqu'à son dÊcès rÊcent en 2010. Il avait explicitement soutenu le PLU-2007 lors de diverses rÊunions publiques, critiquant vertement ceux qui s'y opposaient. Son retrait de la vie politique en 2001, n'est donc pas liÊ à un dÊsaccord politique.


3.2. Histoire rĂŠcente : le climat au moment des ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs

| 139

Cette Êvolution politique, celle de la composition du conseil municipal, est importante. Elle dÊcoule du choix stratÊgique d'ouverture à la pÊriurbanisation. Cependant, au moment de l'Êlection en 2001, cette Êvolution ne semble pas porter à consÊquences, y compris parce que le noyau historique de l'Êquipe  d'entente communale  reste bien reprÊsentÊ. L'absence d'opposition dÊclarÊe dÊnote une relative sÊrÊnitÊ dans la vie politique de la commune, au dÊbut du mandat 20012008. Cette sÊrÊnitÊ disparaÎt peu à peu après juin 2004, avec la mise en rÊvision du POS-1988, en vue de sa transformation en PLU... jusqu'à la rupture de 2008.

b. 2008 : ... Ă la dĂŠfaite historique.

Lors des ĂŠlections municipales de 2008,

les circonstances sont dĂŠfavorables Ă l'ĂŠquipe d'entente communale. En s'engageant dans l'ĂŠlaboration du PLU en juin 2004, les ĂŠlus n'imaginaient pas que l'adoption du PLU n'interviendrait qu'en novembre 2007, soit quelques mois Ă  peine avant les ĂŠlections municipales. Ils ne se doutaient pas, non plus, que les ĂŠlections municipales initialement prĂŠvues en mars 2007, seraient exceptionnellement reportĂŠes Ă  mars 2008 (Ă  l'ĂŠchelle nationale)

35

.

Par le jeu des circonstances, les ĂŠlections municipales ont lieu dans le contexte d'un PLU dĂŠjĂ approuvĂŠ. Une liste d'opposition baptisĂŠe  liste pour [Saint-PrĂŠle-Paisible], village authentique au dĂŠveloppement raisonnĂŠ  fait de l'opposition au PLU-2007 son cheval de bataille. Elle le prĂŠsente comme une porte ouverte Ă  une urbanisation incontrĂ´lĂŠe,  dĂŠraisonnable  et de nature Ă  remettre en cause l'identitĂŠ villageoise. C'est pourquoi la promesse-clĂŠ de la liste d'opposition est de rĂŠviser le PLU approuvĂŠ en 2007. Ainsi, la campagne ĂŠlectorale est centrĂŠe presqu'exclusivement sur le PLU-2007. Cela n'aurait peut-ĂŞtre pas ĂŠtĂŠ le cas si les ĂŠlections s'ĂŠtaient tenues selon le calendrier normal, en mars 2007, avant que le PLU ne soit adoptĂŠ. Pour le maire sortant battu en 2008 :  Si l'ĂŠlection avait eu lieu en mars 2007, comme prĂŠvu initialement avant que le calendrier ne soit modiĂŠ pour des raisons dont je ne me souviens pas exactement, l'issue des ĂŠlections auraient peut-ĂŞtre ĂŠtĂŠ diĂŠrente. Nous n'aurions peut-ĂŞtre pas ĂŠtĂŠ battus .

35. Voir http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte= JORFTEXT000000634268&dateTexte=.


140 |

Chapitre 3. Présentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible Nous approfondissons plus loin les arguments qui peuvent appuyer cette analyse

du maire sortant. Au préalable, nous souhaitons insister sur une nouvelle évolution de l'équipe d'entente communale (gure 3.7).

Hémicycles construits d'après la composition des listes successives de l'équipe d'entente communale, candidates aux élections municipales de 1995, 2001 et 2008. Notre ventilation des colistiers (natifs ou périurbains) a été validée par la tête de liste (il s'agit de la même personne pour les trois élections). Remarque importante : à partir de 2001, le conseil municipal comporte 15 sièges à pourvoir (la commune a franchi le seuil des 500 habitants durant le mandat 19952001). En 2001, la liste d'entente communale est seule en lice. Les couleurs n'ont aucune signication particulière. Notamment, elles ne suggèrent aucune tendance politique.

Figure 3.7  Un regard sociocentré sur la liste d'entente communale en 1995 (élue), 2001 (élue), 2008 (battue).

Pour les élections de 2008, la liste d'entente communale s'ouvre à nouveau aux périurbains. Comme le montre la gure 3.7, cette liste ne se compose plus désormais que de sept membres natifs de Saint-Pré-le-Paisible, contre huit périurbains. Parmi les sept natifs, seulement cinq sont des conseillers sortants. Les deux autres, qui apparaissent pour la première fois sur la liste d'entente communale, incarnent la jeune génération des natifs de la commune. Parmi les huit périurbains, seulement deux sont des conseillers sortants. Parmi les six nouveaux colistiers périurbains, gurent notamment le directeur du supermarché et le gérant du magasin d'informatique (rappelons que ces deux commerces se sont respectivement installés à Saint-Pré-le-Paisible en 1999 et 2006, voir plus haut). En somme, la liste d'entente communale candidate en 2008 est profondément


3.2. Histoire rĂŠcente : le climat au moment des ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs

| 141

transformÊe, par rapport à celle de 2001. Concrètement, moins de la moitiÊ des colistiers (soit sept membres) sont des conseillers sortants, ce qui signie que huit conseillers sortants se sont retirÊs en 2008. Contrairement à la situation de 2001, oÚ les retraits n'Êtaient pas motivÊs par des raisons politiques, en 2008 plusieurs des huit retraits sont explicitement le rÊsultat de dÊsaccords politiques. Les conseillers de l'entente communale historique sont divisÊs à propos d'un dossier : le PLU-2007. C'est ce que nous dÊtaillerons ultÊrieurement : cette division fragilise le discours modernisateur, historiquement dominant, de l'Êquipe d'entente communale. Les Êlections municipales de 2008, dont nous avons indiquÊ les circonstances, dÊbouchent sur un changement politique radical. Pour la première fois depuis (au moins) 1965, la liste d'entente communale est battue. Cette dÊfaite est totale, puisque les 15 sièges à pourvoir, sans exception, sont remportÊs par la liste d'opposition  pour un village authentique , dès le premier tour du scrutin. Comme le rÊsume un journaliste :

Pour faire simple, les ĂŠlections municipales de [Saint-PrĂŠ-le-Paisible] se sont jouĂŠes sur trois lettres : PLU. Voir annexe .23.

Les nombreuses expressions superlatives qui ont suivi cette dÊfaite, tÊmoignent du caractère historique de cet ÊvÊnement. La presse quotidienne rÊgionale parle de  sÊisme , ou encore de  divorce de la population du village  avec l'Êquipe d'entente communale (voir annexe .21). Un journaliste va jusqu'à Êcrire que

 l'ĂŠtat

major sortant [...] vivait le... Chemin des dames ! ForcĂŠ de capituler devant l'oensive d'une opposition aĂťtĂŠe par l'aaire du [PLU]  36

(voir annexe .25).

La surprise de la situation transparaÎt aussi dans les dÊclarations faites à la presse par les deux têtes de liste, après l'Êlection :

 Je pensais bien que ça serait dicile, mais sans imaginer que ça se passerait aussi mal . (Battu)  A vrai dire on ne s'y attendait pas. C'est une surprise pour nous que de passer au premier tour . (Elu) D'une certaine manière, les choix stratÊgiques de l'Êquipe d'entente communale

36. Cette mÊtaphore apparaÎt dans le contexte d'un article sur la commÊmoration de l'Armistice de 1918. Si nous la trouvons exagÊrÊe, dÊplacÊe peut-être, elle a toutefois le mÊrite de donner une bonne idÊe de la tension qui règne à Saint-PrÊ-le-Paisible au moment des Êlections de 2008.


142 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

portaient en eux les germes de la dÊfaite de 2008. D'une part, ces choix ont nourri une controverse nÊe dès le POS-1988, et ravivÊe avec le PLU-2007. D'autre part, ils ont dÊbouchÊ sur l'Êlargissement du conseil municipal de 11 à 15 sièges, puis sur l'apparition d'Êlus pÊriurbains. Cette dilution progressive des pÊriurbains dans la population communale, aboutit nÊcessairement à une Êvolution des façons de penser. D'oÚ le risque d'une friction entre tradition et modernisme. Nous analyserons comment à Saint-PrÊ-le-Paisible, un discours à la mode a curieusement favorisÊ l'Êquipe  pour un village authentique , pourtant distinctement conservatrice.

3.2.2.2 Environnement politique : ĂŠcologie, ĂŠcologisme. L'analyse du cas de Saint-PrĂŠ-le-Paisible doit prendre en compte l'encastrement de la commune dans son environnement. Nous nous intĂŠressons ici Ă la dimension politique de cet environnement, au niveau national et, surtout, Ă  une ĂŠchelle plus locale. Nous insistons sur la montĂŠe en puissance des valeurs environnementales en gĂŠnĂŠral, et sur l'activisme ĂŠcologiste local en particulier.

a. Niveau national : l'enjeu environnemental de l'urbanisme.

Des problĂŠma-

tiques telles que celles du rÊchauement climatique, de l'eet de serre, de la disparition de la couche d'ozone, et du naufrage des pÊtroliers Erika (1999) et Prestige (2002), parmi d'autres facteurs, ont contribuÊ à une sensibilisation de l'opinion publique vis-à-vis des enjeux liÊs au respect de l'environnement et de la Nature. Cette sensibilitÊ n'est pas Êtrangère à la montÊe en visibilitÊ et en envergure, en France, du ministère de l'environnement. Au l des gouvernements, celui-ci est progressivement devenu ministère de l'Êcologie et du dÊveloppement durable, intègrant des dossiers autrefois autonomes : Ênergie, transports, logement et  pour ce qui nous intÊresse au premier chef dans cette thèse  amÊnagement du territoire. A ce titre, (le droit de) l'urbanisme connaÎt, depuis quelques annÊes, des transformations liÊes à la prise en compte des enjeux environnementaux. En particulier, trois textes ont modiÊ les dispositions du code de l'urbanisme relatives aux PLU :  la loi  relative à la solidaritÊ et au renouvellement urbains  (loi SRU, 2000),


3.2. Histoire rĂŠcente : le climat au moment des ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs

| 143

 la loi  de programmation relative Ă la mise en oeuvre du Grenelle de l'environnement  (loi Grenelle I, 2009) et  la loi  portant engagement national pour l'environnement  (loi Grenelle II, 2010)

37

.

Ces textes xent des orientations pour une meilleure prise en compte de l'environnement, dont certaines trouvent des applications concrètes dans les documents d'urbanisme. Au niveau du PLU d'une commune, il s'agit avant tout de mieux intÊgrer la notion de  trame verte et bleue  (espaces boisÊs et cours d'eau) : La Trame verte et bleue est une dÊmarche qui porte une ambition forte et structurante : celle d'inscrire la prÊservation de la biodiversitÊ dans les dÊcisions d'amÊnagement du territoire, notamment dans les schÊmas de cohÊrence territoriale (SCoT) et dans les plans locaux d'urbanisme (PLU).

Source : site du ministère de l'Êcologie, du dÊveloppement durable, des transports et du logement. http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/Trame_verte_et_ bleue.pdf. Deux dispositions nous semblent particulièrement signicatives. D'une part, l'article 16 de la loi Grenelle II renforce le cadre prÊvoyant que les PLU  notamment ceux  qui sont susceptibles d'avoir des eets notables sur l'environnement   doivent faire l'objet d'une Êvaluation environnementale. D'autre part, la loi SRU prÊvoit que les PLU se composent d'un ensemble de documents dont, en particulier, un Plan d'AmÊnagement et de DÊveloppement Durable (PADD) qui n'existait pas dans le cadre des anciens plans d'occupation des sols (POS). La loi Grenelle II introduit, dans le code de l'urbanisme, un article L.123-1-3 qui prÊcise que le PADD  xe des objectifs de modÊration de la consommation de l'espace et de lutte contre l'Êtalement urbain . Cette disposition encourage le dÊveloppement urbain (habitat, zones industrielles et commerciales,...) par densication et renouvellement. Le PLU de Saint-PrÊ-le-Paisible, ÊlaborÊ entre 2004 et 2007, n'est pas concernÊ par les modications du code de l'urbanisme introduites par les lois Grenelle. Toutefois, il est adoptÊ en novembre 2007, soit à la pÊriode durant laquelle se tient le Grenelle de l'environnement, lequel a abouti à ces lois. Ainsi, le PLU de Saint-

37. La loi Grenelle II a ĂŠtĂŠ modiĂŠe par une proposition de loi adoptĂŠe par le SĂŠnat le 17 novembre 2010. Ce texte recule notamment, de trois ans, la date au plus tard de mise en conformitĂŠ des PLU avec la loi Grenelle II (article 17, voir http://www.senat.fr/petite-loi-ameli/2010-2011/86. html).


144 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

PrÊ-le-Paisible est adoptÊ dans le contexte d'une Êvolution prÊvisible du code de l'urbanisme et d'une sensibilitÊ environnementale exacerbÊe par l'omniprÊsence mÊdiatique des questions Êcologiques. La mÊdiatisation du Grenelle de l'environnement s'ajoute à celle des prises de positions et des actions de JosÊ BovÊ contre les OGM, ainsi qu'aux diverses implications du reporter Nicolas Hulot. Ce dernier attire l'attention sur les questions Êcologiques en lançant, en novembre 2006, une charte environnementale baptisÊe  Pacte Êcologique , que les principaux

38

candidats aux ĂŠlections prĂŠsidentielles de

2007 ont signĂŠ. A nouveau, le PLU-2007 de Saint-PrĂŠ-le-Paisible prĂŠvoit la crĂŠation d'un lotissement, alors que la charte de la Fondation Nicolas Hulot propose comme objectif de  contenir l'extension pĂŠriurbaine 

39

.

En dÊnitive, l'Êlaboration du PLU de Saint-PrÊ-le-Paisible s'eectue dans une pÊriode de sensibilitÊ croissante à la question Êcologique. Cette sensibilitÊ se traduit au niveau national par une Êvolution du cadre juridique de l'urbanisme. En outre, à ces considÊrations nationales s'ajoutent des spÊcicitÊs locales en matière de protection de l'environnement, que nous envisageons à prÊsent.

b. Niveau local : l'activisme ĂŠcologiste ambiant.

L'environnement politique

local de Saint-PrÊ-le-Paisible est marquÊ de longue date par un activisme Êcologiste qu'il faut Êvoquer brièvement. Cet activisme se rÊsume en deux arguments : l'inuence locale de l'homme politique Antoine Waechter et la vigilance de l'association Paysages d'Alsace. Antoine Waechter, prÊsident-fondateur du Mouvement Ecologiste IndÊpendant (MEI), est l'un des signataires du Pacte Êcologique de la Fondation Nicolas Hulot

40

.

Au plan national, il est notamment connu pour avoir ĂŠtĂŠ le candidat des Verts aux ĂŠlections prĂŠsidentielles de 1988. Il fut ĂŠgalement dĂŠputĂŠ europĂŠen de 1989 Ă 1991. En 2009, il est le candidat tĂŞte de liste de l'Alliance Ecologiste IndĂŠpendante pour

38. En pourcentage des surages obtenus au premier tour. Notamment, Nicolas Sarkozy, SÊgolène Royal et François Bayrou, les trois premiers classÊs du premier tour, ont signÊ cette charte. 39. Source : http://www.fondation-nicolas-hulot.org/extras/archives-pacte/contenu. php. 40. Voir http://www.fondation-nicolas-hulot.org/lengagement-solennel-des-10-candidats.


3.2. Histoire rĂŠcente : le climat au moment des ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs

| 145

l'Est de la France, aux Êlections europÊennes. Toutefois, c'est au niveau local que sa visibilitÊ est la plus grande. En eet, il est conseiller municipal d'une commune appartenant au même canton que Saint-PrÊ-le-Paisible. Il est ainsi bien connu des Êlecteurs locaux qui retrouvent des bulletins de vote portant son nom, aux Êlections cantonales, rÊgionales et lÊgislatives. On peut remarquer que certaines Êlections ne rÊussissent pas à Antoine Waechter : les cantonales et les lÊgislatives, dont les points communs sont (1) de porter sur des circonscriptions de proximitÊ et (2) de fonctionner selon un scrutin uninominal majoritaire. Ainsi, il arrive troisième aux Êlections cantonales de 2008. Il se classe quatrième aux Êlections lÊgislatives de 2007, oÚ le candidat UMP, qui obtient la majoritÊ absolue dès le premier tour, lui est largement prÊfÊrÊ, y compris à Saint-PrÊ-le-Paisible. A l'inverse, les Êlections rÊgionales (scrutin de liste à la proportionnelle avec prime majoritaire) lui ont permis de devenir conseiller rÊgional en 2010 (sur une liste minoritaire). Toutefois, à Saint-PrÊ-le-Paisible la situation est sensiblement diÊrente. Si le score d'Antoine Waechter y est comparable à la moyenne de la circonscription en ce qui concerne les Êlections lÊgislatives, aux Êlections cantonales en revanche il arrive en tête (aux deux tours). Remarquons que le premier tour des cantonales a lieu le même jour que les Êlections municipales de Saint-PrÊ-le-Paisible : nous verrons en quoi cette simultanÊitÊ explique en partie le rÊsultat local d'Antoine Waechter aux cantonales. Aux Êlections rÊgionales de 2010, la liste d'Europe Ecologie laquelle il gure au premier tour) et la liste de rassemblement

42

41

(sur

(sur laquelle il gure

au second tour) arrivent localement en tête. Ainsi, il semble que les Êlecteurs de Saint-PrÊ-le-Paisible aient une sensibilitÊ, plus forte que la moyenne cantonale, aux idÊes portÊes par Antoine Waechter, et pour l'Êcologie de façon gÊnÊrale. En dÊpit des apparences, cette hypothèse ne se vÊrie pas historiquement, comme le montrent les gures 3.8 et 3.9.

41. La liste s'intitule ociellement  Europe Ecologie Alsace, liste de rassemblement des ĂŠcologistes soutenue par les Verts, RĂŠgions et Peuples Solidaires et le Mouvement Ecologiste IndĂŠpendant . 42.  Liste de Rassemblement soutenue par le Parti Socialiste et Europe Ecologie Alsace .


En vert clair :

En vert foncé :

Figure 3.8  Résultats des élections à Saint-Pré-le-Paisible depuis 2002 (premiers tours).

score obtenu par le parti Les Verts. score obtenu par Antoine Waechter. Les autres scores sont donnés à titre indicatifs. Lors de certaines élections, deux listes écologistes sont en lice, celle des Verts et celle d'Antoine Waechter (MEI ). Aux élections régionales de 2010, A. Waechter s'allie à la liste Europe Ecologie mais, n'étant pas tête de liste, nous représentons le score en vert foncé. Pour toutes les autres élections où il apparaît uniquement du vert foncé (ou uniquement du vert clair), cela signie qu'A. Waechter (ou le parti des Verts ) ne s'est pas porté candidat.

Légende.

146 |

Chapitre 3. Présentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible


3.2. Histoire rĂŠcente : le climat au moment des ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs

| 147

100

90

% participation 80

70

60

50

40

30

% votes ĂŠcologistes 20

10

0

PrĂŠs. 2002

RĂŠg. 2004

Euro. 2004

LĂŠgisl. 2007

PrĂŠs. 2007

Cant. 2008

Euro. 2009

RĂŠg. 2010

Figure 3.9  Observation comparÊe du taux de participation et du vote Êcologiste à Saint-PrÊ-le-Paisible (premiers tours). La gure 3.8 rÊvèle les rÊsultats, à Saint-PrÊ-le-Paisible, des diÊrentes Êlections depuis les prÊsidentielles de 2002 jusqu'aux rÊgionales de 2010. Notamment, elle permet de dÊcouvrir le score obtenu par les Verts (en vert foncÊ) et par Antoine Waechter (en vert clair). Historiquement  à l'exception des europÊennes oÚ le vote Êcologiste est gÊnÊralement fort au niveau national , les Êlecteurs de SaintPrÊ-le-Paisible ne votent pas majoritairement pour les candidats Êcologistes. Lors des prÊsidentielles de 2007, dernières Êlections avant les municipales de 2008 (non reprÊsentÊes sur la gure

43

.), le score des Verts

44

est particulièrement faible (3,4%).

Ce score ne tĂŠmoigne pas d'une forte sensibilitĂŠ des ĂŠlecteurs de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

43. Parce que les listes sont sans Êtiquette. Bien que la liste  village authentique  soit explicitement plus proche d'Antoine Waechter, il est loin d'être Êvident d'armer que les Êlecteurs, qui ont votÊ pour cette liste, l'ont fait par conviction Êcologique. De nombreuses autres hypothèses pourraient expliquer leur prÊfÊrence (l'envie de changement, la sensibilitÊ à des critiques autres qu'Êcologiques formulÊes à l'encontre de l'Êquipe d'entente communale durant la campagne Êlectorale, etc.). 44. La candidate des Verts est Dominique Voynet. Nous n'avons pas considÊrÊ JosÊ BovÊ comme un candidat Êcologiste : son ralliement à Europe Ecologie intervient ultÊrieurement (pour information, son score à Saint-PrÊ-le-Paisible est de 0,34%).


148 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

à l'Êcologie, à l'approche des Êlections municipales. Dans le même sens, la gure 3.9 rÊvèle une autre information. Plus le taux de participation est faible et plus la part des votes Êcologistes (tous confondus) est ÊlevÊe et ce, avec une rÊgularitÊ frappante. Deux remarques peuvent être formulÊes. D'une part, lorsque la participation est maximale, comme c'est typiquement le cas des prÊsidentielles, le score des Êcologistes est faible. Cela peut vouloir dire que, dans l'ensemble, les Êlecteurs de Saint-PrÊ-le-Paisible ne sont pas Êco-sensibles. D'autre part, et si l'interprÊtation qui prÊcède est vraie, alors le score ÊlevÊ des Êcologistes, lorsque la participation est faible, signie que les Êlecteurs Êcologistes exerce leur droit de vote avec une plus grande assiduitÊ que la moyenne des Êlecteurs. Mais la question se pose de savoir si ces diÊrentes Êlections sont comparables. Les Êlecteurs ont-ils le même comportement lorsqu'il s'agit de dÊsigner le PrÊsident de la RÊpublique, que lorsqu'il s'agit de choisir un Êlu local, tel que le conseiller gÊnÊral ? On peut penser, par exemple, que le rÊsultat des Êlections locales a une incidence forte sur le quotidien, sur le cadre de vie, à travers le contrôle sur les dÊcisions d'urbanisme. Si c'est le cas, cela explique la plus forte sensibilitÊ à l'Êcologie, observable lors des Êlections cantonales de 2008 (et, avec des prÊcautions, lors des Êlections municipales cette même annÊe). En eet, lors du premier tour des cantonales de 2008, le score des Êcologistes est ÊlevÊ alors que la participation l'est Êgalement, ce qui Êchappe à la règle identiÊe prÊcÊdemment. On peut donc rechercher ce qui explique

la campagne Êlectorale des municipales de 2008, qui suit immÊdiatement l'adoption controversÊe du PLU-2007, a-t-elle sensibilisÊ les Êlecteurs aux idÊes Êcologistes ? Les rÊsultats des europÊennes de 2009, et cet Êcart à la règle :

surtout ceux des rÊgionales de 2010, alimentent cette hypothèse.

En somme, la prÊsence locale d'Antoine Waechter justie de se demander `ce qui s'est dit' durant la campagne des municipales, qui pourrait expliquer cette soudaine Êco-sensibilitÊ. Cette interrogation justie particulièrement bien le recours à l'analyse critique de discours comme mÊthode d'investigation. La prÊsence d'Antoine Waechter est complÊtÊe par celle de l'Association Paysages


3.2. Histoire récente : le climat au moment des événements étudiés

| 149

d'Alsace. Cette association agréée au titre de la protection de l'environnement dans le cadre régional, créée en 2003, s'oppose activement à de nombreux projets qu'elle estime être une menace pour les paysages de la Région Alsace. Cette association qui s'annonce indépendante  toutefois, sa présidente est secrétaire nationale adjointe du Mouvement Ecologiste Indépendant d'Antoine Waechter

45

 n'hésite pas

à solliciter le préfet, et même à ester en justice dans certains cas. Les interventions de cette association sont nombreuses par les élus locaux qui les subissent

46

47

et, parfois, ces interventions sont critiquées

. Les élus locaux, qui dénoncent une certaine

désinformation de la part de l'association, sont souvent soutenus par le Tribunal Administratif, comme ce fut le cas, en l'occurrence, à Saint-Pré-le-Paisible

48

(nous

y revenons par la suite). En 2008, l'Association Paysage d'Alsace choisit Saint-Pré-le-Paisible pour tenir son Assemblée Générale Ordinaire (annexe .22). La presse locale rapporte le discours tenu par l'association pour expliquer ce choix :

La reconnaissance des action[s] de Paysages d'Alsace s'est traduite par les urnes dans certaines communes comme [Saint-Pré-le-Paisible] où la population a fait le choix de défendre son cadre de vie et de préserver son environnement naturel. Source : presse quotidienne régionale, 10 mai 2008 (voir annexe .22).

Ainsi, `ce qui s'est passé' à Saint-Pré-le-Paisible justie qu'une association y tienne son Assemblée Générale. Ceci nous conforte dans l'idée que cette commune constitue un terrain pertinent pour notre recherche. Mais que s'est-il réellement passé ? Certes, au vu des projets contenus dans le PLU-2007, il est tentant d'attribuer la défaite de l'équipe  d'entente communale  en mars 2008 à la montée en puissance de l'éco-sensibilité. Ainsi, de façon générale, cette défaite serait la conséquence de l'histoire récente de la commune, que nous venons d'exposer.

45. Antoine Waechter fut par ailleurs l'initiateur de la création de l'association (annexe .22). 46. Un bon aperçu s'obtient en consultant le site internet de l'association : http://www. paysagesdalsace-asso.com. 47. Pour un exemple, voir annexe .31. 48. Voir par exemple annexe .28.


150 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

N'est-ce pas cĂŠder Ă un dĂŠterminisme rĂŠducteur ? Nous n'ignorons pas l'existence d'eets de trajectoire (Van de Ven & Poole, 1995; Nelson & Winter, 1982). Mais nous pensons que l'explication de cette dĂŠfaite doit ĂŠgalement prendre en compte les manoeuvres entreprises par les opposants (y compris l'association Paysages d'Alsace), pour saisir l'opportunitĂŠ politique que cette ĂŠco-sensibilitĂŠ leur orait

49

. Parmi ces manoeuvres, nous nous concentrons sur

celle qui a ÊtÊ la plus visible et la plus constante : la production de textes. Connaissant le contexte historique et politique de Saint-PrÊ-le-Paisible, nous entrons à prÊsent dans le vif de l'actualitÊ de Saint-PrÊ-le-Paisible, que nous avons observÊe plus particulièrement. Nous exposons les contenus du Plan Local d'Urbanisme2007 de Saint-PrÊ-le-Paisible, en particulier ceux qui ont fait l'objet de la controverse à l'origine d'une intense production de textes.

3.3

ActualitĂŠ : les ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs et leurs circonstances 50

L'histoire rĂŠcente de Saint-PrĂŠ-le-Paisible rend compte du climat dans lequel les dĂŠcisions stratĂŠgiques actuelles sont prises. A prĂŠsent, nous nous intĂŠressons au principal ĂŠvĂŠnement stratĂŠgique de notre pĂŠriode d'observation : l'ĂŠlaboration du PLU Ă partir de juin 2004, en passant par son adoption en novembre 2007, et jusqu'Ă  la dĂŠfaite ĂŠlectorale de ses partisans en mars 2008. Nous exposons le contenu du PLU-2007, et notamment les projets encadrĂŠs par ce PLU qui ont fait l'objet d'une importante controverse. Celle-ci s'est intensiĂŠe avec la campagne ĂŠlectorale et jusqu'au renversement politique de mars 2008. Depuis, le dĂŠbat est certes plus intĂŠriorisĂŠ, mais il n'en cristallise que davantage les interactions et les conits dans la commune.

49. Ainsi, nous pensons que si les opposants Êtaient restÊs inactifs, ou si leur action avait ÊtÊ maladroite, une Êco-sensibilitÊ passive n'aurait pas sut à renverser l'Êquipe d' entente communale . Cette dernière arme d'ailleurs, avec de bons arguments, que le PLU-2007 est respectueux de l'environnement. En 2009, le Tribunal Administratif a estimÊ que les opposants n'avaient pas apportÊ la preuve du contraire (voir plus loin). 50. Rappelons que nous faisons dÊmarrer  l'actualitÊ , arbitrairement, à la date du 1er juin 2004, c'est-à-dire le jour oÚ le conseil municipal de Saint-PrÊ-le-Paisible prescrit la rÊvision du POS-1988, en vue de sa transformation en PLU.


3.3. ActualitĂŠ : les ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs et leurs circonstances

| 151

Cette actualitĂŠ ĂŠconomique s'accompagne de nouveaux rebondissements politiques. Ces rebondissements ont leur importance dans notre rĂŠexion. Notamment, ils serviront de base pour mieux justier l'orientation gĂŠnĂŠrale de nos recommandations pour la pratique.

3.3.1

ActualitĂŠ ĂŠconomique : le Plan Local d'Urbanisme...

Dans cette première sous-section, nous exposons les principaux choix stratÊgiques que l'Êquipe  d'entente communale  a transcrit dans le PLU-2007. Ces choix dÊcoulent de la perception, par les Êlus, des forces et faiblesses de la commune, ainsi que des opportunitÊs et menaces en provenance de l'environnement. Cette perception est construite sur la base du diagnostic stratÊgique rÊalisÊ par l'ADAUHR  un organisme indÊpendant , et formalisÊ dans le rapport de prÊsentation du PLU, que nous avons rÊsumÊ dans l'ensemble de ce qui prÊcède

51

.

Avant d'exposer ces choix stratĂŠgiques, il est utile de rappeler, Ă nouveau, quelques ĂŠlĂŠments du cadre juridique du Plan Local d'Urbanisme.

3.3.1.1 Cadre juridique : autour du PLU. L'Êlaboration d'un PLU est gÊnÊralement un travail de longue haleine (du 1er juin 2004 au 23 novembre 2007, dans le cas du PLU de Saint-PrÊ-le-Paisible, soit plus de 3 annÊes). Cette durÊe s'explique par l'obligation de respecter une procÊdure stricte, prescrite par le code de l'urbanisme. Nous dÊveloppons, ici, les principaux points de règlement, à savoir ceux qui sont nÊcessaires à notre dÊmonstration.

Les Plan Locaux d'Urbanisme sont rĂŠgis par les art. L123-1 et suivants et R*123-1 et suivants du code de l'urbanisme 52 . Nous rĂŠsumons successivement les principaux ĂŠlĂŠments constitutifs et le processus d'ĂŠlaboration d'un PLU.

51. Rappelons ce constat de l'agence d'urbanisme ADAURH, inscrit au rapport de prÊsentation du PLU, qui rÊsume ce diagnostic : risque de  perte de vitalitÊ sociale et Êconomique du fait d'une part d'une raretÊ de l'ore foncière et d'autre part de l'absence de concrÊtisation de projets liÊs au pôle de loisir tout proche  (voir annexe .1). 52. Dans nos analyses, nous nous rÊfÊrons à la version du code de l'urbanisme en vigueur au moment de l'Êlaboration du PLU de Saint-PrÊ-le-Paisible. Les Êvolutions rÊcentes et à venir, liÊes notamment à la Loi Grenelle II, sont ignorÊes.


152 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

a. Principaux ĂŠlĂŠments constitutifs d'un PLU.

Les ĂŠlĂŠments constitutifs d'un

PLU sont prescrits aux art. R*123-1 à R*123-14-1 du code de l'urbanisme. Nous faisons ici mention des documents que nous Êvoquons par la suite, notamment en tant que source de donnÊes. Quatre documents composent notamment tout PLU : le rapport de prÊsentation, le projet d'amÊnagement et de dÊveloppement durable (PADD), un règlement, et un ou plusieurs documents graphiques. Ces documents sont accompagnÊs d'annexes.

Le rapport de prÊsentation 53 expose un diagnostic de la commune (Êconomie, dÊmographie,...), qui rend compte notamment de l'Êtat initial de l'environnement. Il justie les choix retenus pour Êtablir le PADD, explicite les choix de zonage eectuÊs et explique les diÊrents points du règlement. Enn, il dÊveloppe une Êvaluation des incidences du PLU sur l'environnement et indique comment ce PLU prend en compte le souci de la prÊservation et de la mise en valeur de l'environnement. Il s'agit du document le plus volumineux, pour la simple raison qu'il prÊsente tous les autres, en apportant des prÊcisions complÊmentaires à leur sujet. Un extrait du rapport de prÊsentation du PLU-2007 de Saint-PrÊ-le-Paisible (synthèse du diagnostic) est fourni en annexe .1. On peut remarquer que ce document impose à la commune d'intÊgrer largement la dimension environnementale dans le choix d'une stratÊgie de dÊveloppement.

Le Projet d'AmÊnagement de de DÊveloppement Durable (PADD) 54 a ÊtÊ introduit par la loi SRU, qui remplace les POS par les PLU. Le PADD dÊnit les orientations d'urbanisme et d'amÊnagement retenues pour la commune. Concrètement, ce document xe la politique gÊnÊrale de la commune en matière de dÊveloppement Êconomique et social, d'environnement et d'amÊnagement du territoire. Compte tenu de la durÊe d'application usuelle des documents d'urbanisme, cette politique porte sur un horizon temporelle de l'ordre de 10 à 20 ans. Tout projet portant atteinte à cette politique gÊnÊrale ne pourrait se rÊaliser qu'à la condition d'une rÊvision du PLU. L'annexe .2 fournit le tableau de synthèse gurant dans le

53. Le contenu du rapport de prĂŠsentation est prĂŠcisĂŠ aux art. R*123-2 et suivants du code de l'urbanisme. 54. Le contenu du PADD est prĂŠcisĂŠ aux art. R*123-3 et suivants du code de l'urbanisme.


3.3. ActualitĂŠ : les ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs et leurs circonstances

| 153

PADD du PLU-2007 de Saint-PrĂŠ-le-Paisible, ainsi que le document graphique qui rend compte visuellement des orientations retenues par la commune. On peut remarquer  ce n'est pas ici un dĂŠtail  que ce document invoque explicitement, dans son intitulĂŠ, la notion de dĂŠveloppement durable.

Le règlement 55 xe les règles applicables à l'intÊrieur de chacune des zones urbaines (U), à urbaniser (AU), agricoles (A) et naturelles/forestières (N) dÊlimitÊes par le PLU

56

. A travers ce document, la commune peut stipuler avec prĂŠcision ce qui,

dans chaque zone, est interdit ou soumis à conditions particulières. En particulier, pour ce qui nous concernera de façon rÊcurrente par la suite, le règlement xe (ou

coecient d'occupation des sols (COS 57 ), l'emprise au sol des constructions et la hauteur maximale de celles-ci. Ces points de règlement non), par secteur, le

sont importants, dans la mesure oÚ ils conditionnent l'Êtat des sites à l'achèvement des opÊrations d'amÊnagement. A l'Êvidence, plus le règlement est restrictif et contraignant, plus le site conserve son caractère naturel. Ce règlement sert de base à la dÊlivrance, par le maire, des permis de construire. Par consÊquent, c'est la lecture du règlement qui permet d'Êvaluer dans quelle mesure le PLU protège l'environnement ou, au contraire, laisse la porte ouverte à des projets moins Êcologiques. L'esprit du code de l'urbanisme est d'Êviter les excès de l'urbanisation, pour prÊserver notamment le cadre de vie, protÊger la biodiversitÊ et les trames vertes et bleues, etc.. Un risque est alors de tomber dans des excès inverses, c'est-à-dire un règlement trop contraignant qui dÊcouragerait les investisseurs.

Le(s) document(s) graphique(s) 58 est une reprÊsentation cartographique de la commune, permettant de visualiser le dÊcoupage opÊrÊ du territoire en plusieurs zones (U, AU, A, N). Il s'agit d'un outil avant tout visuel, qui fournit un aperçu rapide du zonage communal. D'une part, il aide les Êlus à passer en revue l'Êventail des possibles, dans leur rÊexion stratÊgique. D'autre part, il permet à ceux qui

55. Le contenu du règlement est prÊcisÊ aux art. R*123-4 et suivants du code de l'urbanisme. 56. Les diÊrents types de zones ont ÊtÊ prÊsentÊs plus haut. 57. Le COS est le principal outil de gestion de la densitÊ de l'espace urbanisÊ dans un secteur donnÊ. 58. Le contenu des documents graphiques est prÊcisÊ aux art. R*123-11 et suivants du code de l'urbanisme.


154 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

le dÊsirent de se renseigner sur le classement de tel terrain et, si nÊcessaire, de se reporter rapidement aux bonnes rubriques des autres documents, en vue d'obtenir davantage de prÊcisions sur les motifs justiant ce classement, sur le règlement applicable à telle parcelle de terrain, etc. En somme, le document graphique ore à la fois un point de repère et une base pour apprÊcier la cohÊrence globale du PLU. A ces documents gÊnÊraux peuvent s'ajouter des annexes. Dans la mesure oÚ celles-ci n'ont jouÊ qu'un rôle secondaire à Saint-PrÊ-le-Paisible, nous n'en faisons pas mention dans cette synthèse juridique. Par exception, signalons que la commune a commanditÊ une analyse d'impact environnemental du PLU-2007, auprès d'un cabinet spÊcialisÊ indÊpendant, lequel a conclu à l'

absence notable d'impact du PLU

sur l'environnement. Rapport de prÊsentation, PADD, règlement et document(s) graphique(s) sont les principaux ÊlÊments d'un PLU. A prÊsent, nous exposons brièvement la procÊdure d'Êlaboration d'un PLU. Celle-ci permet de comprendre, en partie, pourquoi cette pratique stratÊgique favorise la production de textes.

b. Processus d'ĂŠlaboration d'un PLU.

L'ĂŠlaboration d'un PLU obĂŠit Ă une pro-

cÊdure contraignante, en plusieurs Êtapes, dÊcrite aux art. L123-6 et suivants du code de l'urbanisme. Ce procÊdure se caractÊrise par la volontÊ du lÊgislateur d'imposer une importante concertation entre les Êlus chargÊs de l'Êlaboration du PLU, leurs administrÊs et les partenaires institutionnels de la commune. Cette volontÊ concrÊtise le premier article du code de l'urbanisme, selon lequel  le territoire français est le patrimoine commun de la nation  (art. L110).

Le coup d'envoi du projet

est donnĂŠ par le conseil municipal, qui prescrit

l'ĂŠlaboration du PLU. D'emblĂŠe, la dĂŠlibĂŠration correspondante doit prĂŠvoir les modalitĂŠs de la concertation avec les habitants, les associations locales et les reprĂŠsentants de la profession agricole (art. L300-2, voir ĂŠgalement l'annexe .3). Cette dĂŠlibĂŠration doit ĂŞtre notiĂŠe Ă la prĂŠfecture, de mĂŞme qu'Ă  un ensemble de partenaires institutionnels. Notamment, soulignons ici que la

chambre d'agriculture

doit

ĂŞtre avisĂŠe de la dĂŠcision du conseil municipal. Ces partenaires sont consultĂŠs Ă leur


3.3. ActualitĂŠ : les ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs et leurs circonstances

| 155

demande au cours de l'ĂŠlaboration du PLU. L'article L123-8 prĂŠcise encore que le maire

peut

recueillir l'avis d'organismes et d'associations compĂŠtents dans divers

domaines dont, notamment, celui de l'environnement.

Une première Êtape

consiste en la rĂŠalisation d'ĂŠtudes prĂŠalables. Les orga-

nismes et associations Êventuellement consultÊes, en matière d'urbanisme, d'environnement,... collectent les informations dont ils ont besoin et Êlaborent leurs conclusions, qui nourrissent les rÊexions du conseil municipal. La concertation avec les parties prenantes se dÊroule, selon les modalitÊs prÊvues. Remarquons que la notion de

concertation

est ambigĂźe. Contrairement Ă ce

qu'elle peut laisser penser, la dĂŠcision n'est pas prise conjointement. Le conseil municipal recueille diĂŠrents avis et dĂŠcide ensuite seul. En eet,

cette première Êtape

se conclue par une seconde dĂŠlibĂŠration, par laquelle les ĂŠlus arrĂŞtent le projet de PLU. Ainsi, le terme de

consultation

nous semble plus appropriĂŠ. A Saint-PrĂŠ-le-

Paisible, cette dĂŠlibĂŠration a ĂŠtĂŠ votĂŠe le 19 janvier 2007, par 14 voix `pour' et une abstention

59

(voir annexe .4).

Une seconde ĂŠtape

soumet le projet de PLU Ă une enquĂŞte publique. Di-

vers partenaires institutionnels sont consultĂŠs pour avis concernant le projet de PLU arrĂŞtĂŠ. Ces avis sont annexĂŠs au projet. Le tribunal administratif dĂŠsigne un

commissaire-enquĂŞteur, chargĂŠ de conduire l'enquĂŞte publique, pour une durĂŠe d'un mois (du 22 mai au 22 juin 2007, Ă Saint-PrĂŠ-le-Paisible). A l'occasion de cette enquĂŞte, les habitants ont Ă  nouveau la possibilitĂŠ d'exprimer leur avis, ĂŠventuellement leurs inquiĂŠtudes, au commissaire-enquĂŞteur. Celui-ci peut alors ĂŠmettre des rĂŠserves et/ou des recommandations quant au projet de PLU.

Cette seconde ĂŠtape se conclue

par une troisième dÊlibÊration du conseil

municipal, qui approuve le PLU. Dans sa version approuvĂŠe, le PLU doit obligatoirement tenir compte des rĂŠserves ĂŠmises par le commissaire-enquĂŞteur ; il peut tenir

59. Nous reviendrons sur cette abstention, qui selon nos donnĂŠes est pleine de sens. Il ne s'agit pas, en eet, d'un conseiller qui s'abstient pour ĂŠviter d'ĂŞtre Ă la fois juge et partie, comme cela se pratique pour certains votes. Au contraire, dans ce cas le conseiller qui s'abstient le fait justement parce qu'il est juge et partie, et qu'il compte bien montrer qu'il n'est pas totalement satisfait du projet de PLU (nous savons quel conseiller municipal s'est abstenu, ce vote ayant eu lieu au scrutin public).


156 |

Chapitre 3. Présentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible

compte de ses recommandations. A Saint-Pré-le-Paisible, le PLU a été approuvé le 23 novembre 2007 (voir annexe .5). En résumé, dans le cadre de l'élaboration du PLU de nombreux praticiens sont vivement incités à s'exprimer, ne serait-ce qu'en raison des dispositions du code de l'urbanisme. Les textes qu'ils produisent sont d'autant plus audibles qu'ils sont retranscrits dans la presse quotidienne régionale (PQR), ce qui les rends également plus accessibles au chercheur. Dans le cas de Saint-Pré-le-Paisible, la PQR s'est révélée particulièrement assidue à rendre compte de l'évolution du dossier PLU. Mais une question importante est de savoir qui s'exprime. Comment les élus doivent-ils comprendre ceux qui n'expriment pas leur avis ? Faut-il considérer que ceux qui s'expriment durant les phases de concertation et d'enquête publique, représentent l'ensemble de la population ? Peut-on concevoir un outil permettant d'évaluer cette représentativité ? Un chapitre est consacré par la suite à cet aspect de notre problématique :

qui produit des textes ?

Après avoir résumé le cadre juridique de l'élaboration d'un PLU, nous envisageons le contenu particulier du PLU de Saint-Pré-le-Paisible.

3.3.1.2 Contenu : dans le PLU. Nous avons indiqué en ligrane que l'élaboration du PLU de Saint-Pré-le-Paisible a été à l'origine d'une importante production de textes. Nous présentons à présent les principaux contenus de ce PLU, c'est-à-dire ceux qui sont au coeur de la controverse que nous analyserons par la suite. Nous montrons que le PLU-2007 marque une évolution signicative de l'occupation des sols.

a. Deux projets controversés.

Deux projets de développement encadrés par le

PLU-2007, retiennent l'attention. D'une part, l'équipe d'entente communale envisage la création d'un nouveau lotissement. D'autre part, le PLU prévoit une zone d'activités touristiques et de loisirs (que nous avons déjà évoquée). Ces deux projets  et tout particulièrement le second  sont les principales sources de la controverse relative au PLU. Le document graphique du PLU (gure 3.10) facilite la description


3.3. ActualitĂŠ : les ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs et leurs circonstances

| 157

de ces projets. Avant d'exposer les grandes lignes de ces projets, il nous semble important d'insister sur un point. Ces projets, et de manière gÊnÊrale le PLU, constituent l'intention

stratĂŠgique du conseil municipal, c'est-Ă -dire l'ĂŠtat futur souhaitĂŠ pour la commune. C'est cette intention qui suscite la controverse que nous ĂŠtudions. Comme on le sait, il convient de distinguer l'intention stratĂŠgique de la mis-

sion plus gĂŠnĂŠrale de la commune, comprise comme l'armation de sa vocation primordiale ĂŠtablissant une ligne de conduite Ă respecter au moment de prendre une dĂŠcision. On admettra sans dicultĂŠ que la mission d'une municipalitĂŠ est de satisfaire aux besoins de la population locale

60

. Soulignons que cette dĂŠnition de

la mission est partagĂŠe par l'ensemble des praticiens Ă Saint-PrĂŠ-le-Paisible. Si le PLU est controversĂŠ, c'est parce que ses dĂŠtracteurs estiment qu'il contrevient Ă  cette mission. Mais rĂŠciproquement, les partisans du PLU estiment que les dĂŠtracteurs agissent pour dĂŠfendre des intĂŠrĂŞts personnels qui, selon eux, ne sont pas reprĂŠsentatifs de l'ensemble de la population locale. On peut penser que cette reprĂŠsentativitĂŠ aurait pu ĂŞtre ĂŠvaluĂŠe, par exemple par le biais d'un rĂŠfĂŠrendum local. Les dĂŠtracteurs ont d'ailleurs demandĂŠ Ă  ce qu'un rĂŠfĂŠrendum soit organisĂŠ, mais pour des raisons de calendrier, la demande est restĂŠe sans suite (voir plus loin).

Ce sur quoi nous voulons insister, et que nous avons soulignÊ dès notre introduction gÊnÊrale, c'est qu'il serait inappropriÊ d'apprÊhender la controverse en se posant la question : `le conseil municipal a-t-il pris la bonne dÊcision ?' (sous entendu : la dÊfaite de la municipalitÊ historique en mars 2008 suggère que ce PLU Êtait une `mauvaise' stratÊgie, qui n'allait pas dans le sens de la satisfaction des besoins de la population). En eet, à travers la production de textes, les partisans et le dÊtracteurs livrent chacun leur point de vue à la population locale. Les asymÊtries d'information sont telles que la population peut dicilement Êvaluer l'objectivitÊ de ces diÊrents points de vue : elle est donc inuençable

61

. Pour cette raison, le rĂŠ-

60. Voir par exemple : http://www.ville-echirolles.fr/vie_municipale/missions.html. 61. RĂŠpĂŠtons que notre propos n'est pas connotĂŠ.


158 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

sultat d'un rĂŠfĂŠrendum n'aurait pas constituĂŠ une ĂŠvaluation able de la conformitĂŠ du PLU avec la mission de la commune. Ce rĂŠsultat aurait indiquĂŠ si le discours dominant dans la commune (c'est-Ă -dire l'opinion publique) plĂŠbiscite ou non le PLU. Mais un PLU impopulaire n'est pas nĂŠcessairement un `mauvais' PLU (au regard de la mission de la commune) (Boudon, 2001), non seulement en raison des asymĂŠtries d'information, mais aussi, dans le cas qui nous intĂŠresse, parce que la portĂŠe du PLU dĂŠpasse le cadre communal, si bien que la question se pose de savoir si la population communale est bien la population de rĂŠfĂŠrence appropriĂŠe.

En somme, bien qu'il n'existe qu'un seul et unique PLU, chacun se le reprÊsente à sa façon, selon ce qu'il sait et/ou ce qu'il croit à propos de ce PLU, si bien que la dÊcision du conseil municipal peut être `bonne' aux yeux de certains praticiens, et parfaitement inacceptable pour d'autres, alors même que tous s'accordent sur ce qu'est la mission de la commune, c'est-à-dire sur ce qu'est une `bonne' dÊcision. Dans ces conditions, la question à se poser est celle de savoir comment  et par qui  la dÊcision (le PLU) est construite comme une `bonne' ou une `mauvaise' dÊcision, à travers la controverse.

Le projet de lotissement dĂŠcoule du diagnostic de la dĂŠmographie et de l'habitat (voir section 3.1.1, et annexe .1). Le lotissement construit suite au POS-1988 est Ă saturation et les logements vacants (par exemple, des appartements en logements collectifs) peuvent ne pas correspondre Ă  la demande des pĂŠriurbains. Ceci se traduit par l'incapacitĂŠ de capter la pĂŠriurbanisation.

Mais pourquoi faudrait-il la capter ? Ne doit-on pas au contraire limiter la pÊriurbanisation ? Le dÊbat est âpre. D'un côtÊ, l'Êquipe d'entente communale perçoit plutôt la pÊriurbanisation comme une opportunitÊ, notamment en vue de maintenir les eectifs scolarisÊs (80 à 90 Êlèves selon le rapport de prÊsentation du PLU, publiÊ en novembre 2007) et, donc, d'Êviter la fermeture de classes. D'un autre côtÊ, l'Êquipe  village authentique  relativise l'attractivitÊ dÊmographique de Saint-PrÊle-Paisible et craint que l'extension villageoise n'amplie certains problèmes Êmergents (alimentation en eau potable, par exemple) : elle interprète plutôt la pÊriur-


3.3. Actualité : les événements étudiés et leurs circonstances

Les choix de zonage les plus controversés sont colorisés. La zone bleue représente le secteur urbanisé (U). Il s'agit du village au sens étroit. La zone rouge correspond au secteur d'extension du bâti villageois (nouveau lotissement), prévu au PLU-2007 (AUa). La zone verte se compose des secteurs relatifs à la zone touristique et de loisirs (AUt1, AUt2, AUt3, AU et Nt).

Figure 3.10  Document graphique du PLU-2007

| 159


160 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

banisation comme une menace

62

.

Elue en mars 2008, l'Êquipe  village authentique  abandonne le projet de lotissement. En octobre 2009, elle publie un bulletin municipal qui indique l'Êvolution des eectifs scolarisÊs : 45 Êlèves en 2008, 34 en 2009, et 25 en 2010. Le menace d'une fermeture de classes est donc rÊelle. Certes, des innovations sont possibles en matière de regroupements pÊdagogiques. Mais l'Êcole demeure un symbole important  elle est l'âme, la vie et la vitrine du village (Jean, 2008). Si l'Êcole communale disparaÎt, dans les reprÊsentations c'est souvent une partie essentielle du village qui s'Êteint. Or, une commune sans Êcole peut devenir moins attractive. Certes, la crÊation d'un lotissement n'ore aucune garantie d'inverser cette tendance à la diminution des effectifs. Mais l'expÊrience de la crÊation du premier lotissement au dÊbut des annÊes 1990, suivie par l'ouverture d'une Êcole maternelle en 1993, permet de poursuivre le dÊbat.

Le projet de pôle touristique attise la controverse, en partie en raison de sa large emprise. Comme on le visualise bien sur la gure 3.10, la zone verte reprÊsente près du quart de la supercie totale de la commune (627 ha), soit environ 150 ha. Ces 150 ha comprennent plusieurs secteurs, classÊs diÊremment : 25 ha sont classÊs en AUt, 40 ha sont classÊs en AU et 85 ha sont classÊs en Nt De ces trois secteurs, seul

63

.

le secteur classĂŠ AUt est urbanisable dans le cadre

du PLU-2007. Si un projet touristique devait eectivement se rÊaliser, les bâtiments nÊcessaires se construiraient obligatoirement sur ce secteur. De plus, ce secteur AUt se subdivise lui-même en trois sous-secteurs AUt1, AUt2 et AUt3, lesquels font l'objet d'un règlement diÊrent. Sans entrer dans le dÊtail, le sous-secteur AUt3 prÊgure une `place centrale' à forte densitÊ de constructions, tandis que les sous-secteurs AUt1 (zone boisÊe) et AUt2 (zone de champs ouverts) font l'objet de mesures de protection de l'environnement, sous diverses formes (prÊservation des boisements, plantations nouvelles imposÊes, COS limitÊs à 0.35,...). La zone AUt3, centrale, reprÊsente environ 2.5 ha. Les zones AUt1 et AUt2 reprÊsentent respectivement 12.6

62. Par une restitution de ce dĂŠbat, voir annexe .15. 63. Ces supercies sont approximatives.


3.3. ActualitĂŠ : les ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs et leurs circonstances

| 161

et 9.9 ha. Ainsi, contrairement Ă l'ĂŠquipe  village authentique , l'ĂŠquipe d'entente communale estime que le PLU-2007 est muni de susamment de garde-fous : l'urbanisation n'est pas permise sur un quart du ban communal (150 ha), mais sur 25 ha (4% du ban communal) sous contraintes

64

.

Bien que les lettres AU signient `Ă urbaniser',

le secteur AU

ne l'est pas

immĂŠdiatement, en application de l'alinĂŠa 3 de l'article R*123-6 du code de l'urbanisme

65

. Ainsi, aucune construction n'est possible sur le secteur AU, Ă moins d'une

modication/rĂŠvision du PLU-2007.

Sur le secteur Nt (naturel Ă vocation touristique), les possibilitĂŠs de construction sont limitĂŠes : le PLU-2007 prĂŠvoit spĂŠciquement la possibilitĂŠ d'implanter une ferme pĂŠdagogique et/ou d'un centre ĂŠquestre. Ces installations, tout en ĂŠtant de nature Ă  la prĂŠservation des sols agricoles, forestiers et des paysages (art. R*123-8 du code de l'urbanisme), apporteraient des activitĂŠs complĂŠmentaires Ă  proximitĂŠ immĂŠdiates de celles situĂŠes sur la zone AUt. Un classement en A (agricole), comme le souhaite l'ĂŠquipe  village authentique , restreindrait encore davantage les possibilitĂŠs de constructions, Ă  celles nĂŠcessaires Ă  l'exploitation agricole (art. R*123-7). Ceci limiterait le potentiel touristique du secteur, alors que cette vocation touristique lui est aectĂŠe par le SDAU

66

.

Les secteurs AU et Nt sont controversĂŠs pour une mĂŞme raison : l'ĂŠquipe  village authentique  arme vouloir les reclasser en A (agricole), an de prĂŠserver l'activitĂŠ agricole historique de la commune. Ces opposants au PLU-2007 craignent en eet un dĂŠbordement du projet touristique sur les secteurs AU et Nt, un risque qui serait ĂŠliminĂŠ si ces secteurs ĂŠtaient classĂŠs en A. Ainsi, la controverse relative au pĂ´le touristique porte avant tout sur les contours du projet, c'est-Ă -dire sur le zonage qui apparaĂŽt dans le PLU. En eet, nous n'avons pas parlĂŠ du contenu de ce projet touristique. Le PLU expose ce projet comme suit :

64. Voir par exemple l'annexe .23. 65. L'alinĂŠa 3 de l'article R*123-6 du code de l'urbanisme est ainsi rĂŠdigĂŠ :  Lorsque les voies publiques et les rĂŠseaux d'eau, d'ĂŠlectricitĂŠ et, le cas ĂŠchĂŠant, d'assainissement existant Ă la pĂŠriphĂŠrie immĂŠdiate d'une zone AU n'ont pas une capacitĂŠ susante pour desservir les constructions Ă  implanter dans l'ensemble de cette zone, son ouverture Ă  l'urbanisation peut ĂŞtre subordonnĂŠe Ă  une modication ou Ă  une rĂŠvision du plan local d'urbanisme.  66. Source : rapport de prĂŠsentation du PLU, p.93.


162 |

Chapitre 3. Présentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible

Source : Orientations d'aménagement relatives au secteur AUt (document intégré au PLU), p.7.

Figure 3.11  Contexte du projet touristique. Comme on le constate, le projet est déni en des termes vagues. En fait, plutôt que de

projet touristique, il serait plus exact de parler d'idée. Au moment d'approu-

ver le PLU, le  promoteur privé local  n'a pas présenté de proposition dénitive. Depuis n 2005, il a été question d'un centre de soins pour adolescents obèses, auquel s'ajouterait un complexe touristique comprenant des résidences de vacances, une salle de sport, une piscine, une ferme pédagogique,... (voir annexes .8 et .9). Ainsi, les craintes de l'équipe  village authentique  paraissent d'autant plus légitimes que l'état du site à l'achèvement des travaux d'urbanisation est ou et incertain (voir annexe .28). Cette incertitude peut expliquer, en partie, pourquoi ce projet a généré une forte production de textes. En somme, comme l'écrit un journaliste :

Ce sont donc bel et bien ces deux projets [le lotissement et le pôle touristique] qui sont la cause de la spectaculaire défaite de [l'équipe d'entente communale aux élections de mars 2008] Voir annexe .21.

Le PLU-2007 ne se limite pas à ces deux projets, mais couvre la totalité du ban communal de Saint-Pré-le-Paisible. D'autres choix de zonage sont controversés, quoique dans une moindre mesure. Il est moins essentiel de les connaître pour bien interpréter les textes que nous présenterons ultérieurement. Ainsi, sans les négliger, nous en rendrons compte chemin faisant, lorsque cela nous semblera nécessaire.


3.3. Actualité : les événements étudiés et leurs circonstances

b. Une évolution signicative de l'occupation des sols.

| 163

Le PLU-2007 marque

une évoluation signicative de l'occupation des sols, par rapport au POS-1988. La gure 3.12 appuie cette armation.

Situation initiale

Intention stratégique (PLU 2007)

La partie gauche reprend le diagramme présenté plus haut (section 3.1.3). Le diagramme de la partie droite est construit d'après les données fournies par le PLU-2007. NB : les supercies indiquées dans le PLU-2007 sont approximatives. Ainsi, par exemple, la surface urbanisée n'a pas diminué, mais est restée constante pour environ 4,5 à 5% du ban communal. Malgré ces approximations, les gures retournent une information signicative de l'évolution de l'occupation des sols.

Figure 3.12  Evolution de l'occupation des sols liée au PLU-2007. Sur cette gure, l'information importante est qu'une part importante de terres autrefois agricoles est reclassée, tantôt en terrain constructible, tantôt en zone naturelle. Cette évolution marque le déclin déjà mentionné de l'activité agricole, historiquement dominante. La stratégie de développement poursuivie par l'équipe d'entente communale, au regard du zonage prévu par le PLU-2007, semble miser sur le caractère naturel du site, à en juger par l'augmentation sensible de la zone naturelle et forestière. Cette stratégie se manifeste également par l'ouverture d'une part non négligeable du ban communal à l'urbanisation. En proposant cette stratégie, l'équipe d'entente communale devait s'attendre à ce que ses projets soient discutés, critiqués, mis en doute. Nous avons vu que le processus d'élaboration du PLU impose cette concertation. Mais sa défaite historique aux élections municipales de mars 2008 témoigne du rejet de cette stratégie, par une majorité de la population. Ainsi, une question est prégnante à Saint-Pré-le-Paisible :


164 |

Chapitre 3. Présentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible

le PLU approuvé en novembre 2007 sera-t-il jamais mis en oeuvre ?

3.3.2

Actualité politique : ... sera-t-il jamais mis en oeuvre ?

L'élaboration du PLU-2007 a donné lieu à d'importants conits à l'échelle locale. Comme nous l'avons mentionné précédemment, ces conits ont abouti à un paradoxe : une nouvelle municipalité, ouvertement opposée au PLU, est élue en mars 2008, alors que le PLU venait tout juste d'être approuvé (novembre 2007) par l'équipe battue. Ce paradoxe  un `dirigeant' en désaccord avec la stratégie  s'accompagne d'une période de ottement stratégique dont la commune n'est toujours pas sortie : à ce jour (juillet 2011), le PLU-2007 est toujours en vigueur, bien que le nouveau conseil municipal s'y oppose et ait initié une procédure de révision. Nous retraçons les principaux rebondissements relatifs à la fabrique du PLU, dont il est ressorti indemne jusqu'ici. Par ailleurs, il nous semble important d'envisager le cas de Saint-Pré-le-Paisible en relation avec l'actualité de son environnement local et national. Localement, cette actualité est marquée par l'élaboration du SCoT (en cours) lequel se substituera au SDAU-2001 qui avait guidé l'élaboration du PLU-2007. Au plan national, l'étude d'une commune ne peut ignorer les enjeux de la récente réforme des collectivités territoriales.

3.3.2.1 Politique intérieure : événements-clés de la fabrique du PLU...

a. Les opposants échouent à faire annuler le PLU.

Les attentes contradictoires

des parties prenantes sont se révélées très tôt dans le processus d'élaboration du PLU, dès la phase de concertation. Mais la situation évolue progressivement jusqu'au conit ouvert, après l'arrêt du projet de PLU par le conseil municipal, le 19 janvier 2007 (annexe .4).

En juin 2007, Antoine Waechter annonce en réunion publique :  si la commune adopte le PLU en l'état, nous saisirons le tribunal administratif . A l'issue de cette réunion, les opposants lancent une pétition ainsi formulée :  souhaitez-vous l'urbanisation [du secteur prévu pour le lotissement] ? Souhaitez-vous l'urbanisation


3.3. Actualité : les événements étudiés et leurs circonstances

| 165

[du secteur prévu pour le projet touristique] ?  (annexe .10).

Le 27 juillet 2007, les opposants déposent la pétition, par laquelle ils exigent l'organisation d'un référendum local. La pétition compte 177 signatures selon les opposants, 148 selon le conseil municipal (seules les signatures des électeurs inscrits sur la liste électorale de Saint-Pré-le-Paisible sont valables). La commune compte 335 électeurs inscrits en 2007. La pétition est donc signée par près de la moitié des électeurs inscrits (annexe .11).

Finalement, le PLU n'est pas soumis à un référendum. Ceci appelle deux remarques. D'une part, la décision d'organiser (ou non) un référendum local appartient au conseil municipal (art. LO1112-1 du code général des collectivités territoriales) : le référendum `d'initiative populaire' n'existe pas en droit français, de sorte que la pétition déposée par les opposants n'impose pas l'organisation d'un scrutin. D'autre part, en application des articles LO1112-3 et LO1112-6, il n'était plus possible légalement d'organiser un référendum après la date du 22 juin 2007, en raison de la tenue des élections municipales en mars 2008. C'est ce dernier argument que le conseil municipal met en avant, pour justier l'absence de suite donnée à la pétition (annexe .12).

Le 28 septembre 2007, le commissaire-enquêteur, rend ses conclusions après un mois d'enquête publique (qui s'est déroulée du 22 mai au 22 juin 2007). Certes, il émet des réserves et des recommandations, portant notamment sur le volet environnemental du projet de PLU. Malgré ces réserves qui demeurent secondaires, il valide globalement le projet de PLU.

Dès le 30 septembre, un journaliste prédit que les

opposants saisiront le tribunal administratif, pour poursuivre  la contestation par tous les moyens de ce PLU  (annexe .13).

Après intégration des réserves et recommandations du commissaire-enquêteur, le PLU est nalement adopté par délibération du conseil municipal

2007

le 23 novembre

(voir plus haut). Suite à cette adoption, les opposants intentent une série

d'actions en justice, qui tiennent le village en haleine pendant plusieurs mois.

Un premier procès en référé est engagé, visant la suspension du PLU. Le recours


166 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

à une procÊdure d'urgence est motivÊ par une autorisation de dÊfrichement accordÊe par le prÊfet à la sociÊtÊ du promoteur du projet touristique (voir annexes .14, .16, .17, .18 et .19). Cette autorisation permet au promoteur de commencer les travaux, alors que les opposants contestent la validitÊ du PLU. Le Tribunal Administratif rejette le rÊfÊrÊ le 15 fÊvrier 2008 (voir annexe .20). Suite à cette dÊcision de justice, l'association Paysage d'Alsace, Antoine Waechter et un collectif d'habitants de Saint-PrÊ-le-Paisible cosignent un tract, diusÊ dans la commune le 18 fÊvrier 2008, dans lequel ils rÊvèlent la nalitÊ de leur action en rÊfÊrÊ :

pour retarder l'avancement du projet jusqu'au procès sur le fond, et jusqu'aux Êlections

La tentative d'obtenir un rĂŠfĂŠrĂŠ au tribunal ne se justiait que

[municipales de mars 2008], an de laisser les citoyens libres de choisir l'avenir de leur village.

(gras d'origine, voir annexe .29). Ainsi, en parallèle au rÊfÊrÊ, les opposants ont prÊsentÊ plusieurs requêtes  sur le fond  au Tribunal Administratif. Nous ne citons ici que deux des principaux recours engagÊs. D'une part, une requête du 11 janvier 2008 vise l'annulation de la dÊlibÊration du 23 novembre 2007 (approbation du PLU). D'autre part, un recours pour excès de pouvoir datÊ du 21/02/2008 vise l'annulation d'une autorisation de lotir accordÊe par le conseil municipal à la sociÊtÊ du promoteur du projet touristique (dÊlibÊration datÊe du 22 dÊcembre 2007). Notre propos n'est pas de rentrer dans le dÊtail des argumentaires prÊsentÊs par les uns et les autres. Trois remarques complÊmentaires s'avèrent essentielles à notre raisonnement :

1. Les notications de jugement (condentielles) rejettent l'ensemble des arguments avancÊs par les rÊquÊrants (pour un condensÊ, voir annexe .27) 67 . 2. Le Tribunal Administratif a rejetÊ l'ensemble des recours, si bien que le PLU a ÊtÊ dÊnitivement validÊ le 30 juin 2009, soit plus de 15 mois après l'Êlection de l'Êquipe  village authentique  (annexe .27). 3. L'Êquipe  village authentique  s'Êtait ouvertement rangÊe du côtÊ des requÊrants. 67. Nous avons pu obtenir une copie du recours pour excès de pouvoir et de la notication de jugement correspondante.


3.3. ActualitĂŠ : les ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs et leurs circonstances

| 167

Eectuant notre recherche a posteriori, le fait de connaĂŽtre la position du Tribunal Administratif sur les arguments des parties en prĂŠsence nous permet de conserver une position d'observateur neutre. Cette neutralitĂŠ nous semble essentielle pour porter un regard critique sur les textes produits par les acteurs.

Ainsi, lorsque nous armons que les arguments ayant permis Ă l'ĂŠquipe  village authentique  de remporter les ĂŠlections municipales n'ĂŠtaient pas fondĂŠs, nous ne prenons aucunement partie pour l'ĂŠquipe d'entente communale. Nous ne faisons que reprendre, Ă  notre compte, les faits ĂŠtablis par le Tribunal Administratif  une institution indĂŠpendante.

Ce faisant, nous n'Êrigeons en aucune façon le droit en arbitre ultime de la situation. Le Tribunal Administratif ne fait qu'armer que le PLU est conforme au droit. A l'Êvidence, ce n'est pas parce qu'une dÊcision est lÊgale qu'elle est nÊcessairement `bonne', ni que ses dÊtracteurs ont tort d'armer qu'il s'agit d'une `mauvaise' dÊcision. Mais tel n'est pas notre propos. Notre propos est tout juste de prendre acte du fait que les dÊtracteurs ont tort d'armer que le PLU est illÊgal (ce qu'ils font de façon rÊcurrente). Dans l'attente du jugement  qui intervient plusieurs mois après les Êlections de mars 2008 , la population peut très dicilement Êvaluer si le PLU est eectivement illÊgal. Nous savons aujourd'hui qu'il est lÊgal. En revanche, nous estimons possible qu'au moment de la fabrique du PLU, certains Êlecteurs ont accordÊ le bÊnÊce du doute aux dÊtracteurs du PLU. Si c'est le cas, ceci a favorisÊ le discours des dÊtracteurs dans la lutte pour le discours dominant. Or, puisque les praticiens se savent en train de lutter pour le discours dominant, il est possible que cette situation  s'attirer le bÊnÊce du doute  ait ÊtÊ sciemment recherchÊe par les dÊtracteurs, comme ÊlÊment de leur stratÊgie discursive.

En eet, nous y voyons une problème managÊrial : la croyance erronÊe des dÊtracteurs que le PLU Êtait illÊgal, a pour consÊquence (non intentionnelle) de conduire une partie de l'opinion à s'opposer au PLU, alors qu'elle y aurait peutêtre ÊtÊ favorable si elle n'avait pas doutÊ de cette lÊgalitÊ, c'est-à-dire si les dÊtracteurs n'avaient pas produit de textes. Le problème est qu'il Il nous semble essentiel d'être conscients de cette ÊventualitÊ.


168 |

Chapitre 3. Présentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible

surait alors parfois de critiquer un projet pour réussir à le faire échouer (par exemple, parce qu'il nous déplait), alors même qu'il s'agissait peutêtre d'un `bon' projet. Il nous semble que les organisations sont démunies face à ce problème. De façon générale, cette situation incite à se demander comment des arguments faux (et que l'on peut, sans se tromper, savoir faux) peuvent néanmoins favoriser ceux qui les avancent. C'est une autre manière de formuler notre troisième question de recherche : quelles conditions favorisent l'hégémonie d'un (contre-)discours ?

b. La nouvelle municipalité engage la révision du PLU-2007.

Bien que le re-

cours en référé des opposants soit rejeté en février 2008, la liste d'opposition ( village authentique ) remporte néanmoins les élections municipales un mois plus tard. Malgré cette nouvelle donne politique, les opposants ne retirent pas leurs recours sur le fond. La nouvelle municipalité demande au Tribunal Administratif (TA) de dire si le PLU-2007 est valide ou non. Comme nous l'avons évoqué, le TA a jugé ce document valide. Ce jugement signigie que le PLU-2007 demeure la stratégie ocielle de la commune. Mais  c'est logique  celle-ci n'est pas mise en oeuvre par la nouvelle municipalité... élue sur la base de son opposition à cette stratégie. Le projet de lotissement est abandonné et le conseil municipal reste opposé au projet de pôle touristique (annexe .26). Pour l'équipe d'entente communale mise en minorité, bien que le PLU-2007 autorise formellement le développement du projet touristique, l'attitude des nouveaux élus découragerait les investisseurs et, de fait, bloque le projet (annexe .20). De surcroît, pour respecter ses engagements de campagne, le nouveau conseil municipal prescrit la révision du PLU-2007 (annexe .23). Il a donc fallu attendre la décision du TA, pendant 16 mois (de mars 2008 à juin 2009), pour que la commune s'engage nalement dans l'élaboration d'une nouvelle stratégie, laquelle formalisera la position des nouveaux élus. La réalisation du nouveau PLU est conée au cabinet Antoine Waechter.


3.3. Actualité : les événements étudiés et leurs circonstances

| 169

Au 31 décembre 2010, le PLU-2007 est toujours en vigueur. A ce jour, aucune concertation avec le public n'a eu lieu à ce sujet. Par conséquent, le projet est loin d'être achevé. En somme, près de trois ans après l'élection de la liste d'opposition au PLU, il reste impossible d'identier sa stratégie en termes positifs

68

.

En dénitive, l'actualité politique à l'intérieur de la commune tient dans le fait que le PLU-2007 est s'applique en droit, mais pas en fait. A mi-mandat, le projet stratégique des nouveaux élus ne transparaît pas. Ont-il un projet stratégique ? Si

Nous pensons que le succès électoral des opposants est lié, de façon importante, à l'identité qu'ils se sont créée à travers les textes qu'ils ont produits. Conformément à notre cadre théorique, il conviendra d'examiner dans quelle mesure cette identité est adaptée au contexte particulier de la commune (climat et circonstances) qui donne du pouvoir au(x) discours contenu(s) dans ces textes. Ces éléments renvoient aux trois sous-questions que nous avons identiées ce n'est pas le cas, sur quelles autres bases ont-ils été élus ?

au chapitre 2. Ils impliquent une analyse critique de discours. Cette analyse critique suppose de prendre en compte l'actualité politique aux échelons intercommunal et national, qui composent le contexte dans lequel la commune de Saint-Pré-le-Paisible est encastrée.

3.3.2.2 Contexte politique : ... à l'heure de la réforme des collectivités ter-

ritoriales.

a. Local : les jours du SDAU-2001 sont comptés.

L'environnement politique

local se caractérise notamment par la mise en révision du SDAU-2001, en vue de sa transformation en SCoT. Nous mettons en évidence ce que cela signie vis-à-vis du PLU-2007 de Saint-Pré-le-Paisible. Par ailleurs, nous présentons (dans les grandes lignes) de quelle façon le SCoT est actuellement élaboré : ce point, qui porte sur le mode de gouvernance au niveau supra-communal, révèle une controverse intéressante dans la perspective de recommandations pratiques.

68. Nous ne connaissons cette stratégie qu'en termes négatifs :  nous ne voulons pas de la stratégie inscrite au PLU-2007 .


170 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

Le SDAU-2001 en rĂŠvision : un SCoT en cours d'ĂŠlaboration.

Rappelons

que le SDAU-2001 ĂŠtait l'un des principaux facteurs qui avait motivĂŠ le conseil municipal de Saint-PrĂŠ-le-Paisible Ă prescrire la rĂŠvision du POS-1988, pour le transformer en PLU (annexe .3). Ce document supra-communal prĂŠvoyait, en particulier, qu'une zone d'activitĂŠs touristiques soit dĂŠveloppĂŠe sur le territoire de trois communes, dont Saint-PrĂŠ-le-Paisible. C'est pourquoi cette zone a ĂŠtĂŠ planiĂŠe, et prĂŠcisĂŠe, dans le PLU-2007.

Concrètement, lors de l'Êlaboration d'un SDAU/SCoT, le syndicat intercommunal chargÊ de l'Êlaborer tient compte des POS/PLU en vigueur. En eet, ceux-ci permettent d'identier les communes qui envisagent spontanÊment d'accueillir des projets sur leur territoire. Ainsi, l'urbanisme n'est pas dÊcrÊtÊ selon une logique strictement top-down : les organisations supra-communales considèrent Êgalement les possibilitÊs oertes par les diÊrents PLU, dans un esprit bottom-up.

Mais comment le syndicat intercommunal chargÊ de l'Êlaboration du SCoT impliquant Saint-PrÊ-le-Paisible, va-t-il considÊrer la situation de cette commune ? D'un côtÊ, les pouvoirs supra-communaux connaissent l'actualitÊ de la commune. Ils savent que le PLU-2007 est certes en vigueur, mais qu'il a ÊtÊ mis en rÊvision suite à la dÊfaite Êlectorale de ses partisans. D'un autre côtÊ, ils peuvent porter un regard critique sur les circonstances de cette dÊfaite. Ils peuvent se demander qui sont, au juste, les opposants aux diÊrents projets : sur quels critères fondent-ils leur opposition ? Tiennent-ils susamment compte du fait que les retombÊes du projet touristique bÊnÊcieraient à l'ensemble des (112) communes couvertes par le futur SCoT ? Quels intÊrêts servent-ils ? Ainsi, comprendre qui sont les opposants peut Êclairer les dÊcisions prises au niveau supra-communal.

Une autre question est ĂŠgalement ĂŠpineuse : quel document sera nalisĂŠ le premier, le SCoT ou le nouveau PLU ? Cela a-t-il un sens, pour la nouvelle municipalitĂŠ de Saint-PrĂŠ-le-Paisible, d'adopter un PLU sur la base du SDAU-2001, alors que celui-ci est en rĂŠvision ? Mais attendre de connaĂŽtre la stratĂŠgie exprimĂŠe dans le SCoT, n'est-ce pas accroĂŽtre le risque que la stratĂŠgie de la commune soit dĂŠterminĂŠe par le niveau supra-communal ? Ainsi, l'adoption d'un nouveau PLU, avant l'adop-


3.3. Actualité : les événements étudiés et leurs circonstances

| 171

tion du SCoT, peut être une façon d'exploiter la pratique du bottom-up, pour tenter d'inuencer la stratégie supra-communale à travers le nouveau PLU. L'incertitude relative à cette question conduit à se demander qui fait la stratégie de la commune de Saint-Pré-le-Paisible.

Le SCoT en cours d'élaboration : des modalités anachroniques ?

L'élabo-

ration du SCoT intervient dans le cadre d'un syndicat intercommunal, en l'occurrence dénommé le SMS. Le mode de gouvernance du SMS, prévu par ses statuts, fait débat parmi les élus locaux concernés. Le compte-rendu de ce débat exige un bref historique

69

.

En 1994, 112 communes se regroupent pour former un syndicat intercommunal, le SIPAS. Son objet consiste à élaborer le Schéma Directeur d'Aménagement et d'Urbanisme (le fameux SDAU, adopté en 2001). Initialement, les 112 communes détiennent individuellement la compétence SCoT : chacune d'entre elles participe directement aux délibérations du SIPAS. Les années suivantes (19952009) sont marquées par le développement des Etablissements Publics de Coopération Intercommunale (EPCI). Localement, plusieurs communautés de communes (CC) sont créées. Durant cette période (19952009), la tendance est à la centralisation de la compétence SCoT vers les CC : entre 1995 et mai 2009, 68 communes (sur 112) ont transféré la compétence SCoT à leur CC (44 exercent encore cette compétence directement). Ces 68 communes se font représenter au SIPAS par les délégués des 3 CC concernées. En juin 2009, le comité directeur du SIPAS approuve ses statuts modiés. Outre un changement de dénomination (le SIPAS devient le SMS) et d'objet (il s'agit à présent, entre autres choses, d'élaborer le SCoT), les nouveaux statuts prévoient que les communes exerceront à nouveau directement la compétence SCoT. Ainsi, le président du SMS sollicite les 3 CC qui ont bénécié du transfert de la compétence SCoT. Il leur demande d'approuver les statuts du SMS et, en conséquence, de restituer la compétence SCoT à leurs communes membres. Ces 3 CC acceptent

69. Ce paragraphe s'appuie sur les sources reproduites en annexes .6 et .7.


172 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

ces statuts et restituent la compÊtence SCoT aux 68 communes, lesquelles adhèrent simultanÊment au SMS (à trois exceptions près).

On peut remarquer que cette ĂŠvolution statutaire prend Ă contre-pied 15 annĂŠes de tendance modĂŠrĂŠment centralisatrice. Un ĂŠvĂŠnement qui mĂŠrite l'attention se produit alors : une communautĂŠ de communes refuse d'adhĂŠrer aux nouveaux statuts, suivie dans cette dĂŠmarche par la majoritĂŠ de ses communes membres. Cette CC a la particularitĂŠ, extrĂŞmement rare, d'exercer la compĂŠtence POS/PLU. En d'autres termes, par exception Ă  la pratique dominante qui veut que chaque commune dispose de son PLU, cette CC dispose d'un PLU intercommunal. Pour le prĂŠsident de cette CC, l'idĂŠe que la compĂŠtence SCoT soit obligatoirement exercĂŠe par les communes est un  anachronisme certain  et  constitue une rĂŠgression .

Certes, cette CC dissidente n'a pas eu le poids susant pour empêcher les nouveaux statuts d'entrer en vigueur (au regard des conditions de majoritÊ qualiÊe requises par l'article L5211-5 du code gÊnÊral des collectivitÊs territoriales). Mais le dÊbat qu'elle soulève n'en est pas moins intÊressant. La mise en oeuvre d'un PLU intercommunal est une pratique de gestion du territoire qui peut s'avÊrer utile pour faire face à certaines problÊmatiques dÊcisionnelles.

Prenons l'exemple de Saint-PrÊ-le-Paisible. Dans l'hypothèse actuelle d'un PLU communal, la part des opposants au PLU-2007, dans l'ensemble des Êlecteurs inscrits de la commune, est importante. Les Êlections municipales de 2008 ont permis de mesurer que les opposants Êtaient majoritaires à la pÊriode du vote. Mais cette opposition pourrait s'expliquer par l'existence de conits d'intÊrêts. En eet, les risques liÊs à la mise en oeuvre du PLU-2007 sont encourus principalement par les habitants de la commune. En particulier, les riverains des zones concernÊes par les diÊrents projets peuvent redoubler d'inquiÊtude et de mÊance. En fait, dans une commune de la taille de Saint-PrÊ-le-Paisible, tous les habitants peuvent être considÊrÊs comme des riverains. Par consÊquent, compte tenu des projets prÊvus au PLU, une rÊsistance Êtait prÊvisible. Le degrÊ de cette rÊsistance l'Êtait moins, dans la mesure oÚ celui-ci dÊpend, notamment, des stratÊgies discursives des acteurs pour façonner la perception collective du PLU. Nous reviendrons sur cet aspect essentiel.


3.3. Actualité : les événements étudiés et leurs circonstances

| 173

A contrario, dans l'hypothèse d'un PLU intercommunal, les opposants seraient dilués dans une masse d'électeurs moins concernés par les risques inhérents aux projets, et qui en apprécieraient plus facilement les opportunités. En somme, il apparaît indispensable d'examiner l'identité des opposants : qui sont-ils ? Par ailleurs, les nouveaux statuts du SMS nous semblent en contradiction avec l'esprit de la récente réforme des collectivités territoriales. Ce point est relatif au contexte politique national.

b. National : quel avenir pour les PLU communaux ?

Le contexte politique

national, en matière d'administration du territoire et donc d'aménagement et d'urbanisme, est marqué par la récente réforme des collectivités territoriales. Pour ce qui nous intéresse ici, cette réforme ouvre la voie à une évolution importante touchant les collectivités territoriales. Elle pourrait aboutir à une remise en cause des compétences des communes et, donc, des PLU communaux. Deux dispositions de cette réforme nous paraissent intéressantes à relever, dans le cadre de notre réexion. D'une part, une mesure-phare de cette réforme est la création d'un conseiller territorial, élu dès 2014 au scrutin uninominal majoritaire à deux tours. 3500 conseillers territoriaux succéderont aux 6000 conseillers généraux et régionaux actuels. Bien que les circonscriptions électorales restent inconnues à ce jour (janvier 2011), cellesci devraient avoir une étendue de l'ordre d'un  canton élargi 

70

. Les conseillers

territoriaux seront donc des élus de proximité, par ailleurs investis d'une mission stratégique, du fait qu'ils siégeront à la fois au Conseil Général et au Conseil Régional. D'autre part, le mode de désignation des délégués des communes auprès des établissements publics de coopération intercommunale (EPCI)

71

est modié. Plutôt

70. Voir http://www.interieur.gouv.fr/sections/reforme-collectivites/ conseiller-territorial. 71. Les EPCI incluent les communautés de communes, les communautés d'agglomération et les communautés urbaines. Par ailleurs, la réforme des collectivités territoriales a créé les métropoles.


174 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

que d'ĂŞtre dĂŠsignĂŠs par les conseillers municipaux ĂŠlus (c'est-Ă -dire, sur le mode du surage universel indirect), ces dĂŠlĂŠguĂŠs communautaires seront dĂŠsormais ĂŠlus directement par les citoyens dans le cadre des ĂŠlections municipales

72

. Cette seconde

disposition pourrait aboutir à ce que les EPCI bÊnÊcient d'une meilleurs visibilitÊ aux yeux des citoyens, voire à ce que ceux-ci s'identient peut-être, un jour, à leur intercommunalitÊ, plutôt qu'à leur commune. Ceci donnerait une forte lÊgitimitÊ à la mise en place croissante de PLU intercommunaux, plutôt que communaux. Par ailleurs, on observera que ces deux dispositions de la rÊforme font coexister deux subdivisions administratives à des niveaux d'analyse peu diÊrenciÊs (c'est vrai en particulier en milieu rural) : les cantons et les EPCI. Il n'est pas rare, en eet, qu'une communautÊ de communes choisisse de s'appeler `CC du canton de ...', sans pour autant que le pÊrimètre de la CC ne coïncide tout à fait avec celui dudit canton (les querelles locales n'Êtant pas Êtrangères à ces rÊalitÊs). Cette situation porte à s'interroger sur les compÊtences respectives des prÊsidents d'EPCI et des conseillers territoriaux, en ce qui concerne la gestion des aaires de proximitÊ. Il nous semble dicile que les citoyens dÊveloppent un sentiment d'appartenance fort vis-à-vis d'un canton et d'un EPCI simultanÊment. Il semble ainsi que des choix clairs restent à rÊaliser, même s'ils seront sans doute vivement critiquÊs. Ainsi, la rÊforme des collectivitÊs soulève la question de savoir si les communes, les dÊpartements et/ou (dans une moindre mesure) les RÊgions sont appelÊs à disparaÎtre. En eet, le système actuel (communes - cantons et EPCI - dÊpartements rÊgions) pourrait, par exemple, Êvoluer vers un système simpliÊ (cantons ou EPCI rÊgions). Cette simplication favoriserait l'eort entrepris par le gouvernement pour tenter de clarier les compÊtences des diÊrents niveaux de territoires. L'habitude française est plutôt à la superposition des niveaux de dÊcision (on parle de millefeuille territorial). Mais avec plus de 36000 communes, cette France morcellÊe se diÊrencie des autres Etats europÊens, qui en comptent considÊrablement moins (si tant est qu'ils disposent d'un niveau comparable de division de leur territoire). Sans minimiser les origines et la dimension symbolique de ce morcel-

72. Cette disposition ne concerne que les communes de plus de 500 habitants.


3.3. ActualitĂŠ : les ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs et leurs circonstances

| 175

lement, les problĂŠmatiques actuelles justient qu'une rĂŠforme destinĂŠe Ă mettre la France en conformitĂŠ avec les standards europĂŠens, soit mise en dĂŠbat.

Par exemple, la coopÊration transfrontalière, qui s'organise sous la forme administrative d'Eurodistricts, peut gagner à ce que les interlocuteurs des diÊrents Etats soient des homologues. Ainsi, l'hypothèse d'une convergence progressive des organisations administatives des Etats membres de l'UE nous paraÎt crÊdible.

En somme, Ă notre avis, l'esprit de la rĂŠforme des collectivitĂŠs territoriales est de concentrer les compĂŠtences

dites

de proximitĂŠ sur un premier ĂŠchelon  celui

correspondant aux cantons/EPCI  et les compĂŠtences

dites

stratĂŠgiques sur un

second niveau  celui des RÊgions Êventuellement agrandies (fusions de dÊpartements/rÊgions). Cela ne signie pas que les communes et les dÊpartements disparaissent, mais que certaines de leurs compÊtences seront modÊrÊment centralisÊes. Cette tendance recentralisatrice s'interprète, non pas nÊcessairement comme un recul de la dÊmocratie, mais comme la recherche d'une organisation du territoire plus eciente.

Ainsi, en particulier, il nous semble vraisemblable que la compĂŠtence PLU soit transfĂŠrĂŠe par dĂŠfaut Ă l'ĂŠchelon intercommunal. Nous verrons Ă  travers l'analyse du cas de Saint-PrĂŠ-le-Paisible, que ce transfert correspondrait ĂŠgalement Ă  un recours justiĂŠ au principe de supplĂŠance.

En dĂŠnitive, la rĂŠforme donne une plus grande importance Ă l'ĂŠchelon intercommunal. Pourtant, dans le cas de Saint-PrĂŠ-le-Paisible, les acteurs de l'intercommunalitĂŠ (conseiller gĂŠnĂŠral et prĂŠsident de la communautĂŠ de communes, notamment) ne semblent pas avoir pris toute la mesure des enjeux du PLU-2007 pour le territoire intercommunal. Ils ont ĂŠtĂŠ notablement absents des dĂŠbats relatifs Ă  ce PLU, laissant les intĂŠrĂŞts qu'ils reprĂŠsentent sans porte-parole. Est-ce liĂŠ au fait qu'en 2008, Ă  Saint-PrĂŠ-le-Paisible, on ĂŠlisait le mĂŞme jour les conseillers municipaux et le conseiller gĂŠnĂŠral ? L'identitĂŠ du conseiller gĂŠnĂŠral sortant et des candidats Ă  cette fonction peut-elle expliquer ce silence relatif ?


176 |

Chapitre 3. PrĂŠsentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

Synthèse : quelle cohÊrence entre le projet de recherche et le choix du terrain ? Nous avons prÊsentÊ des facettes complÊmentaires de notre terrain de recherche. D'abord, quelques indicateurs gÊnÊraux relatifs à la population et au territoire de Saint-PrÊ-le-Paisible nous ont permis de dresser une vue d'ensemble de la commune. Puis, nous avons retracÊ l'histoire rÊcente du village, au plan Êconomique et politique. Enn, nous nous sommes penchÊs sur les ÊvÊnements Êconomiques et politiques actuels : l'Êlaboration controversÊe du Plan Local d'Urbanisme entre juin 2004 et novembre 2007, suivi des Êlections municipales de mars 2008 qui ont consacrÊ les opposants au PLU. A travers ce chapitre, il ressort que de nombreux acteurs exercent une inuence sur l'Êlaboration et la mise en oeuvre du PLU de Saint-PrÊ-le-Paisible, à diÊrents niveaux d'analyse. Au niveau individuel, certains conseillers municipaux sortants, certains candidats aux Êlections municipales de 2008 et de façon gÊnÊrale certains habitants de la commune, ont jouÊ un rôle central en tant qu'individus. Notamment, ils se sont livrÊs à une bataille d'opinion, à propos du projet de PLU, par textes interposÊs largement diusÊs aux habitants. Qui sont ces individus et quel est leur intÊrêt à s'impliquer dans cette bataille ? Ces individus d'abord isolÊs ont progressivement formÊ des groupes. Vu de l'extÊrieur, on peut distinguer deux ensembles de protagonistes : les partisans du PLU d'un côtÊ, ses dÊtracteurs de l'autre. Vu de l'intÊrieur, la situation nous est apparue plus complexe. Quelle est au juste l'identitÊ du bloc des dÊtracteurs ? Comment ont-il rÊussi ce coup paradoxal : imposer un discours conservateur, pour renverser l'Êquipe sortante qui incarnait pourtant la continuitÊ depuis 1965

73

?

MalgrĂŠ ce renversement, la stratĂŠgie de la commune n'est pas tout Ă fait celle annoncĂŠe par les dĂŠtracteurs nouvellement ĂŠlus. La commune en tant que niveau

73. Nous n'attachons aucune connotation au terme `conservateur'.


3.3. ActualitĂŠ : les ĂŠvĂŠnements ĂŠtudiĂŠs et leurs circonstances

| 177

d'analyse n'est pas rĂŠductible au groupe majoritaire. L'ĂŠchec des opposants Ă faire annuler le PLU-2007 et la dicultĂŠ des nouveaux ĂŠlus Ă  le rĂŠviser en tĂŠmoignent : pour que le discours des dĂŠtracteurs se matĂŠrialise sous la forme d'une nouvelle stratĂŠgie, le fait que ce discours soit dominant Ă  l'intĂŠrieur de la commune n'est qu'une condition nĂŠcessaire, mais insusante. Quelle est l'identitĂŠ de cette commune ? Cette identitĂŠ favorise-t-elle eectivemment le discours des opposants, plutĂ´t que celui des partisans du PLU ?

Enn, nous avons vu la place occupÊe par des acteurs situÊes à l'extÊrieur de la commune. Au niveau intercommunal d'abord. D'une part, à travers le SDAU/SCoT, les acteurs intercommunaux exercent une inuence importante sur l'Êlaboration du PLU et, donc, sur la stratÊgie de Saint-PrÊ-le-Paisible. D'autre part, l'activisme Êcologiste menÊ par Antoine Waechter et l'association Paysages d'Alsace, apporte un appui aux discours sur la protection de l'environnement. Cet appui favorise certaines orientations stratÊgiques et en pÊnalise d'autres. Au niveau national ensuite. Notamment, les Lois  Grenelle  renforcent les contraintes environnementales pesant sur l'Êlaboration des PLU. Bien que le PLU-2007 de Saint-PrÊ-le-Paisible ait ÊtÊ jugÊ conforme à la lÊgislation en vigueur (plus d'un an après la dÊfaite Êlectorale de ses partisans), ce contexte Êvolutif crÊdite a priori les discours pro-actifs en matière d'Environnement.

En somme, la stratĂŠgie de la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible est le fait d'une pluralitĂŠ d'acteurs. Ce terrain semble ainsi tout indiquĂŠ pour examiner, plus en profondeur, qui fait la stratĂŠgie.

De mĂŞme, ce terrain est pertinent pour approcher cette question sous l'angle de l'analyse critique de discours. Nous avons ĂŠvoquĂŠ en ligrane que l'ĂŠlaboration du PLU-2007 a gĂŠnĂŠrĂŠ une controverse par textes interposĂŠs. La bataille d'inuence s'est soldĂŠe par la victoire ĂŠlectorale des opposants au PLU. Il est donc intĂŠressant d'examiner les textes des opposants, de dĂŠcouvrir les discours qu'ils mobilisent et de comprendre le processus expliquant non seulement pourquoi ces textes particuliers ont ĂŠmergĂŠ, mais ĂŠgalement comment ces discours ont pu devenir dominants Ă l'ĂŠchelle de la commune.


178 |

Chapitre 3. Présentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible Le tableau 3.2 récapitule les principaux constats établis dans ce chapitre. Ces

constats ont fait émerger des propositions, que nous avons dégagées par abduction. Ces propositions vont guider nos analyses puis, en sens inverse, nos analyses aboutiront à structurer ce corps de propositions, livrées ici en vrac.


3.3. Actualité : les événements étudiés et leurs circonstances

| 179

Tableau 3.2  Présentation de Saint-Pré-le-Paisible : une synthèse.

Vue d’ensemble

CONSTATS

PROPOSITIONS INDUITES (par abduction)

Une croissance démographique inhabituelle sur la période intercensitaire 1990-1999. La commune attire les périurbains. Les CSP ouvriers, employés et agriculteurs surreprésentées. Les CSP cadres/professions intellectuelles et artisans, commerçants et chefs d’entreprise sousreprésentées. Les listes communiquent sur l’identité des candidats (âge et, surtout, profession), bien que cette pratique soit facultative. Le paysage de Saint-Pré-le-Paisible est marqué par un héritage agricole (champs, maisons avec granges, fête du village) et historique (forêts avec tranchées, bunkers, trous d’obus, stèles, monuments aux morts,…).

 L’accroissement démographique favorise l’émergence

d’un discours alternatif.  La composition socioprofessionnelle des listes candidates

aux élections municipales (mars 2008) favorise le discours des opposants au PLU-2007, et pénalise le discours de ses partisans.  Les listes se construisent une identité/une position sociale, à travers leur discours.  L’héritage agricole et historique favorise le discours des

opposants au PLU-2007.

ECONOMIE

Histoire récente

En 1988, la fonction agricole, historiquement dominante, est sur le déclin (100 familles en 1970, 25 en 1988). Le POS-1988 prévoit l’extension d’un golf sur le ban communal. La commune cède 28 hectares à une société immobilière (privatisation du territoire). Le POS-1988 prévoit la construction d’un lotissement visant l’augmentation de la population par attraction des périurbains. La commune procède à quelques expropriations. Implantation d’un supermarché, d’une agence bancaire, d’un revendeur informatique ; ouverture d’une classe maternelle.

 Stratégie de revitalisation. Le POS-1988 vise à pérenniser

la commune, en ouvrant la porte à de nécessaires relais de développement (« l’après-agriculture »).  La privatisation en 1988 de ces 28 hectares forestiers, favorise le discours des opposants au PLU-2007.  La construction du lotissement à partir de 1988 favorise

le discours des opposants au PLU-2007.

 La commune atteint son objectif de revitalisation grâce

au POS-1988.

POLITIQUE Grande stabilité politique de 1965 à 2008 : longévité notable de l’équipe « d’entente communale » ; rupture historique lors des élections municipales 2008. Jusqu’au mandat 1995-2001 inclus, les 11 sièges du conseil municipal étaient occupés par des natifs de la commune. A partir du mandat 2001-2008, le conseil municipal comporte 15 sièges (la population a atteint 500 habitants). Dès lors, des non-natifs (périurbains) apparaissent parmi les élus. Historiquement, les électeurs de Saint-Pré-le-Paisible n’ont pas porté un fort soutien aux candidats écologistes. A l’échelle nationale, sensibilisation de l’opinion publique vis-à-vis des problématiques environnementales (Erika et Prestige, réchauffement climatique, effet de serre, trou dans la couche d’ozone,…). A l’échelle locale, activisme écologiste entretenu notamment par Antoine Waechter et l’association Paysages d’Alsace.

 La rupture observée en 2008 est extra-ordinaire. Il y a

lieu de penser que quelque chose d’inhabituel s’est produit pour expliquer cette rupture.  La dilution progressive du noyau historique de l’équipe « d’entente communale » fragilise l’ordre de discours établi.

 Ces statistiques politiques abaissent la vigilance des

partisans du PLU-2007 à l’égard de comportements électoraux spécifiques aux élections municipales.  Cette sensibilité environnementale favorise le discours des opposants au PLU-2007.

 Cet activisme ambiant favorise le discours des opposants

au PLU-2007.


180 |

Chapitre 3. Présentation du terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible

ECONOMIE En juin 2004, alors que le POS-1988 atteint ses limites, le conseil municipal prescrit la révision de ce POS en vue de sa transformation en PLU. La concertation avec le public, prévue par le code de l’urbanisme, a favorisé l’émergence d’un débat entre partisans et détracteurs du PLU, par textes interposés.

 Début d’un épisode stratégique potentiellement

intéressant pour notre recherche.  L’élaboration d’un PLU encourage la production de textes

et constitue un contexte idéal pour notre recherche.  La concertation avec le public permet à plusieurs acteurs,

et pas uniquement au conseil municipal, de se déclarer porte-parole des citoyens.  Les acteurs qui y ont intérêt tentent d’influencer le zonage établi par le PLU.

L’élaboration du PLU-2007 est extrêmement conflictuelle. Les deux principaux projets encadrés par le PLU-2007 sont la création d’un lotissement et l’implantation d’une zone touristique et de loisirs (piscines, terrains de sport, centres de soins, etc.). Ces projets concernent des espaces agricoles et forestiers, représentant près du quart du ban communal. Le contenu exact de la zone touristique n’est pas connu. Le promoteur livre des idées vagues et ne présente aucun investisseur. Les opposants estiment être dans le flou quant à l’état du site à l’achèvement des travaux. Une part importante de terres agricoles est reclassée par le PLU, tantôt en terrain constructible et tantôt en zone naturelle.

 Ces projets stratégiques font naître des inquiétudes et

suscitent des résistances à l’origine d’une opposition plus formelle.

 Le flou à propos du contenu de la zone touristique, en

stimulant les pires imaginations, alimente un climat de suspicion, qui favorise le discours des opposants au PLU.  L’exploitation agricole a un intérêt objectif à s’opposer au

PLU.

Actualité

POLITIQUE Pour les élections 2008, la liste sortante (entente communale) compte davantage de périurbains que de natifs du village ; elle compte moins de conseillers sortants que de nouveaux visages. Les électeurs de Saint-Pré-le-Paisible deviennent soudainement plus éco-sensibles, à partir de 2008 (cantonales et municipales) qu’ils ne l’étaient auparavant. Les opposants mettent tout en œuvre pour faire annuler le PLU. Le Tribunal Administratif rejette l’ensemble de leurs recours. La nouvelle municipalité (« village authentique ») engage la révision du PLU-2007. Les données, malgré une triangulation que nous estimons satisfaisante, ne permettent pas d’entrevoir une stratégie exprimée en termes positifs. Les élections municipales sont déplacées d’une année, de mars 2007 initialement à mars 2008 (portée nationale). Le PLU, dont l’élaboration débute en juin 2004, n’est adopté qu’en novembre 2007. Le PLU est approuvé en novembre 2007, alors que se tient le Grenelle de l’Environnement (octobre 2007) ; instabilité du code de l’urbanisme, modifié par les Lois « Grenelle » ; phénomènes « Bové » et « Hulot ». Le SDAU-2001 est en révision, en vue de sa transformation en SCoT.

La réforme des collectivités locales renforce le rôle des intercommunalités (EPCI), en créant le conseiller territorial élu au suffrage universel direct.

 La dilution du noyau historique de l’équipe « d’entente

communale » se poursuit.  Des désaccords entre les conseillers sortants fragilisent le

discours modernisateur des partisans du PLU-2007.  « Ce qui s’est dit » durant la campagne électorale des

municipales 2008 a généré cette éco-sensibilité.  Le discours des opposants au PLU, bien qu’il soit devenu

dominant dans la commune, s’appuie sur de nombreux arguments infondés.  Le discours des opposants au PLU est un discours d’opposition ; il ne porte pas de véritable projet stratégique pour la commune.  Les opposants n’ont pas été élus sur la base d’un projet stratégique, mais sur celle de l’identité qu’ils se sont créée à travers les textes qu’ils ont produits.  La modification nationale du calendrier des élections municipales concourt à la rupture observée en mars 2008.  L’omniprésence médiatique des questions écologiques

favorise le discours des opposants au PLU-2007.

 Les élus chargés de l’élaboration du SCoT ont besoin de

mieux comprendre ce qui s’est passé à Saint-Pré-lePaisible, en vue de prendre une décision concernant le maintien ou non du projet de zone touristique dans ce secteur.  A l’avenir, les PLU intercommunaux se substitueront aux PLU communaux. Si les opposants au PLU-2007 sont d’abord motivés par des intérêts privés, alors cette évolution nous semble recommandable.


INTRODUCTION • Remise en cause de la conception classique du dirigeant • Pertinence et enjeu d’une approche du pilote à base de discours

PREMIERE PARTIE : PROJET DE RECHERCHE Qui fait la stratégie ? Une perspective à base de discours Chapitre 1

Chapitre 2

L’approche pratique de la stratégie : qui pilote l’organisation ?

Le discours dans la fabrique de la stratégie : une approche critique

DEUXIEME PARTIE : TERRAIN ET METHODES DE RECHERCHE Qui fait la stratégie ? Le cas de la commune de Saint-Pré-le-Paisible Chapitre 3

Chapitre 4

Terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible

Une analyse critique de discours pour découvrir le ‘pilote-en-pratique’

TROISIEME PARTIE : RESULTATS ET INTERPRETATIONS Qui fait la stratégie ? Figures stratégiques et coalitions de discours Chapitre 5

Chapitre 6

Les figures stratégiques : les praticiens impliqués

Les coalitions de discours : les praticiens influents

CONCLUSION


Chapitre 4

Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie Ce chapitre justie nos choix mĂŠthodologiques et expose les mĂŠthodes et techniques d'analyse critique de discours mises en oeuvre pour dĂŠcouvrir qui fait (eectivement) la stratĂŠgie. 4.1 Justication des mĂŠthodes de recherche . . . . . . . . . . . . . . . . . 184 4.1.1 4.1.2

Une posture rĂŠaliste critique... ... vers une ĂŠtude de cas unique

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 184 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 189

4.2 ExposĂŠ des mĂŠthodes de recherche . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 205 4.2.1 4.2.2

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 205 Exploitation des donnÊes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 231 Accès aux donnÊes

 Unlike some other linguistic methods, [Critical Discourse Analysis] underscores the linkage between discursive and other social practices, thus not reducing everything to discourse, as is the danger with some re-

 Eero Vaara (2010a, p.217).

lativist forms of discourse analysis. 

L

e chapitre 3 nous a permis de prĂŠsenter le terrain de notre recherche : la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible. A prĂŠsent, l'objectif de ce nouveau chapitre est de

dĂŠcrire comment nous abordons ce terrain : avec quelle stratĂŠgie de recherche d'une part, et par le biais de quelles techniques ou moyens d'observation et d'analyse d'autre part ? Suivant cet objectif, cette description s'articule en deux temps. Dans un premier temps, nous rendons compte et justions notre

mĂŠthodologie.

Nous restituons notre rĂŠexion sur le choix d'une mĂŠthode appropriĂŠe Ă notre question de recherche (Zalan & Lewis, 2005). Cette rĂŠexion nous a menĂŠ jusqu'au choix


184 |

Chapitre 4. Une démarche d'analyse critique de discours pour découvrir qui fait la stratégie

d'une posture réaliste critique, en cohérence avec l'approche dialectique-relationnelle de l'analyse critique de discours présentée au chapitre 2 (Fairclough, 2005b, 2009). Cette version de l'analyse critique de discours nous pousse à retenir l'étude longitudinale d'un cas unique, comme stratégie de recherche. Celle-ci vise à appréhender les praticiens, tels que nous les avons dénis au chapitre 1 : les acteurs qui inuencent la construction de la stratégie à travers qui ils sont, comment ils agissent et les ressources qu'ils utilisent. Ainsi, conformément à notre question centrale, nous concevons une démarche, adaptée spéciquement pour notre recherche, pour examiner qui  quel(s) praticien(s)  fait (font) la stratégie. Dans un second temps, nous présentons nos

méthodes et techniques

de re-

cherche. Il s'agit de décrire notre démarche, en termes opérationnels. Après avoir clarié notre positionnement vis-à-vis de notre terrain de recherche (et discuté de la neutralité de notre point de vue), nous détaillons le processus de collecte et les techniques d'analyse des données, que nous avons mis en oeuvre. Notre analyse critique de discours nous pousse à combiner des techniques générales de la méthode des cas (voir notamment Yin, 2003), avec des techniques plus spéciques d'analyse de textes, adaptées aux questions de recherche particulières que nous posons dans cette thèse.

Justication des méthodes de recherche

4.1

`Organisation' (donc `stratégie'), `discours' et `épistémologie' s'impliquent mutuellement (Oswick et al., 2000c), comme le suggère l'argument central exposé au chapitre 2 : la stratégie est socialement construite par le discours. Cette armation est ambigüe et soulève une question : quelle est notre posture ontologique et épistémologique ? Dans une première sous-section, nous répondons à cette question en expliquant en quoi notre posture nous semble pouvoir être qualiée de réaliste critique. Dans la mesure où le réalisme critique s'accorde mieux avec les méthodes qualitatives (Fleetwood, non publié), nous justions, dans une seconde sous-section, notre choix de nous concentrer sur l'étude longitudinale d'un cas unique, comme cadre général pour notre analyse critique de discours.

4.1.1

Une posture réaliste critique...

The need for a section which outlines the ontological, epistemological and methodological tenets of the research project goes well beyond impressing the


4.1. Justication des mĂŠthodes de recherche

| 185

examiner and fellow researchers with the usage of complex terms : it justies the choice of methodology and research methods that underpin subsequent analysis and interpretation of the data. (Zalan & Lewis, 2005, p.509). D'après Zalan & Lewis (2005), très peu de thèses optant pour une stratÊgie de recherche qualitative expliquent pourquoi le choix des mÊthodes quantitatives, autrement institutionnalisÊes, a ÊtÊ ÊcartÊ. De même, en diÊrentes occasions durant nos quatre annÊes de thèse, nous avons doutÊ de notre travail presque à chaque fois que nous entendions, tantôt un Professeur, tantôt un doctorant, armer qu'un travail qualitatif gagne à être validÊ au moyen d'une Êtude conrmatoire quantitative. Notre intention dans cette sous-section n'est pas d'entrer dans ce dÊbat. Notre thèse met en oeuvre une stratÊgie de recherche exclusivement qualitative. Notre intention n'est pas non plus de contribuer à la rÊexion en ÊpistÊmologie. Plus simplement, nous explicitons notre posture ontologique et ÊpistÊmologique. Cette posture est celle du rÊalisme critique, tel que nous l'avons compris et parce que celui-ci nous semble compatible avec notre projet de recherche, avec nos observations de terrain et avec notre façon personnelle de penser. Accorder une place susante à cet eort d'explicitation nous semble être un investissement utile. La pensÊe explicitement rÊaliste critique reste marginale, du moins à en juger par les travaux français en sciences de gestion, oÚ les catÊgories du positivisme, de l'interprÊtativisme et du constructivisme sont plus communÊment usitÊes (par exemple ThiÊtart, 2007; Gavard-Perret et al., 2008). Il est donc utile d'exposer notre lecture du rÊalisme critique, ce qui  nous l'espÊrons  renforcera l'intÊrêt croissant pour ce courant. Mais, avant tout, notre exposÊ devrait permettre au lecteur de mieux Êvaluer la cohÊrence globale de notre dÊmarche.

4.1.1.1 Rejet du constructivisme 1

Une controverse oppose les partisans du constructivisme, Ă ceux du rĂŠalisme . L'application de l'analyse de discours Ă  l'ĂŠtude des organisations attise ce dĂŠbat. En eet, l'armation selon laquelle la stratĂŠgie est socialement construite par le discours (Ă  laquelle nous adhĂŠrons) est un argument souvent utilisĂŠ pour dĂŠfendre une posture constructiviste. Par exemple, pour Phillips & Hardy (2002) :

At its most fundamental, the choice of discourse analysis itself reects a particular philosophy, in this case, a strong social constructivist epistemology. (Phillips & Hardy, 2002, p.61). 1. Le lecteur intĂŠrĂŠssĂŠ pourra notamment se reporter au dossier paru dans la revue Organization (2000, 7(3)).


186 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie Certes, Ă la diĂŠrence du rĂŠel matĂŠriel, le rĂŠel social a besoin des interactions

humaines pour exister (Fleetwood, 2005). Pour autant, cela ne signie pas que le rĂŠel social n'ait pas d'existence objective, indĂŠpendante des sujets : certains construits sociaux s'institutionnalisent et deviennent des contraintes (bien rĂŠelles),

ment

non seule-

pour ceux qui entrent dans une sociĂŠtĂŠ (ou une organisation) postĂŠrieure-

ment Ă cette institutionnalisation et qui doivent donc les reconnaĂŽtre et s'y adapter,

mais aussi pour ceux qui sont Ă l'origine de leur construction et qui se dĂŠcouvrent contraints de les respecter, mĂŞme lorsque cela pourrait les arranger de ne pas le faire. De mĂŞme, l'existence d'un rĂŠel social n'exclut pas celle d'un rĂŠel matĂŠriel (ou physique), si bien que l'on peut ressentir de l'inconfort vis-Ă -vis d'un courant qui tend Ă  armer que tout n'est que langage. Nous ressentons cet inconfort. C'est pourquoi nous adhĂŠrons Ă  l'idĂŠe que les chercheurs ĂŠtudiant les construits sociaux, rĂŠsultant des interactions humaines, ne sont pas contraints d'adopter une posture constructiviste :

De manière gÊnÊrale, il apparaÎt clairement que des confusions sont constamment opÊrÊes entre les construits sociaux ÊtudiÊs dans toute science sociale et l'ancrage constructiviste prÊsentÊ comme une nÊcessitÊ. Ces constats invitent sans doute à une relecture moins caricaturale des positivismes qui n'interdisent pas, bien au contraire, l'Êtude des constructions sociales. (Charreire & Huault, 2001, p.55, gras ajoutÊs). De même, dans le cadre de l'approche dialectique-relationnelle de l'analyse de discours que nous adoptons dans cette thèse (chapitre 2), Fairclough (2005b) inscrit explicitement sa pensÊe dans le courant rÊaliste critique :

My position is that commitment to [postmodernist and extreme social constructivist] positions does not in any way follow from a commitment to giving discourse analysis its proper place within organization studies. I shall argue instead for a critical realist position which is moderately socially constructivist but rejects the tendency for the study of organization to be reduced to the study of discourse, locating the analysis of discourse instead within an analytically dualist epistemology which gives primacy to researching relations between agency and structure on the basis of a realist social ontology. (Fairclough, 2005b, p.916, gras ajoutĂŠs).


4.1. Justication des méthodes de recherche

| 187

En somme, si le constructivisme est approprié à l'étude des construits sociaux, d'autres positionnements en matière d'ontologie et d'épistémologie le sont également. En particulier, l'approche dialectique-relationnelle développée par Fairclough (2005b) s'appuie explicitement sur les postulats du réalisme critique. Par conséquent, en adoptant l'approche dialectique-relationnelle, nous adoptons du même coup le réalisme critique. L'ancrage réaliste critique explicite dans l'approche de Fairclough est un gage de cohérence dans notre propre travail. Mais notre adhésion au réalisme critique n'est pas subie. Nous y adhérons, non pas parce qu'il est  livré avec  l'approche dialectique-relationnelle, mais parce qu'il correspond à notre façon de penser et à ce que nous croyons avoir observé sur le terrain. C'est ce que nous développons à présent.

4.1.1.2 Acceptation au réalisme critique Notre préférence pour l'approche dialectique-relationnelle du discours prescrit le choix d'une posture réaliste critique (Fairclough, 2005b). Toutefois, si les postulats du réalisme critique avaient été en contradiction avec notre démarche intellectuelle, nous aurions adopté une autre approche. Ainsi, c'est en accord avec les postulats du réalisme critique d'une part, de même qu'avec un recul susant sur notre travail empirique permettant d'aboutir à cet accord d'autre part, que cette préférence pour l'approche dialectique-relationnelle s'est construite. Notons que le choix du réalisme critique est le résultat d'une évolution rééchie : initialement, nous avions adopté 2

une posture constructiviste (sans vraiment savoir pourquoi) .

a. Ontologie et épistémologie : théorie critique, postpositivisme.

Guba &

Lincoln (1994) associent le réalisme critique au paradigme postpositiviste. Les auteurs adoptant ce paradigme insistent sur la distinction entre la nature supposée du réel (ontologie) et la connaissance que l'on croit possible d'en avoir (épistémologie) (Fleetwood, 2005; Reed, 2005). Du point de vue ontologique, le réalisme critique arme qu'une réalité objective existe, indépendamment d'un quelconque sujet. En revanche, du point de vue épistémologique, la connaissance à propos de cette réalité est au mieux une approximation imparfaite (elle peut être erronée). Cette imperfection est liée à la rationalité limitée (March & Simon, 1958) et au fait que l'observation du réel ne se réalise jamais directement, mais au travers de théories, de catégories

2. Nous avons été incités à nous interroger sur ces questions. Pour un aperçu de ce questionnement et de l'évolution de notre posture épistémologique, voir Lewkowicz & Koeberlé (2008); Koeberlé & Lewkowicz (2009).


188 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

et de concepts (Fleetwood, 2005; David, 2001), ce qui biaise la perception du rĂŠel. MalgrĂŠ ces limites, la quĂŞte d'objectivitĂŠ demeure un idĂŠal (Guba & Lincoln, 1994), dans lequel nous nous reconnaissons. Cependant, notre comprĂŠhension du rĂŠalisme critique  certes construite Ă travers la lecture d'un petit nombre de travaux eux-mĂŞmes synthĂŠtiques (Brown et al., 2001; Fleetwood, 2005; Reed, 2005; Fairclough, 2005b; Bates, 2006; Leca & Naccache, 2006)  nous porte Ă  nuancer l'association faite entre rĂŠalisme critique et postpositivisme (Guba & Lincoln, 1994). A notre avis, la position ontologique du rĂŠalisme critique est partagĂŠe entre celle du postpositivisme et celle de la thĂŠorie cri-

tique (tels que synthÊtisÊs par (Guba & Lincoln, 1994)). Cette armation demande une justication. Une partie du rÊel  le rÊel social (par opposition au rÊel matÊriel )  est considÊrÊe par les rÊalistes critiques comme une construction sociale (Fairclough, 2005b, p.922). Cette rÊalitÊ socialement construite se cristallise avec le temps et acquiert le statut ontologique de rÊalitÊ naturelle (Barley & Tolbert, 1997),  tenues pour acquises ,  de sorte qu'il ne viendrait pas à l'idÊe de les remettre en cause  (Huault & Leca, 2009, p.134, citant Berger & Luckmann (1996)). Ces rÊalitÊs sociales ont une existence objective, au sens oÚ les individus peuvent les reproduire à travers leurs actions sans pour autant soupçonner leur prÊsence structurante (Leca & Naccache, 2006, p.632) : aucun système organisÊ n'est parfaitement transparent aux yeux de tous (Fairclough, 2009, p.163). Les chercheurs ont pour mission de dÊcouvrir ces structures et, de notre point de vue, cette dÊcouverte doit se faire dans un eort d'objectivitÊ. Mais la naturalisation des construits sociaux correspond au positionnement ontologique de la thÊorie critique (Guba & Lincoln, 1994). Ainsi, à notre avis, l'ontologie rÊaliste critique s'accorde avec la thÊorie critique (pour ce qui concerne la nature du rÊel social ), tandis que son ÊpistÊmologie est postpositiviste. En somme, le rÊel social (en particulier sa partie institutionnalisÊe, que nous avons appelÊe

climat

au chapitre 2) peut exister indĂŠpendamment de son identi-

cation par des sujets. Ceux-ci en construisent des reprÊsentations plus ou moins valides, dèles et objectives. Bien que le chercheur n'ait pas, lui non plus, un accès direct au rÊel, il dispose d'atouts qui lui permettent d'augmenter son degrÊ d'objectivitÊ par une prise de recul (temps, formation,...). En d'autres termes, nous croyons que le chercheur est en mesure de reprÊsenter, au moins aussi dèlement que les acteurs du terrain, la


4.1. Justication des méthodes de recherche

| 189

réalité observée. Cette croyance est cohérente avec notre approche critique qui, par hypothèse, pose que les acteurs sont animés par la poursuite de leurs intérêts et qu'ils sont, par conséquent, partiaux.

b. Projet : expliquer, transformer le nécessaire.

Pour Fairclough (2005b, 2009),

l'approche dialectique-relationnelle du discours  fondée sur le réalisme critique  ne vise pas uniquement à expliquer les phénomènes organisationnels (tels que, par exemple, la constitution de la stratégie par le discours). Elle se donne également pour objectif d'identier et de résoudre les problèmes inhérents aux structures organisationnelles  ceux qui ne peuvent être résolus qu'en transformant les structures institutionnalisées de l'organisation. A nouveau, ce projet pointe en direction de la théorie critique (Guba & Lincoln, 1994), tout en incluant la quête d'objectivité du postpositivisme. Ce projet à visée transformative implique de remettre en cause les

allant de soi, de dénaturaliser les ordres établis, de déranger les certitudes. Ceci rejoint un aspect essentiel du regard sociologique que nous avons adopté dans le cadre de l'approche pratique de la stratégie (voir chapitre 1). Mais nous insistons sur l'importance d'une démarche objective, et sur la nécessité de traiter avec prudence les interprétations données par les acteurs de terrains. Toutes les identications de problèmes sociaux par les sujets (praticiens ou chercheurs) ne sont pas également bonnes ; le réalisme critique rejette ainsi formellement le relativisme qui caractérise la position ontologique du constructivisme (Guba & Lincoln, 1994). Par conséquent, s'il existe une hiérarchie des représentations du réel, les chercheurs doivent s'inscrire dans une démarche intellectuelle adossée à la quête d'objectivité. C'est du moins notre démarche dans cette thèse. Le réalisme critique, comme tout autre paradigme, conditionne en partie les choix méthodologiques (par exemple Giordano & Jolibert, 2008). Dans la sous-section suivante, nous présentons notre stratégie de recherche : une étude longitudinale d'un cas unique.

4.1.2

... vers une étude de cas unique

Le réalisme critique privilégie les méthodes de recherche qualitatives (Fleetwood, non publié). Dans un premier temps, nous synthétisons deux arguments qui appuient cette armation. L'étude de cas (Yin, 2003) est alors une stratégie de recherche possible. Nous présentons le design général de notre étude de cas dans un deuxième temps.


190 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

4.1.2.1 Pourquoi une stratĂŠgie de recherche qualitative ? Deux postulats du rĂŠalisme critique pointent en faveur des mĂŠthodes qualitatives. Le premier de ces postulats est celui selon lequel le rĂŠel se compose de plusieurs

strates (Fairclough, 2005b; Leca & Naccache, 2006; Bates, 2006). Le second, celui selon lequel il se divise en plusieurs modes (Fleetwood, 2005).

a. Les apparences sont trompeuses.

Les rÊalistes critiques considèrent que le

3

rÊel est composÊ de plusieurs strates , ou niveaux. Ceci les amènent à penser que la mesure du rÊel, au moyen de mÊthodes quantitatives, n'apporte aucune garantie quant à la bonne comprÊhension du rÊel mesurÊ. Cet argument mÊrite un exemple, que nous tirons de la vie quotidienne (encadrÊ 4.1). A travers l'illustration 4.1, nous souhaitons montrer que l'ontologie rÊaliste critique indique prÊfÊrentiellement les mÊthodes qualitatives. Bien que cette illustration soit tirÊe de la vie quotidienne, nous pensons que cette façon de penser s'appliquent Êgalement aux phÊnomènes organisationnels. Par exemple, et sans qu'il ne s'agisse bien entendu de lÊgitimer un modèle de prÊcaritÊ, si une entreprise ne `rÊmunère' pas les stagiaires qu'elle recrute  ou si l'Êvolution de la lÊgislation relative à la gratication des stages, dÊcourage cette entreprise à accueillir des stagiaires , cela ne signie pas pour autant que cette entreprise fasse preuve d'irresponsabilitÊ sociale. Aux yeux de l'entreprise, sa responsabilitÊ sociale peut consister à orir une vÊritable formation à ses stagiaires, ce qui constitue une rÊmunÊration symbolique à considÊrer à sa juste valeur. Si le stage implique une rÊmunÊration nancière, alors l'entreprise peut refuser d'octroyer cette rÊmunÊration symbolique supplÊmentaire, sur le principe qu'à un travail ne peut correspondre qu'une seule rÊmunÊration. En somme, s'il s'agit d'Êvaluer l'entreprise sur le plan de sa performance sociale, un examen qualitatif minutieux des pratiques eectives en matière de stages nous semble plus appropriÊ qu'une observation binaire de ce que l'entreprise fait/ne-fait-pas, par rapport à un rÊfÊrentiel normalisÊ universel (voir aussi KoeberlÊ & Lewkowicz, 2009). AppliquÊe à notre question centrale  qui fait la stratÊgie ? , cette façon de penser implique qu'il n'est pas susant d'observer qui prend `ociellement' les dÊcisions (ce sont les managers). En arrière-plan de chaque projet/dÊcision se cachent des structures (contradictoires) à dÊcrypter, chacune desquelles pousse la dÊcision

3. Ils parlent d'ontologie stratiĂŠe. Les auteurs ĂŠtablissent une distinction intĂŠressante entre les domaines du rĂŠel (real), du factuel (actual) et de l'empirique (empirical) (voir notamment Leca & Naccache, 2006, p.629-633, traduction libre). Le lecteur intĂŠressĂŠ trouvera ĂŠgalement un exposĂŠ clair d'une distinction analogue dans Brown et al. (2001).


4.1. Justication des mĂŠthodes de recherche

| 191

Figure 4.1  Le rÊalisme critique et la recherche des structures cachÊes Un jour, une amie m'a conÊ qu'au-delà des apparences, elle Êtait profondÊment triste :  Que veux-tu dire ? lui ai-je alors demandÊ, intriguÊ.  J'aurais besoin de savoir que mon père m'aime. Quand elle Êtait enfant, son père la battait. Elle ne parvenait pas à croire que son père pouvait l'aimer, puisqu'il se montrait violent envers elle. Mais elle ne parvenait pas non plus à croire que son père pouvait ne pas l'aimer : c'est son père, malgrÊ tout ! La conclusion qu'elle en tirait m'a interpellÊ : pour elle, la violence devait être une preuve d'amour. C'Êtait pour elle le seul moyen d'expliquer le comportement de son père, malgrÊ son amour pour elle. Mes valeurs m'interdisent d'admettre que la violence puisse être considÊrÊe comme une preuve d'amour. Suis-je vraiment objectif ? Ma position est sujette à controverse mais, une fois cette conviction Êthique dÝment explicitÊe, je dÊcide de l'imposer au rÊel (visÊe transformative du rÊalisme critique : si la sociÊtÊ ignorait cette conviction, je proposerais de la lui inculquer). Il doit alors y avoir une autre explication. En d'autres termes, il faut trouver une façon de penser qui admette que ces deux propositions soient vraies : 1. A l'Êvidence, la violence de son père n'est pas une manifestation d'amour. 2. Cependant, son père l'aime. Le rÊalisme critique apporte cette façon de penser : le rÊel social est un système ouvert qui ne rÊpond pas à des relations de conjonction constante de type

alors on observe des signes d'amour de sa part'.

`si... alors...' , telles que `si son père l'aime,

La seule observation des faits et de leur frÊquence (mesure)  son père montre-t-il des signes d'amour ?  ne permet pas d'infÊrer une loi gÊnÊrale sur le rÊel  son père l'aime-t-il ? D'un point de vue rÊaliste critique, tout ce qui est rÊel ne s'observe pas nÊcessairement. Si l'amour du père a tendance à gÊnÊrer des signes d'amour, des forces contradictoires (dont mon amie peut ignorer l'existence) peuvent parfois interfÊrer sur cette relation (l'alcoolisme ou autre), de telle sorte que les manifestations de l'alcool s'avèrent plus frÊquentes que celles de l'amour. Mais l'amour du père

a

n'en est pas moins rÊel . La façon rÊaliste critique de penser favorise la construction de nouvelles interprÊtations des faits (visÊe explicative). Ainsi, pour un rÊaliste critique il se pourrait que mon amie ait `mal' interprÊtÊ les ÊvÊnements dont elle a fait l'expÊrience. Le rôle du chercheur est de l'aider à mieux les comprendre. Son travail vise à dÊcrypter les

structures qui se cachent derrière les ÊvÊnements observables et

qui permettent de les comprendre. La question Ă se poser est la suivante :  what, if it existed, would account for this phenomenon ?  (Reed, 2005, p.1631).

qualitatives.

Ce travail privilĂŠgie les mĂŠthodes

a. Cette comprÊhension du comportement du père ne revient pas à le justier. Mais elle dÊbouche sur des recommandations diÊrentes : des soins thÊrapeutiques à la place (ou en complÊment) d'une sanction pÊnale, voire à la place de l'inaction qui dÊcoulerait de l'idÊe selon laquelle la violence serait une preuve normale d'amour....


192 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

dans une direction donnÊe. Une dÊcision est toujours plus ou moins compatible avec certaines structures, et plus ou moins en dÊlicatesse avec d'autres structures. C'est pourquoi une dÊcision est gÊnÊralement perçue comme Êtant plutôt lÊgitime par certains (qui la dÊfendront), et plutôt illÊgitime par d'autres (qui s'y opposeront).

Dès lors, le dÊcideur `ociel' joue le rôle, inconfortable, d'un manager des contradictions, qui doit parfois savoir abandonner ses propres prÊfÊrences, pour trouver un compromis entre cohÊrence de l'action et cohÊsion autour de l'action. Une question est alors de savoir lesquels des uns ou des autres sont les plus inuents et pourquoi : qui se fait entendre en produisant des textes ? que disent-ils pour tenter d'acquÊrir ce pouvoir d'inuence ? quelles conditions favorisent l'acquisition de ce pouvoir d'inuence ? Nous retrouvons bien ici les trois questions misent en Êvidence à la n du chapitre 2. Ces questions appellent de prÊfÊrence des mÊthodes qualitatives, permettant une exploration en profondeur de la formation de la stratÊgie (par les praticiens à travers le discours).

En somme, la façon de penser rÊaliste critique peut nous permettre de mieux

comprendre la formation de la stratĂŠgie. Cette comprĂŠhension passe par une exploration en profondeur des mĂŠcanismes cachĂŠs qui rendent compte de la stratĂŠgie qui se rĂŠalise eectivement :

To explain a phenomenon is to give an account of its causal history [...]. Signicantly, this account is not couched in terms of the event(s) that just happens to precede the phenomenon to be explained, but in terms of the underlying, mechanisms, social structures, powers and relations

phenomenon. (Brown

et al.,

that causally govern the

2001, p.5, italiques d'origine).

b. Les textes n'ont de sens que dans leur contexte.

Notre intĂŠrĂŞt pour la

formation de la stratĂŠgie se focalise sur le rĂ´le des textes produits par les praticiens. Plus un texte a de pouvoir, plus son auteur est en situation d'inĂŠchir la stratĂŠgie. Cependant, nous avons soulignĂŠ au chapitre 2 que le pouvoir d'un texte ne rĂŠside pas tant dans le texte lui-mĂŞme, que dans  les conditions sociales d'utilisation des mots  (Bourdieu, 1975). Cela signie que l'examen du rĂ´le du discours dans la formation de la stratĂŠgie ne peut pas se limiter Ă une analyse des textes. Au contraire, dans une approche dialectique-relationnelle de l'analyse de discours, cet examen implique d'ĂŠtudier les relations entre les textes et leur contexte. Ce contexte peut


4.1. Justication des mĂŠthodes de recherche

| 193

lui-même faire l'objet d'une distinction, entre ce que nous avions choisi d'appeler, d'une part, les circonstances dans lesquelles les textes sont produits et, d'autre part, le climat institutionnalisÊ qui caractÊrise l'organisation au moment oÚ survient un nouvel ÊvÊnement stratÊgique. Par ailleurs, ce système conceptuel complexe nous a conduit à identier trois sousquestions. La troisième  quelles conditions favorisent l'hÊgÊmonie d'un discours ?  renferme l'idÊe que les textes n'ont pas d'emblÊe un pouvoir stratÊgique, mais que ce pouvoir varie selon des conditions à identier. Ainsi, une question se pose à laquelle il est dicile de rÊpondre : quelle est au juste la contribution des textes à la

formation de la stratĂŠgie

4

?

La dicultÊ de rÊpondre à cette question tient du fait que, prÊcisÊment, la frontière entre le phÊnomène observÊ  et son contexte 



la formation de la stratĂŠgie Ă travers le discours 

les ĂŠlĂŠments non-discursifs constituant les circonstances et le climat

n'est pas Êvidente. Lorsque cette frontière est dicile à Êtablir, une stratÊgie de

recherche particulièrement indiquÊe est l'Êtude de cas (Yin, 2003) :

In other words, you would use the case study method because you deliberately wanted to cover contextual conditionsbelieving that they might be highly pertinent to your phenomenon of study. (Yin, 2003, p.13). Il faut noter que cette distinction, entre ce qui relève du discours et ce qui relève du contexte  extra-discursif  (Fleetwood, 2005), est centrale chez les rÊalistes 5

critiques . En eet, elle conteste une forme radicale de constructivisme qui tend à armer que `tout est discours' (voir notamment Fleetwood, 2005; Fairclough, 2005b). Sans tomber dans cet excès, le rÊalisme critique prend nÊanmoins au sÊrieux la subjectivitÊ des praticiens : les interprÊtations, même les plus invraisemblables, peuvent avoir une inuence dÊcisive. Cette subjectivitÊ transparait dans les textes produits par les praticiens.

4. Nous souhaitons remercier le Professeur Richard Whittington d'avoir soulevÊ cette question à l'occasion d'un travail antÊrieur (KoeberlÊ, 2010). 5. A ce titre, Fleetwood (2005) propose une distinction très intÊressante entre diÊrents modes de rÊalitÊsrÊel matÊriel, rÊel idÊel, rÊel artefactuel et rÊel social. Tandis que le rÊel idÊel dÊsigne les ÊlÊments discursifs, les trois autres modes dÊsignent les ÊlÊments que l'auteur qualie d' extra-discursifs . Pour Fleetwood (2005), une entitÊ est dite `rÊelle' lorsqu'elle a un eet sur le comportement, lorsqu'elle `fait une diÊrence'. Ainsi, par exemple, l'idÊe de Dieu est aussi rÊelle que le Mont Everest, tant elle porte à consÊquences (Fleetwood, 2005), y compris dans le domaine du management.


194 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie La distinction discours/contexte indique Ă nouveau prĂŠfĂŠrentiellement les mĂŠ-

thodes qualitatives.

A ce stade, nous avons dÊmontrÊ en quoi une stratÊgie de recherche qualitative est cohÊrente avec nos choix thÊoriques et notre posture ÊpistÊmologique. Ainsi, l'Êtude de cas est une option justiÊe qui s'ore à nous. Compte tenu de notre objet de recherche et de la manière dont nous l'abordons, cette Êtude de cas se dÊcline sous la forme d'une analyse de discours (Phillips & Hardy, 2002), laquelle intègre des techniques discursives permettant l'analyse des textes et des techniques plus traditionnelles d'analyse du contexte  extra-discursif  (Fleetwood, 2005, non publiÊ). A prÊsent, nous rendons compte du design de cette Êtude de cas. 4.1.2.2 Pourquoi une Êtude de cas unique ?

a. Un choix entre plusieurs stratĂŠgies qualitatives : l'ĂŠtude de cas.

Cette

thèse contribue à l'explication du rôle du discours dans la formation de la stratÊgie. L'objectif est de lever le voile sur l'identitÊ de ceux qui, contrôlant le discours organisationnel, font eectivement la stratÊgie. L'Êtude de cas est une stratÊgie de recherche adaptÊe à cet eort de construction thÊorique (Eisenhardt, 1989; Yin, 2003). La dÊmarche de l'Êtude de cas se distingue aussi bien de l'ethnographie que de la thÊorie enracinÊe, en ce qu'elle prÊconise d'eectuer un cadrage thÊorique avant

toute collecte de donnÊes (Yin, 2003, p.28). Ceci fait l'objet d'un premier dÊbat. Une critique classique avance que ce cadrage a priori enfermerait le chercheur dans des catÊgories dÊjà existantes, ce qui l'empêcherait de renouveller l'approche du phÊnomène qu'il Êtudie (par exemple Poggi, 1965). Une rÊponse à cette objection rappelle que `Rome ne s'est pas faite en un seul jour' : la production de connaissances est très souvent dÊcrite comme un processus

cumulatif qui implique, pour y contribuer, de s'inscrire dans un courant de pensĂŠe dĂŠjĂ en dĂŠveloppement. Il serait intĂŠressant d'observer dans quelle mesure des ap-


4.1. Justication des mĂŠthodes de recherche

| 195

proches vÊritablement dÊnuÊes d'hypothèses de travail initiales, ont dÊbouchÊ sur des contributions majeures. C'est ainsi que les chapitres 1 et 2 nous ont permis d'esquisser une thÊorie du rôle du discours dans la formation de la stratÊgie, en nous imprÊgnant notamment de la littÊrature sur l'approche pratique de la stratÊgie et sur l'approche dialectiquerelationnelle de l'analyse critique de discours. Ces propositions initiales ont guidÊ notre collecte de donnÊes et alimentÊ notre rÊexion quant aux techniques d'analyse à mettre en oeuvre. Notons que notre but n'est pas de tester ces dÊveloppements thÊoriques, mais bien de les complÊter. Ainsi, c'est à travers la phase inductive de notre recherche que nous espÊrons apporter notre contribution principale. Cette phase consiste à infÊrer une loi gÊnÊrale sur l'identitÊ des stratèges, à partir d'observations particulières (David, 2001). Plusieurs types d'Êtudes de cas coexistent, toutefois. Un second dÊbat oppose ainsi, d'un côtÊ, ceux qui prÊconisent l'Êtude approfondie d'un cas unique (Dyer & Wilkins, 1991) et, d'un autre côtÊ, ceux qui estiment que l'Êtude de plusieurs cas, permettant une rÊplication des analyses à travers des contextes organisationnels diÊrents, aboutit à des rÊsultats plus robustes (Eisenhardt, 1989, 1991). Pour Yin (2003), la logique comparative recommandÊe par les partisans de l'Êtude de cas multiples peut se dÊcliner à l'intÊrieur d'une seule et même organisation (gure 4.2). Comme le montre la gure 4.2, le chercheur peut concevoir son Êtude de cas selon quatre designs-types. Même si l'Êtude de cas porte sur une organisation unique, le chercheur peut rÊaliser des comparaisons en optant pour l'Êtude de cas  enchâssÊs  (Yin, 2003; Musca, 2006). Par exemple, dans sa thèse de doctorat Garreau (2009) Êtudie le sens que les acteurs individuels donnent aux projets auxquels ils participent. Il rÊalise son Êtude de cas dans le contexte d'une seule organisation ; mais il s'intÊresse à plusieurs individus (niveau d'analyse) au sein de diÊrents projets (unitÊs d'analyse). Sur la gure 4.2, cette approche correspond au quadrant infÊrieur-gauche. Ainsi, le second dÊbat porte sur la taille de l'Êchantillon qui informe l'Êtude de cas. Le design que nous retenons dans cette thèse est celui de l'Êtude de cas unique


196 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

Source : Yin (2003, p.40). Figure 4.2  Types classiques de designs d'ĂŠtudes de cas `holistique' (quadrant supĂŠrieur-gauche). Nous justions Ă prĂŠsent ce choix.

b. Un choix entre plusieurs types d'ĂŠtudes de cas : le cas unique.

Yin (2003,

p.39-42) identie cinq raisons qui justient de recourir à l'Êtude de cas unique. Trois d'entre elles se sont rÊvÊlÊes correspondre à notre situation particulière. A notre avis, le cas que nous Êtudions (prÊsentÊ dans la section suivante) est rÊvÊlateur et

reprĂŠsentatif. En outre, la nĂŠcessitĂŠ de rĂŠaliser une ĂŠtude longitudinale s'ajoute aux raisons qui fondent notre choix.

Un cas rĂŠvĂŠlateur.

Pour Yin (2003), le chercheur peut se concentrer sur l'ĂŠtude

d'un cas unique si ce cas est rÊvÊlateur. Un cas est rÊvÊlateur lorsqu'il ore l'opportunitÊ d'Êtudier un phÊnomène auparavant inaccessible aux chercheurs. Il semble que notre terrain soit particulièrement original dans la recherche en gestion : nous Êtudions une commune. Même si les collectivitÊs territoriales sont gÊnÊralement plus faciles d'accès que certains quartiers dÊfavorisÊs, peu de travaux


4.1. Justication des mĂŠthodes de recherche

| 197

en sciences de gestion (Ă notre connaissance) se sont penchĂŠs sur la pratique de la stratĂŠgie dans ces organisations. A notre connaissance, cette armation est d'autant plus vraie pour ce qui concerne les collectivitĂŠs de petite taille : rappelons que la commune que nous ĂŠtudions est un village d'environ 500 habitants pour 627 hectares.

La nĂŠcessitĂŠ de prendre au sĂŠrieux les collectivitĂŠs territoriales de petite taille 

non seulement pour elles-mĂŞmes en tant qu'organisations publiques, mais ĂŠgalement pour ce qu'elles peuvent apporter Ă la connaissance du management stratĂŠgique en gĂŠnĂŠral  nous est apparue de plus en plus essentielle.

D'une part, à l'heure de la rÊforme des collectivitÊs territoriales et dans le contexte d'une tension budgÊtaire croissante (du fait, parmi d'autres facteurs, de l'Êvolution de la scalitÊ locale, de transferts de compÊtences dont le nancement peut poser problème,...), il nous a semblÊ important de contribuer à la connaissance de la gestion de ces collectivitÊs. Les chercheurs en sciences de gestion peuvent se rapprocher des collectivitÊs locales, en commençant par identier les problÊmatiques les plus actuelles de management des territoires. A titre d'exemple, la vague prÊvisible (dÊjà en cours) de fusions d'EPCI, de dÊpartements et de RÊgions, pourrait apporter de nouveaux Êclairages sur le thème des fusions en gÊnÊral.

D'autre part, au-delà des diÊrences qui justient la distinction entre organisations publiques et privÊes, les problèmes liÊs à la communication et aux conits d'intÊrêts, que nous avons rencontrÊs dans le cadre de l'Êlaboration du Plan Local d'Urbanisme de Saint-PrÊ-le-Paisible, ne sont pas spÊciques aux collectivitÊs territoriales. Si les communautÊs villageoises sont souvent connues pour leurs `querelles de clocher', elles sont prÊcisÊment en cela un terrain idÊal pour Êtudier nement comment les parties prenantes tentent d'inuencer la stratÊgie. En outre, ces organisations fonctionnent sur le modèle dÊmocratique : les jeux d'inuence se manifestent souvent à travers une production spontanÊe de nombreux textes, a fortiori en pÊriode Êlectorale. D'oÚ la possibilitÊ d'entreprendre, dans de bonnes conditions, une analyse critique des pratiques discursives et de leur inuence sur la formation de


198 |

Chapitre 4. Une démarche d'analyse critique de discours pour découvrir qui fait la stratégie

la stratégie. Ainsi, notre contribution s'adresse au management en général, et ne se limite pas au champ du management public et/ou des territoires. Cette contribution peut intéresser toutes les entreprises concernées par la formulation d'un projet stratégique, susceptible de remettre en cause des accords (tacites) établis et de générer des (re)négociations avec les parties prenantes. En somme, notre cas est révélateur, non pas parce qu'il rend compte d'un terrain auparavant inaccessible aux chercheurs, mais parce qu'en sciences de gestion la recherche sur les territoires s'est plus souvent intéressée aux partenariats public-privé (clusters, pôles de compétitivité,...) qu'aux territoires eux-mêmes. Nous pensons que le point de vue des gestionnaires peut alimenter une réexion déjà engagée par d'autres, notamment des géographes, des économistes et des politologues. De même, les politiques de développement et d'attractivité économique des territoires ont souvent été observées sous l'angle des incitations nancières ou de l'accompagnement des entreprises par divers partenaires (agences régionales de l'innovation,...), mises en place par des instances de coopérations interrégionales (eurodistricts,...) et/ou dans le cadre des `stratégies régionales d'innovation'. Or, du point de vue d'une commune rurale, les problèmes d'attractivité économique s'expriment avant tout en termes de masse critique de population, de pressions foncières, de cadre de vie et d'identité de la communauté villageoise. Ainsi, les problèmes de management stratégique rencontrés dans le monde rural (qui se développe à sa façon) sont complémentaires à ceux rencontrés par d'autres types de territoires.

Un cas représentatif.

Révélateur, le cas de Saint-Pré-le-Paisible est également

représentatif. Cette représentativité ne s'entend pas au sens statistique, mais analytique, du terme. Ainsi, de notre point de vue, les `querelles de clocher' propres aux communautés villageoises sont représentatives d'un ensemble de situations conictuelles comparables :

une ou plusieurs parties prenantes s'opposent plus ou moins ouvertement à un projet, que le sommet stratégique (la direction ou, en l'occurrence, le conseil municipal), lui-même parfois divisé ou hésitant, a échoué à légitimer en première intention.


4.1. Justication des mĂŠthodes de recherche

| 199

A ce stade, le pilotage stratĂŠgique de l'organisation risque d'ĂŠchapper au contrĂ´le des managers. Dans un contexte dĂŠmocratique, ce risque peut aller jusqu'Ă l'avortement pur et simple du projet, voire jusqu'au changement de majoritĂŠ politique (comme ce fut le cas Ă  Saint-PrĂŠ-le-Paisible). Bien que la  valse des dirigeants  ne concerne pas uniquement les dirigeants ĂŠlus au surage universel, dans le contexte d'une organisation `classique', le plus souvent ce risque se rĂŠalise sous la forme d'un allongement sensible de la durĂŠe de certaines phases du projet  donc d'un surcoĂťt.

Plus gÊnÊralement, une faible adhÊsion des parties prenantes au projet organisationnel constitue un handicap Êvident pour l'organisation. La diusion des pratiques de management participatif n'est sans doute pas Êtrangère à cette idÊe, pour ce qui concerne les parties prenantes internes à l'organisation. Mais en dÊpit du rôle central de la lÊgitimitÊ de la stratÊgie pour maximiser ses chances de succès, les pratiques des acteurs pour faire ou dÊfaire cette lÊgitimitÊ, jusque dans leurs interactions quotidiennes, restent peu explorÊes (Joutsenvirta & Vaara, 2009; Vaara et al., 2006).

Nous estimons que le cas de Saint-PrÊ-le-Paisible est typique des situations dans lesquelles les managers ne parviennent pas à fÊdÊrer susamment les parties prenantes internes et externes autour de leur projet stratÊgique. Si la production de textes est une pratique de lÊgitimation, sur laquelle nous nous concentrons, la question se pose toutefois de savoir s'il n'est pas des conditions dans lesquelles l'eort pour fÊdÊrer devient inutile, voire dÊconseillÊ. Certains projets ont pour eet naturel de diviser, plutôt que de fÊdÊrer. On peut concevoir, en eet, que certains projets paraÎtront de toute façon inacceptable aux yeux de certains acteurs, quel que soit le sens que ses promoteurs s'eorceront de leur donner en soignant leur communication. C'est le cas, par exemple, de nombreux plans de rÊduction d'eectifs. En termes abstraits, il s'agit typiquement des projets dont les consÊquences immÊdiates ou diÊrÊes sont contraires à l'intÊrêt d'une ou plusieurs parties prenantes, que ces consÊquences soient rÊalistes ou sur-ÊvaluÊes par


200 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

intÊrêt ou par inquiÊtude. Dans le contexte dÊmocratique d'une commune, ces parties prenantes manifestent souvent leurs inquiÊtudes et/ou leur opposition en diusant des textes, tantôt par Êcrit, tantôt oralement (à l'occasion de rÊunions, etc.). Ces pratiques ne sont pas totalement Êtrangères aux entreprises, notamment celles dans lesquelles les instances de reprÊsentation du personnel sont très actives. Même si elles ne sont pas gouvernÊes selon les principes dÊmocratiques, les entreprises sont prises dans un engrenage qui tend au dÊveloppement d'un management participatif. Ceci induit une intensication de la production de textes par des praticiens dont l'avis, autrefois, n'avait guère de poids. Cette Êvolution tÊmoigne à notre avis d'une prise de pouvoir des acteurs non-managers, y compris dans les contextes non dÊmocratiques. En somme, le cas que nous observons prÊsente une problÊmatique extrêmement classique : celle de l'antagonisme entre agir stratÊgique et agir communicationnel (Habermas, 1987). En revanche, le contexte public et dÊmocratique laisse mieux transparaÎtre les pratiques discursives de rÊsistance à un projet stratÊgique. Ceci ore de mieux comprendre un problème connu de longue date, mais toujours pas maÎtrisÊ, par les managers.

Un cas longitudinal.

L'ĂŠtude de cas unique se justie ĂŠgalement lorsque la

dÊmarche envisagÊe est de type longitudinal (Yin, 2003). Après avoir rÊsumÊ les caractÊristiques communes aux analyses longitudinales, nous montrons en quoi le choix d'une analyse de ce type est en cohÊrence avec le cadre thÊorique de l'approche dialectique-relationnelle, ainsi qu'avec le phÊnomène particulier que nous avons observÊ sur le terrain. Selon Forgues & Vandangeon-Derumez (2003, p.423), trois caractÊristiques dÊnissent une analyse longitudinale : 1. les donnÊes recueillies portent sur au moins deux pÊriodes distinctes, 2. les sujets sont identiques ou au moins comparables d'une pÊriode à l'autre, 3. l'analyse consiste gÊnÊralement à comparer les donnÊes entre (ou au cours de) deux pÊriodes distinctes ou à retracer l'Êvolution observÊe.


4.1. Justication des mĂŠthodes de recherche

| 201

Un prÊalable à toute analyse longitudinale consiste à dÊterminer la pÊriode d'analyse. A ce titre, la distinction Êtablie par l'approche dialectique-relationnelle  entre le niveau du ux quotidien des ÊvÊnements d'une part, et celui des structures institutionnalisÊes d'autre part  constitue un outil intÊressant de pÊriodisation d'un phÊnomène. Nos dÊnitions opÊrationnelles des concepts de structures et d'ÊvÊnements, appliquÊes à la commune de Saint-PrÊ-le-Paisible, sont les suivantes :

Les structures sont une `photographie' de la commune à la date du 1er juin 2004 (mise en rÊvision du POS-1988, en vue de sa transformation en PLU, voir annexe .3). Cette photographie rÊvèle notamment la stratÊgie hÊritÊe de la commune (exposÊe au chapitre 3), ainsi que le discours organisationnel dominant à cette date (ordre

de discours ).

Les ÊvÊnements incluent l'ensemble des dÊcisions prises, des (inter)actions constatÊes, des faits survenus et des textes produits à compter du 1er juin 2004, qui tendent à reproduire ou à transformer la stratÊgie et le discours dominant. Nous xons la n de l'Êpisode stratÊgique du PLU au 09 mars 2008, date à laquelle l'Êquipe municipale historique (dite `d'entente communale') perd les Êlections municipales, contre une Êquipe d'opposants au PLU adoptÊ le 23 novembre 2007 (Êquipe dite `village authentique'). Toutefois, des faits isolÊs survenus après cette dÊfaite, sont importants à prendre en compte (notamment des dÊcisions de justice, voir chapitre 3). Le choix de la date du 1er juin 2004 a nÊcessairement une part d'arbitraire : il n'existe pas, dans la rÊalitÊ, un point xe oÚ le monde s'arrête de tourner. Cependant, ce choix analytique est raisonnÊ. En eet, le 1er juin 2004 le conseil municipal de Saint-PrÊ-le-Paisible dÊcide de prescrire l'Êlaboration d'un nouveau Plan Local d'Urbanisme (PLU). Au cours des trois annÊes qui suivent cette dÊcision, la vie de la commune et de ses habitants s'anime progressivement autour du projet de PLU. Les ÊvÊnements s'enchaÎnent jusqu'aux Êlections municipales du 09 mars 2008, qui se soldent par un changement radical de tendance politique : le conseil municipal porteur du projet de PLU a subi une dÊfaite historique, face à une Êquipe explicitement constituÊe pour faire barrage au projet de PLU. Le soir du 09 mars 2008, le discours dominant est ainsi radicalement diÊrent de celui constatÊ le 1er juin 2004,


202 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

laissant supposÊ une rÊorientation de la stratÊgie de la commune. Ainsi, les caractÊristiques identiÊes par Forgues & Vandangeon-Derumez (2003) se retrouvent dans notre design de recherche. Premièrement, la collecte de donnÊes doit s'organiser selon deux pÊriodes :

- la pÊriode antÊrieure au 1er juin 2004, qui rÊvèle les structures de la commune. Ce contexte historique aide à comprendre le comportement des acteurs durant la pÊriode suivante ;

- la pÊriode comprise entre le 1er juin 2004 et le 09 mars 2008, qui renferme les ÊvÊnements aboutissant au constat d'un nouveau discours dominant. Deuxièmement, si les acteurs internes et externes à la commune ont parfois changÊ de visage au l du temps du fait d'Êvolutions dÊmographiques (naturelles et migratoires) ou politiques (un partisan devient un dÊtracteur, etc.), ils restent comparables dans leurs fonctions, au moins sur une pÊriode allant de 1988 à 2010. Troisièmement, notre analyse consiste à retracer l'Êvolution observÊe dans le discours organisationnel dominant, entre le 1er juin 2004 et le 09 mars 2008. Ces deux dates dÊlimitent une `boÎte noire' pleine d'ÊvÊnements qu'il s'agit de dÊcrypter.

une quantitÊ particulièrement inhabituelle de textes, directement liÊs au projet de PLU, ont ÊtÊ diusÊs. Ce constat nous

Au titre de ces ĂŠvĂŠnements,

a poussĂŠ Ă admettre que le changement de discours dominant est Ă  mettre en relation avec cette intense production de textes, dans un contexte donnĂŠ, en accord avec notre cadre thĂŠorique Ă  base de discours. Nous retrouvons ainsi nos trois questions

qui produit des textes ? Comment les praticiens utilisent-ils la production de textes pour tenter d'inuencer la stratĂŠgie (Ă travers le discours dominant) ? Quelles conditions favorisent l'hĂŠgĂŠmonie d'un discours (alternatif) ? de recherche :

En somme, compte tenu de la lourdeur de ce type d'investigation, une analyse longitudinale justie de se concentrer sur un cas unique. Mais il existe plusieurs types d'ĂŠtudes de cas unique.


4.1. Justication des mĂŠthodes de recherche

c. Un choix entre plusieurs types de cas uniques : le cas holistique.

| 203

Nous avons

indiquÊ notre choix de recourir à une Êtude de cas unique `holistique'. Toutefois, nous n'avons pas explicitÊ l'unitÊ d'analyse retenue. De même, le niveau d'analyse auquel nous nous plaçons doit être spÊciÊ.

Une unitĂŠ d'analyse unique... ĂŠtude de cas est celle du

L'unitĂŠ d'analyse que nous retenons dans notre

projet stratÊgique. En l'espèce, nous nous concentrons sur

le projet de Plan Local d'Urbanisme (PLU) qui a marquÊ la commune de Saint-PrÊle-Paisible. Le choix de ne s'intÊresser qu'à ce seul projet  de ne retenir qu'une seule unitÊ d'analyse (Yin, 2003)  rÊpond à deux rÊalitÊs. D'une part, comme nous l'avons vu le projet de PLU s'est Êtendu sur une durÊe de plus de 3 annÊes (environ 42 mois). Retracer l'Êvolution de ce projet en eectuant une collecte rigoureuse des donnÊes (relatives aux deux pÊriodes identiÊes plus haut), justie de s'y consacrer pleinement. D'autre part, la petite commune rurale que nous Êtudions (500 habitants) compte un nombre limitÊ de projets menÊs en parallèle. Une bonne comparaison ne serait possible qu'avec des projets de même nature. Or, la durÊe d'application d'un Plan d'Urbanisme est gÊnÊralement de plusieurs annÊes (dans ce cas, le prÊcÊdent document d'urbanisme en vigueur Êtait le Plan d'Occupation des Sols (POS) adoptÊ en 1988). Les donnÊes relatives à l'Êlaboration du POS-1988, nÊcessaires à cette comparaison, n'ont hÊlas pas ÊtÊ archivÊes et ne sont donc pas accessibles. En dÊpit de ce choix de nous concentrer sur un projet unique, nous faisons ponctuellement rÊfÊrences à des situations analogues antÊrieures. Ces comparaisons sÊlectives nous aident à Êliminer certaines hypothèses rivales (Yin, 2003), an d'augmenter la robustesse de celles que nous retenons. Enn, il est important de montrer la cohÊrence entre le choix du projet stratÊgique comme unitÊ d'analyse, et l'approche pratique de la stratÊgie comme toile de fond de notre recherche. En eet, à la lecture de ce qui prÊcède, on peut s'interroger :

en quoi l'activitĂŠ d'ĂŠlaborer un PLU tous les 15 ans est-elle cohĂŠrente avec une approche qui soutient que les praticiens font la stratĂŠgie au


204 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

quotidien ? Pour lever cette contradiction, nous faisons appel au concept d'Êpisode stratÊgique (Hendry & Seidl, 2003, voir aussi au chapitre 1). Même si la stratÊgie se fabrique quotidiennement à travers les interactions quotidiennes à tous les niveaux de l'organisation, il reste que certaines pÊriodes  les Êpisodes stratÊgiques  sont plus riches que d'autres en ÊvÊnements de nature à transformer la stratÊgie. Ainsi, la pÊriode d'Êlaboration d'un PLU constitue l'un des Êpisodes stratÊgiques essentiels d'une commune. La stratÊgie se façonne Êgalement en dehors de cette pÊriode. Mais les praticiens savent que les chances d'exercer une inuence sur la stratÊgie sont plus ÊlevÊes durant cette pÊriode. Et ce d'autant plus, pour ce qui concerne une commune, que le code de l'urbanisme invite explicitement les praticiens à s'exprimer à 6

l'occasion de l'ĂŠlaboration du PLU .

... Ă de multiples niveaux.

Une originalitĂŠ de notre recherche rĂŠside dans

le choix du niveau d'analyse adoptÊ. De nombreux travaux se concentrent sur un niveau d'analyse unique. Ainsi, ils peinent à rendre compte des interactions entre les niveaux. Notre approche se pose comme une tentative de rÊpondre en partie à cette limite. En eet, nous avons soulignÊ le caractère multi-niveaux du discours dans et autour de l'organisation (voir chapitre 2). En cohÊrence avec cette caractÊristique du discours, notre recherche met en Êvidence l'interaction entre les niveaux de l'individu, du groupe et de l'organisation. Nous identions qui sont les individus qui produisent des textes. Nous montrons que ces individus forment des groupes homogènes  nous parlerons de

coa-

litions de discours , lesquels s'arontent pour dÊterminer le discours dominant de l'organisation. Si notre approche est multi-niveaux, nous pensons toutefois que notre principale contribution se situe au niveau du groupe, dans la mise en Êvidence de ces coalitions de discours. En outre, nous envisageons la relation entre le niveau organisationnel et le niveau sociÊtal d'analyse. En eet, nous pensons que ce qui se passe dans le cadre d'une organisation particulière, permet de suspecter l'existence d'une tendance gÊnÊrale.

6. Ce point est largement explicitĂŠ au chapitre 3


4.2. Exposé des méthodes de recherche

| 205

Ainsi, l'étude d'un cas particulier peut être considéré comme un procédé de veille sociétale : ce qui s'est produit ici pourrait bien se reproduire là : soyons vigilants , peuvent se dire les décideurs.

Après avoir justié nos choix méthodologiques, nous proposons à présent un exposé détaillé des méthodes et techniques concrètes mises en oeuvre.

Exposé des méthodes de recherche

4.2

Cette seconde section élabore une réponse à cette question incontournable : `com-

ment avons-nous procédé, concrètement, pour aboutir à nos conclusions ?'. L'objectif est de rendre compte de la

 chaîne d'évidence  (Yin, 2003), c'est-à-dire des

liens explicites entre les questions de recherche posées, les données collectées et les interprétations construites en réponse à ces questions. Nous nous sommes attaché à maintenir cette traçabilité du processus méthodologique. Nous organisons cette section en deux temps. D'abord, nous abordons les aspects relatifs à l' de la

accès aux données. Nous discutons

sélection du cas de Saint-Pré-le-Paisible, avant de détailler notre démarche de

collecte

de données, au sein et à propos de ce terrain de recherche.

Par la suite, nous exposons nos méthodes d'

exploitation des données collectées.

Pour les deux catégories de données (textuelles et contextuelles), nous commençons par spécier les critères retenus pour leur

analyse

expliquons ensuite nos choix d'

traitement,

destiné à les réduire ; nous

des données condensées, destinée à les com-

prendre.

4.2.1

Accès aux données

L'accès aux données est une problématique de première importance. Il conditionne la faisabilité d'un projet de recherche et joue un rôle déterminant dans la validité des


206 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

rÊsultats. Cette problÊmatique suppose de repÊrer un terrain qui paraisse a priori susceptible d'apporter un Êclairage nouveau sur le phÊnomène examinÊ, à savoir en l'occurrence la construction sociale de la stratÊgie par le discours. Elle suppose Êgalement que le chercheur puisse recueillir les donnÊes nÊcessaires dans de `bonnes' conditions.

4.2.1.1 SĂŠlection du terrain Pour Phillips & Hardy (2002), le choix d'un terrain de recherche rĂŠpond Ă des considĂŠrations de deux ordres. D'une part, le terrain doit ĂŞtre pertinent vis-Ă -vis de la question centrale et du cadre thĂŠorique retenu pour l'apprĂŠhender et la dĂŠcliner en sous-questions plus opĂŠrationnelles (considĂŠrations thĂŠoriques). D'autre part, un terrain intĂŠressant sur le plan thĂŠorique peut s'avĂŠrer plus ou moins pratique. Ainsi, des considĂŠrations pratiques peuvent ĂŠgalement intervenir dans le choix du terrain.

a. ConsidĂŠrations thĂŠoriques.

Le chapitre 3 laisse transparaĂŽtre, en ligrane, en

quoi la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible constitue un terrain prometteur sur le plan de la production thĂŠorique. En cela, ce cas a ĂŠtĂŠ sĂŠlectionnĂŠ selon dans une logique d'ĂŠchantillonnage thĂŠorique (Eisenhardt, 1989; Phillips & Hardy, 2002) : nous sommes allĂŠs lĂ oĂš nous pensions pouvoir trouver des ĂŠlĂŠments de rĂŠponses Ă  nos questions de recherche. En particulier, l'ĂŠpisode stratĂŠgique du Plan Local d'Urbanisme a donnĂŠ lieu Ă  une importante controverse, Ă  l'origine d'une production exceptionnelle de textes, par un grand nombre de praticiens. Ainsi, ce terrain prĂŠsente la qualitĂŠ d'ĂŞtre  transparent , au sens oĂš cette controverse est immĂŠdiatement apparente (Eisenhardt, 1989; Phillips & Hardy, 2002). Plus spĂŠciquement, le fait que les opposants au PLU aient remportĂŠ les ĂŠlections municipales de 2008 contre l'ĂŠquipe historique `d'entente communale' porteuse de ce PLU, nous a convaincu de la pertinence de se demander qui fait la stratĂŠgie. En eet, en refusant de se plier aux exigences de certaines parties prenantes, l'ĂŠquipe


4.2. ExposĂŠ des mĂŠthodes de recherche

| 207

7

sortante a nalement signĂŠ son arrĂŞt de mort . Ainsi, le pouvoir qu'on prĂŞte traditionnellement aux dirigeants n'est nalement 8

pas si ĂŠvident. Ils sont parfois Ă la merci de pouvoirs obscurs . Le dĂŠcideur rĂŠel,

celui qui fait eectivement la stratĂŠgie,

n'est pas celui que l'on voit prendre les

dÊcisions (les apparences sont trompeuses). Plus exactement, l'organe de direction (ici, le conseil municipal) ne dÊcide que dans la mesure oÚ il se soumet aux acteurs qu'il reprÊsente et aux intÊrêts que ceux-ci perçoivent comme Êtant les leurs. Autrement dit,

les dirigeants ne dĂŠcident pas. Plus exactement, ils dirigent

aussi longtemps que ceux qu'ils reprÊsentent croient qu'ils servent leurs intÊrêts. Les dirigeants doivent donc crÊer l'adhÊsion, de ceux qu'ils reprÊsentent, à leur vision stratÊgique. Pour cela, ils peuvent par exemple (ab)user de l'asymÊtrie d'informations nÊe de leur position privilÊgiÊe. Quel que soit les ressources mobilisÊes, il s'agit d'inuencer ceux qui les ont mandatÊs, en parvenant à les persuader de ce qui constitue leur propre intÊrêt. Dans un contexte qui paraÎt parfois ÊloignÊ, mais qui nous semble au contraire voisin, des dirigeants Êlus au surage universel peuvent, de la même manière, Êlaborer un discours pour construire les intÊrêts des citoyens (ou, d'un point de vue plus critique, pour leur dicter leurs propres intÊrêts). Un bon exemple rÊside dans le raisonnement suivant, tenu par l'Êquipe `d'entente communale' pour justier le projet de lotissement contenu dans le PLU :

PrĂŠmisses : La construction d'un nouveau lotissement permettra d'attirer de nouveaux couples de pĂŠriurbains. Ces nouveaux couples auront des enfants, ce qui permettra de maintenir les eectifs scolarisĂŠs. Si nous voulons ĂŠviter une fermeture de classes (maternelle, primaire, ĂŠlĂŠmentaire et/ou moyenne), une condition nĂŠcessaire est de maintenir les eectifs scolarisĂŠs.

PrĂŠmisses implicites :

Nous voulons sauver l'ĂŠcole communale. En cas de regroupement pĂŠdagogique, celui-ci ne se rĂŠaliserait pas dans les locaux de notre commune.

Conclusion :

7. Rappelons que la campagne Êlectorale a portÊ essentiellement, pour ne pas dire exclusivement, sur les dÊsaccords à propos du PLU. La liste d'opposition dite `village authentique', est d'abord  explicitement  une liste d'opposants au PLU. Les textes produits pas ces opposants avaient toujours le PLU pour objet. 8. Que nous examinons en partie dans cette thèse.


208 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie C'est l'intĂŠrĂŞt collectif de la commune de construire un nouveau lotissement.

Comme pour tout autre raisonnement, la conclusion n'est valide que si les prÊmisses vont vraies. Toutefois, valide ou non, cet  acte de langage  peut Êgalement être rÊussi (ou non) (Austin, 1991), s'il produit l'eet recherchÊ : construire l'intÊrêt des citoyens, destinataires du texte. Des conclusions fausses ou hypothÊtiques peuvent ainsi être tenues pour vraies, et inversement. Mais le soutien (ou le rejet) d'un projet stratÊgique par une majoritÊ ne signie pas que le projet soit bon (ou mauvais) (Boudon, 2001). Le pouvoir des dirigeants dÊpend donc, en partie, de leur aptitude à produire un discours rÊussi, c'est-à-dire inuent. Le fait que l'Êpisode stratÊgique du PLU ait donnÊ lieu à une production inhabituelle de textes, non seulement par le conseil municipal, mais surtout par ses dÊtracteurs, nous a convaincu de la pertinence d'envisager notre question centrale sous l'angle de l'analyse critique de discours, en tant qu'arrière-plan thÊorique. La dÊfaite de l'Êquipe `d'entente communale' est le rÊsultat d'une bataille politico-mÊdiatique, dont l'arme-clÊ est le discours façonnÊ par un ensemble de textes. C'est pourquoi il est essentiel d'identier qui exactement ont ÊtÊ les producteurs de ces textes et quelles ressources ils ont utilisÊ pour gagner de l'inuence à travers ces textes. Ainsi, nous aurons une meilleure connaissance des praticiens impliquÊs dans la fabrique de la stratÊgie. A l'Êvidence, d'un point de vue mÊthodologique cet arontement par discours interposÊs signie qu'une très bonne source de donnÊes discursives s'est prÊsentÊe à nous. Cette production spontanÊe de nombreux textes constitue une raison supplÊmentaire de sÊlectionner Saint-PrÊ-le-Paisible, dans le cadre d'une recherche sur le rôle du discours dans la pratique de la stratÊgie. En somme, le choix de la commune de Saint-PrÊ-le-Paisible nous semble cohÊrent avec les objectifs de notre recherche.

b. ConsidĂŠrations pratiques.

Au-delĂ des opportunitĂŠs thĂŠoriques oertes par

le cas, se posent des considĂŠrations pratiques. Celles-ci s'articulent autour d'une


4.2. ExposĂŠ des mĂŠthodes de recherche

| 209

9

rÊalitÊ : la commune de Saint-PrÊ-le-Paisible m'est familière . Outre le fait qu'il s'agisse de ma commune natale, je suis notamment le ls du maire en exercice de 1995 à 2008 (dont l'Êquipe soutient majoritairement le PLU, mais se dÊchire et subit la dÊfaite de 2008). Par ailleurs, bien que je ne rÊside plus à Saint-PrÊ-le-Paisible depuis plus de dix ans, j'y suis rÊgulièrement en visite et je demeure inscrit sur la liste Êlectorale locale. Comme on le sait bien, dans une commune rurale tout le monde se connaÎt de près ou de loin. Cette situation ambiguÍ soulève des questions mÊthodologiques  suis-je neutre et objectif ?  auxquelles il nous faut rÊpondre. Il nous paraÎt essentiel de clarier notre positionnement vis-à-vis du terrain. Nous nous attachons à montrer comment cette recherche bÊnÊcie de cette connaissance prÊalable du terrain, tout en maÎtrisant les risques mÊthodologiques qui en dÊcoulent. Au titre de ces limites, les implications de notre positionnement sur la collecte des donnÊes sont discutÊes plus loin. Après une pÊriode d'hÊsitation, nous avons pris conscience que les opportunitÊs sont supÊrieures aux risques : connaissant ces risques, nous sommes mieux armÊs pour les maÎtriser.

Une opportunitĂŠ imprĂŠvue.

Notre première inscription en thèse remonte au

1er octobre 2007. A cette date, notre projet de thèse se positionnait dans la continuitÊ de notre mÊmoire de master. Ce projet prÊvoyait de poursuivre le travail commencÊ, avec les mêmes terrains (qui n'incluaient pas Saint-PrÊ-le-Paisible). A quel moment, alors, avons-nous jugÊ qu'il serait pertinent de repenser le projet pour nous concentrer sur le cas unique de cette commune ? L'opportunitÊ que reprÊsentait le cas de Saint-PrÊ-le-Paisible ne s'est rÊvÊlÊe à nos yeux qu'après le constat de la dÊfaite de l'Êquipe historique aux Êlections municipales, le 09 mars 2008. Certes, avant cette date, nous avions connaissance du projet de PLU (initiÊ dès juin 2004, rappelons-le). Nous savions Êgalement que l'Êquipe historique subissait une critique de plus en plus forte à ce sujet. Nous avions lu, avec un intÊrêt ordinaire, quelques uns des textes diusÊs publiquement par certains habitants opposÊs

9. J'emploie ici la première personne du singulier pour souligner mon implication personnelle.


210 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

au PLU. Mais nous n'avions pas su apprÊcier, à leur juste valeur, la portÊe de ces textes et la qualitÊ de la stratÊgie discursive dont ils Êtaient la manifestation observable. Ces textes Êtaient comprÊhensibles : ils reÊtaient des inquiÊtudes lÊgitimes. Mais certains habitants voyaient, derrière ces textes, une mascarade politique : selon ces habitants, en dÊpit de leurs arguments (essentiellement Êcologiques) les opposants agissaient  plus pour le maintien de leur confort que [par] rÊelle sensibilitÊ Êcologique 

10

. En consĂŠquence, ces textes n'ont pas ĂŠtĂŠ pris au sĂŠrieux. Ainsi, Ă

cette Êpoque nous Êtions loin d'envisager de les analyser. Mais c'est alors qu'à la surprise gÊnÊrale (voir chapitre 3), la liste d'opposition remporte les Êlections. En d'autres termes, c'Êtait une erreur que de ne pas avoir pris les textes des opposants au sÊrieux. En eet, ces textes ont ÊtÊ le principal levier de leur action. Par consÊquent, s'ils ont remportÊs les Êlections, c'est en grande partie grâce à ces textes et, plus gÊnÊralement, grâce à leur stratÊgie discursive (Fairclough, 2005b). L'idÊe d'analyser cette stratÊgie commençait à faire sa place dans notre esprit. Cette idÊe est devenue encore plus prÊgnante à la lecture d'un communiquÊ du maire sortant :

 J'interprète cette rupture [entre l'Êquipe municipale sortante et la majoritÊ de la population de Saint-PrÊ-le-Paisible] en partie comme un dÊsaccord avec nos projets, en particulier ceux inscrits dans notre PLU, mais aussi, pour une partie non nÊgligeable, comme le rÊsultat d'agissements peu conformes aux principes de base de la vie dÊmocratique pendant la campagne Êlectorale, et qui ont portÊ prÊjudice à la liste d'entente communale .

(Extrait du communiquĂŠ prononcĂŠ le 14 mars 2008 par le maire sortant lors de l'installation du nouveau conseil municipal, gras ajoutĂŠs).

Cette analyse n'engage que le maire sortant et nous ne la prenons en aucune façon à notre compte. Nous n'en retenons qu'une idÊe simple et impartiale : le maire sortant estime que l'action des dÊtracteurs du PLU a fait une diÊrence sur la fabrique de la stratÊgie ; or, l'essentiel de cette action se ramène à une production de textes ; donc, le cas de Saint-PrÊ-le-Paisible convient bien à la recherche que nous voulons mener. Ce point de vue du maire sortant trouve un appui, quoiqu'indirect, dans le juge-

10. Extrait d'un article de presse quotidienne rĂŠgionale, datĂŠ du 05 juillet 2008 (voir annexe .24).


4.2. ExposĂŠ des mĂŠthodes de recherche

| 211

ment ultĂŠrieur du tribunal administatif (TA, 30 juin 2009). En eet, parmi d'autres arguments pour justier leurs actions contre le PLU, les requĂŠrants avaient armĂŠ, Ă plusieurs reprises dans leurs textes, que le document d'urbanisme ĂŠtait  entachĂŠ d'illĂŠgalitĂŠ . Mais, par la suite, le TA a jugĂŠ le PLU conforme au droit.

Certes, le TA ne fait que dire le droit : par exemple, il ne dit pas si le PLU respecte ou non l'environnement, mais s'il respecte ou non les dispositions lĂŠgales supposĂŠes garantir la protection de l'environnement

11

. .

Mais ce jugement peut, malgrÊ tout, inciter certains Êlecteurs à se demander s'ils n'ont pas accordÊ le bÊnÊce du doute à l'Êquipe  village authentique , alors que ce bÊnÊce revenait en n de compte à l'Êquipe  d'entente communale . Ont-ils ÊtÊ inuencÊs ? En eet, ce doute a ÊtÊ construit discursivement à travers les textes et les actes (tels que les recours judiciaires) de praticiens dont l'identitÊ est oue : d'un côtÊ, ils s'Êrigent eux-mêmes en dÊfenseurs de l'environnement, d'un autre côtÊ, le maire sortant les rÊduit à des dÊviants (qui auraient commis des  agissements peu conformes  aux règles sociales) ; mais que nous disent les faits objectifs quant à leur identitÊ et, partant de ces faits, une reprÊsentation de leur identitÊ apparaÎt-elle plus rÊaliste que les autres ?

Ainsi, nous retenons des propos du maire sortant, que le jugement du spectateur impartial (Smith, 1999) a peut-être ÊtÊ mis à mal par le jugement du spectateur partial. C'est ainsi que le cas de Saint-PrÊ-le-Paisible rejoint notre première question de recherche.  Qui produit des textes ?  : le spectateur impartial ou le spectateur partial ?

En somme, l'Êpisode stratÊgique du PLU de Saint-PrÊ-le-Paisible reprÊsente une opportunitÊ d'Êtudier les praticiens et leur contribution à la formation de la stratÊgie, à travers leurs pratiques discursives. Les caractÊristiques de ce terrain nous ont donc poussÊ à reformuler nos questions de recherche de façon à les ajuster à celles soulevÊes par cette situation particulière.

11. Voir aussi plus haut.


212 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie Notre familiaritĂŠ avec le terrain prĂŠsente un double avantage. D'une part, elle

garantit une voie d'accès rapide aux donnÊes nÊcessaires. D'autre part, elle nous permet de mieux cibler les donnÊes à collecter, pour les besoins d'une triangulation (Yin, 2003). Ces aspects relatifs à la collecte des donnÊes sont envisagÊs plus bas. Au prÊalable, il faut noter que le choix de Saint-PrÊ-le-Paisible comporte des risques mÊthodologiques, liÊs à cette familiaritÊ. Nous en rendons compte à prÊsent.

Un risque de partialitĂŠ.

Le lecteur se sera peut-ĂŞtre posĂŠ la question suivante :

notre dĂŠmarche est-elle objective, comme nous l'avons annoncĂŠ Ă la section 4.1.1.2 ? Nous rendons compte ici des accusations de partialitĂŠ qui nous ont ĂŠtĂŠ adressĂŠes (ou qui pourraient nous ĂŞtre adressĂŠes Ă  l'avenir). Ces accusations posent la question de l'existence de biais aectifs (JournĂŠ, 2008, par exemple).Nous organisons cette discussion sous la forme d'un jeu de questions-rĂŠponses. 

`Comment le ls du maire sortant pourrait-il contredire son père, et donner raison à ses dÊtracteurs ?'

Notre position est ambiguÍ parce qu'elle suggère immÊdiatement un parti pris. Nous sommes donc exposÊs à des accusations de partialitÊ. Nous rÊarmons ici notre idÊal d'objectivitÊ. L'objectivitÊ implique de reconnaÎtre qu'il existe des limites à l'interprÊtation (Fleetwood, 2005). Pour cet auteur, ces limites sont souvent xÊes par la matÊrialitÊ des objets envisagÊs (2005, p.201). En d'autres termes, l'objectivitÊ passe par la dÊnition d'indicateurs objectifs, factuels, pour apprÊhender les objets. Par exemple, le lieu de rÊsidence est un indicateur objectif permettant d'identier un individu. De même, la prÊsence (ou l'absence) dans un texte d'arguments en faveur de la protection de l'environnement, est un indicateur objectif de la mobilisation (ou non) du discours Êcologique. La candidature d'un individu à une Êlection est un indicateur objectif de l'intÊrêt de cet individu à gagner les Êlecteurs à sa cause. Dès lors que nous nous appliquons à respecter ce principe matÊrialiste pour construire nos interprÊtations,

le risque de partialitĂŠ est sous contrĂ´le. Le seul

fait d'entretenir des relations familiales ou amicales avec des acteurs politiquement


4.2. Exposé des méthodes de recherche

| 213

engagés ne remet pas en cause notre capacité à prendre du recul et à porter un regard objectif sur une situation de gestion. Si les enjeux du PLU sont potentiellement importants pour la commune, pour l'intercommunalité et pour les acteurs qui représentent ces territoires, de notre point de vue Saint-Pré-le-Paisible est d'abord un terrain qui convient aux objectifs de cette thèse.



 Sans faire une psychanalyse facile, votre attachement à [Saint-Préle-Paisible] vient de votre attachement à votre père. [...]. Mais pensez tout de même qu'il n'y a pas que lui sur terre  12 .

Cet appel à la prudence soulève deux types de questions. D'une part, sommesnous libres de nos interprétations (notion d' attachement ) ? D'autre part, choisir Saint-Pré-le-Paisible  une `petite' commune rurale  est-ce manquer d'ambition ( il n'y a pas que lui sur terre ...) ? La première question revient à la situation précédente : il nous a semblé possible, dans notre réexion, de faire abstraction des liens naturels et sociaux que nous avons avec certains acteurs du terrain. Plutôt que de nous concentrer sur les personnes elles-mêmes, nous nous intéressons aux statuts, aux rôles, aux intérêts et aux discours de ces personnes. Nous le faisons en ayant recours à des indicateurs objectifs (ce qui apparaîtra par la suite). On peut ajouter que nous n'avons pas contractualisé avec le terrain. Nous nous situons dans une approche  oblative  (Baumard et al., 2003, p.247-248). Cet  esprit de don , caractérisé notamment par le fait que le terrain n'attend strictement rien en retour de notre travail, a été particulièrement visible lorsque l'ancien secrétaire de mairie nous a proposé, spontanément, de nous recevoir près de deux heures, à son domicile, dans l'après-midi du... 31 décembre 2009. Ce type de relations de conance n'aurait pas été possible si nous n'avions pas été perçus comme `sympathisants' de l'équipe `d'entente communale'. Or, à nouveau, cette sympathie ne remet pas en cause notre capacité à nous détacher des interprétations des acteurs. En re-

12. Cette citation est tirée d'un e-mail qui nous a été adressé alors que nous envisagions la possibilité de concentrer notre réexion sur le cas de Saint-Pré-le-Paisible. Malgré la forme surprenante de ce message au premier abord, nous avons jugé utile de le prendre au sérieux.


214 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

vanche, ces interprÊtations nous ont aidÊs à construire notre projet de recherche, par exemple en portant notre attention vers une conception critique de la production de textes, en tant que pratique visant à inuencer la formation de la stratÊgie. Quant à savoir si choisir Saint-PrÊ-le-Paisible, c'est manquer d'ambition, la question se comprend aisÊment. La rÊponse que nous apportons peut prendre, pour point de dÊpart, cette option suggÊrÊe par Mignon (2009) :  Sans revenir au capitalisme paternaliste du XIXe siècle ou caricaturer de façon naïve les modes de fonctionnement des moyennes entreprises patrimoniales, on peut se demander si ces dernières, souvent pourvoyeuses d'emploi, souvent moins gourmandes en capitaux, et moins rivÊes sur leurs rÊsultats trimestriels n'orent pas des modèles de management alternatifs mÊritant rÊexion.  (Mignon, 2009, p.86).

Le choix de Saint-PrÊ-le-Paisible est à mettre en relation avec nos valeurs : une commune rurale est digne du même intÊrêt qu'une multinationale. Plusieurs idÊes se prêtent à cette conclusion. Premièrement, les enjeux de condentialitÊ peuvent être moindres et la disponibilitÊ des acteurs plus grande sur ce type de terrain, ce qui permet une ouverture aux chercheurs que des entreprises plus classiques peuvent parfois plus dicilement se permettre. Deuxièmement, cette ouverture favorise la constitution d'une base de donnÊes ables, condition aussi essentielle à la construction d'une interprÊtation qu'à la validation d'une hypothèse. Troisièmement, plus une organisation est complexe et plus les ressources nÊcessaires pour atteindre un degrÊ confortable de saturation thÊorique (Eisenhardt, 1989) augmentent. Quatrièmement, certaines problÊmatiques managÊriales rencontrÊes par les Êlus des quelque 34.000 communes françaises de moins de 3500 habitants

13

sont certainement com-

parables à celles rencontrÊes par d'autres qu'eux. En somme, Saint-PrÊ-le-Paisible cumule les avantages : (1) les portes sont ouvertes, c'est une occasion à saisir, (2) les donnÊes sont assez faciles d'accès, (3) la situation de gestion (l'Êlaboration du PLU d'une commune de 627 hectares) est

13. Environ 21.300 communes comptent moins de 500 habitants, 6700 communes comptent entre 500 et 1000 habitants, 6000 communes comptent entre 1000 et 3500 habitants.


4.2. Exposé des méthodes de recherche

| 215

simple et bien délimitée et (4) le cas est original au sens où les communes (a fortiori rurales) ont fait l'objet d'un nombre relativement limité de travaux, alors même qu'elles sont susceptibles d'apporter un éclairage nouveau sur des problèmes de gestion. En dénitive, si des aspects d'ordre relationnel nous ont permis d'avoir connaissance des événements survenus à Saint-Pré-le-Paisible, ce sont bien les aspects scientiques qui sont à l'origine du choix de ce terrain parmi d'autres.

Après avoir envisagé les aspects relatifs à la sélection du terrain, nous abordons notre travail de constitution d'une base de données.

4.2.1.2 Collecte des données S'agissant de mettre en oeuvre une analyse critique de discours et suivant Fairclough (2005b, 2009), deux types de données sont nécessaires. Nous avons non seulement collecté des textes (données discursives ), mais également des données de contexte (données non-discursives ). Rappelons que le contexte fournit des indications nécessaires à l'interprétation des textes (Girin, 1990, voir chapitre 2). Nous présentons nos trois sources de données. Notre base de données contient des textes produits `naturellement' par les praticiens, ainsi que des documents ociels relatifs à l'épisode stratégique du PLU. Ces deux sources de données permettent d'identier, respectivement, les données discursives et les données non-discursives. Par ailleurs, de nombreux articles de presse complètent cette base de données. Cette troisième source se positionne principalement comme un outil de triangulation, mais elle a également permis de repérer et de préciser des faits ou des propos tenus, dont les autres sources ne rendaient pas compte. Les données contenues dans cette base évoquent parfois des aspects précis de la vie de la commune, dont certains auraient été diciles à saisir sans un complément d'informations. Dans ce cas, notre proximité avec le terrain nous a permis d'obtenir rapidement le complément d'informations nécessaire, sur la base de discussions informelles.


216 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

a. Des textes `naturels'.

Les textes produits `naturellement' par les praticiens,

c'est-à -dire ceux qui sont apparus indÊpendamment de notre prÊsence sur le terrain, sont gÊnÊralement considÊrÊs comme une meilleure source de donnÊes pour une analyse de discours (Phillips & Hardy, 2002, p.70-71). Plus spÊciquement, ces textes spontanÊs rÊvèlent comment des praticiens utilisent eectivement la production de textes, en tant que pratique quotidienne permettant d'exercer une inuence sur la fabrique de la stratÊgie. Notre prÊfÊrence pour ces `textes naturels' dÊcoule de notre posture critique et, en particulier, du principe de rÊexivitÊ (Reisigl & Wodak, 2009, voir chapitre 2). Ce principe rappelle qu'à travers sa prÊsence sur le terrain et ses interactions avec les praticiens, le chercheur peut avoir une inuence sur les phÊnomènes qu'il observe. Pour l'Êviter, l'existence de textes `naturels' est une opportunitÊ : elle nous permet de minimiser nos interactions (entretiens,...) avec les praticiens. Outre ces considÊrations gÊnÊrales, notre positionnement vis-à-vis du terrain (voir plus haut) prÊsente deux risques qui nous ont dÊcidÊs à ne pas eectuer d'entretiens : un risque Êthique et un risque de conance. Le risque Êthique dÊcoule du fait qu'Êtant le ls du maire sortant, les praticiens peuvent m

14

'identier en que tel, plutĂ´t qu'en tant que chercheur. Cela crĂŠĂŠ une

situation dÊsÊquilibrÊe dans laquelle les partisans du PLU me perçoivent (par association) comme un alliÊ voire un ami, tandis que les dÊtracteurs me voient comme un adversaire. Il faut comprendre que l'intensitÊ de la controverse favorise ces considÊrations manichÊennes. L'ambiguïtÊ perçue quant à mon positionnement met les praticiens  partisans comme dÊtracteurs du PLU  dans l'embarras. En dÊpit du caractère embarrassant de la situation, certains praticiens peuvent accepter une demande d'entretien, pour la seule raison qu'ils ne veulent pas la refuser. Cela pose à nos yeux un problème Êthique, relatif au consentement des interlocuteurs. Le risque de conance se situe plutôt du côtÊ des dÊtracteurs du PLU. Ils peuvent percevoir une demande d'entretien comme une tentative d'obtenir des informations, pour les retransmettre ensuite aux partisans du PLU. Une prudence lÊgitime peut

14. Il nous semble plus naturel de parler ici à la première personne du singulier.


4.2. ExposĂŠ des mĂŠthodes de recherche

| 217

donc les pousser, soit Ă refuser l'entretien, soit Ă  l'accepter mais au prix d'une autocensure que nous ne pouvons ĂŠvaluer. Ainsi, il nous serait impossible d'ĂŠvaluer la abilitĂŠ des propos tenus. En somme, il nous a semblĂŠ prĂŠfĂŠrable d'avoir recours Ă  d'autres sources de donnĂŠes, d'ĂŠmergence spontanĂŠe (textes naturels). A notre avis, mener des entretiens n'ĂŠtait pas une nĂŠcessitĂŠ pour cette recherche. Ce qu'il nous faut savoir compte tenu de nos objectifs, ce n'est pas ce que les praticiens disent lors d'entretiens crĂŠĂŠs articiellement, en retrait de leur action ordinaire. Nous devons savoir ce que les praticiens communiquent aux autres praticiens dans le cours naturel de la fabrique de la stratĂŠgie. Ces informations se trouvent dans les textes naturels, auxquels l'ensemble des acteurs du terrain ont ĂŠtĂŠ exposĂŠs. Dans le cadre de l'ĂŠpisode du PLU, des textes naturels sont apparus sous trois formes diĂŠrentes : (1) sous la forme de documents ĂŠcrits, (2) sous la forme de propos tenus oralement et (3) sous la forme de requĂŞtes et de mĂŠmoires communiquĂŠs par les praticiens au Tribunal Administratif dans le cadre des actions en justice ĂŠvoquĂŠes au chapitre 3.

Documents ĂŠcrits.

Les textes naturels qui ont ĂŠtĂŠ le plus largement diusĂŠs

ont pris la forme de documents ĂŠcrits. Il s'agit essentiellement de tracts, de lettres ouvertes, de courriers adressĂŠs Ă la mairie, de bulletins municipaux et de pages Internet. Ces supports partagent la mĂŞme caractĂŠristique de diuser publiquement leur contenu. Cette caractĂŠristique constitue une opportunitĂŠ pour la collecte de donnĂŠes. Le contexte des ĂŠlections municipales de mars 2008 explique la plus forte concentration de tracts diusĂŠs entre juin 2007 et mars 2008 (propagande ĂŠlectorale).

Nous avons pu obtenir, par l'intermÊdiaire du maire sortant, une copie de nombreux textes Êcrits diusÊs dans la commune. Concrètement, ces textes avaient ÊtÊ distribuÊs dans les boÎtes aux lettres des habitants. Lorsque nous avons choisi, après les Êlections de mars 2008, d'Êtudier le cas de Saint-PrÊ-le-Paisible, le maire sortant s'est employÊ à retrouver un exemplaire de ces textes Êcrits. Il nous les a alors trans-


218 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

mis, au fur et à mesure qu'il les retrouvait, tantôt à l'occasion d'une visite ordinaire et tantôt par courrier Êlectronique. Il est clair ici qu'en dÊpit des risques liÊs à notre positionnement vis-à-vis du terrain, celui-ci a ÊtÊ un atout pour la collecte des textes Êcrits. En eet, cette proximitÊ nous permettait d'obtenir rapidement tout texte manquant. Par exemple, nous avons parfois pu constater qu'un texte Êcrit nous manquait, parce qu'un article de presse en faisant mention, ou encore parce qu'il en Êtait question dans une discussion informelle,.... Il se trouvait presque toujours quelqu'un qui avait conservÊ le texte en question, pour nous permettre de complÊter notre base de donnÊes. Grâce à cette proximitÊ, il est très invraisemblable qu'un texte Êcrit signicatif ait pu Êchapper à notre mÊthode de collecte. Cependant, le constat que certains textes nous avaient ÊchappÊ dans un premier temps, nous a fait nous rappeler qu'à l'Êvidence, il n'Êtait pas question de nous contenter des eorts de nos informants. La curiositÊ nous a poussÊ à eectuer une recherche sur Internet. Celle-ci a permis de recenser plusieurs tracts, dont nous ignorions encore l'existence (notamment sur le site de l'Association Paysages d'Alsace). Il semble que ceci s'explique par le fait que ces textes Êcrits dataient du dÊbut de l'Êpisode du PLU, soit une Êpoque oÚ personne ne les avait pris au sÊrieux. Cette recherche en ligne a Êgalement permis d'identier un site Internet crÊÊ par la liste  village authentique , sur lequel les opposants rÊunissent les nombreux arguments qu'ils mettent en avant pour critiquer le PLU. Ce site est toujours accessible (janvier 2011)

15

.

Pour aner la constitution de notre base de donnĂŠes, nous avons classĂŠ chaque document ĂŠcrit selon le positionnement de son auteur : partisans du PLU, dĂŠtracteurs du PLU, neutres. Ce travail de classement visait Ă organiser le traitement ultĂŠrieur des textes. Il nous a ĂŠgalement permis de vĂŠrier que nous disposions, dans des proportions ĂŠquivalentes, de textes produits tant par les partisans que par les

15. Nous ne communiquons pas le lien, par souci de condentialitĂŠ.


4.2. ExposĂŠ des mĂŠthodes de recherche

| 219

dÊtracteurs du PLU. Ce faisant, nous avons pu vÊrier que les textes Êcrits collectÊs, rendent bien compte du discours plus gÊnÊral vÊhiculÊ par chaque praticien impliquÊ dans la controverse. Dans la restitution de nos rÊsultats (chapitres 5 et 6), nous citons pour l'essentiel les textes Êcrits, qui se prêtent particulièrement bien à d'Êventuelles rÊplications et que nous sommes en mesure de fournir au lecteur intÊressÊ dans leur Êtat d'origine. Les propos oraux et les communications aux Tribunal Administratif renferment peu d'ÊlÊments qui ne sont pas dÊjà contenus dans les textes Êcrits. Ils restent toutefois indispensables à notre eort de triangulation des sources. On peut remarquer, ici, que les opposants ont ÊtÊ plus nombreux et plus actifs que les partisans, en matière de diusion de textes Êcrits. Nous n'avons pas quantiÊ cette diÊrence de volume de textes produits. Nous n'avons pas non plus envisagÊ ses consÊquences sur la fabrique de la stratÊgie. Il s'agit d'une limite relative. La rÊpÊtition frÊquente d'un message convaincant peut certainement contribuer à obtenir l'adhÊsion de la cible de la communication. Quoi qu'il en soit, dans notre examen des conditions susceptibles de favoriser l'hÊgÊmonie d'un discours (troisième question de recherche), nous nous sommes concentrÊs sur ce qui permet au message d'être convaincant du point de vue de sa forme et de son contenu, et non de sa frÊquence. Ainsi, notre collecte de donnÊes a ÊtÊ organisÊe de façon à permettre un examen des aspects qualitatifs de la production de textes : quels thèmes sont abordÊs de façon rÊcurrente, quel ton est employÊ, quels procÊdÊs rhÊtoriques sont mobilisÊs, mais aussi quels canaux des communications sont utilisÊs (tracts dÊposÊs en boÎte aux lettres, tracts remis en main propre, site internet, etc.). Ces ÊlÊments sont relatifs au  genre  (Fairclough, 2005b) des praticiens, compris comme leur façon d'agir, y compris en l'occurrence la forme de leur communication (voir aussi plus loin).

Propos oraux.

Opposants ou partisans du PLU, les acteurs ont ĂŠgalement

produit des textes naturels Ă l'oral. Outre leurs diĂŠrents textes ĂŠcrits, les opposants ont ĂŠgalement approchĂŠ les habitants par la voie du dĂŠmarchage (`porte-Ă -porte'), notamment au moment de collecter des signatures pour leur pĂŠtition contre le PLU. On peut concevoir qu'Ă 


220 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

cette occasion, ils ont ÊchangÊ oralement avec les habitants. Dans le cadre d'une analyse de discours, il est intÊressant d'observer que les opposants ont eu recours à cette façon d'agir. Il s'agit en eet d'un des canaux par lesquels leurs textes ont ÊtÊ diusÊs. En ce sens, les dÊtracteurs du PLU font preuve d'une certaine originalitÊ dans leur communication. La pratique du dÊmarchage n'est pas utilisÊe par l'Êquipe `d'entente communale'.

Nous ignorons le contenu exact des conversations occasionnÊes par ces dÊmarchages. Nous n'avons pas cherchÊ à nous joindre aux dÊtracteurs du PLU pour observer cette pratique. Toutefois, nous nous en sommes fait une idÊe, indirectement, en Êcoutant les questions de certains habitants à l'occasion de rÊunions publiques (voir ci-dessous). Certaines questions suggèrent que ce dÊmarchage a surtout ÊtÊ utilisÊ pour sensibiliser la population aux enjeux du PLU. Par exemple, un riverain de la zone prÊvue pour le nouveau lotissement s'inquiÊtait de la possibilitÊ qu'une nouvelle route soit construite, ce qui aurait pour eet d'augmenter le trac routier devant sa propriÊtÊ (c'est ce qu'on lui a dit). Objectivement, ce que l'on peut armer, c'est uniquement que le règlement du PLU n'interdit pas cette possibilitÊ. Remarquons qu'il ne le prescrit pas non plus. Par ailleurs, l'Êquipe `d'entente communale' a niÊ envisager la construction d'une route à cet endroit. Ce point illustre bien la problÊmatique de l'asymÊtrie d'information que nous avons soulignÊe prÊcÊdemment : dans l'incertitude, cet habitant a autant de raisons d'adhÊrer au discours des dÊtracteurs (`une route sera construite ici' ) qu'à celui des partisans du PLU (`nous ne

construirons pas de route ici' ).

Outre ces dĂŠmarchages, l'un des dĂŠtracteurs du PLU a organisĂŠ, en juin 2007, une visite guidĂŠe du site forestier prĂŠvu pour l'implantation du nouveau lotissement. Nous nous y sommes rendus, Ă l'ĂŠpoque par curiositĂŠ et parce que nous nous trouvions alors dans la commune, presque par hasard. A cette occasion, trois personnes qui allaient se dĂŠvoiler progressivement comme trois des principaux dĂŠtracteurs du PLU (dont le nouveau maire ĂŠlu en 2008), ĂŠtaient notamment prĂŠsentes. Nous avons pris quelques notes : nous pensions possible que certains propos puissent alimenter nos travaux de master recherche alors en cours, portant sur le changement organi-


4.2. ExposĂŠ des mĂŠthodes de recherche

| 221

sationnel. Un propos reprĂŠsentatif de ce qui a ĂŠtĂŠ dit durant cette visite d'une durĂŠe d'environ une heure, fut celui-ci :  tout est illĂŠgal en ce qui concerne le zonage du

projet touristique . A ce moment, le recours contre le PLU n'est pas encore dÊposÊ et, à nouveau, les habitants prÊsents peuvent dicilement être sÝr que le PLU est parfaitement lÊgal : ils peuvent croire qu'il est illÊgal. Ainsi, les propos tenus oralement par les opposants n'apparaissent pas fondamentalement diÊrents de ceux vÊhiculÊs à l'Êcrit dans leurs tracts : ils attirent l'attention des habitants en faisant part de leurs inquiÊtudes lÊgitimes pour l'avenir de la commune. Nous verrons que, souvent, ils vont assez loin dans la critique qu'ils font du PLU et, plus gÊnÊralement, de l'action passÊe et prÊsente de l'Êquipe d'entente communale. Ce faisant, ils expriment leur sentiment que le PLU n'est pas conforme à la mission de la municipalitÊ : satisfaire les besoins de la population locale. En outre, les opposants ont organisÊ une rÊunion publique (le 26 juin 2007) à laquelle nous avons assistÊ. On peut noter que les partisans du PLU Êtaient largement absents de cette rÊunion, en partie parce que le tract annonçant cette rÊunion avait ÊtÊ sÊlectivement distribuÊ dans les boÎtes aux lettres. A cette occasion, les propos tenus par les opposants Êtaient comparables à ceux diusÊs dans leurs documents Êcrits. Quant à l'Êquipe `d'entente communale', elle communique prÊfÊrentiellement par voie orale. Cela relève d'un choix. En eet, dans la dÊlibÊration du 01 juin 2004 (prescription de l'Êlaboration du PLU), la municipalitÊ a dÊcidÊ que la concertation avec les habitants prendrait la forme d'une  exposition permanente, à la mairie  , d'un  registre [...] an que la population puisse exprimer ses rÊexions sur les ÊlÊments exposÊs  et de rÊunions publiques d'information  (voir annexe .3). C'est plus spÊcialement à travers notre prÊsence à deux rÊunions publiques (le 23 fÊvrier 2006 et le 14 novembre 2007), que nous avons pu nous forger un avis sur le discours mobilisÊ par les partisans du PLU, ainsi que sur le ton et le style qu'ils privilÊgient pour dÊfendre leur point de vue. Les propos tenus par les partisans  en premier lieu ceux du maire sortant  ont ÊtÊ largement retranscrits dans la presse


222 |

Chapitre 4. Une démarche d'analyse critique de discours pour découvrir qui fait la stratégie

locale (voir plus bas).

Communications au Tribunal Adminstratif.

Nous avons évoqué au chapitre

3 que les opposants ont intenté un ensemble d'actions en justice, à l'encontre du PLU et d'arrêtés consécutifs (autorisation de défrichement, permis de lotir). Nous avons pu obtenir une copie du texte du recours pour excès de pouvoir, présenté collectivement au Tribunal Administratif, le 21 février 2008, par quatre acteurs : deux habitants de Saint-Pré-le-Paisible, Antoine Waechter et la présidente de l'Association Paysages d'Alsace. Ce texte, lui aussi `naturel', reprend sensiblement les mêmes propos que ceux identiés dans les documents écrits évoqués plus haut, en les regroupant et en les détaillant davantage. De même, nous disposons d'une copie du mémoire en défense, rédigé par l'avocat de la commune de Saint-Pré-le-Paisible et daté du 4 février 2008, qui fait suite au recours en référé déjà déposé le 4 janvier 2008 par les quatre mêmes acteurs. Ce texte reprend les arguments mis en avant par l'équipe `d'entente communale' pour justier le PLU et les projets qu'il contient. Enn, suite à la victoire de l'équipe d'opposition aux municipales de 2008, d'une curieuse façon les opposants au PLU se retrouvent en procès les uns contre les autres. Ainsi, la nouvelle municipalité remercie l'avocat de la commune (mandaté par la municipalité précédente), adoptent une nouvelle ligne de défense, et déposent un nouveau mémoire auprès du Tribunal Administratif, daté du 10 juin 2009. Nous disposons également de ce texte, qui à nouveau reprend la même argumentation que celle déjà identiée à travers les documents écrits évoqués plus haut.

Les documents écrits, les propos oraux et les communications au Tribunal Administratif permettent une triangulation par les sources de données. Cette triangulation fait ressortir une forte convergence, ce qui nous conforte quant à la valeur méthodologique des textes `naturels' disponibles pour l'analyse de discours.


4.2. ExposĂŠ des mĂŠthodes de recherche

b. Des documents ociels.

| 223

Les textes `naturels' sont insusants pour mener

une analyse critique de discours. Cette analyse requiert des donnĂŠes contextuelles, qui sont nĂŠcessaires Ă l'interprĂŠtation de ces textes (Girin, 1990). Au titre de cette connaissance du contexte, nous disposons de quatre ensembles de donnĂŠes.

L'intĂŠgralitĂŠ du Plan Local d'Urbanisme.

Nous avons pu obtenir une co-

pie intÊgrale des documents constitutifs du PLU. Ceux-ci incluent, notamment, le rapport de prÊsentation, le Plan d'AmÊnagement et de DÊveloppement Durable (P.A.D.D.), le règlement et le document graphique. S'y ajoutent une copie d'une Êtude environnementale rÊalisÊe par un cabinet indÊpendant, ainsi qu'un document complÊmentaire prÊcisant les orientations d'amÊnagement relatives au secteur prÊvu pour la zone touristique et de loisirs. L'ensemble de ce dossier reprÊsente environ 250 pages. Ces contenus permettent une bonne prise de connaissance de la commune (histoire, identitÊ, gÊographie,...). Ce dossier, et tout spÊcialement le rapport de prÊsentation, a ÊtÊ utilisÊ en ligrane dans le chapitre 3, pour prÊsenter la commune de Saint-PrÊ-le-Paisible au lecteur. Le chapitre 3 ore ainsi une synthèse du contenu du PLU.

Deux raisons nous portent Ă considĂŠrer le PLU comme un support `neutre', et non comme un texte produit par l'ĂŠquipe `d'entente communale'. D'une part, le PLU a ĂŠtĂŠ rĂŠalisĂŠ en collaboration avec l'ADAUHR (une agence spĂŠcialisĂŠe indĂŠpendante). Une collaboratrice de cette agence a ainsi adressĂŠ un email Ă  la mairie de Saint-PrĂŠ-le-Paisible (datĂŠ du 18 fĂŠvrier 2008), dans le contexte des actions en justice. Elle y conrme que l'ĂŠlaboration du PLU a fait l'objet d'un travail concertĂŠ entre la commune et l'ADAUHR. Nous disposons d'une copie de cet e-mail. D'autre part, le PLU est l'objet de la controverse entre ses partisans et ses dĂŠtracteurs. Certes, les opposants contestent le diagnostic stratĂŠgique fait par l'ĂŠquipe `d'entente communale', c'est-Ă -dire son interprĂŠtation des faits constatĂŠs et rappor-


224 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

tĂŠs dans le PLU. Mais, Ă notre connaissance, aucun acteur ne conteste ces faits. Ainsi, ces faits peuvent ĂŞtre considĂŠrĂŠs comme des donnĂŠes contextuelles (non-discursives). Par exemple, constatant que depuis l'an 2000, la population communale stagne, les uns estiment cette situation anormale (concluant Ă  l'insusance de logements neufs qui permettraient d'attirer les pĂŠri-urbains), les autres l'estiment normale (concluant que la hausse du prix des carburants pĂŠnalise l'attractivitĂŠ de Saint-PrĂŠ-le-Paisible, commune rurale ĂŠloignĂŠe des lieux de travail). Quelle que soit la `bonne' interprĂŠtation Ă  en faire, le fait objectif demeure : la population stagne.

Les principales dĂŠlibĂŠrations du conseil municipal.

L'ĂŠpisode stratĂŠgique du

PLU est jalonnÊ de dÊlibÊrations du conseil municipal. Nous avons pu obtenir une copie des trois principales d'entre elles (voir annexes .3, .4 et .5). Ces dÊlibÊrations comportent au moins trois ensembles d'informations utiles. Premièrement, elles permettent de valider les dates qui dÊnissent les sous-pÊriodes dans l'Êlaboration du PLU. Deuxièmement, elles contiennent des indications sur les motivations et intentions du conseil municipal, ainsi que sur leur Êvolution. Par exemple, la dÊlibÊration du 1er juin 2004 ne prÊvoyait pas que la concertation avec le public prendrait la forme de nombreux articles de presse ; celle du 23 novembre 2007 place ces articles en tête de l'ÊnumÊration rÊtrospective des moyens de la concertation. Cette Êvolution suggère une perte de contrôle de la situation. Troisièmement, parce que les dÊlibÊrations font l'objet d'un vote par les conseillers municipaux, elles fournissent un indicateur de la cohÊsion au sein même de l'Êquipe `d'entente communale'. Ainsi, le 19 janvier 2007 lorsque le conseil municipal arrête le projet de PLU, 14 conseillers votent `pour' et l'un d'entre eux

16

, s'abstient. Le

23 novembre 2007, le PLU est nalement approuvĂŠ par 10 voix `pour' et 5 voix `contre'

17

. Cette ĂŠvolution rend compte du renversement progressif de la situation

16. La dĂŠlibĂŠration, que nous avons rendue anonyme, prĂŠcise de qui il s'agit (vote au scrutin public). 17. Vote au scrutin public. Il nous est impossible de dire avec certitude qui s'est opposĂŠ. Toutefois, certains conseillers ont diusĂŠ des textes hostiles au PLU, ce qui laisse peu de doute sur le fait qu'ils ont probablement votĂŠ `contre'.


4.2. Exposé des méthodes de recherche

| 225

politique, c'est-à-dire de la domination progressive du discours des opposants au PLU.

Deux notications de jugement.

Nous avons rappelé plus haut que les oppo-

sants ont intenté plusieurs actions en justice. Dans le chapitre 3, nous avons armé que les arguments avancés par les opposants au PLU n'étaient pas fondés. Nous avions précisé que cette armation n'était pas notre conclusion, mais celle du Tribunal Administratif qui avait rejeté la totalité des recours. Nous disposons d'une copie de deux notications de jugement, toutes deux datées du 30 juin 2009, adressées par le Tribunal Administratif à la société porteuse du projet de parc touristique et de loisirs

18

. La première notication rejette la re-

quête visant l'annulation de l'autorisation de défrichement accordée par le préfet du Haut-Rhin à la société porteuse du projet. La seconde rejette en bloc les requêtes visant (1) l'annulation de la délibération du conseil municipal du 23 novembre 2007 (approbation du PLU) et (2) l'annulation de l'autorisation de lotir accordée par le maire de Saint-Pré-le-Paisible à la même société. An d'asseoir notre argument selon lequel les textes des opposants avancent des informations fausses, nous relevons ici quelques expressions récurrentes dans les deux notications de jugement :

 Considérant que les conclusions présentées [...] ne sont pas recevables [...] .  [...] les requérants ne sont pas fondés à soutenir que [...] .  [...] contrairement à ce que soutiennent les requérants [...] .  [...] il ne ressort pas des pièces du dossier que [...] .  [...] la seule référence à [...] ne sut pas à démontrer la réalité des risques allégués .  [...] les dangers ainsi invoqués ne sont pas établis . Deux remarques permettent de montrer l'intérêt de ces données. D'une part, le fait d'accepter les conclusions du Tribunal Administratif ne revient en aucun cas, pour nous, à prendre position contre les opposants. En revanche, cela

18. Dans l'ensemble des procédures, la société porteuse de ce projet et la commune sont toutes deux du côté de la défense  elles partagent d'ailleurs le même avocat.


226 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

nous permet d'armer, en toute neutralitÊ, que certains textes des opposants sont Êcrit avec plus de passion que de raison. D'autre part, la connaissance de ces jugements, qui sont intervenus 15 mois après la victoire des opposants aux municipales de 2008, heurte notre esprit critique. En eet, on peut se demander quelle aurait ÊtÊ l'issue des Êlections municipales, si ces jugements avaient ÊtÊ connus avant celles-ci, et non 15 mois après. Le lecteur nous accordera probablement que les textes des opposants n'auraient pas eu la même inuence sur les Êlecteurs, si ces derniers avaient eu connaissance des conclusions du tribunal au moment de voter. La question reste de savoir si les requÊrants savaient (ou non) que leur argumentation Êtait mal fondÊe. Cette hypothèse est plausible, dans la mesure oÚ des acteurs expÊrimentÊs, tels qu'Antoine Waechter et l'association Paysages d'Alsace, habituÊs à ester en justice, connaissent vraisemblablement les limites des procÊdures judiciaires, ainsi que la manière d'en tirer prot quel qu'en soit le verdict. Le droit fondamental d'accès au juge peut faire l'objet d'un usage dÊtournÊ, au service d'une stratÊgie d'acteurs. Ceci s'apparente à une procÊdure abusive et constitue, à notre avis, un  problème social  (Fairclough, 2009) qu'une analyse

critique peut (et doit) chercher à rÊsoudre. Le problème de gestion correspondant est celui de la prise de pouvoir illÊgitime

19

, mais lĂŠgale, d'une partie prenante ou

d'un groupe de pression, sur la direction de l'organisation.

Ainsi, nous pointons du doigt l'ÊventualitÊ qu'à Saint-PrÊ-le-Paisible, des acteurs partiaux aient utilisÊ la production de textes pour parvenir à leurs ns  faire barrage aux projets contenus dans le PLU , en altÊrant le jugement des  spectateurs impartiaux  (Smith, 1999). Cette idÊe implique que l'hypothèse d'impartialitÊ des opposants au PLU producteurs de textes soit prÊalablement rÊfutÊe. Ceci prÊcise le sens de notre première question de recherche : qui produit des textes ? Cette idÊe implique ensuite d'examiner comment ces praticiens utilisent la production de textes pour tenter d'inuencer

19. IllĂŠgitime, c'est-Ă -dire (ici) contraire Ă  notre vision de l'ĂŠthique de la participation citoyenne ou, plus gĂŠnĂŠralement, du management participatif.


4.2. ExposĂŠ des mĂŠthodes de recherche

| 227

la stratĂŠgie (seconde question de recherche).

Des donnĂŠes statistiques et d'archives.

Enn, notre base de donnĂŠes rela-

tives au contexte est complĂŠtĂŠe par des informations statistiques. Des informations telles que l'ĂŠvolution du nombre d'habitants ou de la composition socio-professionnelle de la commune, par exemple, sont faciles Ă vĂŠrier sur le site Internet de l'INSEE.

De façon analogue, les rÊsultats des diÊrentes Êlections à Saint-PrÊ-le-Paisible (synthÊtisÊs dans le tableau 3.8 au chapitre 3) sont prÊsentÊs sur la base des donnÊes obtenues sur le site du Ministère de l'IntÊrieur

c. Des articles de presse.

20

.

L'ĂŠpisode du PLU de Saint-PrĂŠ-le-Paisible a ĂŠtĂŠ large-

ment couvert par la presse locale. Dans la mesure oĂš les articles publiĂŠs par les deux quotidiens rĂŠgionaux, nous avons concentrĂŠ notre collecte sur l'un d'eux, Ă savoir les

Dernières Nouvelles d'Alsace (D.N.A.).

A partir d'une recherche par mots-clĂŠs sur le service des archives des D.N.A., nous avons recensĂŠ 40 articles relatifs au PLU, parus entre novembre 2005 et juillet 2009. Une plus forte concentration d'articles a ĂŠtĂŠ repĂŠrĂŠe entre juin 2007 et mars 2008, comme le montre la gure 4.3. Cette pĂŠriode correspond non seulement Ă la campagne ĂŠlectorale, mais ĂŠgalement Ă  une pĂŠriode-clĂŠ de l'ĂŠlaboration du PLU, celle de l'enquĂŞte publique dĂŠbouchant sur l'approbation dĂŠnitive du document d'urbanisme.

20. http://www.interieur.gouv.fr/sections/a_votre_service/elections/resultats.


228 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

Figure 4.3  Articles relatifs au PLU parus dans les Dernières Nouvelles d'Alsace, par date de parution. Ces articles de presse complètent la base de donnÊes, à la fois textuelles et contextuelles. En eet, les journalistes ne se contentent pas de rapporter les propos des acteurs impliquÊs. Ils fournissent Êgalement des explications sur le contexte gÊnÊral, permettant à des lecteurs moins impliquÊs de comprendre ce qui se passe à


4.2. ExposĂŠ des mĂŠthodes de recherche

| 229

Saint-PrĂŠ-le-Paisible.

d. Synthèse des sources.

Le tableau 4.1 fournit une synthèse des donnÊes collec-

tĂŠes, triĂŠes par sources.

Sources de donnĂŠes. Textes ‘naturels’.

Sous-ensembles. Documents ĂŠcrits.

Propos oraux. Communications au Trib. Admin. Documents officiels.

PLU intĂŠgral.

DÊlibÊrations du conseil municipal. Notifications de jugement. DonnÊes statistiques et d’archives.

Articles de presse.

Dernières Nouvelles d’Alsace.

DonnÊes collectÊes. 16 tracts. 8 bulletins municipaux. 1 lettre ouverte. 1 note de synthèse. 4 courriers. 2 e-mails. 1 site Internet. 3 rÊunions publiques. 1 visite guidÊe sur site. 1 recours pour excès de pouvoir. 2 mÊmoires en dÊfense. Rapport de prÊsentation. P.A.D.D. Règlement Document graphique Etude d’impact environnemental Rapport spÊcifique (zone touristique) 5 dÊlibÊrations. 2 notifications. Site INSEE. Site Ministère de l’IntÊrieur. Site RÊgion Alsace. Site PrÊfecture du Haut-Rhin. 40 articles.

Tableau 4.1  Synthèse des donnÊes par source. En dÊnitive, cette pluralitÊ dans les sources de donnÊes permet, d'une part, de collecter les donnÊes textuelles et contextuelles indispensables et, d'autre part, de trianguler les donnÊes pour accroÎtre notre conance vis-à -vis de la qualitÊ du corpus disponible pour l'analyse de discours. Soulignons à nouveau que ces sources de donnÊes se caractÊrisent par l'absence relative d'entretiens. Ceux-ci sont gÊnÊralement considÊrÊs comme une source de donnÊes inadÊquate pour une analyse de discours, dans la mesure oÚ les textes produits dans le cadre d'interviews ne peuvent prÊtendre avoir jouer un rôle dans la fabrique de la stratÊgie (Phillips & Hardy, 2002). Nous avons expliquÊ plus haut les raisons qui nous ont dÊcidÊ à ne pas eectuer d'entretiens formels.


230 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie Le fait de ne pas avoir eectuĂŠ d'entretiens formels ne signie pas que nous nous

dÊsintÊressions des praticiens. En fait, ce qui nous intÊresse, c'est ce qu'ils ont dit publiquement et qui a pu avoir une inuence sur la fabrique de la stratÊgie, et non ce qu'ils pensent et qu'ils auraient pu nous dire dans le cadre d'entretiens. C'est donc par d'autres biais que nous sommes allÊs, en un sens, à la rencontre des praticiens. Nous avons observÊ leur pratique et, à travers cette pratique, c'est les praticiens eux-mêmes que nous avons observÊs. Leur identitÊ, leur culture, leurs intÊrêts, leur façon d'être et de penser,... transparaissent dans les textes qu'ils produisent spontanÊment dans le cadre de leur pratique. Pour le dire autrement, les textes naturels servent d'indicateurs pour apprÊhender les praticiens. NÊanmoins, nous nous sommes entretenus ponctuellement avec diÊrents praticiens. Notre proximitÊ avec le maire sortant nous a ÊtÊ utile pour bÊnÊcier de l'eet-

miroir (Savall & Zardet, 2004). Même s'il est indiscutablement un partisan du PLU, nous avons apprÊciÊ son souci de nous voir mener une analyse d'intention objective. Pour les partisans du PLU, l'intÊrêt de cette thèse est de fournir une comprÊhension objective de leur Êchec à faire la stratÊgie de la commune. Le maire sortant a donc tout intÊrêt à prendre lui-même du recul au moment de nous donner ses impressions quant à nos interprÊtations. Nous avons Êgalement rencontrÊ l'ancien secrÊtaire de mairie (dÊmissionnaire en mars 2008). Il est lui aussi un partisan du PLU, proche du maire sortant. Nous ne l'avons pas rencontrÊ pour nous entretenir avec lui, mais pour obtenir une copie du dossier du PLU et de dÊlibÊrations du conseil municipal. A cette occasion, postÊrieure aux Êlections municipales de 2008  c'Êtait l'après-midi du 31 dÊcembre 2009

21

, nous avons nĂŠanmoins discutĂŠ des ĂŠvĂŠnements relatifs au PLU. Nous

n'avons pas tenu compte de cette discussion. Nous avons tout juste constatĂŠ que le secrĂŠtaire n'a pas fait mention de praticiens, d'ĂŠvĂŠnements ou de textes que nous ignorions. Enn, nous avons ponctuellement ĂŠchangĂŠ avec d'autres praticiens, partisans ou

21. Date que l'on retient aisĂŠment.


4.2. Exposé des méthodes de recherche

| 231

détracteurs. En ce qui concerne les détracteurs du PLU, nous avons notamment rencontré l'organisation de la visite guidée du site forestier prévue pour l'implantation du lotissement (voir aussi plus haut). D'autres praticiens étaient présents lors de cette visite et c'est tout naturellement que nous avons discuté. Mais ces discussions n'ont pas d'intérêt direct pour notre recherche, si ce n'est celui de constater que les praticiens n'évoquent rien dont il ne soit pas déjà question dans les textes naturels. En somme, nous estimons que cette collecte de données nous a menés au seuil de saturation théorique (Eisenhardt, 1989). En matière d'analyse de discours, la saturation se dénit moins comme l'arrivée au point où le chercheur cesse de trouver de nouvelles informations, mais plutôt à celui où il estime disposer des données susantes pour élaborer une argumentation intéressante (Wood & Kroger, 2000, d'après Phillips & Hardy (2002)). Les deux dénitions correspondent à notre sentiment visà-vis de notre collecte de données. A présent, nous rendons compte de l'exploitation que nous avons faite de ce corpus de données.

4.2.2

Exploitation des données

Disposant d'une base de données satisfaisante, la question est de savoir comment traiter et analyser ces données. Les traitements et analyses que nous mettons en oeuvre ont pour objectif nal de construire une réponse à nos trois sous-questions de recherche (identiées au chapitre 2). Cela reviendra à proposer une réponse à notre question centrale : qui fait la stratégie ? Cet objectif implique d'élaborer des techniques spéciques à notre projet de recherche, de manipulation et d'analyse de données. Nous nous sommes toutefois appuyés sur les recommandations de plusieurs auteurs travaillant dans le champ de l'analyse (critique) de discours (Phillips & Hardy, 2002; Vaara & Tienari, 2005; Fairclough, 2009; Vaara, 2010a). Vaara (2010a, voir aussi Vaara & Tienari (2005)) propose une démarche d'analyse


232 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

critique de discours en quatre ĂŠtapes (gure 4.4).

Etape 1

DĂŠfinition/ĂŠvolution des questions de recherche

Etape 2

Etape 4

Lecture synthĂŠtique des textes

RĂŠsultats et gĂŠnĂŠralisations

(traitement)

Etape 3 Lecture analytique des textes (analyse) Traduit et adaptĂŠ de Vaara (2010a, p.224).

Figure 4.4  L'analyse critique de discours : un processus abductif. Les chapitres 1 et 2 ont satisfait à la première Êtape de cette dÊmarche (dÊnition des questions de recherche). Les auteurs proposent une analyse des textes en deux temps. Ils recommandent de commencer (Êtape 2) par une première lecture, que nous qualions de synthÊtique, de l'ensemble des textes collectÊs. Il s'agit en fait d'eectuer un travail de traitement des donnÊes, dont l'objectif est de repÊrer les donnÊes qui seront pertinentes pour la recherche, dans la mesure oÚ le chercheur se fait peu à peu une idÊe de ce qu'il faut vraisemblablement s'attendre à trouver (Vaara & Tienari, 2005). Une sÊlection de textes fait alors l'objet d'une seconde lecture, approfondie, que nous qualions d'analytique (Êtape 3). Le chercheur se met en quête des ÊlÊments qui lui permettront de construire une rÊponse à ses questions de recherche. Suivant cette dÊmarche, nous organisons cette section en deux temps. Nous en-


4.2. ExposĂŠ des mĂŠthodes de recherche

| 233

visageons d'abord le traitement des donnĂŠes : la prise de connaissance de l'ensemble des donnĂŠes, Ă la recherche de `clĂŠs de lecture' permettant de n'en garder que l'essentiel. Nous rendons compte ensuite de la dĂŠmarche mise en oeuvre pour mener l'analyse approfondie des donnĂŠes textuelles et contextuelles.

4.2.2.1 Traitement des donnĂŠes Le traitement des donnĂŠes vise Ă condenser l'information. Ceci implique de repĂŠrer les aspects des donnĂŠes jugĂŠs pertinents au regard des questions de recherche. A cette n, suivant Vaara & Tienari (2005), nous avons ĂŠtudiĂŠ l'ensemble des donnĂŠes (textuelles et contextuelles) Ă  la recherche d'une rĂŠponse Ă  la question du cadrage : quel est le cadre adĂŠquat pour comprendre ce qui se dit, ce qui se fait et ce

qui se passe ? (Girin, 2001). Concrètement, nous avons dÊjà prÊsentÊ deux aspects de ce cadre au chapitre 3 : son extension spatiale et son extension temporelle (Girin, 1990), c'est-à-dire d'une part les lieux oÚ les ÊvÊnements se dÊroulent et qui sont aectÊs par le PLU et, d'autre part, la pÊriode d'Êtude  l'Êpisode stratÊgique du PLU (Hendry & Seidl, 2003) de juin 2004 à la rupture politique de mars 2008  qui s'inscrit elle-même dans un contexte historique. Ainsi, le chapitre 3 rÊalise en lui-même le traitement des donnÊes contextuelles. Les donnÊes condensÊes ont ÊtÊ synthÊtisÊes dans le tableau 3.2. En revanche, nous avons laissÊ en suspens le troisième aspect fondamental de toute situation : les praticiens (Girin, 1990). Tout au plus, nous savons qu'une Êquipe inconnue jusqu'ici dite `pour un village authentique', s'oppose à l'Êquipe historiquement Êtablie dite `d'entente communale', à propos du PLU ÊlaborÊ par cette dernière. Nous avons suggÊrÊ, en prÊsentant l'histoire de la commune, que des acteurs Êcologistes jouent un rôle dans cette controverse : Antoine Waechter et l'association Paysages d'Alsace. De même, nous avons montrÊ que l'Êlaboration d'un PLU mobilise d'une manière ou d'une autre de nombreux praticiens, à la fois internes et externes à la commune. Mais nous sommes restÊs volontairement imprÊcis à propos des praticiens, non seulement pour entretenir le suspense, mais aussi pour


234 |

Chapitre 4. Une démarche d'analyse critique de discours pour découvrir qui fait la stratégie

deux autres raisons. D'une part, parce qu'il n'était pas nécessaire d'être plus précis jusqu'ici. D'autre part, parce que les praticiens sont au centre de notre analyse des données : comme nous l'avons souligné au chapitre 2, si la stratégie est socialement construite par le discours, le discours quant à lui est produit par les praticiens à travers leurs textes. Ce sont les praticiens qui font la stratégie, et nos questions de recherche consistent à identier qui sont les plus inuents d'entre eux (identité), comment ils utilisent la production de textes pour le devenir (stratégie discursive), et quels facteurs renforcent (ou atténuent) le pouvoir de ces textes. C'est pourquoi, dans cette section, nous nous concentrons désormais sur la question des praticiens. Nous avons procédé en deux étapes.

Une première étape a consisté en un repérage des praticiens qui jouent un rôle-clé dans l'épisode du PLU. A ce titre, notre lecture synthétique des données débouche sur une distinction entre deux catégories de praticiens : ceux qui produisent des textes et ceux dont on peut s'étonner du fait qu'ils n'en produisent pas (ou seulement de façon anecdotique).

Certes, il découle de notre cadre théorique qu'un praticien ne peut être considéré comme stratège que s'il produit des textes. Néanmoins, cela peut surprendre que des praticiens dont c'est le rôle formel de faire la stratégie, restent largement silencieux. Dans le cas de Saint-Pré-le-Paisible, nous pensons plus spéciquement à certains élus des échelons supra-communaux (communauté de communes, canton, syndicat intercommunal chargé du SDAU) qui se sont très peu exprimés quant à leur positionnement vis-à-vis du PLU de Saint-Pré-le-Paisible. La commune s'inscrit pourtant dans les territoires plus vastes qu'ils administrent, chacun à leur niveau.

Une conséquence importante découle de ce constat : l'analyse de l'identité et de la stratégie discursive des acteurs n'est pas réductible à l'identication des discours qu'ils véhiculent dans leurs textes (puisque tous n'en produisent pas).


4.2. Exposé des méthodes de recherche

| 235

Dans une seconde étape, nous avons alors cherché à déterminer les critères qui permettent de cerner l'identité et la stratégie discursive des praticiens. A nouveau, notre lecture synthétique des données conrme la pertinence de retenir trois critères (pré-identiés déductivement comme suit) pour caractériser les praticiens.

Dans une approche d'analyse critique de discours, un premier critère s'impose naturellement : le

discours.

Le(s) discours mobilisé(s) par un praticien dans ses textes permettent, en partie, d'appréhender son identité, à travers la manière dont il se représente le PLU. D'une manière générale, un praticien peut construire une représentation favorable ou défavorable au PLU. En pratique, produire un texte revient à prendre position vis-à-vis du PLU et, donc, des autres praticiens producteurs de textes. Cela permet bien d'identier les praticiens, aussi bien dans l'absolu (tel praticien est soit pour, soit contre le PLU) que relativement les uns aux autres (en étant pour ou contre le PLU, tel praticien est soit plutôt l'allié, ou soit plutôt l'opposant, de tel autre praticien). A travers les textes qu'il produit, un praticien se construit lui-même sa propre identité.

Ce premier critère ne rend pas compte du fait que certains élus supra-communaux, pourtant investis d'une position sociale de stratège, restent muets en ce qui concerne le PLU. Plus généralement, se demander qui produit des textes porte à s'interroger sur les raisons qui poussent un praticien à produire des textes (ou à ne pas en produire).

En cohérence avec notre cadre théorique, la lecture synthétique des données permet de retenir l'idée que les praticiens sont motivés par la défense de leurs

intérêts.

Ceux qui s'invitent dans la controverse le font, non seulement parce qu'ils en ont le droit, mais aussi parce qu'ils ont un intérêt à défendre. De même, ceux dont on s'étonne du silence se taisent par intérêt. Par exemple, l'échéance des élections cantonales (dont les dates coïncidaient en 2008 avec celles des élections municipales)


236 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

explique que certains candidats à ces Êlections  notamment le prÊsident de la communautÊ de communes  ne ressentent pas l'intÊrêt de prendre position ouvertement à propos du PLU s'ils peuvent y Êchapper. Ainsi, l'intÊrêt des praticiens explique leur dÊcision de produire (ou non) des textes. Il permet Êgalement de mieux apprÊhender l'identitÊ des producteurs de textes : l'identitÊ rÊelle d'un praticien peut être diÊrente de celle qu'il se construit à travers les textes qu'il produit. Dans ses textes, un praticien peut minimiser tel intÊrêt qu'il a à agir, et mettre plutôt l'accent sur tel autre intÊrêt. L'intÊrêt doit donc impÊrativement être retenu comme second critère d'analyse des donnÊes, caractÊrisant les praticiens. A ce titre, le repÊrage des intÊrêts implique une lecture symptomatique des textes (Porter Abbott, 2002) : il s'agit de lire `entre les lignes', en recherchant les `non-dits' (Vaara & Tienari, 2005). L'objectif est de dÊcouvrir des intÊrêts dissimulÊs derrière les mots. Enn, nous pensons qu'il est nÊcessaire de s'intÊresser au

genre,

c'est-Ă -dire Ă 

la façon d'agir des praticiens (Fairclough, 2005b, 2009). A l'inverse d'une lecture `entre les lignes', il s'agit de se concentrer sur ce qui est dit et sur la façon de le dire. Par exemple, à l'inverse des `non-dits', un texte peut contenir des `trop-dits', tels que des hyperboles ou d'autres gures de rhÊtorique, procÊdÊs argumentatifs, etc. Ces usages de la langue ont pour objectif d'interpeller le lecteur, de le faire rÊagir, de le  maniuencer  (Chalvin, 2001) ; par consÊquent, une lecture critique doit suspecter la nalitÊ stratÊgique de ces usages. En dÊnitive, le traitement des donnÊes, consistant en une lecture synthÊtique des donnÊes, fait ressortir trois critères qui constitueront les axes de l'analyse des donnÊes : discours, intÊrêts et genre des praticiens.

4.2.2.2 Analyse des donnÊes Pour rendre compte de l'analyse des donnÊes, nous abordons des considÊrations thÊoriques et pratiques. Les premières nous permettent de veiller à la cohÊrence de l'analyse avec le cadre de l'approche dialectique-relationnelle. Les secondes rendent compte de la manière dont nous avons procÊdÊ concrètement à l'analyse critique des


4.2. Exposé des méthodes de recherche

| 237

discours : quels outils, connaissances, méthodes et de techniques avons-nous utilisés ?

a. Considérations théoriques : réexion sur l'analyse.

Notre analyse critique

de discours s'appuie sur les principes de l'approche dialectique-relationnelle, développée par Fairclough (2005b, 2009). Nous avons vu que cette approche insiste sur la nécessité d'établir une distinction entre deux niveaux de réel social en interaction : le niveau des événements (de l'action, de la pratique quotidienne) et celui des structures institutionnalisées (voir chapitre 2). Les structures institutionnalisées contraignent l'action quotidienne sans jamais la déterminer totalement. Cette distinction appelle deux observations importantes. D'un côté, les praticiens ont toujours la possibilité, à un moment ou à un autre, de déroger aux règles et routines prescrites par les structures intra-organisationnelles. Ainsi, il y a une part d'intentionnalité dans l'action, qui permet aux praticiens d'entreprendre de remettre en cause l'ordre établi. Un exemple simple est celui des dirigeants d'une organisation qui s'emploieraient à instituer une nouvelle stratégie, un nouveau slogan, de nouvelles valeurs, etc. En ce sens, l'organisation émerge des (inter)actions quotidiennes (approche ascendante). D'un autre côté, toute organisation étant encastrée dans un environnement, les praticiens sont confrontés à des structures sociétales sur lesquelles ils n'ont guère d'emprise. Ils doivent s'y conformer. Un exemple simple est celui de l'évolution du cadre légal. Un autre exemple est celui de l'institutionnalisation du discours du développement durable, que les organisations (et les praticiens à l'intérieur de celles-ci) peuvent dicilement ignorer. En d'autres termes, il y a aussi une part de

déterminisme social dans la vie des organisations. Ici, l'organisation est le reet de la société (approche descendante). Ainsi, nous avons envisagé notre travail d'analyse en deux temps, correspondant à ces deux observations.

Dans un premier temps, nous nous sommes penchés sur l'intentionnalité des praticiens, c'est-à-dire sur leurs actions pour tenter d'inuencer


238 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

la stratÊgie à travers la production de textes. Nos deux premières sous-questions de recherche s'inscrivent dans cette idÊe d'intentionnalitÊ, selon laquelle les praticiens ont la capacitÊ de transformer la stratÊgie, à travers leur pratique (notamment discursive), conformÊment à l'approche pratique de la stratÊgie.

Sur la base de l'identication prĂŠalable des praticiens jouant un rĂ´le-clĂŠ (voir plus haut), nous avons cherchĂŠ Ă caractĂŠriser chaque praticien selon les trois clĂŠs de lecture retenues (discours, intĂŠrĂŞt, genre). Nous veillons Ă  montrer que cette caractĂŠrisation dĂŠcoule bien des donnĂŠes.

Pour les trois indicateurs, notre analyse s'attache Ă examiner comment les donnĂŠes textuelles et contextuelles sont liĂŠes entre elles, conformĂŠment aux recommandations mĂŠthodologiques de l'approche dialectique-relationnelle (Fairclough, 2005b, 2009).

Le repÊrage de l'intÊrêt des praticiens implique de distinguer les praticiens internes et externes à la commune. Concernant les praticiens internes, une localisation gÊographique de la provenance des textes (lieu de rÊsidence de l'auteur) apparaÎt particulièrement pertinente. Il Êtait vraisemblable que les riverains des projets inscrits au PLU, perçoivent ce document d'urbanisme comme une menace potentielle visà-vis de leur intÊrêt ou, du moins, comme une source d'inquiÊtude susante pour les motiver à produire des textes d'opposition. Concernant les praticiens externes, rechercher leur intÊrêt consiste à identier ce qui, dans le contexte, explique qu'ils s'invitent à Saint-PrÊ-le-Paisible (ou au contraire qu'ils s'en Êloignent).

Le repÊrage des discours mobilisÊs par les praticiens dans leurs textes, ne peut se faire indÊpendamment du contexte. La connaissance du contexte permet de mieux identier le sens d'un propos, c'est-à -dire le discours qu'il vÊhicule. Nous avons soulignÊ au chapitre 2 qu'un texte pose presque toujours un problème d'interprÊtation au lecteur, lorsque celui-ci n'a pas connaissance du contexte. La rÊfÊrence à des donnÊes contextuelles ore donc un moyen de valider une interprÊtation, plutôt qu'une autre.


4.2. Exposé des méthodes de recherche

| 239

Le repérage du genre qui caractérise l'action d'un praticien ou d'un groupe de praticiens, fait lui aussi appel au contexte. Certes, la façon d'agir transparaît dans les textes, à travers les modes d'argumentation, les gures de style, le choix des supports de la communication,.... Mais elle s'étend au-delà des textes. Par exemple, la constitution d'une association de riverains, le recours aux procédures judiciaires,... sont des moyens d'action qui complètent la rhétorique pour tenter d'accroître le pouvoir d'inuence d'un ensemble de textes. De même, comme nous l'avons déjà évoqué, la connaissance du jugement du Tribunal Administratif permet de valider certaines interprétations relatives au genre des opposants.

Dans un second temps, nous avons examiné les facteurs déterministes qui conditionnent la constitution de la stratégie. Notre troisième sous-question de recherche s'inscrit dans cette vision descendante, selon laquelle la stratégie d'une organisation obéit à des forces déterministes (Van de Ven & Poole, 1995).

Dans cette seconde étape de l'analyse des données, nous détournons notre attention des stratégies d'acteurs, pour examiner de plus près les données contextuelles exposées au chapitre 3. A partir des faits constatés, nous avions émis un ensemble de propositions. Certaines propositions laissent penser que le tournant stratégique, pris par la commune suite à la rupture de 2008, n'est que la conséquence logique des décisions passées et d'une mutation intervenue dans les structures sociétales. Par exemple, l'aux de périurbains suite à la création d'un lotissement dans les années 1990 contribue à un renouvellement des attentes sociales qui, à lui seul, pourraient expliquer un rééquilibrage des préférences électorales.

Dans cette seconde approche des données, il ne semble pas évident que la stratégie discursive des opposants ait joué un rôle aussi décisif que ne le suggère l'approche intentionnelle. Notre analyse s'attache donc à rendre compte de la place respective des forces volontaristes et déterministes, dans la constitution de la stratégie.


240 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

b. ConsidĂŠrations pratiques : rĂŠalisation de l'analyse.

Nous explorons la fa-

brique de la stratÊgie, et notamment les praticiens qu'elle implique, par le biais d'une analyse critique de discours. Cette approche critique nous conduit à nous intÊresser plus spÊciquement au caractère stratÊgique (Crozier & Friedberg, 1977), intentionnel, de l'action des praticiens en gÊnÊral et de leur communication en particulier. Nous venons de souligner que cet intÊrêt pour l'intentionnalitÊ ne dÊtourne pas pour autant notre attention de la part de dÊterminisme qui entre en jeu dans la fabrique de la stratÊgie. Par exemple, nous verrons qu'un praticien impliquÊ dans une controverse n'a pas toujours choisi d'y être impliquÊ. L'action peut être contrainte plus ou moins fortement par des forces extÊrieures à l'individu, et c'est notamment en ce sens qu'il est possible de contester l'idÊe que le dirigeant (qui fait l'acte de prendre les dÊcisions) est le pilote de l'organisation. Nous prÊsentons ici les principaux outils (qui peuvent être des connaissances, des mÊthodes, des techniques,...) que nous mobilisons pour rÊaliser concrètement cette analyse critique de discours. Cette prÊsentation vise à  donner au lecteur des moyens de sa critique  (JournÊ, 2008), en lui permettant notamment de mieux comprendre l'exposÊ de nos rÊsultats, dÊtaillÊs aux chapitres 5 et 6. Nous utilisons des outils d'analyse discursive et narrative dans le cadre de deux Êtapes diÊrentes d'analyse. Un premier ensemble d'outils permet une première Êtape d'analyse. Celle-ci consiste à explorer le corpus de donnÊes prÊalablement traitÊes, c'est-à-dire rÊduites aux extraits nÊcessaires et susants au regard des critères exposÊs plus haut (discours, intÊrêts, genres). Nous parlons d'analyse `primaire'. Une seconde Êtape d'analyse consiste à structurer les rÊsultats de cette exploration, à la fois pour mieux les prÊsenter et pour les approfondir. Nous parlons d'exploration `secondaire'. Certains des outils utilisÊs à cette n sont d'usage commun et n'appellent pas ici de prÊsentation. C'est le cas des tableaux et schÊmas de synthèse 'ordinaires', mais aussi des reprÊsentations imagÊes et allÊgoriques que le lecteur dÊcouvrira par la suite. En revanche, nous avons Êgalement recours à deux outils d'usage moins routinier : le carrÊ sÊmiotique et le schÊma actantiel (Greimas,


4.2. ExposĂŠ des mĂŠthodes de recherche

| 241

1966). Pour comprendre l'usage que nous en faisons, une familiarisation avec leurs principes de base est susante, mais nĂŠcessaire.

Outils pour l'analyse primaire des donnĂŠes.

Notre analyse primaire des

donnÊes consiste à explorer les textes produits par les praticiens, dans le but de comprendre qui sont ces praticiens producteurs de textes (première question de recherche) et comment ils utilisent la production de textes pour tenter d'exercer une inuence sur la fabrique de la stratÊgie (deuxième question de recherche). Les praticiens peuvent être envisagÊs comme des individus ou comme des groupes. Un groupe peut produire des textes (en son nom propre), diÊrents de ceux produits par ses membres (en leur nom propre). Tous ces textes peuvent être analysÊs, dÊcortiquÊs, au moyen des mêmes outils. S'agissant d'eectuer une analyse critique des discours, nous nous appuyons sur Reisigl & Wodak (2009) qui distinguent trois facettes d'une lecteur critique (traduction libre) :

1. La critique littÊrale des textes et des discours (text and discourse-immanent critique ). Le chercheur recherche des incohÊrences, des contradictions, des paradoxes ou des dilemmes à l'intÊrieur même des textes produits par un praticien. 2. La critique relationnelle (socio-diagnostic critique ). Le chercheur examine le caractère `persuasif' ou `manipulateur' des textes et, plus gÊnÊralement, des pratiques discursives (canaux de communications utilisÊs,...). 3. La critique pro-active (future-related prospective critique ). Le chercheur se propose de contribuer à l'amÊlioration des pratiques de communication : Êlaboration de guides pratiques pour l'Êlimination du langage sexiste, par exemple. Il n'est pas possible de prÊvoir avec exactitude les usages que les praticiens vont faire du langage, dans leur pratique. Pour cette raison, le protocole de recherche doit être susamment souple pour permettre au chercheur d'adapter les outils d'analyse aux usages qu'il observe eectivement (JournÊ, 2005). Ces trois facettes d'une lecture critique orent à notre avis cette souplesse : chacune renvoie à des outils diÊrents. La critique littÊrale peut s'appuyer, par exemple, sur une analyse lexicale ou sur la logique, pour mettre à jour des champs lexicaux contradictoires ou des paralogismes. Elle peut contribuer à l'identication des thèmes et du style caractÊristiques d'un praticien.


242 |

Chapitre 4. Une démarche d'analyse critique de discours pour découvrir qui fait la stratégie La critique relationnelle fait appel à des connaissances linguistiques diverses (rhé-

torique, dialectique, théorie narrative,...) permettant de comprendre comment un praticien tente de faire admettre ses arguments à ses contradicteurs et à ses auditeurs/lecteurs, et de contrer ceux de ses adversaires. Elle nécessite par ailleurs une connaissance du contexte, permettant d'envisager comment les auditeurs sont susceptibles d'interpréter les textes (et d'adhérer ou non au discours qu'il véhicule).

La critique pro-active implique de porter un regard éthique sur une pratique langagière, pour expliciter en quoi celle-ci pose un problème social et/ou organisationnel. Elle peut nécessiter, par exemple, une connaissance sur l'histoire de cette pratique à travers le temps et l'espace. Nous analysons les textes produits par les praticiens en adaptant les outils d'analyse selon le contenu et le sens de ces textes.

Outils pour l'analyse secondaire des données.

Plusieurs auteurs recom-

mandent l'usage de matrices comme dispositifs permettant de faire apparaître les résultats des analyses (Miles & Huberman, 2003; Nadin & Cassell, 2004). Il s'agit de disposer les données, selon des dimensions à identier et à justier (ou d'autres règles de disposition à dénir), de manière à clarier l'origine des interprétations faites par le chercheur. Ainsi, l'usage de matrice est une façon de s'assurer que la chaîne d'évidence (Yin, 2003) ne soit pas rompu : les interprétations découlent des dispositions, qui découlent des analyses `primaires', qui découlent elles-mêmes des données préalablement collectées et traitées. Nous utilisons, en tant que matrices de présentation des résultats de notre analyse primaire, deux outils issus de la théorie narrative : le carré sémiotique et le schéma

narratif. Ces deux dispositifs ont été développés par Greimas (1966)

22

. Nous en

exposons les éléments fondamentaux, pour faciliter la compréhension des matrices présentées au chapitre 6.

22. Le lecteur intéressé trouvera une présentation synthétique et documentée sur le site http:

//www.signosemio.com.


4.2. ExposĂŠ des mĂŠthodes de recherche

| 243

Le carrÊ sÊmiotique  permet de raner les analyses par oppositions en faisant passer le nombre de classes analytiques dÊcoulant d'une opposition donnÊe de deux (par exemple, vie/mort) à quatre (par exemple, vie, mort, vie et mort : un mort-vivant, ni vie ni mort : un ange), huit voire dix  (HÊbert, 2006). Un carrÊ sÊmiotique se reprÊsente gÊnÊralement sous une forme schÊmatique. Au-delà d'une visualisation structurÊe des rÊsultats d'une analyse, il permet au travers de ce ranement d'approfondir l'analyse. Prenons un exemple. Supposons qu'un salariÊ d'une entreprise soit tÊmoin d'une fraude. Une manière d'Êtudier le comportement de ce salariÊ consiste à observer et interprÊter sa rÊaction : signaler la fraude ou ne pas la signaler. Par la suite cependant, le chercheur envisagera peut-être l'idÊe que `ne pas signaler la fraude' ne revient pas à la cautionner. De même, le salariÊ peut ne pas cautionner la fraude, sans pour autant la signaler. Ainsi, d'une opposition initiale à deux termes (signale/ne signale pas), l'analyse s'organise à prÊsent autour de quatre idÊes (signale, ne signale pas, cautionne, ne cautionne pas). Le carrÊ sÊmiotique constitue un outil systÊmatique d'aide à l'analyse (comme dans l'exemple). Il ore Êgalement de visualiser cette analyse. Ainsi, l'exemple prÊcÊdent peut se reprÊsenter schÊmatiquement (gure 4.5).

Figure 4.5  ReprĂŠsentation d'un carrĂŠ sĂŠmiotique. L'essentiel pour comprendre l'usage que nous ferons du carrĂŠ sĂŠmiotique par la suite, est de comprendre que ses `axes' reprĂŠsentent des relations d'opposition. L'intĂŠrĂŞt de faire apparaĂŽtre des oppositions de ce type dĂŠpend du contexte d'utilisation du carrĂŠ sĂŠmiotique. Dans l'exemple ci-dessus, elles permettent de se rendre compte


244 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie

que la rÊaction du salariÊ ne s'interprète pas comme une alternative entre `signaler' ou `ne pas signaler'. Il y a trois interprÊtations diÊrentes de la rÊaction d'un salariÊ qui ne signalerait pas la fraude. Par la suite, le chercheur peut constituer un Êchantillon d'individus, faire les analyses nÊcessaires pour positionner chacun d'entre eux dans le carrÊ sÊmiotique, puis tenter de comprendre ce qui diÊrencie les groupes d'individus qui apparaÎtraient.

Dans le cas de Saint-PrÊ-le-Paisible, nous utilisons le carrÊ sÊmiotique pour mieux dÊcrire les diÊrentes raisons qui peuvent expliquer que des praticiens ont produit des textes, alors que d'autres sont restÊs silencieux. Plus gÊnÊralement, cela nous permet de mieux comprendre qui produit des textes (première question de recherche).

Le

schĂŠma actantiel

 permet de dĂŠcomposer une action en six facettes ou

actants. (1) Le sujet (par exemple, le prince) est ce qui veut ou ne veut pas être conjoint à (2) un objet (par exemple, la princesse dÊlivrÊe). (3) Le destinateur (par exemple, le roi) est ce qui incite à faire l'action, alors que (4) le destinataire (par exemple, le roi, la princesse, le prince) est ce qui en bÊnÊciera. Enn, (5) un adjuvant (par exemple, l'ÊpÊe magique, le cheval, le courage du prince) aide à la rÊalisation de l'action, tandis qu'un (6) opposant (par exemple, la sorcière, le dragon, la fatigue du prince et un soupçon de terreur) y nuit.  (HÊbert, 2006).

Comme le carrĂŠ sĂŠmiotique, le schĂŠma actantiel peut se reprĂŠsenter `schĂŠmatiquement' (comme son nom l'indique). La gure 4.6 prĂŠsente un schĂŠma actantiel gĂŠnĂŠrique.

Le terme d'actants dÊsigne grossièrement les acteurs. Greimas (1966) reconnait la possibilitÊ qu'un acteur `non humain' (un objet) puisse se comporter comme un être humain. Par exemple, dans le discours d'un dirigeant `le plan stratÊgique' peut jouer le rôle de `destinateur', c'est-à -dire de la force qui incite à mettre en oeuvre telle ou telle action. Le plan stratÊgique est alors considÊrÊ comme un `acteur' de la narration, au même titre les actionnaires (par exemple) l'auraient ÊtÊ s'ils avaient ÊtÊ prÊsentÊs comme les destinateurs de cette action. C'est pourquoi le terme d'`actants' a ÊtÊ prÊfÊrÊ à celui d'`acteurs'.


4.2. Exposé des méthodes de recherche

Source :

| 245

http://biblio.alloprof.qc.ca/PagesAnonymes/DisplayFiches.aspx?ID=3014

Figure 4.6  Représentation d'un schéma actantiel. Les termes originels désignant les catégories d'actants, appartiennent à un jargon académique (parfois dit  etic ). Nous en proposons une `traduction' dans un langage plus courant (parfois dit  emic ) (Boje, 2001), comme suit :

     

Le sujet devient le (anti-)héros. L'objet devient l'objectif. Le destinateur devient le mobile. Le destinataire devient le bénéciaire. Les opposants restent les opposants. Les adjuvants deviennent les facilitateurs.

Ainsi, une narration raconte l'histoire d'un héros poursuivant un objectif et capable de répondre aux questions `pourquoi cet objectif ?' (mobile) et `qui cela sert-il ?' (bénéciaire). Dans sa quête, le héros peut compter quotidiennement sur le soutien de facilitateurs, mais il doit aussi surmonter les obstacles et les pièges tendus par des opposants. Toute histoire réelle ou ctive peut donner lieu à plusieurs versions, correspondant à autant de narrations. Chaque narration peut être décrite au moyen du schéma actantiel. Ainsi, à une histoire donnée ne correspond pas un schéma narratif unique, mais autant de schémas narratifs qu'il y a de narrations de cette histoire. En fait, le schéma narratif fait apparaître le discours que livre chaque narrateur à propos de l'histoire qu'il raconte.


246 |

Chapitre 4. Une dĂŠmarche d'analyse critique de discours pour dĂŠcouvrir qui fait la stratĂŠgie Dans le cas de Saint-PrĂŠ-le-Paisible, nous utilisons le schĂŠma actantiel pour dĂŠ-

crire le discours des praticiens (considĂŠrĂŠs au niveau du groupe). Nous examinons notamment dans quelle mesure leur discours ĂŠvolue durant l'ĂŠpisode du PLU. Nous proposons une interprĂŠtation de ces ĂŠvolutions.

Synthèse : de la thÊorie au terrain, et vice versa A travers ce chapitre, nous avons exposÊ notre stratÊgie de recherche, ainsi que les mÊthodes et techniques opÊrationnelles mises en oeuvre pour accÊder aux donnÊes et pour les exploiter. Dans un eort pour justier nos mÊthodes de recherche, nous avons expliquÊ les raisons de notre adhÊsion au rÊalisme critique. Cette posture est non seulement prescrite par l'approche dialectique-relationnelle de l'analyse critique de discours, mais elle est aussi conforme à notre façon d'être et de concevoir le monde et le rôle de la recherche dans la sociÊtÊ. Le rÊalisme critique privilÊgie les mÊthodes qualitatives. Nous avons justiÊ cette prÊfÊrence, de même que celle de nous concentrer sur l'Êtude de cas unique comme cadre pour la rÊalisation d'une analyse critique de discours. Par suite, nous avons exposÊ nos mÊthodes de recherche. Nous avons rendu compte des raisons qui nous ont poussÊ à sÊlectionner la commune de Saint-PrÊle-Paisible, comme terrain de recherche. Nous avons prÊsentÊ les donnÊes recueillies, en distinguant notamment les donnÊes textuelles (qui rendent compte des discours des praticiens) et les donnÊes contextuelles (qui rendent compte des faits, c'est-à-dire des rÊalitÊs matÊrielles ou sociales). Enn, nous avons indiquÊ comment ces donnÊes ont ÊtÊ traitÊes, puis analysÊes, pour aboutir à une rÊponse à notre question centrale :

qui fait la stratĂŠgie ?

Nous avons rappelĂŠ que cette question centrale se subdivise en trois sous-questions. Celles-ci se diĂŠrencient quant Ă la place qu'elles accordent aux praticiens dans une comprĂŠhension de la formation de la stratĂŠgie.


4.2. Exposé des méthodes de recherche

| 247

Les deux premières sous-questions admettent que les praticiens ont la capacité d'inuencer la stratégie à travers leurs pratiques (et que certains sont déterminés à y parvenir). Notre approche se concentre sur une pratique particulière : la production de textes. Qui produit des textes ? Comment ces praticiens utilisent-ils la production

de textes pour tenter d'inuencer la stratégie ? Le chapitre 5 se concentre sur ces questions. A l'inverse, la troisième sous-question relativise le contrôle que les praticiens, quels qu'ils soient, ont sur la stratégie. Elle suggère qu'un discours ne peut devenir inuent que sous certaines conditions, indépendantes de l'action présente des praticiens. Dans cette perspective, la stratégie suit une trajectoire tracée par l'action combinée des décisions passées et des contraintes externes. Quelles conditions fa-

vorisent l'hégémonie d'un discours ? Le chapitre 6 se concentre sur cette question.

Dans une optique critique que nous revendiquons, les chapitres 5 et 6 s'attachent également à identier les problèmes sociaux (et de gestion) qui découlent de la découverte du nouveau visage du stratège dans l'organisation.


Troisième partie RESULTATS ET INTERPRETATIONS.

Qui fait la stratégie ?

Figures stratégiques et coalitions de discours.


INTRODUCTION • Remise en cause de la conception classique du dirigeant • Pertinence et enjeu d’une approche du pilote à base de discours

PREMIERE PARTIE : PROJET DE RECHERCHE Qui fait la stratégie ? Une perspective à base de discours Chapitre 1

Chapitre 2

L’approche pratique de la stratégie : qui pilote l’organisation ?

Le discours dans la fabrique de la stratégie : une approche critique

DEUXIEME PARTIE : TERRAIN ET METHODES DE RECHERCHE Qui fait la stratégie ? Le cas de la commune de Saint-Pré-le-Paisible Chapitre 3

Chapitre 4

Terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible

Une analyse critique de discours pour découvrir le ‘pilote-en-pratique’

TROISIEME PARTIE : RESULTATS ET INTERPRETATIONS Qui fait la stratégie ? Figures stratégiques et coalitions de discours Chapitre 5

Chapitre 6

Les figures stratégiques : les praticiens impliqués

Les coalitions de discours : les praticiens influents

CONCLUSION


Chapitre 5

Les praticiens impliqués dans la fabrique de la stratégie : les gures stratégiques Ce chapitre restitue les résultats de notre travail d'identication des praticiens impliqués dans la controverse relative au PLU : leur discours, leurs intérêts et leur façon d'agir (genre). Il propose le concept original de gures stratégiques. 5.1 Le camp des  contre  : sept gures . . . . . . . . . . . . . . . . . . 256 5.2 Le camp des  autres  : six gures . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 284 5.2.1 5.2.2

. . . . . . . . . . . . . . . . . . 284 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 301

Le camp des  pour  : quatre gures Le  corps arbitral  : deux gures

 La démocratie, c'est aussi le droit institutionnel de

 François Mitterrand. dire des bêtises. 

L

es chapitres qui précèdent justient et cadrent les questions de recherche que nous posons dans cette thèse. Ils rendent compte également de la démarche

méthodologique mise en oeuvre, an d'étayer le point de vue que nous défendons dans la  conversation  ouverte par ces questions (Cossette, 2009). L'approche pratique de la stratégie reconnaît le processus politique de construction de la stratégie : de nombreux praticiens, à la fois internes et externes à l'organisation, sont en position d'exercer une inuence sur la trajectoire de l'organisation, y


254 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

compris à travers leurs activitÊs ordinaires. Elle invite ainsi à nuancer l'armation classique selon laquelle les dirigeants ont le contrôle sur la fabrique de la stratÊgie de leur organisation. Nous apprÊhendons la construction de la stratÊgie sous l'angle d'une approche à base de discours. En eet, l'interaction quotidienne entre les praticiens implique, en particulier, la production, la diusion et la consommation de textes formant des conversations. De façon quotidienne dans la vie des organisations  même si c'est parfois plus perceptible dans le cadre d'Êpisodes stratÊgiques (Hendry & Seidl, 2003) , des praticiens tentent d'inuencer la stratÊgie par le biais de la production de textes. Alors que les rÊpercussions de cette pratique sur la lÊgitimitÊ perçue d'un projet stratÊgique sont de mieux en mieux reconnues, peu de travaux (à notre connaissance) se sont penchÊs sur les acteurs de cette communication d'inuence. Nous nous joignons aux eorts pour combler cette lacune, dans le cadre d'une commune rurale  Saint-PrÊ-le-Paisible  engagÊe dans l'Êlaboration de son Plan Local d'Urbanisme (PLU). Cet Êpisode stratÊgique rÊvèle les divergences de points de vue entre praticiens. Plusieurs d'entre eux ont exprimÊ leurs dÊsaccords avec le projet de PLU dÊfendu par la municipalitÊ en place. MalgrÊ cette rÊsistance, le PLU est approuvÊ. Mais, quatre mois plus tard, la liste d'opposition remporte les Êlections municipales avec, pour point-clÊ de son programme, le rejet du PLU. Ainsi, le camp des adversaires du PLU remporte

une 1

bataille importante dans son projet de

Dès lors, constatant qu'un conseil municipal se fait renverser en raison d'une vive opposition à son projet stratÊgique, l'armation selon laquelle `le conseil municipal fait la stratÊgie' pose problème. proposer une stratÊgie alternative pour la commune.

Dans ce chapitre, nous restituons notre travail de repĂŠrage et d'identication des praticiens impliquĂŠs dans la controverse relative au PLU. Pour dĂŠcouvrir leur

1. Trois ans plus tard (mars 2011), le PLU est toujours en vigueur, bien qu'il ait ĂŠtĂŠ mis en rĂŠvision. Certaines forces, notamment supra-communales, continuent  mais pour combien de temps ?  de s'opposer au projet des nouveaux ĂŠlus.


| 255

discours, dÊcryptons leurs intÊrêts (y compris ceux qui, Êventuellement, restent non exprimÊs), et qualions leur genre (façons d'agir) identitÊ, nous analysons leur

des acteurs, comme expliquÊ au chapitre 4. Pour chaque acteur, nous dÊterminons Êgalement la nature de son implication dans cette controverse : l'analyse des donnÊes a fait Êmerger l'idÊe que la nature de l'implication permet de diÊrencier les praticiens en prÊsence. Notre analyse synthÊtique de l'ensemble des donnÊes a, dans un premier temps, permis de repÊrer les principaux protagonistes, qu'on ne peut pas exclure de notre rÊexion. Nous avons ensuite approfondi notre analyse, à la recherche de l'identitÊ de ces protagonistes. ConformÊment à notre approche critique du discours, notre analyse de l'identitÊ des praticiens tient compte des textes produits par eux, sans toutefois s'y limiter. Au-delà des intÊrêts que les individus donnent à voir à travers leurs discours, nous recherchons Êgalement ceux qu'ils ne mettent pas en avant, mais qui transparaissent nÊanmoins du contexte. Par ailleurs, nous examinons le genre des praticiens, c'est-à-dire leur façon d'agir, de se comporter, dans les interactions quotidiennes (Fairclough, 2005b). Nous identions 20 protagonistes, en trois catÊgories qui se distinguent selon le positionnement de ces protagonistes vis-à-vis du PLU. Ainsi, 10 individus sont des

dÊtracteurs du projet de PLU ; 4 sont des partisans ; 6 ont une posture ambigße ou neutre vis-à -vis du PLU. Pour chaque individu, nous proposons une reprÊsentation mÊtaphorique de son genre (la façon d'agir par laquelle il exerce son pouvoir d'inuence). Nous montrons la nature de son implication (attendue ou non, puis eectivement constatÊe ou non). Nous qualions le(s) discours qu'il invoque. L'analyse des textes est triangulÊe avec les donnÊes contextuelles, pour mieux cerner l'ensemble des intÊrêts qu'il poursuit. Nous livrons enn une apprÊciation Êthique de son genre, ce qui nous a paru appropriÊ dans le contexte particulier de nos observations. Un extrait signicatif des textes produits par l'individu permet au lecteur d'Êvaluer notre analyse. Nous exploitons principalement les donnÊes relatives à l'Êpisode stratÊgique du PLU tel que nous l'avons dÊlimitÊ arbitrairement (juin 2004 - mars 2008), mais des


256 |

Chapitre 5. Les praticiens impliqués dans la fabrique de la stratégie : les gures stratégiques

données antérieures ou postérieures sont utilisées lorsque nous estimons qu'elles sont signicatives pour l'identication d'un individu. Enn, dans le but de préserver l'anonymat des individus, leurs noms sont modiés. A l'exception de celui d'Antoine Waechter : contrairement aux autres, taire ce nom constituerait une perte d'information importante dans le contexte de cette recherche. Nous organisons le chapitre en trois temps. D'abord, nous présentons les détracteurs du projet de PLU. Puis, les partisans sont identiés. Enn, s'ils sont moins nombreux, des praticiens qui apparaissent neutres vis-à-vis du PLU ont leur importance dans la compréhension de l'issue de `l'épisode du PLU', que nous développerons au chapitre 6.

5.1

Le camp des  contre  : sept gures

Parmi les dix détracteurs du PLU que nous identions, huit sont des habitants de Saint-Pré-le-Paisible et deux sont extérieurs à la commune. S'il ne fallait retenir que quelques idées à propos de leur identité, nous proposerions les trois suivantes :  Les opposants au PLU sont très majoritairement des

riverains des zones de

projets prévues au PLU (lotissement, parc touristique) ;  Deux opposants sont des conseillers municipaux sortants dissidents, qui sont aussi propriétaire (pour l'un) et

exploitant

(pour l'autre) de terrains que

le PLU classe autrement que dans leurs intérêts exprimés de propriétaire et d'exploitant ;  Les deux opposants extérieurs à la commune  Antoine Waechter est l'un d'eux  sont des

activistes écologistes dont la notoriété à l'échelle régionale

est forte, mais dont l'

image

et le

genre

sont très controversés.


5.1. Le camp des  contre  : sept gures

| 257

Myth. gr. Prince thrace, ls de la muse Calliope, poète, musicien et chanteur. Son gÊnie Êtait tel qu'il charmait même les bêtes sauvages. Source : Petit Larousse en couleur, 1991. OrphÊe.

: http://chateau.rochefort.free.fr/viollet-le-duc/Symbole.php 12379146681416514774papapishu_Lyre.svg.med.png Illustrations

•

et

http://www.clker.com/cliparts/1/7/0/9/

Eusebio, l'enchanteur. GENRE.

OrphÊe est à nos yeux l'allÊgorie du rÊenchantement du monde. Eusebio, en s'auto-proclamant  avocat des bois  et en s'adressant aux  rêveurs  et aux  poètes , adopte un genre lyrique regrettant une rupture avec un passÊ harmonieux. Il promet du rêve dans une sociÊtÊ qui, pour beaucoup d'observateurs, est en mal de repères. Il organise des promenades en forêt, lors desquelles sa position de guide lui ore un contexte pour fustiger, à l'abri des contradicteurs, les partisans du projet de PLU.


258 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

APPEL CITOYEN. Nous sommes tous concernÊs par un projet qui dÊterminera notre avenir et surtout celui de nos enfants. [...] Dans un humble petit mÊmoire, j'ai dÊveloppÊ une Êtude oÚ je dÊfends non pas mon Êgoïsme personnel en tant que riverain mais mon devoir de citoyen libre et respectueux de la vie. [...] Face à l'ampleur d'un tel dessein, notre village perdra  une fois de plus  un bien prÊcieux au dÊtriment de toute la communautÊ. [...] Cette forêt concernÊe appartient en eet à chaque habitant de la municipalitÊ, c'est l'hÊritage que nous ont lÊguÊs nos grands-parents, eux portaient encore dans leur coeur, les vraies valeurs d'un sage humanisme. [...] Amis riverains, voisins, Êlus, amoureux de la nature, cueilleurs de champignons, chasseurs, promeneurs, rêveurs, poètes, ... et surtout, surtout, vous enfants je vous lance un appel du coeur : ne laissez pas les adultes dÊcider de votre futur sans prendre en compte vos rêves et vos espoirs. [...] Citoyens, donnez votre avis, je les Êcouterai tous, je serai l'avocat des bois, de la forêt, des animaux et de tous les êtres vivants qui peuplent nos souvenirs d'enfant. En dÊtruisant la nature, nous dÊtruisons jusqu'à notre mÊmoire. [...]

PLAIDOYER POUR QUE VIVE LA FORÊT Cette forêt est l'âme de notre village et le tÊmoin de notre enfance. Gamins, nous allions [dans cette forêt] chasser les dragons ou combattre de mystÊrieuses crÊatures. Nous y observions de belles fÊes. Ensuite ce fut le temps des cabanes. Maintenant nous recherchons le calme rafraÎchissant et serein sous les frondaisons, nous Êcoutons le chant des oiseaux ou observons furtivement ses hôtes. Et demain ? ? ? [...] Serons-nous ères de lÊguer [à nos enfants] une nature saccagÊe, planiÊe, rÊduite à l'essentiel ? Pour bâtir un meilleur futur, il n'est pas nÊcessaire de dÊtruire le prÊsent. N'obligeons pas nos enfants à plus de devoirs demain en abusant de nos droits d'aujourd'hui. [...] Je vous propose une promenade bucolique, poÊtique et reposante dans notre forêt. Nous ne nous connaissons pas, mais nous avons sÝrement beaucoup à nous dire : crÊons de nouveaux liens. Venez nombreux, je vous ferai rêver ! [...] (Extrait d'un tract datÊ du 11 juin 2007).

Implication : attendue et constatĂŠe.

En mars 2008, il est ĂŠlu conseiller

municipal avec l'Êquipe  village authentique . Au prÊalable, il s'Êtait distinguÊ en proposant des promenades en forêt. Celle à laquelle nous nous sommes rendu a pris des allures de meeting de campagne Êlectorale en plein air : ainsi, selon lui,  tout est illÊgal dans les 126 hectares du projet touristique . Cette implication n'est pas très surprenante : Eusebio est riverain de la zone AUa (projet de lotissement).


5.1. Le camp des  contre  : sept gures

Discours : écologique.

| 259

Son  appel citoyen  se pose explicitement comme

une action pour protéger la forêt, menacé par le projet de lotissement et, surtout, par le projet touristique. Par ailleurs, Eusebio réfère à Nicolas Hulot lors de réunions publiques. Enn, il se fait remarquer en septembre 2010 en fabriquant, de ses propres mains, six panneaux d'information en bois qui sont répartis dans la commune :  [ces panneaux sont] traités à l'huile de lin pour ne pas polluer et durer dans le temps . A la lumière de ces éléments, nous estimons que son engagement, en faveur de la protection de l'environnement, est réel.

Autre(s) intérêt(s) : riverain zone AUa.

Le respect de l'environnement,

en tant que cause d'intérêt général, n'exclut pas la poursuite simultanée d'intérêts plus particuliers. Dans l'extrait, Eusebio concède être riverain de la zone AUa (lotissement). Certes, il nie agir à ce titre. Néanmoins, son discours comporte une contradiction : alors que le PLU est présenté comme une menace pour l'avenir, le  plaidoyer  d'Eusebio évoque plutôt la nostalgie d'un passé idéalisé en voie de disparition. S'il existe une menace, est-ce l'avenir ou le passé qui est menacé ? Cette contradiction suggère la coexistence, compatible, d'un intérêt pour la collectivité et d'un intérêt particulier.

Ethique : abus d'autorité charismatique.

Eusebio revêt l'habit d'une

personne ayant autorité. Puis il en abuse. A travers l'organisation de promenades forestières, Eusebio se forge un statut de `guide' qui permet à son message d'être entendu. Il revendique son autorité lorsqu'il évoque son  humble petit mémoire , lequel suggère, sans autre forme de démonstration, sa `compétence' dans le domaine de la protection de la Nature (

mémoire

appartiennent au champ lexical du

savoir ).

étude

et

En outre, même si l'expres-

sion :  enfants je vous lance un appel du coeur  a sans doute une valeur rhétorique  il est peu vraisemblable que les destinataires implicites du tract soient des enfants  Eusebio s'installe ici dans la position du parent-protecteur. Puis, brutalement :  tout est illégal dans les 126 hectares du projet touristique .


260 |

Chapitre 5. Les praticiens impliqués dans la fabrique de la stratégie : les gures stratégiques

Cette armation a été réfutée par le Tribunal Administratif. C'est ce type d'armations péremptoires, de la part d'une personne qui revendique une autorité qui n'est fondée ni dans le droit, ni dans la tradition, que nous décrivons d'un point de vue éthique comme un

abus d'autorité charismatique.


5.1. Le camp des  contre  : sept gures

Berger, ère.

1991.

Litt. Bon, mauvais berger : bon, mauvais guide, conseiller. Source : Petit Larousse en couleur,

: http://www.coloriage.org/img/le-berger-b839.jpg fckimage/oriage_Saint_Louis_Marie_Grignon_de_Montfort.jpg

Illustrations

| 261

et

http://avecmarielesenfantsprientpourlapaix.com/files/ndfenfants/

Balthazar, le missionnaire. GENRE.

Le missionnaire créé le contact entre un territoire (ou une organisation) et un discours alternatif. Son action consiste, chemin faisant, à inculquer une nouvelle façon d'être, conforme à ce discours. Les institutions existantes, diabolisées, paraissent invulnérables à une attaque frontale ; le salut viendra donc de la prise de conscience des prosélytes. Balthazar estime que la volonté du peuple est prise en étau entre le  libéralisme  et les corporatismes qui protent à une  élite  cruelle. Il encourage des micro-activités au quotidien, pour  faire un travail  d'information et montrer l'exemple d'un faire-autrement.


262 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

 Pourquoi chercher Ă tout prix Ă  ĂŠtendre le village ? Le locatif serait plus ecace qu'un lotissement pour assurer un renouvellement de la population car, Ă  ce compte-lĂ , il faudra recommencer dans dix ans .

Extrait des D.N.A. du 16 novembre 2007, Une super-agglomÊration ? (propos rapportÊs). Ce n'est pas le rôle d'une municipalitÊ de soutenir le commerce local, autrement qu'en le privilÊgiant quand on a une commande bien prÊcise à faire. [...] On vient de faire le budget. [...] On n'augmente pas les taux d'imposition [...]. Ce qui m'horrie et m'horripile, c'est le coÝt des Êtudes. Nous ne sommes pas techniciens du gÊnie civil, et on a besoin de conseils pour faire les bons choix. Et là, les contribuables sont des vraies vaches à lait du privÊ. Là oÚ jadis on pouvait demander conseil à la DDE pour 5.000 euros, aujourd'hui, on doit passer par des cabinets privÊs, qui n'hÊsitent pas à demander 15.000 euros pour la même prestation. Et souvent, on a l'impression que le rÊsultat est un copiÊ-collÊ d'un travail fait pour un voisin. Vive la libÊralisation et l'Êconomie de marchÊ ! Ce que les Êlus locaux font par contre, c'est de plancher sur des schÊmas d'amÊnagement cohÊrents, pour essayer de faciliter l'implantation de nouvelles activitÊs. Mais là, les bureaux d'Êtude passent plus de temps à consulter les lobbies que les Êlus. (Syndicats professionnels, chambres patronales...). [...] Là oÚ j'essaie de faire un travail un peu original, c'est sur l'information sur les lières possibles de dÊveloppement durable, et sur les circuits courts, au travers de mes expo à la chapelle. Je tente de faire dÊcouvrir de nouveaux marchÊs, de nouveaux mÊtiers, de nouvelles façons d'envisager le paysage, les lières courtes, inciter des initiatives pour transformer et produire autrement... Mais bon... il y a des fois oÚ le message ne passe pas tout bêtement parce que les gens ne bougent pas. [...] Il faut ouvrir les yeux sur le fait que nous sommes gouvernÊs par un dogme, le libÊralisme, qui est une idÊologie, qui n'a rien à envier, en cruautÊ, au communisme ou à d'autres extrÊmismes. La seule diÊrence, c'est qu'il n'y a pas une instance bien prÊcise à qui on peut imputer les crimes. Il est question d'un truc dius qui auto-produirait ses règles, et qui serait le marchÊ. Mais il faut bien comprendre que les règles du marchÊ sont complètement faussÊes par les règles qu'imposent les lobistes, et que des lois que le peuple subit ne sont pas des lois naturelles, mais des lois dictÊes par des intÊrêts privÊs puissants. [...] En fait, la mondialisation, nous la voulons parce que nous avons l'illusion qu'on a à notre portÊe une innitÊ de biens... à un coÝt abordable. Mais ces biens, ils ont un prix Ênorme. Ils sont disponible pour une `Êlite' (moins de 8%) de l'humanitÊ, au prix du quasi esclavage de tout le restant. Au prix aussi de millions de morts de faim, ou de morts liÊes à la mauvaise qualitÊ de l'eau. Quand on regardera les choses avec des yeux d'humains et non de consommateurs, et quand on comprendra que ce système se retourne contre nous, ce qui est dans l'ordre naturel des choses, alors le reste sera facile à accepter.

Extraits d'une discussion sur un forum Internet de renommĂŠe intercommunale, datĂŠs du 29 mars 2009. Ces propos apparaissent dans une rubrique intitulĂŠe :  L'emploi se meurt dans [notre bassin d'emploi] ! Non aux villages dortoirs .

Implication : prĂŠvisible et constatĂŠe.

Comme Eusebio, Balthazar

est un riverain de la zone AUa (lotissement). On pouvait donc s'attendre à ce qu'il se sente impliquÊ. Cet engagement s'observe par la prise de parole rÊgulière de Balthazar à l'occasion des rÊunions publiques d'information sur le PLU, par sa


5.1. Le camp des  contre  : sept gures

| 263

candidature en mars 2008 sur la liste  village authentique , par son Êlection à la fonction de deuxième adjoint et par ses initiatives locales originales, cohÊrentes avec 2

ses convictions altermondialistes .

Discours : altermondialiste.

Le discours altermondialiste (au sens lit-

tÊral, non connotÊ) est particulièrement Êvident dans le second extrait. Le lien de causalitÊ suggÊrÊ entre, d'une part, la problÊmatique des villages-dortoirs et du budget de la collectivitÊ et, d'autre part, le libÊralisme et les pressions supposÊes, antidÊmocratiques, exercÊes par des lobbies sur des prestataires privÊs de services, est particulièrement frappant. La n de l'extrait est un rÊquisitoire contre une reprÊsentation diabolique et culpabilisante du  libÊralisme . Il est intÊressant de noter qu'une variante de ce discours, qui Êvoque plus spontanÊment des enjeux d'Êchelle planÊtaire, s'est faite entendre dans le cadre de la pratique de la stratÊgie à Saint-PrÊ-le-Paisible. Ainsi, les problÊmatiques spÊciques des communes rurales sont en partie façonnÊes par des discours sociÊtaux, même si ces discours sont parfois peu conformes à l'original lorsqu'ils sont reproduits localement (c'est ici le principe du `tÊlÊphone arabe').

Autre(s) intĂŠrĂŞt(s) : riverain zone AUa.

Balthazar conteste le modèle

ĂŠconomique du lotissement en utilisant le registre rationnel :  le locatif serait plus ecace qu'un lotissement . En fait, une ore locative existe, dans le centre-village, mais peine Ă trouver preneur, peut-ĂŞtre parce que la demande des pĂŠriurbains attirĂŠs par le milieu rural porte de prĂŠfĂŠrence sur des maisons individuelles. Le contreargument avancĂŠ est alors que, si le locatif reste inoccupĂŠ, c'est parce que le phĂŠ3

nomène de pÊriurbanisation s'est arrêtÊ , si bien que la crÊation d'un lotissement ne se justie tout simplement pas. Pourtant, nous avons montrÊ au chapitre 3 que la pÊriurbanisation semble bel et bien se poursuivre. L'argumentation de Balthazar

2. Il organise notamment des expositions dans l'ancienne chapelle rĂŠnovĂŠe, en privilĂŠgiant des thĂŠmatiques sur l'ĂŠcologie, les ĂŠnergies alternatives, la nature, la culture, la tradition. Il est aussi Ă l'origine d'un marchĂŠ de NoĂŤl dans la commune et de la mise en place d'un jardinet pĂŠdagogique, oĂš les enfants peuvent dĂŠcouvrir les fondamentaux d'une production domestique de lĂŠgumes. 3. L'explication fournie ĂŠtant que la hausse du prix des carburants contraindrait les pĂŠriurbains Ă  s'installer Ă  proximitĂŠ de leur lieu de travail... or, la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible ĂŠtant multipolarisĂŠe, elle est en quelque sorte loin de tout.


264 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

peut ainsi s'analyser comme un eort pour rationaliser son opposition au projet de lotissement. En somme, la dÊmarche de Balthazar est tout autant celle d'un missionnaire altermondialiste, que celle d'un riverain qui souhaiterait dÊlÊgitimer un projet de lotissement qu'il perçoit comme un risque à titre particulier.

Ethique : prêche par excès.

Dans le premier extrait, Balthazar critique

la pertinence d'un lotissement  car, à ce compte-là, il faudra recommencer dans dix ans . On reconnaÎt l'argument dit `de la direction'. Cet argument pousse le raisonnement trop loin dans le temps (excès d'anticipation), en armant que la stratÊgie d'aujourd'hui sera la stratÊgie Êternelle. Dans le second extrait, le  libÊralisme  est dÊcrit à travers un champ lexical apocalyptique :  cruautÊ ,  extrÊmismes ,  crimes ,  dictÊes ,  esclavage ,  morts . Il s'agit ici de l'argument `de l'excès', qui consiste à exagÊrer des problèmes contemporains rÊels pour imposer l'idÊe dÊfendue. Ici, l'exagÊration pourrait être qualiÊe d'abusive, pour deux raisons.

D'une part, une description aussi peu

nuancĂŠe tient d'un dogmatisme manichĂŠen : les ĂŠlus seraient de `gentils' artisans de l'intĂŠrĂŞt gĂŠnĂŠral (mais leurs prĂŠdĂŠcesseurs ne l'ĂŠtaient-ils pas, eux aussi ?) ; quant aux `mĂŠchants' bureaux d'ĂŠtudes privĂŠs et partenaires publics et institutionnels impli4

quĂŠs dans l'ĂŠlaboration d'un PLU , ils seraient pour leur part au service d'intĂŠrĂŞts corporatistes.

D'autre part, cette conception manichĂŠenne accepte mal l'existence

d'un `juste milieu', ce qui laisse peu de place au dialogue et Ă la recherche de compromis.

4. Rappelons que cette implication est une obligation lĂŠgale, voir chapitre 3.


5.1. Le camp des  contre  : sept gures

| 265

Cavalier, ère. adj. Désinvolte jusqu'à la grossièreté, sans gêne.  Faire cavalier seul : g., agir isolément. Source : Petit Larousse en couleur, 1991. Cavalier libre (ou passager clandestin) : utilisateur d'un bien, d'un service ou d'une ressource, qui ne paie pas le  juste  prix de son utilisation. Jouter v.i. 2. Litt. Rivaliser, se mesurer avec qqn. Source : Petit Larousse en couleur, 1991. : http://coloriage.gulli.fr/var/jeunesse/storage/images/coloriages/imaginaire/chevaliers/chevalier-1/7372281-1-fre-FR/ Chevalier-1_download.jpg et http://www.randrproductions.ch/tye3/images/joute.jpg

Illustrations

Ambrosine et Childéric, le cavalier libre. GENRE.

Ambrosine et Childéric sont tous deux agriculteurs au sein de l'unique exploitation implantée dans la commune. Ambrosine, conseillère municipale depuis 1995, native de la commune, s'oppose ouvertement au PLU et se retourne contre l'équipe historique  d'entente communale . En mars 2008, elle n'est pas candidate, mais son ls Childéric se présente sur la liste rivale  village authentique  ; il devient premier adjoint. L'explication la plus objective de ce volte-face est celle du conit d'intérêts : le PLU ouvre à l'urbanisation des terrains agricoles sur lesquelles l'exploitation, à défaut d'en être propriétaire, n'exerce un contrôle qu'à travers le zonage. Or, au sens large, cette famille d'agriculteurs est puissante, en termes d'électeurs inscrits sur la liste électorale de la localité...


266 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

Techniquement, [les nouveaux ĂŠlus de Saint-PrĂŠ-le-Paisible] veulent reclasser les zones dites  Nt  (72 ha) et  AU  (39 ha)

a jouxtant les 23 ha [...] en zone dite  A . C'est-Ă -dire agricole pour empĂŞcher

les dÊbordements de projet qu'ils craignent. [...] Selon [ChildÊric], agriculteur, le maintien en zone agricole est prÊpondÊrant :  Près de 700 ha de terres agricoles disparaissent tous les ans en Alsace, cela revient à tuer des lières et des professions, sans parler d'une perte environnementale et des risques de coulÊes de boue accentuÊes par l'urbanisation au dÊtriment des ceintures vertes, sachant que les cultures contribuent aussi à capter le CO2. Ça aussi, ce sont des sujets d'actualitÊ. 

Extrait des D.N.A. du 30 juillet 2009,  Le ou et les incertitudes . INTERROGATIONS SUITE A LA LETTRE OUVERTE DE M. [LE PREMIER ADJOINT SORTANT] Pourquoi [le] 1er adjoint ressent-il une forme de lassitude ces dernières annÊes

b?

Est-ce parce qu'il n'a pas ÊtÊ entendu et ÊcoutÊ par Monsieur le Maire lorsqu'il y a trois ans, lors de la première rÊunion pour le PLU, il a osÊ dire clairement devant les conseillers :  qu'il Êtait contre le projet touristique ; [...]  qu'il s'entendait bien avec tout le monde et qu'il souhaitait que ça dure. [...] Lors de l'avant dernière rÊunion du conseil municipal, lorsqu'il a ÊtÊ interpellÊ par une conseillère, qui lui a dit qu'il avait changÊ son fusil d'Êpaule, il a rÊpliquÊ qu'il n'Êtait toujours pas pour le projet mais qu'il avait tout de même approuvÊ le PLU. Après ce dÊsaccord entre lui et Mr. Le Maire, pourquoi ce revirement de situation ? Certains sont accusÊs d'agir pour leur intÊrêt personnel. Dans ce cas bien prÊcis, ne dÊfend t-on pas d'intÊrêt personnel, peut-être pour prÊserver un poste d'aide administratif

c Ă la mairie de [SAINT-PRE-LE-PAISIBLE] ? [...]

Pourquoi avoir quittÊ l'Êquipe municipale, pour qui il porte tant d'intÊrêt, à un moment si dÊcisif ? Extrait d'un tract anonyme d , datÊ du 07 mars 2008. Voir gure 3.10. Dans un tract datÊ du 06 mars 2008, le 1er adjoint, conseiller depuis 1995, explique sa dÊcision de ne plus être candidat (une rumeur s'Êtait rÊpandue, selon laquelle il serait en dÊsaccord avec l'Êquipe d'entente communale) : il soutient l'Êquipe d'entente communale (voir plus loin). c. L'Êpouse du 1er adjoint occupe ce poste jusqu'en mars 2008 ; on peut noter que le second ls d'Ambrosine avait ÊtÊ recrutÊ par la commune comme agent d'entretien, puis son poste n'avait pas ÊtÊ renouvelÊ. d. Selon les partisans du PLU, l'auteur de ce tract serait Ambrosine. Notre analyse du texte nous porte à admettre cette hypothèse. Il est vraisemblable que l'auteur soit cette  conseillère  mentionnÊe dans le texte, prÊsente dès  la première rÊunion pour le PLU . Le tract a, en outre, ÊtÊ diusÊ deux jours avant les Êlections municipales ; or, Ambrosine est la seule conseillère sortante à s'opposer ouvertement au PLU et à l'Êquipe  d'entente communale , et à avoir des intÊrêts Êlectoraux (à travers la candidature de son ls ChildÊric) justiant de conclure par l'expression  moment si dÊcisif . a. b.

Implication : prĂŠvisible et constatĂŠe.

L'implication des exploitants

agricoles Êtait prÊvisible, non seulement parce qu'Ambrosine est conseillère municipale sortante, mais aussi parce que les choix de zonage inscrits dans le PLU re-


5.1. Le camp des  contre  : sept gures

| 267

prĂŠsentent une menace (au sens stratĂŠgique) pour l'exploitation. Toutefois, cette implication, eectivement constatĂŠe, n'ĂŠtait pas d'emblĂŠe une opposition ouverte. 5

Ainsi, le 19 janvier 2007 lors de l'arrĂŞt du projet de PLU , Ambrosine vote `pour' le projet (vote au scrutin public, Ă main levĂŠe). Le 23 novembre 2007, lors de la dĂŠlibĂŠ6

ration visant approbation dĂŠnitive du PLU, elle vote `contre' (au scrutin secret ). Ce changement de position s'analyse en partie comme le rĂŠsultat d'une organisation des forces d'opposition au PLU, notamment Ă partir de l'ĂŠtĂŠ 2007. L'ĂŠlĂŠment dĂŠcisif semble toutefois ĂŞtre une dĂŠlibĂŠration du conseil municipal, datĂŠe du 10 novembre 2007, lors de laquelle une mĂŞme question est revenue plusieurs fois au vote, avec des rĂŠsultats diĂŠrents. Contestant les conditions de cette dĂŠlibĂŠration, Ambrosine dĂŠpose un recours au Tribunal Administratif contre cette dĂŠlibĂŠration (rejetĂŠ).

Discours : rĂŠalisme agricole.

Les textes produits par les exploitants

agricoles sont bien rĂŠsumĂŠs par le premier extrait choisi. ChildĂŠric met en avant les risques que l'urbanisation fait peser sur les agriculteurs, notamment la disparition des terres agricoles, qui peut remettre en cause la viabilitĂŠ des exploitations. Son 7

propos rejoint l'analyse faite par la chambre d'agriculture du Bas-Rhin . A ce rĂŠalisme agricole se greent des arguments montrant les bĂŠnĂŠces humains et environnementaux de l'agriculture : protection contre les coulĂŠes de boues et captage de CO2.

Autre(s) intÊrêt(s) : dÊpendance à l'Êgard des terrains agricoles. Bien que des arguments environnementaux soient mis en avant, les intÊrêts agricoles sont très prÊsents dans le discours des exploitants. Nous avons montrÊ au chapitre 3 que l'emprise au sol du projet touristique reprÊsente près du quart du ban communal. Si à l'Êchelle d'une RÊgion, l'amÊnagement de grandes zones d'activitÊs Êconomiques est une stratÊgie relativement Êconome en terres cultivables, à l'Êchelle

5. n de la première Êtape du processus d'Êlaboration du PLU, voir section 3.3.1.1. 6. Ses dÊclarations en rÊunions publiques et la candidature de son ls sur la liste  village authentique  relativisent le degrÊ de secret en ce qui la concerne. 7. Le lecteur trouvera (annexe .32) un article publiÊ le 1er mai 2009 par la chambre d'agriculture du Bas-Rhin, qui expose bien la problÊmatique de la disparition des terres agricoles  la RÊgion Alsace Êtant particulièrement concernÊe par ce phÊnomène.


268 |

Chapitre 5. Les praticiens impliqués dans la fabrique de la stratégie : les gures stratégiques

locale les agriculteurs concernés en subissent seuls les conséquences, sans garantie de compensation durable. Il n'est toutefois pas inutile de rappeler que la chambre d'agriculture est obligatoirement impliquée dans l'élaboration des documents d'urbanisme. Ainsi, elle a donné son feu vert au PLU de Saint-Pré-le-Paisible. Par conséquent, sans nier les dicultés rencontrées par les agriculteurs, le fait de ne pas être propriétaire des terres exploitées constitue une dépendance à l'égard de cette ressource ; dépendance qui a pu être mal gérée. D'un autre point de vue, les pressions politiques exercées par l'exploitation agricole sont peut-être révélatrices de la stratégie choisie pour gérer ces risques.

Ethique : recours au procès d'intention.

Dans le second extrait,

la phrase :  Dans ce cas bien précis, ne défend t-on pas d'intérêt personnel, peut-être pour préserver un poste d'aide administratif à la mairie  (voir aussi notre note de bas de page dans l'encadré) renferme un argument ad personam. Ce type d'attaques personnelles ou de procès d'intention a la réputation d'envenimer les situations. Une critique pro-active

8

pourrait se donner pour objectif de recenser ces pratiques

jugées problématiques, et d'élaborer un guide des bonnes et des mauvaises pratiques discursives. Qu'il s'agisse ou non d'une réponse à une provocation antérieure, cette façon d'agir nous semble peu compatible avec la recherche du bien vivre ensemble et la poursuite d'un intérêt collectif supérieur.

8. Voir chapitre 4.


5.1. Le camp des  contre  : sept gures

| 269

Activisme n.m. Attitude politique qui prÊconise l'action directe, la propagande active. Action n.f. 4. Mouvement collectif organisÊ en vue d'un eet particulier. DÊterminÊ, e adj. 2. RÊsolu, dÊcidÊ.  n.m. LING. ÉlÊment dÊterminÊ par un autre (le dÊterminant).

Action revendicative.

Source : Petit Larousse en couleur, 1991.

Illustrations : http://a35.idata.over-blog.com/500x384/4/04/82/63/Photos-Blog/ouvrez-la-91fe7.jpg com/2009/08/non.jpg?w=300&h=300

•

et

http://dantotsupm.files.wordpress.

Herrmann et Gottfried, le micro-activiste. GENRE.

Les grandes lignes du projet touristique apparaissent dans la presse pour la première fois le 17 novembre 2005. Le 22 novembre, des associations Êcologistes encouragent les riverains à crÊer un `comitÊ de dÊfense' pour  obtenir la protection des terres agricoles, des forêts et des milieux naturels . Le 31 janvier 2006, ce comitÊ est constituÊ. Herrmann et Gottfried, 2 habitants de Saint-PrÊ-le-Paisible, en sont en fait les seuls membres visibles (reprÊsentants des associations Êcologistes extÊrieures mis à part). Dès lors, ce comitÊ joue un rôle central en diusant de nombreux tracts lesquels, à l'essentiel, consistent à crier au scandale en faisant feu de tout bois. Ces 2 habitants sont impliquÊs dans les recours contre le PLU.


270 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

CONSTITUTION D'UN COMITE DE DEFENSE Un agriculteur se dit un jour qu'il s'enrichirait plus sÝrement en vendant ses terres pour la construction qu'en les cultivant. [...] Un golf prit la place des prÊs, du blÊ et du maïs sur quelques dizaines d'hectares. [...] Pourquoi s'arrêter en si bon chemin : [...] il disposait encore de 25 hectares pour construire un vaste lotissement rÊsidentiel. Conscient que ce projet ne plairait pas aux [...] dÊfenseurs du paysage et de la nature [...] mais convaincu qu'il trouverait la même duplicitÊ que par le passÊ auprès des reprÊsentants du peuple, il qualia son projet de naturel et de diÊtÊtique. [...] Il se trouvera bien quelques naïfs pour y croire.

NON AUX ILLUSIONS ET AUX COMPLAISANCES QUI DETRUISENT NOTRE CADRE DE VIE Depuis 1983, le  promoteur  valorise progressivement ses terrains, parfois en  s'arrangeant  avec la loi, sous le regard complaisant de quelques ĂŠlus et de l'administration. [...] Ces derniers croient, avec une belle naĂŻvetĂŠ, les discours sur le dĂŠveloppement. Pourtant, le passĂŠ devrait les ĂŠclairer [...]. Le projet prĂŠtend contribuer Ă la rĂŠalisation et au fonctionnement d'ĂŠquipement publics. [...] Mais, le vĂŠritable objectif est la construction d'un vaste lotissement rĂŠsidentiel [...].

La municipalitĂŠ de [Saint-PrĂŠ-le-Paisible] a bradĂŠ un patrimoine qui ĂŠtait le bien des habitants de toute la commune. [Le promoteur] s'est considĂŠrablement enrichi [...]. Il attend de rĂŠaliser sur ces 12 ha une plus-value de 3,6 millions d'euros en vendant ces mĂŞmes parcelles au prix du terrain constructible. Et ce ne serait qu'un dĂŠbut [...].

ALERTE Un quart du territoire communal abandonnÊ à l'urbanisation  touristique , soit 169 hectares, dont 26 hectares urbanisables immÊdiatement avec une densitÊ d'occupation au sol 3 à 5 fois plus forte que dans le village, voilà ce que le projet de PLU va autoriser. Le promoteur pourra construire plus de 100000 mètres carrÊs de surface habitable, soit l'Êquivalent de 1000 logement de 100 mètres carrÊs. [...] Ce chire traduit à lui seul la monstruositÊ du projet.

ANALYSE DE L'ECONOMIE DU PLU Le projet correspond davantage Ă une opĂŠration capitalistique, destinĂŠe Ă  orir des possibilitĂŠs de placement. [...] La distance entre le plaidoyer [du promoteur] et la rĂŠalitĂŠ est abyssale. La naĂŻvetĂŠ et la complaisance de certains ĂŠlus sont dĂŠconcertantes : vingt cinq ans d'appui Ă  un personnage qui n'est qu'un marchand de terres [...]. Et qui ne respecte pas ses engagements. Ce projet n'a [...] d'autre contenu qu'une spĂŠculation sur la valeur des terrains.

Aux citoyens de [Saint-PrĂŠ-le-Paisible] et d'ailleurs Si [le maire] a choisi de dĂŠpenser 12600 euros en frais d'avocat, cela ne peut prouver que son manque de conance en soi, ou une ignorance du droit, ou le mĂŠpris qu'il a pour la gestion des deniers publics : engager de telles sommes juste pour essayer de faire condamner les associations et citoyens qui s'opposent Ă lui Ă  de lourds frais de justice ne l'honore en rien. Extraits de divers tracts publiĂŠs par le comitĂŠ de dĂŠfense.


5.1. Le camp des  contre  : sept gures

Implication : prévisible et constatée.

| 271

L'implication de Herrmann et

Gottfried est prévisible, dans la mesure où des intérêts personnels les concernant sont en jeu (voir plus bas). Cette implication s'observe notamment à travers les tracts du `comité de défense'. Mais ce comité organise également des réunions publiques : Herrmann et Gottfried y sont les seuls intervenants lors de ces réunion, si l'on exclut les représentants des associations écologistes, invités. Ainsi, le comité de défense se compose en pratique de deux individus, qui agissent comme s'il s'agissait d'un groupe.

Discours : anti-capitaliste.

Les textes du comité de défense ont une

sorte de refrain. Ils attaquent le promoteur du projet touristique, qu'ils construisent comme un spéculateur malhonnête, un menteur, en quête d'une  plus-value  à travers la réalisation d'une  opération capitalistique . De même, les élus locaux se montreraient tantôt complaisants, tantôt naïfs, vis-à-vis des promesses répétées du promoteur. L'adjectif `anti-capitaliste' que nous utilisons pour décrire ce discours se justie par le recours récurrent aux termes, négativement connotés, utilisés par les détracteurs de la `nanciarisation' du monde. L'adjectif est donc imparfait, mais nous n'en avons pas trouvé de meilleur.

Autre(s) intérêt(s) : riverains.

L'observation du contexte rend compte

d'intérêts non communiqués. Herrmann est riverain de la zone de création du lotissement. Quant à Gottfried, sa propriété jouxte un terrain que tout destine à être urbanisé un jour (selon les dires du maire). Dans le cadre du PLU-2007, une seule parcelle deviendrait constructible sur ce vaste terrain. Cette parcelle trouverait immédiatement un acheteur, puisqu'elle a été classée suite à la requête d'une personne désirant s'installer dans son village natal : Gottfried aurait donc un nouveau voisin.

Nous pensons que ces éléments contextuels contribuent, autant que les motifs mis en avant dans les textes, à l'explication de l'implication des membres du comité de défense dans la fabrique du PLU.


272 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

Ethique : `prise en otage' rhĂŠtorique.

Dans l'extrait, deux phrases

permettent d'illustrer ce que nous considĂŠrons ĂŞtre une `prise d'otage' rhĂŠtorique, c'est-Ă -dire un dispositif langagier dont la propriĂŠtĂŠ est d'interdire toute libertĂŠ de rĂŠponse Ă  un quelconque contradicteur.

 Il se trouvera bien quelques naĂŻfs pour y croire .  Si [le maire] a choisi de dĂŠpenser 12600 euros en frais d'avocat, cela ne peut prouver que son manque de conance en soi, ou une ignorance du droit, ou le mĂŠpris qu'il a pour la gestion des deniers publics .

Ces deux phrases, qui rendent bien compte du ton pÊremptoire caractÊristique des textes produits par le comitÊ de dÊfense, `interdisent' le dÊbat contradictoire : ceux qui dÊfendent la thèse opposÊe à celle du comitÊ sont  manque ,  ignorance ) ou

diabolisĂŠs

humiliĂŠs

( naĂŻfs ,

( mĂŠpris pour la gestion des deniers

publics ). A nouveau, nous ne prenons pas position dans le dĂŠbat de fond. Mais dans la forme, ce type de prise en otage est contraire aux valeurs que nous souhaitons dĂŠfendre, ici comme ailleurs. Par ailleurs, la lecture des extraits montrent que les tournures hyperboliques sont frĂŠquentes dans les textes. Des chires importants sont annoncĂŠs et les superlatifs sont nombreux ( monstruositĂŠ , le territoire est  abandonnĂŠ ). Mais  ce ne serait qu'un dĂŠbut , comme pour attĂŠnuer rhĂŠtoriquement leur argumentation, qui ne se caractĂŠrise pourtant pas par un eort de nuance.


5.1. Le camp des  contre  : sept gures

| 273

Notoriété n.f. renommée, réputation, renom. Symbole n.m. Signe guratif, être animé ou

chose, qui représente un concept, qui en est l'image, l'attribut, l'emblème. Autorité n.f.2. Qualité, ascendant par lesquels qqn se fait obéir [...] Personne, ouvrage, etc., auquel on se réfère, qu'on peut invoquer pour justier qqch. Source : Petit Larousse en couleur, 1991.

Illustrations : http://www.hardtofindseminars.com/blog/wp-content/uploads/2009/12/superman.gif 22/les-mots-que-souffle-le-lobby-anti-eolien-a-ses-sympathisants-148535

et

http://www.rue89.com/planete89/2010/04/

A. Waechter et Chantal, le macro-activiste. GENRE.

Antoine Waechter et (dans une mesure moindre mais croissante) Chantal sont les emblèmes régionaux de l'activisme écologiste. Leur implication est liée à celle du comité de défense, mais il s'agit néanmoins d'individus distincts. Extérieurs à la commune, exploitant leur notoriété malgré une image controversée, leur voix est autorisée et potentiellement inuente. D'un côté, leur implication semblerait moins légitime si elle n'était pas relayée par des habitants de Saint-Pré-le-Paisible. D'un autre côté, les discours de ces derniers seraient moins inuents s'ils ne bénéciaient pas de l'appui symbolique des écologistes. Micro- et macro-activistes ont donc un intérêt à collaborer. Ce n'est pas un hasard si Herrmann, Gottfried, A. Waechter et Chantal déposent, ensemble, plusieurs recours contre le PLU.


274 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

Historique de la protection de la vallÊe de la Largue AnnÊes 1984  1994 [Le promoteur de l'actuel projet touristique], agriculteur, prÊsente un projet de golf [...] sur ses terres. [Il] dÊmarche les propriÊtaires pour Êlargir son domaine [...]. [Une] forêt de la commune de [Saint-PrÊ-le-Paisible] est cÊdÊ[e] au promoteur : en contrepartie, la commune achète une supercie Êquivalente dans un autre dÊpartement (revendue depuis lors). Le golf est crÊÊ.

875 mètres [...] de vallÊes sont biologiquement altÊrÊs.

Pourquoi la SAFER n'est-elle pas intervenue lorsque [le promoteur] a transfĂŠrĂŠ ses terres agricoles Ă la sociĂŠtĂŠ de golf dont il est devenu actionnaire ? L'installation d'un `Center Parc' ĂŠchoue. Le DDA adjoint est convaincu de connivence avec la reprĂŠsentante de `Pierre et Vacances' dans un autre dossier : le PrĂŠfet met immĂŠdiatement un terme aux fonctions du fonctionnaire.

AnnÊes 1995  2001 [Le promoteur] est Êlu maire [d'une commune limitrophe de Saint-PrÊ-le-Paisible] en 1995. [...] Des relevÊs cadastraux montrent qu'une fraction non nÊgligeable des surfaces ouvertes à l'urbanisation appartiennent [au promoteur]. Alsace Nature envisage de saisir la Chambre RÊgionale des Comptes. La FÊdÊration connaÎt à cette Êpoque des remous internes et des changements de responsables : il est aujourd'hui impossible de savoir quelle suite a ÊtÊ donnÊe à cette demande locale. La crÊation du centre Êquestre suscite questionnement et rumeurs. Une enquête administrative est engagÊe sur l'origine des fonds, mais celle-ci s'est arrêtÊe à la frontière suisse. Extraits d'un tract diusÊ par A. Waechter à l'occasion d'une rÊunion publique organisÊe à Saint-PrÊ-le-Paisible par le comitÊ de dÊfense.

Monsieur le commissaire-enquêteur, Le projet de plan local d'urbanisme mis à l'enquête publique est surprenant de dÊsinvolture, en particulier en ce qui concerne la zone  touristique . [...] Une partie de cet espace est classÊe Nt, mais il sut de lire le règlement pour comprendre qu'elle n'aura rien de naturel. [...] En altÊrant l'un des itinÊraires les mieux conservÊs [du secteur], le projet tel qu'il est prÊsentÊ porterait un mauvais coup au tourisme [local]. En cherchant à accueillir une population au moins Êgale à celle de [Saint-PrÊ-le-Paisible], le projet modierait profondÊment l'ambiance de la vallÊe. En gÊnÊrant d'importants tracs motorisÊs, il pourrait crÊer des dicultÊs de circulation dans la traversÊe de [la commune], et nalement justier de nouvelles infrastructures routières, c'est-à-dire de nouveaux impacts sur l'environnement (impacts induits). Copie à : Monsieur le PrÊfet du Haut-Rhin, Monsieur le Directeur RÊgional de l'Environnement, Monsieur le Ministre du DÊveloppement Durable, Monsieur le Commissaire europÊen en charge du rÊseau Natura 2000. Extraits d'un courrier de Chantal au commissaire-enquêteur chargÊ du dossier du PLU de Saint-PrÊ-le-Paisible.


5.1. Le camp des  contre  : sept gures

Implication : prĂŠvisible et constatĂŠe.

| 275

L'implication d'Antoine Waech-

ter et de l'association Paysages d'Alsace (reprÊsentÊe par Chantal, sa prÊsidente) Êtait fortement prÊvisible. Ils interviennent en eet de façon presque systÊmatique lorsqu'un projet de l'ampleur de celui annoncÊ à Saint-PrÊ-le-Paisible est portÊ à leur connaissance. Concrètement, Chantal a suggÊrÊ de la crÊation du comitÊ de dÊfense aux habitants, lesquels ont suivi dans ce sens. A. Waechter a soutenu publiquement ce même comitÊ et l'ensemble des dÊtracteurs du PLU. Les deux ont attaquÊ en justice des dÊcisions relatives au PLU, avec Herrmann et Gottfried. Leur implication est donc forte à très forte.

Discours : critique des institutions.

L' historique  d'A. Waech-

ter est typique d'une narration : le texte associe, à des ÊvÊnements passÊs rÊels, un point de vue particulier  un discours  sur ces ÊvÊnements. En l'occurrence, il s'agit d'une critique systÊmatique des institutions : la commune de Saint-PrÊle-Paisible cède une forêt publique au promoteur, la SAFER (le syndicat agricole) pratique le `laisser-faire', un fonctionnaire a ÊtÊ relevÊ de ses fonctions. Dans ce dernier exemple, il faut remarquer la gÊnÊralisation (abusive) : ce n'est pas parce qu'un fonctionnaire a un jour, et dans un contexte totalement diÊrent, commis un acte rÊprÊhensible (ce que le lecteur du texte doit d'ailleurs croire sur parole), que pour autant tous les fonctionnaires agissent et agiront comme lui. Cette remarque est Êgalement à mettre en relation avec l'analyse Êthique des textes (plus bas).

Autre(s) intĂŠrĂŞt(s) : ĂŠlectoraux et associatifs.

L'association Pay-

sages d'Alsace dĂŠfend le paysage. Mais de son choix de s'impliquer ou non dans le dossier du PLU, dĂŠpend ĂŠgalement sa propre crĂŠdibilitĂŠ. Ceci constitue un intĂŠrĂŞt Ă agir non communiquĂŠ, mais qui semble ĂŠvident : agir contre ce type de projet touristique est la raison d'ĂŞtre de l'association. Ne pas agir reviendrait Ă  mettre en pĂŠril l'existence de l'association. A. Waechter est candidat aux ĂŠlections cantonales qui se dĂŠroulent les 9 et 16 mars 2007, comme les ĂŠlections municipales. Vu les enjeux aux municipales, la parti-


276 |

Chapitre 5. Les praticiens impliqués dans la fabrique de la stratégie : les gures stratégiques

cipation sera forte. Le candidat écologiste a tout à gagner à s'impliquer directement contre le PLU. Au contraire, s'il n'agit pas, il pourrait bien perdre la conance de ses électeurs. De fait, bien qu'il n'ait pas été élu conseiller général, il a été majoritaire à Saint-Pré-le-Paisible, lors des deux tours des cantonales. Son implication a été payante (voir aussi notre discussion au chapitre 3).

Ethique : sous-entendus et propos péremptoires.

Les textes sou-

lèvent un problème éthique. A deux reprises, A. Waechter laisse entendre que le promoteur est un personnage suspect. Mais ces sous-entendus reposent sur des rumeurs... rumeurs que les écologistes ont eux-mêmes créé à travers leurs textes et divers procès qui n'ont pas abouti. Ce procédé argumentatif bafoue le principe de présomption d'innocence, et consiste pour les écologistes à se substituer au juge ou à l'autorité compétente. Ce procédé nous semble abusif. Chantal avance des convictions personnelles peu fondées. Objectivement, des terrains sont classés Nt, mais selon elle,  il sut de lire le règlement pour comprendre qu'elles n'auront rien de naturel . L'argument est déroutant, puisque le classement en Nt répond à un cadre légal, auquel les partisans du PLU ne peuvent déroger (et n'ont pas dérogé, vu le jugement du Tribunal Administratif ). Par ailleurs, le projet touristique  pourrait  occasionner des impacts induits. Dans cette idée, il existe un décalage entre l'usage du conditionnel d'un côté, et une démarche qui revendique l'abandon du projet d'autre part. De manière générale, les arguments sont gratuits, non démontrés, et nalement faux, ce que le Tribunal Administratif sou-

en étant attaqué en justice, le PLU est construit comme suspect par les détracteurs. La recevabilité des accusations importe assez peu. Face à cela, partisans ligne à plusieurs reprises dans son jugement. Le problème éthique est le suivant :

et détracteurs du PLU ne sont pas sur un pied d'égalité vis-à-vis de la procédure judiciaire.


5.1. Le camp des  contre  : sept gures

| 277

Justicier n.m. Qui agit en redresseur de torts sans en avoir reçu le pouvoir légal. Saper v.t.3. Chercher à détruire qqch à la base par une action progressive et secrète. Source : Petit Larousse en couleur, 1991.

: http://www.coloriage-enfants.com/coloriage-a-imprimer.php?m=2869 materazzi-indemnise-par-le-sun-dans-l-affaire-du-coup-de-boule-3265

Illustrations

et

http://www.lesdessousdusport.fr/

Gilbert, le justicier. GENRE.

Gilbert est un conseiller municipal sortant démissionnaire. Quelques jours avant le premier tour des élections municipales de 2008, il publie une lettre ouverte dans laquelle il énumère ses reproches contre le maire sortant et le secrétaire de mairie, accusés d'agir pour leurs intérêts personnels. Pourtant, il justie sa démission en partie comme le refus du conseil municipal d'ouvrir à l'urbanisation un terrain lui appartenant sur lequel il souhaiterait construire. D'un côté, une des fonctions d'une stratégie délibérée  un PLU  est d'assurer une cohérence globale justiant ce type de refus. D'un autre côté, que vaut cette cohérence si la stratégie échoue, faute de cohésion ?


278 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

LETTRE OUVERTE avec demande de retrait, rectication ou correction de termes et armations utilisÊes à mon encontre dans divers textes Êmanant de vous et de votre Êquipe. A [Marc-Aurèle], Maire de la commune de [Saint-PrÊ-le-Paisible]. Monsieur le Maire, [...] Je dÊsire mettre à jour des points qui me tiennent à coeur pour notre diÊrence de conception de gÊrer une association bÊnÊvole ou une commune. [...] Encore heureux qu'une autre personne, que mon devoir de discrÊtion m'empêche de dÊsigner, mais les anciens du village savent de qui je parle, il passe actuellement une bonne partie de sa vie à la mairie, soit certainement pour donner des conseils pas toujours bien intentionÊs ou Êventuellement inuence de son expÊrience de tricheur des futures dÊcisions de la commune ceci Êtant certainement son but pour ses intÊrêts dits personnels.

Classement de mon terrain de 10 ares en zone  U . [...] Cette demande m'a ÊtÊ refusÊe par votre inuence avec divers motifs. [...] C'est un des motifs rÊels et mon refus du nouveau PLU. [...] Dans le même ordre des choses [...] alors que mon Êpouse vous a sollicitÊ en ces termes :  [Marc-Aurèle] vous ne

voulez pas ou vous ne pouvez pas nous donner satisfaction ? , votre rĂŠponse n'a-t-elle pas

ÊtÊ :  je POURRAI mais je ne VEUX pas et je vous expliquerai pourquoi . Vos explications ne nous ont pas convaincu puisque d'autres propriÊtaires de terrain près du nôtre attendaient votre dÊcision et l'espÊraient favorable. C'est d'ailleurs pour de tels motifs que l'on devrait modier le POS/PLU et non pour les intÊrêts de grands propriÊtaires qui frÊquentent trop souvent la mairie. [...]

Classement d'un autre terrain VERGER-AGRICOLE en zone  U . [...] Le conseil [...] a refusĂŠ cette demande[...]. Qu'avez-vous fait ensuite ? [...] Vous avez par subterfuge annulĂŠ les votes, recommencĂŠ plusieurs autres votes jusqu'au rĂŠsultat dĂŠsirĂŠ par vous et promis au futur acheteur.

C'est cela que l'on appelle ABUS DE POUVOIR. C'est pour cette raison essentielle que j'ai dĂŠmissionnĂŠ du conseil municipal [...].

Hauts sapins de la propriĂŠtĂŠ [de Monsieur Lambda]. [...] Avant que vous ne dĂŠcidiez de couper les sapins d'une importante hauteur, ces sapins n'ĂŠtaient-ils pas un prĂŠjudice de manque de soleil pour vos capteurs solaire Ă votre domicile ? [...] Que les ĂŠlecteurs de [Saint-PrĂŠ-le-Paisible] rĂŠĂŠchissent bien avant de se prononcer les 09 et 16 mars prochain, pour le bien du village dans le futur. [...] Extraits d'une lettre ouverte diusĂŠe par Gilbert dans la commune.

Implication : prĂŠvisible et constatĂŠe.

L'implication de Gilbert ĂŠtait

doublement prĂŠvisible. D'une part, il est conseiller municipal, ce qui l'implique de

facto. D'autre part, il est propriĂŠtaire d'un terrain qu'il souhaiterait voir classĂŠ en


5.1. Le camp des  contre  : sept gures

| 279

 AU  (voir plus bas) : il a un intérêt personnel à s'impliquer dans la fabrique du PLU. Cette implication est plus  explosive  que celle des autres personnages. Elle n'est perceptible que sur une période courte  de novembre 2007 à mars 2008. Mais elle est particulièrement virulente : elle se manifeste à travers sa démission et une lettre ouverte cinglante, portant atteinte à l'honneur du maire et du secrétaire de mairie.

Discours : bénévolat.

Gilbert évoque sa  conception de gérer une

ciation bénévole ou une commune .

asso-

Ainsi, il semble dire qu'une commune devrait

être gérée suivant les principes associatifs et du bénévolat. Dans ce cadre, la priorité du

bureau

sponsoriser

(conseil municipal) est de soutenir les

membres

(habitants), et non de

des  grands propriétaires  (un tel `sponsoring' serait le monde à l'en-

A notre avis, ce discours se heurte à une conception stratégique de la gestion d'une commune, dans laquelle le soutien à l'implantation de projets vers).

privés est généralement perçu comme un moyen (et non une n), dans la perspective de soutenir les habitants sur le long terme. Il reste possible de se demander  pourquoi les décisions et les actions des organisations devraient être guidées par la  stratégie  plutôt que par autre chose  (Vaara, 2006).

Autre(s) intérêt(s) : propriétaire insatisfait du zonage.

Gil-

bert est propriétaire d'un terrain, situé en centre-village, composé de deux parcelles. La première, classée  U , comporte sa résidence principale. La seconde n'est pas constructible d'après le POS-1988. Toutefois, retraité, Gilbert projette de construire une seconde maison sur cette seconde parcelle, en vue de la louer ensuite à des particuliers. Ce projet suppose que la parcelle soit classée  à urbaniser  (AU) par le PLU-2007. Or, ce n'est pas le cas dans la version dénitive adopté en novembre 2007 (par 10 voix pour et 5 voix contre, dont celle de Gilbert). Gilbert démissionne alors du conseil municipal. La prise de position de Gilbert contre la municipalité sortante et contre le PLU, qui se manifeste dans ses actes et dans ses textes, peut s'analyser comme une action


280 |

Chapitre 5. Les praticiens impliqués dans la fabrique de la stratégie : les gures stratégiques

en désespoir de cause. Comme les partisans du PLU font obstacle à son projet, alors l'espoir ultime est de soutenir les détracteurs. Ceux-ci accepteront peut-être d'ouvrir la parcelle à l'urbanisation, dans le cadre d'un nouveau PLU.

Ethique : délation, diffamation.

La  personne  que Gilbert explique

ne pas pouvoir désigner du fait de son  devoir de discrétion  est le secrétaire de mairie. Une rumeur court dans la commune depuis quelques années, selon laquelle  il y a deux maires  à [Saint-Pré-le-Paisible], le second étant, d'après cette rumeur, le secrétaire (nous y reviendrons). Ainsi, le secrétaire de mairie est qualié de  tricheur  expérimenté et habile dans son entreprise d'inuencer la décision selon ses  intérêts personnels  (aucune indication n'est fournie dans le texte quant à la nature des intérêts évoqués). De même, selon Gilbert, la décision communale d'abattre une rangée d'arbres situés non loin de la propriété du maire, tiendrait au fait que ceux-ci réduisaient l'ensoleillement des panneaux photovoltaïques du maire. Il est impossible de lire dans les pensées du maire. Mais, quoiqu'il en soit, cet argument n'a pas l'apparence d'une critique constructive destinée à alimenter le débat stratégique. Enn, il est exact comme l'arme Gilbert, qu'une décision est revenue plusieurs fois au vote. Ceci a fait l'objet d'un recours pour excès de pouvoir (déposé par Ambrosine pour le compte de l'exploitation agricole). Le Tribunal Administratif (T.A.) rejette la requête. Mais d'un point de vue électoral, alors que ces accusations

Au moment des élections, un soupçon qui n'a pas lieu d'être handicape les partisans du PLU, ce qui constitue un problème managérial important. apparaissent avant les municipales, la réponse du T.A. intervient après celles-ci.


5.1. Le camp des  contre  : sept gures

CamĂŠlĂŠon n.m.2. Fig. Facette n.f.  Fig.

très diÊrents.

Personne versatile, qui change facilement d'opinion.

A facettes : se dit d'une personne qui peut avoir des aspects, des comportements

Source : Petit Larousse en couleur, 1991.

Illustrations : http://0d.img.v4.skyrock.net/0d2/em0-atreyu/pics/2948280817_1_3.jpg 27528_124686044226421_4946_n.jpg

•

| 281

et

http://profile.ak.fbcdn.net/hprofile-ak-snc4/

Klaus, le camĂŠlĂŠon. GENRE.

Klaus s'exprime peu et il n'a produit en son nom propre aucun texte Êcrit (à notre connaissance). Il se limite à quelques rares prises de parole lors de rÊunions publiques : il martèle l'idÊe qu'en dÊmocratie, tous les avis ont la même valeur ; en revanche, il ne se prononce pas à titre personnel sur le fond du PLU. Son implication est pourtant forte : il est tête de liste de l'opposition et est Êlu maire en mars 2008. Sa posture nous semble être un atout : en tant que membre d'une famille `historique' de la commune, mais nÊanmoins dÊtracteur de l'Êquipe historique, il incarne un subtile Êquilibre entre continuitÊ et changement.


282 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

Implication : prĂŠvisible et constatĂŠe.

Si l'implication de Klaus ĂŠtait

prĂŠvisible, cette prĂŠvisibilitĂŠ repose sur des ĂŠlĂŠments moins matĂŠriels qu'en ce qui concerne les riverains. Klaus n'est pas un riverain immĂŠdiat des zones du lotissement et du parc touristique mĂŞme si, depuis son domicile, il a vue sur la forĂŞt prĂŠvue pour accueillir le lotissement. Ses raisons de s'opposer sont autres (voir plus bas), mais elles sont connues dans la commune et de ce fait, son implication n'est pas une surprise.

Cette implication ne passe guère par la communication et le discours. Du moins, Klaus s'exprime peu à titre individuel. Plutôt, cette implication s'observe matÊriellement, à travers sa candidature en tant que tête de liste d'opposition, aux Êlections municipales de mars 2008. Elu conseiller, puis maire, il s'exprime davantage, mais il le fait en tant que porte-parole d'un groupe. Nous sommes donc prudents : bien que signÊs par lui, ces textes reètent-ils ses idÊes propres ? Nous n'avons pas d'ÊlÊments pour trancher entre les hypothèses.

Discours : dĂŠmocratie (ou relativisme ?).

Dans ses rares interven-

tions orales, lors de rÊunions publiques, Klaus veille au respect d'une idÊe qu'il martèle : dans une commune, chacun est libre d'exprimer son opinion et chaque idÊe à droit à la même considÊration. Nous pensons que, dans l'esprit de Klaus, cette idÊe renvoie au discours de la dÊmocratie (par ailleurs, les dÊtracteurs du PLU justient de constituer une liste d'opposition en ces termes, dans leur profession de foi de campagne :  la dÊmocratie le permet ).

Si son propos se veut dÊmocrate, notons toutefois qu'il est peut-être Êgalement relativiste. Certes, chaque voix a le droit de se faire entendre. Mais toutes les idÊes ne se valent pas quant à leur pertinence. Ainsi, après avoir favorisÊ l'Êmergence d'une pluralitÊ d'idÊes, la pratique de la stratÊgie (publique) implique

ĂŠgalement une

sĂŠlection entre ces idĂŠes. La notion de dĂŠmocratie n'est pas susante pour dĂŠterminer qui dĂŠtient la lĂŠgitimitĂŠ pour eectuer cette sĂŠlection (dĂŠmocratie reprĂŠsentative ou directe, etc.).


5.1. Le camp des  contre  : sept gures

Autre(s) intérêt(s) : désir d'engagement politique.

| 283

Si Klaus ne

peut être considéré comme un riverain des zones de projets, alors en quoi sont implication est-elle prévisible ? L'explication implique de revenir aux élections municipales de 2001. A cette époque, selon le maire sortant, Klaus aurait souhaité se porter candidat avec la liste d'entente communale. Cela lui a été `refusé', en raison d'une  pratique  institutionnalisée en matière de constitution de la liste : la liste ne peut comporter qu'un seul membre d'une même famille  historique  de la commune. Or, en 2001, le premier adjoint sortant (

Bernardo,

dans les personnages présentés plus

bas), issue de la même famille historique que Klaus, se porte à nouveau candidat. Schématiquement, Klaus est mis sur la touche. Mais en 2008, Bernardo décide de ne plus se porter candidat. Cette décision est d'ailleurs exploitée par les détracteurs du PLU, qui laissent entendre qu'un désaccord entre le maire sortant et Bernardo en serait à l'origine (ce que Bernardo dément). Dès lors, Klaus peut se porter candidat en tant que représentant de sa famille... mais il choisit de ne pas se rallier à l'équipe historique, pour constituer plutôt la sienne. En somme, l'implication de Klaus est lié à l'échéance électorale, plutôt qu'au PLU. Les événements du PLU ont pu, en revanche, inuencer sa stratégie personnelle.

Ethique : [/]. éthique.

L'action de Klaus n'appelle pas, à notre avis, de discussion


284 |

Chapitre 5. Les praticiens impliqués dans la fabrique de la stratégie : les gures stratégiques

Le camp des  autres  : six gures

5.2

Après avoir analysé le camp des  contre  (les détracteurs du PLU), nous exposons à présent ce qu'il est possible d'appeler le camp des  autres . Ce second camp se subdivise en deux sous-ensembles. D'une part, les partisans du PLU sont les praticiens qui s'expriment ou agissent manifestement en faveur du PLU. Il s'agit ainsi du camp des  pour . D'une part, des praticiens qui apparaissent neutres visà-vis du PLU jouent également un rôle dans la controverse du PLU. Nous parlons du  corps arbitral , au sens où ces praticiens peuvent par leur (in)action avoir une inuence déterminante sur l'issue de la rencontre entre les partisans et le détracteurs du PLU.

5.2.1

Le camp des  pour  : quatre gures

Parmi les quatre partisans du PLU que nous identions, trois sont des habitants de Saint-Pré-le-Paisible et un est extérieur à la commune. S'il ne fallait retenir que quelques idées à propos de leur identité, nous proposerions les trois suivantes :  Les porteurs du projet de PLU dans la commune ont une démarche fondée sur l'utilisation d'outils rationnels (diagnostics, statistiques,...), et recherchent plus ou moins consciemment à assurer l'alignement de la stratégie de développement sur l'environnement incertain auquel les collectivités territoriales sont confrontées ;  L'analyse des données fait ressortir une relative

concordance entre les dis-

cours et les intérêts des partisans habitant la commune, laquelle peut s'interpréter à la fois comme une force et une faiblesse de la communication ;  Le partisan du PLU extérieur à la commune est le

promoteur du projet de

parc touristique : il a un intérêt particulier évident, mais en soi cela n'enlève rien à l'intérêt que le projet représente également pour la collectivité.


5.2. Le camp des  autres  : six gures

| 285

Propagande. Le leader dĂŠcide seul et annonce sa dĂŠcision. Il argumente ensuite pour la faire passer et cherche Ă mettre en oeuvre tous les moyens pour promouvoir son idĂŠe. Consultation. Le leader recueille diĂŠrents avis et dĂŠcide ensuite seul. Cogestion. Le leader suscite un dialogue avec les membres du groupe, recherche le consensus et prend seul la dĂŠcision nale. Concertation. Le leader suscite un dialogue avec les membres du groupe. La dĂŠcision est prise conjointement. La responsabilitĂŠ en est partagĂŠe. Source : Thill & Fleurance (1998).

: http://lepoivron.free.fr/rubrique.php3?id_rubrique=44 /les-dessins-du-blog/concertation.jpg

Illustrations

•

et

http://img.over-blog.com/630x470-000000/3/86/11/58/

Marc-Aurèle, le gouverneur. GENRE.

Marc-Aurèle est maire de Saint-PrÊ-le-Paisible depuis 1995, après avoir ÊtÊ adjoint depuis 1982. Par ailleurs administrateur territorial, il est reconnu comme Êtant un `homme de dossier'. La pratique veut ainsi qu'il se charge des dossiers administrativement lourds. De même, il assure seul le rôle de porte-parole du conseil municipal. C'est pourquoi l'attention est attirÊe vers sa personne, dans le cadre de l'Êlaboration du PLU : on a vite fait de penser que le projet de PLU est son idÊe personnelle, qu'il cherche à dÊfendre. Bien qu'objectivement il n'en soit rien, le genre de communiquer qu'il met en oeuvre  monologique et `Êpisodique'  paraÎt lui porter prÊjudice.


286 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

 Si on veut qu'un projet de cette nature soit attractif, il faut lui donner une certaine envergure. Qui pourrait armer le contraire ? [...] Ce qui est envisagÊ me semble ÊquilibrÊ [...]. Je conrme la volontÊ politique de la commune de voir le projet se rÊaliser. Pour trois raisons simples : l'emploi, les retombÊes Êconomiques pour les entreprises locales [...] et les recettes scales pour la commune .  On est dans une logique de dÊveloppement durable . La commune [est] en phase avec la philosophie du projet [...].  Mais dans la limite d'un dialogue sans concession et sans complaisance avec les futures investisseurs que nous avons rencontrÊs [...]. Nous sommes favorables au projet, mais pas aux ordres des promoteurs . Extraits des Dernières Nouvelles d'Alsace, 19/02/2006.

 Citez-moi un seul projet fort dans [L'arrondissement]. Il n'y en a aucun. Or aujourd'hui, à [Saint-PrÊle-Paisible], un projet apparaÎt. La question se pose de savoir si on veut le rendre possible ou pas.  Extraits des Dernières Nouvelles d'Alsace, 25/02/2006.

 Pour l'instant nous ne connaissons que les grandes lignes de ce projet [touristique]. Il faudra ensuite qu'il soit conforme Ă l'esprit de la municipalitĂŠ qui souhaite qu'il soit ouvert au grand public, liĂŠ Ă  des courts sĂŠjours de vacances, intĂŠgrĂŠ dans le paysage et marquĂŠ de la notion de dĂŠveloppement durable .

Extraits des Dernières Nouvelles d'Alsace, 03/02/2007.

 L'enquête publique est faite pour que les gens s'expriment, dès lors il est normal qu'ils le fassent . Extraits des Dernières Nouvelles d'Alsace, 15/06/2007.

 Le conseil municipal est conscient des inconvÊnients, mais ils sont gÊrables. [Les] capacitÊs techniques actuelles permettent de rÊaliser des amÊnagements [...] respecteux de l'environnement. Il ne faut pas croire que le conseil envisage les choses à la lÊgère [...]. Il ne s'agit pas de nous accorder une conance aveugle, mais une part de conance est nÊcessaire pour que la dÊmocratie fonctionne . Extraits des Dernières Nouvelles d'Alsace, 16/11/2007.

 Le rÊsultat du vote [...] porte à croire qu'il y a rupture entre l'Êquipe municipale sortante et la majoritÊ de la population de [Saint-PrÊ-le-Paisible] ; j'interprète cette rupture en partie comme un dÊsaccord avec nos projets, [...] mais aussi [...] comme le rÊsultat d'agissements peu conformes aux principes de base de la vie dÊmocratique pendant la campagne Êlectorale, et qui ont portÊ prÊjudice à la liste d'entente communale [...] . Extraits du communiquÊ prononcÊ lors de l'installation du nouveau Conseil Municipal, 14/03/2008.

 Mesdames, Messieurs,

La municipalitÊ actuelle est mise devant ses responsabilitÊs [...]. Exercice sans nul doute dicile pour une municipalitÊ confrontÊe, comme nous l'Êtions aussi, aux Êgoïsmes agricoles, mais de surcroÎt toute soumise à une Êcologie waechterienne sans concession. . Extraits d'un tract diusÊ dans la commune après le jugement du Tribunal Administratif, 10/07/2009.


5.2. Le camp des  autres  : six gures

Implication : prévisible et constatée.

| 287

Marc-Aurèle est le maire en

exercice durant l'épisode stratégique du PLU : son implication est attendue et constatée, sans surprise. Son genre de communiquer est plutôt monologique et `épisodique'. Le compte-rendu de l'avancement du projet passe par la création d'épisodes de communication  généralement des réunions publiques. La salle de réunion est agencée comparablement à un amphithéâtre (rapport `un-à-plusieurs') : quelques intervenants identiés font un exposé à la masse anonyme du public présent ; le temps de parole est largement déséquilibré. Nous qualions ce format de communication de monologique.

Discours : destruction créatrice. durable

Les textes présentent le caractère

de l'innovation et du développement comme une contrainte à intégrer au

schéma de pensée traditionnel, plutôt que comme une nalité qui serait associée à une `rupture cognitive'. La première question est  de savoir si on veut [rendre le projet touristique] possible ou pas  grâce au PLU. Le conseil municipal le souhaite, pour des raisons classiques :  l'emploi, les retombées économiques pour les entreprises locales [...] et les recettes scales pour la communes . Ainsi, l'aspect environnemental n'apparaît pas (en février 2006) parmi les principaux critères d'évaluation de la pertinence du projet.

De ce point de vue, les textes véhiculent une version du discours classique de l'innovation : la

`détruire'

création

d'emplois, d'activités et de produits scaux justient de

des paysages, de `sacrier' des espaces naturels et agricoles, en les ou-

vrant à l'urbanisation. Mais ce sacrice peut être minimisé grâce au

nique

progrès tech-

( capacités techniques actuelles ). Ce discours se heurte à celui de certains

des détracteurs du PLU, présentés précédemment, en deux aspects. D'une part, les opposants relativisent la création censée suivre la destruction. D'autre part, ils estiment qu'en matière de projet de territoire, le cadre naturel vierge est trop souvent considéré comme un

passif

création de la Nature).

(une ressource pour créer), et non comme un

actif

(une


288 |

Chapitre 5. Les praticiens impliqués dans la fabrique de la stratégie : les gures stratégiques

Autre(s) intérêt(s) : réélection.

En mars 2008, Marc-Aurèle est candidat

à sa réélection pour un troisième mandat de maire. Dans ce contexte, il aurait pu choisir de `ne pas faire de vague', pour assurer cette réélection. La solution : céder aux exigences des détracteurs du PLU, en supposant qu'alors ceux-ci n'auraient pas constitué de liste d'opposition. Mais si Marc-Aurèle maintient le cap politique qu'il a proposé au conseil, ce n'est pas seulement par abnégation. C'est aussi par erreur d'appréciation et par aveuglement. D'une part, il sous-estime l'inuence des détracteurs sur l'opinion (ce qu'il admet après la défaite). Au moment de trancher, il pense agir au nom de la majorité (en partie silencieuse) et ne se rend donc pas compte qu'à de nombreux égards, il fait passer le PLU en force. D'autant plus que, d'autre part, il est aveuglé par sa foi dans la pertinence des projets envisagés, qu'il présente comme une double opportunité : pour la commune, mais aussi pour l'arrondissement

En somme, pour Marc-Aurèle, PLU et réélection sont des objectifs conciliables. entier.

Ethique : agression verbale et diversion rhétorique.

Marc-

Aurèle dénonce les  égoïsmes agricoles . Certes, Childéric et Ambrosine s'opposent au PLU. Certes, on peut prendre du recul vis-à-vis de leurs arguments, selon lesquels les cultures contribuent aussi à capter le CO2 (voir plus haut). Il reste que l'emploi du terme `égoïsme', négativement connoté, est une forme d'agression verbale. Plutôt que de

dénoncer les égoïsmes

(une interprétation), il est plus objectif de

reconnaître

les intérêts. Mais le principal problème d'éthique managériale est ailleurs. Marc-Aurèle annonce, dès février 2006,  la volonté politique de la commune de voir le projet [touristique] se réaliser . La décision est prise. Cela pose deux problèmes. D'une part, si le conseil municipal a l'autorité légale pour prendre cette décision, au regard de la pratique locale il n'a peut-être pas la légitimité de le faire. Par tradition, pour être légimites, les décisions communales exigent, sinon l'unanimité, au moins un certain consensus. D'autre part, puisque la décision est prise, est-il encore exact d'armer que  la question se pose de savoir si on veut [rendre le projet] possible ou pas  ? Même si Marc-Aurèle répète que `rendre possible' (à travers le PLU) ne signie pas


5.2. Le camp des  autres  : six gures

| 289

que `cela se rÊalisera eectivement', les dÊtracteurs en doutent puisque la commune à la  volontÊ politique [...] de voir le projet se rÊaliser . En d'autres termes, MarcAurèle cadre le dÊbat de façon à contourner la question de savoir si, eectivement, la commune  et non le conseil municipal  souhaite qu'un projet se rÊalise, quel qu'il

c'est cette manière de faire diversion (mais c'est peutêtre involontaire) qui lui est reprochÊe, par ceux qui l'accusent d'excès de pouvoir.

soit. A notre avis,


290 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

CompÊtence n.f. CapacitÊ reconnue en telle ou telle matière, et qui donne le droit d'en juger. Manipuler v.t.5. Amener insidieusement quelqu'un à tel ou tel comportement, le diriger à sa

manoeuvrer.

Source : Petit Larousse en couleur, 1991.

Illustrations : http://mail.timtim.com/drawing/view/drawing_id/177 1623-la-manipulaton-et-le-principe-de-sorcellerie-par-claude-payan

•

et

guise ;

http://www.michelledastier.org/index.php/2010/01/13/

Eginhard, l'intendant. GENRE.

Eginhard est secrÊtaire de mairie à Saint-PrÊ-le-Paisible depuis 1968. Cette expÊrience de 40 ans lui ore à l'Êvidence une connaissance prÊcise de l'identitÊ et de la trajectoire stratÊgique de la commune. Dans l'ambiance typiquement adhocratique de la commune, perpÊtuÊe par Marc-Aurèle (le maire depuis 1995), il se positionne comme un directeur des services, et non comme un `simple' secrÊtaire. Mais ce positionnement dÊrange. Une rumeur court selon laquelle  il y a deux maires  à Saint-PrÊ-le-Paisible. Certains dÊtracteurs du PLU lancent des attaques diamatoires contre lui  quoique sans le nommer. Il dÊmissionne quelques jours après que ceux-ci sont Êlus.


5.2. Le camp des  autres  : six gures

Implication : inattendue, mais constatĂŠe.

| 291

L'implication d'Eginhard

dière de celle des individus prÊsentÊs jusqu'ici. D'abord, il n'a pas pris la parole publiquement (nous l'avons interviewÊ). Pour autant, sa dÊmission après l'Êlection de l'Êquipe `village authentique' constitue un

message

limpide : il refuse de mettre

ses compÊtences au service de personnes qui l'ont insultÊ à demi-mots durant leur campagne Êlectorale. Ainsi, il se sent très impliquÊ et soutient par dÊfaut l'Êquipe d'`entente communale' avec laquelle il travaille depuis toujours et... qui ne l'insulte pas. Mais cette implication est inattendue : elle dÊcoule de ces insultes gratuites qui le font rÊagir, et non d'un parti pris à l'Êgard du PLU (même si, de fait, sa fonction et son expÊrience l'ont conduit à rÊdiger des documents pour le dossier PLU et à donner son avis).

Discours : intĂŠgritĂŠ.

Le discours d'Eginhard n'est pas vĂŠhiculĂŠ par des

textes, puisqu'il n'en produit pas. Mais sa dĂŠmission constitue Ă notre avis un

`discours-en-actes',

et en dit plus qu'aucun mot ne saurait dire. Ce discours, c'est

intĂŠgritĂŠ

: après 40 ans de services sans histoire (et un nombre incalcu-

celui de l'

lable d'heures de travail littÊralement oertes à la commune), il n'accepte pas d'être traitÊ de  tricheur , de proteur, de manipulateur,... et dÊmissionne par principe moral. Il ne forme pas de successeur : son remplacement est particulièrement long et coÝteux pour la commune, qui doit se passer de ses connaissances. Son acte est une manière de dire, aux nouveaux Êlus : `dÊbrouillez-vous, maintenant !'.

Autre(s) intĂŠrĂŞt(s) : la commune.

Nous n'avons trouvĂŠ aucun indice de

la prĂŠsence d'un intĂŠrĂŞt particulier direct ou indirect vis-Ă -vis du PLU. MĂŞme les textes de ceux qui l'accusent ne fournissent pas un seul exemple, qui aurait permis de rechercher des informations complĂŠmentaires : le fait qu'Eginhard passe  une bonne partie de sa vie Ă  la mairie  (voir plus haut les textes de Gilbert), n'est pas une preuve de sa malhonnĂŞtetĂŠ ; ce pourrait tout aussi bien ĂŞtre une preuve d'abnĂŠgation. Eginhard m'a pas mĂŞme le dĂŠsir de poursuivre ĂŠternellement

son aventure au se-

crĂŠtariat. En eet, avant sa dĂŠmission, il projettait d'accompagner la liste d'`entente


292 |

Chapitre 5. Les praticiens impliqués dans la fabrique de la stratégie : les gures stratégiques

communale'  il pensait qu'elle serait élue...  deux années supplémentaires, pour former un successeur, et prendre ensuite sa retraite. Il avait déjà cessé son activité de Directeur de l'école communale (retraite célébrée en juin 2003). Ainsi, les données dont nous disposons font d'Eginhard l'archétype du serviteur de l'intérêt de la commune, qui mérite de se retirer dans l'honneur et non sous les accusations apparemment infondées exprimées à son encontre.

Ethique : le silence contre les arguments ad personam.

A la

place d'Eginhard, beaucoup auraient pris la parole pour se défendre de ces accusations ad personam. Mais Eginhard applique la parade identiée par Schopenhauer (1998) : le silence. Pour cet auteur, qui s'appuie également sur les

Topiques

d'Aris-

tote, le silence est le comportement indiqué lorsque l'on estime que le contradicteur est de mauvaise foi et qu'il se moque de la vérité (ce qui semble en l'occurrence être le cas). De la même manière, avant de s'engager dans une discussion publique avec les détracteurs d'un projet stratégique (en engageant une controverse par tracts interposés, par exemple), les partisans de ce projet peuvent s'interroger sur la bonne foi

Les partisans du PLU se sont-ils posés la question : faut-il réagir aux textes des opposants ? Si oui, comment la réponse armative a-t-elle émergé ? des détracteurs.


5.2. Le camp des  autres  : six gures

| 293

Avide d'argent. Balthazar Picsou. Oncle de Donald Duck, d'où son surnom d' Oncle Picsou  ( Uncle Scrooge  en anglais), ce  canard le plus riche du monde  est réputé pour son avarice et son côté aventurier.

Cupide adj.

Source : Petit Larousse en couleur, 1991. Source : wikipedia.org

Illustrations : http://fabianos.blog.mongenie.com/index/p/2009/03/787324 regles-construction/8-zac-regles/4-procedure-lotissement.php

et

http://www.pyrenees-ossau-immobilier.com/annexes/

Scrooge, le promoteur. GENRE.

Scrooge est le promoteur du projet de parc touristique que le PLU rendrait possible. Promoteur un peu particulier : habitant, agriculteur et ancien maire d'une commune limitrophe à Saint-Pré-le-Paisible, il est propriétaire de vastes terrains. Ceux prévus pour l'implantation du projet lui appartiennent pratiquement en totalité. Il est déjà connu pour en avoir valorisés sous la forme d'un golf, d'un centre équestre et d'une résidence hotelière, controversés. Ses détracteurs critiquent autant le personnage que la pertinence et les faibles retombées de ses projets. Lorsque le conseil municipal lui témoigne  une fois de plus  son soutien à travers le PLU , c'est au moins autant le passé que le présent qui provoque la levée de boucliers.


294 |

Chapitre 5. Les praticiens impliqués dans la fabrique de la stratégie : les gures stratégiques

 Raisonner sur le long terme   Ce projet de tourisme, de santé nature et bien-être, je le porte depuis 1988 et dès le départ, il s'agissait d'un projet d'ensemble qui, pour être solide et populaire localement tout en attirant les touristes, devait s'appuyer sur plusieurs piliers , parmi lesquels la fameuse [zone AUt de 25 ha] lui appartenant dans son intégralité. Prévue au même endroit ou presque :  Nous l'avons juste remonté un peu pour l'éloigner des zones inondables et du périmètre Natura 2000.  [...] Indigné par l'intention qui lui est prêtée de vouloir tout bétonner.  C'est faux. La ceinture de [SaintPré-le-Paisible] sera d'ailleurs sans doute plus verte avec le projet . Tout comme il juge totalement  invraisemblables  les critiques parlant d'un projet incohérent. [...]  J'ai toujours été convaincu qu'il fallait un pôle d'attractivité dans [le secteur]. N'en déplaise à mes détracteurs, je suis le seul à en proposer un... et il a d'ailleurs convaincu puisqu'il fut inscrit au Schéma directeur . [...]  Incohérent, le projet ne l'est certainement pas : entre sport, santé et bien-être, tous les éléments nécessaires sont envisagés pour que le projet soit attrayant tous les jours, de manière familiale et intergénérationnelle . [...] Victime d'un procès en sorcellerie ?  On noircit le tableau constamment. Le postulat des négociations proposées serait que je raye mes projets. Pour qu'il y ait discussion, encore faut-il un esprit constructif et non une volonté délibérée de détruire le projet.  [Le promoteur] se dit ainsi conforté par le choix d'Antoine Waechter, formellement opposé à son projet, pour assister la [nouvelle] municipalité. De fait,  je n'ai aucune raison de présenter des investisseurs tant qu'il sera uniquement question de casser le dossier . Il n'est décidé à laisser passer aucune attaque sur un projet qui ne  coûtera rien à la commune  et pourrait lui rapporter une  somme colossale . [...] Un cheval de Troie ?  L'urbanisme est cadré par le PLU, on ne peut pas faire n'importe quoi ! De plus, le bâti sera concentré sur les 23 ha dont il n'occupera au plus que 30%. A part la ferme pédagogique, il n'y a pas d'autres constructions sur les autres zones réservées aux sports et activités de nature . La surface hors oeuvre nette serait alors extravagante sur 23 ha ?  Si on veut des activités, des surfaces sont indispensables. Mais l'emprise de 110000m2 se réduit lorsque l'on va sur deux ou trois niveaux, la hauteur des bâtiments étant absorbée par la topographie du lieu et les arbres et vergers qui seront plantés . Des résidences pour le personnel ?  Sur les 200 emplois espérés, certains spécialisés ne pourront pas venir du [secteur] . Quand à la crainte d'une perte de terres agricoles, [le promoteur] la repousse.  Déjà, la ferme pédagogique fonctionnera avec de jeunes agriculteurs sachant que les exploitations des environs seront sollicitées pour vendre leurs produits en lière courte. Des surfaces d'exploitation seraient enlevées aux agriculteurs ? Celui à qui j'en enlève le plus, c'est moi , assure-t-il en rappelant être propriétaire de nombreuses parcelles sur les zones (Nt et AU) que la [nouvelle] municipalité envisage de reclasser [...].  En revanche, je me demande pourquoi certains agriculteurs de [Saint-Pré-le-Paisible] insiste tellement pour que tout soit reclassé en zone A.... Ceux qui sont opposés au projet l'ont-ils réellement lu ? [...] De telles critiques laissent à penser que le projet n'a pas été analysé de fond en comble. [...] Et si cela ne se fait pas, quoi alors ? Si je ne fais rien, il n'y aura toujours rien dans le [secteur] dans vingt ans !  Extraits des Dernières Nouvelles d'Alsace, 30/07/2009.


5.2. Le camp des  autres  : six gures

Implication : prévisible et constatée.

| 295

En tant que promoteur du

principal projet encadré par le PLU, l'intérêt de Scrooge vis-à-vis de ce PLU est évident. Ainsi, son implication est attendue. Elle a également été constatée. Certes, face à la forte opposition suscitée par son projet, il s'est mis en retrait de l'élaboration du PLU. Mais cette attitude ne doit pas s'analyser comme la marque d'une faible implication ou d'un désengagement : plutôt, Scrooge estime que  le postulat des négociations  avec les opposants serait qu'il raye ses projets ; par conséquent, il ne perd pas son temps en réunions et en conits stériles où les opinions paraissent d'ores

l'implication de Scrooge dans la fabrique de la stratégie de Saint-Pré-le-Paisible s'est faite, pour l'essentiel, en amont du PLU :  J'ai toujours été convaincu qu'il fallait un pôle d'attractivité dans [le et déjà faites. En d'autres termes,

secteur]. N'en déplaise à mes détracteurs, je suis le seul à en proposer un... et il a d'ailleurs convaincu puisqu'il fut inscrit au Schéma directeur .

Discours : entrepreneurial.

Les textes de Scrooge véhiculent le discours

entrepreneurial : le promoteur porte un projet qui, s'il était réalisé, prolongerait la concrétisation de sa vision pour le développement du tourisme local. Ainsi, il porte son projet

 depuis 1988 

et il semble avoir rééchi en détails au contenu de

ce projet, diagnostiquant les manques du secteur géographique et les besoins de la clientèle potentielle, et proposant par suite un concept qui serait

 attrayant tous

les jours, de manière familiale et intergénérationnelle .

Autre(s) intérêt(s) : propriétaire.

Scrooge, agriculteur retraité, est pro-

priétaire de l'essentiel des parcelles concernées par le projet touristique. Par conséquent, les terrains qui deviendraient constructibles dans le cadre du PLU gagneraient immédiatement de la valeur. Il serait donc en situation de tirer un bénéce personnel de la revente de ses terrains à des investisseurs. Les détracteurs du PLU estiment ainsi que le risque nancier pour le promoteur est nul (les micro- et macro-activistes parlent respectivement d'opération  capitalistique  et  spéculative ), tandis que la commune aurait à supporter les risques environnementaux (imperméabilisation des sols, déforestations, risques et nuisances sonores liés à un surplus de circula-


296 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

tion,...). Il n'y a pas lieu a priori de contester les choix d'un propriÊtaire, dès lors qu'il gère son patrimoine en toute lÊgalitÊ. Toutefois,  depuis 1988  Scrooge a multipliÊ les projets qui n'ont pas tenu toutes leurs promesses (crÊations d'emplois,...) et qui protent à des privilÊgiÊs (c'est notamment le cas du golf ), alors que l'impact sur le paysage est supportÊ par tous. En d'autres termes, les dÊtracteurs ont des raisons objectives de mettre en doute la parole du promoteur... et de critiquer ceux qui, comme le conseil municipal sortant, le soutiennent indirectement à travers le PLU. Pour les opposants, le promoteur agit par intÊrêt personnel et ne se soucie guère de l'intÊrêt gÊnÊral : pourquoi, contrairement au golf, le parc touristique serait-il accessible au plus grand nombre ? Parce que le conseil municipal sortant s'en porte garant ? L'argument n'a pas convaincu.

Ethique : campe sur ses positions.

Dans le discours de Scrooge, la

notion de coÝt est rÊduite à sa dimension nancière : Scrooge est dÊcidÊ à dÊfendre son projet qui ne

 coĂťtera rien Ă la commune  et pourrait lui rapporter une  somme

Ce discours est de nature Ă prendre les opposants ĂŠcologistes Ă  rebrousse-poil. En eet, il rĂŠduit la commune Ă  un

colossale 

(Ă travers la scalitĂŠ).

compte de trĂŠsorerie et nĂŠglige le coĂťt environnemental du projet (paysage, cadre de vie). Quel qu'en soit le coĂťt objectif

9

(dans toute la diversitĂŠ de ses dimensions),

tenir ce discours attise la controverse avec les opposants et ne favorise pas le dialogue.

Ainsi, mĂŞme s'il s'adapte dans une certaine mesure au comportement de ses dĂŠtracteurs, Scrooge campe lui aussi sur ses positions. Cela dĂŠbouche sur une bataille de positions.

9. En admettant qu'il soit possible d'ĂŠtablir un coĂťt objectif.


5.2. Le camp des  autres  : six gures

| 297

Qui s'applique Ă soi-mĂŞme. Stopper. v.i. S'arrĂŞter. Auto- prĂŠxe

Source : http://fr.wiktionary.org/wiki/autoSource : Petit Larousse en couleur, 1991.

: http://blog.aufeminin.com/blog/see_216200_8/Quand-INTERNET-rime-avec-RENCONTRES dessin-ile-deserte.html Illustrations

•

et

http://lauzeanique.pointblog.fr/

Bernardo, l'auto-stoppeur. GENRE.

Bernardo est conseiller municipal de Saint-PrĂŠ-le-Paisible depuis 1983 et premier adjoint depuis 1995. C'est toutefois en son nom personnel qu'il se fait remarquer durant l'ĂŠpisode du PLU. En eet, il dĂŠcide de ne plus se porter candidat Ă sa rĂŠĂŠlection en mars 2008, expliquant ressentir une  lassitude face aux critiques rĂŠpĂŠtĂŠes de certains . AussitĂ´t, une autre `version de l'histoire' est racontĂŠe  Ă  travers un tract anonyme attribuĂŠ Ă  Ambrosine 10 : selon cette version, la dĂŠcision de Bernardo manifesterait son dĂŠsaccord avec le projet de PLU, mais il le nierait pour sauver l'emploi de son ĂŠpouse. Bernardo rĂŠtorque qu'il est dĂŠmotivĂŠ, prĂŠcisĂŠment, par ces attaques personnelles caractĂŠristiques des dĂŠtracteurs du PLU. Il appelle Ă  voter pour la liste sortante, porteuse du PLU.

10. Voir supra, le `cavalier libre'.


298 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

Lettre ouverte Plusieurs fois interpelÊ pendant cette campagne sur les raisons de mon retrait je tiens à rÊpondre clairement. J'ai ÊtÊ heureux de me mettre au service de la commune pendant 25 ans [...]. Toutefois, dans les dernières annÊes, j'ai ressenti une forme de lassitude face aux critiques rÊpÊtÊes de certains, prÊoccupÊs davantage par leur intÊrêt personnel. D'autre part, j'observe qu'au cours de cette campagne Êlectorale, le maire et son secrÊtaire de Mairie ont fait l'objet de multiples attaques. Tous ces propos mensongers sont guidÊs par l'animositÊ de quelques uns, et par les associations Êcologistes qui voient là le seul moyen de bloquer les projets de la commune, en toute complicitÊ avec la liste d'opposition. [...] La critique est facile, mais pour consacrer autant de temps et d'annÊes à la commune, il faut d'abord l'aimer et ressentir la conance de ses habitants. [...] Après 25 ans de services rendus à la commune, je n'ai pas souhaitÊ repartir pour un nouveau mandat. J'accorde, aujourd'hui, toute ma conance à la Liste d'Entente Communale pour continuer l'action engagÊe dans l'intÊrêt de mon village [...].

Extraits d'une lettre ouverte de Bernardo, datĂŠe du 06/03/2008.

Dès le lendemain  le 07/03/2008 (avant-veille des Êlections municipales)  un tract anonyme attribuÊ à a Ambrosine arme que Bernardo a toujours ÊtÊ contre le PLU et que sa lettre ouverte vise à sauver le poste d'aide administratif de sa femme à la mairie de [Saint-PrÊ-le-Paisible]. Bernardo rÊagit le 08 mars... Le courage de l'anonymat Au moment oÚ je quitte la vie municipale, j'ai voulu, en toute libertÊ, exprimer ma conance à la Liste d'Entente Communale, qui poursuivra l'action que j'ai toujours soutenue. Mais, ce soutien dÊrange, et me vaut un tract anonyme d'une grande mÊchancetÊ, allant jusqu'à prÊtendre d'avoir agi sous contrainte pour sauver l'emploi de mon Êpouse. Certain(es)

b ne reculent devant rien ; ce n'est pas correct et c'est cela ma lassitude.

Est-ce cela,  le dĂŠbat dĂŠmocratique de haute tenue , voulu par l'opposition,  portant sur la confrontation d'idĂŠes et non sur les attaques personnelles ? [...]. Chers habitants, [...] prenez conscience et votez en bloc la Liste d'Entente Communale.

Extraits d'un tract de Bernardo, diusÊ le 08/03/2008. Voir supra, le `cavalier libre'. Cette marque du fÊminin mise entre parenthèses est un indice supplÊmentaire qui rÊvèle que les partisans du PLU attribuent à Ambrosine la rÊponse anonyme du 07/03/2008 à la lettre ouverte de Bernardo. a. b.

Implication : inattendue, mais constatĂŠe.

Si Bernardo, au cours de

ses mandats, avait eu l'habitude de s'exprimer publiquement, son implication n'au-


5.2. Le camp des  autres  : six gures

| 299

rait pas semblé soudaine et inattendue. Mais le fait est qu'en règle générale, c'est Marc-Aurèle qui se charge personnellement des relations avec la population, au nom du conseil municipal. De même, lors des manifestations organisées par le comité des fêtes (présidé par Bernardo depuis 1995), c'est généralement Marc-Aurèle qui se charge de prononcer le mot de bienvenue : à la manière adhocratique, chacun fait ce vis-à-vis de quoi il se sent à l'aise ! Ainsi, l'implication constatée de Bernardo  qui plus est pour défendre un choix personnel, et non une action en tant qu'adjoint  est inhabituelle et surprenante (pour qui en ignore la cause). C'est précisément la cause de son implication qui déroge aux principes : tout comme Eginhard (le secrétaire de mairie),

Bernardo est pris à partie,

alors qu'il entend rétablir la

vérité sur les  raisons de son retrait , pour faire taire les rumeurs infondées à ce sujet, lancées pour porter préjudice aux partisans du PLU.

Discours : équité.

Les textes de Bernardo sont marqués par une préoccupa-

tion d'équité. Tandis que des rumeurs se répandent sur les  raisons de son retrait , que des  attaques personnelles  visent Marc-Aurèle et Eginhard, que les  associations écologistes  encouragent la propagation de  propos mensongers  pour bloquer les  projets de la commune , il énumère

11

les projets menés à bien par

l'équipe d'entente communale depuis 25 ans. Une telle énumération, qui consiste à présenter un bilan positif de l'action passée, se positionne comme un contre-poids aux tentatives des opposants d'en dresser un bilan catastrophique. L'objectif est de faire en sorte que les élections municipales soient, en quelque sorte, un

`procès

équitable' de l'action des élus sortants.

Autre(s) intérêt(s) : l'emploi de son épouse ?

C'est un fait. L'épouse

de Bernardo occupe un poste d'aide administrative à la mairie de Saint-Pré-lePaisible. Dans ce climat tendu, ce poste est relativement sécurisé en cas de victoire de l'équipe d'entente communale, et plutôt menacé en cas de victoire de l'équipe  village authentique . Bernardo a donc un intérêt à soutenir la liste conduite par Marc-Aurèle. Mais si l'objectif était de défendre cet intérêt, il serait peu cohérent

11. L'énumération n'est pas fournie dans les extraits joints, faute de place.


300 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

pour Bernardo d'être absent de la liste Êlectorale sortante (d'autant qu'un adjoint perçoit Êgalement une indemnitÊ de fonction). Si Ambrosine attaque Bernardo sur ce terrain, ce peut-être liÊ à un diÊrend plus ancien entre les deux conseillers municipaux. Ainsi, l'un des ls d'Ambrosine avait ÊtÊ embauchÊ comme agent d'entretien, avant d'être licenciÊ parce qu'il ne donnait pas satisfaction. Dans ce contexte oÚ l'estime de soi entre souvent en scène, il est facile d'imaginer qu'une tension ait pu s'installer autour de la question de savoir qui dÊcide si, quant à elle, l'Êpouse de Bernardo donne ou non satisfaction. Et que cette tension se manifeste lorsqu'une occasion se prÊsente.

Ethique : [/].

Les textes de Bernardo, et son implication de façon gÊnÊrale,

ne soulève pas à notre avis de problème Êthique. Il prend position en exprimant son point de vue, notamment vis-à-vis de l' animositÊ de quelques uns  ; mais il le fait d'une manière impersonnelle et sur la base d'ÊlÊments factuels que nous avons ÊvoquÊs. Par exemple, l'armation selon laquelle  le maire et son secrÊtaire de mairie ont fait l'objet de multiples attaques  mensongères, si elle porte un jugement, constitue une interprÊtation vÊriable.


5.2. Le camp des  autres  : six gures 5.2.2

| 301

Le  corps arbitral  : deux gures

La lecture synthétique des textes a permis, enn, de repérer six individus neutres, ou mal positionnés, vis-à-vis du PLU. Parmi eux, quatre sont des élus d'un échelon supra-communal. Bien qu'on s'attende à les voir s'impliquer  par intérêt pour le développement de leur territoire , ils s'impliquent peu. A l'inverse, les deux autres individus, le commissaire-enquêteur et un écologiste  positif  prennent la parole, de manière inattendue.


302 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

Carte portant la gure d'un bouon et susceptible de prendre à certains jeux la valeur que lui donne celui qui la dÊtient. RÊserve. n.f. II.1. Attitude de qqn qui agit avec prudence, qui Êvite tout excès ; dignitÊ, discrÊtion. Joker. n.m. (mot anglais)

Source : Petit Larousse en couleur, 1991. Illustrations :

•

http://annearchet.wordpress.com/

et

http://www.dijonscope.com/002702-maintenant-vous-voyez

D'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis, le joker. GENRE.

En mars 2008, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sont respectivement 1) PrÊsident de la CommunautÊ de Communes (et candidat à l'Êlection cantonale), 2) candidat à l'Êlection cantonale, 3) Conseiller GÊnÊral sortant, et 4) PrÊsident du syndicat intercommunal chargÊ du SDAU (et dÊputÊ). Tous les quatre ont (ou aspirent à) un statut de stratège. Un des rôles associÊs à ce statut est typiquement de prendre position, à travers une ligne politique, vis-à-vis des projets susceptibles d'avoir un impact sur le dÊveloppement du territoire dont ils ont la responsabilitÊ. Un rÊsultat intÊressant, et à comprendre, est de constater qu'il n'en a rien ÊtÊ.


5.2. Le camp des  autres  : six gures

| 303

Note de contexte : S'il se rÊalise, le projet touristique envisagÊ à Saint-PrÊ-le-Paisible aura des retombÊes non seulement pour la commune, mais Êgalement pour le territoire intercommunal, voire pour le dÊpartement tout entier. D'un point de vue stratÊgique (par opposition à juridique ), cela signie que le PLU de Saint-PrÊ-lePaisible n'est pas une aaire exclusivement communale. Ainsi, il est vraisemblable que les Êlus supra-communaux (responsables de territoires concernÊs par le projet touristique), se sentent impliquÊs par ce projet et prennent position. Notamment, nous nous sommes interrogÊs sur l'attitude adoptÊe par trois Êlus supra-communaux : 1) le PrÊsident de la communautÊ de communes (com.com) intÊgrant Saint-PrÊ-le-Paisible ; 2) le Conseiller GÊnÊral et 3) le PrÊsident du syndicat intercommunal chargÊ du SDAU (qui par ailleurs est dÊputÊ). Pour compliquer le tout, le hasard du calendrier veut que les Êlections cantonales aient lieu aux mêmes dates que les Êlections municipales (09 et 16 mars 2008). Suite à ces deux Êlections, le PrÊsident sortant de la com.com devient Conseiller GÊnÊral et la com.com se dote d'un nouveau PrÊsident. Nous avons alors quatre Êlus supra-communaux à observer : 1) d'Artagnan, le nouveau PrÊsident de la com.com, 2) Athos, le nouveau Conseiller GÊnÊral ; 3) Porthos, l'ancien Conseiller GÊnÊral (en exercice durant l'Êlaboration du PLU) et 4) Aramis, le PrÊsident du syndicat intercommunal chargÊ du SDAU. A notre connaissance, Porthos et Aramis ne se sont pas exprimÊs publiquement au sujet du PLU de Saint-PrÊle-Paisible. En revanche, d'Artagnan et Athos se sont exprimÊs  très brièvement , à l'occasion d'un dÊbat public organisÊ par le quotidien `Les Dernières Nouvelles d'Alsace', dans le cadre de la campagne des Êlections cantonales. D'Artagnan n'y voit  pas matière à une opposition de principe . Athos verrait un  intÊrêt à possÊder dans le [secteur] un pôle touristique

intĂŠressant .

Par ailleurs, les (sept) candidats à l'Êlection cantonale, dont Antoine Waechter, sont tombÊs d'accord sur un point : il s'agit, selon eux, d'un projet privÊ qui ne relève pas de la compÊtence d'un conseiller gÊnÊral mais qui concerne au premier chef la commune. Cet avis rejoint le principe de subsidiaritÊ, qui consiste à rechercher la plus petite entitÊ capable de rÊsoudre un problème et à lui en allouer la responsabilitÊ.

Implication : attendue, non constatĂŠe.

Les retombĂŠes potentielles du

projet touristique envisagÊ à Saint-PrÊ-le-Paisible dÊpassent le cadre de la commune. Il est susceptible de dynamiser le territoire intercommunal et dÊpartemental. Dès lors, il appelle

de fait

l'implication des reprĂŠsentants de ces territoires. Pourtant, Ă

l'exception d'Antoine Waechter (voir supra), ceux-ci sont restÊs silencieux, ou très discrets, vis-à -vis du PLU de Saint-PrÊ-le-Paisible et des critiques des opposants. Notons que d'Artagnan et Athos ne se sont exprimÊs qu'à l'occasion d'un dÊbat public dans le cadre des Êlections cantonales, alors qu'un journaliste le leur demande (prise de parole assistÊe, non spontanÊe). D'un côtÊ, ce silence peut s'analyser comme l'application du principe de subsidiaritÊ : le PLU est une aaire propre à la commune ; les Êlus supra-communaux ne doivent pas intervenir. Mais, d'un autre côtÊ, la controverse autour du PLU invite à


304 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

se demander si la

commune

est l'ĂŠchelon territorial le plus appropriĂŠ pour ĂŠlaborer

un vĂŠritable projet de territoire (principe du PADD, voir chapitre 3). L'idĂŠe d'une ĂŠvolution vers des PLU intercommunaux semble faire son chemin parmi les spĂŠcia-

Ainsi, l'argument du principe de subsidiaritĂŠ masque-t-il un intĂŠrĂŞt Ă ne pas s'exprimer ? (voir infra). listes.

Discours : ambivalent.

Lorsqu'Athos arme qu'il y aurait un  intĂŠrĂŞt Ă

possÊder dans le [secteur] un pôle touristique intÊressant , il use d'un lieu commun qui passe inaperçu. Quant à la question de savoir s'il juge

ce projet particulier

intĂŠressant, on n'en saura rien. De mĂŞme, s'il y a intĂŠrĂŞt Ă possĂŠder un tel projet, cela n'exclut pas la possibilitĂŠ qu'il y ait un ou plusieurs intĂŠrĂŞts Ă  ne pas en possĂŠder....

Une analyse comparable peut être faite de ce qu'arme d'Artagnan : il n'y a  pas matière à une opposition de principe . Certes. Mais s'il y a ou non matière à une opposition de principe, y a-t-il ou non d'autres motifs pour s'opposer au projet et ces motifs excèdent-ils ceux qui justieraient de soutenir le projet ? On n'en saura rien. En somme, ces textes courts sont marquÊs par un discours ambivalent.

Autre(s) intĂŠrĂŞt(s) : ĂŠlectoraux.

Qu'est-ce qui pourrait expliquer ce si-

lence, si ce n'Êtait pas le principe de subsidiaritÊ ? Une donnÊe contextuelle permet de formuler une hypothèse :

d'Artagnan et Athos sont tous les deux candidats

Ă l'ĂŠlection cantonale, qui a lieu aux mĂŞmes dates que les ĂŠlections municipales. Or, Ă  la diĂŠrence d'Antoine Waechter (ĂŠgalement candidat), qui s'ĂŠcarterait de sa ligne politique s'il soutenait le projet touristique, d'Artagnan et Athos se savent ĂŞtre dans une situation qui ne justie pas qu'ils prennent le risque d'attirer l'attention sur eux (d'Artagnan est ĂŠlu Conseiller GĂŠnĂŠral ; Athos est ĂŠlu maire dans une commune situĂŠe non loin de Saint-PrĂŠ-le-Paisible et devient PrĂŠsident de la com.com).

Porthos, Conseiller GĂŠnĂŠral sortant (il n'est pas candidat Ă sa rĂŠĂŠlection), est


5.2. Le camp des  autres  : six gures

| 305

aussi maire d'une commune limitrophe de Saint-PrÊ-le-Paisible. Les deux communes sont historiquement rivales, tout comme le sont Porthos et Marc-Aurèle (les deux hommes s'Êtaient par exemple arontÊs lors des Êlections cantonales de 1994). Dans ce climat, le silence du Conseiller GÊnÊral sortant peut s'expliquer par l'existence de ces rivalitÊs, qui pÊnalisent tout un territoire. Aramis est PrÊsident du syndicat intercommunal chargÊ du SDAU. A ce titre, il est impliquÊ de fait dans la fabrique du PLU. Il ne s'exprime pas durant l'Êlaboration du PLU, alors qu'il aurait pu, par exemple, communiquer sur ce qui motive l'inscription du projet touristique dans le SDAU. Cumulant les mandats (Maire, DÊputÊ et PrÊsident d'une (autre) communautÊ de communes), il ne souhaite peut-être pas intervenir spontanÊment, d'autant que cette intervention pourrait être perçue comme une intrusion par d'Artagnan et Athos, mais aussi par d'autres observateurs attachÊs au principe de subsidiaritÊ. Ainsi, à notre avis, Aramis reste silencieux par reproduction de la pratique Êtablie (une forme de `loi du silence').

Ethique : fuit son rĂ´le.

L'analyse du comportement des ĂŠlus supra-

communaux fait apparaÎtre un paradoxe. Leur rôle en tant que stratèges est de s'impliquer dans la fabrique de la stratÊgie. Mais des intÊrêts (Êlectoraux, personnels) et/ou des conventions sociales les conduisent à fuire ce rôle, comme pour mieux

Cette analyse suggère Êgalement que l'argument du principe de subsidiaritÊ peut servir de prÊtexte pour lÊgitimer un silence motivÊ par d'autres intÊrêts, moins nobles. protÊger leur statut.


306 |

Chapitre 5. Les praticiens impliqués dans la fabrique de la stratégie : les gures stratégiques

Modération. n.f. Caractère, comportement de qqn qui est éloigné de toute position excessive, qui fait

preuve de pondération, de mesure dans sa conduite. Fair-play. n.m. Pratique du sport dans le respect des règles, de l'esprit du jeu et de l'adversaire. Source : Petit Larousse en couleur, 1991. Modérateur Tout site ou toute page proposant une interaction entre des membres est composée d'une équipe de modération qui va avoir la charge de veiller au respect des règles et au maintien de la bienséance. Source : www.wikipedia.org. Illustrations :

http://www.greluche.info/coloriage-Marge-1.html

et

http://www.sportvox.fr/article.php3?id_article=17581

Tango et Cash, le modérateur. GENRE.

Tango est le commissaire-enquêteur chargé de l'enquête publique prévue dans le cadre de l'élaboration du PLU de Saint-Pré-le-Paisible. Par déontologie, il est neutre vis-à-vis du PLU. Malgré cela, il s'exprime par voie de presse en réaction au comportement de Gottfried 12 , ce qui discrédite en partie le camp des détracteurs. Cash est quant à lui un spécialiste d'écologie, travaillant sur le projet touristique. Il s'exprime lors d'une réunion publique pour dénoncer ce qu'il qualie d' écologie négative  dans l'attitude des détracteurs.

12. L'un des micro-activistes, voir plus haut.


5.2. Le camp des  autres  : six gures

| 307

Enquête publique :  Dépassionner le débat . [Tango] est commissaire-enquêteur. Il réagit aux propos de [Gottfried], relatés dans l'article de L'Alsace du dimanche 29 juillet consacré à l'enquête publique portant sur le PLU de [Saint-Pré-le-Paisible].  [Gottfried] va un peu trop loin. Il jette l'opprobre, voire la suspicion d'être partisan sur la fonction de commissaire-enquêteur. Cette insinuation est totalement inexacte. Souvent, seuls les gens contre un projet viennent s'exprimer. Et les autres ? Comment les comptabiliser ? En 1999, il y avait 508 habitants à [Saint-Pré-le-Paisible] lors du recensement, donc les 177 signatures de votre pétition ne représentent que 34% de la population. De loin pas tout le village... Mais de là à dire que le commissaire-enquêteur ne tient pas compte de l'avis de la population, il y a un monde. Vous insinuez, sans preuve, mais sûrement avec passion, que vous représentez la population. Le croyez-vous réellement ? Je pense qu'il est temps de dépassionner le débat et de laisser faire le commissaire-enquêteur qui émettra son avis après mure réexion. Son seul pouvoir est cet avis. La décision est ailleurs. Laissez-le faire et faites-lui conance. Soyez raisonnable dans vos déclarations, vous n'en serez que plus crédible. Si vous pensez qu'il faille supprimer la procédure d'enquête publique car elle ne semble par servir à grand-chose dans votre esprit, alors comment ferez-vous pour vous faire entendre ? L'enquête publique a certainement des lacunes, mais elle a le mérite d'exister et de pouvoir  entendre  l'avis des personnes. Personne ne conteste le vôtre. Vous l'avez exprimé. Le commissaire-enquêteur rendra le sien ; circonstancié et argumenté. Ce qui n'est pas votre cas. 

Article paru dans L'Alsace le 01/08/2007.  Ecologie positive  Les questions environnementales auront émaillé toute la réunion. Les opposants aux projets touristique et de lotissement communal ont ainsi plusieurs fois brandi le risque d'une  déguration des paysages , d'une  destruction d'un bien communautaire  ou  d'une dégradation de l'or vert . Un risque dont le maire s'est dit conscient en arguant d'une évolution des techniques d'aménagement et de constructions.  On ne fait plus les choses comme il y a quinze ans, ni au niveau de la législation, ni au niveau des technologies. Et si un investisseur ne partage pas les mêmes préoccupations, on peut toujours l'inciter

Un avis étayé par [Cash],  écologiste travaillant sur le projet [du promoteur]. J'aimerais bien d'ailleurs ne pas être seul, car il faut arrêter l'écologie négative et au contraire, pousser dans le bon sens pour gagner le bras de fer ! Trop souvent les projets voient le jour et nous n'avons plus rien à dire alors autant être réaliste et amener les solutions en amont ! . à faire le meilleur choix .

Extraits d'un article paru dans les Dernières Nouvelles d'Alsace, 16/11/2007 (gras ajoutés pour mettre en évidence les propos de Cash).

Implication : inattendue, mais constatée.

La fonction de commissaire-

enquêteur n'est pas compatible avec une prise de position vis-à-vis du PLU. Par ailleurs, Tango est extérieur à la situation et n'a pas d'interêt personnel vis-à-vis du PLU. Ainsi, son intervention spontanée dans la presse pour dénoncer les propos de Gottfried est particulièrement exceptionnelle et inattendue, au sens où  en


308 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

principe  elle n'a pas lieu d'exister. L'intervention de Cash, spĂŠcialiste d'ĂŠcologie, durant une rĂŠunion publique, est comparable Ă celle du commissaire-enquĂŞteur. MĂŞme s'il travaille dans le cadre du

ceux qui, parmi les dĂŠtracteurs, ĂŠvoquent la protection de l'environnement, adoptent une attitude ĂŠcologiste ( ĂŠcologie nĂŠgative ) plutĂ´t qu'ĂŠcologique projet touristique, il est extĂŠrieur Ă la situation ; en revanche, il estime que

( Êcologie positive ). Rappelons (chapitre 3) que les Êlus locaux subissant les intervention de l'association Paysage d'Alsace au-delà de Saint-PrÊ-le-Paisible, sont eux aussi souvent critiques quant à la façon d'agir de cette association, qui peut paraÎtre dÊmesurÊe, inexible, non disposÊe à la discussion constructive (tout se passe comme si l'idÊe d'un

compromis

ĂŠtait vĂŠcue comme une

Discours : critique, distanciĂŠ.

compromission).

Les textes de Tango et Cash sont d'in-

tention diĂŠrente de celle des autres individus. L'objet de leurs propos n'est pas le PLU.

rĂŠtablir les faits quant Ă la neutralitĂŠ des commissaires-enquĂŞteurs : Gottfried l'attaque et insinue  sans preuve, mais sĂťrement avec passion, qu'il reprĂŠsente la population  ; cet avis ne serait ni  circonstanciĂŠ , ni  argumentĂŠ  ; il n'est pas  crĂŠdible  (champ lexical de l'objectivitĂŠ). Cash explique Tango vise Ă 

que les dĂŠtracteurs n'ont pas le monopole du souci ĂŠcologique, contrairement Ă l'idĂŠe qu'ils construisent Ă  travers leurs textes, et que ce souci ĂŠcologique peut prendre des formes diĂŠrentes, plus ou moins radicales et paralysantes (genre didactique).

Autre(s) intĂŠrĂŞt(s) : [/].

Nous n'avons pas identiĂŠ d'intĂŠrĂŞt que Tango

ou Cash pourraient avoir Ă s'impliquer dans la fabrique du PLU. Notons que cette implication ne semble pas viser Ă  inuencer la dĂŠcision.

Ethique : protĂŠger un bon projet impopulaire ?

L'implication mĂŞme

très ponctuelle de ces individus extÊrieurs, neutres vis-à -vis du PLU, n'est pas nÊgligeable. A notre avis, elle est rÊvÊlatrice d'un problème d'ordre Êthique. Ce problème est l'un de ceux inhÊrents aux dÊmarches stratÊgiques

participatives

(lors de


5.2. Le camp des  autres  : six gures

| 309

l'ĂŠlaboration d'un PLU, une dĂŠmarche participative est rendue obligatoire par la

Entre `ĂŞtre entendu' et `ĂŞtre ĂŠcoutĂŠ ', il y a une diĂŠrence importante que tous les `participants' ne semblent pas toujours ĂŠgalement prĂŞts Ă accepter : `Ă  quoi concertation avec la population prĂŠvue par le code de l'urbanisme).

bon nous demander notre avis si, en n de compte, il n'est pas pris en compte dans la dĂŠcision ?'

Lorsque de telles questions ĂŠmergent, les dirigeants ont-ils encore la

conance nĂŠcessaire de ceux qui les ont mandatĂŠs ? Sans cette conance, qui fonde l'adhĂŠsion collective au projet organisationnel, la mise en oeuvre de ce projet peut ĂŞtre ralentie, voire paralysĂŠe. Or, un projet stratĂŠgique impopulaire n'ĂŠtant pas nĂŠcessairement un mauvais projet stratĂŠgique (Boudon, 2001), ce bloquage peut ĂŞtre prĂŠjudiciable pour la pĂŠrennitĂŠ de l'organisation. Cette rĂŠexion dĂŠbouche sur cette

dans l'organisation participative, et tandis que le discours est un instrument de pouvoir, peut-on envisager de protĂŠger les managers qui entendent avec discernement les avis contraires ? Peut-on envisager de protĂŠger un bon projet menacĂŠ par son impopularitĂŠ ? problĂŠmatique :

L'implication de Tango et Cash ne permet certes pas de conclure que le PLU, en dÊpit de son impopularitÊ observÊe notamment parmi les Êlecteurs de Saint-PrÊle-Paisible, encadre des projets nÊanmoins pertinents pour la commune. Mais nous pensons que cette implication inhabituelle constitue un motif susant pour justier d'y regarder de plus près.


310 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

Synthèse : les praticiens impliquÊs dans la controverse du PLU. Dans ce chapitre, nous avons identiÊ les praticiens impliquÊs dans la controverse relative au PLU de Saint-PrÊ-le-Paisible. Ces praticiens, à travers cette implication, sont en situation d'exercer une inuence sur la fabrique de la stratÊgie de la commune. Nous avons regroupÊ les individus impliquÊs selon leur positionnement dans le dÊbat : 1) explicitement

contre

le projet de PLU, 2) explicitement

pour

ce projet

stratĂŠgique et 3) en position d'arbitre vis-Ă -vis du PLU. Cette distinction se veut neutre et objective : elle est relative au PLU en tant qu'objet. Ainsi, Ă  nos yeux, le fait de s'opposer Ă  un projet n'est pas nĂŠgativement connotĂŠ. Ce point de vue rejoint celui de Ford et al. (2008) qui observent que, dans sa conception classique, la rĂŠsistance au changement est au contraire nĂŠgativement connotĂŠe. A l'intĂŠrieur de chaque catĂŠgorie, nous avons distinguĂŠ les individus selon leur

genre (compris ici comme leur façon d'agir 13 , leur stratÊgie.). A chaque genre identiÊ, nous avons associÊ un

personnage-type. Cette abstraction autorise le transfert de

nos rĂŠsultats Ă d'autres terrains : ces personnages peuvent vraisemblablement ĂŞtre

Ainsi, nous avons contribuĂŠ Ă la mise en ĂŠvidence d'un jeu d'acteurs, dont chaque acteur est reprĂŠsentĂŠ par une carte de jeu.

retrouvĂŠs dans d'autres contextes.

Dans cet eort pour identier les protagonistes, nous avons ĂŠtĂŠ confrontĂŠs Ă un dilemme. D'un cĂ´tĂŠ, un compte-rendu

rĂŠaliste et critique

d'une controverse ou d'un

conit est un compte-rendu qui ĂŠvite l'ĂŠcueil d'une analyse manichĂŠenne. Il n'y a pas, d'une part, de

gentils

personnages et, d'autre part, leurs

mĂŠchants

contradicteurs :

le rĂŠel est nuancĂŠ, polyphonique. Mais, d'un autre cĂ´tĂŠ, un compte-rendu

critique

rĂŠaliste

est un compte-rendu qui rejette le relativisme (voir chapitre 4). Parmi les

analyses possibles, certaines portent des jugements plus justes que d'autres. Sans

13. ConformĂŠment Ă (Fairclough, 2005b, 2009)


5.2. Le camp des  autres  : six gures

| 311

nier la polyphonie, prĂŠconiser c'est conclure : en proposant notre interprĂŠtation pour l'action, nous

donnons raison

aux uns plutĂ´t qu'aux autres ; nous tranchons.

Ce dilemme habite (devrait habiter ?) les dÊcideurs, dont les choix dÊterminent le sort de nombreux autres. Comment trancher, lorsque la rÊalitÊ n'est pas tranchÊe ? Notre approche a consistÊ à nous imposer à nous-mêmes de rendre compte du genre des personnages de manière dialogique. Concrètement, le lecteur a remarquÊ que chaque carte de jeu rÊvèle un personnage ambivalent, à la fois modèle et anti-modèle. Ces deux facettes coexistent comme les deux faces de la conscience. Cette approche dialogique des personnages restitue en partie la polyphonie relative à l'Êpisode du PLU. Cependant, pour chaque personnage, nous avons proposÊ une discussion Êthique, qui examine et s'interroge sur les pratiques mises en oeuvre par les acteurs pour tenter d'atteindre leurs objectifs. Nous avons montrÊ que de nombreux agissements soulèvent des questions Êthiques. Il serait intÊressant de se demander si certains de ces agissements relèvent d'incivilitÊs ordinaires

14

. En supposant que des pratiques soient reconnues comme des

incivilitĂŠs ordinaires, un acteur qui commet des incivilitĂŠs ordinaires peut-il eectivement agir au nom de l'intĂŠrĂŞt gĂŠnĂŠral ? Comment les managers doivent-ils rĂŠagir face Ă des individus qui ont recours Ă  l'incivilitĂŠ

15

? RĂŠciproquement, comment les

parties prenantes doivent-elles se comporter lorsqu'elles estiment, Ă tord ou Ă  raison, ĂŞtre victimes d'incivilitĂŠs de la part des dirigeants de l'organisation

16

?

Enn, outre le genre des personnages et les questionnements ĂŠthiques liĂŠs, nous avons identiĂŠ leurs discours et leurs intĂŠrĂŞts exprimĂŠs ou non. Le tableau 5.1 rĂŠcapitule les rĂŠsultats de l'identication des praticiens impliquĂŠs dans la controverse.

14. Par exemple, oÚ commence l'acharnement judiciaire ? Peut-on envisager qu'un recours judiciaire soit avant tout une stratÊgie politique pour saper la crÊdibilitÊ d'un rival ? La libertÊ d'expression, est-ce le droit de tout dire dans une relative impunitÊ (dÊlation, procès d'intention, arguments ad personam,...) ?... 15. Bloquage de l'accès à des locaux, propos insultants ou menaçants, sÊquestrations de dirigeants,... 16. A fortiori dans les organisations non dÊmocratiques.


Prévisible, constatée

Prévisible, constatée

Prévisible, constatée

Prévisible, constatée

Prévisible, constatée

Prévisible, constatée

Prévisible, constatée

Implication

Intérêt(s)

Riverain zone AU

Riverain zone AU

Riverain(s)

Electoraux et associatifs

Propriétaire insatisfait du zonage

Désir d’engagement politique [/]

Délation, diffamation

Sousentendus et propos péremptoires

`prise en otage’ rhétorique

Recours au procès d’intention

Prêche par excès

Abus d’autorité charismatique

Ethique

Inattendue, mais constatée

Prévisible, constatée

Inattendue, mais constatée

Prévisible, constatée

Implication

Intérêt(s)

Réélection

La commune

Propriétaire

Equité

L’emploi de son épouse ?

Auto-stoppant

Entrepreneurial

Promoteur

Intégrité

Intendant

Destruction créatrice

Gouverneur

Discours

Partisans : genre

[/]

Campe sur ses positions

Le silence contre les arguments ad personam

Agression verbale et diversion rhétorique

Ethique

Inattendue, mais constatée

Attendue, non constatée

Implication

Intérêt(s)

Electoraux

Critique, distancié [/]

Modérateur

Ambivalent

Joker

Discours

Neutres : genre Ethique

Protéger un bon projet impopulaire ?

Fuit son rôle

Tableau 5.1  Identication des praticiens impliqués dans la controverse du PLU : une synthèse.

Démocratie (relativisme ?)

Caméléon

Bénévolat

Justicier

Critique des institutions

Macro-activiste

Anticapitaliste

Micro-activiste

Réalisme agricole

Dépendance à l’égard des terrains agricoles

Cavalier libre

Altermondialiste

Missionnaire

Ecologique

Enchanteur

Discours

Détracteurs : genre

312 |

Chapitre 5. Les praticiens impliqués dans la fabrique de la stratégie : les gures stratégiques


5.2. Le camp des  autres  : six gures

| 313

Cette identication apporte de premiers ÊlÊments de rÊponse à nos deux premières questions de recherche : `qui produit des textes ?' et `comment les praticiens

utilisent-ils la production de textes pour tenter d'inuencer la fabrique de la stratÊgie ?' Mais à ce stade, cette première approche des praticiens impliquÊs dans la fabrique du PLU permet d'aller plus loin. Premièrement, si nous avons regroupÊ les personnages selon leur positionnement vis-à-vis du PLU, ce n'est pas par dÊfaut. Dans notre comprÊhension de l'Êpisode du PLU, ces groupes  les  pour  et les  contre   se façonnent au grÊ des ÊvÊnements et des textes produits par les individus. Ces groupes peuvent s'analyser comme des coalitions : ils se composent de personnages qui conservent leur identitÊ individuelle, mais ils ont Êgalement une identitÊ propre qui constitue une bannière commune à l'ensemble des personnages qui les composent. Ces groupes ont Êgalement une stratÊgie d'action commune, qui Êmerge des actions des individus qui

comprendre `qui fait la stratĂŠgie' passe par un examen de la formation de groupes et de leur stratĂŠgie d'inuence, qui vise Ă accroĂŽtre le pouvoir des textes produits par ses membres. en deviennent membres. En d'autres termes,

Deuxièmement, si nous savons mieux à prÊsent qui sont les individus impliquÊs, nous avons constatÊe que cette implication peut être de diÊrentes natures : attendue ou non, constatÊe (active, spontanÊe) ou non (passive, assistÊe). Ainsi, les praticiens peuvent non seulement être distinguÊs selon leur positionnement vis-à-vis du PLU, comme nous l'avons fait dans ce chapitre, mais ils peuvent Êgalement être distinguÊs selon la nature de leur implication dans la controverse. Cette approche des praticiens est susceptible de rÊvÊler les dÊterminants des diÊrents prols d'implication :

comprendre `qui fait la stratÊgie' passe par une comprÊhension de ce qui motive ou freine l'implication active gÊnÊratrice de textes. Troisièmement, notre description dÊtaillÊe du terrain au chapitre 3 a abouti à des propositions, qui suggèrent que plusieurs rÊalitÊs contextuelles donnent du pouvoir au discours des dÊtracteurs du PLU. A notre avis,

comprendre `qui fait la stra-


314 |

Chapitre 5. Les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique de la stratĂŠgie : les gures stratĂŠgiques

tĂŠgie' implique de considĂŠrer le rĂ´le jouĂŠ par le contexte, pour discuter de la part de responsabilitĂŠ qui incombe eectivement aux praticiens dans la fabrique de la stratĂŠgie. Le chapitre 6 expose notre comprĂŠhension de la fabrique discursive de la stratĂŠgie, en articulant ces trois aspects.


INTRODUCTION • Remise en cause de la conception classique du dirigeant • Pertinence et enjeu d’une approche du pilote à base de discours

PREMIERE PARTIE : PROJET DE RECHERCHE Qui fait la stratégie ? Une perspective à base de discours Chapitre 1

Chapitre 2

L’approche pratique de la stratégie : qui pilote l’organisation ?

Le discours dans la fabrique de la stratégie : une approche critique

DEUXIEME PARTIE : TERRAIN ET METHODES DE RECHERCHE Qui fait la stratégie ? Le cas de la commune de Saint-Pré-le-Paisible Chapitre 3

Chapitre 4

Terrain de la recherche : la commune de Saint-Pré-le-Paisible

Une analyse critique de discours pour découvrir le ‘pilote-en-pratique’

TROISIEME PARTIE : RESULTATS ET INTERPRETATIONS Qui fait la stratégie ? Figures stratégiques et coalitions de discours Chapitre 5

Chapitre 6

Les figures stratégiques : les praticiens impliqués

Les coalitions de discours : les praticiens influents

CONCLUSION


Chapitre 6

Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours Ce chapitre met en ĂŠvidence quatre mĂŠcanismes de la fabrique de la stratĂŠgie. Connaissant ces mĂŠcanismes, nous envisageons comment les praticiens peuvent interfĂŠrer avec chacun d'eux pour tenter d'inuencer, notamment Ă travers leur stratĂŠgie discursive, la fabrique de la stratĂŠgie. 6.1 L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs 319 6.1.1 6.1.2

. . . . . . . . . . . . . . . . . . 320 Deuxième mÊcanisme : les coalitions de discours . . . . . . . . . . . . . 337 Premier mÊcanisme : l'eet de prÊtexte

6.2 La domination d'une coalition de discours : deux mĂŠcanismes catalyseurs 366 6.2.1 6.2.2

. . . . . . . . . 369 . . . . . . . . . . . . 383

Troisième mÊcanisme : la dÊnaturation organisationnelle Quatrième mÊcanisme : la disposition à la lecture

 A power

exercised is a power that has been triggered,

and is generating an eect in an open system. Due to interference from the eects of other exercised powers, however, one can never know

a priori,

what the out-

 Steve Fleetwood (2001).

come of any particular power will be. 

A

travers le chapitre 5, nous avons restituĂŠ notre analyse visant Ă identier les praticiens impliquĂŠs dans la fabrique du PLU de Saint-PrĂŠ-le-Paisible. Nous

avons mis en ĂŠvidence treize  gures stratĂŠgiques , que nous avons regroupĂŠes en


318 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratégie : les coalitions de discours

trois catégories selon leur positionnement vis-à-vis du PLU : `pour', `contre' ou en position d'`arbitre'. Certes, ce regroupement selon les apparences immédiates permet de distinguer les forces en présence sans perdre de vue la diversité des discours, des intérêts et des genres plus ou moins éthiques qui composent chacune des trois catégories. Mais les résultats de cette analyse, synthétisés dans le tableau 5.1, se prêtent également à un travail d'interprétation. Ce travail se pose comme une opportunité de percevoir ce qui se trame en arrière-plan des apparences immédiates et qui rend compte des événements observés. Pour rejoindre une distinction caractéristique du réalisme critique, nous tentons de mettre en évidence le  réel  (le domaine des

engrenages sous-jacents

qui passent souvent inaperçus), en prenant appui sur l'ob-

servation et l'analyse du  factuel  (qui désigne la surface du réel, le domaine des événements qui se produisent et qui contient les signaux faibles qui guident l'explo1

ration du  réel ) . Plus spéciquement, l'une des clés de l'approche dialectique-relationnelle est de préserver la distinction entre, d'une part, l'action des praticiens et, d'autre part, 2

les structures (Fairclough, 2005b) . En termes simples, les engrenages sous-jacents ont une autonomie relative (Leca & Naccache, 2006), si bien que les événements observables ne sont pas nécessairement le produit des actions humaines qui les accompagnent. Appliqué au cas de Saint-Pré-le-Paisible, cela signie que l'échec de l'équipe `d'entente communale' à légitimer son projet de PLU, ne s'explique peutêtre pas uniquement par les agissements des praticiens durant l'épisode stratégique du PLU. En particulier, il serait réducteur d'attribuer cet échec au seul fait que des textes d'opposition ont émergé durant cet épisode. L'objectif de ce dernier chapitre est de mettre en évidence les mécanismes de la fabrique discursive de la stratégie, qui rendent compte des événements qui ont

1. Pour une synthèse concernant cette distinction, le lecteur intéressé pourra consulter notamment Leca & Naccache (2006, p.630), Bates (2006, note 1 p.160), Fairclough (2005b, p.922) et Brown et al. (2001, chapitre 1). Voir aussi Vaara (2010a, p.218), Engeström et al. (2011) et notre propre synthèse exposée au chapitre 4. 2. Cette approche étant elle-même fondée sur l'ontologie réaliste critique et, en particulier, sur la distinction entre structures (le domaine du réel) et événements (le domaine du factuel).


6.1. L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs

| 319

marquÊ l'Êpisode du PLU de Saint-PrÊ-le-Paisible. Cet objectif constitue une Êtape essentielle vers notre but : identier qui fait la stratÊgie, c'est-à -dire qui parvient à interfÊrer de la manière la plus inuente avec les mÊcanismes exposÊs dans ce chapitre. Avec cet objectif en tête, ce chapitre s'organise en deux parties. La première

eet de prĂŠtexte

partie propose deux mĂŠcanismes : l'

et les

coalitions de discours.

Ces deux premiers mÊcanismes ont la particularitÊ d'être dÊclenchÊs par les ÊvÊnements immÊdiats auxquels les praticiens sont confrontÊs, et qui sont l'objet de la controverse. La deuxième partie envisage Êgalement deux mÊcanismes : la

nisationnelle

et la

disposition Ă la lecture.

dĂŠnaturation orga-

Contrairement aux prĂŠcĂŠdents, ces deux

autres mÊcanismes sont dÊjà actifs au moment oÚ les ÊvÊnements de la controverse surviennent, même si leurs eets restent latents. Chaque mÊcanisme fait d'abord l'objet d'un exposÊ, qui vise à en dÊmontrer l'existence. Par la suite, nous examinons comment les praticiens peuvent interfÊrer avec ces mÊcanismes, dans l'optique d'en inÊchir les eets et, ainsi, d'inuencer la fabrique de la stratÊgie. Ces possibilitÊs pour interfÊrer sont autant d'implications pratiques et de propositions pour l'action. Nous concluons le chapitre par une synthèse du système conceptuel proposÊ dans cette thèse. Dans notre perspective discursive, la stratÊgie est le rÊsultat de l'eet conjugÊ des mÊcanismes identiÊs d'une part, et des actions mises en oeuvre par les praticiens pour interfÊrer avec ces mÊcanismes d'autre part. Ceux qui font la stratÊgie sont ceux qui parviennent le mieux à exploiter les rouages de sa fabrique.

6.1

L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs

Dans cette première section, nous mettons en Êvidence deux mÊcanismes de la fabrique de la stratÊgie, qui ont en commun le fait d'être dÊclenchÊs par les ÊvÊnements


320 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

suscitant la controverse. Le premier mĂŠcanisme se situe au niveau individuel d'analyse. Il rend compte des forces qui poussent un praticien Ă produire des textes ou, au contraire, Ă  rester silencieux. C'est pourquoi, s'agissant d'un mĂŠcanisme gĂŠnĂŠrateur de textes, nous l'appelons

eet de prĂŠtexte 3 .

Le deuxième mÊcanisme se situe quant à lui au niveau du groupe. Il rend compte de la formation d'alliances de circonstance entre les praticiens, sans que celles-ci soient nÊcessairement intentionnelles. Dans la mesure oÚ ces alliances regroupent des praticiens qui tiennent des discours diÊrents  et jouant sur un double-sens , nous appelons

coalitions de discours

ce mĂŠcanisme gĂŠnĂŠrateur de

4

coalitions de

discours.

6.1.1

Premier mĂŠcanisme : l'eet de prĂŠtexte

Nous avançons l'existence d'un mÊcanisme qui, lorsqu'il est activÊ, pousse un praticien à produire des textes. Après avoir mis en Êvidence ce mÊcanisme  l'eet de prÊtexte , nous envisageons des manoeuvres que les praticiens peuvent eectuer pour interfÊrer avec lui.

6.1.1.1 Mise en Êvidence du mÊcanisme Comme nous l'Êvoquions en exposant nos mÊthodes de recherche (chapitre 4), l'identication des praticiens dÊtaillÊe au chapitre 5 a fait ressortir deux ensembles de praticiens : ceux qui produisent des textes de manière spontanÊe, et ceux dont on peut s'Êtonner qu'ils restent sur la rÊserve, voire tout à fait silencieux. Par ailleurs, parmi ceux qui produisent des textes, certains s'impliquent de manière prÊvisible, tandis que d'autres s'impliquent de manière plus inattendue. Ainsi, il est possible

3. `PrĂŠtexte' se comprend ici au sens littĂŠral de `ce qui vient avant les textes'. 4. Lorsqu'il dĂŠsigne le mĂŠcanisme, le terme de coalitions se comprend au sens du verbe pronominal `se coaliser' ; ce mĂŠcanisme existe indĂŠpendamment de l'intention des praticiens, qui peuvent ĂŠventuellement ne pas en avoir connaissance. De mĂŞme, lorsqu'il dĂŠsigne le `produit' du mĂŠcanisme, le terme de coalition se comprend dans son sens le plus courant : une alliance provisoire de praticiens ayant des intĂŠrĂŞts convergents ; Ă nos yeux, les praticiens ne sont pas nĂŠcessairement conscients, ou pas prĂŞts Ă  reconnaĂŽtre, qu'ils sont liĂŠs Ă  une coalition.


6.1. L'émergence des coalitions de discours : deux mécanismes générateurs

| 321

de comparer le style d'implication des praticiens suivant que cette implication est attendue ou non, et spontanée ou assistée.

Nous estimons que l'implication d'un praticien est prévisible, dès lors qu'il a un intérêt personnel manifeste, exprimé ou non, vis-à-vis du projet stratégique de l'organisation (ici, vis-à-vis du PLU). Ainsi, l'identication des praticiens résumée dans le tableau 5.1 en synthèse du chapitre 5 permet de construire la gure 6.1. Le lien entre ce tableau et cette gure est immédiat et assure la continuité de la chaîne d'évidence.

Figure 6.1  Implication comparée des praticiens.

Cette matrice révèle trois styles d'implication, que nous explicitons. Nous nous proposons ensuite d'expliquer ce qui tend à provoquer l'adoption de chacun de ces trois styles.


322 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

a. Trois styles d'implication.

Le croisement de l'implication attendue (oui ou

non) et de l'implication constatĂŠe (spontanĂŠe ou assistĂŠe) fait apparaĂŽtre quatre quadrants.

L'implication normale.

La plupart des praticiens se concentrent dans le qua-

drant supĂŠrieur gauche. Leur implication est attendue et eectivement constatĂŠe. Nous qualions cette implication de  normale , Ă la fois en raison de cette concentration, et parce que le fait qu'un praticien intĂŠressĂŠ s'implique dans la controverse constitue un rĂŠsultat intuitif. On peut a minima remarquer que tous les dĂŠtracteurs du PLU sans exception adoptent le style d'implication normale. Dans le camp des partisans, le gouverneur et le promoteur adoptent ĂŠgalement ce style. Ainsi, en regardant les donnĂŠes Ă  travers le prisme des styles d'implication, la distinction `naĂŻve' entre partisans et dĂŠtracteurs semble peu pertinente pour comprendre qui produit des textes. Il apparaĂŽt beaucoup plus prometteur d'interprĂŠter le comportement des atypiques, qui se positionnent dans les autres quadrants.

L'implication paradoxale de type 1 : le mutisme.

S'il existe un style normal,

les autres peuvent ĂŞtre qualiĂŠs de  paradoxaux  dans la mesure oĂš ils renvoient Ă des observations contre-intuitives. Le premier style paradoxal est celui des praticiens qui, alors qu'ils ont un (ou plusieurs) intĂŠrĂŞt(s) manifeste(s) vis-Ă -vis du projet stratĂŠgique en dĂŠbat, se tiennent en retrait de la controverse. Nous parlons de

mutisme

pour dĂŠsigner ce style d'im-

plication. Bien que le mutisme relève d'une tendance au silence, il s'agit nÊanmoins d'une forme d'implication (et non d'une absence d'implication). Cette armation se clarie lorsque l'on superpose un carrÊ sÊmiotique sur la matrice 6.1 (Greimas, 1966). Ainsi, si l'on pose que l'implication normale est le style des praticiens qui s'expriment, le mutisme est le style de ceux qui se taisent. Et `se taire', ce n'est pas identique à `ne pas s'exprimer' : à la diÊrence de ceux qui ne s'expriment pas (qui sont passifs,


6.1. L'émergence des coalitions de discours : deux mécanismes générateurs

| 323

non impliqués, correspondant au quadrant inférieur droit), ceux qui se taisent font l'action de garder le silence (ils peuvent ne pas être conscients de faire cette action). Par conséquent, le mutisme est une forme d'implication à ne pas négliger. Dans le cas de Saint-Pré-le-Paisible, on remarque que le joker est la seule gure stratégique à adopter le mutisme. Rappelons qu'il s'agit des élus supra-communaux.

L'implication paradoxale de type 2 : l'irruption.

Le deuxième style para-

doxal est celui des praticiens qui, alors qu'ils n'ont pas d'intérêt manifeste vis-à-vis du projet stratégique en débat, font pourtant  irruption  dans la controverse en prenant les autres praticiens (et le chercheur) par surprise. Le terme d'irruption est choisi parce qu'à première vue, ce style d'implication apparaît comme un comportement intrusif, en violation des usages (`cela ne les

regarde pas !' ). Le carré sémiotique superposé à la matrice suggère que l'irruption correspond aux styles de ceux qui `ne se taisent pas'. Tout comme les praticiens pratiquant le mutisme peuvent ne pas s'en apercevoir, ceux pratiquant l'irruption peuvent également ne pas être conscients de la nature paradoxale de leur implication.

A Saint-Pré-le-Paisible, les  irrupteurs  sont l'intendant, l'auto-stoppant et le modérateur. Rappelons que tous les trois réagissent violemment aux événements liés à la fabrique du PLU. Le premier démissionne de son poste de secrétaire de mairie qu'il occupait depuis 40 ans ; le second, démotivé, `abandonne l'équipe' dont il était l'un des leaders depuis 25 ans ; le troisième dénonce les déclarations abusives des détracteurs du PLU (en particulier du micro-activiste).

b. Les forces favorisant une implication paradoxale.

L'adoption du style d'im-

plication normale n'appelle pas de commentaire spécique. En revanche, une bonne compréhension des conditions de l'implication normale est susceptible d'expliquer  lorsque ces conditions ne sont pas réunies  une implication paradoxale.

Les forces tendant au mutisme.

Qui adopte le mutisme ? En d'autres termes,

parmi les praticiens dont l'implication dans la fabrique de la stratégie est prévisible,


324 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

qu'est-ce qui diĂŠrencie ceux qui s'impliquent spontanĂŠment, de ceux dont l'implication est assistĂŠe (ou, Ă dĂŠfaut, silencieuse) ? Pour rĂŠpondre Ă  cette question, nous nous sommes laissĂŠs guider par une in5

tuition (dont la gure 6.2 fournit une reprĂŠsentation visuelle ), pour gĂŠnĂŠrer des propositions. Intuitivement, si un projet stratĂŠgique va dans le sens des intĂŠrĂŞts d'un praticien, celui-ci s'implique spontanĂŠment en faveur de cette dĂŠcision ; inversement, si la dĂŠcision nuit Ă ses intĂŠrĂŞts, il s'implique spontanĂŠment en dĂŠfaveur de celle-ci. Sur la gure 6.2, ces deux situations correspondent aux extrĂŠmitĂŠs gauche et droite de l'axe horizontal, respectivement : un praticien s'implique spontanĂŠment si, et seulement si, ses intĂŠrĂŞts vis-Ă -vis de la dĂŠcision sont convergents.

Figure 6.2  Le mutisme, rĂŠvĂŠlateur d'un conit d'intĂŠrĂŞts ? Suivant cette mĂŞme intuition, Ă mi-chemin sur l'axe horizontal se situent les praticiens animĂŠs par des intĂŠrĂŞts Ă  la fois  pour  et  contre  la dĂŠcision. En d'autres termes, ils sont en situation de conit d'intĂŠrĂŞts et, pour cette raison, ils choisissent de rester en retrait aussi longtemps qu'ils ne sont pas amenĂŠs Ă  prendre

5. Il s'agit d'une reprĂŠsentation Ă visĂŠe strictement pĂŠdagogique. Aucune  mesure  de l'implication et des intĂŠrĂŞts n'a ĂŠtĂŠ eectuĂŠe.


6.1. L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs

| 325

position. A ce stade, ces propositions restaient bien entendu spĂŠculatives. Nous avons retraitĂŠ les donnĂŠes pour vĂŠrier, d'une part, si l'implication spontanĂŠe caractĂŠrise bien les praticiens dont les intĂŠrĂŞts multiples sont compatibles et, d'autre part, si le joker  seul praticien Ă opter pour le mutisme  est en situation de conit d'intĂŠrĂŞts. L'analyse est probante. Comparons, Ă  titre d'exemple, le cavalier libre (la famille agricole) et le joker (par exemple, le PrĂŠsident de la communautĂŠ de communes). Les agriculteurs se caractĂŠrisent par deux intĂŠrĂŞts convergents et hostiles au PLU. D'une part, ils sont menacĂŠs par un PLU qui prĂŠvoit de distraire du rĂŠgime agricole des terres qu'ils exploitent sans en ĂŞtre les propriĂŠtaires. D'autre part, ils se retournent contre leurs alliĂŠs historiques de l'ĂŠquipe `d'entente communale', et mettent leur intĂŠrĂŞt ĂŠlectoral en compatibilitĂŠ avec le souci de prĂŠservation des terres agricoles en se rangeant du cĂ´tĂŠ des dĂŠtracteurs du PLU. Ce faisant, ils s'extraient d'une situation de conit d'intĂŠrĂŞts et peuvent donc adopter le style d'implication normale. Quant au PrĂŠsident de la communautĂŠ de communes (com.com), il est eectivement en situation de conit d'intĂŠrĂŞts. D'un cĂ´tĂŠ, en tant que PrĂŠsident de la com.com, il semble dicile d'imaginer qu'il puisse ĂŞtre sans opinion vis-Ă -vis du PLU. Il y est timidement favorable dans la rĂŠponse qu'il donne au journaliste qui l'interroge. Il a ainsi un intĂŠrĂŞt  pour le PLU. D'un autre cĂ´tĂŠ, en tant que candidat aux ĂŠlections cantonales, il ressent l'hĂŠsitation de l'opinion publique Ă  adhĂŠrer au PLU. Son intĂŠrĂŞt ĂŠlectoral est alors plutĂ´t  contre  le PLU. Par consĂŠquent, il est en situation de conit d'intĂŠrĂŞts, ce qui le pousse au mutisme. Notons que, malgrĂŠ ces forces structurelles qui lui recommandent le silence, dans l'absolu le joker a toujours la possibilitĂŠ d'agir autrement (Giddens, 1984), mĂŞme si cela lui fait courir un risque. En somme, nous proposons que l'implication normale implique des intĂŠrĂŞts convergents vis-Ă -vis du projet stratĂŠgique en dĂŠbat. Par abduction, un praticien dont les intĂŠrĂŞts divergent vis-Ă -vis de ce projet stratĂŠgique, est poussĂŠ au mutisme.


326 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

Les forces tendant Ă l'irruption.

Qui adopte l'irruption ? En d'autres termes,

parmi les praticiens dont l'implication constatĂŠe dans la fabrique de la stratĂŠgie est spontanĂŠe, qu'est-ce qui diĂŠrencie ceux dont l'implication est prĂŠvisible, de ceux qui agissent par surprise ? Quel dĂŠnominateur commun rend compte de l'implication du modĂŠrateur, de l'intendant et de l'auto-stoppant ?

Remarquons, d'abord, que ces trois gures stratÊgiques sont sans parti pris visà -vis du PLU. Cette armation est sans ambiguitÊ en ce qui concerne le modÊrateur (commissaire-enquêteur). Elle est plus discutable en ce qui concerne l'intendant et le modÊrateur. En eet, nous avons positionnÊ ceux des gures stratÊgiques dans le camp des partisans du PLU. N'est-ce pas alors incohÊrent d'armer qu'ils sont sans parti pris ? C'est au contraire cohÊrent, dans la mesure oÚ ce positionnement s'interprète comme la rÊsultante a posteriori d'un ensemble d'ÊvÊnements, et non comme une position de principe a priori. L'intendant, en tant que secrÊtaire de mairie, n'est a priori ni `pour', ni `contre', le PLU. Il en va de même pour l'autostoppant, qui initialement avait fait part de ses rÊticences vis-à-vis du projet de PLU, avant d'y adhÊrer. Ainsi, ce sont les circonstances qui conduisent ces trois gures stratÊgiques à l'irruption.

C'est prĂŠcisĂŠment parce que ces trois gures stratĂŠgiques sont sans parti pris a priori, que leur implication est inattendue. Mais, Ă dĂŠfaut d'avoir un

parti pris,

ils sont pris Ă partie par les dĂŠtracteurs du PLU. L'intendant est prĂŠsentĂŠ comme un manipulateur et un proteur (en particulier par le justicier) ; l'auto-stoppant est suspectĂŠ d'adhĂŠrer nalement au projet de PLU pour protĂŠger l'emploi d'aide administrative occupĂŠ par son ĂŠpouse ; le modĂŠrateur est accusĂŠ de complaisance et de manquement Ă  son devoir d'impartialitĂŠ.

Dès lors, nous interprÊtons l'irruption comme le signal de l'existence de pratiques peu Êthiques (telles que nous les avons dÊcrites au chapitre 5), contraires aux règles du jeu institutionnalisÊes. Des accusations gratuites contre une personne ou contre une fonction constituent un exemple de pratiques problÊmatiques. Ainsi, l'irruption correspond à un style d'implication comparable à l'intervention d'un arbitre (absence de parti pris), dont le rôle est de faire respecter les règles admises en matière de


6.1. L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs

| 327

controverse.

Ainsi, il est rĂŠducteur de considĂŠrer l'irruption comme un comportement intrusif. Au contraire, il nous semble heureux qu'une force incite des praticiens Ă s'impliquer 6

spontanÊment, lorsqu'un acte (de langage ) apparaÎt en dÊlicatesse avec une règle morale gÊnÊralement admise, y compris lorsque ceci se produit dans un contexte qui leur est Êtranger. Certes, les  irrupteurs  ne sont pas en position de rendre un jugement. Mais leur implication soudaine doit attirer l'attention sur la situation et inciter divers observateurs à y regarder de plus près. En somme, l'irruption constitue une pratique discursive à mettre en relation avec les formes dÊjà connues d' alerte Êthique  (Charreire Petit & Surply, 2008).

A ce stade, nous avons mis en ĂŠvidence un mĂŠcanisme qui rend compte, selon nous, de la production de textes dans une organisation. Nous appelons ce mĂŠcanisme eet de prĂŠtexte. Ainsi, l'ĂŠmergence de textes serait subordonnĂŠe Ă l'apparition d'un prĂŠtexte, c'est-Ă -dire d'un ĂŠvĂŠnement de nature Ă  menacer les intĂŠrĂŞts d'un ou plusieurs praticiens et qui conduit ceux-ci Ă  produire des textes en vue d'inuencer le ux des ĂŠvĂŠnements subsĂŠquents. A Saint-PrĂŠ-le-Paisible, cet ĂŠvĂŠnement  ce prĂŠtexte  est la dĂŠcision d'ĂŠlaborer un nouveau PLU. Nous avons montrĂŠ que cet eet de prĂŠtexte peut ĂŞtre contrariĂŠ par des forces qui conduisent au mutisme. Par ailleurs, le dĂŠroulement des ĂŠvĂŠnements peut faire apparaĂŽtre un prĂŠtexte `secondaire', qui conduit des praticiens Ă  faire irruption dans la controverse ouverte par le prĂŠtexte `primaire'. En quoi la connaissance de l'eet de prĂŠtexte permet-elle de comprendre qui fait la stratĂŠgie ? D'une part, elle explique qui produit des textes, c'est-Ă -dire qui tente d'inuencer la stratĂŠgie. Elle explique ĂŠgalement qui se tait, c'est-Ă -dire qui renonce Ă  exercer une inuence dans la fabrique de la stratĂŠgie. Le praticien qui se tait participe ĂŠgalement Ă  la fabrique de la stratĂŠgie, puisque ce mutisme a une

6. Nous n'ignorons pas, ici, les liens susceptibles d'exister avec la thĂŠorie des actes de langage dĂŠveloppĂŠe par Austin (1991).


328 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

incidence sur l'ĂŠquilibre des forces qui concourent Ă la fabrique de la stratĂŠgie. D'autre part, connaissant cet eet de prĂŠtexte, les praticiens peuvent envisager d'interfĂŠrer avec lui, pour tenter de modier le style d'implication des autres praticiens. C'est ce que nous dĂŠveloppons Ă  prĂŠsent.

6.1.1.2 Manoeuvres pour interfĂŠrer avec le mĂŠcanisme L'eet de prĂŠtexte tend Ă gĂŠnĂŠrer une production de textes par les praticiens dont les intĂŠrĂŞts sont en jeu. De ce point de vue, le jeu des acteurs apparaĂŽt dĂŠterminĂŠ par le prĂŠtexte. C'est toutefois nĂŠgliger la capacitĂŠ des praticiens Ă  interfĂŠrer avec ce mĂŠcanisme pour recongurer le jeu des acteurs. Nous identions deux types de manoeuvres pour aboutir Ă  cette reconguration : celles qui visent Ă  modier le style d'implication d'un praticien et celles qui visent Ă  provoquer l'implication d'un praticien jusqu'alors non impliquĂŠ. Nous insistons davantage sur le premier type : les manoeuvres du second type se prĂŞtent moins Ă  une gĂŠnĂŠralisation.

a. Modier le style d'implication d'un praticien.

Un premier ensemble de ma-

noeuvres pour altĂŠrer le cours des ĂŠvĂŠnements, consiste Ă rechercher un changement de comportement de la part des praticiens impliquĂŠs. La question gĂŠnĂŠrale qui guide ce type de manoeuvres est : comment un praticien est-il susceptible de passer d'un quadrant Ă  un autre de la gure 6.1 ? Cette question permet d'identier des situations diĂŠrentes, selon le quadrant d'origine dans lequel se situe un praticien et le quadrant vers lequel on voudrait le voir se dĂŠplacer.

De l'implication normale au mutisme.

Les partisans d'un projet stratĂŠgique 7

peuvent ĂŞtre gĂŞnĂŠs par l'implication normale de dĂŠtracteurs (et inversement) . Ils

7. Nous nous plaçons ici dans la position des managers qui, le plus souvent, sont les porteurs d'un projet stratÊgique et font face à des contradicteurs. Il reste que ces contradicteurs ont Êgalement la possibilitÊ de recourir à ces manoeuvres


6.1. L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs

| 329

peuvent donc avoir un intĂŠrĂŞt Ă ce que leurs contradicteurs attendus dĂŠcident, nalement, de se taire. Comment favoriser ce mutisme ?

Au prÊalable, les managers peuvent commencer par s'interroger sur les chances de succès de cette manoeuvre. A Saint-PrÊ-le-Paisible, par exemple, dans quelle mesure les partisans du PLU peuvent-ils espÊrer convaincre les dÊtracteurs  notamment les riverains des zones concernÊes par les projets touristique et de lotissement, ainsi que les exploitants agricoles  que le PLU constitue une opportunitÊ, et non une menace ? De façon gÊnÊrale, les contradicteurs sont-ils ou non enclins à adhÊrer à un autre discours que celui qui fait d'eux des opposants ?

S'ils estiment que la manoeuvre a de rÊelles chances de succès, les managers peuvent recourir à diverses stratÊgies rhÊtoriques. Ils peuvent, par exemple, montrer que les consÊquences d'un Êventuel abandon du projet, sont inacceptables. A SaintPrÊ-le-Paisible, le conseil municipal porteur du PLU peut avancer que le projet de lotissement permettra de mieux capter la pÊriurbanisation et, ainsi, d'attirer des familles avec leurs enfants, sans lesquels l'Êcole communale encourt le risque de fermetures de classes. Ainsi, certes, il est nÊcessaire dans une perspective de long terme de prendre en compte les dÊboisements occasionnÊs par les projets ; mais il faut Êgalement faire preuve de rÊalisme à court terme, sans quoi d'autres dicultÊs à long terme se prÊsenteraient. Cette argumentation gagne à être illustrÊe par quelques exemples bien choisis de communes comparables qui ont renoncÊ à des projets, avant de faire face à des dicultÊs qu'on peut prÊsumer liÊes à ces renoncements.

Une autre approche consiste à diuser un discours qui mette les contradicteurs en situation de conit d'intÊrêts, alors que ceux-ci n'avaient pas perçu ce conit. Par exemple, pour un riverain de la zone prÊvue pour l'implantation du lotissement rÊsidentiel, les prÊoccupations de protÊger non seulement la forêt existante, mais aussi sa tranquillitÊ personnelle, reprÊsentent des intÊrêts convergents qui le conduisent à s'opposer au PLU. En revanche, on peut lui faire l'objection que l'urbanisation de ce terrain sÊcuriserait cet espace forestier, qui constitue une zone à risque en cas de tempête (par exemple). Bien entendu, les arguments les plus pertinents seront vraisemblablement ceux qui tiennent compte au mieux des particularitÊs locales, ce


330 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

qui exige une connaissance ne du contexte de l'organisation. Les praticiens sont donc les mieux placĂŠs pour dĂŠcliner cette manoeuvre gĂŠnĂŠrale en actions ecaces.

A Saint-PrÊ-le-Paisible, les dÊtracteurs du PLU ont davantage utilisÊ cette manoeuvre que les partisans. Certes, ces derniers ont eectuÊ un diagnostic des menaces qui pèsent sur la commune, et construit un projet de PLU en fonction de ce diagnostic. Toutefois, dans leur communication, ils ont plutôt mis l'accent sur les opportunitÊs (crÊation d'emplois, retombÊes Êconomiques et scales,...) que sur les risques en cas d'Êchec du projet. Notons qu'en avril 2011, soit trois ans après la victoire Êlectorale des dÊtracteurs du PLU, l'inspection acadÊmique informe la commune de la prochaine fermeture d'une classe ÊlÊmentaire. De leur côtÊ, à travers leur production de textes, les dÊtracteurs du PLU ont pu favoriser le mutisme de certains partisans. Notamment, nous avons montrÊ la `prise en otage' rhÊtorique du micro-activiste, qui se concrÊtise par des expressions comme :

 il se trouvera bien quelques naĂŻfs pour y croire . Ainsi, cette gure stratĂŠgique 8

en n'hĂŠsitant pas Ă diaboliser et/ou Ă  humilier ses contradicteurs , dĂŠsincite les praticiens Ă  s'exprimer, qui craignent les reprĂŠsailles. De mĂŞme, l'attitude inexible parfois reprochĂŠe aux dĂŠtracteurs, qui donne le sentiment qu'aucun compromis n'est possible, dĂŠcourage le dialogue. Ainsi, la municipalitĂŠ porteuse du PLU a refusĂŠ d'organiser une rĂŠunion publique (supplĂŠmentaire) demandĂŠe par les dĂŠtracteurs :

[Le gourverneur a constatĂŠ que] les opposants avaient  choisi le terrain judiciaire et ĂŠlectoral  et que par consĂŠquent il ne voyait  pas l'intĂŠrĂŞt de dĂŠbattre  une nouvelle fois de l'urbanisme Ă [Saint-PrĂŠ-le-Paisible]. (Annexe .17).

De l'implication normale Ă l'irruption.

De prime abord, cette ĂŠvolution de

l'implication paraĂŽt ne pas avoir de sens : soit l'implication d'un praticien est attendue, soit elle ne l'est pas. Pourtant, est-il vraiment impossible de faire en sorte qu'une prise de parole attendue paraisse inattendue ? A nouveau, les dĂŠtracteurs ont agi comme s'ils avaient pensĂŠ que c'ĂŠtait possible. En eet, il faut remarquer qu'ils ont souvent adoptĂŠ le genre de l'irrupteur,

8. Voir chapitre 5.


6.1. L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs

| 331

sans pourtant en avoir le style. Plus clairement, la façon d'agir des dÊtracteurs se caractÊrise par deux ÊlÊments : 

Des intĂŠrĂŞts non exprimĂŠs.

Bien qu'ils s'expriment, ils se taisent cepen-

dant quant à leurs intÊrêts privÊs (que nous avons mis en Êvidence). Si nous n'avions pas perçu ces intÊrêts, nous aurions conclu que leur implication Êtait inattendue. Dans l'action, les Êlecteurs n'ont pas toujours eu le temps ou l'envie d'analyser la situation de manière approfondie. Par consÊquent, ces intÊrêts privÊs ont pu, tantôt passer inaperçus, tantôt être nÊgligÊs : la perception des Êlecteurs quant à l'implication des dÊtracteurs du PLU, a parfois pu être diffÊrente de la nôtre, au moment oÚ ils avaient à faire un choix. 

Des rĂŠactions d'indignation.

Certains dĂŠnoncent une opĂŠration capitalis-

tique, d'autres pleurent la dÊforestation, d'autres encore ou parfois les mêmes, produisent des textes très chargÊs en Êmotions, ainsi qu'en termes ou en chires incitant à la rÊsistance. Bref, selon eux, ce PLU est un scandale. Or, ces rÊactions de rÊvolte s'apparente à l'irruption. Mais leur implication n'en est pas moins normale. Ainsi, à travers leur stratÊgie discursive, les dÊtracteurs ont pu se faire passer pour des irrupteurs, alors qu'il n'en est rien. Les partisans du PLU ne semblent pas avoir eu recours à une manoeuvre comparable.

De l'irruption Ă l'implication normale.

Le problème inverse au prÊcÊdent se

pose Êgalement : est-il possible de faire en sorte qu'une irruption passe pour une implication normale ? Là encore, certaines caractÊristiques des textes des dÊtracteurs peuvent s'interprÊter comme une tentative d'eectuer cette manoeuvre. Notre analyse a permis de montrer (chapitre 5) en quoi l'implication de l'intendant et de l'auto-stoppant, bien que ceux-ci soient explicitement partisans du PLU, relève de l'irruption. L'autostoppant se retire de la `vie politique', non pas en raison d'intÊrêts personnels qu'il dÊfendrait en agissant ainsi, mais parce qu'il ressent une  forme de lassitude face


332 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

aux critiques rÊpÊtÊes de certains . De même, l'intendant dÊmissionne de son poste de secrÊtaire de mairie qu'il a occupÊ pendant 40 ans, non pas par intÊrêt, mais parce qu'il ne peut pas accepter de travailler aux côtÊs de la nouvelle majoritÊ : celle-ci s'est associÊe de fait à ceux qui ont portÊ des accusations ad personam graves ( tricheur ,  proteur ...) contre lui. Mais les dÊtracteurs s'emploient, même si ce n'est pas de manière consciente, à montrer que l'implication de l'auto-stoppant et de l'intendant relèverait, en fait, du style d'implication normale. Concernant l'auto-stoppant, un tract anonyme est diusÊ dans la commune et rÊvèle, à ceux qui l'ignoraient, que l'Êpouse de Bernardo occupe un emploi d'aide administrative au secrÊtariat de mairie. L'implication de Bernardo ne serait donc pas du tout inattendue ; au contraire, dans le discours des dÊtracteurs il agirait pour dÊfendre cet emploi (nous avons montrÊ les limites de la cohÊrence de ce discours, que nous avons alors ÊcartÊ). Concernant l'intendant, sa collaboration avec le gouverneur est telle  ce sur quoi les dÊtracteurs n'ont pas manquÊ d'insister dans leurs textes  qu'elle en devient problÊmatique pour imaginer qu'au-delà des convictions, sa dÊmission ne soit pas tant une rÊaction attendue (implication normale) de solidaritÊ dans la dÊfaite, qu'une irruption en rÊponse à des accusations inacceptables. Ainsi, les dÊtracteurs sont parvenus à attÊnuer l'inuence que l'irruption de l'intendant et de l'auto-stoppant aurait pu avoir sur l'opinion et, à travers elle, sur la fabrique de la stratÊgie. Ces irruptions n'ont guère attirÊ l'attention des observateurs, et ce d'autant plus qu'elles sont intervenues très tardivement : l'auto-stoppant a diusÊ son tract quelques jours avant les Êlections municipales ; l'intendant a dÊmissionnÊ quelques jours après. La prise de conscience, par les partisans du PLU, que l'opposition constituait une menace sÊrieuse, a ÊtÊ tardive. Ceci s'explique sans doute en partie par le fait que le pouvoir en place n'avait que très rarement (voire jamais) fait face à une force d'opposition organisÊe.

Du mutisme Ă l'implication normale.

Une autre manoeuvre consiste Ă attirer

un praticien hors du silence dans lequel il s'est retranchĂŠ. Dans le cas particulier de


6.1. L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs

| 333

Saint-PrÊ-le-Paisible, comment amener les Êlus supra-communaux à s'exprimer ? En mobilisant le discours Êcologiste, les dÊtracteurs du PLU rÊussissent à convaincre Antoine Waechter de soutenir leur action. Bien entendu, la situation est particulièrement propice à une telle alliance. Le lien entre l'action des dÊtracteurs et la protection de l'environnement est Êvident. Par ailleurs, en tant que candidat Êcologiste aux cantonales, Antoine Weachter ne prend pas de risque à se positionner du côtÊ de dÊtracteurs qui arment agir pour la protection de la nature, du paysage et du cadre de vie. Ce n'est pas le cas des autres candidats aux Êlections cantonales ni, de façon gÊnÊrale, des autres Êlus supra-communaux. Les partisans du PLU ne peuvent pas espÊrer obtenir, aussi facilement, le soutien de l'un d'entre eux. Le gouverneur ne les a pas explicitement sollicitÊ pour appuyer le projet de PLU. Bien que ce PLU ait une portÊe stratÊgique qui dÊpasse la commune, juridiquement c'est un projet dont la compÊtence appartient à la commune. Les Êlus supra-communaux peuvent brandir l'argument du principe de subsidiaritÊ, pour mieux lÊgitimer leur silence. Cependant, en janvier 2008, l'inauguration de la chapelle rÊnovÊe est l'occasion pour le gouverneur d'inviter le dÊputÊ. Celui-ci, dans son allocution, met en valeur le travail eectuÊ par la municipalitÊ porteuse du PLU. Si c'est une goutte d'eau dans l'ocÊan des textes gÊnÊrÊs par le prÊtexte du PLU, cela donne cependant une idÊe sur la manière dont les managers peuvent s'y prendre pour obtenir un soutien exprimÊ de la part des niveaux hiÊrarchiques supÊrieurs. Un autre moyen de faire s'exprimer les Êlus supra-communaux a ÊtÊ l'organisation, par un organisme de presse locale, d'un dÊbat dans le cadre des Êlections cantonales. Les journalistes ont alors abordÊ le sujet du PLU de Saint-PrÊ-le-Paisible, ce qui a dÊbouchÊ sur des rÊponses  nous l'avons soulignÊ  ambivalentes. Enn, notre comprÊhension du cas de Saint-PrÊ-le-Paisible aboutit à penser qu'il n'est pas souhaitable que deux Êlections locales  telles que les municipales et les cantonales  aient lieu à des dates rapprochÊes (a fortiori, le même jour). Cette coincidence augmente les risques de conit d'intÊrêts chez les Êlus supra-communaux, qui peuvent choisir de se taire lorsque l'exercice de leur rôle et la protection de leur


334 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratégie : les coalitions de discours

statut leur dictent des comportements opposés. Le `corps arbitral' peut choisir de jouer ou non son rôle.

b. Provoquer l'implication d'un praticien non impliqué.

Après avoir envisagé

les manoeuvres pour modier le style d'implication d'un praticien, nous examinons à présent celles qui peuvent être utilisées pour provoquer l'implication d'un praticien jusqu'alors non impliqué, c'est-à-dire non identié dans le jeu des acteurs. Il existe des praticiens que le projet stratégique en débat n'intéresse pas a priori et qui, pour cette raison, ne s'expriment pas. Ils sont souvent nombreux à se positionner ainsi dans le quadrant inférieur droit de la gure 6.1. Ils ne sont pas à négliger : il est possible de les tirer de leur sommeil. Une fois réveillés, ils peuvent avoir une inuence considérable sur la fabrique de la stratégie  par le biais d'un vote, mais aussi plus généralement par la force de leur adhésion au projet stratégique. Les conséquences de cette adhésion sur la mise en oeuvre du projet sont évidentes. Dans ce registre de la provocation, nous identions de deux types de manoeuvres. Le premier type consiste en la volonté de provoquer l'implication. Le deuxième type

éviter

consiste, par contraste, en la volonté d'

de provoquer inutilement un praticien

a priori non impliqué.

Provoquer des praticiens qui sommeillent.

Certains praticiens ne sont pas

impliqués par le projet stratégique en débat. Au minimum, le lien entre ce projet et leurs intérêts n'est pas évident : ce lien peut exister dans les représentations (discours), mais il existe peu d'éléments matériels pour évaluer le réalisme de ces perceptions. C'est ainsi qu'en proposant, à ces praticiens, un discours qui s'emploie à construire ce lien, à leur montrer qu'ils sont impliqués par le projet stratégique (qu'il le veuille ou non), il est possible de provoquer leur implication. A Saint-Pré-le-Paisible, chaque habitant est un praticien susceptible d'être provoqué. Les détracteurs l'ont particulièrement bien compris. Deux caractéristiques de leurs actions s'interprètent comme une application de cette manoeuvre de provoca-


6.1. L'émergence des coalitions de discours : deux mécanismes générateurs

| 335

tion. Premièrement, leurs textes portent les marques d'une telle tentative de provocation :

 Le territoire français est le patrimoine commun de la nation  (article 1 de la loi de décentralisation). Tout le monde est concerné. (Tract du micro-activiste).

Nous nous engagerons dans une démarche participative. Les élus seront à l'écoute de tous, et se feront un devoir de porter les remarques devant le conseil municipal, qui les examinera. (Profession de foi de campagne de la liste  pour un village authentique ).

Cette préoccupation visant à  nourrir un débat démocratique permanent qui suppose l'implication du plus grand nombre, est importante pour comprendre l'action des détracteurs. Nous avons montré en quoi le caméléon notamment, qui est devenu maire en mars 2008, mobilise le discours de la démocratie. Deuxièmement, la pétition lancée par les opposants est une action qui, par principe, provoque l'implication de ceux qui la signent. Signer une pétition, c'est s'exprimer. L'interprétation du message des signataires est un autre problème. Par ces deux formes de provocation, les détracteurs du PLU agissent comme pour montrer que les habitants de la commune seraient, en fait, en situation de mutisme : certes, ceux-ci ne s'exprime que de manière assistée, mais ils seraient et se sauraient concernés par le projet de PLU. Cette manoeuvre est habile, au sens où elle permet aux détracteurs de se présenter comme les porte-parole de la population. Et ceci, même si ce rôle revient plus légitimement au conseil municipal porteur du PLU. Cette auto-construction d'une identité de porte-parole transparaît dans des expressions telles que :

Nombre de citoyens regrettent de ne pas être mieux associés à la vie communautaire. [...] Des citoyens se plaignent de ne pas être écoutés. Des choix communautaires importants sont faits en confondant information et concertation. (Profession de foi de campagne de la liste  pour un village authentique ).

Dès lors qu'ils se sont construits en tant que porte-parole des citoyens, ils sont en position de s'exprimer pour eux, au risque d'abuser de cette position. Au demeurant, des praticiens d'abord non impliqués, sont attirés dans la controverse par le seul fait d'avoir signé une pétition.


336 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratÊgie : les coalitions de discours Mais cette pÊtition n'est pas sans poser problème. D'une part, une personne qui

s'est aperçu que son nom gurait sur la liste des signataires, a fait savoir publiquement qu'elle n'avait en aucun cas signÊ cette pÊtition. D'autre part, la pÊtition s'intitulait de la façon suivante :  Acceptez-vous l'urbanisation de [la zone prÊvue pour le lotissement] ? Acceptez-vous l'urbanisation de [la zone prÊvue pour le projet touristique] ? . Outre le fait que les termes soient extrêmement imprÊcis  `l'urbanisation' peut entendre des rÊalitÊs très diÊrentes , la pÊtition pose deux questions. Elle prÊsente donc deux biais mÊthodologiques : 1) elle cumule, sur une même pÊtition, les signataires de deux pÊtitions diÊrentes ; 2) la signature des uns et des autres peut avoir une signication très diÊrente. Il n'est donc pas Êtonnant que le dÊcompte du nombre de signataires ne donne pas le même rÊsultat, selon que ce sont les dÊtracteurs ou les partisans qui font le calcul. Ainsi, cette pÊtition est polyphonique. MalgrÊ cela, elle a largement contribuÊ à mettre les dÊtracteurs en position d'agir en porte-parole (prÊsumÊs) des signataires. Ce faisant, ils ne se sont pas tant positionnÊs du côtÊ de la population ; plutôt, ils ont mis la population de leur côtÊ. La diÊrence est importante : dans le second cas, un `côtÊ' est imposÊ à la population.

Eviter de provoquer inutilement un contradicteur.

Il est possible de provo-

quer un praticien en Êtant provoquant, c'est-à -dire en jouant plus ou moins volontairement avec ses nerfs, en le poussant à rÊagir de façon plus ou moins impulsive et agressive. S'il rÊagit, c'est bien souvent pour Êviter de s'entendre dire que  qui

ne dit mot consent , voire  ce n'est pas si rare  de se laisser passer pour un lâche. Mais s'il rÊagit, il s'expose à un autre proverbe populaire :  il n'y a que la

vÊritÊ qui blesse . En somme, la provocation est toujours un usage abusif et violent du langage : quelle que soit la rÊaction du praticien visÊ, celle-ci sera de toute façon interprÊtÊe à ses dÊpends. Certains praticiens qui subissent des provocations de ce type, peuvent choisir de  ne pas se taire , c'est-à-dire de faire irruption. C'est en ce sens que nous avons indiquÊ (plus haut) que l'irruption s'interprète comme le signal de l'existence de


6.1. L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs

| 337

pratiques peu Êthiques. Nous avons soulignÊ en quoi l'irruption de l'intendant, de l'auto-stoppant et du modÊrateur s'explique bien par de telles provocations. En usant de provocation, les dÊtracteurs sont à l'origine de leur irruption. Ainsi, ils se sont eux-mêmes fabriquÊ trois contradicteurs. Outre le caractère peu Êthique de ces manoeuvres provocatrices, elles semblent contre-indiquÊes dans une dÊmarche de recherche d'inuence. L'irruption (par des moyens lÊgaux) est le comportement que nous recommandons en cas de provocation : elle permet aux observateurs de s'interroger sur les raisons qui ont poussÊ à l'irruption. La gure 6.3 propose une synthèse des ÊlÊments essentiels relatifs à l'eet de prÊtexte. Ce mÊcanisme permet de mieux comprendre qui produit des textes.

MÊcanisme 1 – Effet de prÊtexte MÊcanisme explicatif de la production de textes. L’Êmergence de textes est subordonnÊe à l’apparition d’un prÊtexte, c’est-à-dire d’un ÊvÊnement de nature à menacer les intÊrêts d’un ou plusieurs praticiens et qui conduit ceux-ci à produire des textes en vue d’influencer le flux des ÊvÊnements subsÊquents. L’effet de prÊtexte explique non seulement qui produit des textes, mais Êgalement qui choisit de se taire (renonce à exercer une influence sur la stratÊgie).

CaractÊristiques Trois types d’implication Normale : attendue et constatÊe Mutisme : attendue et non constatÊe Irruption : inattendue et constatÊe

Explication proposÊe / Conflit d’intÊrêts Alerte Êthique en attente de confirmation

Manœuvres pour interfÊrer Modifier le style d’implication d’un praticien Provoquer l’implication de praticiens non impliquÊs

Figure 6.3  Eet de prĂŠtexte - Qui produit des textes ?

6.1.2

Deuxième mÊcanisme : les coalitions de discours

Le deuxième mÊcanisme, que nous mettons en Êvidence à prÊsent, rend compte de la formation d'alliances de circonstance entre praticiens. Nous parlons de  coalitions de discours , pour dÊsigner à la fois ce mÊcanisme et les alliances qu'il produit.


338 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours Ce mĂŠcanisme, lorsqu'il est activĂŠ, se caractĂŠrise par une tendance Ă gĂŠnĂŠrer des

coalitions. Nous soutenons que ce mÊcanisme peut être dÊclenchÊ dans le ux des ÊvÊnements, sans que les praticiens aient la volontÊ de se coaliser. Cependant, les praticiens peuvent interfÊrer avec ce mÊcanisme pour en accentuer ou en attÊnuer les eets. Nous Êtablissons d'abord l'existence du mÊcanisme des coalitions de discours. Les manoeuvres pour interfÊrer sont dÊcrites dans un deuxième temps.

6.1.2.1 Mise en ĂŠvidence du mĂŠcanisme Une organisation peut ĂŞtre vue comme une structure hĂŠgĂŠmonique qui (re)produit, notamment, des rapports de domination entre les praticiens (Fairclough, 2005b; Barley & Tolbert, 1997; Giddens, 1984). Pour Fairclough, ces rapports de domination constituent des `ancrages' capables de supporter durablement les contradictions de l'organisation : un accord unit les membres du groupe dominant, malgrĂŠ leurs intĂŠrĂŞts parfois contradictoires. Mais ces rapports connaissent des ĂŠpisodes de crise. Ce peut ĂŞtre le cas lorsqu'un projet stratĂŠgique devient un

prĂŠtexte

tellement fort, qu'il

provoque une remise en question de l'accord qui fÊdère le groupe dominant. Toujours selon Fairclough (2005b), lors d'un Êpisode de crise certains groupes d'acteurs dÊveloppent leurs stratÊgies (qui s'opposent) pour atteindre un nouvel `ancrage'. Ces stratÊgies ont un caractère partiellement discursif. Elles incluent des discours et des narrations qui prÊsentent diÊrentes versions de ce qui s'est passÊ, de ce qui se passe, et de ce qui pourrait se passer à l'avenir. Dans cette perspective, notre apport original prolonge cette idÊe : le faire stratÊgique est le lieu d'une remise en cause ordinaire et permanente des rapports de domination, même si ceci est davantage perceptible lors d'Êpisodes stratÊgiques (Hendry & Seidl, 2003) plus saillants. Cette remise en cause passe par la mobilisation de 9

discours antagonistes par les praticiens, dans le cadre de narrations alternatives . Ainsi, nous avançons que chaque dÊcision à prendre, chaque projet envisagÊ, donne

9. Rappelons, comme nous l'avons indiquĂŠ au chapitre 2, qu'une narration se compose de deux ĂŠlĂŠments : 1) une histoire `objective' comprise comme une succession d'ĂŠvĂŠnements et 2) un discours, c'est-Ă -dire un point de vue toujours subjectif sur cette histoire (Porter Abbott, 2002). Confronter les narrations relatives Ă  une mĂŞme histoire revient en rĂŠalitĂŠ Ă  en comparer les discours.


6.1. L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs lieu Ă une controverse entre deux coalitions : la la

coalition du discours stratĂŠgique

| 339

et

coalition du contre-discours 10 . La

coalition du discours stratĂŠgique dĂŠsigne le groupe formĂŠ par les gures

stratĂŠgiques

qui soutiennent et promeuvent le projet stratĂŠgique controversĂŠ (le

camp des  pour ). Elle est diÊrente du groupe dominant, dont tous les membres n'adhèrent pas nÊcessairement au projet stratÊgique particulier en dÊbat. Cette absence d'adhÊsion est d'autant plus probable que le projet stratÊgique en question est porteur de changement, et que ce changement est perçu comme une menace par certains membres du groupe dominant relativement à leurs intÊrêts. La

coalition du contre-discours dĂŠsigne le groupe formĂŠ par les gures stratĂŠ-

giques opposĂŠes au projet stratĂŠgique (le camp des  contre ). Elle est diĂŠrente du groupe marginalisĂŠ, qui obtient parfois le soutien de dissidents du groupe dominant. Si cette dissidence persiste dans la pratique quotidienne, les rapports de domination sont transformĂŠs par dĂŠnition, et n'attendent plus qu'une reconnaissance institutionnelle. Nous examinons le cas de Saint-PrĂŠ-le-Paisible pour mettre en ĂŠvidence la formation de ces coalitions de discours, en relation avec le prĂŠtexte du PLU. Plus spĂŠciquement, nous montrons comment (par quel mĂŠcanisme), Ă travers l'ĂŠpisode du PLU, les deux coalitions se sont constituĂŠes Ă  partir des groupes dominant et marginalisĂŠ prĂŠ-existant. Lorsque l'ĂŠpisode du PLU dĂŠmarre en juin 2004, Saint-PrĂŠ-le-Paisible est marquĂŠe par la prĂŠsence d'une ĂŠquipe municipale forte d'une continuitĂŠ historique remarquable, ce qui lui assure une grande lĂŠgitimitĂŠ

11

. Cette lĂŠgitimitĂŠ, complĂŠtĂŠe

par l'absence de liste d'opposition aux ĂŠlections municipales de 2001, ne signie pas pour autant que la commune se caractĂŠrise par un monologue qui fasse l'unanimitĂŠ. Le consensus historique masque ainsi, non seulement de vieilles rancoeurs liĂŠes Ă des faits passĂŠs qui donnent lieu Ă  des interprĂŠtations multiples, mais aussi des intĂŠrĂŞts contradictoires (y compris au sein du groupe historiquement dominant) qui

10. Les noms choisis pour ces coalitions sont Ă mettre en relation avec les concepts, dĂŠveloppĂŠs par Heracleous (2006), de discours dominant, stratĂŠgique et marginalisĂŠ. 11. Voir chapitre 3.


340 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

menacent toujours le consensus ĂŠtabli. Pour mettre en ĂŠvidence le mĂŠcanisme de  coalition de discours , nous comparons les narrations

12

du groupe dominant et de la coalition du discours stratĂŠgique

d'une part, et du groupe marginalisÊ et de la coalition du contre-discours d'autre part. Ces narrations, dÊcryptÊes au moyen du schÊma actantiel (Greimas, 1966; Boudès, 2002), vÊhiculent des discours sensiblement diÊrents à propos du projet de PLU.

a. Du groupe dominant Ă la coalition du discours stratĂŠgique.

De juin 2004

Ă janvier 2007, la controverse relative au PLU est latente. Quelques dĂŠtracteurs se sont fait connaĂŽtre (notamment le micro-activiste), mais ils attendent d'en savoir davantage sur le projet de PLU pour dĂŠcider s'il y a ou non un prĂŠtexte qui justie d'engager vĂŠritablement le dĂŠbat, dans le cadre de l'enquĂŞte publique. SpĂŠciquement, ils attendent que le conseil municipal arrĂŞte un projet de PLU

13

.

Le projet de PLU est arrĂŞtĂŠ en janvier 2007 avec 14 voix  pour . Seul le justicier s'abstient. A ce moment, cette abstention apparaĂŽt marginale, d'autant plus que le justicier ne cache pas sa dĂŠception de constater que le projet de PLU ne classe pas en zone constructible les terrains sur lesquels il aurait souhaiter construire.... Ainsi, la municipalitĂŠ en place, qui incarne le groupe dominant, est soudĂŠe au moment de prĂŠsenter le projet de PLU Ă la population. La gure 6.4 dĂŠcrit la narration du groupe dominant pour lĂŠgitimer son projet. Selon cette narration, le conseil municipal s'exprime comme un seul homme. Il se prĂŠsente comme le hĂŠros d'une quĂŞte consistant Ă  ĂŠlaborer et mettre en oeuvre le nouveau PLU. Cette quĂŞte serait commanditĂŠe par les ĂŠlus supra-communaux (Ă  travers le SchĂŠma Directeur d'AmĂŠnagement et d'Urbanisme) qui prescrivent la zone touristique, ainsi que par une agence d'urbanisme indĂŠpendante (Ă  travers un diagnostic stratĂŠgique) qui conrme, d'une part, l'opportunitĂŠ de la zone touristique et recommande, d'autre part, la crĂŠation d'un nouveau lotissement rĂŠsidentiel. Ainsi, le conseil municipal endosse schĂŠmatiquement le rĂ´le d'un exĂŠcutant, qui a ĂŠpousĂŠ

12. Telles que nous nous les reprĂŠsentons Ă partir des faits. 13. Voir chapitre 3 le processus d'ĂŠlaboration d'un PLU.


6.1. L'émergence des coalitions de discours : deux mécanismes générateurs

| 341

Figure 6.4  Schéma actantiel  narration du groupe dominant.

l'idée que la concrétisation du PLU bénéciera à la commune et à ses habitants.

Sur son chemin vers cet objectif, le conseil municipal peut compter sur le soutien d'experts (tels que l'équipe d'ingénieurs écologues qui réalise l'étude d'impact du PLU sur l'environnement et conclu à l'absence d'impacts notables) et de ses partenaires institutionnels (y compris la Chambre d'Agriculture qui, comme tous les autres, donne son feu vert au projet de PLU). D'un autre côté, quelques opposants se font connaître rapidement après la publication du projet de PLU. Il s'agit de l'enchanteur, du missionnaire, du micro-activiste, du macro-activiste et du caméléon. Le justicier, qui s'est abstenu et n'a ainsi pas voté  contre  le projet de PLU, n'est donc pas un opposant déclaré au moment où cette version de l'histoire est racontée.

En somme, cette narration reproduit l'antagonisme entre les groupes qui pré-existent dans la commune : le conseil municipal, fort de sa légitimité démocratique, agit au nom du groupe dominant ; l'opposition, en infériorité numérique et par ailleurs inexistante au sein du conseil munici-


342 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

pal, apparaÎt marginale et correspond au groupe dominÊ. Il est important de remarquer que cette narration repose largement sur des rÊalitÊs matÊrielles : les documents ociels en libre consultation (PLU, SDAU et diagnostic), la rÊaction d'opposants, le vote du conseil municipal. Mais la controverse s'intensie notablement à partir de l'ÊtÊ 2007. En novembre 2007, à l'issue de la phase d'enquête publique, le conseil municipal doit voter l'approbation dÊnitive du PLU. Le rÊsultat de ce vote est très sensiblement diÊrent de celui constatÊ en janvier 2007. Les Êlus, pourtant alliÊs de toujours, sont nettement divisÊs : le PLU est approuvÊ à 10 voix  pour , mais ce sont surtout les 5 voix  contre  qui retiennent l'attention.

Dès lors, le schÊma actantiel prÊcÊdent est caduc.

Les rapports de do-

mination institutionnalisĂŠs sont remis en cause. Plus spĂŠciquement, il n'est plus du tout ĂŠvident en novembre 2007 que la majoritĂŠ du conseil municipal reprĂŠsente encore le groupe dominant Ă l'ĂŠchelle communale. Il faut constater au minimum que le conseil municipal ne s'exprime plus comme un seul homme, et qu'il n'est plus le hĂŠros conant et invulnĂŠrable qu'il ĂŠtait initialement.

Cette ĂŠvolution aboutit Ă une nouvelle version de l'histoire, que nous reprĂŠsentons Ă  travers un schĂŠma actantiel modiĂŠ (gure 6.5). Les partisans du PLU, contraints de constater l'eondrement du discours dominant (ordre de discours), produisent un discours stratĂŠgique spĂŠciquement adaptĂŠ aux ĂŠvĂŠnements qui se produisent quotidiennement durant les derniers mois de l'ĂŠpisode du PLU. Ils forment ainsi la coalition du discours stratĂŠgique, sans l'avoir vĂŠritablement choisi.

Sur la pÊriode allant de novembre 2007 à mars 2008 (Êlections municipales), il devient Êvident qu'Ambrosine (le cavalier libre) et Gilbert (le justicier) sont deux des conseillers municipaux qui s'opposent au PLU. Le ls d'Ambrosine (ChildÊric) rejoint la liste d'opposition pour les Êlections ; Gilbert diuse un tract particulièrement critique contre le maire sortant, Marc-Aurèle (le gouverneur).

Manifestement, des

coalitions se forment. Ceci transparaĂŽt dans le discours ; ici, ce discours est avant tout un reet des circonstances factuelles (mĂŞme s'il contribue Ă son tour Ă  ger ces


6.1. L'émergence des coalitions de discours : deux mécanismes générateurs

| 343

Figure 6.5  Schéma actantiel  narration de la coalition du discours stratégique. circonstances et donc, à les construire

14

).

Cependant, la majorité du conseil municipal est favorable au PLU et poursuit sa quête, en dépit d'une opposition renforcée. Cette majorité conserve la conviction d'agir dans l'intérêt collectif de la commune et de ses habitants. Ainsi, pour la coalition du discours stratégique, les opposants agissent  plus pour le maintien

de leur confort que d'une réelle sensibilité écologique  (voir annexe .24). L'analyse restituée au chapitre 5 montre que ce point de vue est solidement ancré dans les réalités matérielles. Les raisons qui, aux yeux des partisans, justient de défendre le PLU, restent inchangées (SDAU et diagnostic stratégique). Les facilitateurs restent également les mêmes, ce qui signie qu'aucune aide supplémentaire n'est venue appuyer la démarche des partisans du PLU. C'est ici que l'appui du joker aurait pu jouer un rôle décisif ; plus exactement, le joker a joué un rôle décisif en n'apportant pas son appui.

14. Cette relation réciproque entre discours et éléments `non-discursifs' du réel, permet de comprendre dans quel sens Fairclough (2005b, 2009) qualie son approche de `dialectique-relationnelle'.


344 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratégie : les coalitions de discours

En dénitive, parler des  partisans  du PLU, comme nous l'avons fait au chapitre 5, n'est pas satisfaisant. L'identité des partisans du PLU évolue au cours des événements. Initialement, les partisans se confondent avec le groupe dominant pré-existant dans l'organisation. Mais suite à une controverse intense, le terme de  coalition du discours stratégique  apparaît plus approprié pour identier ceux qui demeurent favorables au PLU. Ainsi, le prétexte du PLU a déclenché un mécanisme qui a remis en cause les rapports de domination établis. C'est ce mécanisme que nous proposons d'appeler  coalitions de discours .

b. Du groupe marginalisé à la coalition du contre-discours.

Le termes de

 détracteurs  du PLU n'est pas plus satisfaisant que celui de  partisans . La gure 6.6 rend compte de deux narrations complémentaires, livrées par les opposants.

Figure 6.6  Schéma actantiel  narrations du groupe marginalisé (à gauche) et de la coalition du contre-discours (à droite).


6.1. L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs

| 345

Cette gure fait apparaÎtre deux narrations diÊrentes, qui correspondent à deux nouvelles versions de l'histoire du PLU. Ces deux versions s'opposent à celles donnÊes par les partisans, qu'il s'agisse de celle du groupe dominant ou de celle de la coalition du discours stratÊgique. Ces deux narrations reètent une curieuse `double identitÊ' des dÊtracteurs : celle de groupe marginalisÊ et celle de coalition du contre-discours.

La narration des dĂŠtracteurs en tant que groupe marginalisĂŠ.

Dès janvier

2007, et notamment Ă partir de l'ĂŠtĂŠ 2007, des praticiens expriment leur opposition au projet de PLU arrĂŞtĂŠ par le conseil municipal (notamment par la distribution de tracts). Dans leurs textes, ces dĂŠtracteurs ne se prĂŠsentent pas comme les hĂŠros de leur narration. Ils endossent le rĂ´le d'opposants, acceptant ainsi la position qui leur est donnĂŠe par la narration des partisans du PLU. En revanche, ils contestent les autres ĂŠlĂŠments de la narration du groupe dominant. Soulignons d'emblĂŠe que les partisans du PLU sont prĂŠsentĂŠs, non pas comme des hĂŠros, mais comme des anti-hĂŠros. Du point de vue des dĂŠtracteurs, ces anti-hĂŠros sont avant tout le gouverneur et l'intendant :  [Le gouverneur] dĂŠfend son projet de plan local d'urbanisme en soutenant qu'il s'agit d'un investissement dans l'ĂŠconomie locale. D'autres parlent de locomotives du tourisme [...] en ĂŠvoquant le projet [du promoteur]. L'analyse et l'histoire ne valident pas ces armations . Extrait d'un tract du micro-activiste.

Ainsi, à l'exception du Maire (le gouverneur, dèlement secondÊ par l'intendant), les autres conseillers municipaux seraient passifs et ne pourraient donc pas être considÊrÊs comme des sujets de l'histoire. Sur ce point, la narration est rendue plausible par le fait que ces derniers sont totalement eacÊs. Seuls s'expriment ceux qui dÊcident de se dissocier de l'Êquipe du gouverneur (le cavalier libre, le justicier, l'auto-stoppant). Dans cette narration, ces anti-hÊros ont pour objectif de mettre en oeuvre un PLU prÊsentÊ comme une abomination : dilapidation du patrimoine forestier, destruction du cadre de vie (micro-activiste), destruction de la nature et de la mÊmoire collective


346 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

(enchanteur), projet amoral,  un miroir aux naïfs ,  leurre dissimulant une juteuse opÊration immobilière  (macro-activiste). En somme, le micro-activiste arme que

 les raisons de refuser [le PLU] sont nombreuses . Mais tous ces arguments ont ĂŠtĂŠ prĂŠsentĂŠs devant le Tribunal Administratif (TA), lequel a donnĂŠ ce type de rĂŠponses :  Si les requĂŠrants soutiennent que le projet est de nature Ă porter atteinte Ă  l'ĂŠquilibre ĂŠcologique de ce site classĂŠ et Ă  accroĂŽtre les risques d'inondation, ils n'apportent aucun ĂŠlĂŠment de preuve Ă  l'appui de leurs armations   Les requĂŠrants ne peuvent utilement soutenir que la dĂŠcision attaquĂŠe, qui autorise le dĂŠfrichement de 11,5 hectares, serait contraire aux objectifs gĂŠnĂŠraux dĂŠnis par l'article L.229-1 du code de l'environnement, aux termes duquel : `la lutte contre l'intensication de l'eet de serre et la prĂŠvention des risques liĂŠs au rĂŠchauement climatique sont reconnues prioritĂŠs nationales'.  Extraits de la notication du jugement du TA.

Ainsi, les conclusions du TA suggèrent que la reprÊsentation diabolique du PLU, vÊhiculÊe par les textes des dÊtracteurs, provient d'une idÊe prÊconçue, d'une intime conviction qui ne dÊcoule pas des faits (prÊsentÊs au TA). Pour autant, ces conclusions ne signient pas que le projet de PLU constitue une stratÊgie opportune pour la commune. Mais elles contestent les fondements objectifs à la mobilisation des discours Êcologiste (enchanteur), altermondialiste (missionnaire), anti-capitaliste (micro-activiste) ou critique des institutions (macro-activiste). L'irruption du modÊrateur, qui dans cette narration se prÊsente comme un facilitateur, renforce cette contestation.

Ainsi, sur cet aspect, leur narration apparaĂŽt ĂŠloignĂŠe de la

rĂŠalitĂŠ. En outre, tandis que les partisans justient leur projet de PLU par le SDAU et par un diagnostic stratĂŠgique rĂŠalisĂŠ par une agence indĂŠpendante, les dĂŠtracteurs estiment que les anti-hĂŠros sont en rĂŠalitĂŠ Ă la solde du promoteur :  Cette partie du PLU a ĂŠtĂŠ manifestement dictĂŠe par le promoteur, sans qu'Ă  aucun moment l'autoritĂŠ municipale ne s'interroge sur l'intĂŠgration au site et le respect du cadre de vie des habitants. 

Extrait d'une lettre du micro-activiste au commissaire-enquĂŞteur.

Dans un email adressÊ à l'avocat de la commune de Saint-PrÊ-le-Paisible, le gouverneur dÊnonce des  propos gratuits et diamatoires ÊvoquÊs dans un cadre très


6.1. L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs

| 347

ociel . En eet, les propos du micro-activiste (extrait ci-dessus) sont pÊremptoires. Ils sont formulÊs de telle manière ( manifestement ) que l'on comprend qu'il n'existe aucun fait pour appuyer cette armation. Dans cette narration, justier le projet de PLU par le diagnostic stratÊgique et le SDAU, comme le font les partisans, constitue une stratÊgie de rationalisation. Celle-ci masquerait une connivence entre le gouverneur, le promoteur et l'intendant. Une telle connivence implique que ces trois praticiens tirent un bÊnÊce de la concrÊtisation du PLU. Mais l'analyse des intÊrêts eectuÊe au chapitre 5 ne supporte pas l'idÊe d'une connivence. Certes, il va de soi que le promoteur espère tirer un bÊnÊce de la cession de ses terrains à des investisseurs. En revanche, le gouverneur et l'intendant n'ont pas d'intÊrêt manifeste vis-à-vis du PLU. Au contraire, le gouverneur court le risque d'une dÊfaite Êlectorale (un risque qu'il a pu sous-estimer) ; l'intendant suit l'avis majoritaire du conseil municipal  c'est le rôle qu'il assume depuis 40 ans. Il reste possible d'imaginer que le gouverneur et l'intendant seraient ers de voir ce projet se rÊaliser, et qu'ils le soutiennent pour cette raison, sans se soucier de l'opinion. Mais deux ÊlÊments nous conduisent à rejeter cette proposition : d'une part, elle ne ressort pas des donnÊes que nous avons collectÊes ; d'autre part, une telle ertÊ pourrait s'interprÊter de façon positive comme celle d'entrepreneurs locaux, ers de contribuer à la pÊrennitÊ de la commune à laquelle ils consacrent leur temps libre depuis de nombreuses annÊes (ce qui relève du factuel).

En somme, la narration du groupe dominÊ repose sur la dÊnonciation du PLU et de ses partisans, diabolisÊs. Mais elle semble distordre la rÊalitÊ en plusieurs aspects : il n'est pas Êvident que le PLU soit eectivement dommageable pour la commune ; l'idÊe d'une connivence entre le promoteur, le gouverneur et l'intendant ne rÊsiste pas à notre analyse ; l'idÊe selon laquelle le PLU serait commanditÊ par le promoteur est grossièrement polÊmique. Mises bout à bout, ces distorsions mettent en doute le rÊalisme de la narration du groupe dominÊ.


348 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratégie : les coalitions de discours

La narration des détracteurs en tant que coalition du contre-discours.

Au

gré des événements, les détracteurs produisent une seconde narration qui complète la précédente. Ainsi, lorsqu'en novembre 2007 le conseil municipal approuve dénitivement le PLU, les détracteurs comprennent qu'ils ont perdu la bataille sur le terrain administratif. Le conit peut se poursuivre sur les terrains judiciaire et électoral. La perspective des élections municipales concourt à la formation d'une coalition du contre-discours. Celle-ci apporte une nouvelle version de l'histoire du PLU (gure 6.6, à droite).

Le héros de cette coalition du contre-discours est la liste d'opposition, qui se constitue en vue des élections. Cette liste  pour [Saint-Pré-le-Paisible], village authentique au développement raisonné  produit des textes qui s'ajoutent à ceux produits par les praticiens en tant qu'individus. Notamment, une  profession de foi  et une page internet exposent le projet de cette liste pour la commune, ainsi que l'identité de ses membres (nom, âge, profession, adresse). Un nouveau praticien se révèle à cette occasion : le caméléon. Il s'avère être la tête de liste, alors qu'il était resté discret.

Cette liste peut compter sur le soutien de nombreux alliés : tous les praticiens qui se dénissaient comme des opposants dans la narration du groupe dominé, deviennent des facilitateurs. Ces soutiens incluent les deux conseillers municipaux dissidents (cavalier libre, justicier) et le premier adjoint qui se retire de la vie politique (auto-stoppant). Le cavalier libre se rallie politiquement à la coalition du contrediscours. Le justicier favorise cette coalition par ses textes. Le retrait volontaire de l'auto-stoppant constitue un acte ambivalent : bien qu'il soutienne explicitement les partisans du PLU, sa décision évoque la division plutôt que l'union, la discorde plutôt que l'`entente communale'.

Cette coalition du contre-discours considère que les citoyens doivent choisir entre

 maintenir et améliorer le village chaleureux que nous avons choisi, ou devenir un hypothétique dortoir à touristes, sans âme , entre  un mode de développement raisonné et durable ou la poursuite chimérique de la croissance à tout prix . Elle se xe comme projet de préserver un village  authentique , fondé sur des  valeurs


6.1. L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs

| 349

moins matÊrialistes et plus humanistes . Le moyen proposÊ pour y parvenir consiste à  repenser un PLU qui engage dÊnitivement notre vie et notre avenir . Ainsi, la liste prÊsente la situation de façon manichÊenne, ce qui la positionne en contradicteur absolu des partisans du PLU. La raison invoquÊe pour promouvoir le projet d'un village authentique est Êgalement explicitÊe :  parce que la dÊmocratie le permet, et que nous souhaitons vous

associer aux dÊcisions . C'est ici que l'on retrouve le discours du camÊlÊon (le discours de la dÊmocratie identiÊ, avec nuance, au chapitre 5), tête de liste. Dans cette narration, la coalition du contre-discours estime que son projet reète la volontÊ gÊnÊrale  du moins, celle de  la majoritÊ des Êlecteurs du village   et qu'il sert du même coup l'intÊrêt gÊnÊral de la commune et des habitants. Sur cet aspect, les dÊtracteurs exploitent le même argument que les partisans : les uns comme les autres pensent être les porte-parole de la population. Enn, et pour la première fois, les partisans sont prÊsentÊs comme les opposants au dÊveloppement (raisonnÊ) de la commune. Cette version de l'histoire transforme les dÊtracteurs du PLU en hÊros de la pÊrennitÊ de la commune ; à l'inverse, les partisans du PLU apparaissent comme une menace pour Saint-PrÊ-le-Paisible. Ainsi, le gouverneur, l'intendant et le promoteur, en tant que leaders des partisans, sont mis discursivement en position de minoritÊ. Sur ce point, cette narration reconstruit les rapports de domination, en les inversant.

A travers ce qui prÊcède, nous avons mis en Êvidence la nÊcessitÊ de distinguer deux niveaux de praticiens. D'une part, le niveau des structures sociales institutionnalisÊes est celui des groupes dominant et dominÊ qui prÊexistent aux ÊvÊnements particuliers observÊs ; ces groupes se manifestent dans la pratique à l'amorce d'une controverse. D'autre part, le niveau de l'action est celui des coalitions de discours ; celles-ci Êmergent et se manifestent dans la pratique dans le dÊroulement de la controverse. La formation de ces coalitions, qui sont diÊrentes des groupes institutionnalisÊs, implique l'existence d'un mÊcanisme qui, lorsqu'il est activÊ,


350 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

remet en cause les rapports de domination existant et gÊnère des coalitions opposÊes entre lesquelles le pouvoir est redistribuÊ. Nous parlons de coalitions de discours pour dÊsigner ce mÊcanisme. L'activation de ce mÊcanisme peut être indÊpendante de la volontÊ des acteurs de se coaliser. Les coalitions de discours ont tendance à se former spontanÊment : les praticiens dont les textes (ou le silence relatif ) favorisent un projet stratÊgique, tendent à former de fait la coalition du discours stratÊgique ; ceux dont les textes (ou le silence relatif ) dÊlÊgitiment le projet, tendent à former de fait la coalition du contre-discours. Au moment oÚ ils dÊcident de s'exprimer ou de rester silencieux, les praticiens impliquÊs par le projet n'ont pas nÊcessairement l'intention de former des alliances. Souvent, ils ne savent pas à ce moment si des alliances seront envisageables ; d'autant que cette possibilitÊ n'est pas `donnÊe' par la situation, mais qu'elle peut dÊpendre des choix d'implication des diÊrents praticiens pour lesquels elle constitue un

prĂŠtexte. Ainsi, le mĂŠcanisme des coalitions de discours est activĂŠ par le

prĂŠtexte,

qui

gÊnère Êgalement l'implication plus ou moins spontanÊe des praticiens. Toutefois, tout comme nous avons montrÊ que les praticiens peuvent interfÊrer avec l'eet de prÊtexte, nous montrons à prÊsent comment ils peuvent Êgalement interfÊrer avec la formation `mÊcanique' des coalitions de discours. A l'essentiel, ils peuvent agir pour stimuler le mÊcanisme ou, au contraire, pour en bloquer les eets (tentatives pour freiner la formation des coalitions).

6.1.2.2 Manoeuvres pour interfÊrer avec le mÊcanisme Les contours des coalitions de discours se dessinent spontanÊment en fonction du prÊtexte. Cependant, lorsqu'un membre du groupe dominant n'adhère pas au projet stratÊgique en dÊbat, il ne favorise qu'indirectement la coalition du contre-discours. Ce n'est que s'il le dÊcide, en toute conscience, qu'il s'associera activement à cette coalition. Cette dÊcision est dÊlicate : adhÊrer à la coalition du contre-discours, c'est risquer de se marginaliser soi-même, dans l'ÊventualitÊ oÚ cette coalition ne parvien-


6.1. L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs

| 351

drait pas à remettre en cause les rapports de domination Êtablis. De la même manière, ce n'est pas parce qu'un membre du groupe dominant adhère en apparence au projet, qu'en toutes circonstances il sera loyal à l'Êgard de la coalition du discours stratÊgique. Il peut sciemment se retourner contre elle et consolider, par son action, la formation de la coalition du contre-discours. En termes gÊnÊraux, `ne pas être pour' un projet, ce n'est pas encore `être

contre' ; de mĂŞme, `ne pas ĂŞtre contre' un projet, ce n'est pas encore `ĂŞtre pour'

15

.

SpÊciquement, en choisissant de s'abstenir lors de la dÊlibÊration arrêtant le projet de PLU (janvier 2007), le justicier favorise indirectement la coalition du contrediscours. Mais cette abstention ne l'oblige en rien à produire des textes critiquant le gouverneur ; il le fait pourtant. De même, le cavalier libre vote d'abord en faveur du projet de PLU en janvier 2007 mais, en novembre 2007 au moment de trancher dÊnitivement, il se lie à la coalition du contre-discours. AdhÊrer activement à la coalition du contre-discours, c'est pour eux risquer de perdre leur siège au conseil municipal (et le pouvoir d'inuence que ce siège leur confère), dans l'ÊventualitÊ oÚ les partisans du PLU ne seraient pas mis en minoritÊ aux Êlections municipales. Pourquoi le justicier et le cavalier libre ont-ils pris le risque de trahir le groupe dominant, en se ralliant à la coalition du contre-discours ? Certes, c'est en partie parce que leurs intÊrêts les y poussaient (eet de prÊtexte). Mais c'est Êgalement parce qu'ils ont senti que cette coalition Êtait de plus en plus audible, et de plus en plus en mesure de renverser les rapports de domination. C'est à notre avis cette perception que `le vent pouvait tourner' qui a encouragÊ ces gures stratÊgiques  et tout particulièrement le cavalier libre  à faire preuve d'opportunisme, à voter `contre' le PLU en novembre 2007 et à soutenir la coalition  pour un village authentique . En somme, l'action des praticiens peut faire une diÊrence sur la formation des coalitions de discours. Nous identions deux ensembles de manoeuvres qui permettent aux praticiens

15. Ceci pourrait se reprĂŠsenter au moyen d'un carrĂŠ sĂŠmiotique.


352 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratégie : les coalitions de discours

d'interférer avec l'émergence spontanée des coalitions.

a. Se donner le beau rôle dans la narration, pour susciter l'adhésion. n'avez pas le monopole du coeur .

 Vous

Cette réplique célèbre, prononcée en mai 1974

par Valérie Giscard d'Estaing alors opposé à François Mitterrand, souligne à quel point la bataille discursive pour le beau rôle peut être âpre et déterminante. Un premier ensemble de manoeuvres consistent à produire une narration dans laquelle l'auteur se donne (subtilement) le beau rôle, c'est-à-dire celui que beaucoup admirent et se sentent prêts à suivre. Notons que le beau rôle n'est pas nécessairement celui du héros à qui tout réussit. Endosser le rôle de la victime, ou de son avocat, peut être une manoeuvre ecace pour s'attirer la faveur des plus magnanimes et/ou de ceux qui voudraient passer pour tel. Le cavalier libre et le justicier se sont en quelque sorte laissés séduire par les autres gures stratégiques opposées au PLU, qui leur ont mis en tête que  les raisons de

refuser sont nombreuses . En particulier, dans l'un de ses textes, le micro-activiste écrit que  la perte de terres agricoles n'est jamais analysée comme un préjudice . Ce faisant, il tente de séduire le cavalier libre qui, rappelons-le, est un  puissant  agriculteur de Saint-Pré-le-Paisible. De façon comparable, des électeurs ont pu se laisser attendrir et persuader par les histoires féériques contées par l'enchanteur

16

(par exemple), dans lesquelles il se

déclare  avocat des bois , et de la  nature saccagée, planiée, réduite à l'essentiel .

Parmi ces manoeuvres pour se donner le beau rôle, nous distinguons celles qui tentent de magnier et de protéger l'identité de la coalition (bataille de l'identité), de celles qui cherchent à idéaliser la quête poursuivie par la coalition (bataille du destin).

La bataille de l'identité.

Les praticiens peuvent recourir à des manoeuvres

destinées à se construire une identité qui les place en position d'inuence.

16. Voir chapitre 5.


6.1. L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs

| 353

L'encadrĂŠ suivant en fournit une bonne illustration.

Liste pour [SAINT-PRE-LE-PAISIBLE], village authentique au dĂŠveloppement raisonnĂŠ. CommuniquĂŠ destinĂŠ Ă une mise au point que nous sommes

obligĂŠs de faire au vu des derniers ĂŠcrits

distribuĂŠs dans les boĂŽtes aux lettres et nous impliquant.

Notre campagne a ĂŠtĂŠ faite dans un esprit de bonne conduite et de respect de l'autre et en toute indĂŠpen-

Nous tenons à vous informer en toute clartÊ et à vous rÊarmer que notre liste est Êtrangère à toute lettre ouverte ou tout bulletin anonyme. Ces textes n'engagent que leurs auteurs. Il n'est donc pas utile de nous y associer. Il n'est pas nÊcessaire d'envenimer les choses. dance politique.

Notre campagne a ÊtÊ faite dans un esprit de bonne conduite et de respect de l'autre et en toute indÊpendance politique. (Extrait d'un tract diusÊ publiquement le 09 mars 2008). Ce tract est diusÊ le jour même du tour unique des Êlections municipales (09 mars 2008). Il met en Êvidence la volontÊ de la liste `village authentique' de se protÊger des amalgames (commis plus ou moins consciemment par l'auto-stoppant, partisan du PLU), qui pourraient lui porter prÊjudice. Le tract fait suite à la controverse dÊjà ÊvoquÊe entre Bernardo (l'auto-stoppant) et Ambrosine (le cavalier libre). Rappelons brièvement les faits. Le 06 mars, Bernardo justie son retrait de la vie politique, dans une lettre ouverte distribuÊe en boÎtes aux lettres. Il y pointe sa  lassitude  face aux  critiques rÊpÊtÊes de certains,

prÊoccupÊs davantage par leur intÊrêt personnel . Le 07 mars, une rÊponse anonyme attribuÊe par les partisans du PLU à Ambrosine, est diusÊe par le même canal. Elle rÊsonne comme un règlement de comptes : Bernardo est accusÊ explicitement d'agir pour protÊger l'emploi d'aide administrative occupÊe par son Êpouse. Le 08 mars, Bernardo rÊplique en posant notamment cette question : Est-ce cela, le  dÊbat dÊmocratique de haute tenue , voulu par l'opposition,  portant sur la confrontation d'idÊes et non sur les attaques personnelles  ?

Dans cette rÊplique, Bernardo utilise le terme  opposition  dans un sens Êlargi, en rÊfÊrence à la coalition du contre-discours, et non à la liste d'opposition. Il estime avec de bonnes raisons que la rÊponse anonyme (d'Ambrosine) a un caractère politique et qu'elle va dans le sens de cette coalition anti-PLU. Sa rÊplique se heurte


354 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratégie : les coalitions de discours

alors à la stratégie identitaire de cette coalition. Faisant preuve d'intelligence de situation, la liste `village authentique' nie toute implication vis-à-vis de la réponse anonyme (voir encadré). La preuve (qui en réalité ne prouve rien) : cette réponse n'est pas signée de leur nom. Ainsi, la liste d'opposition refuse de passer pour le `méchant' de l'histoire. Elle s'exprime pour

 réarmer  qu'au contraire, elle est animée d'un  esprit de bonne conduite et de respect de l'autre  ; elle veille à se donner le beau rôle.

La manoeuvre, utilisée ici par la coalition du contre-discours pour accroître son inuence, est celle du dédoublement. Elle conserve une distinction claire entre, d'une part, ce qu'elle dit en nom collectif et qu'elle revendique et, d'autre part, ce que chacun de ses membres dit en son nom personnel... ou sous couvert d'anonymat. Ce faisant, la coalition se met en situation de tirer prot des déclarations de ses membres (notamment de ceux qui ne gurent pas sur la liste d'opposition), sans en assumer la responsabilité et les risques. L'intervention de l'auto-stoppant est neutralisée par une personne anonyme, peut-être bien Ambrosine mais il n'existe pas de preuve formelle pour l'armer ouvertement. Si la manoeuvre de la coalition du contre-discours n'est pas pleinement consciente, nous estimons qu'elle l'est vraisemblablement en partie.

Une autre façon de se donner le beau rôle est d'adopter le genre du résistant à l'oppresseur (rôle de la victime). Au-delà des textes, dans lesquelles elle est évidente, cette manoeuvre se concrétise également dans l'action, notamment sous la forme des recours judiciaires contre le PLU intentés par les micro- et macro-activistes. Cette manoeuvre procède par induction défectueuse : Le PLU fait l'objet d'une attaque en justice, il est

donc

se présentent comme des

suspect. Sans que cela soit un cas isolé, les requérants

victimes présumées

du nouveau PLU. Mais cela pose un

problème d'importance : l'idée de victime présumée construit celle de

coupable pré-

sumé. Par conséquent, par le seul fait que le PLU soit attaqué en justice, les partisans du PLU apparaissent comme des suspects. Il pourrait ainsi être intéressant de se demander à qui prote le doute et/ou à qui il devrait proter. A Saint-Pré-le-Paisible,


6.1. L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs

| 355

le doute quant Ă la validitĂŠ du PLU a protĂŠ Ă  la coalition du contre-discours (victoire ĂŠlectorale en mars 2008), alors qu'il a nalement ĂŠtĂŠ jugĂŠ valide comme le soutenait la coalition du discours stratĂŠgique (dĂŠcision de justice en juin 2009).

La bataille du destin.

Pour se donner le beau rĂ´le dans leur narration, un

groupe de praticiens peut s'appliquer Ă se construire une identitĂŠ dĂŠsirable, y compris en ternissant l'identitĂŠ des groupes adverses. Mais il peut ĂŠgalement s'employer Ă  construire une image sĂŠduisante Ă  la quĂŞte qu'il poursuit avec ses alliĂŠs, et qu'il propose Ă  la

communautĂŠ de destin 17 .

A Saint-PrÊ-le-Paisible, la coalition du contre-discours a particulièrement bien manoeuvrÊ dans ce second objectif. En eet, en se donnant pour quête, la (re)construction d'un  village authentique , cette coalition met en oeuvre un procÊdÊ rhÊtorique habile. Le terme  authentique  n'est jamais dÊni. Ainsi, les praticiens qui prennent la parole, donnent parfois l'impression qu'ils s'expriment amplement et en toute transparence, alors qu'à y regarder de plus près leur message est littÊralement obscur. Ainsi, les textes de la coalition du contre-discours vÊhiculent des `trous' (Girin, 1990), des non-dits, qui exigent de l'auditeur un eort d'interprÊtation. Pour ce faire, celuici s'appuie sur sa connaissance du contexte, c'est-à-dire sur sa perception des rÊalitÊs qui entourent les textes à interprÊter (ces rÊalitÊs ont ÊtÊ exposÊes au chapitre 3, tandis que les perceptions en prÊsence ont ÊtÊ mise en Êvidence au chapitre 5). Comme l'Êcrit Girin (1990) :  De ce fait, Êgalement, l'inuence que les participants engagÊs dans une situation essaient d'exercer les uns sur les autres peut porter  porte souvent  sur le choix du contexte adÊquat [...]. 

Qu'est-ce qu'un village authentique ? Telle est la question à laquelle l'auditeur doit rÊpondre, pour savoir s'il adhère à cette quête. Cette imprÊcision sÊmantique ore à chaque praticien une grande libertÊ de comprendre ce qu'il veut comprendre. Pour certains, il peut s'agir d'un retour au modèle agricole. Pour d'autres, l'au-

17. Un territoire est parfois dĂŠcrit comme une `communautĂŠ de destin', au sens oĂš l'accomplissement de quĂŞtes et la rĂŠalisation de projet destinent la population Ă un sort partagĂŠ.


356 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

thenticitÊ renvoie à l'idÊe de tranquillitÊ, de calme, qui contraste avec les nouvelles contraintes que peuvent comporter la pÊri-urbanisation et l'accroissement de la population. L'authenticitÊ peut Êgalement se comprendre comme l'attachement au passÊ, qui peut ou non aller de pair avec une mÊance vis-à-vis de la science et du `progrès' technique (OMG, Ênergie nuclÊaire,...) dans le contexte de forte mÊdiatisation des idÊes relatives au dÊveloppement durable. En somme, plusieurs contextes peuvent être mobilisÊs pour donner du sens à l'expression  village authentique . L'ambivalence du terme est encore accentuÊe par le nom que la liste d'opposition se choisit :  pour [Saint-PrÊ-le-Paisible], village authentique

raisonnĂŠ .

au dĂŠveloppement

Ainsi, le terme  authentique , qui semble promouvoir le culte du

passĂŠ et de la `sagesse' typiquement attribuĂŠe aux `anciens', est associĂŠ Ă l'idĂŠe de dĂŠveloppement (donc d'avenir) et Ă  celle de raison (celle-lĂ  mĂŞme qui anime la science). Notons que les termes  dĂŠveloppement  et  raisonnĂŠ  ne sont pas non plus dĂŠnis.

La manoeuvre, que nous appelons du `texte à trou', consiste à communiquer sur la quête, de telle sorte qu'il soit impossible à l'adversaire de dÊbattre, sans passer pour le `mÊchant'. Construire un village authentique : qui voudrait construire un village articiel ? En mobilisant une idÊe  celle d'authenticitÊ  dont le contraire est inacceptable, le contradicteur et sa quête sont discrÊditÊs sans dÊbattre. Ainsi, puisque la liste  village authentique  arme être en opposition radicale avec la liste  d'entente communale , cela signie que cette dernière, à travers son projet de PLU, porterait bel et bien le projet d'un village articiel,  sans âme . En somme, la coalition du contre-discours a communiquÊ de façon à se donner le beau rôle : celui dont la quête semble socialement dÊsirable, bien que cette quête reste à dÊnir. Est-ce à dire que ce qui est indÊni est toujours perçu comme Êtant dÊsirable ? Nous verrons plus bas qu'il n'en est rien.

A Saint-PrĂŠ-le-Paisible, les manoeuvres visant Ă se donner le beau rĂ´le ont principalement ĂŠtĂŠ eectuĂŠes par la coalition du contre-discours.


6.1. L'émergence des coalitions de discours : deux mécanismes générateurs

| 357

Nous avons montré que la coalition du discours stratégique a plutôt essayé de justier sa quête (mettre en place le PLU) par des motifs externes (diagnostic, SDAU), et ainsi de se donner un rôle neutre correspondant à une version rationnelle, ou institutionnelle, de l'histoire. Dans cette vision rationnelle, les détracteurs du PLU se voient attribuer le mauvais rôle : ils résistent, ils font barrage, ce sont des blocages. Il semble naturel qu'ils ne souhaitent pas conserver ce mauvais rôle, et continuer de passer pour des contraintes. Ainsi, la communication des partisans du PLU est en partie à l'origine de la réaction de résistance observée chez les `détracteurs'. D'une certaine façon, le groupe dominant est responsable de cette réaction d'opposition, dans la mesure où elle a interprété cette opposition comme un fait, et non comme une construction sociale issue de sa propre communication. A présent, nous envisageons un deuxième ensemble de manoeuvres permettant d'interférer avec la formation spontanée des coalitions de discours. Nous verrons que ces manoeuvres, qui se rapportent au choix du terrain de la controverse et des batailles de l'identité et du destin, sont souvent celles que la coalition du discours stratégique aurait pu tenter, pour contrer plus ecacement les réactions d'opposition, pour les éviter ou, au moins, pour les rendre moins audibles et donc moins inuentes.

b. Choisir le terrain des batailles discursives.

Le choix du terrain de bataille est

à l'évidence un élément-clé de toute stratégie. En particulier, le choix du terrain de la controverse est essentiel à la stratégie discursive des coalitions (communication d'inuence). Il faut s'attendre à ce qu'une coalition tente des manoeuvres pour attirer la coalition adverse sur le terrain de son choix. Dans une logique pragmatique et managériale, nous envisageons ces manoeuvres sont l'angle de ce que la coalition du discours stratégique aurait pu tenter, pour neutraliser ou atténuer l'inuence des textes alternatifs produits par ses contradicteurs

18

.

18. Nous précisons qu'il ne s'agit pas de trouver des solutions pour faire barrage à l'expression de


358 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

La dĂŠmystication.

Comme nous l'avons soulignĂŠ au chapitre 3, un PLU four-

nit un cadre pour l'action, mais ne dĂŠnit pas le contenu exact des projets qu'il rend possible. Ceci favorise l'apparition d'inquiĂŠtudes et d'interprĂŠtations tantĂ´t rationnelles et tantĂ´t fantaisistes. La

dĂŠmystication est une manoeuvre pour empĂŞcher la

caractère `ouvert et indÊni' d'un projet en balbultiement, de nuire à sa lÊgitimitÊ.

Certes, à travers ses diÊrents constituants (PADD, règlement, documents graphiques), un PLU ouvre des possibilitÊs et en exclut catÊgoriquement d'autres. En l'occurrence, celui de Saint-PrÊ-le-Paisible rend possible la construction d'un lotissement rÊsidentiel et d'une zone touristique.

Mais en tant que projection d'un Êtat futur, un projet (même encadrÊ) comporte toujours une part d'inconnu. Dans le cas qui nous intÊresse, le contenu exact du lotissement rÊsidentiel et de la zone touristique, est particulièrement ou. D'une part, alors que le promoteur a fait connaÎtre son intention d'implanter un centre de santÊ et de loisirs dès 2005, il n'a prÊsentÊ aucun investisseur, ni aucune maquette dÊnitive de l'Êtat du site à l'achèvement des travaux. D'autre part, la plupart des habitants ne consultent pas le dossier du PLU en dÊtails, mais raisonnent sur la base de l'idÊe qu'ils se font d'un lotissement et d'un parc touristique. Ces facteurs sont sources d'inquiÊtudes  une partie des rÊponses se trouvent dans le dossier du PLU , et favorisent l'apparition de manoeuvres destinÊes à rassurer ou, au contraire, à alarmer les habitants.

Les dĂŠtracteurs du projet exploitent cette imprĂŠcision quant aux contenus des projets, en brandissant le spectre du gigantisme et en utilisant la mĂŠtaphore du

 cheval de troie . Ce faisant, ils exacerbent les inquiĂŠtudes spontanĂŠes de certains habitants. Ceux-ci n'avaient pas forcĂŠment pensĂŠ par eux-mĂŞmes que le projet de

la dĂŠmocratie. Au contraire. En eet, le fait qu'Ă l'ĂŠchelle communale, une majoritĂŠ des ĂŠlecteurs inscrits votent en mars 2008 contre l'ĂŠquipe porteuse du PLU, ne signie pas que la majoritĂŠ dĂŠmocratique est opposĂŠe au PLU. D'une part, il faut tenir compte de la communication d'inuence qui a prĂŠcĂŠdĂŠe les ĂŠlections : une partie des ĂŠlecteurs peut avoir une reprĂŠsentation erronĂŠe du PLU et de ce qu'il contient. D'autre part, les ĂŠlecteurs inscrits de Saint-PrĂŠ-le-Paisible ne sont pas nĂŠcessairement reprĂŠsentatifs de la population totale concernĂŠe par le PLU : les retombĂŠes du projet touristique, notamment, dĂŠpassent l'ĂŠchelon communal ; les coĂťts, notamment en termes de cadre de vie, sont quant Ă  eux principalement supportĂŠs par les habitants de la commune, a fortiori par les riverains qui sont les principaux opposants au PLU.


6.1. L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs

| 359

lotissement pourrait  qui sait ?  aboutir à la construction d'une nouvelle route, laquelle aurait pour eet d'accroÎtre la circulation dans leur ruelle auparavant isolÊe et sÝre. Nous interprÊtons de la même façon cette question posÊe lors d'une rÊunion publique en novembre 2007 par l'enchanteur :  Si nalement aucun investisseur

ne se dÊcide, qui dit que nous n'aurons pas un incinÊrateur [à la place d'un parc touristique] ? . L'ÊventualitÊ d'un incinÊrateur est strictement exclue par le règlement du PLU, qui prÊvoit explicitement que la zone doit avoir une vocation touristique. L'enchanteur l'ignore-t-il vraiment ? Ou tente-t-il de manipuler ceux qui l'ignorent ? Dans les deux cas, la consÊquence de sa question est une augmentation du niveau d'inquiÊtude des habitants. En rÊalitÊ, ces hypothèses  cheval de troie, nouvelle route, incinÊrateur,...  ne reposent sur aucune donnÊe objective. Cependant, lorsque leurs intÊrêts sont en jeu, les praticiens sont susceptibles de croire en des hypothèses purement spÊculatives, non seulement parce qu'ils sont encouragÊs à ne pas  accorder une conance aveugle  au gouverneur, mais aussi en suivant leur instinct parfois guidÊ par le `principe de prÊcaution' plus ou moins bien compris. Ainsi, en tenant des propos alarmistes, les dÊtracteurs spontanÊs du PLU ont peu à peu rÊussi à rallier de nouveaux habitants à leur cause. Sans cette production calculÊe de textes, la coalition du contre-discours n'aurait pas pu compter sur le soutien de ces habitants au moment des Êlections de mars 2008.

En somme, les incertitudes accompagnant les projets font le jeu de leurs opposants. Sachant cela, si les partisans du PLU veulent mettre en Êchec les propos alarmistes visant à inuencer l'opinion, ils doivent s'employer à dÊmystier leur quête et les projets qui la composent. Dans cette optique, il nous semble qu'une bonne histoire  une comparaison Êvocatrice, une mÊtaphore appropriÊe, un dessin Êclairant, une promesse forte,...  vaut mieux qu'un texte argumentatif soignÊ et structurÊ. En matière de communication d'inuence, il ne faut pas s'attendre à ce que la raison l'emporte : le contradicteur n'est gÊnÊralement pas prêt à l'entendre.


360 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours Mais l'histoire que la coalition du discours stratĂŠgique a choisi de raconter, n'est

pas convaincante. En eet, le gouverneur a souvent rĂŠpĂŠtĂŠ que le PLU n'est pas un calque du projet touristique du promoteur, mais qu'il ne fait que le rendre possible :

 Il s'agit d'un document d'intention qui n'implique pas forcÊment la concrÊtisation du projet. En revanche, il le rend rÊalisable . A notre avis, c'est une erreur d'avoir cru que les dÊtracteurs allaient Êventuellement tenir compte de cette distinction, aussi rÊelle qu'elle soit. Au contraire, ils ont intÊrêts à maintenir la confusion : c'est cette confusion qui autorise leur argument d'une connivence entre le promoteur, le gouverneur et l'intendant. Finalement, dÊmystier le projet stratÊgique, c'est choisir le terrain de la controverse. A l'inverse, lorsque l'ambiguïtÊ est importante, les dÊtracteurs peuvent prÊtendre que le mystère est entretenu à dessein, et entreprendre une dÊmystication par leurs soins. La manoeuvre de dÊmystication rejoint une idÊe rÊaliste critique : la limite à l'interprÊtation est xÊe par la matÊrialitÊ des objets de la controverse (Fleetwood, 2005). Cette manoeuvre peut mettre en Êchec la tentative des dÊtracteurs d'exploiter l'ambiguïtÊ visant à amplier la formation spontanÊe de la coalition du contre-discours.

La contre-attaque.

Lorsque les dĂŠtracteurs ont dĂŠjĂ commencĂŠ Ă  tirer prot

du mystère accompagnant le projet stratÊgique, il n'est peut-être pas trop tard pour contre-attaquer. La contre-attaque se distingue de la dÊfense : plutôt que de rÊarmer le discours stratÊgique, il s'agit de concevoir un

contre-contre-discours.

La manoeuvre de contre-attaque que nous proposons, consiste en un pointage systÊmatique des contradictions fortes dans le discours des dÊtracteurs. Si ces derniers s'inscrivent dans une logique d'inuence et de fantaisie au mÊpris du rÊalisme, ces contradictions existent nÊcessairement. A Saint-PrÊ-le-Paisible, une contradiction est la suivante. D'un côtÊ, les dÊtracteurs dÊclarent que le projet touristique manque de transparence quant à son contenu :  Notre premier constat est qu'il y a confusion des genres et aucune cohÊrence : il est question de santÊ avec un centre thermal et un centre pour obèses, d'une pharmacie mais aussi de


6.1. L'ĂŠmergence des coalitions de discours : deux mĂŠcanismes gĂŠnĂŠrateurs

| 361

logements, de terrains de rugby, de polo, d'accrobranche, de restaurant, d'hôtel, de bungalows, d'une boÎte de nuit ou encore d'une chapelle... Ce sont des idÊes jetÊes sur le papier, pas des propositions concrètes. [...] Il ne s'agit pas de bloquer dÊlibÊrÊment, mais nous voulons connaÎtre la nature exacte du projet, avoir une vision globale et non parcellaire.  (Voir aussi annexe .28).

Mais d'un autre cĂ´tĂŠ, ils arment dans le mĂŞme temps que ce projet touristique n'est pas viable :  Compte tenu de la conjoncture ĂŠconomique actuelle et comme le prouvent des ĂŠtudes Center Parc ou Pierre et Vacances, aucun projet touristique de masse n'est aujourd'hui viable dans notre village.  (Profession de foi de la liste `village authentique').

Pourtant, si les opposants ne connaissent pas le contenu du projet touristique, ils ne peuvent pas armer de façon aussi pÊremptoire que celui-ci n'est pas viable. Cette viabilitÊ est notamment fonction d'un seuil de rentabilitÊ, dont la dÊtermination suppose une connaissance du contenu du projet. Par ailleurs, la proximitÊ d'un haras et d'un golf peut donner lieu à des synergies propices à la viabilitÊ du projet touristique et, plus globalement, du projet de territoire

19

.

Si les partisans du PLU relèvent cette contradiction, ils peuvent attirer l'attention sur le fait que les dÊtracteurs font des hypothèses quant au contenu du projet (dÊmystication), et que ces hypothèses dÊcoulent de prÊsupposÊs pris ailleurs et imposÊs au projet touristique, et non d'analyses contextualisÊes de rentabilitÊ prÊvisionnelle. Ce n'est qu'à ce moment que les partisans peuvent espÊrer proposer une nouvelle dÊmystication avec de bonnes chances d'être entendus.

En somme, la contre-attaque ne devrait pas être entreprise avant que la faille dans l'attaque initiale portÊe par l'adversaire  c'est-à -dire le point faible de son discours  n'ait ÊtÊ relevÊe. C'est cette faille qui rend la contre-attaque lÊgitime aux oreilles des auditeurs. Si elle peut apparaÎtre à l'intÊrieur d'un même texte, elle peut être mieux perceptible à la lecture d'un ensemble de textes constitutifs d'un discours. Cela suggère de ne pas rÊpondre systÊmatiquement à chacun des textes constitutifs d'une attaque, mais de se donner le temps de les analyser et d'attendre plutôt le moment opportun pour porter une contre-attaque organisÊe. 19. Compris ici comme l'ensemble des activitÊs touristiques prÊsentes sur le territoire de proximitÊ, qui fonctionnent mal isolÊment, mais qui peuvent devenir plus attractives si elles composent collectivement une ore touristique diversiÊe, compatible avec des sÊjours de plusieurs nuitÊes.


362 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours Qu'est-ce qu'une contre-attaque organisĂŠe ? Les deux manoeuvres suivantes pro-

posent des ĂŠlĂŠments de rĂŠponse Ă cette question.

La dĂŠconcentration de la parole.

A travers l'analyse eectuĂŠe au chapitre

5, nous avons ÊtÊ frappÊs de constater que le camp des partisans compte presque deux fois moins de praticiens (pertinents à la situation ÊtudiÊe), que le camp des dÊtracteurs. En eet, à première vue la controverse semblait ÊquilibrÊe et opposer en n de compte deux listes de quinze membres chacune. Mais ces ÊgalitÊs numÊriques apparentes masquent des diÊrences importantes dans les modèles organisationnels des listes. Il est donc intÊressant d'interprÊter ce rÊsultat. Une distinction peut être faite entre une coalition de discours organisÊe autour d'un leader et porte-parole, et une coalition de discours au sein de laquelle la parole est dÊconcentrÊe et rÊpartie entre plusieurs individualitÊs. Cette distinction rend bien compte d'une diÊrence majeure entre la coalition du discours stratÊgique et la coalition du contre-discours (respectivement) à Saint-PrÊ-le-Paisible. En eet, la voix de la coalition du discours stratÊgique s'exprime à travers le gouverneur, à quelques rares exceptions près (susamment rares pour ne pas être pertinentes à l'analyse). C'est le gouverneur qui anime les rÊunions publiques oÚ il est le seul de sa coalition à interagir avec le public. Ce sont les propos du gouverneur qui sont citÊs dans la presse. Les comptes-rendus des journalistes prennent souvent la forme suivante :  Favorable au vaste projet touristique [du promoteur, le gouverneur]

a dÊtaillÊ ses arguments à la population du village . Ce mode d'organisation donnant la parole à un leader, aussi bon orateur qu'il soit, facilitent la tâche des contradicteurs. En eet, dans ces circonstances, ceuxci n'ont pas eu de dicultÊ à dÊfendre l'idÊe que le PLU Êtait en rÊalitÊ le projet personnel du gouverneur, auquel les autres conseillers municipaux semblaient adhÊrer mÊcaniquement, sans jouer leur rôle de stratèges, c'est-à-dire sans provoquer un vÊritable dÊbat contradictoire. Ainsi, la coalition du contre-discours est parvenue à neutraliser le leader de la coalition du discours stratÊgique, en concentrant sur lui leur attaque discursive vi-


6.1. L'émergence des coalitions de discours : deux mécanismes générateurs

| 363

sant à le discréditer. Les partisans du PLU auraient pu organiser leur stratégie de communication en prévoyant de déconcentrer la prise de parole. Par exemple, un adjoint ou tout autre conseiller municipal que le gouverneur, aurait pu présider la commission d'urbanisme chargée de piloter l'élaboration du PLU. Mais cette manoeuvre exige des compétences et suppose que les conseillers municipaux  ou les membres de toute autre équipe de direction  prennent des responsabilités régulièrement, leur permettant de se former par expérience (appren-

Par conséquent, le mode d'organisation du conseil municipal joue un rôle crucial dans sa capacité à communiquer ecacement pour légitimer ses projets. tissage tacite).

Une organisation déconcentrée, collégiale, faisait défaut à la municipalité porteuse du PLU, habituée à se reposer sur le maire, lui-même habitué par sa profession d'administrateur territorial à assumer ce type de responsabilités. Ce mode d'organisation explique par ailleurs que le gouverneur puisse apprécier le soutien constant de l'intendant. En parallèle, la coalition du contre-discours se caractérise par une organisation à plusieurs têtes. Certes, le caméléon est ociellement tête de liste lors des élections municipales de 2008 ; il devient nouveau maire. Mais le cavalier libre (nouveau premier adjoint), le missionnaire (nouveau deuxième adjoint), l'enchanteur (nouveau conseiller municipal) exercent une inuence sensible au sein du conseil municipal et, surtout, ils sont aussi audibles que le caméléon. Ce dernier ne semble pas aussi irremplaçable que ne semblait l'être le gouverneur. En somme, la coalition du contre-discours a mieux organisé sa stratégie discursive, en choisissant de déconcentrer sa parole. En neutralisant le gouverneur, elle s'est donné les moyens d'occuper le terrain de la controverse. A travers cette occupation, elle augmente son inuence et créé les conditions qui favorisent le ralliement de nouveaux praticiens à sa cause : la coalition du contre-discours s'étend.

L'évitement.

Une dernière manoeuvre que nous souhaitons exposer, permet-

tant d'interférer avec la formation spontanée des coalitions de discours, est celle qui


364 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

consiste, pour les partisans d'un projet stratĂŠgique Ă ĂŠviter la controverse. Dans certaines circonstances, un projet stratĂŠgique  mĂŞme bon  peut ĂŞtre menacĂŠ par une impopularitĂŠ qui parait inĂŠvitable. Il peut ĂŞtre utile d'ĂŠviter la controverse ou, plus exactement, de choisir un autre terrain pour cette controverse. C'est Ă  notre avis le cas Ă  Saint-PrĂŠ-le-Paisible. En eet, il est clair que le PLU rend possible un projet touristique dont les retombĂŠes espĂŠrĂŠes dĂŠpassent le cadre communal. Les

bĂŠnĂŠces

attendus du PLU sont partagĂŠs entre la commune, l'inter-

communalitĂŠ, et plus gĂŠnĂŠralement l'ensemble du bassin de vie dans lequel SaintPrĂŠ-le-Paisible est encastrĂŠe. Mais il est clair ĂŠgalement que l'impact du projet sur le paysage, sur l'environnement et plus encore sur le cadre de vie quotidien, affecte d'abord les habitants de la commune. Les

risques

engendrĂŠs par le PLU sont

concentrĂŠs Ă Saint-PrĂŠ-le-Paisible. Chacun peut comprendre que des habitants aient le sentiment que ce PLU exigent d'eux qu'ils supportent le coĂťt d'une stratĂŠgie qui protera Ă  d'autres. Compte tenu de ce que nous avons expliquĂŠ du dĂŠcalage gĂŠographique entre les bĂŠnĂŠces et les risques du PLU, les circonstances sont propices au dĂŠveloppement de ce sentiment parmi les habitants de la commune, mĂŞme s'il est manichĂŠen. De ce fait, le rĂŠsultat des ĂŠlections municipales de 2008 doit ĂŞtre interprĂŠtĂŠ avec discernement. Le tableau 6.1 rĂŠcapitule le score obtenu par la liste `village authentique'.

Tableau 6.1  Indications du score obtenu par la liste `village authentique' aux ĂŠlections municipales (mars 2008). Le mode de scrutin des ĂŠlections municipales dans les communes de moins de


6.1. L'émergence des coalitions de discours : deux mécanismes générateurs

| 365

3500 habitants ne permet pas de déterminer directement le score obtenu par chaque liste (possibilité de panacher les listes). Une manière de s'en faire une idée consiste à examiner le score du candidat ayant obtenu le plus grand nombre de voix, et celui en ayant obtenu le plus petit nombre. En complément, nous présentons également le score de la tête de liste, le caméléon, devenu nouveau maire. Rappelons que la liste `village authentique' a remporté dès le premier tour la totalité des 15 sièges à pourvoir. Cependant, contrairement à ce que ce constat peut laisser croire, les scores présentés dans le tableau 6.1 montrent que cette victoire n'est pas écrasante. D'une part, les taux dépassent certes le seuil de la majorité absolue, mais dans des proportions qui ne ridiculisent pas la liste `d'entente communale'. D'autre part, et de façon bien plus importante, il faut tenir compte du décalage bénéces-risques évoqués à propos du PLU : le PLU est `structurellement' impopulaire à l'échelon communal. Dès lors, le scrutin est biaisé : dans une certaine mesure, les partisans du PLU ne pouvaient pas gagner ou, du moins, ils partaient avec un handicap sensible. Et malgré cela, ils réalisent un score honorable. Ces considérations suggèrent que le vote à l'échelon communal pose deux problèmes. Premièrement, il n'est pas représentatif de l'ensemble de la `population-mère' concernée par le projet. Dans l'échantillon formé par les électeurs inscrits à SaintPré-le-Paisible, les individus immédiatement concernés par les risques engendrés par le PLU sont surreprésentés, tandis que ceux pour qui ces risques sont moins immédiats sont sous-représentés. Deuxièmement, un vote à un échelon plus représentatif est très susceptible de révéler que la `population' n'est pas défavorable au PLU en débat : plus de 40% des votants à Saint-Pré-le-Paisible y sont favorables, alors même que c'est dans la commune que les inconvénients présumés du PLU sont les plus perceptibles. Le constat du décalage bénéces-risques sut à avancer que l'échelon communal n'est pas le terrain pertinent, d'un point de vue stratégique

20

, pour débattre

du PLU. A posteriori, le résultat du vote (tel que nous l'avons interprété) appuie cet argument. Dès lors, il serait légitime que le conseil municipal porteur du PLU

20. Nous laissons ici de côté le point de vue juridique.


366 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

envisage les possibilitÊs d'Êviter un dÊbat strictement local. L'une de ces possibilitÊs d'Êvitement pourrait consister en la mise en place d'un PLU intercommunal, plutôt que communal. Cette option est prÊvue par le code de l'urbanisme, même si pour l'heure les communes prÊfèrent gÊnÊralement conserver la maÎtrise de l'occupation de leur territoire.

Nous avons mis en ĂŠvidence deux mĂŠcanismes de la fabrique de la stratĂŠgie, ainsi que les manoeuvres par lesquelles les praticiens peuvent tenter d'interfĂŠrer avec ces mĂŠcanismes (qui prĂŠexistent Ă l'action des praticiens, voir EngestrĂśm et al. (2011)) pour en modier les eets. Ces deux mĂŠcanismes ont la particularitĂŠ d'ĂŞtre dĂŠclenchĂŠs par les ĂŠvĂŠnements immĂŠdiats auxquels les praticiens sont confrontĂŠs. Ainsi, dans le cas qui nous intĂŠresse, l'

eet de prĂŠtexte

et les

coalitions de discours

sont activĂŠs

par le projet de PLU. Nous envisageons à prÊsent, dans une deuxième partie, deux nouveaux mÊcanismes. A la diÊrence des prÊcÊdents, ceux-ci sont dÊjà actifs au moment oÚ les ÊvÊnements dÊclencheurs de la controverse surviennent, même s'ils peuvent rester sans eets apparents. La gure 6.7 propose une synthèse du mÊcanisme de coalition de discours.

6.2

La domination d'une coalition de discours : deux mĂŠcanismes catalyseurs

Cette deuxième partie part de l'idÊe que l'Êpisode stratÊgique du PLU n'est pas dÊconnectÊ de l'histoire plus gÊnÊrale de la commune. Certes, le comportement des praticiens à l'occasion de la controverse relative au PLU, s'explique en partie par les caractÊristiques du PLU lui-même (opposition de riverains, d'associations Êcologistes,...). Mais il s'explique aussi par des antÊcÊdents historiques. Par exemple, nous avons expliquÊ (chapitre 3) que la crÊation d'un lotissement au dÊbut des annÊes 1990 a nÊcessitÊ des expropriations ; ceci a pu crÊer des tensions durables qui restent


6.2. La domination d'une coalition de discours : deux mécanismes catalyseurs

| 367

Mécanisme 2 – Coalitions de discours Mécanisme explicatif de la formation d’alliances de circonstance entre praticiens, malgré des discours différents. Il s’amorce suite à la remise en cause des rapports de domination institutionnalisés, par un prétexte suffisamment fort. Tout en conservant leur discours individuel, les membres d’une coalition se réunissent sous la bannière d’un discours de groupe (qui n’est pas la somme des discours de ses membres). Le terme de coalitions de discours désigne à la fois le mécanisme et les alliances qu’il produit.

Caractéristiques Deux coalitions émergent par restructuration des groupes institutionnalisés

Groupe dominant  coalition du discours stratégique

Groupe marginalisé  coalition du contrediscours

Explication proposée Le prétexte provoque une remise en question de l’accord implicite qui fédère le groupe dominant. Certains de ses membres, sans nécessairement s’exprimer ouvertement, montrent de signes de désolidarisation. La narration du groupe dominant ne plus valide. Une coalition se forme autour d’une nouvelle narration. Dans l’action, il n’y a plus de groupe dominant. Les détracteurs se présentent d’abord comme les opposants à un anti-héros, le groupe dominant. Ils assument implicitement leur position d’opposition. Lorsque le groupe dominant se désolidarise, ils produisent une nouvelle narration dans laquelle ils sont désormais les héros de leur histoire. Ils ne sont plus « contre » le projet proposé, mais « pour » le projet qu’eux-mêmes proposent. Dans l’action, il n’y a plus de groupe marginalisé.

Manœuvres pour interférer Se donner le beau rôle (à la coalition et/ou à son projet) dans la narration, pour susciter l’adhésion. Choisir le terrain de la controverse (démystification, contre-attaque, déconcentration de la parole, évitement).

Figure 6.7  Coalitions de discours - Comment la production de textes est-il utilisée stratégiquement ?


368 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

momentanÊment sans eet dans l'attente d'une bonne occasion pour se transformer en conit ouvert. Nous rÊexaminons l'histoire Êconomique et politique de Saint-PrÊ-le-Paisible (1965 2004) exposÊe au chapitre 3, à la recherche des mÊcanismes historiques qui, s'ils existent, pourraient avoir favorisÊ le succès de la coalition du contre-discours. Les analyses du chapitre 3 ont attirÊ notre attention vers deux mÊcanismes, que nous mettons en Êvidence à prÊsent : la

dĂŠnaturation organisationnelle

et la

disposition Ă la lecture. La

dĂŠnaturation organisationnelle dĂŠsigne un mĂŠcanisme par lequel la pra-

tique quotidienne eective apparaĂŽt de plus en plus en dĂŠcalage avec les structures institutionnalisĂŠes de l'organisation, c'est-Ă -dire plus exactement avec la pratique `normale' prescrite par ces structures et attendue par ceux qui veillent Ă  leur maintien. Ce mĂŠcanisme a pour eet de pousser les praticiens Ă  se demander si le temps n'est pas venu de remettre en question ouvertement les structures institutionnalisĂŠes.

La

disposition Ă la lecture dĂŠsigne un mĂŠcanisme par lequel les consommateurs

des textes sont socialement conditionnĂŠs pour adhĂŠrer Ă certains discours, plutĂ´t qu'Ă  d'autres. Ce mĂŠcanisme tend Ă  recontextualiser (Fairclough, 2005b), au sein de l'organisation, un discours venu d'ailleurs. Ces deux mĂŠcanismes peuvent rester durablement sans eet apparent  bien qu'ils soient activĂŠs , et ne porter Ă  consĂŠquence qu'au moment oĂš un

prĂŠtexte

apparaÎt (par exemple, l'Êlaboration du PLU). Ce n'est qu'en connaissant le prÊtexte et en observant la formation des coalitions de discours, qu'il est possible d'examiner à qui prote ces mÊcanismes. Sur la base de cet examen, les praticiens peuvent tenter d'interfÊrer avec ces mÊcanismes pour en contenir ou en accentuer les eets. Il reste qu'une des coalitions de discours en prÊsence bÊnÊcie de conditions qui lui donnent un avantage. En somme, ces deux mÊcanismes apportent des ÊlÊments de rÊponse à notre troisième question de recherche : `quelles conditions favorisent l'hÊgÊmonie d'un discours


6.2. La domination d'une coalition de discours : deux mĂŠcanismes catalyseurs

| 369

(alternatif ) ?'.

6.2.1

Troisième mÊcanisme : la dÊnaturation organisationnelle

Fairclough (2005b) souligne qu'un changement dans les interactions quotidiennes (c'est-Ă -dire la pratique) n'implique pas que les praticiens aient reconnu et acceptĂŠ une transformation des structures institutionnalisĂŠes. Ainsi, un dĂŠcalage peut exister entre ces deux niveaux de la stratĂŠgie. Nous appelons

nelle'

`dĂŠnaturation organisation-

le mĂŠcanisme gĂŠnĂŠrateur de ce dĂŠcalage.

Ce dĂŠcalage peut rester provisoirement latent : les structures restent inchangĂŠes. Mais il peut Ă tout moment  quoique plus vraisemblablement Ă  l'occasion d'un ĂŠpisode stratĂŠgique (Hendry & Seidl, 2003) servant de

prĂŠtexte

 se manifester :

les praticiens agissent comme s'ils estimaient que le dÊcalage avait atteint un seuil jugÊ critique, et que le temps Êtait venu de remettre en question les structures institutionnalisÊes. `Remettre en question les structures institutionnalisÊes', cela ne signie pas d'emblÊe les abandonner. Mais cela signie se demander s'il faut les abandonner ou, au contraire, les rÊarmer, ou encore lesquelles devraient être abandonnÊes et lesquelles devraient être rÊarmÊes. Cela implique de crÊer les conditions d'une telle discussion. A Saint-PrÊ-le-Paisible, une condition nÊcessaire pour que la rÊexion puisse avoir lieu dans le cadre conçu à cet eet (les Êlections municipales), Êtait que les praticiens porteurs de projets institutionnels divergents, acceptent de s'aronter, au risque de sortir perdant de cet arontement. En eet, si les praticiens du groupe marginalisÊ n'ont rien à perdre, il en va autrement des dissidents potentiels de l'Êquipe `d'entente communale' : ces derniers jouent leur siège au conseil municipal. Les dissidents acceptent donc l'arontement d'autant plus facilement qu'ils estiment avoir des chances de succès ÊlevÊes. A ce titre, la concomitance de l'Êpisode du PLU et des Êlections municipales 2008 a pu provoquer la dÊcision du cavalier libre et du justicier de se rallier au groupe marginalisÊ au sein d'une coalition du contre-discours. En eet, leurs chances de


370 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

succès ont pu leur paraÎtre ÊlevÊes  ils ne se sont pas trompÊs  en raison de la forte capacitÊ de mobilisation de cette coalition, dÊmontrÊe par le micro-activiste, le macro-activiste, le missionnaire et l'enchanteur. Ces considÊrations rendent compte de l'absence de liste d'opposition lors des Êlections de 2001, alors qu'une liste s'est formÊe en 2008. En eet, comme nous le verrons, la dÊnaturation organisationnelle existait dÊjà en 2001, quoiqu'à un moindre degrÊ. Nous pensons qu'aucune opposition ne s'est formÊe en 2001, non pas parce que la dÊnaturation organisationnelle Êtait cordialement tolÊrÊe par le cavalier libre (dÊjà prÊsent à cette Êpoque), mais parce qu'aucun prÊtexte n'avait permis à ce dernier de voir apparaÎtre des alliÊs de circonstance lui garantissant de bonnes chances de succès. A l'inverse, en 2008, le prÊtexte du PLU a permis à un ensemble de praticiens de se savoir alliÊs de circonstance, de former une coalition du contre-discours, d'aronter l'Êquipe `d'entente communale', de l'emporter, et de servir ainsi leurs intÊrêts respectifs (Êcologie et cadre de vie pour les riverains, projet institutionnel

21

pour le cavalier libre). Nous venons d'exposer le mĂŠcanisme de

dĂŠnaturation organisationnelle.

A prĂŠ-

sent, nous le mettons en ĂŠvidence dans le cas particulier de Saint-PrĂŠ-le-Paisible. Nous envisageons ensuite comment les praticiens peuvent tenter d'interfĂŠrer avec ce mĂŠcanisme pour en contrĂ´ler les eets, c'est-Ă -dire pour remporter la bataille du projet institutionnel.

6.2.1.1 Mise en Êvidence du mÊcanisme Nous commençons par repÊrer les principales structures de la commune de Saint-PrÊle-Paisible. Nous montrons ensuite qu'en rÊponse à un ensemble de bouleversements passÊs, les dÊcisions prises à partir de l'entrÊe en vigueur du POS-1988 crÊent une rÊalitÊ locale en dÊcalage avec les structures institutionnalisÊes.

21. Son projet vise au maintien de l'identitĂŠ agricole de la commune pour contenir sa dĂŠpendance Ă l'ĂŠgard des terrains agricoles dont il n'est pas propriĂŠtaire et qui, autrement, sont susceptibles d'ĂŞtre dĂŠtournĂŠs du rĂŠgime agricole (voir chapitre 5). En revanche, il est prĂŞt Ă  renoncer Ă  l'union des familles historiques.


6.2. La domination d'une coalition de discours : deux mécanismes catalyseurs

a. Deux structures historiques...

| 371

Dans une commune rurale, les structures peuvent

être recherchées parmi quelques réalités matérielles et sociales plus particulièrement instructives. Les

personnes âgées 22

originaires de la commune détiennent une

connaissance tacite  qu'ils savent souvent et aiment expliciter d'une façon claire et détaillée  des valeurs locales et des pratiques héritées correspondantes (attachement à la propriété foncière, à la production alimentaire domestique,...). Les

manifestations à caractère culturel

qui animent la collectivité (fêtes de vil-

lage) renseignent sur les coutûmes et les traditions. Le

tissu associatif

est quant

à lui un bon indicateur des permanences dans les interactions entre les praticiens, et laisse entrevoir les réseaux et anités persistantes qui en découlent. Les

socié-

tés et ouvrages d'histoire locale, lorsqu'ils existent, peuvent également fournir des informations éclairantes sur les structures cognitives profondes en soulignant l'importance symbolique des chapelles, anciens ponts et chemins de fer, bunkers, tranchées, stèles et monuments aux morts,.... Enn, le

paysage linguistique (nom

des rues, des lotissements, des résidences,...) n'est pas le fruit du hasard, mais résulte de choix identitaires à découvrir.

L'identité agricole.

L'agriculture est au coeur de l'identité de Saint-Pré-le-

Paisible. Dans la mesure où nous l'avons indiqué au chapitre 3, nous n'en rappelons ici que les principaux indices. La fête du village, lancée en 1996, est un bon indicateur de cette identité agricole. Lors des premières éditions de cette manifestation, un ancien charron proposait une exposition commentée de son atelier et des outils qu'il utilisait avant qu'une innovation technologique  le tracteur  ne provoque la disparition de ce métier. Cette culture agricole se distingue également à l'observation des nombreuses granges attenantes aux maisons. Par ailleurs, les documents d'urbanisme successifs ont alloué une part importante du ban communal à l'agriculture, qui se traduit matériellement par la présence de nombreux champs (notamment de maïs) et de quelques vergers. Relevons enn la présence d'une  rue du moulin  et d'une  rue

22. Doit-on dire  seniors  ?


372 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratégie : les coalitions de discours

des vergers , qui témoignent de cette identité.

La domination des familles historiques.

Nous avons découvert l'existence

d'une pratique, persistante depuis l'après-guerre, qui consiste à ce que chaque famille historique (c'est-à-dire installée à Saint-Pré-le-Paisible depuis plusieurs générations) dispose d'un siège  et d'un siège uniquement  au conseil municipal. La composition de la liste `d'entente communale' élue en 1995, puis à nouveau en 2001 (voir chapitre 3), montre que cet usage continue d'être respecté sous les deux mandats du gouverneur. Héritée de son prédecesseur qui avait été élu à cinq reprises (maire de 1965 à 1995), cette pratique n'a jamais été remise en cause. Elle est devenue largement implicite, elle parait tenue-pour-acquise et naturelle tant elle est reproduite sans qu'il n'en soit fait mention explicitement. Cet automatisme a pu faire oublier la fonction politique de cette pratique : le noyau dur du groupe dominant est constitué par les familles historiques, dont l'union contribue à la stabilité politique constatée depuis 1965.

b. ...vulnérables au moment des événements du PLU.

Ces structures conti-

nuent encore aujourd'hui de se manifester dans la pratique quotidienne. Cependant, d'autres événements apparaissent en décalage avec ces structures.

Le déclin de l'agriculture.

La présentation de Saint-Pré-le-Paisible proposée

au chapitre 3 nous a permis de montrer le déclin de la fonction agricole, historiquement dominante. Le nombre d'exploitations agricoles passe de 24 en 1970, à 15 en 1980, puis seulement 6 en 1988. Sur la même période, le nombre de familles agricoles a été divisé par 4. Ce bouleversement n'est pas la conséquence d'un choix local. Il s'agit à l'évidence d'un phénomène sociétal, lié à l'exode rural et à la modernisation de l'agriculture (Mendras, 1967; Isambert, 1967), contre lequel Saint-Pré-le-Paisible et ses habitants ne peuvent pas lutter. Nous avons montré en quoi le Plan d'Occupation des Sols (POS) adopté en 1988, prenant acte de ce déclin, visait la revitalisation de la commune. Les élus choisissent


6.2. La domination d'une coalition de discours : deux mĂŠcanismes catalyseurs

| 373

d'allouer des surfaces aux fonctions rÊsidentielle (lotissement des annÊes 1990) et touristique (golf ). Ces choix sont en dÊcalage avec les structures institutionnalisÊes. Ces dernières ne sont pas abandonnÊes : les Êlus ne remettent pas en question l'identitÊ agricole. Mais l'agriculture perd des terrains exploitables et la pratique stratÊgique prend tendanciellement l'agriculture à contre-pied. Une dÊnaturation a ainsi commencÊ à partir de 1988.

La dilution du pouvoir des familles historiques.

Les dĂŠcisions prises suite au

constat du dÊclin de l'agriculture  c'est-à -dire le POS-1988 et sa mise en oeuvre  ont des consÊquences en dÊcalage avec les structures institutionnalisÊes. En l'an 2001, suite à l'augmentation de la population (+50% en 10 ans, voir chapitre 3, le conseil municipal s'Êlargit de 11 à 15 membres. Des pÊriurbains font leur apparition au sein du conseil municipal. Pour la première fois, les natifs de la commune partagent le pouvoir avec des gens `venus d'ailleurs'. Certes, cette transition se produit en douceur, notamment parce que l'Êlargissement du conseil municipal permet aux familles historiques de conserver leur siège, tout en autorisant l'entrÊe au conseil des pÊriurbains. Elle reste sans eet lors des Êlections de 2001. Elle passe (presque) inaperçue. Mais si elle reste latente, la dÊnaturation n'en est pas moins rÊelle.

En somme, nous avons montrĂŠ qu'au moment de la controverse relative au PLU, les structures institutionnalisĂŠes de la commune sont peu respectĂŠes par la pratique quotidienne. L'identitĂŠ agricole est mise Ă mal par les eorts de modernisation ; la domination des familles historiques est fragilisĂŠe par l'entrĂŠe de pĂŠriurbains au conseil municipal. Le PLU-2007 prĂŠvoit de poursuivre la logique de modernisation, Ă  travers le nouveau lotissement et le projet touristique. Les praticiens qui s'y opposent y voient l'abandon de l'identitĂŠ villageoise hĂŠritĂŠe, au prot d'une identitĂŠ touristique. Ils refusent ce projet institutionnel. Ils dĂŠfendent un projet alternatif : maintenir l'identitĂŠ hĂŠritĂŠe, mĂŞme s'il faut pour cela renoncer Ă  la domination des familles historiques.


374 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

Ainsi, les conditions sont rĂŠunies pour une remise en question des structures institutionnalisĂŠes, dans le cadre des ĂŠlections municipales de 2008. Nous examinons comment les deux coalitions de discours ont tentĂŠ (ou aurait pu tenter) d'interfĂŠrer avec la dĂŠnaturation organisationnelle, en vue de gagner la bataille du projet institutionnel.

6.2.1.2 Manoeuvres pour interfÊrer avec le mÊcanisme Le mÊcanisme de dÊnaturation est à mettre en relation avec le processus de dÊsinstitutionnalisation dans la tradition nÊo-institutionnelle (par exemple Maguire & Hardy, 2009). Il rÊfère toutefois plus particulièrement aux institutions intraorganisationnelles (Canato, 2007). NÊanmoins, du fait de cette proximitÊ, les manoeuvres pour interfÊrer avec ce mÊcanisme Êvoquent le concept d'entrepreneur institutionnel (voir Battilana et al., 2009). Ces acteurs tentent d'exercer une inuence sur les institutions. Tandis que certains agissent en faveur d'un changement institutionnel, y compris grâce au discours (Fourquet-Courbet & Messeghem, 2009; Ben Slimane, 2007), d'autres au contraire recherchent le maintien institutionnel (Delacour & Leca, 2011; Blanc & Huault, 2010). Nous rejoignons ici les eorts pour dÊcrypter les stratÊgies discursives des entrepreneurs institutionnels pour changer ou maintenir les structures institutionnalisÊes, au niveau organisationnel. Les praticiens ne peuvent agir qu'au prÊsent, c'est-à-dire au niveau des ÊvÊnements, dans le ux de la pratique quotidienne. Ils n'ont pas d'autre choix que de prendre acte de la situation prÊsente et des eets de leur (in)action passÊe. Au moment prÊsent, il existe une dÊnaturation organisationnelle plus ou moins prononcÊe. Cependant, les acteurs peuvent avoir des perceptions diÊrentes de cette dÊnaturation. Un premier objectif d'une stratÊgie de communication peut alors être de promouvoir une perception particulière. Par ailleurs, si deux anciens alliÊs se disputent à prÊsent le pouvoir, lequel incarne le mieux l'hÊritier lÊgitime : celui qui veut maintenir les structures hÊritÊes (continuitÊ identitaire) ou celui qui veut maintenir l'eort de revitalisation (continuitÊ stratÊgique) ? Celui qui se pense comme un `receveur' (se sent redevable envers


6.2. La domination d'une coalition de discours : deux mĂŠcanismes catalyseurs

| 375

le passÊ) ; ou celui qui se pense comme un `transmetteur' (se sent redevable envers l'avenir) ? Un deuxième objectif d'une stratÊgie discursive est ici de passer pour le successeur lÊgitime.

a. Inuencer la perception de la dĂŠnaturation organisationnelle.

Certes, en

juin 2004 au commencement de l'Êpisode du PLU, une dÊnaturation organisationnelle existe. Des pÊriurbains partagent le pouvoir avec les familles historiques et la modernisation relègue la fonction agricole au deuxième, voire au troisième plan (derrière les fonctions rÊsidentielles et touristiques). Mais cette dÊnaturation est restÊe sans eet jusqu'à cet Êpisode. Deux raisons peuvent l'expliquer. Soit le dÊcalage n'a pas ÊtÊ perçu comme ayant atteint un seuil critique, soit les praticiens sont restÊs dans l'attente du moment opportun pour remettre en question les structures institutionnalisÊes. Les raisons de cette latence suggèrent que les praticiens peuvent interfÊrer avec le mÊcanisme de dÊnaturation pour provoquer un dÊclic. L'Êpisode du PLU constitue ce moment opportun : la raison d'être d'un PLU est prÊcisÊment de dÊnir un projet organisationnel, ce qui implique d'armer les structures sur lesquelles la politique gÊnÊrale sera fondÊe. Mais encore faut-il que la dÊnaturation ait atteint un seuil critique, dans l'esprit de praticiens-clÊs. Un praticien-clÊ est, dans l'idÊal, une gure stratÊgique du groupe dominant, attachÊe à une structure menacÊe de changement, qui accepte d'aronter ses anciens alliÊs dans une bataille du projet institutionnel. Les praticiens peuvent par consÊquent mettre en oeuvre une stratÊgie discursive, destinÊe à modier la perception de la dÊnaturation. Ceux qui souhaitent qu'une bataille du projet institutionnel ait lieu doivent tenter d'amplier discursivement la dÊnaturation. Au contraire, ceux qui souhaitent Êviter cette bataille doivent s'employer à relativiser la dÊnaturation.

Amplier, discursivement, la dĂŠnaturation.

A Saint-PrĂŠ-le-Paisible, l'en-

chanteur, le missionnaire et le micro-activiste ont une raison immĂŠdiate, liĂŠe au prĂŠtexte de s'opposer au PLU : ils sont riverains des zones de projet. Par ailleurs,


376 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

appartenant au groupe marginalisĂŠ, ils ne prennent aucun risque Ă travers cette opposition. Le cavalier libre et le justicier ont ĂŠgalement un intĂŠrĂŞt immĂŠdiat, liĂŠ au prĂŠtexte, de s'opposer au PLU. En revanche, appartenant au groupe dominant (membres du

eet

conseil municipal), la dĂŠcision de s'opposer prĂŠsente pour eux un risque. Ainsi, l'

de prĂŠtexte et le mĂŠcanisme de coalition de discours rendent compte, respectivement, de leur choix de produire des textes alternatifs d'une part, et de leur positionnement

de fait comme des facilitateurs

23

au sein de la coalition du contre-discours. Mais

ces mÊcanismes ne rendent pas compte de la dÊcision du cavalier libre de pousser plus loin son action, et de se prÊsenter contre ses anciens alliÊs sur la liste `village authentique' lors des Êlections municipales de 2008. Rappelons que le cavalier libre reprÊsente une famille historique de la commune, et plus particulièrement la dernière famille vivant encore aujourd'hui de l'agriculture. Le mÊcanisme de

dĂŠnaturation rend compte de cette dĂŠcision. Le cavalier libre est

attachÊ à l'identitÊ agricole. Or, la modernisation de la commune et les consÊquences politiques de la pÊriurbanisation favorisent sa perception d'un dÊcalage entre la pratique et cette identitÊ hÊritÊe. Pour s'en assurer, et l'inciter à accepter une bataille du projet institutionnel, les autres gures stratÊgiques opposÊes au PLU mettent en oeuvre une stratÊgie discursive consistant à accentuer la dÊnaturation perçue par le cavalier libre. Le micro-activiste agit par

interpellation bienveillante. La manoeuvre consiste

à suggÊrer au cavalier libre que les structures auxquelles il est attachÊ, mÊritent que l'on se batte pour elles lorsqu'elles sont menacÊes. Pour ce faire, il fait l'Êloge de l'agriculture, prÊsentÊe comme un bienfait national, que le PLU s'apprête à sacrier sur l'autel de l'urbanisation :  La perte de terres agricoles n'est jamais analysÊe comme un prÊjudice pour l'Êconomie nationale. Pourtant, les cÊrÊales produites constituent la matière première de la lière agroalimentaire, qui emploie dans notre pays des centaines de milliers de personnes. [...] Cette matière première va ensuite s'enrichir d'une plus forte plus value dans la lière agro-alimentaire,

Aucune des activitĂŠs envisagĂŠes dans la zone Nt [...] ne contribuera Ă la balance commerciale qui, rappelons-le, est le premier contributeur Ă  la balance commerciale de la France.

23. Voir le schĂŠma actantiel de la coalition du contre-discours (gure 6.6.)


6.2. La domination d'une coalition de discours : deux mĂŠcanismes catalyseurs

| 377

du pays.  (Extrait d'un tract du micro-activiste, gras d'origine). Remarquons que le micro-activiste, qui dÊnonce par ailleurs les plus-values rÊalisÊes sur les activitÊs immobilières (dÊnonciation du PLU et du promoteur), lÊgitime ici celles sur les activitÊs agricoles (bienveillance à l'Êgard du cavalier libre). A notre connaissance, cette contradiction n'a pas ÊtÊ pointÊe par la coalition du contre-discours. L'enchanteur agit par

dĂŠclaration de dĂŠnaturation :

 Pour bâtir un meilleur futur, il n'est pas nÊcessaire de dÊtruire le prÊsent. Nous devons protÊger le peu qu'il nous reste.  (Extrait d'un tract de l'enchanteur).

La manoeuvre consiste en une pÊtition de principe : rien ne prouve qu'il reste peu de chose de l'hÊritage du passÊ ; mais cette idÊe est armÊe et peu passer inaperçue parce que la formulation attire l'attention sur un `devoir de protection' que personne ne conteste. Or, dÊclarer qu'il reste peu de chose du passÊ, c'est attester une dÊnaturation forte, susceptible de provoquer un dÊclic chez ceux qui sont attachÊs aux structures institutionnalisÊes : `c'est maintenant qu'il faut agir, demain il ne restera rien'. Enn, les dÊtracteurs du PLU amplient la perception de la dÊnaturation, en Êvoquant une dÊnaturation organisationnelle au sens propre du terme : littÊralement, la nature est  saccagÊe, planiÊe, rÊduite à l'essentiel . Pour appuyer cette idÊe, ils agissent par

dĂŠtournement de la critique

: en insistant sur les rĂŠali-

tĂŠs matĂŠrielles de cette dĂŠnaturation (urbanisation de parcelles, dĂŠfrichements,...), ils dĂŠtournent l'attention des autres rĂŠalitĂŠs qui nuancent la dĂŠnaturation (crĂŠation d'une zone Natura 2000, projets aux normes Haute QualitĂŠ Environnementale, choix d'implantations `les moins dommageables' comme compromis entre dĂŠveloppement socio-ĂŠconomique et ĂŠcologie,...).

AttĂŠnuer, discursivement, la dĂŠnaturation.

A la diĂŠrence des praticiens

opposĂŠs au PLU, ses partisans ont intĂŠrĂŞt Ă attĂŠnuer discursivement la dĂŠnaturation. Celle-ci ne doit pas paraĂŽtre inacceptable pour ceux qui sont attachĂŠs au maintien des structures institutionnalisĂŠes.


378 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours En concevant le PLU, le conseil municipal n'a pas ignorĂŠ cette manoeuvre d'at-

tÊnuation. En eet, le PLU retient trois orientations gÊnÊrales d'amÊnagement et d'urbanisme. La troisième vise à :  PrÊserver et promouvoir le potentiel agricole environnemental et paysager communal.  (Extrait du rapport de prÊsentation du PLU).

Mais si le maintien de l'activitĂŠ agricole est explicitement mentionnĂŠ dans le rapport de prĂŠsentation du PLU, les partisans ne l'ont pas mis en avant outre mesure dans leur communication sur le PLU.

Par ailleurs, ils n'ont pas tentĂŠ une manoeuvre de

correspondance symbo-

lique des projets envisagÊs par le PLU, visant à crÊer une correspondance entre ces projets et les structures institutionnalisÊes. Par exemple, le lotissement construit dans les annÊes 1990 s'appelle le `Kreuzengarten' (`Jardin de la Croix', traduit de l'alsacien). Un nom en alsacien constitue une façon de marquer l'hÊritage culturel de la commune. L'idÊe de jardin Êvoque un endroit paisible ; celle de croix vÊhicule une signication religieuse.

Suivant ce modèle, le conseil municipal aurait pu proposer un nom stratÊgique au lotissement, au moment de faire part de ce projet à la population. C'est nalement le nom de `Storckenholz' (`Bois aux Cigognes', traduit de l'alsacien) qui est retenu, en rÊfÊrence à la dÊnomination ocielle de la parcelle prÊvue pour la construction du lotissement. Il faut se rendre à l'Êvidence, même si ce nom n'est pas dÊsagrÊable en soi, qu'au sens littÊral le conseil municipal propose d'urbaniser une forêt oÚ vit l'espèce emblÊmatique de la RÊgion Alsace. Sans avoir la prÊtention de faire ici une meilleure proposition, il aurait pu être judicieux d'avoir une rÊexion plus approfondie sur le choix d'un nom pour ce lotissement.

Le projet de parc touristique se prĂŞte Ă la mĂŞme analyse. Le nom de `ForĂŞt de

la rivière' (traduit de l'alsacien) est omniprÊsent dans les textes, y compris dans la pÊtition du micro-activiste. Loin d'attÊnuer l'idÊe de dÊnaturation, ce nom l'accentue au contraire.


6.2. La domination d'une coalition de discours : deux mĂŠcanismes catalyseurs

b. PrĂŠtendre au pouvoir. tions de discours

et de la

eet de prĂŠtexte,

Par la conjonction de l'

dĂŠnaturation organisationnelle

des

| 379

coali-

(et de l'action dĂŠlibĂŠrĂŠe

des praticiens pour interfÊrer avec ces mÊcanismes), le cavalier libre rejoint la liste d'opposition lors des Êlections de 2008. La domination des familles historiques prend n : celles-ci sont partagÊes entre les deux listes. Une bataille du projet institutionnel commence. A ce stade, la question se pose de savoir qui incarne le mieux l'hÊritier lÊgitime.  Est-ce la coalition du discours stratÊgique, rÊunie autour du gouverneur ? Celleci incarne la continuitÊ au sens oÚ elle entend maintenir l'orientation stratÊgique visant la revitalisation de la commune. Dans le discours stratÊgique, ce projet qui tend à la transformation de la commune ne rejette toutefois pas l'identitÊ agricole.  Ou est-ce la coalition du contre-discours, rÊunie autour du camÊlÊon et du cavalier libre ? Celle-ci incarne la continuitÊ au sens oÚ elle entend rÊarmer l'hÊritage identitaire de la commune, incluant l'agriculture. Dans le contrediscours, ce projet qui tend à l'immobilisme de la commune ne rejette toutefois pas l'idÊe d'un dÊveloppement  raisonnÊ . En se faisant passer pour l'hÊritière lÊgitime du pouvoir, une coalition peut inÊchir l'eet du mÊcanisme de dÊnaturation : tantôt un rÊalignement de la pratique quotidienne sur les structures existantes (projet de la coalition du contre-discours) ; tantôt une institutionnalisation de la pratique quotidienne (projet de la coalition du discours stratÊgique). A Saint-PrÊ-le-Paisible, les coalitions ont usÊ de deux types de manoeuvres dans la bataille de succession. Ces manoeuvres consistent, pour chaque coalition, 1) à prÊsenter la coalition adverse comme un imposteur et 2) à s'auto-proclamer hÊritière lÊgitime du pouvoir.

Faire du rival un imposteur.

La coalition du contre-discours s'est montrĂŠe

collectivement dĂŠterminĂŠe Ă faire passer son adversaire pour un imposteur. EnvisagĂŠs dans cette perspective, plusieurs textes comportent les signes d'une


380 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

bataille de succession.

D'une manière gÊnÊrale, la manoeuvre des dÊtracteurs du PLU consiste à isoler le gouverneur et l'intendant, en prÊsentant le PLU comme s'il s'agissait de leur invention personnelle et en connivence avec le promoteur, et non le rÊsultat d'une rÊexion menÊe par l'ensemble d'une Êquipe municipale.

Plus particulièrement, le justicier est tout à fait redoutable pour faire passer les partisans du PLU pour des imposteurs :  Depuis 1994 que je demeure à [Saint-PrÊ-le-Paisible] [...] je constate avec plaisir que les pancartes d'annonce du village s'appellent toujours [SAINT-PRE-LE-PAISIBLE] et sur aucune gure [MARC-AURELE-VILLE]. (Extrait d'une lettre ouverte diusÊe par le justicier).

Par cette attaque, le justicier prÊsente le gouverneur (Marc-Aurèle) comme un despote autocrate habituÊ à imposer ses dÊcisions sans concertation. PrÊsentÊe ainsi, la pratique de la dÊcision au quotidien apparaÎt en dÊcalage avec un mode d'organisation qui serait basÊ sur la rÊpartition du pouvoir entre les familles historiques. En d'autres termes, le justicier estime que la dÊnaturation est totale, qu'en pratique les familles historiques n'ont d'ores et dÊjà plus le pouvoir et que, par consÊquent, rien ne devrait les retenir de livrer une bataille du projet institutionnel. Cette simple phrase prÊsente le gouverneur, et ceux qui le suivent, comme des imposteurs : ils ont substituÊ [Marc-Aurèle-Ville] à [Saint-PrÊ-le-Paisible].

Dans la mĂŞme lettre ouverte, le justicier va plus loin :  Vous avez ĂŠcrit qu'il n'y avait aucune dicultĂŠ Ă trouver les huit nouveaux candidats [pour constituer votre liste ĂŠlectorale]. Pourquoi au moins un n'est pas domiciliĂŠ dans le village ? 

En eet, l'un des 15 membres de la liste `d'entente communale' n'est pas domiciliĂŠ Ă Saint-PrĂŠ-le-Paisible, mais dans une commune limitrophe. Il s'agit du gĂŠrant du magasin d'informatique. Il peut gurer sur cette liste dans la mesure oĂš il estime que ses principaux intĂŠrĂŞts se situent Ă  Saint-PrĂŠ-le-Paisible, plutĂ´t que dans sa commune de rĂŠsidence.

Au demeurant, la question posĂŠe par le justicier peut s'interprĂŠter comme une tentative de discrĂŠditer la coalition du discours stratĂŠgique (`certains ne sont mĂŞme

pas du village, ces gens sont des imposteurs !' ).


6.2. La domination d'une coalition de discours : deux mĂŠcanismes catalyseurs

| 381

De son côtÊ en revanche, la coalition du discours stratÊgique s'est montrÊe rÊticente à attaquer son adversaire. La position du gouverneur à ce sujet, se devine dans cet extrait citÊ dans la presse locale :  L'enquête publique est faite pour que les gens s'expriment, dès lors il est normal qu'ils le fassent. (Dernières Nouvelles d'Alsace, 15/06/2007).

En tant que maire, le gouverneur n'a pas vraiment d'alternative. Il doit se montrer à l'Êcoute de la population. Ce n'est pas son rôle de laisser entendre que certains habitants s'expriment peut-être d'une manière anormale, intÊressÊe et manipulatrice. S'il le faisait, il s'exposerait à des accusations d'intimidation et de censure. Mais l'extrait suivant suggère que la coalition du discours stratÊgique n'en pensait pas moins :  Un grand merci à toutes les personnes, jeunes et aujourd'hui moins jeunes, et surtout à l'Êquipe cuisine, qui ont contribuÊ, à une Êpoque, à ce qui Êtait le vrai [Saint-PrÊ-le-Paisible].  (Extrait d'un tract diusÊ par l'ancien bureau du comitÊ des fêtes, dÊmissionnaire après les Êlections de 2008).

En parlant de  vrai  Saint-PrÊ-le-Paisible, la coalition du discours stratÊgique ne laisse aucun doute sur sa position : les nouveaux Êlus, ainsi que tous ceux qui les ont soutenus, sont des imposteurs. Mais ces dÊclarations interviennent après les Êlections, c'est-à -dire au moment oÚ la bataille de succession est perdue.

Se proclamer hĂŠritier lĂŠgitime du pouvoir.

Tout en prĂŠsentant son adversaire

comme un imposteur, une coalition de discours peut Êgalement se prÊsenter ellemême comme l'hÊritière lÊgitime du pouvoir. C'est ce que les deux coalitions ont tentÊ de faire, avec un peu plus de rÊussite du côtÊ de la coalition du contre-discours.

Comment faire pour passer pour l'hÊritier lÊgitime ? La coalition du discours stratÊgique opte pour une manoeuvre simple : la liste qu'elle prÊsente aux Êlections municipales de 2008 conserve son nom historique de liste `d'entente communale'. Ce choix ne semble avoir interpellÊ personne. En eet, pour la presse comme pour les Êlecteurs, cette liste est d'abord et avant tout la liste de Marc-Aurèle. Nous avons dÊjà soulignÊ que ses colistiers sont eacÊs, tant il assure son rôle de porte-parole.


382 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

Mais ce choix n'est-il pas une solution de facilitÊ ? En eet, quelle cohÊrence y a-t-il à ce que l'un des deux contradicteurs se dÊclare reprÊsenter le camp de l'entente dans la commune ? Le moins que l'on puisse dire, c'est que la situation est à la mÊsentente. Ainsi, une liste d'entente serait composÊe de membres des deux coalitions. Ce n'est pas le cas. Par ailleurs, la nouvelle liste est largement remaniÊe par rapport à celle Êlue en 2001. En somme, la manoeuvre de la coalition du discours stratÊgique, pour passer pour l'hÊritier, se ramène à jouer sur le fait que sa tête de liste soit le maire sortant.

De son cĂ´tĂŠ, la coalition du contre-discours est une nouvelle alliance et doit donc trouver un nom original pour sa liste ĂŠlectorale. Le nom de `liste pour [Saint-PrĂŠle-Paisible], village authentique au dĂŠveloppement raisonnĂŠ' fait parler : serait-il un avantage stratĂŠgique dans la bataille de succession ? Quoi qu'il en soit, cet intitulĂŠ contient en lui-mĂŞme l'idĂŠe de descendance lĂŠgitime (en jouant sur la polysĂŠmie du terme  authentique ).

Nous avons mis en ĂŠvidence le mĂŠcanisme de

dĂŠnaturation organisationnelle.

Celui-ci gÊnère un dÊcalage entre la pratique quotidienne et celle prescrite par les structures institutionnalisÊes de l'organisation. L'existence d'un tel dÊcalage prÊdispose l'organisation à subir une remise en question de ses structures institutionnalisÊes, à l'occasion d'un prÊtexte adÊquat. En attendant ce prÊtexte, ce dÊcalage peut rester latent, mais les praticiens peuvent agir pour le rendre manifeste et/ou pour en contrôler les eets. Nous avons examinÊ comment.

A prÊsent, nous exposons brièvement un ultime mÊcanisme de la fabrique de la stratÊgie : la

disposition Ă la lecture. Celui-ci implique les consommateurs des textes

produits Ă l'occasion d'une controverse.

La gure 6.8 propose une synthèse du mÊcanisme de dÊnaturation organisationnelle.


6.2. La domination d'une coalition de discours : deux mĂŠcanismes catalyseurs

| 383

MÊcanisme 3 – DÊnaturation organisationnelle MÊcanisme par lequel la pratique quotidienne effective apparaÎt de plus en plus en dÊcalage avec les structures institutionnalisÊes de l’organisation, c’est-à -dire plus exactement avec la pratique `normale’ prescrite par ces structures et attendue par ceux qui veillent à leur maintien. Ce mÊcanisme incite les praticiens à se demander si le temps n’est pas venu de remettre en question ouvertement les structures institutionnalisÊes.

CaractÊristiques DÊmarche de diagnostic RepÊrer les structures historiques de l’organisation Evaluer la dÊnaturation

ActivitÊ critique Identifier les indicateurs pertinents en tenant compte de la nature de l’organisation Examiner dans quelle mesure il s’agit d’une consÊquence non intentionnelle de l’action intentionnelle (risque de passer inaperçue).

Manœuvres pour interfÊrer Influencer la perception de la dÊnaturation organisationnelle (l’amplifier ou l’attÊnuer). PrÊtendre au pouvoir (faire du rival un imposteur, se proclamer hÊritier lÊgitime).

Figure 6.8  DĂŠnaturation organisationnelle - Quelles conditions favorisent l'hĂŠgĂŠmonie d'un (contre-)discours ?

6.2.2

Quatrième mÊcanisme : la disposition à la lecture

Les trois mÊcanismes envisagÊs prÊcÊdemment ont mis l'accent sur les producteurs de textes. L'eet de prÊtexte rend compte de leur implication ; les coalitions de discours rendent compte de leur regroupement au sein d'alliances de circonstance ; la dÊnaturation organisationnelle les poussent à se demander si le temps n'est pas venu de remettre en question l'ordre Êtabli. Jusqu'ici, nous avons ainsi laissÊ de côtÊ la question des consommateurs de textes. Ces rÊcepteurs de la communication d'inuence jouent pourtant un rôle essentiel (De La Ville & Mounoud, 2005). En tant que lecteurs/auditeurs, ils ont la charge de comprendre ce qui est dit. Or, le message est toujours incomplet et sujet à interprÊtations (Girin, 1990, 2001). Par consÊquent, ils participent activement à la fabrique discursive de la stratÊgie (voir aussi chapitre 2). Pour tenir compte du rôle essentiel jouÊ par les lecteurs des textes, nous avançons l'existence d'un quatrième mÊcanisme, que nous appelons la

disposition Ă la lecture.

Telle que nous la concevons, la disposition Ă la lecture est Ă  la fois un processus et


384 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

Il s'agit du processus par lequel les consommateurs de textes sont peu Ă peu conditionnĂŠs, formatĂŠs, Ă  adhĂŠrer Ă  certains discours  Ă  les `consommer' , et pas Ă  d'autres. un ĂŠtat rĂŠsultant de ce processus.

Ce processus ĂŠchappe largement Ă l'intention des praticiens. Au grĂŠ des ĂŠvolutions internes et externes, une disposition Ă  la lecture se produit. Elle peut rester latente, s'il n'y a aucun texte Ă  consommer, c'est-Ă -dire aussi longtemps qu'aucun producteur de textes n'ore, dans le cadre d'une controverse, les discours dont les consommateurs sont friands. Nous mettons en ĂŠvidence ce mĂŠcanisme Ă  travers le cas de Saint-PrĂŠ-le-Paisible, avant d'examiner comment les praticiens peuvent tenter d'interfĂŠrer avec lui.

6.2.2.1 Mise en ĂŠvidence du mĂŠcanisme La

disposition Ă la lecture

est Ă mettre en relation avec la notion d'habitus

(Bourdieu, 1980). Dans une approche bourdieusienne du faire stratÊgique, Gomez (2010) dÊnit l'habitus comme un système de croyances et de dispositions durables mobilisÊes pour gÊnÊrer la pratique. Les praticiens, plongÊs dans leur milieu, en assimilent les structures, les règles, les principes communs (2010, p.144). Ce processus de socialisation apparaÎt plutôt dÊterministe, même s'il ne l'est pas tout à fait. La

disposition Ă la lecture pourrait ĂŠgalement trouver sa place dans une approche

dÊterministe en gÊographie Êlectorale : le comportement Êlectoral des individus est dÊterminÊ par des variables territoriales ou, en termes plus gÊnÊraux, le territoire façonne les opinions des individus. Ceux-ci sont donc disposÊs à consommer les mêmes textes. A un territoire donnÊ correspondrait une  communautÊ langagière  (Girin, 1990), dont les membres interprètent de la même façon les textes qui leur sont proposÊs. Ainsi, pour mettre en Êvidence la

disposition à la lecture, nous avançons que les

consommateurs de textes Êtaient conditionnÊs de deux façons : par leur appartenance à une catÊgorie socio-professionnelle, et par leur encastrement dans un territoire. La dÊmonstration s'appuie sur les analyses restituÊes au chapitre 3.


6.2. La domination d'une coalition de discours : deux mécanismes catalyseurs

a. Conditionnement socio-professionnel à la lecture.

| 385

Nous avons présenté au

chapitre 3 la composition socio-professionnelle de Saint-Pré-le-Paisible. Il ressort que les CSP dites supérieures sont minoritaires et plus rares que dans la moyenne locale (zone d'emploi, département). Par ailleurs, la victoire de l'équipe `village authentique' aux élections de 2008, signie que la population de Saint-Pré-le-Paisible est disposée à consommer le contrediscours. Nous avançons que cette disposition est la conséquence de l'histoire récente de la commune. Comme nous l'avons vu, le POS-1988 prévoyait l'extension, sur le ban communal de Saint-Pré-le-Paisible, d'un golf dont le siège social se situe dans une commune limitrophe. Cette extension devait consister en un golf populaire. L'objectif était de permettre aux plus modestes de proter des infrastructures, alors visitées essentiellement par une clientèle suisse et aisée. Mais cette extension n'a jamais été réalisée, y compris parce que le golf a connu des dicultés nancières. Mais les 28 hectares de forêt concernés, que la commune avait cédés pour l'occasion, sont restés propriété du promoteur (déjà lui). Les détracteurs du PLU-2007 ne l'ont pas oublié. Ils critiquent ce fait passé, de la façon suivante : les infrastructures protent à une minorité aisée, alors que tous subissent la privatisation de cette forêt. Ils craignent à présent que l'histoire ne se répète. La plupart des habitants de Saint-Pré-le-Paisible n'ont pas la possibilité de proter des infrastructures. A l'évidence, ceci favorise une réaction de rejet. En d'autres termes, ils sont disposés à adhérer au contre-discours. Mais l'histoire se passe en 1990. Pourquoi la rupture politique n'intervient-elle qu'en 2008, et non lors d'élections antérieures (1995, 2001) ? Pourquoi la disposition à la lecture est-elle restée latente ? C'est ici que les quatre mécanismes se complètent. La

disposition à la lecture joue

un rôle dans l'hégémonie d'un discours (troisième question de recherche). Mais elle n'explique pas pourquoi un discours émerge dans l'organisation. Cette émergence


386 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

est mieux apprÊhendÊe par les mÊcanismes prÊsentÊs prÊcÊdemment. Pour devenir hÊgÊmonique et crÊer la rupture, encore faut-il qu'un discours alternatif Êmerge. En d'autres termes, il Êtait impossible pour les consommateurs d'adhÊrer à un discours qui ne leur Êtait pas proposÊ, ou qui leur Êtait proposÊ de manière trop marginale, sans un bon prÊtexte, et dans le contexte d'une union stable des familles historiques.

b. Conditionnement territorial Ă la lecture.

La notion de territoire est imprĂŠ-

cise. Saint-PrĂŠ-le-Paisible est encastrĂŠe a minima dans deux niveaux de territoires signicatifs : local et national. Nous avons retenu ces deux niveaux au chapitre 3. Les deux niveaux contribuent au conditionnement des consommateurs de textes.

Niveau local : la contagion de l'ĂŠcologisme.

Comme nous l'avons indiquĂŠ au

chapitre 3, l'environnement politique local de Saint-PrÊ-le-Paisible est marquÊ par un activisme Êcologiste. Cet activisme se traduit par la prÊsence, dans la controverse relative au PLU, du macro-activiste. Nous avançons que cet activisme est contagieux, pour deux raisons. D'une part, le micro-activiste est une construction du macro-activiste. En eet, dès le mois de fÊvrier 2006 après avoir appris qu'un projet touristique Êtait à l'Êtude, l'association Paysages d'Alsace organise la constitution d'un  comitÊ de dÊfense . Pour ce faire, l'association distribue notamment un tract. Celui-ci commence par un texte, qui vÊhicule un discours dÊprÊciatif  non pas sur le projet dont le cadre n'est pas connu à cette date (le projet de PLU n'est arrêtÊ qu'en janvier 2007), mais  sur la personne du promoteur. Les premiers mots donnent le ton :  un agriculteur se dit

un jour qu'il s'enrichirait plus sÝrement en vendant ses terres pour la construction qu'en les cultivant . A la suite du texte, le lecteur trouve un talon-rÊponse l'invitant à adhÊrer à ce comitÊ. Ce comitÊ correspond à notre micro-activiste. Il y a donc bien un phÊnomène de contagion : l'activisme supra-communal s'est propagÊ à l'Êchelon communal. D'autre part, le territoire local est connu pour être peu dÊveloppÊ en matière


6.2. La domination d'une coalition de discours : deux mĂŠcanismes catalyseurs

| 387

d'infrastructures de tourisme. Par ailleurs, Saint-PrÊ-le-Paisible est ÊloignÊe des agglomÊrations attractives sur le plan touristique et commercial (voir chapitre 3, gure 3.2). De ce fait, le territoire a conservÊ une certaine `virginitÊ' : les paysages ont conservÊ leur caractère original, `inviolÊ'. Les activistes Êcologiques s'emploient à prÊsenter cette rÊalitÊ comme un avantage concurrentiel... pour le tourisme : ce cadre reposant est supposÊ être au coeur des attentes des vacanciers. Certes, d'un point de vue rhÊtorique, c'est probablement confondre le nÊcessaire et le susant. Mais il en rÊsulte malgrÊ tout un discours singulier, selon lequel `moins il y aura de

tourisme, plus il y aura de tourisme'. Ce discours se prĂŠsente comme une constante historique, qui se perpĂŠtue de mandats en mandats, par contagion. Le cas de SaintPrĂŠ-le-Paisible est Ă nos yeux emblĂŠmatique de la dicultĂŠ Ă  remettre en question ce discours local

24

(voir notamment l'annexe .24).

Tout se passe comme s'il existait, de longue date, un discours propre au territoire, que les acteurs intÊriorisent et perpÊtuent. Cette disposition à la lecture n'est pas rÊcente. Mais Saint-PrÊ-le-Paisible a pu refuser pendant un temps de s'y soumettre  à l'image d'un cÊlèbre village gaulois , forte de sa stabilitÊ politique interne et en Êvitant d'attirer sur elle l'attention des activistes.

Niveau national : la recontextualisation du discours du dÊveloppement durable. Fairclough (2005b) dÊnit la recontextualisation comme la dissÊmination de discours `nouvellement hÊgÊmoniques' (emergently hegemonic discourses ), à la fois d'une organisation à l'autre, mais aussi à travers les niveaux d'analyse (du national au local, ou inversement). L'idÊe de recontextualisation est donc proche de celle de contagion. Elle s'en diÊrencie toutefois : lorsqu'un discours, existant par exemple au niveau national, est recontextualisÊ au niveau local, son sens peut subir une variation pour tenir compte de la rÊalitÊ locale. La recontextualisation s'apparente ainsi à une traduction. Nous avançons que le discours du dÊveloppement durable, qui monte en puissance au niveau national (voir chapitre 3), a ÊtÊ recontextualisÊ au niveau communal à

24. Ce qui dĂŠmontre une nouvelle fois que, d'un point de vue stratĂŠgique, le PLU de Saint-PrĂŠle-Paisible est loin d'ĂŞtre une aaire strictement communale.


388 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

l'occasion de la controverse du PLU.

Pour le gouverneur, le PLU s'inscrit dans une  logique de dÊveloppement durable . L'enchanteur rÊfère explicitement à Nicolas Hulot. Le macro-activiste adresse une note à un `conseiller auprès du cabinet de M. le Ministre de l'Êcologie et de l'amÊnagement durables'. Le PLU lui-même est un vecteur d'importation du discours, à travers l'obligation pour la commune de prÊsenter un Projet d'AmÊnagement et de DÊveloppement Durable (PADD).

La version la plus communĂŠment admise du discours du dĂŠveloppement durable, que nous appelerons la version `institutionnelle', porte Ă notre avis ce message : les dĂŠcisions doivent ĂŞtre prises sur la base d'indicateurs non seulement ĂŠconomiques, mais aussi sociaux/sociĂŠtaux et environnementaux. A Saint-PrĂŠ-le-Paisible, un glissement s'est opĂŠrĂŠ de dĂŠveloppement `durable' Ă  dĂŠveloppement `raisonnĂŠ', dans la communication de la coalition du contre-discours. Il est possible que cette traduction locale du discours du dĂŠveloppement durable, soit sensiblement diĂŠrente de sa version institutionnelle. Il serait intĂŠressant d'approfondir cette question.

Pour ce qui nous intÊresse, il est susant de constater que la coalition victorieuse a ÊtÊ celle qui a su, le mieux, reprendre à son compte le discours du dÊveloppement durable. Tout se passe comme s'il susait de donner le sentiment d'incarner le dÊveloppement durable en envoyant les bons signaux, pour obtenir l'adhÊsion. Les consommateurs de textes semblent de moins en moins disposÊs à adhÊrer au discours classique du dÊveloppement par la croissance, au prot du discours du dÊveloppement durable. Beaucoup adhèrent aux idÊes de ceux qui en arborent la bannière.

Nous avons mis en ĂŠvidence le mĂŠcanisme de disposition Ă la lecture. Nous envisageons Ă  prĂŠsent comment les praticiens peuvent tenter d'interfĂŠrer avec lui.


6.2. La domination d'une coalition de discours : deux mécanismes catalyseurs

| 389

6.2.2.2 Manoeuvres pour interférer avec le mécanisme Nous proposons de partir du principe suivant : un projet n'est pas légitime tant qu'il n'a pas été légitimé. En d'autres termes, il s'agit de s'imaginer être dans le camp minoritaire : les consommateurs de textes ne sont pas disposés à adhérer au projet. Notons d'emblée que ce principe est plus naturel pour ceux qui se trouvent réellement dans le camp minoritaire. Les porteurs du projet ont le choix entre deux types de manoeuvres : celles qui visent à convaincre les consommateurs et celles qui visent à les persuader.

a. Convaincre le contradicteur.

Les manoeuvres visant à convaincre passent par

l'explication et l'exposé de faits. Il s'agit, pour le producteur de textes, d'instruire les consommateurs, de les former, de les amener à envisager le projet comme il l'envisage lui-même et de leur rappeler dans quel contexte le projet s'inscrit et hors duquel il n'aurait pas de sens. C'est la démarche adoptée par la coalition du discours stratégique. Cela devient évident à l'examen des jeux de questions-réponses qui eu lieu lors des réunions publiques relatives au PLU. Nous restituons ci-dessous la substance d'une série de questions-réponses relatives au projet de lotissement (encadré).

Cette démarche correspond à la perspective fonctionnaliste de la communication et du discours (Heracleous & Barrett, 2001). Elle suppose implicitement qu'il (n')existe (qu')un contexte objectif, avec ses opportunités et ses menaces, qui justie le projet proposé. Dans cette perspective, toute résistance au projet proposé est vue comme une réaction irrationnelle (Ford et al., 2008). Le problème d'une communication visant à convaincre, c'est qu'elle est inappropriée si ses destinataires, tout en étant rationnels de leur point de vue (Crozier & Friedberg, 1977; March & Simon, 1958), sont déterminés à ne pas adhérer au projet, du fait de leurs intérêts et/ou d'idées xes. Il en résulte un dialogue de sourds, c'est-à-dire deux monologues portés par des contradicteurs dont l'un au moins est peu enclin à rechercher un compromis.


390 |



Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

La zone choisie est-elle la plus judicieuse ? Le gouverneur :  Il ĂŠtait eectivement plus logique d'aller dans le prolongement du [lotissement existant] . Mais  le parcellaire est taillĂŠ Ă l'ancienne, c'est-Ă -dire avec d'ĂŠtroite et nombreuses bandes de terres , ce qui rend l'opĂŠration complexe.



Faut-il poursuivre une politique d'extension du village ? Le gouverneur :  Je pars du principe que qui n'avance pas recule. Il nous faut garantir la pĂŠrennitĂŠ de nos ĂŠquipements publics et avoir la possibilitĂŠ de rĂŠpondre aux demandes . Il rappelle qu'aucune vente de terrain de construction individuelle n'a ĂŠtĂŠ rĂŠalisĂŠe depuis dix ans Ă Saint-PrĂŠ-le-Paisible.



Le modèle Êconomique du lotissement est-il pertinent ? Le missionnaire :  Le locatif serait plus ecace qu'un lotissement pour assurer un renouvellement de la population car, à ce compte-là, il faudra recommencer dans dix ans . Le gouverneur ne rÊpond pas à cet argument. Dans une dÊmarche visant à convaincre, il pourrait pointer le raisonnement strictement quantitatif du missionnaire. La demande des pÊriurbains porte sur des maisons individuelles : plusieurs locatifs restent inoccupÊs.



L'identitÊ du village n'est-elle pas attaquÊe ? L'enchanteur :  l'âme du village  est attaquÊe :  [cette forêt] est la fôret de notre enfance . Le gouverneur ne rÊpond pas : l'argument ne semble pas se prêter à une rÊponse rationnelle. Pourtant, il comporte une erreur logique. En eet, s'il s'agit d'une forêt d'enfance, et qu'on estime qu'elle est attaquÊe, alors c'est un souvenir d'enfance, et non l'âme du village, qui est attaquÊ.



Avez-vous envisagÊ les risques environnementaux consÊcutifs à la dÊforestation nÊcessaire ? Le gouverneur :  Le conseil municipal est conscient des inconvÊnients [...] mais ils sont gÊrables. Par ailleurs, les conditions et capacitÊs techniques actuelles permettent de rÊaliser des amÊnagements ecaces qui peuvent être respectueux de l'environnement. Il ne faut pas croire que le conseil envisage les choses à la lÊgère : nous rÊÊchissons aux conditions de rÊalisations, aux critères et aux impacts .


6.2. La domination d'une coalition de discours : deux mĂŠcanismes catalyseurs

| 391

C'est à notre avis le scÊnario qui s'est produit à Saint-PrÊ-le-Paisible. L'analyse critique restituÊe au chapitre 5 suggère que les dÊtracteurs du PLU s'inscrivaient dans cette logique de surditÊ. Le micro-activiste est dÊterminÊ au point d'être jusqu'au-boutiste. Le missionnaire est à ce point attachÊ ses (louables) idÊaux, qu'il en devient intransigeant. Mais s'ils ont fait un usage excessif de leurs qualitÊs, c'est en partie en raison du genre du gouverneur et du promoteur, qui peuvent eux aussi donner le sentiment de faire la sourde oreille. Ainsi, chacun des contradicteurs estime que c'est l'autre qui refuse d'entendre raison. Ces circonstances signient que les praticiens impliquÊs ne sont pas disposÊs à lire les textes proposÊs par leurs contradicteurs respectifs. Une stratÊgie pour s'en sortir est de changer la cible de la communication. Plutôt que de s'adresser au contradicteur, il s'agit de s'adresser à l'opinion, c'est-à-dire aux praticiens qui ne se sont pas impliquÊs dans la controverse (implication non attendue et non constatÊe). Leur absence d'implication signie qu'ils maÎtrisent mal les ÊlÊments objectifs du projet. Par consÊquent, la stratÊgie de communication qui leur est destinÊe vise moins à les convaincre qu'à les persuader.

b. Persuader l'opinion.

Dans une dĂŠmarche visant Ă persuader l'opinion, une

bonne histoire vaut mieux que les arguments rationnels. C'est l'esprit du storytelling (Salmon, 2007). A Saint-PrÊ-le-Paisible, la coalition du contre-discours a ÊtÊ la seule à adopter cette manoeuvre. Le macro-activiste tout particulièrement s'est distinguÊ par son application à raconter des histoires (au sens propre). Par exemple, Antoine Waechter a diusÊ un  historique de la protection de la vallÊe [locale] , dans lequel il ne se borne pas à ÊnumÊrer des faits historiques. Il livre en même temps un point de vue  un discours  sur ces ÊvÊnements passÊs. De même, l'association Paysages d'Alsace produit des rÊcits pour situer le projet de PLU dans le contexte historique de la commune et, plus gÊnÊralement, du territoire local. Mais c'est une version particulière de ce contexte qui est donnÊe, dans laquelle le promoteur en particulier est construit comme un personnage cupide.


392 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

D'autres versions pourraient tout aussi bien le prÊsenter comme un ÊlÊment-moteur du dÊveloppement local. Mais dans une logique pour persuader, l'objectivitÊ cède la place à la sÊduction et aux `parades' associÊes. La manoeuvre se compose d'un moins deux facettes.

Premièrement, il s'agit de repÊrer le discours que l'opinion est prêt à consommer, dans une logique apparentÊe à une forme de dÊmagogie. Cette tâche peut être plus dicile dans le contexte d'une Êvolution de l'ordre de discours à l'Êchelle sociÊtale, comme cela semble être le cas actuellement entre un discours classique et le discours du dÊveloppement durable. A Saint-PrÊ-le-Paisible, nous avons montrÊ la disposition de l'opinion à consommer le discours du dÊveloppement durable. De même, il existe un Êcologisme de territoire auquel la population adhère par immersion. L'association du dÊveloppement durable et de l'Êcologisme local peut expliquer le pouvoir d'un contre-discours fondÊ sur le thème du dÊveloppement `raisonnÊ'.

Deuxièmement,

il faut agir en camĂŠlĂŠon et se fondre Ă l'opinion. L'analyse

comparĂŠe de la composition socio-professionnelle de la population communale d'une part, et de celles des listes ĂŠlectorales d'autres part, montre que la coalition du contrediscours a su, mieux que sa rivale, revĂŞtir l'habit appropriĂŠ pour sĂŠduire. Ces listes sont supposĂŠes reprĂŠsentatives des deux coalitions de discours qui s'arontent. Le tableau 6.2 permet d'apprĂŠhender la composition socio-professionnelle des coalitions.

Au sein de la coalition du discours stratĂŠgique, les cadres et professions intel-

lectuelles sont sur-reprÊsentÊs. La liste `d'entente communale' comprend Êgalement deux commerçants (supermarchÊ et magasin informatique). En revanche, il n'y gure pas d'agriculteur. Par contraste, la liste d'opposition ne comporte aucun reprÊsentant des CSP cadres, professions intellectuelles et commerçants. Elle inclut en revanche un reprÊsentant de l'exploitation agricole.


6.2. La domination d'une coalition de discours : deux mĂŠcanismes catalyseurs

| 393

Ainsi, la liste `village authentique' apparaÎt plus en correspondance avec la population de la commune. Nous faisons l'hypothèse que les Êlecteurs se sentent globalement plus proches de la coalition du contre-discours, c'est-à -dire davantage disposÊ à lire le contre-discours, que le discours stratÊgique.

Tableau 6.2  Composition socio-professionnelle des listes candidates Ă l'ĂŠlection municipale (Les professions indiquĂŠes sont celles mentionnĂŠes sur les professions de foi publiĂŠes par les ĂŠquipes) `Entente communale' (battus)

administrateur territorial*** (gouverneur)

`Village authentique' (ĂŠlus) employĂŠ de poste

(camĂŠlĂŠon)

travailleur frontalier

secrĂŠtaire gĂŠnĂŠral de mairie*

travailleur frontalier

cuisinier agro alimentaire

employĂŠe DNA en retraite

employĂŠe de poste

chef de dÊpartement en Suisse mère au foyer

institutrice en retraite directeur du supermarchĂŠ

mère au foyer conducteur de travaux retraitÊ biotechnicien

technicien Peugeot

chaueur receveur

inrmier

dame de buet

secrĂŠtaire, assistante de gestion

dessinateur au cadastre

menuisier/jardinier

assistante maternelle

conseiller clientèle (banque) directeur de magasin

chargĂŠe d'aaires

* dÊmissionnaire après 15 jours de mandat. ** agent au service de recouvrement de l'impôt. *** Directeur GÊnÊral des Services d'un dÊpartement.

(enchanteur) agent de l'Etat** (missionnaire) exploitant agricole (cavalier libre)

responsable galvanoplaste

En somme, les dÊtracteurs ont ÊtÊ les plus persuasifs : dans l'esprit des consommateurs de textes, ils incarnent le discours du dÊveloppement durable, ils luttent pour la prÊservation d'un territoire paisible, et ils leur ressemblent. Mais tout ceci repose sur leur subjectivitÊ : incarnent-ils eectivement ce discours ; le PLU est-il vraiment une menace pour la tranquillitÊ locale ; cette ressemblance valide-t-elle le point de vue des dÊtracteurs ? La gure 6.9 propose une synthèse du mÊcanisme de disposition à la lecture.


394 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratégie : les coalitions de discours

Mécanisme 4 – Disposition à la lecture Mécanisme par lequel les consommateurs des textes sont socialement conditionnés pour adhérer à certains discours, plutôt qu’à d’autres. Ce mécanisme tend à recontextualiser, au sein de l’organisation, un discours venu d’ailleurs. Le terme de disposition à la lecture réfère à la fois au mécanisme et à l’état d’esprit résultant de ce mécanisme.

Caractéristiques Sources de disposition à la lecture Conditionnement socio-professionnel

Conditionnement territorial

Explication proposée Les praticiens partagent des intérêts catégoriels. Ils rejettent les discours dont la conséquence perçue est de légitimer un projet qui ne profitera qu’à d’autres qu’eux. L’organisation est encastrée dans différents niveaux de territoires (local, national,…). Les acteurs/actants agissant à une échelle supra-communale (y compris par exemple Internet et la télévision) s’invitent dans les affaires communales et y introduisent leur(s) discours. Il se trouvera localement quelqu’un pour adopter ce discours et l’adapter selon ses besoins du moment.

Manœuvres pour interférer Convaincre le contradicteur. Persuader l’opinion.

Figure 6.9  Disposition à la lecture - Quelles conditions favorisent l'hégémonie d'un (contre-)discours ?


6.2. La domination d'une coalition de discours : deux mĂŠcanismes catalyseurs

| 395

Synthèse : un système conceptuel A travers ce chapitre, nous avançons l'existence de quatre mÊcanismes complÊmentaires, qui rendent compte de la fabrique de la stratÊgie dans une perspective à base de discours. Ces mÊcanismes tendent à gÊnÊrer leurs eets indÊpendamment de la volontÊ des praticiens. Cependant, ces derniers peuvent prendre conscience de l'engrenage dans lequel ils sont pris, et concevoir des stratÊgies discursives pour tenter d'interfÊrer avec ces mÊcanismes et, ainsi, en modier les eets. La gure 6.10 rÊsume le système conceptuel dÊveloppÊ dans cette thèse. Les quatre mÊcanismes n'y apparaissent pas explicitement : ils agissent en arrière-plan et rendent compte de l'articulation entre les concepts apparents.

Autres rĂŠalitĂŠs de circonstance

SILENCE TEXTES

ÉVÉNEMENTS Arbitres

internes et externes

Praticiens externes (champions)

SĂŠlection

Coalition du discours stratĂŠgique

Coalition du contre-discours Discours marginalisĂŠ

PRÉTEXTE : PLU Autres rÊalitÊs structurelles internes et externes

Groupe dominant

Praticiens internes

SĂŠlection

Discours dominant Ordre de discours

Groupe marginalisĂŠ

(champions)

STRATÉGIE

STRUCTURES

Figure 6.10  La fabrique discursive de la stratÊgie : synthèse du système conceptuel. ConformÊment à l'approche dialectique-relationnelle sur laquelle nous prenons


396 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

appui (Fairclough, 2005b, 2009), le cadre fait apparaĂŽtre la distinction analytique entre deux niveaux de rĂŠalitĂŠ : celui des structures et celui des ĂŠvĂŠnements.

A un moment donnĂŠ de son histoire, une organisation se caractĂŠrise par un rapport de domination : les praticiens internes sont divisĂŠs entre un groupe dominant et un groupe marginalisĂŠ. En pratique, cette domination est surtout ressentie par les  champions  dans l'organisation  ces praticiens qui outrepassent leurs responsabilitĂŠs opĂŠrationnelles immĂŠdiates et tentent de peser sur le contenu et la mise en oeuvre de la stratĂŠgie (Mantere, 2003, 2005).

Le groupe dominant dĂŠtient le pouvoir formel de dĂŠcision. A ce titre, il est en position de prendre des initiatives stratĂŠgiques. Ces initiatives peuvent ĂŞtre plus ou moins impliquantes pour les praticiens. Nous appelons

prĂŠtexte

une initiative ou

un tout autre ĂŠvĂŠnement fortement impliquant, c'est-Ă -dire de nature Ă  menacer les intĂŠrĂŞts d'un ou plusieurs praticiens et qui conduit ceux-ci Ă  produire des textes en

eet de prĂŠtexte

vue d'inuencer le ux des ĂŠvĂŠnements subsĂŠquents. Par suite, l'

(premier mĂŠcanisme) rend compte de l'ĂŠmergence de textes et de l'apparition d'une controverse dans l'organisation. Il explique qui produit des textes et qui se tait. Cette prise de parole, ou ce silence, sont en partie dĂŠterminĂŠs par le lien entre le prĂŠtexte et les intĂŠrĂŞts des praticiens : ceux-ci peuvent agir par rĂŠexe conditionnĂŠ. Mais ils peuvent aussi agir en toute conscience, et ainsi adopter (ou faire adopter) un comportement rĂŠĂŠchi, ĂŠventuellement diĂŠrent de celui rĂŠsultant du rĂŠexe.

Si l'initiative stratĂŠgique faisant prĂŠtexte apparaĂŽt portĂŠe collectivement par le groupe dominant, les membres de ce groupe peuvent nĂŠanmoins y adhĂŠrer Ă des degrĂŠs divers. Certains sont convaincus par le projet, d'autres sont plus hĂŠsitants, voire en dĂŠsaccord. A tout moment, des membres du groupe dominant sont susceptibles de faire savoir leur hĂŠsitation ou leur dĂŠsaccord. Cela n'implique pas que l'existence du groupe dominant soit remise en cause : la discussion est une pratique saine au sein d'un groupe globalement consensuel. Mais, de fait, ces voix dissonantes convergent avec les autres voix opposĂŠes au projet, ĂŠmanant du groupe marginalisĂŠ. Ainsi, dans la pratique tout projet ou initiative stratĂŠgique est portĂŠ, non pas par le groupe au pouvoir, mais par une alliance spĂŠcique Ă  cet ĂŠvĂŠnement, que nous appelons la


6.2. La domination d'une coalition de discours : deux mĂŠcanismes catalyseurs

| 397

coalition du discours stratĂŠgique. Les partisans du projet peuvent invoquer des raisons diĂŠrentes d'y ĂŞtre favorables  leurs discours sont diĂŠrents , mais ils forment de fait une alliance de circonstance. Celle-ci doit en aronter une autre :

la coalition du contre-discours. Ces considÊrations impliquent l'existence d'un mÊcanisme gÊnÊrateur de ces alliances, que nous appelons coalitions de discours (deuxième mÊcanisme). Les coalitions de discours peuvent être constituÊes aussi bien de praticiens internes qu'externes à l'organisation. En eet, une initiative stratÊgique interne peut faire prÊtexte pour des praticiens extÊrieurs (parties prenantes diverses). L'initiative peut elle-même avoir ÊtÊ suggÊrÊe, voire commanditÊe, depuis l'extÊrieur (maisonmère, Etat,...). Une coalition de discours a la possibilitÊ de produire ses propres textes, en nom collectif. Ces textes peuvent s'inspirer de ceux produits individuellement par les membres de la coalition. Mais le discours tenu par une coalition n'est pas rÊductible à la somme des discours tenus par ses membres. La coalition peut opÊrer une sÊlec-

tion parmi les textes produits par ses membres. Certaines idĂŠes sont intĂŠgrĂŠes Ă la stratĂŠgie discursive de la coalition (ĂŠventuellement en les adaptant pour tenir compte des rĂŠactions qu'elles ont suscitĂŠes

25

), et pas d'autres. Des idĂŠes nouvelles peuvent

par ailleurs ĂŞtre intĂŠgrĂŠes, notamment sur la base de considĂŠrations stratĂŠgiques que nous synthĂŠtisons plus bas. En somme, une controverse naĂŽt entre un

discours stratĂŠgique et un contre-

discours. A l'ĂŠvidence, l'objectif d'une coalition est de faire en sorte que son discours sorte `victorieux' de cette controverse, c'est-Ă -dire qu'il devienne le discours dominant Ă  l'intĂŠrieur de l'organisation

26

. Comment un discours devient-il hĂŠgĂŠmonique ?

Notre rĂŠponse passe par l'idĂŠe que le prĂŠtexte ne fait pas tout. D'autres rĂŠalitĂŠs, actuelles et historiques, locales et sociĂŠtales, conditionnent l'issue de la controverse.

25. Ce qui renvoie aux deux notions de rĂŠexitĂŠ et de rĂŠcursivitĂŠ (voir chapitre 2 et Grant & Marshak (2009)). 26. L'idĂŠe de discours dominant rejoint le concept d' ordre de discours  (Fairclough, 2005b). Voir aussi Heracleous (2006).


398 |

Chapitre 6. Les praticiens inuents dans la fabrique de la stratĂŠgie : les coalitions de discours

Nous avons mis en Êvidence deux types de rÊalitÊs que nous croyons dÊterminantes, correspondant aux deux derniers mÊcanismes. Premièrement, il peut arriver que la pratique quotidienne eective apparaisse en dÊcalage avec la pratique perçue comme `normale', `lÊgitime', au regard des structures institutionnalisÊes (intra-organisationnelles) et `attendue' par ceux qui veillent au maintien de ces structures. Nous appelons

dĂŠnaturation organisationnelle

(troisième mÊcanisme) le mÊcanisme gÊnÊrateur de ce dÊcalage. Si le dÊcalage devient excessif, il faut s'attendre à ce que des praticiens rÊclament un dÊbat relatif aux structures institutionnalisÊes : `faut-il les rÊarmer ou aller vers un changement ?' Ce dÊbat favorise une remise à plat des rapports de domination, ce qui ouvre la porte à un changement de discours dominant. Remarquons qu'un dÊcalage n'apparaÎt pas du jour au lendemain, mais correspond à un processus historique : au moment oÚ un prÊtexte apparaÎt, le contexte est d'ores et dÊjà propice à une rupture. Deuxièmement, le rôle des consommateurs des textes  les destinataires et lecteurs des textes produits par les coalitions  doit être pris en compte. A travers un mÊcanisme historique de

disposition à la lecture (quatrième mÊcanisme), ceux-ci

sont prĂŞts Ă adhĂŠrer Ă  certains discours plutĂ´t qu'Ă  d'autres. La coalition proposant les discours demandĂŠs obtiennent un avantage. Dans notre dĂŠmarche pour dĂŠcouvrir `qui' fait la stratĂŠgie, nous avons examinĂŠ comment les praticiens peuvent tenter d'interfĂŠrer avec le fonctionnement autonome de ces mĂŠcanismes. La stratĂŠgie qui se rĂŠalise eectivement est le rĂŠsultat des eets combinĂŠs de ces mĂŠcanismes et de l'action des praticiens.


Conclusion gĂŠnĂŠrale

C

ette thèse conteste l'idÊe gÊnÊralement admise selon laquelle le `dirigeant', compris comme l'individu ou le groupe situÊ formellement au sommet de l'organi-

gramme hiÊrarchique, pilote l'organisation. Elle soulève ainsi la question de savoir qui en est eectivement le pilote. La question du pilotage de l'organisation renvoie notamment à celle des choix stratÊgiques. A ce titre, le dirigeant prend bien entendu de nombreuses dÊcisions qui engagent l'organisation sur le long terme. Cependant, la question se pose de savoir s'il s'agit à proprement parler de ses dÊcisions, ou s'il ne fait qu'arrêter les dÊcisions à l'issue de leur fabrique, qui implique de multiples acteurs et sur laquelle il n'exerce pas nÊcessairement la plus forte inuence. Ce questionnement pointe en direction de l'approche pratique de la stratÊgie (Whittington, 1996; Golsorkhi, 2006; Golsorkhi

et al., 2010), qui constitue la toile de fond de la thèse

(chapitre 1).

Pour Êlaborer un projet stratÊgique, le dirigeant procède classiquement à une analyse de l'environnement (interne et externe). L'enjeu de cette analyse est de concevoir une stratÊgie capable de garantir l'alignement de l'organisation sur son environnement, condition nÊcessaire à sa pÊrennitÊ. Du fait de la rationalitÊ limitÊe du dirigeant (March & Simon, 1958), son analyse dÊbouche sur une perception toujours imparfaite, c'est-à-dire potentiellement erronÊe, de l'environnement. La reconnaissance institutionnelle de ce risque d'erreur justie que les parties prenantes à ce projet s'invitent dans le processus de son Êlaboration  dans la fabrique de la stratÊgie. Dirigeant et parties prenantes peuvent avoir des perceptions diÊrentes de l'environnement. C'est en ce sens que l'organisation est dite polyphonique (Boje et al., 2004) : chaque acteur livre son point de vue  son discours  sur l'environnement et sur ce que serait la `bonne' stratÊgie à adopter. MalgrÊ cette polyphonie,


400 |

Conclusion gĂŠnĂŠrale

un discours dominant s'impose (Crossan et al., 1999; Fairclough, 2005b) et dĂŠtermine la stratĂŠgie appropriĂŠe. Ainsi, le discours se prĂŠsente comme une pratique de construction collective de la stratĂŠgie

(chapitre 2).

La question fondamentale à ce stade est celle de savoir comment se forme le discours dominant. Bien qu'il soit possible d'être plus nuancÊ (par exemple Heracleous & Barrett, 2001; Giroux & Marroquin, 2005), il existe à nos yeux deux grandes approches pour rÊpondre à cette question. D'un côtÊ, un courant interprÊtatif, dÊrivant des thÊories de l'apprentissage organisationnel (Nonaka, 1994) et de la psychologie sociale (Weick, 1979; Weick et al., 2005; Gioia & Chittipeddi, 1991), met en avant le rôle de l'interaction dans la construction de comprÊhensions partagÊes. S'ils mettent en commun leurs expÊriences, par exemple dans le cadre de communautÊs de pratique (Brown & Duguid, 1991; Nooteboom, 2006; Dameron & Josserand, 2007), les individus dÊveloppent de schÊmas interprÊtatifs qui les amènent à s'entendre sur le sens à donner à chaque nouvelle situation (Orr, 1986). Dans ce courant, la formation du discours dominant apparaÎt comme un processus plus consensuel qu'il ne semble toutefois l'être en rÊalitÊ (Contu & Willmott, 2003). D'un autre côtÊ, un courant critique met l'accent sur la dimension politique du discours. L'organisation se caractÊrise par des relations asymÊtriques de domination et de pouvoir (Fairclough, 2009), qui rendent certains discours audibles et en marginalisent d'autres. La polyphonie est une diversitÊ conictuelle (Belova et al., 2008). La lutte pour le discours dominant passe alors, pour les acteurs en position d'infÊrioritÊ, par la contestation de l'ordre Êtabli. Bien qu'il existe un discours dominant prÊ-existant, par leur action les acteurs peuvent rÊussir à le transformer (Giddens, 1984; Fairclough, 2005b). Le courant critique retient notre prÊfÊrence. En eet, il nous semble essentiel de reconnaÎtre la dimension politique du discours. Dans l'action, aucun acteur ne peut prÊtendre savoir quel discours est le `bon', c'est-à-dire le plus conforme à l'environnement. Même s'ils le savaient, ils pourraient agir stratÊgiquement et feindre l'ignorer, en particulier si cette `bonne' perception Êtait porteuse de consÊquences


Conclusion gĂŠnĂŠrale

| 401

contraires à leurs intÊrêts (Habermas, 1999; Crozier & Friedberg, 1977). En somme, cette thèse met un accent particulier sur le rôle des stratÊgies (discursives) d'acteurs dans la formation et la transformation du discours dominant.

A ce stade, la question de savoir qui fait la stratĂŠgie peut se subdiviser en trois sous-questions.

La première question consiste à se demander qui produit des textes (la manifestation observable d'un discours : un courrier, une allocution,... vÊhiculant un point de vue particulier sur l'objet dont il est question). La transformation du discours dominant suppose en eet l'Êmergence de contre-discours (Fairclough, 2005b). Il est particulièrement intÊressant d'examiner qui sont les auteurs de ces textes : pourquoi ces acteurs et pas d'autres ?

La deuxième question consiste à examiner comment les acteurs utilisent la production de textes pour tenter d'exercer une inuence sur la stratÊgie. Comme le souligne Fairclough (2005b), une condition pour qu'un contre-discours Êmergent parvienne à transformer l'ordre de discours (le discours dominant prÊ-existant), est qu'il soit sÊlectionnÊ dans une stratÊgie d'acteurs ecace. Pour comprendre qui fait la stratÊgie, il convient d'examiner ce qu'est une stratÊgie d'acteurs ecace.

La troisième question relativise le pouvoir des acteurs dans la fabrique de la stratÊgie. En eet, elle interroge les conditions contextuelles susceptibles de favoriser la prise de pouvoir d'un contre-discours (ou au contraire l'ancrage de l'ordre de discours). L'organisation est encastrÊe dans un contexte socio-historique, dont l'Êvolution Êchappe à l'intentionnalitÊ des acteurs, et qui dÊtermine en partie le pouvoir d'un (contre-)discours (Bourdieu, 1975).

Nous avons examinĂŠ ces questions Ă travers l'ĂŠtude du cas de la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

(chapitre 3). Cette commune rurale alsacienne de 500 habi-

tants a traversÊ un Êpisode stratÊgique particulièrement adaptÊ à notre recherche : l'Êlaboration d'un nouveau Plan Local d'Urbanisme (PLU). A l'essentiel, un PLU exprime une intention stratÊgique pour la commune et laisse entrevoir les principaux


402 |

Conclusion gĂŠnĂŠrale

projets qui seront rĂŠalisĂŠs durant les 15 Ă 20 ans Ă  venir.

Le projet de PLU prÊsentÊ à la population en janvier 2007 par le conseil municipal, fait suite à une rÊexion stratÊgique initiÊe dès juin 2004. Vivement controversÊ, notamment par des associations Êcologistes relayÊes localement par un collectif de riverains, ce projet est nÊanmoins approuvÊ en novembre 2007. Mais en mars 2008, les dÊtracteurs de ce projet, constituÊ en liste d'opposition, remportent les Êlections municipales. Leur première action est de mettre le PLU en rÊvision.

Au coeur de la controverse, le PLU prÊvoit en particulier deux projets : d'une part, la crÊation d'un lotissement rÊsidentiel (5 à 6 hectares) et, d'autre part, l'implantation d'une zone touristique et de loisirs qui inuence le zonage communal de près du quart du ban communal. Les dÊtracteurs avancent que ces projets sont inadaptÊs à l'environnement de la commune et insistent plus particulièrement sur son coÝt environnemental (dÊboisements, disparition de terres agricoles, etc.). Ils produisent de nombreux textes pour faire part de leurs points de vue à l'ensemble de la population et des parties prenantes intÊressÊes. Ces dernières, de même que le conseil municipal, rÊagissent à des degrÊs divers.

DĂŠtracteurs et partisans s'accordent sur ce qu'est la mission d'une municipalitĂŠ : satisfaire les besoins de la population locale. Mais leurs discours s'opposent en ce qui concerne leurs perceptions de l'environnement, qui rendent compte de propositions stratĂŠgiques diamĂŠtralement opposĂŠes. Chacun des deux `camps' est persuadĂŠ que sa perception est la `bonne' et que celle de l'autre est subjective, voire intĂŠressĂŠe. En rĂŠalitĂŠ, malgrĂŠ les eorts consentis pour analyser l'environnement, nul ne sait avec certitude lequel des points de vue est le plus rationnel.

A nouveau, la question n'est pas de savoir qui a raison et qui a tort (Weick

et al., 2005). Notre recherche vise Ă comprendre comment, de l'arontement entre ces multiples points de vue, un discours dominant s'est imposĂŠ.

Bien que le conseil municipal ait approuvÊ le PLU en novembre 2007, le rÊsultat des Êlections municipales suggère que le discours dominant est tendanciellement dÊfavorable au PLU. Est-ce à dire que le conseil municipal a mal ÊvaluÊ les attentes


Conclusion gĂŠnĂŠrale

| 403

de la population ? Nous ne le pensons pas, pour deux raisons.

Premièrement, l'opinion des Êlecteurs à propos du PLU n'est pas donnÊe : elle dÊpend de la façon dont ils perçoivent le PLU, c'est-à-dire du discours auquel ils adhèrent. Leur opinion a donc pu Êvoluer durant l'Êpisode de la fabrique du PLU, au grÊ de la controverse, y compris entre l'approbation du PLU (novembre 2007) et les Êlections municipales (mars 2008), en raison de la campagne Êlectorale.

Deuxièmement, il y a une diÊrence importante à faire entre, d'une part, ce que la population perçoit comme Êtant dans son intÊrêt et, d'autre part, ce qui est eectivement dans son intÊrêt. Pour le dire autrement, une dÊcision impopulaire n'est pas nÊcessairement une mauvaise dÊcision (Boudon, 2001). Ainsi, le conseil municipal peut faire ce raisonnement : soit la population adhère à son discours, dans ce cas elle votera en sa faveur ; soit elle adhère au discours des dÊtracteurs du PLU, dans ce cas on peut se demander si elle n'est pas sous inuence.

Les dÊclarations du maire sortant (battu en 2008) montrent que celui-ci estime que la population a ÊtÊ inuencÊe par la stratÊgie discursive des dÊtracteurs du PLU. Par consÊquent, il n'est pas certain que le conseil municipal ait mal ÊvaluÊ les attentes de la population. Il nous semble plus exact d'armer que le conseil municipal est restÊ dèle à sa première perception de l'environnement. Son intention, à travers cette dÊlitÊ, semble consister en une prise en compte critique des attentes des parties prenantes, c'est-à-dire une prise en compte ÊclairÊe par l'analyse des processus politiques et des discours qui ont construit ces attentes (Reisigl & Wodak, 2009).

Encore une fois, nous ne cherchons pas Ă montrer que le conseil municipal a eu `raison' de passer outre les attentes de la population. Mais nous armons que ces attentes peuvent avoir ĂŠtĂŠ construites par un discours et que le conseil municipal avait peut-ĂŞtre ses raisons de penser que ce discours ĂŠtait erronĂŠ : ne venait-il pas de consacrer deux ans et demi Ă  une coĂťteuse analyse de l'environnement ?

En dĂŠnitive, la question posĂŠe par le cas de Saint-PrĂŠ-le-Paisible semble bien ĂŞtre celle de savoir  non pas pourquoi le conseil municipal a pris la `mauvaise' dĂŠcision


404 |

Conclusion gĂŠnĂŠrale

(en dĂŠpit des apparences, il n'est pas possible d'armer que c'est le cas), mais  comment les dĂŠtracteurs du PLU sont parvenus Ă faire prĂŠvaloir leur discours. Par ailleurs, puisque ce faisant les dĂŠtracteurs ont exercĂŠ la plus forte inuence sur la fabrique de la stratĂŠgie (dĂŠjĂ  antĂŠrieurement Ă  leur ĂŠlection, qui ne fait qu'ocialiser leur domination), ils sont les pilotes de l'organisation et il importe de savoir plus prĂŠcisĂŠment qui ils sont.

Pour examiner l'identitĂŠ du pilote de la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible, nous rendons compte d'une analyse critique de discours (ACD)

(chapitre 4).

L'ACD

n'est pas seulement un ensemble de mÊthodes et de techniques de recherche. C'est aussi et surtout une Êcole de pensÊe, composÊe de plusieurs perspectives thÊoriques sur l'implication du discours dans la construction sociale de la rÊalitÊ (Berger & Luckmann, 1996; Wodak & Meyer, 2009a). L'ACD se distingue d'autres paradigmes impliquant le discours, par deux aspects (Phillips & Hardy, 2002). D'une part, elle attache une grande importance au contexte de la production de textes, plutôt qu'à l'analyse dÊtaillÊe de textes sortis de leur contexte. D'autre part, elle tend à se focaliser sur la dimension politique du discours, sur la capacitÊ des acteurs d'utiliser le discours comme ressource pour provoquer un eet recherchÊ (Hardy et al., 2000; Phillips & Hardy, 1997), plutôt que sur le pouvoir `constructif ' du discours lui-même qui tend à occulter la question des stratÊgies d'acteurs (Phillips & Hardy, 2002). La version particulière de l'ACD que nous mobilisons  une approche dite dialectique-relationnelle (Fairclough, 2005b, 2009) , s'appuie sur les postulats du rÊalisme critique (Leca & Naccache, 2006; Reed, 2005; Fleetwood, 2005; Brown et al., 2001). Ce faisant, elle pense le contexte comme Êtant une rÊalitÊ objective (hypothèse ontologique). En revanche, elle considère que la connaissance de ce contexte est toujours une reprÊsentation imparfaite, limitÊe par les possibilitÊs du langage, de cette rÊalitÊ (hypothèse ÊpistÊmologique). Concevant le rÊel comme un système ouvert, et admettant par suite que toute relation entre deux variables est toujours susceptible d'être aectÊe par d'autres variables (incontrôlables), le rÊalisme critique


Conclusion gĂŠnĂŠrale

| 405

privilĂŠgie les mĂŠthodes qualitatives (Fairclough, non publiĂŠ). Par ailleurs, le rĂŠalisme critique ĂŠtablit une distinction importante entre deux niveaux de rĂŠalitĂŠs : celui des structures et celui de l'action (Fairclough, 2005b). Cette distinction rejoint la thĂŠorie de la structuration de Giddens (1984) : les structures sont Ă la fois le rĂŠsultat et le moyen de l'action ; Ă  travers l'action, les acteurs (re)produisent mais peuvent aussi transformer les structures. Par suite, dans l'action, les acteurs produisent des textes qui s'arontent et se combinent pour former un ordre de discours (le discours dominant), lequel appartient au domaine des structures (Fairclough, 2005b; Phillips et al., 2004). Fairclough (2005b) appelle Ă  un examen du processus menant de l'ĂŠmergence d'un discours dans des textes Ă  sa domination dans l'organisation, qui passe selon lui par un examen attentif des stratĂŠgies discursives des acteurs. L'ACD implique la collecte de donnĂŠes Ă  la fois textuelles et contextuelles. Concernant les donnĂŠes textuelles, Phillips & Hardy (2002) recommandent de privilĂŠgier les textes produits spontanĂŠment par les acteurs, dans le cours normal de leur pratique. A la diĂŠrence notable des entretiens, ces textes `naturels' jouent un rĂ´le dans la fabrique de la stratĂŠgie (pour ce qui nous concerne ici). S'agissant d'une ĂŠtude a posteriori, nous avons mis en place un processus de rĂŠcupĂŠration des textes `naturels' impliquant des acteurs du terrain. PrĂŠcisons encore ici que nous sommes familiers de la commune de Saint-PrĂŠ-le-Paisible

27

. Nous avons ĂŠgalement eectuĂŠ

des recherches de documents en ligne. Concernant les donnĂŠes contextuelles, elles comportent notamment l'intĂŠgralitĂŠ du dossier du PLU (l'objet de la controverse) et 40 articles de presse quotidienne rĂŠgionale relatant les faits et citant des propos signicatifs des acteurs. Les donnĂŠes textuelles s'analysent au moyen d'outils linguistiques, tandis que l'analyse des donnĂŠes contextuelles nĂŠcessite des outils plus classiques  nous retenons les techniques gĂŠnĂŠriques de l'ĂŠtude longitudinale d'un cas unique (Yin, 2003).

27. Je suis le ls du maire sortant battu en 2008. Voir la discussion à ce sujet au chapitre 4, qui nuance en particulier le risque de biais aectifs. Rappelons que cette thèse n'a pas pour nalitÊ de donner raison ou tort à tel ou tel acteur. Il s'agit de comprendre comment un discours devient dominant et quel acteur exerce la plus forte inuence sur la fabrique du discours dominant.


406 |

Conclusion gĂŠnĂŠrale

Le principe de base de l'approche dialectique-relationnelle consiste Ă analyser les relations dialectiques entre les donnĂŠes textuelles et contextuelles. Un prĂŠalable Ă  l'analyse est de dĂŠnir les catĂŠgories de donnĂŠes pertinentes pour notre recherche. Pour approcher l'identitĂŠ des acteurs dans une perspective critique, nous avons retenus trois indicateurs : leur discours, leurs intĂŠrĂŞts et leur genre

28

.

Nous avons tout d'abord ĂŠtudiĂŠ la totalitĂŠ de notre base de donnĂŠes, Ă la recherche des praticiens impliquĂŠs dans la controverse du PLU. Nous avons ensuite anĂŠ la recherche, pour examiner le discours, les intĂŠrĂŞts et le genre des praticiens impliquĂŠs

(chapitre 5). Nous avons identiĂŠ 13 gures stratĂŠgiques. Ce concept, que

nous proposons, dÊsigne un personnage-type susceptible d'être impliquÊ dans toute situation et qui se caractÊrise par son genre. Les gures stratÊgiques reprÊsentent une tentative de gÊnÊralisation analytique (Yin, 2003; Eisenhardt, 1989) du genre des praticiens particuliers rencontrÊs à Saint-PrÊ-le-Paisible. Elles orent Êgalement une meilleure connaissance des praticiens impliquÊs dans la fabrique discursive de la stratÊgie, contribuant ainsi à rÊpondre à notre première question de recherche : qui produit des textes ? L'identication des gures stratÊgiques constitue une analyse primaire des donnÊes, nÊcessaire pour eectuer une analyse secondaire

(chapitre 6).

A travers ce

deuxième Êchelon d'analyse, nous identions quatre mÊcanismes de la fabrique discursive de la stratÊgie. Chacun de ces mÊcanismes a la propriÊtÊ d'être autonome : ils produisent leurs eets indÊpendamment des acteurs, mais ces derniers peuvent tenter des manoeuvres pour modier ces eets à leur avantage. Y parvenir, c'est exercer une inuence sur la fabrique de la stratÊgie. L'

eet de prĂŠtexte

est le mĂŠcanisme explicatif de la production de textes.

L'ĂŠmergence de textes est subordonnĂŠe Ă l'apparition d'un prĂŠtexte, c'est-Ă -dire d'un ĂŠvĂŠnement de nature Ă  menacer les intĂŠrĂŞts d'un ou plusieurs praticiens et qui conduit ceux-ci Ă  produire des textes en vue d'inuencer le ux des ĂŠvĂŠnements

28. Fairclough (2005b) dÊnit le genre comme la façon d'agir discursivement. Un genre peut ainsi s'exprimer à travers le choix d'un canal de communication, la nature des arguments utilisÊs,.... Nous le comprenons plus gÊnÊralement comme une forme de savoir-faire pratique d'oÚ l'acteur tire son pouvoir.


Conclusion gĂŠnĂŠrale

| 407

subsĂŠquents. L'eet de prĂŠtexte explique non seulement qui produit des textes, mais ĂŠgalement qui choisit de se taire. Les

coalitions de discours

rÊfèrent au mÊcanisme explicatif de la formation

d'alliances de circonstance entre praticiens, malgrÊ des discours diÊrents. Il s'amorce suite à la remise en cause des rapports de domination institutionnalisÊs, par un prÊtexte susamment fort. Tout en conservant leur discours individuel, les membres d'une coalition se rÊunissent sous la bannière d'un discours de groupe (qui n'est pas la somme des discours de ses membres). Le terme de coalitions de discours dÊsigne à la fois le mÊcanisme et les alliances qu'il produit. La

dĂŠnaturation organisationnelle

dĂŠsigne le mĂŠcanisme par lequel la pra-

tique quotidienne eective apparaĂŽt de plus en plus en dĂŠcalage avec les structures institutionnalisĂŠes de l'organisation, c'est-Ă -dire plus exactement avec la pratique `normale' prescrite par ces structures et attendue par ceux qui veillent Ă  leur maintien. Ce mĂŠcanisme incite les praticiens Ă  se demander si le temps n'est pas venu de remettre en question ouvertement les structures institutionnalisĂŠes. La

disposition Ă la lecture propose l'existence d'un mĂŠcanisme par lequel les

consommateurs des textes sont socialement conditionnÊs pour adhÊrer à certains discours, plutôt qu'à d'autres. Ce mÊcanisme tend à recontextualiser, au sein de l'organisation, un discours venu d'ailleurs. Le terme de disposition à la lecture rÊfère à la fois au mÊcanisme et à l'Êtat d'esprit rÊsultant de ce mÊcanisme. Ensemble, ces quatre mÊcanismes rÊpondent à nos trois questions de recherche. Nous savons mieux qui produits de textes (les gures stratÊgiques et les coalitions de discours en tant de groupe de praticiens). Au titre de leur identitÊ, nous savons grâce à l'eet de prÊtexte que les producteurs de textes sont des praticiens dont les intÊrêts sont susceptibles d'être menacÊs par le prÊtexte en question. Nous savons mieux Êgalement comment les praticiens utilisent et/ou peuvent utiliser la production de textes pour tenter d'inuencer la fabrique de la stratÊgie. Les coalitions de discours (en tant que mÊcanisme de formation d'alliances) constitue une opportunitÊ pour le succès d'une stratÊgie discursive. Les manoeuvres disponibles pour tenter d'inuencer les mÊcanismes sont autant de tactiques à inclure dans une stratÊgie discursive


408 |

Conclusion gĂŠnĂŠrale

d'acteurs. Enn, nous savons mieux quelles conditions sont susceptibles de favoriser la domination d'un (contre-)discours. La dĂŠnaturation organisationnelle et la disposition Ă la lecture sont des mĂŠcanismes qui se dĂŠveloppent dans la durĂŠe jusqu'au moment oĂš ils produisent leurs eets, favorables ou dĂŠfavorables aux diĂŠrents acteurs.

Nous venons dans proposer un rÊsumÊ de notre thèse. A prÊsent, nous en clarions les principales contributions. Nous mettons en Êvidence Êgalement les limites de ce travail, tout en accueillant à bras ouverts les commentaires du lecteur qui nous aideront à poursuivre l'amÊlioration de notre rÊexion. Nous envisageons nalement les voies de poursuite qui se prÊsentent à nous.

Contributions Une contribution peut se dĂŠnir comme un point de vue ĂŠtayĂŠ que le chercheur propose dans une conversation existante au sein de la communautĂŠ scientique (Cossette, 2009). Nous identions ainsi les principaux dĂŠbats en lien avec notre recherche et exprimons notre position relative Ă ces discussions.

Contributions thÊoriques Le stratège en action.

Dans le courant pratique de la stratĂŠgie, une question

actuelle est de savoir qui est un stratège :  the strategy-as-practice research agenda

alerts us to the need for a broader conceptualization of who is a strategist and a more detailed analysis of what that means for strategy research than is traditionally posed in the strategy literature  (Jarzabkowski et al., 2007, p.11). Nous avons remis en cause l'idÊe selon laquelle les `dirigeants' seraient les pilotes de l'organisation. Nous soutenons que tous les praticiens sont susceptibles de jouer un rôle stratÊgique à un moment ou à un autre, et tout particulièrement s'ils ont des intÊrêts à dÊfendre vis-à-vis d'un projet ou d'une dÊcision qui les menacent. Lorsque c'est le cas, ces praticiens doivent être pris au sÊrieux et considÊrÊs comme des stratèges à part entière, plutôt que comme de simples `participants' (Mantera & Vaara, 2008). L'attitude qui


Conclusion gĂŠnĂŠrale

| 409

consiste Ă prĂŠsenter une stratĂŠgie toute faite aux participants, ou parties prenantes, puis de nĂŠgocier avec elles des arrangements Ă  la marge, nous paraĂŽt de moins en moins viable. Il s'agit au contraire de faire collectivement la stratĂŠgie. Cette recherche a permis de faire ĂŠmerger les concepts de de

coalitions de discours,

gures stratĂŠgiques

et

qui sont respectivement les stratèges au niveau d'analyse

individuel et du groupe. Ces concepts rendent compte des stratÊgies discursives des praticiens. Chaque gure stratÊgique se caractÊrise ainsi par un genre (façon d'agir) qui lui donne un pouvoir particulier. Les coalitions de discours tirent parti de la complÊmentaritÊ des gures stratÊgiques qui les composent, tout en ayant une voix propre qui leur permet de peser sur la fabrique de la stratÊgie. Plutôt que les `dirigeants', les `gures stratÊgiques' et les `coalitions de discours' constituent les catÊgories pertinentes pour dÊcrire et analyser les protagonistes du faire stratÊgique.

L'ĂŠmergence et la domination d'un discours. tique de discours

29

Dans le courant de l'analyse cri-

, un axe de recherche essentiel consiste Ă examiner comment le

discours d'acteurs marginalisĂŠs peut contribuer au changement

30

et Ă la transfor-

mation des rapports de domination existants, alors que ceux-ci amplient la voix du groupe dominant plus vraisemblablement favorable au statu quo politique (Fairclough, 2009; Phillips & Hardy, 2002). A ce sujet, Fairclough (2005b) invite en particulier les chercheurs à s'intÊresser aux conditions d'Êmergence et d'hÊgÊmonie d'un (contre-)discours dans l'organisation. Cette thèse rÊpond à la question de

eet de prĂŠtexte. Ce mĂŠcanisme

l'ĂŠmergence de textes en proposant le mĂŠcanisme d'

rend compte du comportement des praticiens qui peuvent choisir de s'exprimer ou

29. Rappelons ici que l'analyse critique de discours n'est pas une technique d'analyse de donnÊes textuelles, comme son nom pourrait le laisser penser. Tout comme l'analyse stratÊgique est une thÊorie sociologique des organisations (d'oÚ dÊcoule une mÊthode d'analyse), l'analyse critique de discours se prÊsente comme une Êcole de pensÊe qui comprend plusieurs approches thÊoriques. L'approche dialectique-relationnelle dÊveloppÊe par Fairclough (2005b, 2009), sur laquelle nous prenons appui dans cette thèse, est l'une de ces approches. Elle comporte des implications mÊthodologiques gÊnÊrales (voir aussi Phillips & Hardy, 2002; Vaara & Tienari, 2005; Vaara, 2010a). 30. Social et organisationnel. Ici, le changement organisationnel s'entend dans une acception large, incluant notamment le changement stratÊgique, y compris au sens d'un changement dans la pratique quotidienne de la stratÊgie.


410 |

Conclusion gĂŠnĂŠrale

de rester silencieux. Notre analyse rÊvèle que la production de textes est avant tout le fait d'individus intÊressÊs  pour ou contre  par l'ÊvÊnement du moment. Nous avons montrÊ Êgalement que le silence a priori surprenant de certains acteurs, ne doit pas être compris comme une inaction, mais comme l'action de se taire, laquelle peut avoir des consÊquences importantes sur l'issue d'une controverse. Phillips et al. (2004) ont Êgalement examinÊ l'Êmergence de textes, mais ils s'inscrivent dans une perspective interprÊtativiste (Weick, 1995; Berger & Luckmann, 1996) qui dÊtourne leur attention de la dimension politique de la production de textes. Ils reconnaissent l'importance de produire des textes pour lÊgitimer des projets sensibles, mais ils nÊgligent les eorts rÊciproques de certains praticiens pour dÊlÊgitimer ces projets.

Nous avons ĂŠgalement explorĂŠ les conditions de l'hĂŠgĂŠmonie d'un discours. En supposant que des textes ĂŠmergent, nous soutenons que la probabilitĂŠ qu'ils deviennent dominants dans l'organisation augmente si ces textes sont intĂŠgrĂŠs dans une stratĂŠgie discursive pertinente et si le groupe dominant existant se dĂŠchire. Une stratĂŠgie pertinente inclut notamment la prise en compte de la

ture

disposition Ă la lec-

des consommateurs de textes. Le groupe dominant risque plus fortement de se

dĂŠchirer si un ou plusieurs de ses membres estiment que l'accord implicite, fĂŠdĂŠrant ce groupe, a ĂŠtĂŠ rompu ; cette perception est favorisĂŠe en situation de

dĂŠnaturation

organisationnelle.

La critique de la critique.

Nous voudrions ĂŠgalement rĂŠagir dans un autre dĂŠbat

au sein de l'analyse critique de discours, et plus gĂŠnĂŠralement des critical mana-

gement studies. Le courant critique conçoit l'organisation (et la sociÊtÊ en gÊnÊral) comme une structure hÊgÊmonique, caractÊrisÊe par des rapports de domination entre les praticiens. Le projet critique est alors de favoriser l'Êmancipation du groupe dominÊ (par exemple Huault & Perret, 2009), victime des abus de pouvoir du groupe dominant (Phillips & Hardy, 2002, citant van Dijk (1996)). Nous adhÊrons à ce projet progressiste, mais en insistant sur la nÊcessitÊ de bien identier, dans chaque situation, qui est le dominÊ et qui est le dominant. Comme nous l'avons dÊjà soulignÊ, les `dirigeants' au sens classique ne sont pas par dÊnition en posi-


Conclusion générale

| 411

tion de domination. Par ailleurs, leur statut social peut contraindre leur action. Par exemple, il est socialement moins acceptable pour un élu d'insulter publiquement un de ses administrés, qu'inversement. De façon générale, il y a un prix à payer pour exercer les fonctions de direction. Tout en cherchant à améliorer la société, il faut également veiller à ne pas décourager l'esprit d'entreprise en stigmatisant certaines catégories de praticiens. La droiture et l'éthique n'appartiennent à personne.

Les coalitions de discours et les communautés de pratique.

Il est possible de

percevoir une proximité entre le concept de coalitions de discours, que nous avons proposé, et celui de communautés de pratique (Brown & Duguid, 1991; Wenger, 1998). Une coalition de discours peut se dénir comme une alliance de circonstances, toujours provisoire, composée de praticiens dont les intérêts convergent, et dont l'objectif est de prendre l'ascendant sur la controverse qui l'a faite se former. Une communauté de pratique se dénit quant à elle comme un  groupe autoorganisé d'individus partageant le même centre d'intérêt  et dont l'objectif est plus particulièrement orienté vers la production de connaissances par le biais de l'interaction (voir Dameron & Josserand, 2009, pp.129-130). Nous pourrions dire, en première approche, qu'une coalition de discours est une communauté de pratique particulière, dont la pratique fondamentale est la production de textes. Cependant, l'objectif premier d'une coalition de discours n'est pas la création de connaissances, mais l'exercice d'un contrôle du pilotage de l'organisation. En somme, nous dirions que le concept de communauté de pratique appartient plutôt à un courant interprétatif, et celui de coalition de discours à un courant critique, du faire stratégique. Nous transposons ici au domaine du faire stratégique, les courants interprétatifs et critiques tels qu'ils ont été identiés dans le domaine du discours par Heracleous & Barrett (2001).

Contributions pour la pratique Nous avons adopté un positionnement critique. Dans ce cadre, notre ambition est de contribuer au développement de connaissances du management, et non pour ou

contre le management. Les problèmes éthiques ne sont pas inhérents à ces connais-


412 |

Conclusion générale

sances, ni aux outils qui en découlent ; ils se posent dans la pratique, c'est-à-dire dans l'usage que les praticiens font de ces connaissances et de ces outils. Les contributions de cette recherche pour la pratique sont à l'attention des managers, dans leur rôle au service de la pérennité de leur organisation.

La transférabilité de la méthode.

La méthode que nous avons mise en oeuvre

pour analyser le cas de Saint-Pré-le-Paisible  spéciquement, la fabrique du projet de PLU dans son contexte social et historique  est transférable à d'autres projets dans d'autres organisations. Cette méthode peut être utilisée par les praticiens dans la phase d'avant-projet pour favoriser le bon déroulement des phases ultérieures. A l'essentiel, il s'agit de prévenir les conits au moment de l'annonce et de la mise en oeuvre du projet, qui sont des sources d'allongement de la durée du projet. En matière d'étude de faisabilité, outre les aspects techniques et nanciers, la dimension humaine, sociale ne doit pas être négligée.

`Quels sont les intérêts en pré-

sence ?', `quels sont les discours locaux et sociétaux qui pourraient servir à légitimer ou à délégitimer le projet ?', `qui sont les praticiens dont l'implication paraît prévisible ?', `sur l'appui de quels praticiens serait-il opportun de pouvoir compter ?'

sont

quelques unes des questions que les managers devraient se poser en amont de l'annonce du projet. L'objectif est d'avoir dès que possible un état complet des `gures stratégiques' en présence, et d'établir des scénarios sur la formation de `coalitions de discours'. Il est alors possible de construire une stratégie discursive visant à neutraliser les comportements jugés dysfonctionnels (pénalisent l'organisation). Nous avons présenté plusieurs manoeuvres que les managers peuvent exploiter.

Intercommunal sera le genre rural.

Le champ du management des territoires

est secoué actuellement, d'une part, par la réforme des collectivités territoriales (en admettant qu'elle se concrétise) et, d'autre part, par les évolutions du code de l'urbanisme consécutives au Grenelle de l'environnement. Nous avons expliqué en quoi, à notre avis, la réforme des collectivités territoriales renforce la visibilité des Etablissements Publics de Coopération Intercommunale (EPCI). Certains évoquent l'hypothèse d'une disparition des communes. Si cela


Conclusion gĂŠnĂŠrale

| 413

prendra du temps, une première Êtape pourrait consister en des transferts de compÊtences, des communes vers leur EPCI de rattachement. Cette thèse contribue aux dÊbats relatifs à l'urbanisme, qui reste pour l'essentiel une compÊtence communale. Le cas de Saint-PrÊ-le-Paisible suggère qu'en milieu rural, une organisation à base de PLU communaux est un obstacle à une stratÊgie ambitieuse de dÊveloppement du territoire. Alors que la stratÊgie intercommunale (concrètement, le SchÊma Directeur d'AmÊnagement et d'Urbanisme) prÊvoyait l'implantation d'un projet touristique à Saint-PrÊ-le-Paisible, le dÊbat dÊmocratique n'a impliquÊ en pratique que les seuls citoyens de cette commune. Nous avons montrÊ que la plupart des opposants `actifs' avaient de forts intÊrêts personnels à s'opposer. Il nous semble important de protÊger les projets de leur impopularitÊ locale. Des PLU intercommunaux permettraient une meilleure apprÊciation de leur popularitÊ, même si celle-ci ne garantit pas que le projet soit stratÊgiquement pertinent.

Contributions mĂŠthodologiques Une application empirique de l'approche dialectique-relationnelle.

L'approche

dialectique-relationnelle de l'analyse critique de discours, dĂŠveloppĂŠe notamment par Fairclough (2005b, 2009), n'a fait l'objet d'aucune application empirique antĂŠrieure (Ă notre connaissance) dans le champ de la stratĂŠgie. Ce peut ĂŞtre la consĂŠquence de sa complexitĂŠ :  Fairclough argues that discourses should be ideally analysed simul-

taneously at textual (micro-level textual elements), discursive practice (the production and interpretation of texts) and social practice (the situational and institutional context) levels, which is theoretically helpful but empirically very dicult to achieve  (Vaara, 2010a, p.219). Cette complexitÊ rÊside dans la nÊcessitÊ d'opÊrationnaliser la double distinction `action/structures' et `textes/contexte'. Ces deux distinctions impliquent en eet une collecte de donnÊes longitudinales, ce qui suppose que ces donnÊes existent et soient accessibles au chercheur. Elles posent Êgalement des dÊs en matière de traitement et d'analyse des donnÊes collectÊes. MalgrÊ cette complexitÊ, l'approche dialectique-relationnelle nous semble pleine de potentiel pour l'Êtude de la fabrique de la stratÊgie. La distinction `action/structures'


414 |

Conclusion gĂŠnĂŠrale

permet d'examiner comment la pratique locale, les micro-activitÊs individuelles du quotidien, ont eectivement des consÊquences organisationnelles et stratÊgiques justiant d'y prêter une attention particulière. Cette problÊmatique est fondamentale pour le courant pratique de la stratÊgie (Johnson et al., 2003; Whittington, 2006). De même, la distinction `textes/contexte', qui contraste avec d'autres mÊthodes qui tendent à tout rÊduire au discours (Vaara, 2010a), permet d'examiner comment le langage fait une diÊrence sur l'action et les structures à travers la production de sens (Weick, 1979; Weick et al., 2005). Cette problÊmatique est centrale dans les approches discursives des organisations et de la stratÊgie (Fairclough, 2005b; Phillips et al., 2004; Cooren, 2004; Phillips & Hardy, 1997). Par ailleurs, cette seconde distinction implique de combiner des mÊthodes et techniques linguistiques (pour les donnÊes textuelles) et d'autres plus conventionnelles (pour les donnÊes contextuelles). C'est ainsi que le chapitre 3 fournit une description dÊtaillÊe de cas (Yin, 2003), tandis que les chapitres 5 et 6 rendent compte de l'analyse (multi-mÊthodes) des textes et des discours. De manière rÊtrospective, nous estimons avoir gÊrÊ cette complexitÊ en faisant preuve de `pragmatisme mÊthodologique'.

Un pragmatisme mĂŠthodologique.

La thĂŠorie enracinĂŠe se distingue par sa dĂŠ-

marche qui recommande de procÊder à la collecte de donnÊes prÊalablement à tout cadrage thÊorique (notamment Glaser & Strauss, 1967). Ceci permet de conserver une exibilitÊ thÊorique (Eisenhardt, 1989). Nous n'avons pas retenu cette approche (voir plus loin). Toutefois, à travers l'idÊe de pragmatisme mÊthodologique, nous avançons qu'une exibilitÊ de ce type est utile en matière de mÊthodes et techniques d'analyse de donnÊes  en particulier d'analyse des textes. En eet, le travail des chercheurs en sciences de gestion vise à mieux comprendre les phÊnomènes organisationels  en utilisant les techniques linguistiques comme outil (par exemple) , et non pas à comprendre les usages de la langue  en utilisant les organisations comme terrain (Boje et al., 2004). La production de textes est le phÊnomène organisationnel examinÊ dans cette thèse. L'objectif n'est pas d'Êtudier


Conclusion générale

| 415

comment les praticiens manient les gures de style ou la rhétorique, ni comment ils fabriquent des narrations. Il s'agit bien de comprendre qui pilote l'organisation par le biais de la production de textes, peu importe les procédés linguistiques particuliers qu'ils emploient (le plus souvent, ils en emploient plusieurs et de manière  purement empirique  (Girin, 1990)).

Cela implique l'impossibilité pour le chercheur de déterminer a priori quelle(s) technique(s) d'analyse de textes sont pertinentes pour sa recherche. Plus loin, il est possible qu'aucune méthode particulière ne soit satisfaisante, mais que seule une approche éclectique  pragmatique  le soit. Par exemple, l'analyse thématique de tel texte peut être instructive (parce que son auteur est sensible à certains thèmes et pense que les lecteurs le sont aussi), tandis que tel autre texte ne délivrera ses secrets qu'à travers une analyse narrative (parce que son auteur sait raconter des histoires captivantes et qu'il exploite cette compétence pour faire passer son message).

En somme, le pragmatisme méthodologique est l'attitude qui consiste, pour le chercheur, à lire un texte sans a priori sur ce qu'il y cherche, puis à se poser cette question :

`par quels procédés ce texte est-il susceptible d'inuencer, de manipuler

le lecteur ?'. Nous espérons susciter un débat autour de cette idée de pragmatisme méthodologique. Notamment, la question se pose de savoir comment cadrer ce pragmatisme pour le rendre néanmoins rigoureux, et le faire ainsi accéder au statut d' opportunisme méthodique  (Journé, 2005; Girin, 1989).

Limites Cette thèse comporte également des limites, que nous mettons en évidence. Nous les considérons avant tout comme des pistes d'amélioration de nos travaux ultérieurs. Elles ne remettent pas en cause les contributions de cette recherche que nous venons d'exposer.


416 |

Conclusion gĂŠnĂŠrale

Limites contextuelles Un premier ensemble de limites est spĂŠcique du design de recherche adoptĂŠ.

Un terrain pas si particulier ?

S'il existe une norme en matière de terrain de

recherche en sciences de gestion, les communes rurales en sont ÊloignÊes. Nous considÊrons cette originalitÊ comme un point fort de cette thèse. En eet, si l'action microscopique de chaque individu dans une organisation peut avoir des consÊquences stratÊgiques importantes, alors l'action peu mÊdiatisÊe d'une commune rurale peut de la même façon avoir des eets notables sur les territoires et la sociÊtÊ dans lesquels elle est encastrÊe. Mais ce terrain reste nÊanmoins particulier. Notamment, dans une commune les dirigeants (au sens `classique') sont dÊmocratiquement Êlus. Ils sont ainsi particulièrement vulnÊrables à l'insatisfaction des autres praticiens. Ce contexte dÊmocratique encourage la production de textes, la controverse. Dans ce contexte, un projet impopulaire peut venir à bout du dirigeant, qui a grossièrement le choix entre renoncer à son projet (il perd) ou passer en force et perdre les prochaines Êlections (il perd). Il n'est pas tout à fait lÊgitime, en pratique, à prendre des virages stratÊgiques : il propose mais ne dispose pas. Est-ce si diÊrent dans des organisations plus classiques ? Le dirigeant-fondateur d'une PME, par exemple, n'est-il pas au gouvernail de son entreprise ? Cela se discute. Dans tous les cas, ses dÊcisions peuvent être critiquÊes, même informellement, pour Êventuellement donner naissance à un contre-discours apparemment impuissant mais gÊnÊrateur d'un climat pÊnalisant. Une manière d'approfondir la question serait de rÊpliquer l'analyse dans d'autres organisations, pour Êvaluer la gÊnÊralisabilitÊ de nos rÊsultats (Tsang & Kwan, 1999).

Des rĂŠsultats gĂŠnĂŠralisables ?

En optant pour l'ĂŠtude d'un cas unique et holiste

(Yin, 2003), nous ne pouvons bien entendu pas prĂŠtendre Ă une gĂŠnĂŠralisation statis-

tique de nos rĂŠsultats. Cela n'ĂŠtait d'ailleurs pas notre objectif. Partant du constat que la dĂŠcision stratĂŠgique peut ĂŠchapper au dirigeant ociel (qui en est pourtant


Conclusion gĂŠnĂŠrale

| 417

tenu pour responsable), il nous a semblÊ plus urgent de comprendre  ne serait-ce que dans un seul cas  comment cela peut se produire et ce que cela signie pour la thÊorie et pour la pratique. Toutefois, cette comprÊhension serait d'une portÊe limitÊe si elle ne pouvait vÊritablement prÊtendre à aucune transfÊrabilitÊ à d'autres situations (Hirschman, 1986). Nous pensons que le système conceptuel que nous avons dÊveloppÊ est transfÊrable. Par exemple, les concepts de gures stratÊgiques et de coalitions de discours sont disponibles pour analyser toute nouvelle situation, même si dans d'autres cas elles ne se manifestent pas et que ces concepts ne sont d'aucune utilitÊ pratique. De façon gÊnÊrale, nous avons cherchÊ à isoler des structures et des mÊcanismes gÊnÊraux existant dans le rÊel, sans prÊjuger de la frÊquence à laquelle ces mÊcanismes se manifestent empiriquement. Cette idÊe soulève la question des critères de validitÊ d'un recherche rÊaliste critique, sur laquelle nous butons de manière rÊcurrente (KoeberlÊ & Lewkowicz, 2009) mais qu'il nous a fallu mettre de côtÊ en raison de contraintes de calendrier.

Limites mĂŠthodologiques Absence de triangulation des analystes (double-codage).

Une limite impor-

tante de cette recherche rÊside dans le fait que nos analyses n'ont pas fait l'objet d'un double codage. Un chercheur qui rÊpliquerait nos analyses obtiendrait-il des rÊsultats identiques ? Ferait-il le même repÊrage des praticiens pertinents à la situation ÊtudiÊe ? DÊtecterait-il des intÊrêts en prÊsence qui nous aurait ÊchappÊ ? Son analyse des donnÊes aurait-elle fait Êmerger les mêmes mÊcanismes ? Du point de vue de la abilitÊ des rÊsultats  si ce critère de validitÊ s'applique aux recherches rÊalistes critiques , le pragmatisme mÊthodologique ÊvoquÊ prÊcÊdemment pose problème. Plus le protocole de recherche est exible, plus le chercheur substitue sa propre sensibilitÊ (subjectivitÊ) à celle d'un logiciel, et plus il semble inÊvitable que deux chercheurs aboutissent à des rÊsultats diÊrents. Quelle place reste-il alors pour la quête d'objectivitÊ à laquelle nous sommes attachÊs (chapitre 4) ? Sur ce point, nous adhÊrons au critère de conrmabilitÊ (Hirschman, 1986) : il


418 |

Conclusion gĂŠnĂŠrale

appartient à d'autres chercheurs de vÊrier si les rÊsultats dÊcoulent bien des donnÊes, ce qui suppose que ces donnÊes leur soient restituÊes. En revanche, le critère de crÊdibilitÊ, qui consiste à demander aux praticiens du terrain si nos interprÊtations leur semblent plausibles, apparaÎt incompatible avec notre approche critique : il est vraisemblable qu'ils n'acceptent pas certaines de nos critiques (même objectives, ou `conrmables' ) relatives à leur pratique, et nous demandent de rÊviser nos interprÊtations pour les ajuster à leur propre subjectivitÊ.

Existence d'explications rivales.

Une autre limite mĂŠthodologique est li