Issuu on Google+

AUTOUR D’UNE ŒUVRE – LABORATOIRE DES IDEES Avril 2011

Jean-Michel Severino Le temps de l’Afrique    

  Photo : Dominique Fradin

    Jean-­‐Michel  Severino   Membre  de  l’Académie  des  technologies,  il  a  été  directeur  général   de   l’Agence   française   de   développement   de   2001   à   2010   après   avoir   été   directeur   de   la   Banque   mondiale   pour   l’Europe   centrale   puis   son   vice-­‐président   pour   l’Asie.   Il   avait   occupé   différentes   fonctions   de   responsabilité   au   ministère   français   de   la   Coopération   et  du  Développement.   Il   a   écrit   Idées   reçues   sur   le   développement   (Le   Cavalier   bleu,   2010)   et   a   contribué   à   l’ouvrage   collectif   Pour   changer   de   civilisation   (Odile  Jacob,  2011).  

Des studios de Nollywood aux banlieues industrieuses de Dakar, de l'urbanisation galopante aux recompositions de l'identité, Jean-Michel Severino et Olivier Ray livrent dans Le Temps de l'Afrique (Odile Jacob, 2010) un tableau impressionniste de l'Afrique et brisent les clichés véhiculés sur le continent depuis plusieurs décennies. Pour Jean-Michel Severino, ancien directeur de l'Agence Française de Développement, il est aujourd'hui urgent de porter un nouveau regard sur l'Afrique et de réinvestir économiquement, politiquement et intellectuellement un continent où se joueront les grands enjeux du 21ème siècle.


Au cours des dernières semaines, le printemps des peuples arabes a soufflé un vent de démocratie sur l'Afrique méditerranéenne. L'Afrique subsaharienne dont vous traitez dans votre ouvrage ne souffre-t-elle pas de ce décalage avec ses pays voisins ? Jean-Michel Severino : La situation politique de l'Afrique subsaharienne est tout à fait différente de celle de l'Afrique méditerranéenne. Dans les années 90, l'Afrique subsaharienne a elle-même connu un séisme politique qui a remis en cause de nombreux régimes autoritaires ou dictatoriaux issus de la décolonisation. Actuellement, plus d'un tiers des pays africains sont ainsi de véritables démocraties, y compris dans les pays les plus pauvres. Ensuite, malgré ce séisme post-communiste, certains régimes dictatoriaux ont réussi à se maintenir tandis que d'autres pays connaissaient une reprise en main autoritaire, comme c'est par exemple le cas dans les deux Congo. Cependant, les dictateurs africains actuels n'ont pas les trente ans d'ancienneté des régimes égyptiens ou yéménites. Leurs régimes sont par conséquent plus faibles et la démocratie y est plus présente. Ensuite, si l'Afrique subsaharienne ne dispose pas encore des mêmes niveaux de classe moyenne qu'au Maghreb, sa société civile est plus dynamique, plus diversifiée que celle des pays du Maghreb. En Afrique subsaharienne, même dans des pays très pauvres, il existe des formes d'organisation sociale très vivaces. Le Burkina Faso, dirigé par un régime autoritaire, est par exemple un des pays africains où le syndicalisme paysan est le plus fort.

L'un des points de départ du Temps de l'Afrique est de dire que la perception collective que nous avons de l'Afrique est restée celle que nous en avions dans les années 80. Comment expliquez-vous ce décalage ?

se sont tout simplement désintéressées de l'Afrique à partir des années 80. A partir du moment où le mur de Berlin est tombé, l'Afrique n'a plus été perçue que comme une source de problèmes, comme un continent sans espoir. Les entreprises se sont repliées, les communautés françaises se sont réduites, les coopérants sont partis, l'aide publique au développement s'est réduite et les échanges culturels et humains se sont affaiblis. Il y a aujourd'hui encore de bons africanistes en France mais leur nombre est bien inférieur à ce qu'il était il y a vingt ou trente ans. L'économie du développement n'est plus un pilier des parcours académiques comme dans les années 60/70. Il y a donc eu un désengagement intellectuel, humain, financier, mais aussi politique. La gauche, peut-être même plus que la droite, a mis l'Afrique à distance, conservant uniquement un angle compassionnel et éthique et menant tout au plus des politiques de containment des problèmes les plus visibles : grands trafics, zones grises, terrorisme. Nous avons ainsi tourné le dos à l'Afrique pendant que le continent poursuivait sa trajectoire. Il a changé et nous ne l'avons pas vu.

Quels grands traits de l'Afrique du 21ème siècle identifiez-vous ? Jean-Michel Severino : L'Afrique, c'est le sous continent indien à nos portes! C'est quand même une révolution : nous pensions avoir un voisin minable, alors que c'est le géant démographique du 21ème siècle. Ensuite, c'est un continent qui connaît une forte croissance économique, ces deux constats étant corrélés : l'Afrique rentre actuellement dans la fenêtre des dividendes démographiques qui, à elle seule, vaut plusieurs points de PIB par an. Les changements structurels qu'a connu l'Afrique devraient lui permettre de bénéficier d'une croissance moyenne ou relativement élevée dans les quarante années à venir.

Jean-Michel Severino : Je pense que la France en particulier et l'Europe en général

2


Surtout, l'Afrique représente à mon sens un enjeu fondamental pour les grands équilibres planétaires du 21ème siècle. Quand nous (avec Olivier Ray, ndlr) parlons du « Temps de l'Afrique », nous ne considérons pas que la prospérité économique de l'Afrique est assurée mais nous affirmons que le 21ème siècle sera le siècle de ce continent. On ne résoudra pas le problème climatique ou alimentaire sans l'Afrique. C'est également là que se jouent les grands enjeux migratoires, sanitaires et conflictuels. C'est un retournement de situation majeur : dans les années 90, l'Afrique était un sujet éthique mais jamais un sujet d'intérêt en tant que tel. Voici la grande transformation pour le continent : ses évolutions en ont fait un sujet politique.

Quelles sont alors les clefs pour prendre en compte l'enjeu africain à sa juste mesure ? Jean-Michel Severino : Je crois qu'il est vraiment temps de réinvestir l'Afrique, pour l'Europe et pour la France. C'est vrai pour les entreprises privées qui doivent retrouver le chemin de ce continent, qui peuvent bénéficier des avantages de la croissance africaine et y apporter des solutions. C'est également vrai pour le secteur public qui a eu tendance à se réfugier dans des approches sécuritaires ou militaires de problèmes structurels, la question du terrorisme dans le Sahel en étant l'exemple le plus significatif. Il s'agit aujourd'hui de relancer des politiques structurelles, d'accompagner l'équipement en infrastructures de l'Afrique et la construction d'une véritable politique d'aménagement de l'espace, de gérer les mouvements de population, de permettre l'accès à l'énergie, à l'eau... Nous devons aussi investir massivement dans l'éducation,

notamment celle des filles, essentielle pour favoriser la transition démographique. Parallèlement, il est impératif de rénover en profondeur le cadre général des relations entre l'Europe et l'Afrique subsaharienne, encore régies par l'empreinte compassionnelle des accords de Cotonou. Il y a la place pour un nouveau grand traité “eurafricain” qui nous fasse enfin passer au 21ème siècle et qui redonne vie à une cohésion entre les dimensions commerciales, financières, environnementales et aide au développement des relations entre les deux continents. C'est à ce niveau que la France doit œuvrer car l'Europe ne mènera pas une grande politique africaine sans un militantisme actif et une action bilatérale de la France.

On évoque aujourd'hui le retard de la diplomatie française et sa nécessaire modernisation. De votre côté, vous appelez à une rénovation profonde de la politique française menée vis-à-vis de l'Afrique. Voyez-vous dans les élections de 2012 une étape majeure de cette rénovation ? Jean-Michel Severino : Il est en effet fondamental de renouveler et de moderniser le débat politique sur l'Afrique. Le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy a plombé irrémédiablement la diplomatie française sous cette présidence : il y a des mots qui une fois posés ne peuvent plus jamais être rattrapés. C'est le message porté par « Le Temps de l'Afrique » : il est aujourd'hui devenu urgent de réintroduire une nouvelle ère psychologique et de réhabiliter “l'objet africain” et 2012 sera, à ce titre, un moment crucial. Propos recueillis par Pierre Boisson

3


/autour-d039une-oeuvre-quotle-temps-de-l039afriquequot-en