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Guinée, l’eldorado minier qui fait saliver le monde entier 07 octobre 2013 | Par Dan Israel - Mediapart.fr

Corruption, séduction des politiques, abandon de contrats déjà signés... Les plus grands groupes miniers se battent pour mettre la main sur les trésors du sous-sol guinéen, riche en bauxite et en fer. Leurs agissements font l'objet d'une enquête de la justice américaine et d'un examen approfondi de la banque mondiale. Deuxième volet de notre enquête sur la Guinée. Le sous-sol de la Guinée abrite de fabuleuses ressources. Et les moyens mis en place par les géants industriels de tous les continents pour s'en emparer sont tout aussi exceptionnels. Uranium, diamants, or, fer, bauxite – dont ce petit pays d’Afrique de l’Ouest possède entre le quart et la moitié des réserves mondiales connues, selon les estimations… Les plus grands groupes miniers se bousculent pour mettre la main sur ces trésors, et courtisent ardemment les responsables politiques chargés de délivrer les précieux permis d’exploitation. Ouvrant la porte à une corruption à grande échelle et à d’opaques deals politico-économiques, où chaque grand groupe tente de s’attirer les faveurs des dirigeants du moment, ou de leurs remplaçants potentiels. Les ressources immenses de l’eldorado minier guinéen se chiffrent en centaines de milliards de dollars. Une bénédiction qui devrait propulser le pays et ses onze millions d’habitants au rang des puissances économiques qui comptent sur le continent. Voilà pour la théorie. Dans la réalité, la Guinée reste un nain économique, l’un des pays les plus pauvres d’Afrique, aux ressources encore largement inexploitées. Un État corrompu surtout, placé au 154 e rang sur 174 par Transparency International dans son dernier classement de la corruption mondiale. C’est pour sortir la Guinée de ce marasme, assure-t-il, qu’Alpha Condé, le président élu en 2010 (dans les conditions controversées que nous avons décrites dans le premier volet de notre enquête) a annoncé voilà six mois sa volonté de tripler la production de bauxite de son pays d’ici 2020. Ce minerai, premier composant de l’aluminium, est un des principaux carburants de l’essor économique de la Chine, qui en consomme toujours plus. En toute logique, et après une visite de Condé à Berlin, un consortium chinois, China Power Investissement Corporation (CPI), vient d’obtenir le sésame pour lancer l’exploitation d’une titanesque mine de bauxite et l’installation d’une usine d’aluminium. Un investissement total évalué à plus de 6 milliards de dollars ! Mais les Chinois ne sont pas les seuls investisseurs étrangers dans le pays, loin de là. En tout, huit projets sont sur la ligne de départ, rien que pour la bauxite. Un conglomérat d’Abou Dhabi a reçu récemment le feu vert. Tout comme Rusal, le numéro un mondial de l’aluminium, qui lancera une nouvelle usine. Le groupe russe aura dû cependant mettre la main au porte-monnaie, en signant un chèque de 832 millions de dollars au trésor guinéen pour régler des litiges en cours. Installé depuis de longues années dans le pays, il était en butte à l’hostilité du gouvernement, qui l’accusait de graves dégâts environnementaux et menaçait de lui retirer son


autorisation d’opérer sur le territoire. Les salariés d’une de ses usines étaient aussi en grève depuis un an pour dénoncer leurs conditions de travail. En février, le ministre des affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, était venu jouer les réconciliateurs sur place.

La très bonne affaire du franco-israélien Beny Steinmetz Rusal a donc choisi de transiger, pour ne pas céder sa place dans ce paradis des matières premières. Car en Guinée, perdre du jour au lendemain une concession valant des millions de dollars est tout à fait possible. Rio Tinto en a fait la douloureuse expérience. À la fin des années 1990, le géant anglo-australien avait obtenu les droits d’exploitation de ce qui est la véritable pépite nationale : Simandou. Une montagne perdue au sud du pays, dans la forêt équatoriale, qui cache ce qui est considérée comme la plus importante réserve non exploitée de minerai de fer. Un trésor de plusieurs dizaines de milliards de dollars, qui reste encore inviolé. Et pour cause. Rio Tinto avait obtenu la concession de Simandou des mains de Lansana Conté, le dictateur qui a dirigé le pays de 1984 à sa mort, en décembre 2008. C’est le même autocrate qui reprend la moitié des droits du site, quelques semaines avant sa mort à Genève, au motif que l’entreprise a tardé à creuser la montagne. La moitié du domaine est en fait offerte à Beny Steinmetz Group Resources (BSGR), filiale du groupe de Beny Steinmetz, franco-israélien basé à Genève et première fortune d’Israël. Steinmetz a démarré à la tête de l’entreprise familiale de diamants, s’est solidement implanté en Angola ou en Sierra Leone, et s’est depuis diversifié tous azimuts dans l’immobilier, le pétrole, le gaz ou les mines, dans plus de vingt pays. Pas de plus belle pépite que Simandou pour qui cherche à grossir vite dans le domaine du fer. Le coup de Steinmetz est magnifique. D’autant qu’il n’a presque rien payé pour l’obtenir : à peine 160 millions d’investissements, dans les forages, mais aussi dans des infrastructures du pays – écoles, dispensaires, centre culturels… Une broutille au vu de la valeur réelle de sa nouvelle possession. En avril 2010, BSGR s’allie au brésilien Vale, le plus gros producteur de minerai de fer au monde, en lui cédant 51 % de sa filiale guinéenne. Vale débourse… 2,5 milliards de dollars, dont 500 millions payables immédiatement ! La culbute est énorme pour le magnat francoisraélien. Vaste enquête internationale anticorruption Cette belle opération financière récompense la patience de Steinmetz, et sa capacité à tisser des liens de confiance avec les gouvernements successifs. Un étonnant relationnel, aujourd’hui examiné de près par le FBI et la justice américaine, qui ont dessiné les contours d’une vaste affaire de corruption. Elle concerne au moins deux résidents américains et un Français, aujourd’hui emprisonné aux États-Unis, et aurait visé à assurer au groupe israélien la mainmise sur Simandou, en dépit de l’instabilité politique locale. Les régimes se sont en effet succédé en Guinée. À la mort de Lansana Conté, un coup d'État militaire installe Moussa Dadis Camara à la tête de l’État. Fin 2009, ce


dernier est écarté après s’être fait tirer dessus par son aide de camp, et est remplacé par un gouvernement intérimaire, qui organise la transition démocratique avec les élections de novembre 2010. Et jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’Alpha Condé, Steinmetz a conservé ses droits sur Simandou. Comment ? Par une vaste activité de « lobbying » et à coup de millions de dollars, selon la justice américaine. Les différents éléments de cette vaste opération de corruption ont été largement documentés par le Financial Times, Le Monde et (dans un article extrêmement long) par le New Yorker. Par le biais des sociétés qu’il ouvre à tour de bras dans les paradis fiscaux, le groupe BSGR aurait multiplié les petits cadeaux, bien qu’il les conteste officiellement. Une montre en or incrustée de diamants pour Lansana Conté ou une formule 1 miniature elle aussi ornée d'un diamant pour le ministre des mines du gouvernement intérimaire, Mahmoud Thiam. L’homme qui explique justement les coulisses des accords politico-miniers guinéens et qui complote pour faire chuter Condé dans la conversation révélée par Mediapart (et disponible en intégralité dans le volet Prolonger). Dans un communiqué du 30 octobre 2012, le gouvernement guinéen assure par ailleurs que Thiam effectuait « des paiements réguliers » à divers dirigeants militaires de la part de Steinmetz. L’ex-ministre dément, et se défend de façon énergique. Par exemple dans ce long entretien à la presse guinéenne de juillet 2012, ou dans une lettre ouverte publiée en décembre 2012, où il attaque sévèrement Alpha Condé.. Le FBI a aussi remonté la trace de plusieurs contrats signés entre Mamadie Touré, une jeune femme résidant aujourd’hui en Floride qui se présente comme la quatrième épouse de Lansana Conté, et un Français, Frédéric Cilins. Patron de la société Pentler Holdings, une société écran créée aux îles Vierges britanniques et liée de multiples façons à BSGR, Cilins promet par contrat 4 millions de dollars à la jeune femme si BSGR obtient la concession de Simandou. La moitié de cette somme est destinée à la femme de feu le dictateur, l’autre moitié doit être répartie entre « les personnes de bonne volonté » qui l’ont aidée. C’est exactement ce dispositif qui est décrit à Thiam dans la conversation enregistrée le 2 décembre 2012, par Samuel Mebiame, fils d’un ancien premier ministre gabonais et influent conseiller de grands industriels sud-africains. Écoutezle : Le 14 avril dernier, en Floride, Frédéric Cilins rencontre Mamadie Touré et lui propose un million de dollars pour faire disparaître les documents compromettants. Trop tard. La jeune femme a déjà été coincée par le FBI, et a accepté de collaborer. Elle enregistre la conversation, où revient à plusieurs reprises le nom d’une société, non précisée par le FBI, mais pas difficile à deviner. Le jour même, Cilins est arrêté à l’aéroport. Fin août, la police suisse effectue des perquisitions au domicile de Beny Steinmetz, sur commission rogatoire de la Guinée. D’un coup, les nuages se sont amoncelés pour BSGR. Difficile de ne pas y voir une conséquence de ses relations difficiles avec le nouveau régime. À son arrivée au pouvoir, Alpha Condé a en effet entrepris de remettre à plat les relations de la Guinée avec les compagnies minières, qu’il veut plus transparentes. Il est appuyé


par le financier américain George Soros, 30 e fortune mondiale selon le magazine Forbes, et financier aux poches profondes de multiples ONG en faveur de la démocratisation. L’ex-premier ministre britannique Tony Blair, qui mélange un rôle de consultant et de chantre de la transparence en Afrique, est lui aussi de la partie. Le gouvernement élu crée un comité technique pour réexaminer tous les accords miniers, multiplie par trois les redevances qu’il se fait payer, et s’octroie unilatéralement une participation de 15 % dans les mines privées, regroupées au sein d’une entreprise publique, la Soguipami (Société guinéenne de patrimoine minier). Bolloré en embuscade Il y a deux façons de voir cette reprise en main. Celle que défend le gouvernement, qui parle d’un sursaut démocratique et citoyen, contre la corruption. Et celle de BSGR, qui n’y voit qu’une façon d’écarter les gêneurs et de confier leur pactole à des entreprises amies… Le groupe de Steinmetz est en effet en difficulté depuis qu’il a refusé de mettre la main à la poche pour conserver ses droits sur Simandou. Rio Tinto, qui en possède encore la moitié (mais en détenait au départ la totalité), a accepté de payer 700 millions de dollars supplémentaires. C’est au moment où BSGR a refusé que les enquêtes sur ses pratiques ont démarré. Et ce n’est pas la justice américaine ou le FBI qui les a lancées dans un premier temps, mais des bataillons de juristes et de détectives privés financés par George Soros, le soutien principal d’Alpha Condé. Le procureur américain s’est réveillé après eux, et peut-être en s’appuyant sur leurs résultats. Attaquer un adversaire politique en l’accusant de corruption, la méthode est efficace. À tel point qu’elle a été reprise en sens inverse, par le camp cherchant à abattre Alpha Condé. Et la menace est sérieuse pour le président élu. En juin 2012, le journal britannique Sunday Times annonçait que la banque mondiale avait ouvert une enquête sur un étrange contrat liant l’État guinéen à des industriels sudafricains. C’était le point d’orgue de « l’affaire Palladino ». L'opposition guinéenne accuse Alpha Condé d’avoir signé une convention de crédit liant la Soguipami, la société publique détenant les participations dans les mines du pays, à une société basée aux îles Vierges (encore), Palladino. Cet intermédiaire est géré par un homme d'affaires sud-africain, Walter Hennig, et par Samuel Mebiame, le discret conseiller des industriels du pays. L’accord signé prévoit que le SudAfricain prête 25 millions de dollars à la Guinée. En garantie, l’État apportait une participation de 30 % dans la Soguipami. La garantie semble largement disproportionnée. Et pour ajouter aux soupçons, le prêt n’est jamais apparu dans les comptes nationaux. Devant le scandale, le prêt a été remboursé et l’accord est donc caduc. Il n’en demeure pas moins que le but de l’opération est louche. N’aurait-elle pas été pensée pour financer Alpha Condé, en échange de parts de marché dans les mines sudafricaines ? C’est ce que laisse entendre le très respectable quotidien sud-africain Mail & Guardian, en donnant la parole à… Mahmoud Thiam.


Il est vrai que Thiam tient l’information de première main. C’est Mebiame lui-même qui lui a raconté, lors de leur rencontre enregistrée, le mécanisme mis en place pour financer Alpha Condé pendant sa campagne présidentielle et plus tard, en vue des législatives qui devaient se tenir en 2011 (mais qui viennent finalement seulement d’avoir lieu). À la manœuvre, les services secrets sud-africains et un dénommé Tokyo Sexwale, que Mebiame qualifie de « père ». Sexwale est une figure sudafricaine, compagnon de prison de Nelson Mandela, ancien haut responsable de l’ANC, son parti politique, plusieurs fois ministre, et industriel avisé qui souhaite mettre la main sur des mines guinéennes… Écoutez la conversation entre Thiam et Mebiame, qui affirme d’ailleurs que le scandale Palladino cache des sommes beaucoup plus importantes que les 25 millions régulièrement cités : La valse des concessions en Guinée est donc effrénée, reflet officiel d’affrontements politiques et industriels sans merci. Dernier exemple en date ? C’est le groupe Bolloré qui vient de se voir attribuer la concession du port de Conakry, et la réalisation de la ligne de chemin de fer reliant la capitale à Kankan. Soit plus de 600 kilomètres stratégiques, qui permettent au groupe français de solidifier son emprise sur le continent, toujours avec la même méthode : avoir la haute main dans le même pays sur l’entrée, la sortie et le transport de marchandises vitales pour l’économie nationale. Pourtant, c’est BSGR et le brésilien Vale qui devaient réaliser cette ligne de chemin de fer. Le président brésilien Lula était même venu inaugurer les travaux en 2011. Mais Alpha Condé entretient de bonnes relations avec le gouvernement français. Et d’encore meilleurs rapports avec Vincent Bolloré, qui l’avait déjà appuyé pour prendre contact avec Nicolas Sarkozy en 2010. Des arguments qui valent bien, apparemment, des contrats signés par des partenaires en disgrâce. La boîte noire :

Cet article est le deuxième volet de notre enquête sur la Guinée. Nous avons pu nous procurer l'enregistrement dévoilé il y a environ deux semaines et nous l'avons authentifié. Contacté par Mediapart, Mahmoud Thiam ne conteste nullement son contenu, comme nous l'avons raconté dans le premier volet de cette enquête. Depuis, de courts extraits ont été utilisés et mis en ligne dans la presse guinéenne, à l'appui de telle ou telle thèse. Or c'est bien l'intégralité de cette longue conversation qui nous semble du plus grand intérêt dans ce qu'elle laisse comprendre de l'implication des différents acteurs, des jeux de pouvoir et d'argent et du poids déterminant des grandes compagnies minières sur la vie politique du pays. L'intégralité de l'enregistrement est disponible, et ses grandes lignes détaillées, dans l'onglet Prolonger.


Guinée: corruption, putsch et eldorado minier 05 octobre 2013 | Par François Bonnet - Mediapart.fr

Mediapart publie un document inédit où un ancien collaborateur du président Condé et un ancien ministre évoquent son renversement, l'accusant de fraudes électorales, sur fond de pots-de-vin et de pressions des groupes miniers. Le pays est au bord d'une crise politique majeure, l'opposition demandant l'annulation des législatives qui viennent de se tenir. C'est une aimable conversation. Ce dimanche 2 décembre 2012, deux hommes parlent longuement. Il est question de corruption, de fraudes électorales, de renversement de régime, de services secrets, de commissions de millions de dollars pour des enjeux miniers qui pèsent, eux, des milliards de dollars. Le pays cible ? La Guinée, présidée depuis novembre 2010 par Alpha Condé, un eldorado inexploité où s'accumulent quelques-uns des plus grands gisements de la planète, uranium, diamants, bauxite, minerai de fer (lire également sous l'onglet Prolonger de cet article). La rencontre se tient en Floride, au 166 Palm Avenue, Miami Beach, dans une extravagante propriété aux airs de palais italien, aujourd'hui mise en vente pour 16,5 millions de dollars. La conversation est précise mais reste amicale, avenante, à l'image de la luxueuse propriété dont on peut avoir un aperçu ci-dessous. Dans les moments de détente, on parle aussi femmes et voitures de luxe : Bentley, Lamborghini, Rolls. « J'attends d'ailleurs le dernier modèle », dit l'un. L'hôte des lieux, en ce début décembre 2012, s'appelle Samuel Mebiame. Fils d'un ancien premier ministre de feu le dictateur du Gabon Omar Bongo, Samuel Mebiame a la double nationalité franco-gabonaise. Il a construit une solide fortune en faisant prospérer le business familial mais en travaillant surtout pour quelques grandes compagnies pétrolières et minières sud-africaines. Son job ? Lobbyiste, entremetteur, monteur de contrats en travaillant un solide réseau de décideurs africains, du président sud-africain Zuma au président du Niger, en passant par la Guinée, la Guinée-Équatoriale, la Centrafrique, le Tchad et le Gabon, où « mon frère d'enfance, parce que nos papas ont travaillé ensemble », Ali Bongo, a pris le relais d'Omar. Le deuxième homme avec qui Samuel Mebiame vient de prendre un brunch dans un restaurant huppé de Miami Beach avant de le conduire dans sa propriété s'appelle Mahmoud Thiam. Lui a été ministre des mines de Guinée-Conakry en 2009 et 2010 avant de repartir pour New York. Sa société de conseil, Thiam and Co, est aujourd'hui installée dans de luxueux bureaux sur l'une des avenues les plus chères de Manhattan, Madison Avenue. « Qu'appelez-vous fortune ? » répond-il à Mediapart quand nous l'interrogeons pour savoir s'il faut compter en dizaines ou en centaines de millions de dollars pour évaluer sa richesse. Car avant d'être ministre, Mahmoud Thiam fut banquier


d'affaires à Merril Lynch avant d'effectuer un transfert spectaculaire pour UBS. « Oui, j'ai gagné beaucoup d'argent quand je suis passé avec mon équipe à UBS. Pour vous donner une idée, ma secrétaire a touché 500 000 dollars pour ce transfert. Cet argent me rend libre, je n'ai pas besoin de pots-de-vin, moi, contrairement à ce que dit le clan Condé qui veut me salir», insiste-t-il. Alpha Condé, président de la Guinée, voilà l'unique objet du ressentiment des deux hommes. C'est pour lui et pour s'en débarrasser qu'ils se retrouvent ce jour à Miami Beach. C'est leur première rencontre. Elle va durer plus de trois heures mais la cordialité affichée cache un premier piège de taille : l'intégralité de leurs échanges va être enregistrée. Mediapart s'est procuré la totalité de cet enregistrement et l'a authentifié (il est à écouter intégralement sous l'onglet Prolonger de cet article). Soros, Blair, Kouchner, Condé Plusieurs éléments laissent penser que Mahmoud Thiam est l'auteur de cet enregistrement. Ses déplacements, jusque dans les toilettes, sont clairement audibles. Mais l'ancien ministre s'en défend ardemment. Car, si c'est bien lui, n'aurait-il pas dû aussitôt saisir la police américaine des possibles délits ainsi révélés et discutés à Miami ? « Ce n'est pas moi, nous avons été piégés, regardez plutôt du côté des sociétés d'espionnage mandatées par Condé et George Soros, DLA Piper par exemple, qui ne cessent de vouloir me salir », assure-t-il à Mediapart. Et voilà le financier milliardaire et philanthrope George Soros ciblé à son tour. Pour son soutien massif à Alpha Condé depuis son élection. Pour son implication dans les troubles batailles des concessions minières guinéennes. Soros, tout comme Tony Blair, autre soutien de Condé, fait valoir une tout autre version. Pour aider au progrès de la bonne gouvernance en Afrique, oui, il soutient Alpha Condé, président issu des premières élections reconnues comme libres et sincères par les organisations internationales depuis l'indépendance du pays en 1958. Après cinquante ans de dictature, de régimes autoritaires, de juntes militaires et de scrutins massivement truqués sur fond de violences, la Guinée a fait un pas vers la démocratie avec l'élection de Condé. Soros a alors mis ses équipes d'experts, d'avocats internationaux, de détectives à la disposition de cet homme ayant vécu la plupart de sa vie en exil en France, proche de la gauche française et de l'Internationale socialiste, ami de lycée de Bernard Kouchner. Objectif fixé par Soros et Condé aussitôt élu : revoir le code minier guinéen, réexaminer les concessions délivrées par les régimes précédents, enquêter sur des contrats de concessions ayant donné lieu à des corruptions de décideurs. Mahmoud Thiam, ancien ministre des mines dont Alpha Condé se débarrasse en 2010, est donc dans le viseur des équipes de Soros. Comme du FBI à New York (ce sera à lire dans le deuxième volet de cette enquête). Le voici accusé de deals louches, de valises d'argent réceptionnées, d'amitiés corruptrices avec quelques géants miniers. Mais l'ancien banquier d'affaires est déterminé à se défendre. Et cet enregistrement, qui ne serait pas son œuvre, viendrait en fait le servir, veut-il croire. « Personne n'aime voir volées ses conversations privées, dit-il à Mediapart, mais au bout du compte, je n'ai rien à me reprocher. Dans ce que je dis ce jour-là à Mebiame, rien n'est embarrassant pour moi. »


En est-il si sûr ? À Samuel Mebiame, Mahmoud Thiam raconte les raisons de sa rupture avec Alpha Condé et la « guerre ouverte » désormais engagée. « Condé trahit systématiquement tous ceux qui l'ont aidé. Je l'ai aidé entre les deux tours, à deux reprises, je lui ai fait livrer 3 ou 4 millions de dollars (...) C'est une nature mesquine, vindicative, agressive. Ce bonhomme, il faut le sortir, s'en débarrasser et tous ceux qui veulent le dégager, démocratiquement ou par la force, auront besoin de moi. Il creuse sa propre tombe, ne respecte aucun contrat. Il a déclenché la guerre avec moi, eh bien, il faudra que l'un de nous deux tombe, j'irai jusqu'au bout », dit-il tout au long de cette conversation. Depuis des mois, les tensions s'exacerbent en Guinée sur fond de campagne pour des élections législatives qui se sont enfin tenues ce 28 septembre après de multiples reports. Mais une semaine après le scrutin législatif, les résultats définitifs n'étaient pas encore publiés, laissant le soupçon de trucage grandir. L'opposition, vendredi 4 octobre, a demandé l'annulation du scrutin, criant à une fraude massive (lire ici et ici également). Des rumeurs mais aussi des notes de services occidentaux (citées par Le Canard enchaîné) font état de la préparation d'un possible putsch. Alpha Condé évoque lui-même dans des conversations privées des recrutements en cours de mercenaires, en particulier en Afrique du Sud. Ses adversaires l'accusent en retour de faire de même et d'attiser les rivalités ethniques. Mahmoud Thiam ne trouve-t-il donc rien d'« embarrassant » dans ses propos ? « Non, je vous le redis, tout ce que j'ai expliqué à Mebiame, je l'ai dit publiquement. Condé est l'une des personnalités les plus corrompues, moi je suis un légaliste parfait, je ne suis pas engagé dans une bataille politique et je n'ai pas d'allié en Guinée », nous assure-t-il. Pourquoi lui, le banquier à succès d'UBS, a-t-il accepté un poste de ministre des mines alors que le pouvoir était aux mains de militaires auteurs d'un coup d'État en 2009 ? « Ce n'était pas vraiment un coup d'État, il y a eu très vite un régime de transition pour organiser les élections, se défend-il aujourd'hui. Vous savez, moi j'ai voulu aider mon pays, en tant que bon technicien, puis je suis retourné à New York où je vis avec ma famille et mes trois filles. » Dossier contre rendez-vous Mahmoud Thiam répond bien volontiers à Mediapart comme à de nombreux journaux africains (lire ici, par exemple). Samuel Mebiame s'est lui effacé du paysage depuis cette rencontre. Pas d'interviews, aucune déclaration publique. Contacté à plusieurs reprises, via celui qu'il présente comme son « homme de confiance », un opérateur immobilier de Miami, Farouk Gongee, Samuel Mebiame n'a jamais retourné nos appels. Signe d'embarras ? Sans doute plus encore. Car Samuel Mebiame voit aujourd'hui projetés en plein jour ses affaires, ses intrigues et ses coups ratés. Au fil des explications qu'il donne à Mahmoud Thiam, on croise plusieurs dirigeants sud-africains, ainsi que les services secrets de ce pays, des compagnies minières, des sociétés électorales, l'entourage de Condé, ses relations avec Ali Bongo : bref, les coulisses peu reluisantes du rôle d'entremetteur de premier plan qu'il s'attribue. Ses partenaires apprécient sans doute peu de se voir ainsi jetés sur la place publique.


Mebiame a invité Thiam à Miami dans un but bien précis. Lui proposer un dossier présenté comme déflagratoire sur Alpha Condé – une supposée fraude massive de l'élection présidentielle de 2010 – en échange d'une rencontre avec Benny Steinmetz. Et voici un autre acteur clé de l'eldorado guinéen. Steinmetz, roi du diamant, franco-israélien, première fortune d'Israël, est au cœur de la plus grande bataille minière de la planète : le contrôle du gisement de minerai de fer de Simandou, la plus importante réserve au monde. Nous y reviendrons en détail dans le second volet de cette enquête, mais résumons l'essentiel : en revoyant le code minier, Alpha Condé a décidé de revoir la concession faramineuse accordée au groupe BSGR de Benny Steinmetz à Simandou. Enjeu : des dizaines de milliards de dollars. Depuis, Steinmetz se bat comme un beau diable. — « Votre dossier, dit en ce début décembre 2012 Mahmoud Thiam à Samuel Mebiame, je peux en faire une bombe atomique. C'est la fin d'Alpha Condé. » – « J'en suis convaincu, renchérit Mebiame, ce dossier c'est mon trésor de guerre, mon parachute. Et même si Alpha ne tombe pas, il sera tellement mûr que vous le contrôlerez. » De quoi s'agit-il ? Le second tour de l'élection présidentielle de 2010 a été lourdement truqué pour assurer l'élection d'Alpha Condé. C'est Samuel Mebiame, qui avait alors rejoint son équipe de campagne et apporté d'importants moyens financiers, qui l'affirme. Comment ? En demandant à l'entreprise Waymark, une société réputée proche des services secrets sud-africains et qui assurait l'organisation et la logistique de l'élection – jusqu'à la collecte informatique des résultats – de « corriger » le scrutin. C'est du moins ce qu'affirme Samuel Mebiame. — « Quels étaient les résultats bruts ? » s'enquiert Mahmoud Thiam. — « Vous le savez, tout est négociable avec ces machines informatiques. Mais j'ai les documents, les accords passés entre Waymark, Alpha Condé et son fils Mohamed. Et j'ai un agent des services sud-africains qui peut témoigner. J'ai aussi le détail des 14 millions de dollars versés ensuite par la banque centrale guinéenne pour Waymark via une société proche des services », précise Samuel Mebiame. Aucun de ces documents n'a jamais été rendu public et aucune preuve ne peut à ce jour être fournie à l'appui des accusations de Samuel Mebiame. Les deux hommes se réfèrent à des résultats électoraux qui avaient effectivement « étonné » pour le moins beaucoup d'observateurs. Pas ceux de l'Union européenne, qui avaient jugé fiable et correcte l'élection d'Alpha Condé. À leur suite, d'autres organisations internationales ou de puissants think tank, tel l'International Crisis Group, n'avaient pas remis en cause la sincérité de l'élection. Mais il reste cette étrangeté. Alpha Condé réunit au premier tour de la présidentielle 18 % des voix, son principal adversaire Cellou Dalein Diallo faisant plus de 43 %. Au second tour, et bien que les autres candidats se soient désistés pour Diallo, Condé l'emporte avec 52,5 % des voix. « Ça a surpris tout le monde, dit aujourd'hui Antoine Glaser, spécialiste de l'Afrique. Un tel bond, cela s'est rarement vu... Dans le même temps, Diallo est peul, l'ethnie


majoritaire dans le pays, et il y avait un tel sentiment anti-peul dans le pays que les ethnies minoritaires ont pu peut-être se fédérer. Diallo a reconnu sa défaite, ce qui nous a aussi grandement surpris... » On avait alors parlé de compromis entre les deux hommes, le perdant se voyant promettre de multiples compensations. Un autre élément est le rôle de l'armée, qui s'est rangée du côté d'Alpha Condé et aurait elle aussi pesé de manière décisive sur le scrutin. Pas de commentaires chez Alpha Condé Depuis trois ans, Waymark – opérateur d'élections – est sous surveillance. La société est aussi au cœur des désaccords entre pouvoir et opposition sur l'organisation des élections législatives qui, après plus de deux années de reports successifs, viennent enfin de se tenir. Waymark a participé à l'organisation du scrutin mais avec d'autres cette fois (lire ici un article évoquant Waymark mais aussi les démêlés récents du neveu du président sud-africain Zuma). Quand Thiam et Mebiame se rencontrent en ce début décembre 2012, les élections sont justement annoncées pour la fin du mois (elles seront reportées). Les deux hommes font le décompte. « Il faut aller vite, presse Samuel Mebiame, je vais vous donner le dossier mais je veux voir Benny Steinmetz. » «Une fois que j'ai le dossier, il me faut 5 à 7 jours pour faire exploser la bombe et il faut que cela se passe 4 ou 5 jours avant l'élection. Le rapprochement avec Benny et BSGR, je m'en occupe », dit Thiam. Aujourd'hui, Mahmoud Thiam raconte la suite de l'histoire à Mediapart. « Steinmetz n'a pas voulu rencontrer Mebiame, j'ai posé la question, ils ont refusé. Mebiame ne m'a pas envoyé le dossier, seulement quelques documents mais très insuffisants, je crois qu'il voulait faire payer ce dossier, pensant que Steinmetz aurait pu l'acheter. J'ai revu Mebiame une fois, c'est tout. Mais je crois que ce que dit ce monsieur est très crédible, il était au cœur du système, n'est-ce pas ? Et j'ai d'ailleurs mes propres informations. » La « bombe » a fait long feu. Pour l'instant. Le rôle de Samuel Mebiame, un temps au cœur de l'équipe d'Alpha Condé, est avéré. C'est lui qui a déclenché un autre scandale – l'affaire dite Palladino – en signant en 2011 un prêt de 25 millions de dollars accordé, via une société offshore, par plusieurs groupes sud-africains au nouveau pouvoir guinéen... Prêt garanti sur d'énormes actifs miniers du pays et qui pourrait cacher d'autres flux financiers beaucoup plus importants. Contactée par Mediapart, l'équipe d'Alpha Condé se réfugie dans un silence prudent : trop de pièges et d'alliances volatiles au moment où les élections législatives peuvent tout bouleverser dans le pays. « Non, la présidence ne commente pas tout cela et ne veut pas parler de M. Thiam, dit un porte-parole de la présidence de la République. Il y a des procédures en cours, la présidence ne fera pas de déclarations publiques tant qu'elles ne seront pas achevées. » Dollars, mines, multinationales, pouvoir politique, puissances étrangères et services secrets : c'est dans ce champ de bataille que la Guinée, l'un des pays les plus misérables et les plus corrompus de la planète, tente de se construire. Mahmoud


Thiam et Benny Steinmetz ont perdu la partie. Pour l'instant seulement, tant les alliances peuvent se défaire. Car la roue peut vite tourner : moyennant 750 millions de dollars de « rallonge » pour une concession, le groupe Rio Tinto est rentré en grâce. Le géant russe de l'aluminium, Rusal, est toujours là. Le Français Vincent Bolloré, proche d'Alpha Condé, a lui resurgi : en consolidant sa concession du port de Conakry, d'abord (ici le site de Bolloré-Africa). Et en décrochant surtout la construction d'une ligne stratégique de chemin de fer. Celle qui servira au transport du minerai de fer de Simandou, le trésor guinéen. Quand il sera exploité. Écoutez sous l'onglet Prolonger de cet article l'intégralité de l'enregistrement et lisez les principaux éléments retranscrits. -------------------A suivre: la guerre des concessions minières La boîte noire :

Nous avons pu nous procurer cet enregistrement il y a environ deux semaines et nous l'avons authentifié. Contacté par Mediapart, Mahmoud Thiam ne conteste nullement son contenu ni l'identité des interlocuteurs. Depuis, de courts extraits ont été utilisés et mis en ligne dans la presse guinéenne, à l'appui de telle ou telle thèse. Or c'est bien l'intégralité de cette longue conversation qui nous semble du plus grand intérêt, dans ce qu'elle laisse comprendre de l'implication des différents acteurs, des jeux de pouvoir et d'argent et du poids déterminant des grandes compagnies minières sur la vie politique du pays. Dans un deuxième volet de notre enquête, nous raconterons les batailles en cours pour arracher ou conserver les concessions minières les plus importantes du pays. Lisez également sous l'onglet Prolonger de cet article des éléments de script de cet enregistrement et écoutez son intégralité. URL source: http://www.mediapart.fr/journal/international/031013/guinee-corruption-putschet-eldorado-minier


Guinée