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REPORTAGE élections 2012 Sartrouville – Joué-lès-Tours

Les faubourgs de la politique C’est là où on aurait vraiment besoin que la situation change. C’est pourtant là où presque personne ne votera aux prochaines élections. Deux quartiers dans deux villes moyennes, que Territoires a visités, pour essayer de comprendre cette France qui a totalement perdu le goût de la politique.

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artrouville (Yvelines) est une ville moyenne de banlieue posée sur la rive droite de la Seine, à une demie-heure de train du centre de Paris. Joué-lès-Tours (Indre-et-Loire), elle, est la deuxième ville de l’agglomération tourangelle, à une demieheure de bus des quais de la Loire. Sartrouville a un maire de droite, Pierre Fond (UMP), réélu en 2008 au premier tour avec 58 % des voix. Joué-lès-Tours a un maire de gauche, Philippe Le Breton (PS), à la tête de la commune depuis 1995. La comparaison entre ces deux villes – 51 000 et 35 000 habitants – pourrait continuer : elles ont autant de points en commun que de différences. Si nous les avons choisies comme destinations, à six mois de l’élection présidentielle, c’est pour leurs cités respectives. Des cités « ordinaires », de celles qu’on ne voit pas au journal de 20h, filmées en caméra cachée. Mais qui ont quand même le droit à l’appellation « quartier sensible » à cause des problèmes qu’elles cumulent : chômage, illettrisme, criminalité, isolement. Deux quartiers où, depuis longtemps, la politique, censée résoudre ces problèmes, ne fait plus écho.

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Prière de ne pas s’abstenir À Sartrouville, triste rappel, le quartier de la Cité des Indes a déjà fait la Une des journaux. En mars 1991, lorsque le jeune Jamel Chettouh est tué par un agent de sécurité d’une grande surface en bordure du quartier. La révolte qui en suit s’inscrit dans la continuité

L’abstention dans le quartier atteint des taux ahurissants, quel que soit le scrutin. d’émeutes urbaines qui émaillent la vie des quartiers des grands ensembles depuis les années 80, dans l’indifférence quasi générale. La Rabière a aussi été le théâtre d’un accident funeste, il y a six mois, lorsqu’un gendarme a renversé un groupe d’enfants en tuant une fillette. Mais cette cité de quelque 7 000 habitants est vite retombée dans l’oubli. Est-ce suffisant pour justifier le taux très élevé d’abstention dans le quartier ? Sans doute pas. Aux Indes, par exemple, depuis l’accident, le pouvoir aime s’afficher. L’ancienne ministre Fadela Amara y a assisté à la

démolition de trois des sept tours de la cité à l’été 2010. Ségolène Royal a récemment fait campagne pour les primaires en plein cœur de la cité, « sans escorte », tiennent à préciser ceux qui étaient présents. Et pourtant, l’abstention sur le quartier atteint des taux ahurissants, quel que soit le scrutin. Dans l’un des deux bureaux de vote de la cité, 150 bulletins déposés pour 800 inscrits lors des régionales 2010, 170 sur 750 aux cantonales de cette année. Pire dans l’autre bureau : 188 votants sur 962 inscrits au dernier scrutin. Certes, ce n’est qu’aux Indes que la droite perd, mais la gauche n’a pas à s’en réjouir. Pour preuve, aux primaires socialistes, le taux de ­participation là

En route vers 2012 Nous inaugurons avec ce numéro de Territoires notre grande série pour préparer les élections présidentielle et législatives de 2012. Chaque mois, sur un thème choisi par la rédaction, retrouvez le point de vue d’un expert (page 18) qui fait écho à un reportage au long cours. À venir : la politique est-elle un métier ?, la métropolisation, le nouveau féminisme... n


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„„ À Sartrouville, les cartes électorales se ramassent à la pelle ; un habitant du quartier a perdu la sienne en face du groupe scolaire qui sert de bureau de vote. n où votaient les habitants des Indes était trois à quatre points en dessous par rapport au reste de la ville. Exclusion rime avec fatalisme Le mot revient systématiquement dans toutes les bouches. Parfois il est censé expliquer les taux-record d’abstention, plus souvent c’est un simple constat. Véronique Lemarchand est directrice à la Régie des quartiers de Joué-lès-Tours. La quasi-totalité des personnes qu’elle rencontre viennent de la Rabière. « Ils sont déçus par la société, surtout dès qu’ils comprennent que la France n’est pas ­l’Eldorado qu’ils pensaient trouver. » Mais au lieu de se révolter, de se battre pour leurs droits, c’est le défaitisme qui prévaut. « En fait, ils ne sont pas remontés contre le système. Et ne se situent pas non plus dans une démarche de revendication. Le syndicat, par exemple, c’est un monde qui leur est totalement étranger. » Aux Indes, tout le monde connaît MarieAntoinette El Fartasy. Elle est la présidente de Bien vivre au Plateau, amicale affiliée à la Confédération solidaire des familles (CSF) créée en 2005, au moment de l’annonce de la démolition des tours. « Je ne me lasse pas de répéter aux gens qu’il faut qu’ils aillent voter. Allez

voter !! » Mais la réponse est toujours la même : « Ça ne sert à rien de voter. » Jean-Pierre Chane-Alune connaît lui aussi par cœur cet argumentaire fataliste et anti-politique puisque, depuis plusieurs années, il fait campagne dans la Cité des Indes. Conseiller d’opposition, il considère que gauche et droite

Au lieu de se révolter pour leurs droits, c’est souvent le défaitisme qui prévaut. partagent de lourdes responsabilités pour ne pas avoir réussi à traiter les problèmes du quartier. Mais il reconnaît également que la ville n’a pas tellement de marge de manœuvre. « Une municipalité peut intervenir pour débloquer un logement social, mais avec 1 800 demandes actuellement sur une commune qui compte déjà presque 30 % de logement social et seulement 40 logements vides... » Le logement se situe depuis longtemps en tête des préoccupations des habitants des Indes. Paradoxe, bulldozers et pelleteuses sont peut être le seul symbole évident de la présence de l’État au sein d’un quartier où il n’y a pas l’ombre

d’un service public. « L’Agence nationale de rénovation urbaine est la bienvenue », reconnaît l’élu. « Mais on peut mettre le plus beau costume à un homme qui ne mange pas, cela ne va pas le rassasier. » Ni le rapprocher de la politique. À la Rabière, la rénovation urbaine avance vite : les chantiers du nouveau tramway reliant le sud et le nord de l’agglomération de Tours battent leur plein, au cœur de la cité. Et pourtant, les problèmes demeurent : « Les difficultés se cumulent au quotidien et parasitent l’attention des habitants », explique Véronique Lemarchand. « Leur priorité est de trouver un emploi, ils n’ont pas de temps et d’énergie pour s’impliquer dans la vie sociale ou s’intéresser aux élections. » C’est vrai pour les adultes, mais aussi pour les jeunes. « Déjà, ils n’ont pas l’habitude du vote car, souvent, leurs parents, migrants, n’en avaient pas le droit », explique Jean-Pierre Chane-Alune. « Chômage et échec scolaire ne font que les éloigner encore plus de la politique et les rapprocher des sources d’argent facile. » Droits et devoirs À Sartrouville, l’ouverture de la « Maison du citoyen, des droits et des devoirs » (en fait, une suite p. 38 >>>

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REPORTAGE Ville

À l’horizon 2013, un tramway devrait permettre de couper rapidement l’agglomération pour rejoindre Tours Nord, une zone aujourd’hui plus dynamique en termes d’emplois. 

Le choix du maire de Joué-lès-Tours d’inscrire le mot laïcité sur le fronton de sa mairie a suscité des vives polémiques.

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Elles sont encore bien visibles les traces de l’incendie volontaire qui a ravagé le centre social de la Rabière, en 2010. C’est la deuxième attaque de ce type dont le centre est victime.

À la Cité des Indes, on se rend à la Maison du citoyen, des droits et des devoirs pour demander un conseil, une médiation. C’est le guichet unique de la République.

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REPORTAGE élections 2012 Sartrouville – Joué-lès-Tours

c­ ensée rappeler qu’il n’y a pas de droit sans devoir, entraîne un cercle vicieux qui renferme les plus démunis dans un quotidien où tout est précaire et incertain. « Plus on est dans la précarité, plus on a de démarches administratives à faire, moins on est autonomes », résume Carméla Ballesteros. « Ces personnes n’osent plus remplir leurs papiers par ellesmêmes, car de ces démarches dépend rien de moins que leur subsistance ! » Difficile de parler d’exercice de la citoyenneté dans ces conditions. Exclus, voir rejetés du système, les habitants des cités trouvent alors refuge dans la religion, musulmane notamment. Un rempli communautariste, visible jusque dans les petits détails, comme cette enseigne d’une boucherie « musulmane », dernier commerce implanté aux Indes. Associations, rempart et exutoire Mme El Fartasy se souvient avec nostalgie. « Encore, dans les années 80, il y avait des fêtes, un club de majorettes, des associations, une amicale... » Au fur et à mesure que le temps a passé, cet

>>> suite de la p. 35 mairie annexe) n’a pas

suffit pour que les habitants du quartier s’enthousiasment pour la République. On y va pour consulter un avocat, se renseigner sur le droit au logement, demander un conseil économique ou une médiation. À la Rabière, Carméla Ballesteros, coordinatrice de la structure d’insertion Résoudre, suit beaucoup de démarches de naturalisation. « Les lois ne cessent de se durcir et les conditions imposées sont de plus en plus contraignantes, mais avec la nationalité, tout est plus simple. » Dans le local de l’association, au rez-de-chaussée d’une barre, elle déroule le parcours d’obstacles des titulaires d’un titre de séjour temporaire. « Deux mois avant l’expiration, si vous avez un CDI, vous le perdez. Alors qu’on vous demande d’avoir des ressources durables pour renouveler le titre ! Quant à la Caf et à Pôle emploi, ils vous informent par courrier qu’ils vont vous couper les vivres ! » C’est pour mieux se protéger des « escrocs du bas », dirait Laurent Wauquiez. Mais cette démarche,

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« L’un de nos objectifs est la mobilité. Or, les femmes ne quittent presque jamais le quartier. » « esprit village » s’est perdu. « Parfois les gens viennent se plaindre et, alors, je les incite à se mobiliser... mais ça ne marche pas. » Aujourd’hui, il reste six associations dans la cité : alphabétisation, soutien scolaire et accueil parents-enfants, mais aussi une association de ressortissants de l’Outre-mer. Alors que le quartier accueille deux grands

groupes scolaires, la Fédération nationale des parents d’élèves ne parvient même pas à avoir chaque année des représentants. « Il y a des associations qui n’ont même pas de locaux », commente Mme El Fartasy, qui porte la mobilisation citoyenne du quartier depuis une ancienne loge de quatre mètres carrés. Le petit immeuble de deux étages qui accueille le Centre social de la Rabière, a lui été pris pour cible et partiellement détruit par des incendies volontaires, en 2006 et 2010. N’empêche, le tissu associatif est riche et les personnes n’ont pas peur de se retrouver : une quinzaine d’associations, communautaires mais aussi sportives et sociales, ont pignon sur rue. « Il n’est pas rare qu’elles travaillent en partenariat », souligne le directeur du Centre social. Et pourtant, cette richesse peut se révéler ambiguë pour le quartier. C’est ce qu’explique Carméla Ballesteros, pour qui l’offre abondante de structures d’accompagnement social directement sur place ne facilite pas ses objectifs de « sortir » les habitants, notamment les femmes, du quartier : « C’est vrai, les gens ici bénéficient de notre action, mais l’un de nos objectifs est également de travailler sur la mobilité. Or, les femmes ne quittent presque jamais le quartier. » Et cette richesse ne rencontre pas forcément les besoins des tous les habitants. Afif Sellai, 40 ans, est travailleur en insertion à la Régie de Quartier, et habite depuis toujours à La Rabière. « Il y a des associations, certes, mais on n’a pas une amicale des locataires qui s’occuperait, par exemple, d’organiser une mobilisation contre les augmentations des loyers », regrette-t-il. Une considération qui rejoint celle de Serge Tur, chef du service Vie locale à la mairie. « Il y a des

La Cité des Indes - Sartrouville (78) Édifiée en 1971 par le Logement français (aujourd’hui Logement Francilien), la Cité des Indes – 7 tours, 12 barres, 1 600 logements censés accueillir 6 600 habitants – est située au centre du plateau qui surmonte le bourg ancien de Sartrouville. Peuplée à l’origine par une population à dominante maghrébine, elle accueille aujourd’hui une nombreuse communauté d’Afrique Noire. Jusqu’en 1995, année de sa destruction, une dalle occupait le cœur de la cité et abritait plusieurs commerces. L’un après l’autre, ils ont tous fermé avant 1990, à la suite de l’ouverture d’une grande surface à quelques pas de la cité. À partir de 2006, plus de 200 millions d’euros ont été investis dans le quartier pour rénover les quelques 500 logements et démolir trois tours… qui venaient d’être réhabilitées. Le bailleur social, qui avait installé sa direction dans le quartier, vient de quitter les lieux. n


„„ Il en est à son troisième mandat, aujourd’hui dans le groupe Europe écologie - Les Verts : Jean-Pierre Chane-Alune, vit depuis 30 ans à la Cité Indes. n habitants de longue date dans certaines associations, des gens issus de l’éducation populaire ou de la ligue des enseignants qui sont très engagés. Mais la plupart des habitants défendent plutôt les intérêts de leur rue, y compris dans des structures participatives comme les conseils de quartier. » Un pas plus loin « Ensemble, tout devient possible » : c’était le slogan de campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. Il pourrait bien receler une partie de la solution pour permettre aux habitants des

quartiers de reprendre goût à la politique et sortir de leur enfermement. Il y a quelques années, Elli Moussami, conseiller municipal à la Qualité

Il faut s’intéresser aux questions concrètes qui touchent les habitants pour leur montrer qu’on peut changer. de vie dans le quartier de la Rabière, avait mis en place des « causeries citoyennes ». Ouvertes aux habitantes,

La Rabière - Joué-lès-Tours (37) Le quartier de la Rabière a vu le jour au début des années 60. Dans le bulletin municipal de l’époque, on peut lire qu’il était censé faire de Joué-lès-Tours « non plus une cité campagnarde, mais une belle ville vivante, attrayante, munie de tous les équipements indispensables et nécessaires à notre vie moderne... ». Dans les faits, le quartier a accueilli les vagues d’ouvriers venus travailler dans les usines Michelin, Hutchinson et, plus récemment, Tupperware, situées à proximité de la cité. Espagnols, Portugais et Maghrébins, puis Yougoslaves, Kosovars et Africains, ils sont arrivés par vagues. Aujourd’hui, la cité affiche le taux de chômage le plus élevé de l’agglomération, soit près de 40 % pour les moins de 25 ans. Malgré sa réputation sulfureuse, la Rabière est surtout connue dans l’agglomération pour son marché du jeudi, véritable rendez-vous pour les amateurs de produits exotiques. n

elles leur donnaient la possibilité, une fois par trimestre, de discuter et de partager leurs problèmes, leurs vraies préoccupations. Depuis un an et demi, il n’y en a plus, mais Serge Tur assure vouloir remettre le processus en marche. À son échelle, le centre social essaie d’aller un pas plus loin. « Nous sommes là pour donner aux personnes les moyens de faire entendre leur voix », explique Didier Fouque. « Nous les aidons à mobiliser d’autres personnes autour d’une cause commune pour, qu’ensemble, leur demande soit plus forte. » L’idée est de s’intéresser aux questions concrètes qui touchent les habitants dans leur quotidien pour leur montrer qu’il est possible de changer les choses et les amener ainsi à s’intéresser à des questions plus générales. « Nous n’inviterons jamais les gens à aller voter à la présidentielle », résume le directeur. « Mais nous les inciterons à s’intéresser à leur vie quotidienne ». Le seul moyen peut-être de convaincre Afif Sellai qu’il a tort quand il affirme : « Il y a des gens plus compétents que moi pour s’occuper de la politique. » n Texte et photos : Andrea Paracchini

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Les faubourgs de la politique