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En fouillant dans les profondeurs informatiques de mon ordinateur, je viens de découvrir un « coup de gueule » jamais diffusé que j’avais écrit à la veille des élections municipales, dont je subodorai qu’elles seraient décevantes, du moins dans notre village. Voilà ce que j’écrivais rageusement ce 20 février2008, et le résultat a été conforme à mes doutes. —Je n’ai pas d’ambition politique, car retiré des affaires depuis longtemps, et donc pas de souci électoraliste. Je peux donc appeler un chat un chat, et Untel un fripon, ou Untelle une fripouille. Cependant, la sagesse de l’âge me pousse à tempérer mes rancoeurs et à adopter le principe généreux qui dit que tout le monde a le droit de vivre, les vilains, les pas beaux, les méchants, les imbéciles, les crétins, les faux-culs, les envieux, les chieurs, les geignards, les fripons et les fripouilles etc. Et ce n’est pas ça qui manque dans un des derniers bastions de l’obscurantisme moyenâgeux qu’est notre village. Et j’en parle en connaissance de cause car je fais certainement partie d’une ou plusieurs catégories sus- nommées, et je ne tiendrais rigueur à personne qui me mettrait dans une ou plusieurs catégories supplémentaires. J’observe donc la vie de mon village depuis plus de dix-huit ans et le constat que j’en fais est globalement affligeant, mis à part quelques épisodes « cloche-merlesques » voire croustillants. D’un côté vous avez une dynastie de chefs de village issus de quatre familles régnantes qui pensent tirer leur légitimité sans partage de leur prétendue présence dans le village depuis 1624, ce qui laisse perplexe quand à leur ouverture d’esprit sur le monde extérieur. De l’autre coté, vous avez plusieurs ethnies vassales ou soumises. Tout d’abord, le groupe des Anciens qui s’amenuise de jour en jour, car par la force des choses ils nous quittent l’un après l’autre, et c’est dommage, car c’était la mémoire de notre village, à défaut d’avenir. Ces Anciens, tous dûment encartés avec un label exclusif, sont pénétrés de l’aspect « monarchie de droit divin » du clan régnant, et surtout de son infaillibilité. « Le chef a dit, donc le chef a raison, et on ne discute pas » Je me souviens, à la veille d’une élection municipale à laquelle je m’intéressais naïvement, il y a fort longtemps, un Ancien très sage avec qui je discutais gravement des différents régimes de société en lui répétant la célèbre formule : « La démocratie, ce n’est pas parfait, mais jusqu’ici on n’a rien trouvé de mieux » me rétorqua qu’à son avis le débat démocratique n’avait pas lieu d’être dans nos petits villages, puisque par exemple on savait à l’avance qui serait le prochain chef, puisque le sortant l’avait désigné, et que donc ce n’était pas la peine de voter, ou alors juste en gage d’allégeance.


D’ailleurs la suite lui a donné raison, car le dauphin tête de liste n’ayant pas obtenu et de loin la majorité des voix profitant à un nouveau venu dans le village, il fut malgré tout coopté par les conseillers qui n’auraient pas osé aller contre les directives du chef sortant. Une autre ethnie pourrait avoir son mot à dire dans cette zone de non droit qu’est notre village, celle des nouveaux arrivants, les néo-ruraux, comme les appellent l’administration, les étrangers comme disent les Anciens. Cette ethnie, plus jeune, mieux informée, et qui pourrait facilement prendre part au débat démocratique, se révèle amorphe, frileuse, peu concernée, bougonnant mollement dans son trou, car ayant vite compris qu’ils ne seraient jamais que des citoyens de seconde zone, n’étant pas du monde agricole, le seul qui mérite considération aux yeux des chefs, et que donc ils ne seraient ni consultés ni même informés. Alors, résignés, ils appliquent avec conscience un principe bien connu dans nos campagnes « Chacun pour soi et moi d’abord ! » La troisième ethnie en fait n’en est pas une, car elle rassemble des éléments disparates, des électrons libres, des non intégrés, des insoumis, des marginaux de la pensée, des citoyens étranges, car ils réfléchissent, se posent des questions, émettent des avis, trouvent des solutions, font des propositions, enfin se préoccupent de l’intérêt général, eux. En cela ils sont éminemment suspects. Dans notre village, on ne doit pas réfléchir, ou du moins si par malheur ça vous arrive, on garde ça pour soi, car on ne doit pas avoir un avis différent des chefs, c’est interdit. Les chefs du village ne souffrent pas la contestation. Aux inconscients qui oseraient par exemple se renseigner sur un service qui n’existe pas, mais qui devrait exister, mais qui n’est pas considéré comme utile par les chefs, donc qui n’existe pas, même si la loi du monde extérieur dit qu’il doit exister, on répond sèchement « Si vous venez ici pour faire des histoires, vous n’avez votre place chez nous, et on ne vous retient pas » A ceux qui auraient le toupet, l’impolitesse et l’inélégance de ne pas se contenter d’une telle réponse, alors on fait passer le message sous forme appuyée de rumeur distillée devant les écoles par un proche des chefs, ou mieux encore sous forme de lettre anonyme qui calomnie sans vergogne dans toutes les boites aux lettres le contrevenant avec des mots clés qui font mouche à tous les coups dans les cerveaux lobotomisés des asservis et affidés. « Monsieur Untel, c’est un vilain bonhomme, on a des preuves, c’est un agitateur professionnel qui veut mettre le désordre dans notre communauté si calme, d’ailleurs c’est peut-être un terroriste, on n’en est pas sûr, mais on a des doutes…….. » « Madame Untel est une sale bonne femme, elle est connue, certainement une p…, on n’en est pas sûr mais on a des doutes…….. » Et on signe courageusement « Juste Lucide »


Car ici, quand on veut préserver ses petits privilèges et ses petites combines bien normales quand on est les chefs du village, on ne lésine pas sur les moyens. J’arrive à la fin de mon audacieux persiflage, et ça m’a fait beaucoup de bien. Ceci étant dit, j’ai constaté que la fonction de chef du village, même si ça rapporte, n’est pas de tout repos, et souvent ingrate, car la populace est ingrate, elle ne voit que ce qui ne va pas, et oublie très vite ce qui a été bien fait, ce qui explique le mépris des chefs pour elle. Alors s’ils veulent encore la place, qu’ils se la gardent ! Mais qu’ils ne comptent pas sur ma voix.


Démocratie