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P TERRE PART E SUD D

Olivier FAVRE-LAURETTE

 


PARTERRE SUD

Olivier FAVRE-LAURETTE

 


Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait totalement fortuite.

 


A Tzu Hsiang Wang.

 


Voyage premier

Quartier opéra Une vie rêvée

 


PROLOGUE

Milles noirs, l’intensité d’une présence    

Comment avait-elle apprit à allumer le cœur des gens ? Où avait elle absorbé cette concordance entre gestuelle, vêtements et regard ? Ce que les gens qui la croisaient et s’arrêtaient aux apparences nommaient son style, c’était bien plus que ça. Mais pouvaient-ils le percevoir ? Eux qui étaient éduqués pour être soumis aux apparences, leurs regards porteraient-ils au-delà des habitudes ? Pourquoi offrait-elle un visible différent de tout ce que notre expérience quotidienne perceptive nous propose ? D’elle jaillissait de la lumière répartie sur l’ensemble de son corps ainsi que dans tous les plis de tissus, libérant une projection généreuse de sa personnalité du moment. Cette intensité était répartie sur toute la surface de son être, avec des variations innombrables entre le strié des tissus et le lisse de la peau. Un accès à son épiderme, dans les interstices textiles, laissait passer de la lumière, un « ultra noir » des vibrations et une magnifique carnation trahissant un fort désir de projeter de l’intensité. Telle était Loredana. Bien entendu, il convenait de regarder le tableau sans cadre qu’elle représentait en y repérant la couleur reflétée par la surface noire de ses habits, et son rayonnement. Si l'on ne voyait que du noir dans les creux et les reliefs, c'est qu'on ne regardait pas Loredana. Il fallait en effet beaucoup d’acide pour arriver à percer son cuivre, telle l’aqua-fortis des anciens alchimistes ou le cynisme salvateur des philosophes décapant les mythes et détruisant les illusions. Il fallait également prendre des risques pour saisir les chances offertes d’être pleinement bouleversé par Loredana.    

 


Aussi, pour se rendre plus inaccessible encore, la fenêtre qui donnait accès au jardin de son épiderme était très étroite. Qui était prêt aujourd'hui à se laisser surprendre ? Qui avait assez sculpté son acuité pour percevoir les milles variations de noirs intenses émanant d’elle ? Ce phénomène ne pouvait être photographié et Loredana le savait parfaitement. Elle était « chose », objet indescriptible et insaisissable dans l’instant technologique archivable et pixélisé. Telle était sa manière de se projeter au monde, d’évoluer dans les ruelles de la vie. La foule entrait en résonnance avec elle. Si le pouvoir est un théâtre, elle tenait le sien de la pièce se jouant en elle, conforme à son jeu d’acteur sur la scène des rencontres, laissant tout spectateur vulnérable et appelé. Loredana c’était une danse et, un chant des couleurs, sur le banc de l’existence.          

 


CHAPITRE 1

Le Royaume s’effrite

C’était à la fin de l’été, ou plutôt dans l’automne naissant. Dans le jardin du Palais Royal, à Paris, assis près de la fontaine centrale et contemplant le bleu intense des toits vieillis et du ciel, Marc prit une décision, alors insignifiante, qui allait le propulser sur une très longue route. Ce jour là, un peu caché sous les arbres, il lisait un livre ancien en vieux français, peut être acheté par hasard quelques heures auparavant dans une galerie proche, un acte impulsif. C’était un dimanche en milieu de matinée, juste avant que toutes les chaises vertes ne soient prises d'assaut et que le sol ne soit marqué par les rainures droites ou elliptiques témoignant des mouvements de recherche de la meilleure exposition au soleil fuyant. Marc devait se rendre à Nancy et à Strasbourg en fin de journée, mais il ressentait tel un battement de cœur puissant, la nécessité de faire encore quelques détours auparavant. « Pas encore, pas tout de suite » chuchota-t-il à lui même. Conforté par un gilet en laine épaisse et à grosses mailles blanches, comme ceux de son enfance lorsque ses cheveux étaient encore blonds et bouclés, pour affronter les petites températures du matin clair, Marc se caressait inconsciemment le bras gauche tout en laissant glisser l’index de sa main libre en dessous des traces imprimées. Il rendait par là même quelques mots et le passé immédiat lu, illisibles et flous. L’autre main s’amusait à chercher de petits orifices dans les maillages laineux, à passer en dedans et en dehors des nœuds et à se rapprocher d’un carré de chaleur, au plus près de la peau. Organisé en forme Garamond, le liquide noir le laissait indifférent ce matin là. Il n’était ni présent au récit, ni prit dans la tenaille des mots savamment agencés de ce livre, dont la couverture ne liait leur somme que grâce aux colles anciennes et miraculeuses. Son esprit voguait hypnotiquement, dans des mondes pliés les uns dans les autres, tout en faisant défiler les pages inutiles à la conscience directe mais agissant tels des miroirs pour cinémascope mental.

 


Chaque idée, souvenir, projection, pensée, jaillissement, réflexion et dialogue à luimême qui écloraient simultanément aux cris des enfants joueurs et bien mis des beaux quartiers, tendaient vers une obsession naissante nébuleuse et décousue. Les délires cadencés voguant dans l’esprit parallèle à celui occupé par la lecture, couplés à une chaleur intérieure intense, rendirent Marc heureux d’être au monde, dans une attitude ample face au soleil. Il résidait dans un corps vaste et dilaté en milliards de cellules photovoltaïques. Le temps était idéal ce matin là. La chaleur du dedans était synchronisée avec celle du dehors, température de l’âme et météorologique concordantes. C’était un moment propice pour écouter sa voix intérieure, et partir en direction du Jura, image verte dominant l’éternel retour du tôt délire écologique dominical. Sa décision de céder à son envie qu’il pensait instantanée, mais qui au final avait remporté le long combat invisible des désirs contradictoires du moment et des humeurs, était prise. Crée par le jeu des reflets inconscients des histoires de ce vieux livre, certainement choisi en partie dans un défi à lui-même, une pulsion boisée grossissait en son plexus : Une tumeur nichée dans le creuset des pensées vagues. ……………………………….

 


Partir sur cette route constituerait une première étape, un risque léger, que Marc voulait prendre. Le rendez-vous contraint de lundi matin dans l’extrême Est de la France, l’originel, attendra bien cette fois-ci. Depuis des semaines, Marc en rêvait, souhaitant retourner vers des montagnes propices aux promenades calmes et sans but, oui, surtout sans but et hors sentiers, permettant de réfléchir à propos avec pour seule compagnie le rythme du bruit des cloches des vaches du Jura. Ainsi donc, résolut par des conclusions précaires, mis en mouvement par des sensations pectorales débordantes, Marc se dirigeait, tout en fermant la marche à un groupe de touristes bruyants à casquettes rouges, vers la sortie de l’espace Royal. Dans la foulée, Marc prit la route en direction du sud-est de Paris après avoir retiré son véhicule dans une agence de location, exactement localisée sous le Musée du Louvre. « Le monde avait changé. »

 


CHAPITRE 2

Hong Kong, 1997.

Assise et lasse dans le parc de Kowloon, en face de l’île de Hong Kong, Loredana se délassait sur un banc en compagnie de femmes Philippines qui riaient probablement en échangeant des anecdotes sur les lubies de leurs riches employeurs Chinois. Où peut-être discouraient-elle sur la rétrocession du territoire à la Chine et riaient-elles de la peur de leurs employeurs préparant leur départ vers le Canada et l’Australie ? En se remémorant son passage à Tokyo la semaine précédente afin d’y rencontrer un puissant industriel japonais, Loredana ne pouvait s’empêcher d’effectuer un parallèle entre sa vie et la Yamanote Line, cette ligne de métro circulaire faisant le tour de Tokyo. Hong Kong est la ville d’Asie qui lui a toujours plu, aussi loin que puissent remontrer ses souvenirs. C’était un endroit qui lui permettait de se relaxer et où elle avait les meilleurs souvenirs de sa part de vie asiatique. Nulle part ailleurs, ce continent majeur dans son existence et dans la destinée du nouveau monde ne vibrait autant en elle. Dès le premier contact avec les îles qui constituent l’archipel de l’ex-colonie britannique, guidée par son père dans les années quatre vingt, elle se senti en cadence avec la dynamique locale, une rythmique propre offerte au spectateur hors tempo. A cette époque, elle pouvait encore admirer les dernières jonques aux voiles vermillon et la vie encore un peu chinoise des habitants, surtout les vieux pêcheurs de Tai Po ainsi que les résidences flottantes éparpillées dans les mangroves de chaque îlot. Le cantonnais aussi lui avait plu dès le premier choc auriculaire, cette langue revêtait pour elle une puissance comique et à la fois musicale très forte. Enfant puis adolescente, elle se penchait en avant sur les bancs de bois des ferries opérant la traversée entre l’île et le continent, pour écouter les conversations des Hongkongais et en rire aux éclats. Les yeux de son père n’étaient jamais très loin, fixant tour à tour l’horizon et l’enfant, en cadence avec la houle de la baie. Loredana se souvenait aussi que les embruns sentaient déjà le fioul mais dans des proportions rendant l’odeur agréable, comme dans les stations essence de son enfance, sur les aires d’autoroute, lorsque son père y effectuait le plein.

 


Aussi loin que remontait sa mémoire, elle avait toujours connu Hong Kong. Elle aimait la nature même de cet endroit de la planète, sa musicalité, ses agencements de couleurs la nuit et sa gastronomie généreuse. Reprenant le fil du réel perceptible en se focalisant sur les flamands roses du parc de Kowloon, la « Yamanote » de Tokyo lui revint à l’esprit. Cette ligne de métro qui encercle la capitale japonaise et qui déverse inlassablement les millions de vies en blanc et noir vers tous les centres d’affaires de la mégalopole fascinait Loredana. Bien souvent, pour casser l’ennui des weekends à Tokyo et la solitude extrême qu’elle pouvait ressentir en tant que femme latine prise dans l’impossibilité de communication au Japon, elle choisissait de manquer volontairement sa station, et de refaire un tour de la ville. En faisant ça, elle pensait à sa vie, et s’octroyait par là même des fêtes intérieures en buvant un champagne narcissique, composé de bulles de sensations fortes s’évaporant du jus rance de sa raison. Opérer ce rapprochement entre sa vie, qui ne consistait qu’à tourner en rond autour d’elle-même et sur la planète en passant d’une ville à l’autre, la rendait joyeuse, comme si elle avait trouvé une de ces pépites de vie cérébrale qui entrainent en nous de petites joies précieuses impartageables. Tourner, toujours tourner…Sur elle-même comme la terre le fait, et autour du soleil en voyageant autour du globe. « La vie serait elle calquée sur les astres ? Le mouvement des planètes vibrait il en elle ? Serais-ce cette force qui était le moteur de la vie des gens ? » Toutes ces questions que tout le monde semblait se poser dans les temps anciens lui laissaient le goût sucré d’une victoire sur les gens qui passaient au loin, engoncés dans leurs costumes mentaux gris et dont elle ne saura jamais ce qu’ils pensent vraiment.

 


Après quelques pas pour traverser Nathan Road, de retour dans sa chambre d’hôtel, dans la partie basse du quartier de Tsim Tsa Tsui, nom qu’elle prononce parfaitement désormais, à quelques mètres du parc, Loredana eu la sensation que cette joie, ce flux intérieur positif allait devoir être entretenu, qu’il ne fallait pas laisser filer l’occasion d’un moment précieux à rendre permanent si possible. Dans sa chambre d’hôtel, cette intuition de connexion entre elle, les astres et les circuits empruntés par ce métro de Tokyo, dans un grand mouvement permanent de l’histoire accélérée, conduit Loredana à s’asseoir quelques instants en sortant de la douche. Elle répandit son beau corps sur le marbre froid de la salle de bain, un collant enfilé sur une de ses longues jambes, l’autre jambe du collant posée sur le tapis humide de l’après douche. Sa vie, selon elle, suivait donc un destin calqué sur celui de la Yamanote Line. Elle adorait cette image dont elle tirait une force directement issue du désespoir de la prise de conscience de cette giration permanente. Elle en souriait. « Sourire est la possibilité » se dit-elle, « d’être cette fleur de Lotus qui pousse dans la boue ». …………………………………..

 


Salisbury Road Après un dernier coup de téléphone pour faire le point sur sa mission, Loredana devait rejoindre un certain Bai Li, se faisant appeler M. Wang. Les derniers rituels, immuables, comme un cérémonial tendu vers une séduction maximale, vers une mise en scène du mensonge et des simulacres féminins attendus, demandés et codifiés par les hommes pour se laisser prendre, devaient être mis en œuvre. Sa préparation était un cérémonial dédié à la beauté féminine, une approche de sa présence ultra raffinée, esquissée avec des pinceaux japonais jusqu'à la laque de ses ongles. Talons de hauteur juste pour marcher à tous les rythmes et sur tous les sentiers, rouge à lèvre classique, robe légèrement fendue, tout était en place pour assouplir les paravents des confidences. Le rendez-vous était prévu à 18h30 dans le « lobby » de l’hôtel d’en face, L’Intercontinental de Salisbury Road, dans le quartier de Tsim Tsa Tsui. Elle détestait cette partie de la ville depuis quelques temps, l’ambiance y avait fortement changé depuis 1997 en particulier. Wong Kar Wai avait fait ce qu’il pouvait pour fixer l’ambiance d’une époque dans ses réalisations. « Avec la mondialisation, comment ne pas être un peu chinois ? » se disait Loredana en traversant Nathan Road pour se rendre où l’attendait la cible. Au bar du « lobby », M. Wang attendait, à l’heure. C’était un Taïwanais un peu perdu dans cet espace étranger. Les échanges en mandarin entre Loredana et M. Wang furent inaudibles pour le serveur préparant les deux « Nine Dragon Cocktails ». Rapidement, M. Wang osât proposer une invitation au restaurant la Cuillère d’Alain Martin. Il suggérait aussi d’aller rejoindre un endroit calme en fin de soirée pour une « soirée champagne », belle formule indirecte qui trahissait l’empressement de M. Wang pour découvrir Loredana. Ce soir là, chez Alain Martin, on rencontrait le monde entier dinant à Hong Kong. Des Japonais, des Américains, des Chinois nouveaux riches et quelques Russes vivant à Hong Kong, résidents d’une île réputée pour son climat fiscal tempéré.

 


En arrivant à la Cuillère, Loredana y croisât, en entrant, le regard lumineux vert et bleu d’un bel homme, avec un style au croisement de l’aventurier et de l’homme d’affaires, qu’elle jugeât Français par sa gestuelle et son sourire à demi, sûr et fragile, un peu ouvert et joueur. Depuis leur table, la vue sur la baie de Hong Kong était magnifique, constituée d’une myriade de couleurs et du mouvement incessant des bateaux allant de part et d’autre de la baie. Les plus belles lumières étaient celles des grands porte-conteneurs s’éloignant vers l’obscurité des ilots lointains. Une belle bouteille de Bourgogne rendait le moment plus agréable pour Loredana et faisait retomber la tension accumulée lors des derniers vols effectués entre Paris, Chengdu, Milan, Tokyo et Hong Kong. Le jus de Dieu comme elle aimait appeler ces vins de Bourgogne qu’elle jugeait supérieurs à toute autre sensation, les rouges de crus prestigieux, ceux de la Côte d’Or où elle passait souvent avec son père sur la route des vacances d’hiver en France, direction la Suisse via le Morvan et Beaune, étape paternelle obligée pour embarquer des caisses de grands crus. Au moment du dessert, le téléphone sonnât providentiellement pour interrompre la conversation et le diner. M. Wang dû écourter l’entrevue, Mme Wang étant de passage à Hong Kong, exigeant de voir son mari immédiatement, le soupçonnant d’être accompagné. D’après ce qu’elle pût entendre, les époux Wang discutaient surtout de leur fille unique qui vivait à Paris et qui songeait à rentrer, interrompant ses études de mode. La fille de M. Wang s’était mise en tête de devenir une « betelnut girl » à Taipei, ces filles dénudées qui vendent des boissons aux automobilistes le long des avenues. Pas pour de l’argent bien sûr, elle savait qu’elle pouvait compter sur l’argent de son père, elle n’en avait donc pas besoin. Elle souhaitait simplement faire revivre d’anciennes traditions en perdition, c’était plus important que sa carrière selon elle. La période voulait ça semble-t-il.

 


Les femmes chinoises ayant souvent la main mise sur le sort des choses de la famille, M. Wang resta silencieux. Soulagée en quelque sorte par cette interruption et remerciant Mme Wang intérieurement, Loredana sortit du restaurant en feignant d’ignorer le bel homme croisé à l’entrée qui buvait un verre au bar. En passant près de lui, elle sentit son regard intense sur elle. C’était un regard bienveillant pour un homme qui avait devant lui une ouverture béante sur des jambes magnifiques. C’était un regard qui ne la déshabillait pas mais qui semblait lui demander si tout allait bien. En sortant de la Cuillère, Loredana traversât quelques rues, dont Salisbury Road, nom qui résonnait à ses oreilles comme un vieil album des Beatles. Prenant un tunnel, elle se retrouvât rapidement sur un bateau l’amenant vers l’île de Lamma. Prendre un bain du soir dans la Mer de Chine acide et regarder le soleil plonger le monde dans l’obscurité fût son rêve du moment.

 


Lamma Island

Assise dans le ferry effectuant la traversée entre Tsim Tsa Tsui et l’île de Lamma, le même qu’elle prît avec son père lors de son premier séjour à Hong Kong, Loredana regardait le sol, cheveux aux vents et les regards hypnotisés par les milliers de lumières jaillissant de la ville. Une vague un peu plus forte que les autres projeta un peu d’eau à bord, révélant un vieux ticket de métro de Paris, fraichement collé par l’humidité sur la plaque métallique antidérapante. Elle le ramassa et prit ce bout de papier lointain comme un signe de rappel à la France et aux regards de son père, qui à l’époque veillait sur elle dans ce même ferry, de manière bienveillante. Ayant emporté la bouteille de Gevrey-Chambertin avec elle, vin qui désormais avait un arrière goût de sel, elle dégustait les embruns fixés au goulot et sur ses lèvres généreuses encore artificiellement rouges. Arrivée sur une petite plage habituellement fréquentée par les expatriés occidentaux de Hong Kong, Loredana était seule à cette heure-ci. Elle marquait le sable de ses pieds magnifiquement entretenus et de ses ongles nacrés contrastant avec sa peau hâlée. Ce soir là, elle inscrivit dans le sable les mots suivants : « HK love 1997 alone in the dark watching the sky » quand soudainement un chaton noir aux yeux verts la surprit et lui griffât un orteil. Ce chat resta auprès d’elle un moment et elle lui sourit malgré la douleur, supposant que les mouvements de ses pieds pour écrire dans le sable aient été interprétés comme une invitation au jeu. En jetant un coup d’œil à gauche et à droite pour vérifier qu’elle était bien seule sur cette minuscule bande de sable blanc, Loredana laissa glisser le long de son corps souple et athlétique, formé par des années d’Aikido, sa robe rouge qui s’étalait délicatement au sol. Elle se jeta à l’eau en ne gardant sur elle que son « string » noir, tendu sur sa peau bronzée, immaculée de micro paillettes cuivrées.

 


Pendant ce temps, la robe rouge sur le sable était balayée par le vent venant du large de la mer de Chine, via le Vietnam et effaçât progressivement ses états d’âmes éphémères. « Hong Kong love…………..alone………… », fûrent les derniers mots lisible. Sortant de l’eau, elle aperçut une silhouette se confondant avec les arbres de la forêt. En s’approchant de ses vêtements éparpillés par le vent, elle observât cette silhouette musclée qui n’était encore à cette distance que celle d’un mannequin noir. Marchant quasiment nue sur le sable, elle reconnût un homme occidental de part les proportions de son corps et sa manière de se tenir face aux éléments. « Hello » lui lançât-il. Elle, silencieuse, le regardât en se cachant derrière sa robe rouge. Désirant entrer en relation, cet inconnu lui lu la phrase inscrite dans le sable : « Hong Kong love alone ». « Love alone ? » répéta-t-il en la questionnant, laissant poindre un sourire ironique dans sa voix. A son accent, Loredana lui répondit en français que quelques mots avaient été effacés par le sable et que de toute façon, cela ne le regardait pas. « Que faites-vous ici, seule, le soir ? » lui demanda-t-il. Elle ramassât ses sous vêtements sans lui répondre et regagnait les cabines d’essayage en béton blanc sans éclairage. Quelques mètres plus loin, elle remarquât que l’homme ne la suivait pas. Il disparut dans le sentier qui mène au sud de l’île, vers ce qui reste de bleu dans le ciel.

 


C’était là bas en effet, que le port des navettes entre l’île de Lamma et l’île de Hong Kong se trouvait. Loredana savait qu’elle croiserait cet homme à nouveau, au port, ne pouvant quitter l’île d’une autre manière et par un autre chemin à cette heure-ci. Une fois habillée et après une petite de marche à travers de petits hameaux recouverts de palmiers et de filets de pêcheurs séchés, Loredana arrivât au port et reconnut l’homme, assis à la terrasse d’un restaurant. Il lui sourit à demi sans qu’elle puisse détecter la nature de son message. Elle ne répondit à ce sourire et, sans le savoir, monta sur le ferry du destin et de l’éternel retour des choses qui repartait pour un voyage de plusieurs années.

 


CHAPITRE 3 Un professeur, une ville sans océan.

Originaire d’un quartier proche du centre mais à la sociologie dite défavorisée depuis plusieurs siècles, où vivaient à l’époque les gens au service des bourgeois de l’hyper centre, Marc avait passé le début de son enfance au bord de l’eau et dans une petite pauvreté financière. Plus une gêne que de la misère. Cette eau, il la regarde souvent aujourd’hui, avec un sentiment puissant qu’il n’a jamais eu précédemment, une force de vie incroyable, un flux immense qui se dirige dans tous les sens, comme autant de torrents n’arrivant jamais à destination d’un accueil fluvial chaud et tempérant. Le quai en face de son très vieil appartement, récemment retrouvé après des années d’errances professionnelles, était désormais le lieu où, bien des années après les heures heureuses à observer les oiseaux et les écrevisses, il allait boire ses cafés sur les péniches aménagées en lieux de vie pour les derniers poètes de la ville. Au fur et à mesure que les lignes discontinues blanches, autrefois jaune semble-t-il, défilaient, Marc se remémorait de mieux en mieux ces instants magiques. Paris était à quelques dizaines de kilomètres et le souffle devenait plus relâché. Il pouvait conduire son véhicule au mode automatique, tout en laissant filer ses pensées. Entre deux moments introspectifs, il décidât qu’un jour il ferait un tour de France des régions ayant encore des lignes jaunes au sol, afin de remonter le fil de l’hexagone de Trenet, de l’esprit de la nationale 7 aussi. Cette idée l’amusât à hauteur d’Autun, devant le magnifique spectacle des meixs d’une dimension de quelques soitures, délimités par des haies ocres, vertes et jaunes, les couleurs des saisons du Morvan. Il souriait dans le reflet du pare brise. En avançant de manière hypnotique sur la voie rapide laissant la Cote D’or dans le rétroviseur, puis la Bourgogne et enfin La Bresse, il se remémorait ses liens à l’eau tout en contemplant les futaies moyennes à portée d’œil.

 


Le Jura était l’endroit où les souvenirs des parties de pêche et de l’importance de l’eau dans toute son enfance. Son habilité à se mouvoir au bord des lacs et des rivières et tous ces éléments passés remontaient à la surface, paradoxalement dans le vert intense du décor. Les souvenirs de son adolescence arrivaient par flot continu. Son premier triomphe de jeune homme eut lieu en juin, au bord d’une gravière. Alexia se changeait pour mettre son maillot de bain, quand Marc aperçu, dans un micro instant, le sein encore en formation de la préadolescente. Il ressenti une incroyable décharge de désir, d’une nature nouvelle. Marc arrivait ainsi dans un espace émotionnel où il était étranger. Il eut aussi, sa première érection fabuleuse, intensément tendue pour une fille réelle, qui bien qu’étant trop jeune pour figurer sur ce magazine érotique trouvé près d’une grange à la campagne et qui lui servait de support masturbatoire renouvelable jusqu'à présent, y méritait la place de reine de la provocation des émois et des troubles. Par ce seul effet d’une aisselle rehaussée d’un exquis vallon rosé, il entrait sans retour possible dans une nouvelle zone géographique existentielle. Sans trop y penser, Marc rejoignit Alexia qui batifolait avec un rival prénommé Vincent à une vingtaine de mètres de la rive. Il s’incrustât entre eux d’une manière que l’on pourrait juger autoritaire, la nature décidât pour lui et il l’embrassa. C’était son premier baiser, sa première prise de risque d’homme, sa première ouverture réelle à une altérité érotique. « Le baiser mémorable. » dit-il, le volant fortement agrippé pour saisir ce souvenir. Après quelques heures à batifoler dans les eaux froides à surface chaude, Alexia lui fît cet aveu : « Marc, je sens que je commence à t’aimer, depuis le mois de février peut être déjà ».

 


Cette phrase le bouleverse encore aujourd’hui dans sa voiture en direction du Mont d’Or, en constatant des réactions physiques coordonnées aux souvenirs de cet instant, la grande vigueur adolescente retranchée. Ces mots qui se passent de tous commentaires ou d’explications, étaient les plus émouvants qu’il ait entendu depuis lors. Bien plus qu’un « je t’aime » court et sec ou que des lettres longues et enflammées que l’on s’envoi sur les bancs de l’université, cette phrase était une promesse de trajet à deux délicat bien qu’à la fois intense. La naissance des sentiments, voila ce qui l’intéressait depuis l’origine, car cela pouvait l’émouvoir au plus haut point. Il souhaitait plus que tout ressentir un jour ce moment où l’on tombe. Depuis des années en effet, il attendait en vain qu’une femme prononçât cette phrase à nouveau. Aujourd’hui, dans sa voiture longeant les premières côtes du Jura, et à quelques petites années de la barre des quarante ans, du point de basculement vers la cristallisation de son caractère, Marc se souvient ému de ce premier geste où le débordement de désir le mit sur la voie du courage et du plaisir. Lui, l’enfant le plus pauvre du collège, avait embrassé la fille la plus désirée. Ceci modifiât son rapport aux femmes pour les années à venir et dès cet instant, il les aimerait, car il y avait peut être un conflit en elles également : choisir entre la sécurité que peut procurer un homme de belle extraction et le désir brûlant pour un garçon n’offrant qu’une seule certitude : les trajets vallonnés.

 


C’est extra A hauteur de Poligny, où dans un restaurant de bord de route il cherchait à commander un plat encore servi à 15 heures, il se remémorait également les trente kilomètres à vélo, quotidiens, pour aller lui arracher des baisers. Surpris par un serveur lui proposant de tout commander à l’exception des vins locaux, Marc interrompit son délire érotique le temps d’une brève respiration. Optant pour un verre de vin de Bourgogne et un pot au feu, Marc pût à nouveau penser à sa vie, l’érotisme étant de moins en moins loin au gré des aller et venues du serveur. « C’était possible si c’était tenté » continua-t-il de répéter en arpentant les routes de campagne à vélo, longeant les champs de blé, comme une leçon prise sur sa timidité. Aujourd’hui, culture générale et rencontres de femmes japonaises du quartier de l’Opéra à Paris aidant, cet aphorisme lui rappelait une citation de Yoshida Kenkō dans « Les heures oisives » : « Quand on agit sans délai, on réussit » Enfin, cette fameuse culture générale lui servait à quelque chose. Elle expliquait ce que la nature savait depuis longtemps. Reprenant la route, les kilomètres défilant, Marc repensait à son père qui l’encourageait dans son parcours de séducteur de province ainsi qu’à sa ville natale où les bancs publics aujourd’hui disparus par manque de savoir vivre municipal se seraient souvenus de ces longues heures à embrasser les filles. Tout ceci se produisait, dans le hasard des programmations musicales, tel un délicieux plaisir sucré recouvert des nappes nostalgiques de la radio qui jouait « C’est Extra » de Leo Ferre. Son cœur, ainsi que le moteur, accéléraient. ………………………

 


Impasse du glaive Marc pensait beaucoup aux ruelles de son enfance, où il ne se sentait plus vraiment chez lui, mais pas moins qu’ailleurs. Il était revenu dans sa ville natale depuis quelques temps déjà, mais les longs séjours parisiens dominaient toujours son emploi du temps, ainsi que les soirées solitaires dans son studio de la rue Feydeau, bien pratique pour se rendre au Palais Royal et y lire, à l’Opéra et à son bureau de la Madeleine ou faire une pause. Il adorait plus que tout continuer ses promenades jusqu'à la Seine, pour viser la rive gauche depuis les ponts, en s’arrêtant, pour l’instant, en leur milieu. Marc aimait sa ville natale comme on aime sa grand-mère, pas tous les week end et sans trop la comprendre aujourd’hui. Il était étouffé par ses ruelles étroites. Vivant dans une cité sans port orienté vers l’air puissant du large, un sentiment de claustration pesait depuis quelques temps sur son quotidien. Sans oublier de mentionner cette si belle région, mais enclavée entre deux montagnes et deux énormes puissances qui écrasaient tout en cet endroit. Cette sensation s’amplifiait jour après jour mais il ne trouvait aucune explication à cette soudaine et pressante envie de vivre près d’un port ou même plus, de prendre le large. Il savait intuitivement depuis quelques années, qu’il devait suivre le cours de l’eau. Elle l’a toujours rendu heureux aux moments clés de son existence, tel le bain d’émoi avec Alexia. Il songeait à se laisser porter comme un bouchon de liège allant du ruisseau qui se jette dans la rivière, à la rivière s’engageant dans l’affluent, de l’affluent se mêlant au fleuve puis enfin, du fleuve prenant le risque de la mer. Bien que sans expérience, Marc supposait qu’en mer il fallait bien se connaître, car le ruisseau, le lac et la rivière permettaient par le reflet de contrôler que l’on s’appartenait toujours… Loin des compromis et sans s’en apercevoir, Marc devenait romantique, sur les ruines de son existence et du bonheur prêt-à-porter qu’il n’achetait plus. ……………………………………..

 


A Baume les Messieurs, Jura. A la vue de la magnifique vallée dans laquelle se lovait Baume Les Messieurs, cette sensation de liens forts avec les évènements halieutiques paternels s’estompait pour s’arrêter totalement quand Marc aperçut la rivière. La joie simple et immense, emplissant toutes les parcelles du corps, de la vue de l’eau et de ce village parfaitement posé dans un écrin vert, serti par des falaises protectrices, remontait à la surface des émotions. Le reflet de la rivière et certainement la température, ainsi que les couleurs alentours et peut être même le degré d’humidité du moment lui rappelait ces réunions de famille dans les collines pré-vosgiennes, où souvent il partait s’enfuir dans la forêt en accusant tout le monde d’hypocrisie et de mensonge à table. Les autres le prenaient pour un fou, inflexible, plaçant son vrai au-dessus des arrangements du moment avec le bonheur total. La probité exaltée était ce à quoi Marc vibrait à ce moment là de sa vie. Cette tendance revint dernièrement dans sa vie, sans savoir très bien pourquoi. Cet élan le mettait constamment sur la route de l’éloignement d’avec ses collègues, ses clients et récemment de son épouse. Jusqu'à cette demande de divorce tombée via « sms » il y a quelques semaines et qu’il pensait accepter dans un mouvement libératoire, soulagé d’avoir été lâche jusqu’au résultat probablement espéré quelque part en luimême. Avec l’eau, la forêt et les adolescentes, celles des villages, les plus libérées sexuellement ou celles des villes, plus réservées mais portant des bas soyeux et des sous vêtements aux parfums citronnés, la recherche de la vérité exaltée constituait sa boussole dominante d’adolescent solitaire. Debout sur le pont de Baume les Messieurs, Marc se perdit dans un flot continu d’images d’ouvertures plus ou moins rosées et de langues enchevêtrées à la sienne, le spectacle des espèces sensibles à la pollution et ondoyantes, juste sous ses pieds.

 


Tempos, dosages et caudalies des baisers des femmes de sa vie revenaient à sa mémoire, à sa bouche, à son nez et à sa peau dans un caléidoscope anatomique où toutes se mélangeaient aboutissant à un métissage charnel et, à la création d’une somme anatomique féminine parfaite. « Toutes avaient des lèvres extraordinaires dans les vergers de mon adolescence » prononça-t-il la tête vers le ciel, face à l’Abbaye. ………………………..

Assis et orienté vers les rayons du soleil qui prendraient encore quelques heures victorieuses à cette haute falaise constituant son horizon immédiat, Marc buvait un mauvais café à 1, 10€. Ceci le faisait sourire, sans ironie, lui qui était habitué aux tarifs des cafés de Paris. Mais il aimait tout de même ces cafés des bords de route, rivés aux temps de la vieille France, l’esprit en moins. Finalement, plus de plaisir ici qu’à Paris. Une vraie joie d’enfant Marc quittait la table du café de Baume les Messieurs, tout en laissant tomber les pièces de monnaie dans une coupelle en étain reproduisant le son d’une cloche de monastère chinois, il retendit son esprit vers l’eau. Tout concordait à cet endroit là, seul sur le pont, au bas du village. Il se sentait bien, simplement, entre deux rives, sans choisir. « La conclusion de tout ça ? » se demandât-il ? « Aucune. Ou peut être une, oui. Non, profiter de l’instant, le prolonger et l’emmener avec soi, le faire grossir en moi et le protéger.

 


Peut être aller vers l’eau de mon enfance, suivre le courant inconnu, quitter Paris qui m’aliène, Strasbourg qui me diminue, la terre et même les femmes, qui avaient constitué ma seule motivation à me hisser dans la hiérarchie sociale, partant du présupposé de leur besoin de sécurité sur le long terme, mais qui bien souvent, dans une ironie bien moderne, gagnaient plus que moi et ne me demandaient rien. » Le suicide social de Marc était peut être en route, grossissant dans un rapport inversement proportionnel à sa satisfaction du grand chamboulement espéré à venir. Le long des routes, il constatât qu’il ne fût pas seul dans ce cas, que l'humanité toute entière semblait à ce moment, se diriger vers une solitude insupportable et irréversible. Même si le monde semblait s’écrouler autour de lui, Marc était heureux de vivre à l’aulne d’un saut romantique désespéré, qu’il devinait sans retour.

 


A Château Chalon. Cette impression se renforçât encore lorsqu’il prit la route vers Château Chalon, un magnifique nom de village pour un sublime agencement architectural perché un promontoire rocheux, visible de très loin, à quelques kilomètres de là. Il se mît à penser à ses anciennes relations sociales qui étaient expatriées et qui semblaient en tirer beaucoup de joie. Lui, à part quelques courts séjours à Hong Kong, Singapour et Tokyo pour rendre visite à ses collègues des filiales asiatiques, qui avaient racheté sa société quelques années auparavant, n’avait aucune idée de ce que pouvaient être des séjours prolongés hors de France. Il avait adoré son court séjour en Turquie où il dansait avec des amis rencontrés à Izmir. Seul dans ce pays, il avait exploré les côtes et des montagnes dans une vieille Jeep décapotable en écoutant de la musique locale. Ce séjour l’avait enchanté. Son seul vrai exil fût Paris, qui l’avait mené à grande distance de cette terre essentielle, de la nature et finalement des gens dites « petites » vivant encore dans les villages qu’il traversait dans son périple de reprise de contact avec un monde plus simple. L’évident rapport à la saine habitude d’une vie réglée par les saisons, l’autre vie qu’il fantasmait mais si difficile à conquérir pour un citadin était éventuellement ce qu’il cherchait désormais. « Pas maintenant, pas tout de suite » lui intima cependant la voix en dedans. « Les derniers conquérants de France sont ici, dans les campagnes » pensait-il, « ils tiennent à bout de bras les traditions qui ne sont pas encore détournées en folklore, certainement au service des déracinés de passage, comme moi. » Quand Marc voyait vivre ces personnes dignes en acceptant ce qu’elles sont, puisant une force supérieure, celle de l’acceptation d’un lien encore réel avec l’existant des cycles naturels et des couleurs de la végétation, il ressentait un profond respect. « Ils ont fait un choix de vie qu’ils apprécient durablement » se prit-il à penser.

 


Marc n’ayant jamais pu accepter ce qu’il était jusqu'à présent, ni ce qu’il faisait, admirait ces villageois. Cette obsession continuait, voir s’amplifiait en prenant de l’âge. Paradoxalement, un changement de plus était en cours, peut être plus radical mais il allait falloir se hâter pour modifier le cap de l’existence, l’espérance de vie moyenne familiale étant très faible, une mesure subjective du temps qu’il restait à vivre pour pouvoir planifier sa future vie rêvée. Il convenait également de tenter quelque chose dès maintenant, quoi exactement il ne le savait pas, mais les messages du corps étaient trop forts. Comme un bâton de sourcier, il résonnait à la vue des possibilités offertes par la vie à venir, loin de Paris, loin de Strasbourg et pourquoi pas loin de la France. Qu’est-ce qui avait fait qu’il était entré dans cette course vaine à l’ascension sociale et à la fuite de ce qu’il était profondément ? Il avait des pistes de réponses, mais il ne voulait pas les voir pour l’instant, leur objet semblant bien trop futile. Désormais pour Marc, l’important était de chercher pour éventuellement trouver, et ne plus perdre le temps de présence au monde, la ressource la plus précieuse car la seule non renouvelable. Idée simple mais tout le temps oubliée dans le gaspillage généralisé du temps de présence à la vie. Avant de quitter Château Chalon, dans le premier virage du village, Marc décida se s’arrêter pour profiter du magnifique panorama, les vieilles bâtisses à sa gauche, les vignes en contre bas alimentant en vins jaunes, au loin, la vallée. La voix qui passait à la radio, ainsi que le spectacle offert par le lieu firent surgir du fond de sa mémoire, un vieux professeur de français dont il se rappelait leurs échanges le soir en longeant la cathédrale de Strasbourg, après les cours.

 


Suivant ses rêveries du moment et les conseils de ce professeur de lycée qui lui disait : « Il n’y a pas de différence entre le Monde et le Livre, comme souvent en matière de Talmud et donc de vie, la question fait progresser plus que la réponse ! ». Il lui fallait désormais trouver les bonnes questions. Prenant racine dans cette conclusion précaire, quelque chose frémissait en lui, signe d’un grand changement, un point de basculement à venir, restait à savoir quand. Le pouvait-on ? Pour le moment malheureusement, aucune voie dans la vie ne s’ouvrait clairement à lui, et celles prises dans la vie d’avant étaient désormais exclues. …………………………………. Jusqu'à ce récent périple dans les montagnes du Jura, Marc semblait avoir tout fait en bon soldat de l’existence. Il était désormais en recherche de l’ultra solution. Restant sur cette forte intuition telle une longue traine en lui-même, il marcha dans le village quelques heures, à Château Chalon. Plus rien, désormais, ne pressait.

 


CHAPITRE 4 Cuisine chinoise porte blanche    

« Je prends les clés et je file, d’accord ? » lui dit Bai. Pas de réponse, c’est donc oui. « Bai, fais le plein en rentrant, je n’ai plus assez pour payer l’essence. » Sa mère n’a jamais supporté qu’il lui emprunte sa voiture, pas plus que le récent virage prit dans sa vie, dont elle ne comprenait rien. Ne sachant pas grand-chose de ses activités depuis la fin de son école de commerce, elle s’était mise en tête de l’espionner, ouvrant son courrier, ce qui donnait lieu à énormément de conflits, chacun restant sur sa position sans concéder un seul centimètre au compromis. Le courrier de ce matin l’avait rendu heureuse, car après avoir envoyé exactement neuf cent quatre vingt dix sept Curriculum Vitae à toutes les sociétés possibles et imaginables durant six mois, Bai obtenait finalement une réponse positive pour participer à deux journées de sélection afin d’intégrer le groupe Pythagore, un important fournisseur d’équipement de défense français. Il habitait dans ce que l’époque nommait « cité », banlieue ou zone. C’était des amas de béton où les habitants étaient invités à devenir ce qu’ils ne sont pas en arrivant, tout en étant invités à apporter du divers. Ils choisissaient donc souvent de rester entre eux, le monde en dehors de la communauté de Bai étant jugé au mieux incompréhensible. Changer de station de RER pour les parents de Bai c’était repartir en voyage en quelque sorte, les efforts accomplis pour venir à pied des plaines désertiques de l’ouest chinois dans un périple de deux années en travaillant tout au long du chemin ayant été suffisants. Cela les faisait souvent sourire de voir des Parisiens partir loin en vacances et qui leurs demandaient s’ils partiraient également. « Un jour » répondaient-ils à chaque fois, sachant pertinemment que pour eux, s’en était terminé des déplacements. Pour Bai, la solitude de l'homme dans une grande ville, qu'il soit marcheur, vendeur ou saltimbanque, c'est ce qui compte vraiment. C'est dans la foule qu'on se trouve soi-même. Bai ressentait ça à Paris, à Hong Kong et depuis peu, à Taiwan.

 


CHAPITRE 5 Délicieuse mégalomanie    

Sur la route du retour du Jura initiatique, entre Colmar et Strasbourg, Marc écoutait Haendel à la radio interprété par un semi-castra. Cette radio était le dernier lien avec l’extérieur, un filet d’ondes relié à la civilisation. Pendant ce temps, les châteaux d’Alsace défilaient et il retrouvait sa terre. Haendel, le polyglotte européen qui avait réalisé une synthèse des traditions musicales de l'Allemagne, de l'Italie, de la France et de l'Angleterre inspirait Marc, qui y superposait sa biographie sur celle du compositeur, dans un mouvement de délicieuse mégalomanie. Moment de flottement de quelques secondes, puis, comme dans un puits où la lumière se fade en descendant, cette petite joie retombait vers la raison inquiète, et son petit cas personnel. Là s’arrêtait effectivement la comparaison avec le compositeur, Marc ne pouvant rien montrer de son travail, il n’avait rien crée véritablement, ni même fait une synthèse de quoi que ce soit. Il vivait tel Brentano, l’épicier, la civilisation l’ayant juste équipé d’un cabriolet. Au fond, Marc était un employé remplaçable, d’ailleurs de plus en plus d’après les propos de son supérieur, ses clients le ramenant à un prix et à une liste de tâches à réaliser dans leur sens. Au début de sa carrière, perdu sans le savoir, tel un tissu cherchant à devenir vêtement il décidât de son construire par rapport à un patron. Mais l’étoile hiérarchique était devenue fade ces derniers temps. Le monde de l’entreprise et sa domination idéologique totale entretenue dans les salles de réunion étaient dorénavant des univers et des ambitions floues, des illusions motivationnelles débilitantes. Personne n’osait plus les remettre en cause, sous peine de passer pour un fou ou même d’être emprisonné dans une solitude extrême que peu assumaient. Traverser un désert professionnel jugé comme un mal par l’autorité morale de ceux qui tiraient un profit sonnant et trébuchant de l’aliénation quotidienne au système inégalitaire était l’ultime aventure de l’époque.

 


Marc eut l’intuition que cela ne l’effraierait pas d’être seul, loin de ceux qui vivent de la rente du contentement de soi. Il tiendrait ces juges à distance. En revenant à Haendel, Marc se disait que ce compositeur avait réalisé quelque chose d’utile et de plus grand que lui. Il pouvait offrir quelque chose au monde, pour éventuellement améliorer l’état de présence à la vie des gens qui l’écoutaient, et permettre à des interprètes exceptionnels de vivre de leur art. « Haendel est grand comme le monde disait Liszt. Et moi je fais quoi ? Je montre quoi ? Pour quelques poignées d’euros on me remplace, qui pourrait remplacer Haendel ?». Marc parlait à lui-même avec violence mais avec lucidité. Il était de la race des colériques occasionnels contre soi-même. Enfin, il commençait à réaliser d’où venait ce flot puissant à la recherche d’un courant tempérant : Il voulait créer quelque chose de plus grand que lui et le partager. Mais quoi ? Et pour qui ? ………………………………….. Quelques minutes plus tard, arrivé à destination, en se garant devant la maison de famille, il remarquât que le jardin semi-baroque de sa mère était pour la première fois, très mal entretenu.

 


CHAPITRE 6 Bien nulle part désormais

Dans un rapport singulier au village de sa mère, qu’il connut à peine car préférant rester dans les villes, Marc prenait un mauvais café à la terrasse de l’exil urbain, là où tous les autres commandaient une bière. Ils riaient en le regardant. Marc n’était plus un local. Les gens l’identifiaient à un Parisien de passage alors qu’il avait visité tous les recoins où les Frédérique Brion des villages alentours l’attendaient le samedi soir près d’une botte de paille, les cuisses tremblantes et le galbe clair. « Quel rapport difficile avec cette terre. Pas tout à fait natale, pas tout à fait de passage » se dit-il. Marc la déteste un peu moins désormais en prenant de l’âge car il comprend le choix des gens qui y vivent dans le doux consentement à l’immobilité paysanne du décor, renouvelé à l’infini dans l’espace et le temps. On se retrouve piégé par des décisions initiales, pouvait-il sortir des siennes ? C’était un beau village désert, que le progrès va dessécher humainement encore plus. L’église qui le domine ne maîtrise plus que quelques esprits mais trouvera toujours quelques impôts pour se refaire une beauté. « Quel esprit de résistance permet-il de conserver et d’embellir année après année ce village sans répit ? Et jusqu’où ira ma fuite » ? se demanda Marc en essayant de terminer son imbuvable café. Il se plaisait à résumer le dilemme qui l’animait depuis quelques mois dans des termes de plus en plus clairs, l’expérience introspective devenant de plus en plus intense, peut être stimulée par les forces telluriques de la terre de son enfance. C’était le douloureux rappel du temps qui jaillissait des sillons de ces champs. Finalement ce village avait quelque chose de positif, car Marc y trouvât des questions qu’il jugeait utile bien que non consolantes et malgré un fort mal de vivre qui le tenaillait. Il venait peut être d’arrêter de se mentir à lui-même. De retour à la maison, il décidât intuitivement d’ouvrir la caisse contenant les objets refoulés du passé. La première caisse en bois fût facile d’accès.

 


Les moutons de poussière qui contenaient les hameçons cachés de la nostalgie n’avait pas encore eu le dessus sur l’éclat du bois. Elle venait certainement d’être manipulée il y a peu. C’était sans doute sa mère qui s’amusait à ressortir les jouets de son enfance, en rêvant de pouvoir passer du temps avec des petits enfants qui tardaient tellement à apparaître que plus personne ne croyait à leur venue au monde. Cette caisse contenait : - des boites avec des hameçons pour espèces disparues - un guide vert de 1978 sur la Bourgogne, avec un marque-page coupant les hospices de Beaune en leur centre - une pince multiprise « made in Taiwan » - des guirlandes de Noël « Made In Germany » - un poème écrit par sa mère sur papier grands carreaux jauni écrit au crayon, dans un style d’enfant et plié dans le livre « La Cathédrale » de Huysmans: « L’eau est claire et fraîche, Le mensonge est vilain, pas joli, Ces petits enfants semblent gentils, contents » En soulevant quelques vieux vinyles, il trouvât un cahier qu’il marquât de son nom au collège lorsqu’il eût treize ans, dédié à l’algèbre. Il décidât de prendre le reste des pages vierges pour premier journal intime de sa nouvelle vie, dans lequel il noterait les questions apparues ces derniers temps, couvrant enfin par là-même les mathématiques de nappes littéraires dominantes. Avec toutes ces interrogations qui arrivaient tel un torrent après la fonte des neiges, il convenait en effet de noter le cheminement mental qui l’amenait à ressentir sa présence dans le quotidien comme une imposture. Soudainement, surgissant du fond des âges, une voix semblât lui parler en dialecte alsacien. Marc reconnut sa grand-mère qui avait jadis habité les lieux. Le message de la voix fût limpide et lui intimait de faire quelque chose pour sa mère.

 


« Parle à ta maman, et va-t’en de ce village, il n’y a plus rien pour toi ici, nos coutumes sont mortes avec moi. » Ainsi parla sa grand-mère. « Le monde, même ici, avait changé ». ……………………………

Regagnant la porte du garage, il entendit des pas d’enfants sur le gravier des allées d’en face. Ces petits jouaient, riaient et semblaient vivre la seule vie qui vaille la peine d’être vécue. Marc refermait la lourde porte en bois de sapin sombre et massive sur cette scène vivante.

 


CHAPITRE 7 Sushis de l’inconscient

C’était à Tokyo, dans un établissement japonais du quartier d’Ikebukuro où l’on servait les meilleurs cafés glacés de la capitale dans des calices de bronze à l’apparence ancienne, que M. Junichiro Takanaka remit à Loredana un magnifique livre contenant des photos de sushis. Des « aburi » en particulier, qui constituaient une suggestion dédicacée de son désir d’exploration corporelle, sur le mode du cru et du cuit, dans une métaphore d’un rapprochement sensuel Est/Ouest. Un message suggéré qu’il pensait bien trop fin pour un esprit occidental, dans une attitude de supériorité aveuglée et compensatrice de l’histoire, peut être propre aux peuples déclarés vaincus. Seule à l’hôtel Kempisky de Chengdu, en République Populaire de Chine, la chair rose, virant en certaines zones vers les rouges intenses des « maguro » induit une amorce d’excitation chez Loredana, qui commençât à se caressait coupablement car s’observant d’en dehors d’elle. Le désir débordait en vibrant avec les variations de rouges des chairs de poissons crus. Elle ne pouvait s’empêcher de penser que le Japon était le pays où l’érotisme se retrouvait partout tandis que la Chine représentait, dans son chaos épicé et bruyant, son antithèse la plus remarquable. Cette pensée l’amusât intérieurement, coupable d’un racisme érotique ordinaire et jamais dénoncé…. « Il était temps de sortir un peu de Chine, de passer quelques jours à Paris ou à Milan » poursuivit-elle intérieurement, tout en riant de sa perversion culpabilisante. Dans une succession de rêveries érotiques, elle entamait des voyages qui la menaient sur un bateau en Méditerranée avec des grappes de marins italiens en uniformes blancs.

 


De beaux hommes aux corps tendus de désir, des trentenaires pour la plupart, quelques quarantenaires, et un capitaine quinquagénaire. Ces hommes étaient tous plus ou moins athlétiques et entreprenant, des doux et des durs, dont un possédait une belle chevelure argentée, de nature à le confondre avec le sommet des vagues au loin, telles milles têtes de conquérants sur l'eau prêts à la posséder comme une armée de Priape, dans une orgie marine, dont les râles se confondaient avec celui des vagues fauves. Ces nappes grises évoquaient en elle une certaine « âme italienne » que l’on peut déceler dans l’écume flottant au dessus du capuccino par exemple, la quintessence de l’esprit italien perceptible en surface. Tout ce qui l’excitait sensuellement. Puis, désirant s’échapper de cette folie orgiaque, elle imaginât un français raffiné dont on ne percevait que le sourire et dont les belles mains floues fouillaient son corps ainsi que les plis des tissus. Il était dans son dos tout en lui susurrant des mots de « vieux français » à l'oreille. Tout ce qui l’excitait intellectuellement. Passant d’une page à l’autre, dans les plages de plaisir moins intenses, elle se mît à observer un « chuturo » de près, ce qui fît repartir l’excitation plus encore, tout en se sentant de plus en plus coupable d’être stimulée par ces photos de chair rouge. Tel un voyeur d’elle-même, elle se contemplait en sortant de son enveloppe corporelle pour s’observer dans ce tableau intime et grotesque mais alimentant un feu de libido torrentiel, attisé par les insultes à elle-même condamnant son comportement. Elle jouissait en italien. Le « chuturo » c’est ce bout de chair prélevé sur la partie ventrale grasse du thon, fait de pièces généreuses et voluptueuses.

 


En les brûlant à la torche, ces préparations pour l'œil et les sens chauds se nommaient « aburi ». C’était un mot, un son érotiquement chargé aux oreilles de Loredana lorsqu’elle écoutait les hommes japonais les commander virilement dans les bars à sushi de Tokyo, en particulier ceux de Shinjuku vers 19 heures. Elle rêvait également de Taka Kato, l’acteur porno japonais surnommé « goldfinger » qui peuplait les vidéos du net avec ses myriades de femmes fontaines et qui l’accompagnait souvent les nuits dans les hôtels de Tokyo en passant d’une chaine télévisée à l’autre. Loredana aurait aimé croquer et déguster l’une de ces femmes poupées à la peau de porcelaine, dans un contraste de beauté pure et de génie pervers. Tout ce qui excitait Loredana culturellement. La température retombât un peu, pour permettre un dernier rebond intense, quand, se sentant moins coupable en se souvenant que les hommes de l’époque d’Edo adoraient ces chairs évocatrices et la dimension visuelle érotique qui était première par rapport à toutes les autres dans la gastronomie japonaise, Loredana renforçât l’action de ses phalanges agiles et expérimentées. Ces hommes étaient prêts à échanger leurs femmes contre un thon. Elle se sentait moins seule en ayant trouvé des complices surgissant du passé. Elle se libérait. Cette frénésie iodée continua jusqu'à l’orgasme montant, tout en tournant les pages avec sa main libre de temps à autre, telle une marée que rien ne pouvait arrêter. Cependant, dans un mouvement brusque, une erreur d’aiguillage, la masturbation s’arrêta net au détour d’une page, les photos de thon s’étant mues en poulpes découpés en petits morceaux, ce qui stoppa ses voyages érotiques au cap de l’extrême plaisir. La porte du paradis resta close. La dépression pré-orgasmique, très répandue, eut lieu.

 


Elle reprit lentement ses esprits en s’extrayant de ce tango chromatique sensuel, puis se leva nue en laissant des ombres ondoyantes sur les murs blancs de sa chambre d'hôtel. Etait elle saine en prenant du plaisir avec pour tout support des photos de sushi ? ………………………………….

En se levant pour se servir un verre de vin, elle se disait en riant que c’était un secret à emporter dans sa tombe, tout en lui fournissant une explication biaisée, légère et universelle en mettant ce moment sur le compte de la mode mondiale des sushis de l’inconscient et de la solitude urbaine.

 


CHAPITRE 8 Une murène à tête de méduse

De seize à vingt ans, tel un monstre anachorète, Marc se réfugiait dans sa tanière, le temps d’accumuler suffisamment d’énergie colérique, pour la projeter sur les autres et le monde. Sa caverne était située dans un appartement où personne n’avait accès. S’il eût été une créature abyssale, une murène à tête de méduse aurait pu le représenter à ce moment là de sa vie. Un gros poisson débonnaire qui arpentait les rues de sa ville, comme aujourd’hui, le pas bien plus lourd encore. Depuis quelques temps, les gens l’avaient dit adouci, moins agressif et tendu dans ses relations aux autres. Mais le naturel revenait de plus en plus fort, et sa reprise nostalgique adolescente semblait à nouveau noircir son quotidien. Il ne se sentait bien que seul, car libre de s’adonner à son exercice de salvation : Imaginer ce qui viendrait après. Il désirait ardemment répondre à l’appel et être enfin à la hauteur d’un destin qu’il rêvait en grand mais vivait en tout petit. Marc était un homme qui avait ce don de mettre les gens face à eux même, comme un bouclier, et ceux-ci se figeaient immédiatement. Il avait de grands yeux vairons, l’un vert avec une grande tâche brune et l’autre bleu clair, ce qui lui donnait une singularité angoissante, ainsi qu’une difficulté des autres à sélectionner l’œil auquel ils allaient s’adresser et arrimer leur regard. Aussi, ses interlocuteurs changeaient de propos suivant qu’ils fixaient l’œil vert ou l’œil bleu de Marc. Il avait même crée un jeu avec ses proches amies, en devinant si elles lui mentaient en fonction de la pureté de l’œil sélectionné pour y déverser leurs propos. A priori, celles qui lui racontaient des contre vérités s’arrimaient à son œil le plus pur, le bleu clair. Le vert moucheté était réservé aux amitiés et aux rares relations franches et directes.

 


La tête de Marc était volumineuse, garnie de longs cheveux hérissés tels mille serpents, une tête large et un haut front qui l’aurait fait passer pour un savant en Chine. Sa grande bouche présentait des canines supérieures en forme de crocs, que ses anciens patrons lui avaient recommandé de limer afin de ne pas agresser les clients potentiels et de gommer l’aspect profondément carnassier de la démarche commerciale. Sa langue généreuse et très large, voir massive mais très habile, pouvait prendre une forme allongée suite à un effort de contraction, le cruciforme et le plat dans la métamorphose. Il s’imaginait souvent en lion solitaire, errant et dévorant ceux qui ne voyaient pas le piège mortel que présentait sa fréquentation. Il se souvenait avoir été ce jeune homme chargé de négativité jusqu'à ses vingt huit ans, jour il rencontra une femme nommée Céleste, une américaine, qui durant une année lui témoigna tellement de générosité et de confiance, qu’il s’assagît pour le plus grand bonheur de sa famille et des quelques proches restants à bonne distance. Plus tard durant sa carrière de cadre commercial de haut niveau, ses costumes étaient faits du tissu des peaux prélevés sur ses ennemis et personne ne résistait à la puissance de ses sarcasmes. Sa spécialité était de repérer la faille de ses concurrents et opposants dans la guerre pour la promotion interne, puis de la travailler le moment venu, telle une frappe chirurgicale à laquelle aucune estime de soi, même les plus gonflées aux piqûres des séminaires d’entreprise ne pût résister. Il s’était bien adouci depuis l’année de ses trente trois ans également, et depuis quelques semaines avec ses collègues. D’ailleurs ces derniers, ainsi que les « amis » de Marc à Paris semblaient se sentir mieux dans leur vie en contemplant son déclin. Il s’enfonçait sous la lave des jugements. Sa chute était un médicament pour les autres, mais pour lui-même également, se surprenant à être de plus en plus gai en dehors des heures de travail.

 


Dans un milieu saturé d’explications automatiques, Marc commençait à se plonger dans un monde de forces internes inconnues, aussi invisible pour nous et nos sociétés que ne le sont pour le marin, celles qui soutiennent et dirigent son bateau. Désormais, à ce stade de sa quête intérieure, Marc désirait plus que tout partir pour ramasser des choses éclatées en lui et les mettre en orbite autour d’un axe représenté par le sillon que laisserait son bateau sur la surface des océans. Peu avant ce dimanche matin au Palais Royal, où tout basculât, il nota la phrase suivante dans son agenda : « Inutile dans mon travail et dans un monde où la rentabilité est devenue divinité, autant l’être dans l’oisiveté »

 


CHAPITRE 9 Délestage, les derniers séjours à Paris

Scellant la vente de son bien avec son client à la terrasse du café Nemours, à proximité de la station Palais Royal, là où son intuition le poussa sur la voie du départ, Marc attendait à une table donnant sur la Comédie Française. Les gens autours ne l’intéressaient plus, il était déjà ailleurs et patientait en buvant son excellent café et en relisant les quelques pages de l’acte de vente à signer avec un client nommé Thierry Hussein, un bel homme métis très élégant. Il lui avait instantanément fait confiance et était ravi que son successeur soit un homme si charmant. C’était une de ces journées où la libido de Marc avait été stimulée par ses nombreuses promenades dans les différentes sociologies de la capitale. Attendant Thierry, Marc se détendit et commença à bavarder avec sa voisine, une belle Allemande de Munich, aux longues jambes et aux cheveux courts façon garçonne. Elle attendait son mari, qui arriva finalement pour couper leur conversation en lançant un regard un peu méfiant envers Marc auréolé de sa réputation de français, qui montra une bienveillance de nature à rassurer l’homme sur ses intentions pures. Un journal posé sur la chaise d’en face laissait apparaître une photo du gouvernement français qui faisait sourire Marc le temps de laisser les Allemands se recoller à leur jeu de couple illusoire et à leurs réalités respectives conjointes dont la colle n’était pas miraculeuse, mais qui devait tenir coûte que coûte par delà les anciens murs. « Désormais, ce qui compte en France pour réussir, ce n’est plus d’être bien né, c’est travailler dur et avoir fait la preuve, par ses études, par son travail, de sa valeur».

Ces phrases lues au travers des barreaux de la chaise sur le journal laissé là par un client mirent Marc dans un état de joie malicieuse, lui qui sortait du parcours de l’ambition verticale.

 


En lisant ces quelques extraits de ce quotidien à travers les barreaux, Marc était heureux de partir bientôt, n’importe où, et surtout de se sortir de ce jeu insupportable des apparences et du spectacle des marionnettes de rue attachées au fil de la mensualité salvatrice, permettant l’esclavage renouvelé. Après lui avoir demandé quelques conseils, les Munichois partirent et laissèrent une chaise vide immédiatement occupée par une très belle femme brune que Marc reconnut immédiatement. Depuis qu’il avait arrêté de travailler, il rencontrait beaucoup de gens car il était détendu, dormait mieux et lisait plus. Il sentait que des choses extraordinaires pourraient lui arriver, toujours bloqué à la porte d’un nouveau paradis imminent, un grand basculement qui advenait sous la forme de belles sensations couplées à des rencontres fortes. Cette femme était désormais puissante. Il l’avait croisé quelques années auparavant, elle n’était encore qu’un espoir de son parti politique. Il l’avait senti plus sincère que les autres dans son engagement et dans la lueur de ses yeux. Peut être la seule femme politique qui possédait une belle flamme dans au milieu des pupilles. Un piège pour naïf, mais qui savait ? Quand il la croisât quelques années auparavant, elle était plus élancée et féline, mais l’âge lui avait donné un supplément de puissance dans le regard et dans l’aura qu’elle dégageait. « Vous ne parlez qu’aux blondes ? » lui demanda cette femme en regardant droit devant elle, après avoir commandé un grand café. « La couleur m’importe peu, la manière d’être au monde est plus importante » lui répondit-il, intimidé en dedans. Il ne la regarda pas.

 


Il ne laissa rien paraître de son trouble, mais les garçons de café, les clients et les passants le regardaient d’avantage désormais lui, que le personnage hors norme assis à ses côtés. « Alors, de quoi parliez-vous avec cette femme ? » relança-t-elle après quelques instants de silence. « Nous étions en train de parler d’architecture et de Paris, car ce couple d’Allemands adore cette ville. » répondit-il. « Êtes-vous Parisien ? » relança-t-elle ? Marc senti qu’il devait lâcher un peu de lui-même pour intéresser une femme connue pour son intellect et sa culture générale, mais en même temps, il songeait surtout à parler avec le cœur et ne plus entrer dans des stratégies de séduction. Il se jeta donc dans un bain de mots plus inutiles et creux que les autres, mais il tenta. Il devait au minimum capter son attention, par jeu et goût du défi peut être. « Nous sommes des millions, voir des milliards à être Parisiens, de cœur, d'inspiration, d'attitude, de respect pour un prestigieux environnement et par curiosité pour le devenir de la capitale, confrontée à des défis qui progressivement viendront ailleurs. Non? N'est ce pas un peu pour cela que vous vous promenez dans Paris également aujourd’hui ? « Je dois partir, mon chauffeur vient d’arriver. Etre Parisien c’est un état d'esprit, une manière d’être au monde en liberté...Vous avez beaucoup de chance de voyager. Je vous laisse mon adresse de courriel, écrivez-moi. Je vis dans un monde où la part de rêve est absente. La prochaine fois que vous serez à Paris, prenons un café. » A ses oreilles, cette dernière phrase eut presque le même effet que celle prononcée par Alexia, son premier amour : « Je sens que je commence à t’aimer… »

 


C’était bien elle, la femme politique en qui il avait, quelques années auparavant, deviné une forme d’authenticité qui manquait aux autres, et dont il avait croisé le regard quelques années plus tôt, au même endroit. De chat sauvage elle s’était mue en lionne charismatique du pouvoir. Elle prit le stylo de Marc pour lui noter son adresse de courrier électronique sur la facture laissée par la Munichoise, et lui dit qu’il pourrait lui écrire. Elle nota soigneusement l’adresse de courriel à suffixe administratif, ainsi que son prénom, puis garda le stylo en le glissant dans son sac à main. Elle se leva. Marc la suivit instantanément, pris dans la danse des convenances, puis elle lui dit au revoir. En croisant son regard noir et direct, pour une fois depuis bien longtemps, c’est lui qui se pétrifia. Il ne pût se souvenir dans quel œil elle le fixa, ce qui eût pour effet de le troubler bien plus encore. Le bleu ? Ou le moucheté ? Thierry Hussein, l’acheteur de l’appartement arriva à ce moment là, coupant le charme du moment. « C’est comme si je tenais salon ici », pensa Marc. Ses joues étaient encore roses et le regard gagné par l’effroi du sentiment d’avoir rencontré plus fort et plus paralysant que soi depuis bien longtemps.

« Lu et approuvé » Etait annoté au bas de l’acte de vente.

 


CHAPITRE 10 Les vapeurs grises du Sichuan, Chine.

Pour Loredana, c’était toujours un plaisir de revenir dans la région du Sichuan. Elle adorait plus que tout marcher dans les montagnes sacrées et brumeuses telles qu’on se les imagine en regardant de vieilles peintures chinoises. Ces peintures qui ne nous laissent voir ce que nous voulons bien imaginer derrière le rideau, une sensation très proche de l’art du striptease à la française, le seul au monde où l’on s’arrête avant de montrer le corps. Lorsque ses rendez-vous de la semaine, pilotés par des américains au Consulat Français de Chengdu étaient terminés, elle allait retrouver M. Zhou, un vieil érudit résistant à l’oppression du « non savoir » ambiant. Le vert de la végétation du Sichuan a ceci de surprenant qu’il est d’une densité rappelant les forêts primaires européennes, et plus on se rapproche du nord de cette vaste région (« grande comme la France » comme se plait à lui rappeler M. Zhou à chacune de ses visites), plus on pense que nos Alpes sont petites. Loredana estimait que les Sichuanais étaient les Chinois les plus agréables au quotidien, car doux, rêveurs, poètes à la manière des Perses ou était-ce l’inverse ?, et bons vivants car toujours à table. Et puis, c’était la seule région de Chine où elle sentait de la latinité dans le mode de vie. Des terrasses et des gens riant comme dans les anciens temps en Europe, cela ravissait son quotidien dans une ville souvent plongée dans des brumes d’humidité pure pour les locaux, et dans des brumes de pollution inimaginables pour les expatriés blancs. Avec le cantonnais, le dialecte du Sichuan était certainement la langue la plus gaie à ses oreilles. Cette langue représentait tout de même une frontière en elle, entre émotions ressenties et la formalisation maximale possible que lui permet son mandarin standard. C’est dans cette zone grise que l’interprète de ses sens était maladroit, un traducteur « dénatureur » en quelque sorte. Mais on vit avec le translateur du « monde autour » que l’on a en soi. Le sien était poète.

 


Debout devant la porte d’un des monastères de la montagne d’Emei Shan, loin du bruit des prières des moines acteurs, elle était heureuse de profiter de l'orchestre bruyant de la nature chinoise, la tête levée vers les mystérieux nuages du matin. Ses yeux, comme toujours, furent les interprètes d’une réalité enchantée. M. Zhou, l’érudit, arriva quelques instants après pour interrompre ce moment magique de connexion pure avec les éléments. Sans qu’elle lui demandât, il lui expliquât la signification des idéogrammes anciens gravés et peints en rouge sur la roche gris foncé et recouverte de mousse, délimitant les sentiers. A ce moment précis, elle eut peut être raison de l’ignorer un peu….

 


CHAPITRE 11 Le temps joyeux suspendu à la mort

Rentré à Strasbourg pour être au chevet de sa mère, annoncée mourante par le Docteur Zavatta, son appartement parisien vendu, il ne lui restait plus qu’à attendre, dans la tristesse la plus profonde. La libération des amarres familiales pour s’en aller et plonger dans la vie d’après était suspendue à un cordon de traditions. La culpabilité d’une telle attente était ensevelie par l’enthousiasme de la possibilité de la vie à venir, de la gratitude pour une mère et du temps précieux qui restait à vivre. Aussi, depuis quelques temps, apparurent des sentiments nouveaux, ressentis pour cette femme politique parisienne. Assis dans une pâtisserie de la rue du Dôme où autrefois il allait observer Emmanuelle, la serveuse libre aux cheveux bruns et incroyablement bouclés, Marc pensait à Paris et à cette rencontre. Depuis deux semaines, il se demandait ce qu’il pourrait bien lui écrire. Il décidât de commencer à lui rédiger un courriel dès ce soir, après le passage quotidien à l’hôpital pour ressouder dans la précipitation, les liens avec sa mère, distendus par ce que les gens appellent la « vie ». Avant quitter l’hôpital, il lui laissa un billet sur un bout déchiré du livre en vieux français. « Dans les nœuds de mes boucles, tu m’as caressé les cheveux. Ton doigt cherchait un carré de chaleur, niché dans un creux. Ton visage apaisé dormait de tous ses traits. Maman, je suis parti pour me rendre discret. Marc. »

 


CHAPITRE 12 Correspondance intimidée

En rentrant dans le village où se trouvait la maison familiale, aujourd’hui déserte, Marc se surprit à commencer à rédiger un courriel à la femme politique. « L’Allemagne me porte chance » songea-t-il. Marc était heureux d’avoir pu mettre en place la vente de son bien, qui lui rapporterait suffisamment pour vivre correctement pendant quelques années. La durée instinctivement fixée pour avancer vers la métamorphose de lui-même, pour arriver quelque part ou nulle part avait été fixée arbitrairement à deux années minimum et cinq années maximum. Le risque du saut dans l’inconnu était enfin matérialisé par ce rendez-vous avec le nouveau Cary Grant de la rue Feydeau. Se concentrant sur l’adresse au dos de la facture du café Nemours, le doute taraudait Marc. Allait-elle lui répondre ? Lui le nouveau pauvre à venir ? L’homme qui lâchait tout pour peut être se diriger vers nulle part ? Il se mit à écrire via son logiciel de messagerie. « Vous semblez voyager énormément, dans des univers éclatés tant au niveau de la pensée que des modes de vie, enfin, je suppose vu de loin. Vos activités sont diverses et intenses. Rebondissant sur votre proposition, je vous propose que nous nous croisions, Excellent weekend end, Marc » Très nerveux, il cliqua sur « envoi » non sans avoir vérifié par trois fois qu’il n’y ait aucune faute de frappe, témoignant d’un souci particulier dans la mise en forme et en mot de ce premier billet. Y en aurait il d’autres ? « J’ai tenté » se dit il, « c’est déjà ça, faire le geste ».

 


Le silence qui suivit cet envoi durant plusieurs jours le plongea dans une angoisse supportable. Il voulait résister à la tentation de lui écrire à nouveau, en désirant qu’il y ait un souci de réciprocité dès le début de la relation, pour ne pas être soumis. Mais rien qu’en se disant ça, il sentait qu’il était déjà pris dans des filets aux mailles encore assez grosses pour pouvoir choisir de s’échapper. Le piège étant plus fort et tentant que sa raison, Marc retenta sa chance en envoyant un deuxième courrier électronique. Il devait en effet aller à Paris pour signer la vente effective de ses participations dans sa société de conseil et passer voir son avocat Maître Forban. « Bonsoir, Juste un petit mot par voie électronique pour prendre de vos nouvelles. Paris se profile à l'horizon, je tenais à vous remercier pour votre proposition spontanée et généreuse d'un moment partagé autour d'un café. Vous devinant très occupée, je tenterai ma chance la semaine prochaine probablement, en revenant vers vous, peut être nous croiserons nous quelque part. J'ai une petite question qui me trotte dans la tête, trouvez vous du temps pour voyager? Avez-vous des espaces civilisationnels de prédilection? Salutations, Marc » Après plusieurs jours à attendre aux côtés de sa mère, dans une chambre d’hôpital, cette possibilité d’un café à Paris avec cette femme politique représentait un bol d’air frais. Pas une obsession cependant. Il évoluait dans un quotidien extrêmement sombre, pris dans le noir de la destiné, sentant les derniers liens à sa vie d’avant se détacher. Un soir cependant, après quelques jours et sans s’y attendre, Marc reçu un courriel de la politique qu’il relût à plusieurs reprises avec grande joie et qui participait à l’impossibilité de trouver le sommeil.

 


« Oui, nous aurons le loisir de partager un peu de notre temps autour d'un café, je l’espère. Le plus pratique est de venir près du Ministère de………. qui se trouve juste en face du………. Nous prendrons un café au………, à côté de la……….. Et vous ? Dites-moi des choses sur vous... » Elle lui posait une question, Marc était heureux. L’espace d’un instant, après avoir passé des semaines à n’exister que dans le miroir d’une peau marbrée, autrefois belle et resplendissante, il sentait une flamme de vie dans l’antre de l’hiver glacial et de la morbidité. Une nouvelle princesse était née dans son cœur. « Une grande amie » se dit-il pour se rassurer face à la peur du déchainement révolutionnaire et sentimental à venir. ……………………………………. La correspondance reprit de plus belle, Marc ayant besoin de communiquer dans ce genre de moments où l’on se sait définitivement seul au monde. Il se risqua à un long courriel. « Bonjour, un mot du matin pour vous souhaiter une belle journée. Pour prendre un café, je vous propose ce qui suit. Le R….. et le N….. sont mes cafés "pôles rive gauche/droite", les premières étapes lorsque j'arrive à Paris. Je ne sais pas, certains cafés me ressemblent plus suivant les jours, les humeurs, les styles et l'intuition du moment dans le 11ième, le 4ième, le 9ième (Quartier Opéra et sur les hauteurs, près de la place Lino Ventura)...

 


Ce sont les grands classiques. Le N…..me sert de point de départ à des lectures dans le parc du Palais Royal ou à des débuts de soirées lorsqu'il fait encore doux car je rencontre quasiment à chaque fois une inconnue avec qui échanger quelques mots souvent intéressants. Lorsque je reviens, ces cafés sont ceux qui me "rebranchent" à Paris. Ce sont les étapes initiales qui permettent d'affiner ensuite et de rentrer dans les "capillaires" des quartiers alentours. Suivant les zones, on observe des sociologies et des styles de vie extrêmement variés. Les bancs de certains petits parcs sont fabuleux également, et de temps à autre, il m’arrive de m’y endormir quelques heures le long des délicieux jours oisifs. Une fois exercé, l'œil voit plus de choses cachées dans l'uniformité de façade. Bien sûr il n'y a pas que l'œil, tous les sens sont mis à contribution lors de ces expériences. Tokyo fût ma découverte la plus sensuelle des dernières années, ou peut être la ville où en ayant travaillé mes sens sur des étapes précédentes, j'étais par conséquent plus sensible à ce que la ville pouvait offrir. Depuis quelques années je prends des notes et je "ramasse" toutes ces impressions éclatées lorsque je me promène en France et ailleurs. C'est une belle sensation d'y consentir après des années pris dans une relation de fascination/rejet avec les campagnes de France et les pays étrangers. Sans me crisper sur la question identitaire qui semble tarauder tout le monde, je reviens vers ce qui peut encore résonner de français en moi. Le caractère souple, plastique de l'identité couplé à la puissance de l'environnement sur soi est un phénomène jubilatoire à observer. Pas forcement pour les proches qui n'y comprennent plus rien cependant, mais une fois commencé, le jeu ne s'arrête plus. Pour m'ouvrir un peu plus, voici une petite histoire.

 


J'ai vécu une aventure formidable à Taipei (Taiwan) lors d'un séjour d'un mois en avril je crois, pour y rencontrer un partenaire d’affaire. Je marchais dans la ville depuis quelques jours, et je n'y trouvais rien à part une nourriture de rue qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer en termes de variété, de qualité des ingrédients et des préparations. Puis, un jour, j'ai aperçu un petit endroit qui s'appelle le Dodo Café. Deux mètres de large et deux mètres cinquante de profondeur au maximum, deux tabourets et un mini bar. En y allant chaque jour, les gens ont commencé à me remarquer dans le quartier puis aux alentours dans les tours de bureaux ultra récentes. Tout a commencé par une conversation avec une femme de 45/48 ans via un bout de papier déchiré dans un magazine local et des dessins. Puis, cela a suivi avec un homme qui parlait anglais, et ainsi de suite tous les jours entre midi et deux ou trois heures. Il y avait également des jeunes femmes qui rencontraient des problèmes de conscience dans leur travail, des femmes qui n'en pouvaient plus de travailler autant et de ne faire que du shopping car c'était leur seule éducation et fantaisie. Je rencontrais aussi des hommes qui n'osaient plus parler aux femmes car elles étaient devenues plus viriles qu’eux et souvent, nous parlions de l'identité taïwanaise qui est composée de tellement d'origines que les gens se retrouvaient perdus. Ils semblaient exprimer un besoin illusoire de fixité totale dans l’être. Ce lieux a fini par servir de "confessionnal" d'un genre nouveau, où les gens venaient pour me voir (un peu), se confier (surtout et se voir) par le biais d'une langue qui les éloignaient de leur intimité et de leur timidité. Cela a duré trois semaines, au quotidien. J’ai aimé ça. C’est le meilleur moment vécu depuis très longtemps.    

 


Le gens du quartier riaient et mangeaient tous avec moi dans la rue, et les clients du Dodo Café passaient me voir. C’était comme si je tenais salon dans ce petit café. Voila modestement une anecdote de ce qui peut se passer lorsque l'on prend du temps (on donne du temps plutôt d'ailleurs) à un endroit. Pour en revenir à Paris, c'est également des expériences de ce type ou d'autres encore qu'on peut vivre. Enfin, pas partout, pas avec tout le monde. Au hasard et à l'œil de trouver, comme cela a été le cas pour notre rencontre. Cela arrive surtout depuis que je ne travaille plus et que je suis plus ouvert du fait de la focalisation sur les choses de la vie en lieu et place de la fonction et des collègues. De cette manière, on choisit les gens qu’on invite pour commercer. Voila, d'autres choses encore. Vous en savez plus sur moi que l'inverse désormais, non? Position à rééquilibrer lors de notre café. Marc » Réponse de la politique, le même jour. « Je vous écris rapidement depuis mon bureau au Ministère. Vous avez beaucoup de chance de pouvoir vous plonger d'un monde à l’autre et de pouvoir prendre le temps de découvrir d'autres cultures. Vous semblez être une « espèce nomade » des temps modernes. Vous devez être un homme libre pour pouvoir vous détacher de toutes les contraintes qui nous enchaînent à des vies quotidiennes certes denses mais souvent futiles. Mon bien le plus précieux est le temps. Je vous avoue que je n'en dispose pas suffisamment pour pouvoir réaliser tous mes projets. Alors je vous envie... Nous pouvons peut-être déjeuner ensemble si vous le souhaitez ? »

 


Ce soir là, Marc dormirait sur ses deux oreilles, taraudé par la tristesse ressentie pour sa famille désorientée, mais avec le sentiment d’avoir gagné une nouvelle amie connectée à la vie du pays, lui qui venait de tout faire pour s’en éloigner. Il aimait les mots de cette femme politique. Avant de se coucher, il lui renvoya un mot. « Petit message du soir avancé en réponse à petit message du soir. Les nomades? Aujourd'hui, ils sont bien modestes. Il leur reste cependant l'espace poétique des interstices dans lesquels on peut apercevoir l'autre, l'ailleurs et le jeu des couleurs et des choses, quand l'ouverture se produit. Les cartes sont tracées. Garder un regard ouvert malgré les cartographies complètes est le dernier espace des possibles. Vous avez, je le sens, des espaces de ce type dans votre vie, non? Cela se lit dans vos mots. Vous me parlerez de ce que vous jugez futile et de vos projets éventuellement, cela m'intéresse beaucoup. Un "oui" spontané au déjeuner, cette proposition me rend heureux. » Marc se sentait naïf d’envoyer des courriels de cette teneur en lâchant ses émotions, mais il était embarqué dans un élan bien trop puissant. Cependant, au bout de quelques minutes, la raison inquiète qui frappait à la porte de sa conscience lui intimait que quelque chose ne tournait pas rond dans cette histoire. Il se demandait pourquoi cette femme lui proposait un rendez-vous pour déjeuner, étant tellement occupée et ne le connaissant pas. Cela semblait trop beau pour être vrai. Mais le sentiment de joie dominait le doute. Pour la première fois depuis quelques semaines, Marc dormait un peu.

 


CHAPITRE 13 Bai et Loredana    

Lorsqu’elle rencontra Bai à Hong Kong dans le cadre d’une affaire de contreespionnage entre la France et la Chine, Loredana senti qu’elle pouvait se confier à lui. L’ayant suivi durant de nombreuses années, depuis 1997, elle avait remarqué qu’il avait un « bon fond », qu’il était peut être même candide, ne sachant pas toujours vraiment avec qui il s’associait pour ses affaires en Chine. Une fois, un faisceau d’éléments vinrent éveiller les soupçons de la DST et de la DGSE, qui jugèrent bon de faire suivre Bai en Chine. Il l’était déjà par de jeunes et jolies espionnes chinoises. Bai ne se doutait de rien car il avait confiance dans le monde pur et parfait présenté dans son école de commerce et dans les « livres » traitant des affaires en Chine. Loredana jugea ce garçon suffisamment innocent pour recueillir ses confidences, quand la solitude des nomades modernes la taraudait. Par habitude professionnelle, Loredana s’était toujours évertuée à cacher son intelligence, que personne ne pouvait soupçonner d’ailleurs, tant son corps, ses cheveux solaires et sa bouche de feu constituaient un écran entre son cerveau et le monde. Elle assimila très vite les bases de la langue et de la culture chinoise, car elle était convaincue que ce n’est pas le nombre d’années passées dans un pays que la sensibilité poétique à la culture et à l’environnement qui comptaient. Elle se connectait à ce qui entourait les gens, pour finalement pouvoir mieux se relier à eux. Les services français avaient remarqué cette approche Barthienne qui donnait des résultats convaincants sur les affaires concernant les Chinois et les Japonais. Sur un plan philosophique et contrairement à beaucoup d’expatriés, cela faisait longtemps qu’elle avait renoncé de faire de l’Extrême Orient la réponse à toutes ses questions existentielles. L’Occident et l’Extrême Orient contenaient pour elle les mêmes courants de pensée, leurs dosages étant différents dans la somme des options d’une civilisation donnée. Les réponses de chacun à la résolution de la mélancolie en soi étaient différentes, mais la tristesse face à l’absurdité de la vie était elle, très bien partagée. Contrairement à beaucoup d’expatriés également, elle voyait plus ce qui reliait que ce qui distinguait les autres d’elle même. Bien sûr, elle n’ignorait pas ce qui sépare, mais en respectant tout le monde.

 


L’immense partie de son charme provenait de cette attitude à la vie probablement. Loredana inventait son existence dans les espaces laissés libres par son métier et à l’intérieur même de celui-ci. En étant ouverte à l’inventivité permanente de la vie, elle subissait moins les violences inhérentes à ses missions. En ce sens, sa flexibilité était une chance. C’est un caractère qu’elle pensait avoir prit aux peuples d’Asie. Elle collait simplement son intelligence au mouvement des choses de la vie, ce qui lui donnait beaucoup de grâce.

 


CHAPITRE 14 Correspondance brumeuse    

Les échanges entre la femme politique et Marc devenaient réguliers, ce dernier pouvant se libérer en ne révélant qu’à elle les meilleurs moments de sa vie récente. En retour, elle pouvait sortir d’un quotidien terne qu’elle devait vivre vêtue d’une attitude compassée. Marc se sentait libre dans cette relation. Cette inconnue lui amenait des moments de partage qu’il n’avait pas vécu depuis très longtemps. Que cette femme politique puisse sembler humaine fût une surprise totale pour Marc. Il se sentait en confiance par le dialogue confidentiel au travers d’un écran libérateur. « Bonjour, Comment allez-vous? Le Ministère vous laisse-t-il vivre un peu ? L’esquisse de mon séjour à Paris se fait plus claire. Il se pourrait que je sois à Paris dès dimanche dans la matinée, si l'après midi vous faites une séance de lecture dans un café, et si vous le souhaitez ou pouvez, je peux venir vous faire un signe...J'aime l'idée, qui est moins "formelle" qu'un déjeuner, le café permet de se détendre et de faire plus attention, qu'en pensez-vous? Sinon, lundi près du Ministère à votre convenance, dès mardi cependant je prends la route, direction la Bourgogne...Route des vins de Bourgogne, les plus beaux coteaux de France avec l'Alsace selon mon opinion, je vous assure. Non? Comprenant parfaitement vos divers engagements et la somme des projets qui portent votre emploi du temps, restons souples. Voici mon numéro de téléphone portable pour plus de réactivité éventuellement: 06 XX XX XX XX Belle journée. » Il cliquait sur « envoi », beaucoup plus légèrement que précédemment, et sans se relire. Deux jours plus tard, Marc reçu des messages très courts et sans trop de contenu de la femme politique qui s’excusait de ne pouvoir écrire aussi bien que lui car étant, selon ses propres mots, un « technocrate ». Marc fût surpris de cette réponse car il écrivait de cette manière là à tout le monde.  

 


La Ministre lui dit aussi qu’il y avait des « non-dits » entre eux et qu’elle avait horreur du vide, lui non. Marc était peut être devenu un homme du « non-dit », qui échappait à tout le monde ici, mais bien accepté là bas, en Asie. …………………………………….

Marc décidât de continuer à lui écrire malgré tout, dans le jeu du miroir invisible tendu par l’existence virtuelle. Il était devenu très romantique. ……………………………….

Assis seul dans le Café, ce dimanche après midi et lisant un livre ancien en vieux français, peut être acheté par hasard quelques mois auparavant dans une galerie proche, dans un acte impulsif, Marc attendait. C’était un dimanche où la foule se promenait dans toutes les rues de Paris. Les chaises vertes étaient prises d'assaut dans le parc et le sol était très marqué par les rainures droites et elliptiques témoignant des mouvements de recherche de la meilleure exposition au soleil désespérément fuyant de ce pays. Au bout de deux heures de lecture à regarder les gens qui passaient devant la vitre du Café, Marc demanda à la serveuse qu’il connaissait un peu à force de fréquenter tous les cafés de Paris, si elle connaissait cette femme politique et si elle venait de temps à autre. La serveuse lui répondit que cela lui arrivait de lui servir un café, et qu’elles parlaient de temps en temps, mais qu’il devait se méfier d’elle. Marc lui demandât pourquoi.

 


La serveuse lui répondit : « Et bien, c’est une femme politique ! » Marc, encore foudroyé par le regard de cette mystérieuse créature le jour de leur rencontre, ne voulu rien entendre de ce que dît la serveuse. Il continua à attendre, jusqu’au soir, se sentant pour la première fois depuis bien longtemps, humilié par quelqu’un. Il ne travaillait plus depuis longtemps, les occasions d’humiliation étant rares en se promenant. Depuis quelques semaines, à cause de toutes ces histoires familiales et de cette correspondance intime, il avait oublié son rêve de départ. En lui, le message de la nécessité de se connecter aux questions faisant avancer son existence était brouillé. La correspondance avec lui-même était peut être devenue définitivement brumeuse…

 


CHAPITRE 15 La nouvelle marche des Turcs

Le lendemain du rendez-vous manqué à Paris, la femme politique l’appela pour lui laisser son numéro de téléphone mobile. Ils s’envoyèrent quelques messages pour recoller le lien et continuer leur correspondance. Un soir elle appela Marc, qui eût la voix coupée par sa timidité au bout de dix minutes. Ils décidèrent de se tutoyer désormais, ce qui terrifia Marc. Il se remit à lui écrire, pour l’inviter à mieux le connaître au travers de petites histoires. En arrivant à Strasbourg, il reprit son clavier en main. « Bonjour, retour à la campagne, vie de famille et cuisine à l'ancienne, on reprend le flambeau de la grand mère, même si le goût n'y est pas totalement. Jardin gelé, ciel bleu, l'observation des 4 saisons me motive. Vie simple, solitude choisie agréable et non contrariée, plus lecture, constituent le programme du temps qui passe. Sursaut d'optimisme ici, une invitation à se coller à la nature, retrouver l'herbe où j'avais le temps de me coucher adolescent, respirer les odeurs de l'enfance et préparer la suite pour donner de l'intensité, de l'incandescence à chaque minute. Ça me fait penser à ton ambition d'aller vers le nord, de garder le cap et de chercher l'étoile, l'incandescence dans l’ambition. La lumière d'une étoile morte, comme les détours qu'on effectue par les bibliothèques en lisant certains classiques du fond des temps. J'en ai retrouvé beaucoup dans la cave l'autre jour, quel plaisir, des pages séchées, mon nom ou celui de mon père en écriture d'enfant sur la première page... Les « Souffrances du Jeune Werther » en allemand également, retrouvé dans un gros carton, ainsi que d’autres livres légués par mon grand père. Tiens, une confidence: on ne délègue pas le "soutien" familial. Raison pour mon séjour prolongé dans l'Est. Une mauvaise nouvelle est tombée il y a quelques semaines. Tes parents vont bien? Un signe en passant, Marc. »

 


La femme politique savait désormais pour l’état de santé de la mère de Marc et l’encourageait à partir pour faire son grand voyage quand il aurait un peu récupéré des évènements familiaux graves. Elle lui parlait de l’ennui qu’elle ressentait dans son grand bureau, qu’elle n’avait pas toujours la sensation d’avoir de prises sur les évènements. Qu’il y avait autant d’attentes de la part des gens que de limites à son pouvoir… Ce jour là, lisant les réponses de la femme politique plusieurs fois de suite, Marc ouvrit sa fenêtre. Son voisin surnommé « Moustache » écoutait des chansons qui lui rappelaient son court séjour en Turquie. Il n’avait jamais partagé ce souvenir avec qui que ce soit. La femme politique vivant des moments gris à Paris, il pensait qu’une petite histoire de rencontres fortes en voyage pourrait la sortir, ne serait-ce que quelques minutes, de son monde rempli de thèmes ternes, malgré les dorures en carton pâte que devaient revêtir les plafonds de son bureau. Il voulait l’aider avec la seule chose qu’il avait désormais dans sa vie, des petites histoires racontées dans des courriels personnels. Marc décidât donc de lui écrire une histoire qu’il jugeait belle. « Madame le Ministre, Voici une petite histoire qui je l’espère vous apportera un espace d’évasion, même court. Lors d'une soirée organisée par la communauté turque de Strasbourg il y eut un tirage au sort, et j'ai remporté un billet d'avion aller/retour pour Izmir. Le sort était un peu truqué pour être honnête, une fille avait glissé quelques billets à mon nom dans l’urne, j'avais donc beaucoup plus de chances de remporter le prix. Je ne le savais pas, elle me l'a avoué quelques mois plus tard, mais elle l'avait fait car elle aimait le fait que je sois le seul "non Turc" à danser et à parler à tout le monde. Arrivé là bas, j'ai loué un petit 4x4 déglingué à un homme qui tenait un barbecue géant, composé de poissons grillés et qui, à force de me voir comme un Turc ou avec du sang turc en auscultant mon physique, m'a dit qu'il me laissait sa voiture pour un peu d'argent. Une poignée d'argent, ce n'était vraiment rien.

 


Nous étions très heureux ensembles. Nous nous sommes accolés et je suis parti quelques jours sans cartes à arpenter les routes au hasard de la Turquie. Son plus grand cadeau fût de me laisser quelques vieilles cassettes de sa musique préférée. En démarrant, avec la mer dans le rétroviseur et le soleil couchant masquant l'horizon, la première chanson en appuyant sur "play" fût celle-ci : Naşide Göktürk et Ahmet Kaya « Hani Benim Gençligim » Incroyable sensation. Hypnotisé, les cheveux au vent j'ai compris que j'étais un peu turc ce jour là. Quelque part, l'homme du poisson grillé avait raison. La deuxième chanson fût de Yavuz Bingol « Turnalar », et me propulsa le long des côtes turques, le soleil quasiment disparu, vers des destinations inconnues. Il y a quelques mois, soit de longues années après ce voyage, j'ai ouvert les fenêtres chez moi, et j'ai rejoué cette chanson et quelques autres. Un ouvrier Turc qui travaillait à la réfection de l'immeuble d'en face s'est arrêté un instant dans ma cour. Immobile, il écoutait et regardait le sol. Il a senti que quelqu'un l'observait et a donc levé les yeux vers moi, au deuxième étage. Il pleurait. En descendant dans la cour, je lui ai donné un « compact disc » que j'avais gravé d'une compilation de chansons qui m'avaient accompagné dans mon petit 4x4 décapoté blanc. Il n'a rien dit, moi non plus. Nous nous sommes regardés pendant quelques instants, les pupilles tremblantes. Puis, il a rompu le silence pour me dire que ça faisait vingt ans qu'il n'avait pas entendu cette mélodie. C'était la musique de sa jeunesse. Il m’a demandé comment cela était possible qu’un Français puisse connaitre cette musique. Je lui ai raconté mon périple. Il venait de la région où l’homme tenait un barbecue géant. Fort comme un turc, car capable de montrer ses émotions ais-je pensé.

 


Je ne l'ai plus jamais revu. Je pense à lui aujourd'hui, pour certaines raisons. Marc » La réponse de la femme politique fût longue à arriver, mais elle était à la fois un compliment pour Marc et un sérieux rappel pour qu’il regarde en face la dérive qu’il vivait depuis longtemps déjà. « Tu es un poète... Mais comment arrives-tu à concilier ta nature avec la réalité économique et sociale du monde ? » Elle avait sans doute raison, mais Marc n’avait pas fini ses expérimentations existentielles, et ce rappel à l’ordre était trop adulte désormais pour ses oreilles d’adolescent. Etre poète c’était bien plus important à ses yeux, même s’il n’écrivait que de piètres haïkus selon lui, sur des facturettes de café et de station essence. En effet, Marc avait l’intime conviction que seule une attitude poétique à la vie pouvait encore le sauver. ……………………………………. Il lui envoya le message suivant : « La question de la compatibilité de ma nature avec le monde est une excellente thématique qui me porte au quotidien. Chaque jour est une tentative assez réussie en général, d'y répondre. Les histoires que je te raconte ne sont elles pas en relation avec le monde? Je suis dedans également, mais il y a milles façons d'être présent à la vie, non? J'ose l'espérer, encore et encore. »

 


Les jours puis les semaines passèrent, il n’eut plus jamais de nouvelles de la politique. Il lui envoyait des courriels et des messages via son téléphone mais ne recevait en retour que l’écho du silence douloureux. Elle semblait se fermer à ce qui précédemment la touchait. Comme toutes les personnes de son époque, le chemin de l’Ouvert et des choses qui nous bouleversent était évité à tout prix, bien que désiré à tout prix. Elle préféra éviter de prendre un risque léger. Aussi, l’amour pur des poètes n’intéressait personne là haut semblait-il. La femme politique et l’apprenti poète paraissaient totalement incompatibles, mais Marc ne désespérait pas. Il savait qu’il était dans le vrai, qu’il devait y avoir une communauté de destin entre ces deux êtres, pour que celui de tous devienne meilleur. ……………………………………. Au fil inconstant des ses journées paraissant vides pour les autres, Marc ressentait à nouveau grandir en lui la pulsion des grands départ et la volonté d’aller vers le large. Son rêve était de retour, les gens le trouvait joyeux, ayant abandonné temporairement, car pas encore assez fort et forgé par la vie peut être, la femme politique. De temps à autre, il se disait qu’elle devait porter des talons trop hauts pour marcher sur les mêmes sentiers que lui. Sans être obsédé, il ne l’oublierait jamais.

 


CHAPITRE 16 La barque solitaire

Fidèle à sa vocation de batelier et de sondeur des fonds aquatiques qui portaient son bateau, Marc était heureux d’avoir largué les amarres de la vie d’adulte pour se retrouver projeté dans les émotions de sa petite enfance heureuse, ainsi que pour enfoncer ses doigts dans la boue des forces qui le déterminait. Il laissait derrière lui le pays dans un champ de ruine, des émeutes incroyables ayant scellé sa détermination à quitter un pays où le bon vivre avait disparu sous la cloche de l’horizon indépassable du gigantesque centre commercial mondialisé qui lui servait de cage. A l’opposé de Christophe Colomb, il partit pour ne rien chercher et surtout ne rien trouver. Aussi, désormais, cela lui était égal d’avoir un bocal à sa taille. Sa mesure était toute autre. Dans une attitude ample face aux rayons du soleil se couchant dans la mer, Marc était heureux d’être au monde, tout simplement. La chaleur d’en dedans se calquant sur celle du dehors, dans un mouvement de connexion surgissant du fond de sa biologie animale. Les racines coupées, certaines attaches fines subsistaient en sa mémoire, mais n’avaient plus de prise réelle sur le continent désespéré et agressif vers lequel s’échouaient les vagues atlantistes du débarquement des illusions perdues. Le tempo des vagues de la Manche était comme le début d’une musique propre à lui promettre l’apaisement de la renaissance au chaos de l’existence passée. Il était seul face au front de la vie, et, ses parents n’étant plus, le prochain sur la liste des fairepart ce serait lui. Il fût donc contraint par les circonstances de l’existence de vivre et de se vivre de manière intense et d’aimer la fulgurance de la beauté de la nature, dans une connexion véritable aux choses et aux couleurs. Dorénavant, chaque moment devra être vécu comme un bouleversement, ou ne sera pas vécu.

 


Cette focalisation était épuisante mais jubilatoire, il se sentait désormais prêt à travailler sur la seule chose qui lui importait : L’augmentation de la valeur de chaque instant de présence au monde. Il était temps, en effet, de s’occuper de soi, pour éventuellement, un jour, s’occuper d’autres personnes qui seraient rattachées à sa vie, par les liens de la volonté de transmettre un fond paternel riche et bienveillant. Enthousiasmé par les gens d’Asie avec qui il collabora dans sa vie précédente, la barque solitaire de Marc se dirigeait vers l’Extrême Orient avec pour tout bagage, les livres anciens de son grand père, emportés pour démentir la légende et rétablir la vérité de l’histoire familiale, tout en la continuant à sa manière. Cette légende voulu en effet, qu’en les ouvrant, le grand père de Marc perdit la raison et se mit à chercher sans jamais s’arrêter, ne trouvant que volonté de continuer à chercher pourquoi il cherchait, dans la contemplation, entrainant sa famille dans le plus grand malheur et la plus grande pauvreté. Dans un défi à luimême et pour faire mentir cette légende, Marc prit soin de s’attaquer à la lecture du fond civilisationnel européen transmis par ce grand père qu’il ne connut qu’au travers de vieilles photos jaunies d’après guerre. Il voulait absolument trouver là où son grand père s’arrêta. Au pire, il chercherait aussi, n’ayant pas de famille à charge hormis la somme des personnalités vivant en lui et avec qui il dialoguait exclusivement. Marc pouvait donc s’adonner entièrement à l’exploration du chemin de vieux papier laissé en héritage par un grand père envers qui il ressentait un profond respect pour avoir tenté quelque chose. Dans un souci d’intégrité par rapport à la vie des Anciens du continent, il avait choyé le seul héritage qui lui restait, des pages et des pages griffonnées par des Allemands, des vieux Français et même deux Iraniens. Sur ce vieux bateau à voile, poussé par les vents d’Orient, les crissements des bois se frottant les uns aux autres, assemblés par des colles anciennes et miraculeuses, évoquaient le bruit des doigts caressant le cuir des couvertures des livres anciens découvert dans le grenier de son grand père.

 


Marc était devenu romantique, seule voie jugée possible pour survoler les ruines du pays et de la vie d’adulte qu’il quittait volontiers. Pour affronter les petites températures du soir encore un peu clair, le soleil couchant commençant à faire son effet, Marc eut froid et attrapa son vieux gilet blanc à grosses mailles, celui de son enfance, quand ses cheveux étaient encore blonds et bouclés. Ses mains cherchaient un carré de chaleur, en fouillant les boucles du gilet, afin de se rapprocher au plus près de la peau. Les plans d’édification de sa personnalité au contact du temps libéré étaient encore incomplets. Mais, déjà, il sentait qu’il y gagnait énormément, nouant son vouloir sur le mat de sa barque solitaire, en fixant son cap à l’aide des boussoles des Anciens et des cartographies embarquées élaborées en majorité par des Anglais et des Portugais.

Là où il voguait, Marc était désormais hors d’atteinte du fascisme capillaire, ses cheveux bruns recommençaient à boucler. Là où il voguait, Marc était désormais hors d’atteinte des pensées envers la femme politique qu’il rencontra à Paris.

 


CHAPITRE 17 Dodo Café    

Accostant au port de Danshui, où l’on trouve les meilleures omelettes au poisson séché d’Asie, Marc se promenait dans les rues de Taipei à Taiwan pour chercher un endroit accueillant. Enfin assis sur un petit tabouret, en buvant un mauvais café, au Dodo Café à Taipei il résidait dans une solitude supportable nappée d’effluves de marché chinois. Pour la première fois depuis longtemps, il croisât un Français, d’origine asiatique, qui se rendait à Taiwan afin de commercialiser des lunettes spéciales pour observer les éclipses. Lui aussi, semblait avoir marché depuis quelques jours. Marc engagea la conversation et invita cet homme à s’asseoir auprès de lui, pour parler un peu français après plusieurs jours en mode anglais. Ils se sourirent et furent amis dès le premier regard, tel un coup de foudre amical. Le Français croisé à l’aéroport se nommait Bai, blanc en chinois, son prénom confirmant tous les espoirs projetés sur lui à l’époque par ses parents, où leur horizon indépassable était le monde occidental blanc. Il portait en lui une violence peut être propre aux gens baptisés de force mais qui pouvait facilement disparaître dans des échanges respectueux. Depuis peu, les chaines de la prison aux murs blancs semblaient s’écailler et il aimait venir à Taiwan pour y apprendre beaucoup de choses et « recoller avec son prestigieux passé », confia-t-il à Marc. Bai était là pour affaire mais y avait trouvé l’amour des belles choses. Marc était là pour chercher qui il était, tout en donnant des conseils à des personnes plus perdues que lui encore dans ce « café confessionnal » d’un genre nouveau. Bai raconta à Marc comment les Taïwanais l’avait accueillis avec méfiance puis générosité, et Marc racontait à Bai comment les Taïwanais se confiaient à lui car ils semblaient perdus dans leur identité. Ils avaient tous peur d’un monstre géant. Bai dit à Marc qu’il avait compris, lors de ses séjours à Taiwan, qu’il devait faire un effort pour assouplir son caractère s’il voulait conserver son amour « formosa ».

 


Bai regardait Marc d’un bon œil. Après quelques jours à marcher et à se rencontrer au Dodo Café, Marc décidât d’inviter Bai à Hong Kong, pour aller à la plage et manger des fruits de mer ou faire griller une belle viande. Il connaissait un excellent restaurant qu’il fréquentât dix années auparavant et savait où louer des barbecues géants. Aussi, dans l’avion à destination de l’île de Lantau, à Hong Kong, Marc lui raconta que quelques années auparavant, il avait vu une femme seule se baigner et qui buvait du vin de Bourgogne au goulot. Un Gevrey-Chambertin se souvint-il. Ce qui touchât Marc fût qu’elle écrivait des poèmes en anglais avec ses pieds nus dans le sable, aussi souples et élégants que des pinceaux japonais. C’était en 1997 si ses souvenirs étaient exacts, sa mémoire devenant aussi confuse qu’un film de Wong Kar Wai. « Qui est Wong Kar Wai ?» lui demandât Bai. Marc continua à décrire cette femme sans faire attention à la question de Bai. « Elle était belle dans mes souvenirs. Brune en robe fendue couleur pourpre, elle avait un rouge à lèvre flamboyant qui devait avoir le goût de ceux des baisers de ma maman et des femmes des années quatre vingt. »

 


CHAPITRE 18 Port Parfumé à l’amitié, printemps 2007

Arrivés à Hong Kong, Marc et Bai prenaient le ferry du destin et de l’éternel retour qui mène à l’île de Lamma. Ils regardaient les colonnes de lumières qui jaillissaient en début de soirée des grands buildings posés le long de la baie. Ils avaient emporté avec eux quelques morceaux d’une belle viande de bœuf, un fromage de Normandie et un bon vin de Bourgogne. Ils louèrent un barbecue puis, au signal du soleil couchant, prirent un verre et commencèrent à faire cuire les tournedos sur une plaque de métal galvanisée. Sortant de l’eau, Loredana reconnu immédiatement la silhouette de ce mystérieux Français aux cheveux longs qu’elle rencontra quelques années auparavant et qui avait un corps toujours athlétique, en apparence. Elle marchait dans le sable exhibant un corps sculptural, libérant une projection généreuse de sa joie du moment. Habillée seulement par quelques gouttes d’eau de Mer de Chine acide qui agissaient sur sa peau telle l’aqua fortis des anciens alchimistes, Loredana marchait avec une grâce jamais vue auparavant. Une grande fenêtre donnait accès au jardin de son épiderme Au loin, Marc entrait en résonnance avec elle. Il était appelé. Dans le même élan que celui où il embrassa Alexia, sa première petite amie, il lui fît signe de venir à lui, arborant un large sourire franc. Tout en la regardant venir à lui, il inscrivit de son pied nu, dans le sable, la phrase qu’il n’oubliât jamais : « Hong Kong love…………..alone………… ». A cet instant, un gros chat noir aux yeux verts, un peu vieux, surgissant de nulle part, vint griffer Marc. Les mouvements de ses pieds pour écrire dans le sable ayant certainement été interprétés par ce chat comme une invitation au jeu.

 


Loredana resta silencieuse, Marc également. Il lui tendit la bouteille de vin, elle but une gorgée. Celle-ci n’avait aucun arrière goût de sel, le vin était pur. Bai comprit tout de suite que c’était la femme dont Marc lui parlât lors de leur rencontre au Dodo Café, il fît un pas en arrière pour voir se rejoindre Marc et la belle latine. En échangeant leurs regards, Marc et Loredana ne ressentirent aucun effroi. Elle le fixa longuement, en choisissant l’œil vert moucheté, tout comme Bai l’avait fait sans y réfléchir quelques jours auparavant au Dodo Café. Ils restèrent ainsi à sourire durant de longues minutes. Pour faire retomber l’intensité des retrouvailles, ou toutes les couleurs se synchronisaient, Marc dit à Loredana : « Je te présente Bai, mon meilleur ami et qui vit à Hong Kong depuis 1997. » Loredana lui répondit avec un sourire malicieux et un clin d’œil: « Bai et moi nous nous connaissons depuis cette année là. » Assis à même le sable lisse où les rainures droites et elliptiques prenaient la forme d’une poésie écrite par des pieds nus, Marc, Bai et Loredana vivaient le moment le plus heureux de leur vie. Tous riaient, buvant ensemble le vin de Bourgogne. Ayant beaucoup errés seuls dans leurs vies, ils avaient tous conscience de vivre un évènement extraordinaire. Sachant reconnaître ce moment précieux et peut être situé hors du mouvement de l’éternel retour, ils restèrent ainsi plusieurs semaines à rire, danser et bavarder pour étirer les jours heureux.

Le soleil autrefois fuyant laissait des traces droites et elliptiques dans le ciel.

 


CHAPITRE DERNIER Les couleurs du Morvan

Arrivé depuis quelques semaines en France avec ses chaussures en cuir à lacets rouges très usées, la barbe de Marc se parait de poils ocres, jaunes, pourpres et désormais de beaucoup de gris. Cela lui rappelait les couleurs du Morvan en automne. C’était en effet les dernières avant l’hiver de sa vie. Marc désirait plus que tout se fondre dans la France et dans la vieille Europe, tout en gardant une attitude éolienne ample envers les vents du monde. Il rêvait de se regarder vieillir au fil des saisons qui passent et de la végétation qui change, un chemin jugé à sa portée désormais, l’ultime ambition de la simplicité. La France était devenue très verte, cette nouvelle religion ascétique était peut être la première qui allait sauver l’humanité d’elle-même, toujours prise dans le jeu des puissances. Aussi, plus que tout désormais, il désirait transmettre de manière bienveillante les enseignements qu’il pensait avoir acquis durant son grand voyage. Il imaginait des enfants auprès de lui, trois précisément. Il leur apprendrait à lire et à pêcher en eux même. Ils iraient se promener à Paris, la plus belle ville du monde selon Marc, tout en accueillant tous les amis du monde entier désirant passer quelques temps dans leur future maisonnée de campagne. Rentré dans son pays, il cherchait à s’installer dans cette région, idéalement située près des vins de Bourgogne, du vert de la nature, du Jura qui l’avait aidé à prendre la longue route inimaginable entreprise quelques années plus tôt, de l’Alsace natale et près de Paris, où il pourrait rencontrer ses amis et prendre un café apaisé et non coupé à l’eau avec la femme politique. Marc savait, après ce long voyage, que chaque homme avait besoin d’un bocal d’une taille adéquate et surtout, qu’il ne fallait plus jamais briser cet aquarium au risque d’une asphyxie par la surdose des possibles. Sa vie était sauve grâce à Bai et Loredana, l’amitié.

 


Il dansait souvent seul encore, les autres, déboussolés et isolés à en mourir, ayant temporairement oublié la joie du midi et la latinité dans leur histoire récente. Marc était désormais raisonnablement romantique. Il se sentait comme appartenant à l’Ancien Monde en général, et spectateur du Nouveau Monde en particulier. En épousant la femme politique, il scella son destin avec celui de la république pour le meilleur et pour le pire. Nichée dans le creuset des pensées vagues, la tumeur passionnelle des grands départs et du saut dans l’inconnu sommeillait, et même si elle remontait à la surface des émotions de temps à autre, Marc était désormais plus apaisé. Il prenait du plaisir à contenir ses puissantes pulsions pour leur donner une belle forme, sculptée dans des blocs de pierre. C’était la forme des belles choses de la vie du quotidien, posée dans un écrin de forêt et de rivières avec quelques sentiers aux alentours pour se promener en luimême et repenser le monde. …………………………..

Aujourd’hui, en prenant la route seul en direction du Morvan, au fur et à mesure que les lignes discontinues blanches, autrefois jaune semble-t-il défilaient, Marc était heureux d’être dans son pays de naissance et désormais d’adoption. Dans son jardin, il désirait, sans réfléchir, peindre ses mondes intérieurs raffinés avec des pinceaux japonais. ……………………… ………………….

 


Loin de là, à Paris, la femme politique enfin devenue poète dans son cœur et guérie de sa maladie cynique, exprimant ses convictions avec des émotions véritables était devenue Président de la République. Le pays recommençait doucement à danser, tout en travaillant pour un avenir meilleur, après des années crispées et perdues à jamais.

 


Le soleil venait de se cacher derrière les toits gris et bleus du Palais Royal dont les murs s’effritent depuis quelques années. La fraîcheur du soir me réveillait enfin, les touristes bruyants à casquettes rouges se dirigeaient vers la sortie et moi, j’avais très faim. Je décidais de marcher vers les restaurants japonais du quartier de l’Opéra aperçus ce matin pour y déguster quelques sushis, sans oublier mon quotidien froissé et coincé derrière les barreaux de ma chaise, ainsi que mon vieux livre tombé par terre, plein de poussière et dont quelques pages se détachaient irrémédiablement, emportées par le glacial vent du soir. La veille, sur un banc de la Place des Vosges, il me semblait avoir dormi moins longtemps qu’aujourd’hui car les façades des bâtiments étaient plus élevées, le soleil fuyant se cachant plus tôt et faisant place au froid qui réveille. Aussi, telle une révélation, je me souviens avoir été assis hier durant de longues heures entre deux personnes. Une belle inconnue italienne et très élégante, tout de noir vêtue, qui parlait au téléphone avec son éditeur afin de publier un recueil de poésie de Li Bai, dont la couverture serait rouge. L’autre personne était une étudiante taïwanaise, assise à côté de son petit ami français d’origine chinoise. Ils vivaient ensemble Porte Blanche. Elle le quittait pour rentrer dans son pays et devenir une « betelnut girl ». …………………………. Revenant à ce monde, cette retombée fût terrible. J’étais malgré tout très heureux du pur frottement avec le monde réel, pas encore tout à fait haïssable. Ce fût une belle journée. Aussi, je prendrai la ligne 1 tout en remerciant les conversations, inconsciemment perçues, de ces inconnus qui m’ont ouvert la route de grandes aventures. J’espère parfois qu’il y a une part de vrai dans les rêves. A ce soir Marie-France.

   

 


Voyage deuxième

Paris – Shinjuku Là où volent les oiseaux

                                                                   

 


« Ménippe est l’oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas de lui. Il ne parle pas, il ne sent pas; il répète des sentiments et des discours, se sert même si naturellement de l’esprit des autres qu’il est le premier trompé, et qu’il croit dire son goût ou expliquer sa pensée, lorsqu’il n’est que l’écho de quelqu’un qu’il vient de quitter. »

La Bruyère                                                

 


PROLOGUE

Au bas de l’escalator qui menait à la station de métro de Shinjuku et au centre commercial Takashimaya si bien dessiné par Roland Barthes, j’attendais de voir quelle femme j’allais suivre. Peut être irions nous faire une courte balade ? Un long périple à travers les rames de métro, les trains, les taxis et les centres commerciaux ? Mais qui savait ? N’ayant autre but depuis 3 semaines à Tokyo, j’ai commencé à fixer mon existence quotidienne sur une inconnue différente, chaque jour. Certaines fois, elles avaient la quarantaine cosmétique ou même plus. Comment savoir ? J’aimais la sensation de pouvoir entrer dans leur sillage l’espace d’un instant ou peut être même d’un long moment. Je vivais hors de mes pensées habituelles. Elles décidaient en douceur, par suggestion, sans que nous ayons à parler. J’ai bien tenté de suivre quelques hommes, mais… J’errais dans une sensation grise, coincée entre les vifs souvenirs de ma vie parisienne et l’abandon complet à l’inconnu et au suggéré. Par contre, je me souviens très précisément des démarches féminines travaillées à devenir naturelles, variant en fonction des heures, de l’état de fatigue et d’autres paramètres sociologiques qui m’échapperont toujours. Je commençais mes journées par une petite allée le long du parc de Shinjuku. Bien que résidant au début à Otsuka, en face d’un dojo d’Aïkido et le long d’une ligne de tramway à l’apparence ancienne, je me rendais d’abord à la station de Shinjuku, toujours au même escalator, puis je décidais de me plonger dans la foule et sur celle que me yeux remarqueraient. Rapidement je déménageais à Shinjuku, entre le parc et le temple. Un jour cependant, au bas de l’escalator, dans le bruit de la foule, j’eu l’impression de reconnaître une femme d’environ trente ans. Je l’avais suivi quelques jours auparavant et ce qui m’avait étonné était qu’elle rendait hommage à chaque tombe du cimetière de Shinjuku ce jour là, celui qui longe le parc et qui est survolé par des corbeaux géants.

 


Légère comme une feuille au vent d’automne, elle se déplaçait dans Tokyo ne laissant dans son sillon que les rythmes propres à développer mon imagination. Mon cœur avait chaque jour envie de nouveauté, et je m’étais dis au début de ce jeu avec moi-même, que je voulais à chaque fois vivre une nouvelle aventure en suivant une autre femme. Promesse stupide sachant que 7 millions de jambes passaient par cette station de métro au quotidien. Cependant, surpris par ce défi proposé par le hasard, je décidais de refixer mon sort sur cette belle japonaise, dont j’apercevais l’ombre de ses pinceaux dans le plexiglas de l’escalator. Il me restait encore un peu de temps pour découvrir Tokyo. J’avais peur que chacun de mes souffles ne soit le dernier. J’étais, pour quelques instants encore, à l’école buissonnière.

 


CHAPITRE I A+A=AA

Paris, 21 octobre 2010, sur un banc, Palais Royal. - Emmanuel, j’ai un truc fou à te dire. J’ai rencontré une femme dans le métro il y a deux semaines. Je crois que je l’aime déjà, mais j’aimerai rester avec Asmaa, tu comprends ? - Oui, je comprends, quoi de nouveau ici ? Tu l’as toujours fais non ? Tu as toujours été plus ou moins bigame, sauf avec Marie-France. - Là c’est surprenant ce qui arrive. Je veux dire… - Rien de surprenant, tu revis enfin. Tu es parti au Japon puis tu as marché seul durant trois ans à boire des cafés et à prendre des notes. Où est le problème ? Tu as droit à ta part de bonheur à nouveau. Est-ce sérieux avec Asmaa ? - Et bien, elle s’appelle Asmaa. - Oui, je sais, cela fait quelques mois que tu es avec et je la vois au moins une fois par semaine à la piscine. - Non… - Comment non ? - La fille du métro s’appelle Asmaa également. Je sors avec deux Asmaa. Tu comprends ? - Ha ! T’es incroyable Marc. - Tu comprends ? C’est improbable. Je n’y cherche aucun signe. Mais tout de même. - Rassure moi, elles ne sont pas jumelles ? dit-il en se moquant de moi. - Autant Asmaa est grande, autant l’autre est nouvelle. Enfin, petite je veux dire.

 


- Laisse toi aller, tu verras bien ce que tout cela donne. Est-elle Marocaine ? - Je crois qu’elle vient d’Afrique subsaharienne, je n’ai pas demandé. Nous ne parlons pas beaucoup, mais c’est mieux ainsi, depuis le début, je l’ai vue dans le reflet d’une porte vitrée et nous nous sommes souris. Nous n’avons dit mot et je l’ai emmené marcher dans Paris, comme Asmaa.

 


CHAPITRE 3 Proche des lèvres

Paris, Café Rostand désert, assis sous une toile orientaliste Ce jour là, Marie-France et moi avions eu une explication au sujet de l’amélioration de nos pratiques sexuelles. Déjà quelques années que j’ai ça au fond de moi, et ma vulgarité s’est faite jour après une longue période à masquer mes aspérités langagières. Je débutais par une longue tirade, le flot libérateur des frustrations accumulées durant des années. « Mon avis est qu'il y a des femmes qui aiment ça, faire plaisir et que ça excite de pratiquer. Et d'autres qui s'en fichent, ne ressentent rien ou qui l'ont fait à leur ex....mais pas à moi peut-être. Cela casse peut être le charme définitivement de parler de technique comme ça, surtout qu'on a plus quinze ans...mais on peut apprendre à tout moment. Je pense que finalement je fais bien d'en parler pour deux raisons: - cela me permet d'être sincère avec toi plutôt que d'attendre quelque chose qui n'existe pas dans ta tête - cela servira pour la suite de ta vie sexuelle si tu penses que c'est important, sinon ce n’est pas grave... On peut vivre sans, bien sûr. Plein d'hommes peuvent s'en passer car ils sont déjà content de trouver une femme ou qu'ils l'aiment comme ça, leur timidité les empêchant d'évoquer la chose ou je ne sais quoi. J'ai 35 ans et j'ai connu des suceuses fantastiques, à te retourner la tête alors pourquoi y renoncer maintenant? Une technique quasi nulle peut être largement compensée par un amour de la chose. Quand on sent qu'une femme aime nous faire ça, on se sent aimé et désiré. Et si elle veut savoir comme nous faire plaisir, encore plus. Mais ça tu dois le savoir déjà. Comme toi tu as besoin de préliminaires, moi aussi. Oui, moi aussi. N'ayant pas eu la sensation que tu désirais me dévorer le sexe, je me suis permis d'en parler. Bien évidemment, si c'est forcé c'est nul de toute façon.

 


Alors maintenant, quelque chose est cassé à ce niveau là peut être, mais je ne tenais plus, alors c'est sorti d'une manière très peu élégante. J'aurai dû t'en parler plus tôt, et te dire les choses, te proposer que nous en parlions durant l'acte. Je regrette mais on a peur de blesser ou on se dit que ça viendra à force de donner. Aussi j’ai tenté de m’exprimer de manière indirecte avec des gestes, des intentions, des paraboles…Rien ne passe. Je n'ai pas à te comparer à qui que ce soit, mais toujours est-il que j'aime sentir qu'une femme est folle de ça et surtout assez folle de moi pour s'y intéresser. Comme les heures passées à te lécher jusqu'à épuisement de mon côté. J'aime qu'on aime mon sexe, normal non? Je n'aime plus les princesses. Je ne suis plus assez con pour ça. Surtout après toutes ces années avec toi. Je parle comme un goujat et j’aime ça aujourd’hui. Un macho, oui, j’assume pleinement, un connard même. Et ? Pendant des années j’ai été disponible pour toi. Tu vois, j'aime donner, oui, mais aussi recevoir et même si peu de femmes savent sucer un sexe récemment, au moins sentir de l'ardeur et une réelle excitation fait plaisir aussi. La technique compte moins que le cœur qu'on y met et l’envie de le faire. Tu vois ? Les deux combinés plus une connaissance des réactions de l'autre en fonction du jour et de l'humeur du gland est un grand plaisir d'homme auquel je ne saurai renoncer. Je ne demande qu'à apprendre à te donner plus de plaisir par une confiance et une connaissance mutuelle. Juste que te mettre à genou pour me sucer ne te vient jamais à l'esprit. Y vois-tu une soumission ? C’est quoi ce nouveau délire ? Il y a quelques années les femmes se mettaient à genou et je n’ai jamais pensé qu’elles étaient soumises à qui que ce soit. Je suis souvent à genou de mon côté.

 


Et quand je vois la photo de ton ex, franchement, je suis largement un mec « suçable ». Si tu as plus sucé tes ex c'est peut être pour d'autres raisons que j'ignore alors. Le charme ou plus de sentiments, que sais-je encore. L'amour et le sexe sont également des jeux.... Mais il faut des joueurs curieux, inventifs, ouverts, excités et qui aiment le sexe de l'autre. Les possibilités d'une bite d'homme sont illimitées pour peu qu'on s'y intéresse au lieu de penser que c'est mécanique chez nous et intellectuel chez vous. Avec ça on n’arrivera à rien. » Je fermais la porte du café frustré d’avoir donné tant de plaisir, d’années et de ne pouvoir en espérer aucune partie en retour. Je sentais que c’était notre dernier rendez-vous. J’étais devenu un vrai pervers pour exiger autant d’une femme. Mais était-ce autant que cela ? Une réciprocité à minima tout au plus. Et puis, elle devait être autant malade que moi pour accepter qu’on lui parle ainsi depuis quelques semaines. Elle avait désormais peur de me perdre. Je me sentais tout de même pas trop bien dans ma peau après cette malheureuse tirade révélant un fond glauque et trop vulgaire de ma personnalité, que je ne connaissais pas. Pris dans les premiers vents froids de l’année, je marchais en direction du parc. Marrons, rouges, ocres et différents verts constituaient le décor changeant d’une vie reproduite à l’identique au quotidien. Abreuvé du miel amassé lors de mes promenades dans Paris et des changements permanent, la peur m’avait rendu le grand service de me fixer dans l’habitude et le développement d’une routine mécanique où la seule licence était de choisir entre le café et le chocolat chaud. Je pensais à Marie-France, tout le temps. Je ne l’aimais plus, mais je faisais semblant, cela me coutait moins que d’aimer vraiment ou de la quitter.

 


Et je n’avais plus rien à dépenser en matière de sentiments, elle avait vieillit. J’avais tout laissé à nos premières années ensemble peut-être. Elle m’avait dominé partout, seul le compartiment de la sexualité était faible chez elle, mais me rendait encore plus faible en attendant une amélioration, ma revanche sortait au moment de l’apparition des stigmates du temps qui passe sur son visage. Je n’étais pas odieux avec elle mais avec le temps qui passe, ne pouvant parler à ce dernier, lâchement je crachais mon venin sur elle. Et en m’humiliant de la sorte, j’étais au plus bas, mais désormais je sentais que je pouvais me détacher d’elle, qu’elle ne me donnerait pas d’enfants et que nous ne nous comprendrions même pas à minima, ayant pourtant tout verbalisé selon ses vœux. Ici, comme le vieux que j’ai suivi pour me rendre au parc, je m’assis en cherchent les derniers rayons de soleil d’octobre. Le banc offrait une vue sur des feuillages rouges et sur un fond de ciel variable où le bleu parvenait à voler quelques instants d’existence au gris. C’est ici que j’ai eu l’idée de reprendre le fil d’une vie coupée et qui me situait au dessous de la ligne de flottaison optimiste. L’escalier menant à l’énergie alimentant le mouvement et la conquête de la nouvelle illusion nécessaire était à portée de chaussure. Comment l’avais-je senti ? Le bâton de sourcier situé dans mon plexus tremblait à nouveau, cela faisait longtemps, bien longtemps. Faire l’amour avec Marie-France, ce souvenir était induit par le dernier rayon de soleil de l’après-midi. Dans la chaleur des corps, je me disais que j’étais fais pour ça, pour continuer à vivre même si j’avais la sensation que mon corps et mes envies pourrissaient en moi, et dans les gens autour. Pour l’instant et leur somme, ces moments étaient des parenthèses enchantées telle que je n’en avais plus connues depuis mon arrivée à Paris.

 


Marie-France se doutait-elle que je pensais à nos premières promenades dans Paris lorsque nous mélangions nos goûts et saveurs ? Des boucles et des ceintures m’empêchaient d’aller plus loin, mon espace de coulissage s’amenuisait à mesure que je prenais du plaisir et que les années passaient. La délicieuse torture ne faisait que raviver les sensations dans mes extrémités. Je l’avais eu pour quelques années, l’odeur de notre chambre à coucher sentait dorénavant l’encens du délitement final. Prenant le métro, je repartais pour un tour ayant oublié de sortir à ma station, trop occupé à regarder mon reflet dans la vitre, pas vraiment fier de moi mais en même temps soulagé d’avoir pu m’exprimer une dernière fois dans cette bulle sentimentale que nous formions.

 


CHAPITRE 4 P. I.B. d’avant crise, 2007

Dans l’avion qui mène de Francfort à Tokyo, j’étais assis à côté d’un homme qui prenait beaucoup de place, ou peut-être était-ce moi, je ne sais pas, cela fait longtemps que je ne me regardais plus dans un miroir, cela me rendait agressif pour certaines raisons. Tout au plus m’apercevais-je de temps à autre dans des reflets sur plexiglas. Pourtant j’étais bien calme, j’ai marché la veille à Calw pour embrasser la statue d’Hermann Hesse et j’ai diné à Heidelberg, dans un excellent italien aux serveuses efficaces. Les rues étaient remplies de touristes japonais, ils adorent cette ville romantique posée dans la vallée du Neckar. J’ai terminé ma soirée par une promenade sur le pont des philosophes où je ne ressenti rien de particulier. J’étais donc très calme m’adaptant au rythme paisible des habitants de cette vallée. Retournons à l’avion. Cet homme assis à coté de moi pour 12 heures de vol voulu engager la conversation en anglais, et devinât à mon accent, lorsque contraint je lui répondis, que j’étais Français. C’était un homme d’affaire Palestinien qui vivait au Japon depuis vingt ans, marié à une Japonaise mais qui entretenait à distance une femme au Maroc. Il me déclarât ne pas pouvoir se passer d’une des deux formes de sensualité. Je ne compris pas tout à fait de quoi il me parlait, enfin, il me faisait de grands clins d’œil à chaque allusion aux justifications de son style de vie. Je ne le jugeais pas, j’étais mal placé, comme tout le monde d’ailleurs peut être. J’écoutais. En me montrant l’hôtesse de l’air de Japan Air Lines, il me dît qu’on ne pouvait comprendre ce qu’il y avait derrière son sourire, même après vingt années passées au Japon. Je ne vis rien de particulier dans ce sourire, elle devait être belle mais j’avais la tête occupée à autre chose, pour dire vrai, je pensais à Marie-France dans des proportions positives évanescentes. En me levant pour aller encourager la circulation vitale dans les allées, je déambulais en observant les endormis permanents. Je croisais un Américain qui voulut engager la conversation, sur un mode très naturel. Je n’avais pas le choix, il était enthousiaste et je ne sais dire « non » aux gens de cette nature, rien ne soumet plus mon oreille que la joie dans une voix.

 


Il m’expliquât qu’il ne voyageait qu’en fonction du produit intérieur brut de chaque pays, et que la France ne serait bientôt plus dans la liste de ses pays préférés. J’ai adoré l’écouter car personne depuis longtemps ne m’avait exposé une théorie aussi singulière. Je m’ennuyais en France, surtout quand je voyais les gens faire la queue pour acheter des macarons multicolores. Alors un peu de fraîcheur, pourquoi pas. Je me rappelle un jour avoir marché avec Marie-France et une de ses amies et je me surpris à leur dire : « on se fait chier avec les jeunes Français ». Nous avions éclaté de rire, mais je ne pensais pas avoir vu aussi juste à l’époque. Peut être que cela leur était destiné, aux deux filles avec moi, je ne suis pas fin psychologue, on me l’a toujours reproché. Toujours est-il que je n’avais de belles conversations qu’avec des gens assez âgés. Cela ne me posait aucun problème, le dernier rire franc et spontané que j’eu fût dans le bus numéro 86 qui m’amenait d’Odéon à Bastille. J’y rencontrais un vieux professeur de grec et de latin à la Sorbonne, et nous riions comme de petits enfants. Il était bien content de partir à la retraite, pour les mêmes raisons qu’évoqué plus haut. En partant il me regarda et cligna de l’œil comme s’il savait que nous ne nous reverrions plus et que j’étais un des derniers à comprendre son humour dans ce bus. Bien, retour dans l’espace de deuxième classe. Cet homme américain voyageait au Japon, en Allemagne, au Royaume-Uni, en France et désormais en Chine qui venait de rejoindre le sommet du classement. L’Italie lui manquait, mais elle était un ton en-dessous de la France, tout comme le Royaume-Uni pour des questions de change et cela lui faisait peur. Je lui assurais avoir de la famille pas encore tout à fait morte installée le long du Lac Majeur et qu’on y vivait très bien. Lui pensait que ce devait être un pays pauvre. Il pensait que l’Espagne allait pourquoi pas un jour y arriver.

 


Moi, je lui affirmais que le Portugal était un pays extrêmement charmant, bien qu’ayant une économie pré-émergente depuis longtemps. Il ne crût mot de ce que je racontais. J’étais à ce moment là, convaincu d’avoir rencontré un homme ayant plus de peurs que moi, mais nous avons tout de même bien ri en sirotant un mauvais café. Aussi, j’étais heureux de quitter l’Europe pour quelques semaines, à chaque coin de rue à Paris j’avais l’impression qu’à part remettre en état ce que les générations précédentes avaient crée nous n’avions pas grand-chose de nouveau sous le soleil de notre civilisation. Nous vivions tel un bernard-l’hermite, toujours à la recherche d’une coquille vide de plus en plus chère pour raisons spéculatives, réalisée sur les plans d’un Allemand, il y a bien longtemps. Les murs étaient des témoignages vides d’un monde à jamais perdu mais dans lequel tous les habitants ici s’évertuaient à préserver le capital pour mieux rester enfermer dans les sillons des Anciens. C’étaient de beaux murs certes, ne vous méprenez pas, je suis un amoureux de Paris… Je n’avais rien de mieux à proposer non plus.

 


CHAPITRE 5 La sculpture de l’éphémère

Je me souviens encore du dernier message que j’avais envoyé à Marie-France via cette plateforme remplie de mégaphones inaudibles. Nous nous connaissions en dehors de ce monde virtuel qui par la force des répétitions est devenu réel, en brouillant les frontières de ma conscience. Après un rendez-vous catastrophique près de l’Opéra, à Paris, où je lui ai couru après dans la rue dans un acte désespéré qui pourrait ressembler à celui d’un sculpteur perdant son modèle, voici le mot que je lui ai envoyé. « Marie-France, Notre dernière entrevue a été catastrophique, tu as raison, cela a été un échec total comme tu me l'as dis dans cette rue où nous dansions d’impatience et d’agacement. Tu as assez d'évènements chargés de négativité en ce moment dans ta vie, je comprends. De mon côté aussi, nous savons nos situations respectives. Devant la porte du restaurant, j’ai pris ton bras pour ne pas te perdre, c’était un réflexe animal. Ensuite, je t’ai proposé de marcher dans cette ruelle sombre et déserte, et tu as pris peur. J’aurai beau t’expliquer pourquoi, ton dernier regard m’a dit que tu me prenais pour un fou, un détraqué ou peut être même un pervers. Sache juste que je souhaitais l'inverse, tout l'inverse ce jour là. Marc. » A partir de ce moment là, je n’aurai de cesse de lui écrire pour lui prouver que je ne suis pas devenu fou. Notre couple, cette sculpture éphémère que je voyais s’effriter au fil des jours moins heureux, était à cette époque encore une priorité pour quelques temps, l’espoir de la conception du temps cyclique appliqué à cette seule matière. Il y a bien longtemps, avant ce voyage au Japon, j’avais eu le malheur de croire. Maintenant que je savais, la vie changeait et se délitait pour se reconstituer en milliards de sculptures éphémères saisissant le temps. Un univers morcelé à l’infini constituait le décor de ma vie, dans le silence.

 


Frontières du 21 octobre Depuis mon retour du Japon, les moments heureux dans ma vie semblent être de retour. Nous sommes au printemps et je reprends du plaisir à marcher dans les rues de Paris. J’ai même recommencé à fréquenter ce square où Marie-France et moi passions nos dimanches à lire à la fin des années quatre vingt dix. Selon certain de nos amis, mon maître était Marie-France. J’avais fini par le penser très fortement et cela contribua à mes envies de séparation courant deux mille huit. Mais le vieux ciment du couple demeurait solide face aux secousses du désir d’indépendance. Marie-France lisait Proust, moi, j’aimais Goethe. Un jour, je sorti avec une fille car elle occupait le même appartement que Goethe occupât trois cent ans auparavant, à Strasbourg, rue du vieux marché aux poissons. J’étais ému à chaque fois que je prenais l’escalier conduisant au lieu où il étudia et nous faisions l’amour pendant que je me prenais pour Werther. Voila ce qui m’intéressait, des choses comme ça, qui ne faisaient sens pour personne peut être, et certainement pas pour ma partenaire. Aussi, avec Marie-France, nous avions les mêmes discussions sans fins chaque weekend au sujet de la musique classique. Je ne jurai que par Schubert, Schuman et Beethoven, elle par Mozart. J’aimais Mozart par consensus mou, par adhésion légère, sans être un spécialiste bien sûr, j’aimais avec le plexus. Qu’auraient pu m’apprendre mes parents sur ces sujets de conversation là ? En y repensant, rien. Ceux de Marie-France étaient professeur au Collège de France pour le père et sociologue pour la mère. J’adorai la sensation d’étranglement intense ressentie jusque dans mon diaphragme en écoutant Beethoven. Marie-France prétendait que je devais avoir un fond dépressif pour écouter Beethoven en boucle.

 


Mozart lui permettait d’écouter de la musique à son rythme, je pensais que c’était une sorte de facilité de ne pas vouloir se laisser attraper par un rythme imposé par le compositeur. Puis, nous nous embrassions. Nos disputes et autres chamailleries étaient à cette époque des échauffements pour nos combats sexuels. J’aimais les lèvres de Marie-France, qui me permettaient de m’approcher de ses yeux intensément noirs. J’aimais dans ces instants saisir le supplément carné localisé dans le creux de ses reins, tout en me risquant à des aventures manuelles me rappelant mes premiers flirts. J’adorais également observer les variations métronomiques de sa pupille en fonction de la cadence de mes rapprochements. De temps à autre, il y avait même un léger tremblement, à peine perceptible. Je n’ai jamais su si c’était le trouble provoqué par le désir, ou un problème plus technique lié à la focale de l’œil. Cynique, j’ai préféré penser que c’était un trouble technique pour raisons de qualité non germanique ou japonaise dans un racisme technologique complètement assumé. Sensuellement, en public, il y avait une limite à ne jamais dépasser avec MarieFrance. C’est elle qui décidait car elle fixait ces limites là. Avec le recul, j’aurai peut être du en fixer également, mais j’étais un homme qui laissait toute la place disponible dans sa vie à ses émotions et à ses sentiments, et les autres les sculptaient en fonction de leur capacité à s’ouvrir à eux selon leur mesure. Mon vice me semblait découler de pulsions pures. Un jour où, dans un défi à nos natures non sportives, nous avions décidé de marcher le long de la promenade plantée jusqu’au château de Vincennes, elle choisit cet instant de joie pour me faire un aveu. Ceci me bouleverse encore aujourd’hui, en y pensant dans la maison meublée de mes souvenirs joyeux. « Marc, j’ai des sentiments forts pour toi. »

 


Aussi, nous étions souvent en désaccord sur la distance à garder avec les autres et la société en général. Elle aimait s’entourer de gens, moi, je préférai penser que la société d’avant, où les liens sociaux apportaient soi disant plus de bonheur aux gens, était morte et que c’était pour mon plus grand bonheur. Sauf pour les gens de la rue et du hasard, que j’aimais toujours rencontrer. Lorsqu’elle recevait, je me rendais invisible. Bien sûr, j’étais là, ses amies me trouvaient sympathiques, mais dès qu’elles partaient, je me retrouvais mieux avec moi-même. D’ailleurs, lors du décès de ma mère, les seuls témoignages que je reçus furent ceux de voisins que je ne connaissais pas, et c’étaient les moins stupides. Mes amis n’ayant pas crû bon de me contacter à ce moment là ou ayant été très maladroits, j’en ai gardé une distance que je juge très saine avec les autres, des « pollueurs de conscience » comme j’aime les appeler. Cette expression avait le don de mettre Marie-France dans un état de colère incroyable. Elle avait besoin d’être entourée de beaucoup de personnes pour échanger des mondanités et des histoires d’un quotidien qui ne m’intéressait pas. Durant ces soirées, je la regardais de loin, puis je riais intérieurement. A part ça, tout allait bien entre nous. De mon côté, j’aimais toujours coucher avec mes précédentes petites amies, qui ne fixaient aucune limite à la puissance de mes émotions et qui me permettaient de donner du plaisir non sculpté, en toute confiance. Une partie de moi aimait Marie-France, les autres parties aimant la vie en quelque sorte. Marie-France aimait le désir inassouvi, s’arrêter à la porte de l’extrême jouissance, tout en contrôle. Moi, j’aimais les profonds désirs des dieux, s’ils apparaissaient à la surface du concret de temps à autre et s’ils me faisaient rugir intérieurement.

 


Tout dans ma vie commençait à être mis sous forme de belles sculptures éphémères. Des parenthèses enchantées entrecoupées de temps passés avec Marie-France. Chez elle par contre, l’autoroute de la vie menait à un cul-de-sac sans plaisirs.

 


CHAPITRE 6 Représentation du passé

Ma sœur est peintre, cela m’étonne encore aujourd’hui car je me demande d’où cette passion lui est venue. Depuis le décès des autres, c’est ma seule famille atomique. Lors d’une réunion des derniers liens génétiques éclatés géographiquement, en me souhaitant un « bon appétit » assorti d’un clin d’œil, elle m’avait demandé si j’avais des nouvelles de mon ancienne petite amie, Julie. Je lui répondis que je ne couchais plus avec Julie depuis quelques années. « Paris te change » me dit-elle. Lors du dessert, les conversations autour de la table principalement animées par ma cousine et mon oncle s’effacèrent au profit de rêveries liées à mon passé avec Julie. C’était il y a onze ans déjà…. Un éclair venait de se refléter dans les yeux de Julie. La folie furieuse de l’orage à travers les vitres captait nos regards. C’était dans cette ambiance feutrée du restaurant de la corniche, que j’allais demander Julie en mariage. Elle était alors notaire dans un cabinet de province, j’aimais cette idée rassurante d’une douceur de vivre contenue dans des bas de soie pas trop affriolants. Un volcan en dedans, c’est ce qu’elle était lorsque nous avions vingt ans, autant dire un souvenir. Juste avant ce moment romantique qui me laisse froid aujourd’hui comme une exposition de photographies surréalistes, je ne ressentais aucun des doutes qui résidaient dans les gravats de l’inconscient. Cette nébuleuse d’hésitations qui m’assaillaient concomitamment à cette demande en mariage, allaient former une comète verbale s’enfilant dans la brèche de mes paroles. Je le sentais, j’ai toujours raté les moments importants. Je me surpris à vouloir lui dire, en me rappelant toutes les demandes en mariages vues au cinéma : « Voulez-vous m’épouser ? » Ces mots d’une croyance d’un autre temps allaient sortir de ma bouche lorsqu’elle me souhaitât « bon appétit ». Pour moi, j’acceptais tout d’un être humain, sauf deux choses. Qu’on me souhaite « bon appétit » et les bruits de bouche à table.

 


Encore plus surprenant, elle ne me souhaitât jamais « bon appétit » auparavant. Je m’arrangeais à ce moment là d’un "vous aussi" un peu déçu et méprisant. Le regard de Julie à ce moment n’avait jamais été vu précédemment, en tous cas pour moi. L’éclair du ciel venait d’être remplacé par un trou noir dans lequel se perdaient mes dernières réserves d’enthousiasme. Elle ne prononça mot, je demandais l’addition. Aujourd’hui nous en rions beaucoup avec ma sœur, elle m’a toujours dit que Julie ne voulait pas m’épouser car cela reviendrait à s’unir avec mon passé protéiforme et bien trop noué à mon présent. Elle voulait donc un homme à la carte ? Soit, je n’ai pas vu le suivant, on m’en a parlé. Elle m’avait souhaité « bon appétit » en guise de réponse anticipée à une éventuelle demande en mariage qu’elle sentait arriver d’après ma sœur. J’étais d’accord avec elle. Ma sœur rie aujourd’hui de ma vie. Elle ne s’entend pas beaucoup avec MarieFrance non plus, qu’elle juge plus pessimiste que Cioran dans le texte. Elle a raison en quelque sorte. C’est vrai, lire me rendait gai, pas Marie-France. Julie par contre était une poupée aux yeux bleus dotée d’un beau sourire, que j’aimais filmer en « super 8 » lorsqu’elle avait vingt ans. Aujourd’hui, ma sœur me demande encore de lui sortir ces vieilles bandes proches du format 4/3 d’un téléviseur classique. Elle me dit vouloir s’en inspirer pour ses peintures. Pourquoi pas, après tout, si mon passé pouvait servir à préparer le futur de ma sœur. Notre amour avec Julie était une vaine illusion, une sculpture éphémère que semblait enfin trouver une juste représentation et une vraie longévité dans les agencements de couleurs des toiles familiales. A table, je reprenais le fil des conversations. Ma surprenante cousine nous parlait de Lady Gaga et d’une chanson sur le poker si mes souvenirs sont exacts. Pourtant, d’habitude, comme tous les enfants, elle était un formidable détecteur de tristesse. Elle venait certainement d’entrer dans l’âge adulte.

 


CHAPITRE 7 Express japonais

Arrivé à Tokyo en fin d’après-midi, je pris le train menant aux stations de métro de la ville. N’ayant réservé aucun hôtel, je décidais de sortir à la dernière station, qui me semblait être la plus grande sur le plan foisonnant trouvé à l’aéroport. Je sorti donc, d’après ce que je compris de l’annonce répétée deux fois dans la rame, à Shinjuku. La voix du métro disait après une sonnerie ouatée : « Shinjuku, Shijuku, blablablablablablabla arigato gotza imasu » Suivant le courant de jambes souvent belles et nouvelles, j’empruntais les couloirs qui me menaient aux dizaines de sorties, en suivant le flot majoritaire au début, puis en décidant de suivre des gens un peu plus âgés que la moyenne, me doutant qu’ils habitaient des zones plus calmes et probablement dotées d’hôtels moins chers. Il était vingt heures à ce moment là, et je sortais devant une foule colorée, diverse et des centaines de néons allumés et vibrants. Au hasard de ma promenade, ma valise légère aidant, j’eu la chance de trouver un hôtel qui fît l’affaire, près de la rue « Gyoen-dori » et d’un coiffeur dont l’enseigne était un homme équipé d’une banane géante. Ma chambre mesurait quatre mètres de long pour un mètre quatre vingt dix de large, douche comprise. Le lit fût merveilleux, rempli de bites massantes et j’ai passé la meilleure nuit depuis bien longtemps. C’était un quartier réputé animé, mais qui m’offrait en guise de bienvenue, un silence suisse. Avant de perdre le soleil de vue, je montais sur le toit de l’hôtel qui donnait sur un grand parc et un cimetière. Les corbeaux volaient, les prostituées aussi. Le lendemain matin, je me débarbouillais dans la rue, puis je marchais au hasard en suivant la progressivité de la hauteur des buildings. Fredofredo, l’enseigne familière du fournisseur de caféine mondialisé s’allumait devant moi. Il était 18 heures au pays du thé, je commandais un express.

 


CHAPITRE 8 La haine

Je crois que ce qui a motivé ma haine envers Marie-France c’est la naissance d’un cynisme nouveau chez elle. Venant de prendre de nouvelles fonctions au sein du parti, et propulsée candidate à une élection, ce cynisme était une couche nécessaire sur le caractère des ambitieux, je sentais en elle un désir de fermer les yeux sur la réalité et les choses vécues par les gens que je croisais tous les jours dans les rues des extrémités de Paris. Avant son séminaire de communication au Canada, elle pensait encore que le pouvoir résidait dans le langage et les mots. Désormais, le vide conceptuel était masqué par son obsession pour le maquillage. Elle se mit à ralentir sa démarche afin d’exprimer de la puissance mâle en tuant par là même mon désir. Elle allait plus souvent chez le coiffeur pour couper sa féminité. Notre vie sexuelle fût la première chose atteinte par ce bouleversement capillaire et identitaire. Le reste des problèmes s’enchainèrent au premier, et ainsi de suite. A cette époque là, elle me dit que j’étais un macho ancienne mode, que le monde avait changé et que je devais changer avec, composer avec la redéfinition des sexes. Elle me disait aussi que j’étais bien content de jouer la femme au foyer dans notre couple la journée, alors pourquoi ne pas continuer la nuit. Cela devenait insupportable pour mes oreilles, que je voulais conserver un minimum mâles.

 


CHAPITRE 9 Peinture fraîche dans le tunnel du vent

Cette mystérieuse inconnue je la préférais lorsqu’elle s’habillait de noir, et qu’elle fondait ses ondulations sur les murs blancs souterrains des passages sous les rails de la « Yamanote Line », en particulier ceux du quartier d’Ikebukuro, le jour, repeints depuis peu. Cette calligraphie éphémère des écritures du corps demeurait suffisamment longtemps dans ma permanence visuelle, m’offrant ainsi le luxe ultime de pouvoir déchiffrer un message aux traits souples et fulgurants. Un mouvement de son corps à chaque fois renouvelé, variable en fonction des jeux de la luminosité ambiante et de son humeur du jour probablement. Cette dernière semblait constante, même si avec le temps, je me surpris à percevoir des messages subtilement décalés d’un jour à l’autre. J’aurais aimé avoir la certitude de pouvoir la lire un jour, elle aussi peut être également, aurait aimé avoir un homme qui puisse déchiffrer de manière plus sûres ses messages. Ou écrivait-elle dans un acte désintéressé, gratuit et destiné à l’évaporation ? Désormais, je me recréais des habitudes et des repères dans cette mégalopole. J’avais fais d’Otsuka mon petit village, de Shinjuku ma capitale et d’Ikebukuro mon endroit de passage régulier, ma banlieue éclairée en quelque sorte. Ce soir là je la perdis comme une fois auparavant dans la foule qui se regroupe à la sortie de ce passage, jusqu’au centre commercial Metropolitan, et qui me gâche les instants de lecture volés. Que de personnes ont traversé ce tunnel Ici, les muets sont rois Toiles de riz infinies recouvertes de moisissures noires En errant dans les rues du quartier, pour le malheur des ombres mémorielles, je tombais sur « Sunshine City », les hauts parleurs crachaient un morceau de transe japonaise.

 


CHAPITRE 10 Réchauffeur de soupe

J’en suis arrivé à la conclusion qui m’a poussé à partir au Japon, mis sur la voie par plusieurs rêves. Il y a trois ans, je quittais mon emploi involontairement et j’étais désormais souvent endormi sur les bancs du Palais Royal. Le Japon venait souvent à mon esprit. Quand je dormais au Luxembourg, je pensais plus à la vieille France, à la Bourgogne et aux vieux films des années quatre-vingt. A cette période, j’avais également regardé un documentaire sur le marché aux poissons de Tokyo, et le lendemain matin, vers cinq heure trente, je me souviens avoir fait un rêve qui m’a tellement intrigué, qu’il a constitué un puissant moteur pour mon départ. Ce rêve m’a bien moins intrigué que celui de la nuit dernière, où, rentré du Japon depuis deux semaines et désormais sans le sou, j’ai imaginé un entretien surréaliste avec un conseiller du pôle emploi. Tiens, je vais vous le raconter en incise au récit principal. La question de ma réinsertion dans la société française après avoir quitté MarieFrance m’obsédait la nuit depuis deux semaines, moins la journée car je ne m’ennuyais pas. Le seul souci de mes journées était de cacher les factures d’huissiers à ma vue, mais j’avais beaucoup de cachettes dans mon appartement à loyer impayé. Durant ce rêve, j’étais en entretien avec un conseiller du pôle emploi, le premier homme dans un de mes rêves depuis des années certainement, et nous en arrivions à la conclusion que le métier qui me correspondait le plus, d’après la batterie de tests et de questions imaginés par des spécialistes de la chose du chômage, était « réchauffeur de soupe ». Selon ce conseiller il y avait deux catégories de personnes au monde, les « chauffeurs de soupe » et les « réchauffeurs de soupe ». Mon profil correspondait mieux à cette dernière activité car selon l’expert, il convenait de chauffer les soupes plusieurs fois sans les brûler et tout en conservant l’esprit de la soupe initiale. Ce rêve me fît éclater de rire dans mon sommeil et conduit à me réveiller tout en riant quelques minutes après mon réveil. Je cherchais du sens dans ce rêve depuis ce matin. Je pense avoir trouvé un début de sens à ce rêve désormais, étais-je un oiseau paré des plumes des autres ?

 


Revenons en au marché au poisson de Tokyo, voulez-vous bien ? Je me promenais dans les allées d’un gigantesque marché au poisson, quand je décidais d’acheter un petit thon entier. En rentrant chez moi, pour préparer le diner, il me fallait nettoyer le poisson et le vider. Dans ce rêve, j’étais entrain de préparer une table pour un diner en solitaire mais j’étais tout de même très joyeux de manger ce délicieux poisson. Revenant à la cuisine, en ouvrant le poisson pour le nettoyer et le farcir de chermoula, je trouvais une clé USB dans l’estomac du poisson. Ce thon a certainement été leurré par cette clé à l’aspect brillant et dont la forme rappelait un petit poisson excellent à dévorer. Je me décidais de mettre la clé dans mon ordinateur pour voir si elle fonctionnait encore malgré son séjour prolongé dans l’eau et dans les sucs gastriques de l’estomac du thon. Cette clé contenait deux fichiers. Le premier était une photo. Je double cliquais sur l’icône lorsqu’apparût une photo de moi-même en compagnie d’une femme japonaise voilée de noir dans un restaurant à « tempura ». Au deuxième plan on pouvait apercevoir un chef entrain de préparer des « tempuras » à frire. Le deuxième fichier était un texte de deux cents pages en caractères japonais contenant des dessins d’estampes japonaises où les femmes japonaises d’autrefois étaient remplacées par des Japonaises d’aujourd’hui aux looks de « cosplay » ou de « working woman » au teint sérieux ainsi que par des femmes Arabes aux odeurs de paprika, de cumin puis d’encens. Le titre de ce document ? « Shinjuku, là ou tes sentiments te mènent». C’était, d’après le sous-titre, un roman. Je me demandais bien ce qu’on pouvait faire à Shinjuku mais j’étais sûr d’une chose : ce document allait être mon prochain livre. Et puis, restait en suspend la question de la photo.

 


Aussi, je connaissais ce quartier de nom, car j’avais acheté un guide de voyage pour le préparer et ce quartier m’intéressait car les photos de son parc m’avaient interpelé. Ce rêve m’a, à ce moment là, fortement poussé à accélérer mon départ pour le Japon car je sentais un appel puissant et je voulais comprendre pourquoi ce pays occupait de plus en plus mes rêves. Je voulais plus que tout me rendre dans un endroit où je ne saurai d’avance ce que j’y trouverai. Tout cela arrivait à propos, ma relation avec Marie-France battait de l’aile comme toujours, je venais de perdre mon emploi et, d’après mes calculs, il me restait une réserve d’argent suffisante pour rester deux ou trois mois à Tokyo et vivre quelques mois en France à mon retour.

 


CHAPITRE 11 Seul face à Marie France

Ma femme Marie-France commençait à incarner de plus en plus souvent l’écho du vide solitaire qui ne faisait que me renvoyer les messages de mon incapacité à me reconnecter à son monde. Les forces me manquaient, mes ressources intimes ne pouvaient plus résonner avec elle, ses projets, ses mots et même les hautes ambitions qu’elle avait pour moi. Je la regardais et je voyais ses yeux morts. Vous comprenez ? Non ? C’est normal, je ne sais pas m’exprimer sur ces sujets. En fait, j’imaginais ma femme soit vieille, soit dans un état de décomposition plus avancé que celui d’un cadavre du jour. Lorsqu’elle me parlait, je voyais les bactéries sautantes sur sa langue d’abattoir, un profond dégoût me faisait entrevoir une chose hautement dégoutante dans nos échanges de fluides amoureux, je refusais même de m’approcher d’elle de peur que sa morbidité puisse m’atteindre via une étoile filante salivaire. Elle n’était que cadavre encore en mouvement, putréfaction ramassée sur un corps de poupée se mouvant à l’aide d’illusions de grandeur et d’ambition professionnelle. Notre vie de couple venait de s’achever ici, comment ne pouvait-elle pas le lire dans mes yeux ? Je riais au fond de moi de son incapacité à remarquer que mes yeux et mes oreilles se détournaient irrémédiablement de sa chair, de ses odeurs, de son verbe et de sa décomposition solitaire à venir. Elle pouvait encore m’entendre, mais ne rien percevoir de mes messages implicites, ceux qui marquaient au plus juste ce que mon corps désirait fuir. Marie-France représentait désormais tout ce que je n’avais jamais voulu fréquenter, me renvoyant le dégoût de ma lâcheté et du piège morbide étouffant mes propres élans naturels. Il fallait que je vive à nouveau. Comprenez-vous ? Avez-vous déjà vu la mort dans les yeux de votre partenaire ? Je cherchais la vie, elle ne voulait que l’apparence de celle-ci. Le hochet républicain qui consume irrémédiablement le temps exposé à de belles choses. Celles que nous partagions, il y a dix années déjà.

 


Je remarquais que même ses dents avaient tendance à vouloir la fuir dernièrement. Dévorée par le cancer carriériste, que me restait-il à espérer d’elle ? Elle n’avait au final pu me donner la joie d’être un père, rôle que mes rêves de fin de nuit clouaient en mon plexus pour une bonne partie du jour. Au fil des constantes journées de l’hiver, je remarquais que la véritable froideur se cachait derrière le sourire d’une femme que j’aimais. Marie France DuBambois écoute moi. Tu finiras accompagnée de ta vanité. Tout était foutu de toute façon. Oui, les jours heureux de nos vies complices dans les petits affrontements du quotidien étaient passés. Il est vrai que nos cerveaux ont toujours désiré leur phagocytage mutuel, à ce jeu, je ne peux pas dire qui a gagné ou perdu. Je sais cependant que j’ai souvent accepté de perdre pour que nos relations deviennent moins houleuses. Ce que Marie-France appelait nos moments harmonieux étaient ceux où je décidais de plier et de laisser son cerveau dévorer le mien. Je le comprends aujourd’hui seulement. Etais-je à ce point naïf ? Avec le recul, il est préférable de bien rire de ce passé aigre doux à l’anglaise. Il n’y a pas de forme particulière que j’attends de mon prochain couple, il y a juste la certitude que ce futur conte aura un flot relationnel plus navigable. Sur un fond de Schubert, la vue de la peau de son cou présentant des craquelures à mon retour du Japon m’a fait prendre conscience que j’avais vieilli également, et que ce soir, Marie-France, aura droit, sans le savoir, à son dernier « gute nacht ». « Wunderbar ». Je n’y arrive pas. Elle est là à coté de moi, la tête sur son oreiller. Elle lit un essai sur l’économie verte, son nouveau dada. Je la regarde et me demande si elle y croit au moins un peu. Tu parles.

 


- « Bonne nuit » murmurais-je. - « Oui, à demain » répondit-elle sans me regarder. Une force irrésistible contre moi-même me réchauffa le plexus, impossible de dormir. Schubert s’éteint. Pendant que Marie-France dormait, je regardais le plafond en substituant les reflets des lampes de rue par des étoiles. Mes pensées me perdaient dans une analyse du parcours de ma femme. Elle semblait lancée dans l’Histoire, rien ne pouvait détourner sa trajectoire que je mettais en parallèle avec des images de prairies où des papillons blancs se déplaçaient en fonction de leurs humeurs sensuelles. Oui, je me sentais de temps à autre misérable d’être un de ces papillons, mais l’été n’abdiquait pas tout à fait dans mon esprit. Un insurgé dans ce couple, voila ce que j’étais. Nos coussins étaient des barricades, j’étais du côté des miséreux relationnels, amour total pour ces papillons blancs sur fond de vert. Le sommeil ne venait pas encore à moi, devais-je sauter par-dessus les barricades en plumes d’oies tendues entre Marie-France et moi-même afin de tenter encore une fois de lui ouvrir les yeux sur ma réalité ? Ou était-ce une folie de vouloir changer de camp ? L’opposition à Marie-France avait-elle le droit de citer dans ce lit ? Chambre unique pour deux destins, deux intérêts et de multiples ambitions. Au suffrage universel nous ne pouvions nous départager. Je votais de plus en plus pour moi. Le seul point fixe de mes rêveries n’avait plus rien de contestable : c’était une loi sans exception, un pouvoir que je ne laisserai pas filer entre mes doigts. J’arrimais désormais en moi la primauté de mon destin sur celui de la « loi du deux ».

 


Même déchiré par tous les hurlements du plexus, ce soir, j’ai fais un serment du cœur. Un vieux fond idéaliste laissait une longue traine en moi, le cynisme de MarieFrance n’avait finalement pas complètement repeint mon âme. Les larmes coulent sur mon visage. Comment puis-je être si monstrueux ? Une plume d’oie blanche de notre couette attire mon attention sur le sol, j’étais, dans la vie de Marie-France cette sensibilité qu’on foule du pied et qui se déplace au grès des courants d’air crée par le mouvement des autres. Le sommeil ne viendra pas, je me plonge dans le livre de Stephan Zweig que Marie-France m’a offert pour mon anniversaire. « A mon amoureux qui me permets de conserver un reflet de moi-même agréable lorsque je me maquille le matin », figurait en dédicace sur la première page. Je dois persévérer sur cette voie et me séparer d’elle plus tranquillement, le goût du drame faisait figure de passe temps dépassé en cette époque. Comme nos amis et voisins, le couple calme consentent au quotidien dans sa routine la plus implacable était la norme du bonheur. M’y résoudre devenait douloureux, un cancer thymotique semblait changer mon humeur et orienter ma boussole extrême orientale vers l’agence de voyage.

 


CHAPITRE 12 Quartier Opéra, Galerie des macarons

Dès mon arrivée à Paris, encore jeune homme, je remarquais que mes promenades avaient un carrefour rive gauche et un carrefour rive droite. Au dessus volaient beaucoup d’oiseaux. La station Louvre-Palais Royal, devant le Conseil d’Etat constituait ma station de début de promenade. De là, je poursuivais vers les Tuileries ou le Palais Royal, pour finir devant une soupe japonaise ou un plat taïwanais. Depuis que j’avais découvert ces restaurants je ne fréquentais plus les chinois, mis à part le vietnamien de la rue de Tolbiac. Marche Royale de Lully en mélodie permanente dans les jardins du Palais, puis un irrésistible appel pour crier vive le Roi. J’adorai cette musique pompeuse, majestueuse et fastueuse qui donnait de la grandeur à un destin français qui se réduisait devant mes yeux. Un jour, assis sur une colonne de Buren de hauteur adéquate, je contemplais le Conseil d’Etat, le ministère de la Culture et tous ces drapeaux flottant aux vents. C’est là, à ce moment, que je décidais d’orienter mes rencontres vers les gens de pouvoir. J’étais simplement curieux de les connaître et de voir ce qu’ils avaient dans les tripes pour avoir le droit de me représenter et de gérer mon quotidien. Les Japonais du quartier me semblaient être des personnes très douces marchant sur des trottoirs ouatés et équipés de capteur de réel à déclenchements automatiques. J’en suivais souvent, pour voir ce qu’ils faisaient de leur séjour à Paris. Je reconnaissais les habitants du quartier et les touristes de passage dans la possibilité de croiser mon regard. Il semblait, sans vouloir tirer de conclusion hâtive, que les habitants du quartier depuis un certain temps ne rechignaient pas à croiser ma route. De temps à autre nous faisions même route commune. Les femmes japonaises, à cette époque là, me semblaient être asexuées. Toujours est-il que c’est ici, dans le parc du Palais Royal que je fis la connaissance de Céline, une grande fille aux cheveux châtains, aux longues jambes et qui allaient constituer mon vrai démarrage dans Paris. Je sentais émaner d’elle puissance, plaisir et lumière. Assise sur un banc vert face au soleil, je l’abordais ainsi.

 


« Vos semelles sont celles d’une marcheuse de Paris, la différence d’usure entre vos talons et l’avant du pied montre que vous pratiquez les surfaces molles. J’en déduis que le gravier est votre terrain de jeu favori, dites moi si j’ai tort. » « Vous avez une manière très surannée d’aborder les gens. Vous avez partiellement raison, j’habite en face des tuileries et je m’y promène souvent. » « Dans votre sillage je suis sûr d’y observer danse et grâce. Dommage que nous soyons assis. Je sens que vous portez un parfum que l’on ne trouve pas dans le commerce, ais-je raison ? » « Vous savez parler aux femmes, et cela sonne comme une musique naturelle. Dommage que nous ne puissions nous parler plus longtemps, j’ai rendez-vous. Un conseil, mettez vous au goût du jour. » « Sachez que je suis un renaissant permanent. Mon plaisir sera de vous regarder marcher en sortant du parc, et de vous y recroiser afin de vous faire tourner la tête. » « Prétentieux ». « Belle journée à vous » lui dis-je en clignant de l’œil. Après cet interlude hors du temps et même de l’histoire récente, je sentais que je pouvais compter sur mes libres promenades pour la croiser à nouveau. En effet, deux semaines plus tard, je l’apercevais à l’entrée de la pâtisserie Angelina. Sa veste laissait encore plus paraître ses longues jambes que je sentais déjà douces et satinées, son parfum était toujours inconnu sans être étrange et son sourire franc lorsqu’elle me reconnût produisit en moi la sensation chaude de l’espoir d’un mélange sensuel fondant. « Il y a chez Angelina une table que je n’arrive jamais à avoir, peut être que si le serveur me voit avec vous et votre sourire, j’aurai une chance d’y accéder enfin. On tente ? »

 


Quelques instants après nous étions assis à cette table, et je me souviens avoir eu un moment de trouble car pour la première fois, je vis derrière la chevelure de Céline que je rencontrais pour la deuxième fois et qui rayonnait telle une femme amoureuse ou une maman épanouie, un beau visage de femme asiatique. Dans ce cadre viennois, je gravais ces mots dans mon esprit tout en fredonnant le prémonitoire "Sposa non mi conosci" de Giacomelli : « femme française, fille asiatique magnifiquement mignonne, seul face à la beauté je suis. Vive Paris. » Cela me rappelait les mots de ma sœur à qui je disais que j’étais toujours à la recherche d’une femme et qui me disait : « une seule suffit ». J’ai longtemps médité cette réponse. Mais mon comportement ne la prenait pas en compte, « nous verrons plus tard » me disais-je à chaque fois. J’arrivais à voir Céline et cette touriste asiatique qui avait un visage incroyablement tentant, je sentais comme un puits sans fond dans ses yeux. Céline me parlait de son métier, elle tournait des films publicitaires pour des marques de luxe. Cela me semblait ennuyeux mais si elle pouvait se payer un logement près des Tuileries c’est qu’elle devait soit être héritière, soit avoir du talent, du réseau ou tout ça à la fois dans un dosage de succès inaccessible pour moi, l’homme des bois. Je relançais Céline sur des sujets convenus, rien de propice à la polémique que j’affectionnais d’ordinaire sauf avec les femmes avec qui je n’avais pas encore couché. L’Asiatique se levait pour quitter la pâtisserie quand j’embrassais Céline sur les lèvres. Dans une confusion des sens et des images, j’étais heureux de pouvoir jouir dans un millefeuille sensuel, composé de touches d’odeurs, de saveurs et d’épidermes chauds. Dans ma bouche, le granuleux labial rouge et l’humide moelleux rose de Céline me rappelaient le goût des macarons de ma grand-mère de Nancy.

 


Quelques mots échangés sur un banc deux semaines avant suffirent à me faire passer une de mes meilleures journées à Paris. Cette bouche convenait également à mes oreilles. Le germe amoureux était planté. Marchant dans la galerie de la rue de Rivoli, Céline me laissa son numéro de téléphone, malgré le fait que des touches soient bloquées par le sucre glace. Je traversais pour me rendre rive gauche, là où le salon de thé « Pons » popularisa les macarons, via les Tuileries et elle bifurqua direction St Honoré. Marchant sur des graviers devenus multicolores, moelleux et silencieux, au beau milieu du parc, je souriais. Je ne me méprisais plus et passant devant un abri bus projetant mon reflet, je clignais de l’œil à moi-même, satisfait d’avoir osé.

 


CHAPITRE 13 Première rencontre avec Marie France Dubambois (via Florence) « Fly me to the Moon » Je savais que Marie-France avait quelques courtisans. Aussi, jusqu’à mes 20 ans, lorsque de fort principes guidaient ma vie et surtout avant que j’observe que personne autour de moi ne se fixait de telles exigences morales, je ne convoitais jamais une femme dont je savais qu’elle fréquentait un homme. Un évènement lors de l’année de mes 22 ans a encore accéléré ce processus de détachement de principes de chevalerie dépassés dehors, même si toujours endormies dans mon cœur. Lors d’un des derniers cours de l’année, nous n’étions plus nombreux dans l’amphithéâtre, la plus jolie fille vint s’asseoir à mes côtés. Nous n’en l’avions pas vu souvent à la faculté et j’entendis souvent dire qu’elle était superficielle. Je me méfiais toujours du quand dira-t-on, je ne fis pas trop attention aux bruits de couloir. Il y avait tellement de places dans cet amphithéâtre, pourquoi à côté de moi ? Je ne lui avais jamais parlé auparavant, je ne parlais à quasiment personne à vrai dire. Ce qui m’intéressait était de sortir le plus tôt possible de la fac et de marcher dans les rues de la ville. Bien que très belle, elle ne m’impressionna pas tout de suite. J’avais aussi repéré l’homme plus âgé qu’elle qui la déposait devant le campus, en BMW cabriolet vert émeraude et sièges immaculés. Florence me paraissait être le type de femme pour qui à la limite je pouvais avoir un signe amical lointain. Ce jour là, dans l’amphithéâtre je savais que tout le monde nous regardait. J’étais aussi un objet de commérages, surtout de la part des filles moins en vues que Florence, Nadia, Claudia, Karima et les autres régulièrement classées dans le top 10 par le bureau de la vie étudiante. Celles se sentant exclues de cette liste se faisaient voir par d’autres moyens, chargés de négativité la plupart du temps. De plus, elles étaient plus difficiles à séduire. Mon complice fût l’absentéisme de Florence. Elle m’adressa la parole pour me demander si j’avais pris note de tous les cours de l’année. Elle me donna son numéro de téléphone que je refusais en donnant le mien car d’elle émanait la demande, le besoin. Elle me sourit puis parti, nous n’avions pu parler. Oubliant cet épisode je passais mes journées d’alors à réviser mes cours de droit allongé dans l’herbe ou sur le banc le long de la rivière. Quelques semaines plus tard, à 4 heures du matin, je reçu un coup de téléphone sur ma ligne fixe, la seule à exister à cette époque-ci.

 


Surpris par les sonneries insistantes, je fûs contraint de me lever et de décrocher. Je souffrais beaucoup de solitude durant ce mois d’avril, ou de mai peut être. Florence était à l’autre bout du fil, m’implorant de ne pas raccrocher. Nous eûmes l’une des plus belles conversations que j’eus depuis ma naissance, elle me racontait sa vie, moi la mienne avec l’intensité des première années de la vingtaine. Je donnais rendez-vous à Florence sur un banc de la place de la République à 6h du matin. Elle arriva avec ¼ d’heure de retard, élégante, maquillée, les cheveux humides plaqués contre sa nuque. Portant talons et jambes quadrillées, elle s’assit à côté de moi. C’est à cet instant je pris sa tête et la posa contre mon épaule. Dans un geste naturel ne contenant aucune pitié, dans un rapprochement humain simple que je n’ai connu depuis. Sentant immédiatement sa détresse et la faille qu’elle ouvrait à moi, je décidais de retourner son visage et de poser un baiser sur ces lèvres. Nous ne levâmes et marchâmes le long de la rivière jusqu’à mon appartement. Arrivés dans ma chambre à coucher, Florence retira son long manteau en dessous duquel sa peau était mise en valeur par des bas, porte jarretelles et corset. C’était la première fois que je voyais « quelque chose » de si beau. Nous fîmes tendrement l’amour, comme à mon habitude, puis nous nous endormîmes, moi, accroché à son dos, désirant respirer pour quelques instants encore le parfum de ses cheveux. Nous ne sortîmes pas du lit de la journée, juste le soir pour chercher à diversifier nos sensations. Marchant dans les ruelles de la vie intense, Florence et moi attirions tous les klaxons d’habitants ayant d’autres traditions sonores que les nôtres. Des gens bruyants écoutant de la musique sans charme pour nos oreilles, mais qui prenaient beaucoup d’espace urbain pour rien. Je me sentais fier de marcher avec Florence, ses longues jambes et ses cheveux en bataille venant m’attirer les regards admirateurs d’hommes qui ne connaitraient ça qu’en ayant recours à la version tarifée de ma nuit. Nous restions assis à la terrasse du Roi et son Fou, à nous sourire.

 


A cette époque, les sourires que je percevais étaient vrais, ouverts et francs. A cette douce époque, les sourires ne cachaient pas encore un désir de vous prendre quelque chose. Nous donnions, et tant mieux pour la qualité de mes souvenirs. Le lendemain, je l’emmenais sur les routes du Bade-Wurtemberg, et devant la chapelle de Gengenbach, la « Jacobskapelle », je l’embrassais en lui montrant l’orage au loin, sur la France. Nous redescendîmes la colline avec les première goutes tombant sur nous, puis, abrités sous des branches qui se nouaient au-dessus de nos têtes, je lui lâchais que je voulais étirer ce moment, que la pluie était l’alliée de ce bonheur et qu’elle ne devait jamais revoir son ami au cabriolet. Deux jours après, je décidais d’emmener Florence au « Coin des Pucelles », une winstub qui conservait encore l’esprit des gens assis ici il y a quelques années et désormais fournisseurs d’azote pour gazons municipaux. Une belle choucroute me mit en forme, Florence commandât une salade de pot au feu, et nous évitâmes de justesse l’infâme pinot noir d’Alsace, car quand on sait faire du bon blanc, pas la peine de faire du mauvais rouge. Sortant le corps rempli de Bordeaux, nous marchâmes le long de la rivière quand nous vîmes un attroupement de personnes regarder dans l’eau et entendîmes au loin les sirènes des pompiers. Détournant nos pas de cette scène, nous décidâmes d’aller boire un dernier verre dans un bar nommé l’ « Académie de la bière ». Verres après verres, je repensais à cette scène au bord de l’eau, à ces badauds, quand nous vîmes des policiers en tenue civile s’accouder au bar. Ils dirent au patron de l’établissement qu’un couple venait de disparaître dans la rivière, que le corps d’une femme noire inanimée avait été repêchée, que la voiture coula vite et que le conducteur, après avoir fait un dernier signe à la foule, disparu sous les remous de la rivière en crue. Je me demandais vraiment comment cela fût possible à cet endroit, où 30 km/h fût la vitesse maximale atteignable car dans un virage serré. Florence me regardait en pensant que ce n’était pas bien grave, que cela arrivait même si c’était stupide de mourir de cette manière.

 


Je décidais de ramener Florence chez elle. Le lendemain matin, je reçu un coup de fil d’une amie de Florence, qui me dit que l’homme au volant de la voiture disparue dans la rivière était celui de son petit ami, et que la BMW venait d’être sortie de l’eau, sans le corps qui devait avoir prolongé sa route jusqu’au Rhin, quelques kilomètres plus loin. Elle me dit aussi que grâce à moi Florence était sauve, car elle aurait dû se rendre à l’opéra avec son homme, mais elle préférât me voir. La femme repêchée fût sa maitresse. Me renseignant sur la nature de leur relation, l’amie de Florence me dit qu’elle comptait le quitter prochainement, mais qu’elle n’y arrivait pas. Prenant des nouvelles de Florence, elle me dit qu’elle allait prendre quelques temps pour s’isoler et récupérer, cela faisait 5 années qu’ils étaient ensemble et que je devais la laisser tranquille pour le moment. Depuis cet épisode, ça vaut ce que ça vaut, et même si c’est tiré par les cheveux, j’ai moins de scrupules à convoiter une femme déjà prise. Arrivé à Paris depuis un an et passé par les paliers de progression qu’étaient Céline et les autres, je voyais, pour la première fois, une femme pour qui je me dis que je serai prêt à me laisser embarquer. C’était Marie-France. Qu’avait-elle de plus ? Je ne peux dire, au premier coup d’œil, je ressenti attirance, trouble et je décelais un grand potentiel en elle. Une femme dont on sait que son chemin ne sera pas facile, mais très intéressant. Je voulais ça, une vie intéressante et voter pour l’excellence.

 


CHAPITRE 14 Ikebukuro

Charmé par la sonorité du nom de ce quartier dans la bouche électronique de la voix de la compagnie de métro de Tokyo, je la suivais dans les dédalles des ruelles où odeurs de brochettes et de propreté me coupaient la possibilité de penser. Assis à deux tables d’elle dans un restaurant, la regardant de dos, je tentais de deviner quels étaient les sujets dont parlait le quotidien que je transportais avec moi en regardant les photos et illustrations. Elle prit une boisson et quand le serveur vint, je fis de même en lui montrant du doigt ce qu’elle commanda. Un café glacé servi dans un calice de bronze à l’apparence très ancienne m’enthousiasma. Elle prit également quelques petites pâtisseries que je m’empressais de commander et de déguster avec la même surprise. Regardant dehors, je sentais que ce quartier était composé d’une toute autre sociologie, mais je n’en savais pas plus. Regarder les autres vivre ne me permettait pas d’en savoir beaucoup à Tokyo. Tout juste je devinais les âges, le reste n’était que surface. La femme que je suivais me rappela à la réalité en sortant très rapidement du café, sans me laisser le temps de payer, je l’avais perdu. Je sais bien que demain matin, entre 7h45 et 7h46 elle passerait dans l’escalator de la station de Shinjuku, comme tous les matins de sa vie. En attendant, je me trouve devant la banque HSBC pour retirer un peu d’argent, le distributeur ne m’en donne pas. Coincé, je reprends le métro direction Shinjuku pour retrouver ma chambre. Contactant ma banque par courrier électronique, on me dit que j’ai dépassé la limite de retrait hebdomadaire, je dois attendre quatre jours avant de pouvoir en retirer. Le temps de faire un virement ne sera pas plus rapide, je suis coincé. Le soir même, en sortant de la pension, le patron me demande de venir lui régler les nuits précédentes. Je tente de lui expliquer en anglais que je n’ai rien pour le moment, que je pourrai payer dans quatre jours et que tout ira bien. Il me dit que c’est contraire au règlement intérieur qu’il me montre, écrit en japonais. Prenant son téléphone, il appelle quelqu’un avec qui il parle pendant un quart d’heure en me regardant de temps à autre. J’ai eu le temps de le défigurer en échange, de voir sa calvitie, son teint d’huile, sa bouche pâteuse, le grain jaune de sa peau perçant sous le blanc, mais je ne décelais rien dans son regard.

 


Me donant le téléphone, je pu expliquer ma situation à une charmant jeune fille qui faisait de son mieux pour m’expliquer le règlement de la pension. Je lui expliquais que je pourrai payer dans quatre jours, elle me dit qu’il fallait payer aujourd’hui ou sortir. Je lui expliquais de nouveau la situation puis elle me demanda de lui repasser son père. Désormais assis dans un fauteuil en cuir qui transpire et à côté de distributeur de boissons toutes plus improbables que les autres je me montrais perplexe mais confiant quand au dénouement de l’affaire. Je pensais que jusqu’à présent, les quelques Japonais que j’avais rencontré s’étaient montrés charmants. Le téléphone revenait dans mes mains, la fille me dit d’aller voir le « koban », un genre de commissariat de quartier pour leur emprunter de l’argent. Surpris par cette proposition, je prenais mon passeport et le plan du quartier, raturé d’explication par le patron de la pension, pour trouver le poste de police. Ce dernier me suivait jusqu’à la porte avec l’air plus rassuré, enfin, c’est que je pensais, puis je suivais la longue avenue menant au « koban » marqué 交番 sur le plan. Surprenant pays, la police me prête de l’argent. Je demande 90 000 yens, on me confisque mon passeport en échange et je file, l’air dégagé et les fils de cuivre le long des mûrs ternes, scintillants. Parenthèse enchantée qui m’arrive grâce à la police de Tokyo.

 


CHAPITRE 15 Premier séjour en dehors du temps

Assis dans mon salon, je prenais un vieux calepin tiré d’une commode aux dorures improbables pour répondre par l’écrit à mon penchant philosophique. En un éclair, je compris que réfléchir, pour ce qui me concerne, c’était être comme une tortue couchée sur le dos. Je bougeais les pattes depuis très longtemps mais je ne pouvais avancer pour trouver un chemin. Il était temps de tourner ma coquille, qu’elle m’amène quelque part, remettre la maison dorsale dans le bon sens, et rapidement si possible. N’importe où, mais rapidement. Depuis quelque temps, le Japon s’était imposé à moi. Sortant de chez moi pour prendre mon café, je constate une fois de plus l’arrogance sans limites des jeunes femmes qui se savent belles et vous ignorent. Depuis quelques temps nos regards ne s’arriment plus les un aux autres. Je deviens vieux. Assis face au vent, éboueurs en action, scooters en vitesse maximale, je me disais que les voyages, fussent-ils classique, commencent par un modeste premier pas. Il me fallait un guide et expliquer à Marie-France que j’allais m’absenter trois mois. Ce matin, en regardant mon profil dans le miroir après avoir lu mes extraits de compte, je pouvais apercevoir le retour de la maladie, des cercles rouges se formaient sur ma peau, des grands, des petits mais tous parfaits. En souriant, rue Jacquot, je vois bien que l’immodestie du projet de voyage est inférieure à celle consistant à expliquer ce départ à Marie-France. Là, il convenait d’avoir une approche modeste. Je comptais lui dire ce soir, après des mois à repousser. Après le diner serait peut être la meilleure période, le sang de l’estomac ne venant que difficilement à l’aide de son tempérament. A mon regard elle saura déjà durant tout le repas que quelque chose veut prendre forme de confession à faire passer durant la période sucrée du repas. Au delà du désespoir quotidien, qui ressortait à l’horizon, la promesse d’une brèche dans laquelle s’engouffrer arrivait, béante cette-fois ci. Intuitivement, Marie-France sentait cette cassure en moi car nous étions de plus en plus d’accord sur tous les sujets car en fait, j’avais depuis longtemps renoncé à m’affirmer.

 


Les goûts de Marie-France étaient, peu à peu, devenus mien. Son devenir ambitieux et carriériste récompensé d’honneurs et d’argent, le mien. En l’épousant sans contrat formel, j’ai fini par danser avec elle selon son tempo. En échange j’étais logé, nourri et habillé d’un petit prestige pour les gens qui savaient. Le temps était sorti hors des mesures miennes, revenant par débordement pour m’ensevelir de sa logique implacable. Aujourd’hui, je reprenais le chemin de mon temps, hors du temps de Marie-France. Zone inconnue depuis quelques années, mon rythme propre domine enfin à nouveau mon quotidien. Danser avec Marie-France m’empêchais de danser ma propre vie, j’imaginais une danse japonaise, je voyais Tokyo. Situation classique dans les couples, les danses changent rarement de meneur. Partir loin quelques temps était également une solution temporaire classique, je n’inventais vraiment rien. L’euphorie portant ma démarche cet après midi de mai, allait se dissiper tout au long du souper pour disparaître sous une île flottante aux parfums espérés de thé vert. - Bonsoir - bonsoir, je t’embrasse vite, il y a une réunion de crise à laquelle je dois participer, j’ai réchauffé le plat que tu as préparé, merci. Je te laisse les îles flottantes. A plus tard. - Bien, bonne soirée, courage. Nous nous embrassâmes à son impulsion. Seul dans le salon grandiloquent de désespoir, je prenais un dessert réconfortant, mon sourire se figeant en observant l’île étirée sur fond jaune vanillé, les membres paralysés. Plus tard dans la nuit, les insomnies décidaient, elle faisait remonter trop violemment les volcans directionnels de l’existence, en brisant l’emballage fragile du sommeil profond.

 


CHAPITRE 16 Le beau visage

« Elle est si bonne que je voudrais devenir meilleur » me disais-je durant nos deux premières années ensemble. En fréquentant Marie-France, pour laquelle j’étais un faire valoir social car un peu plus jeune, vaillant et d’après beaucoup doté d’une physionomie avantageuse, je m’approchais de la bête de pouvoir en étant désormais capable de sentir son souffle puissant dans le creux de mon oreiller. Au moment de notre rencontre elle était un faire valoir pour son parti politique, venant d’une génération où tous étaient contraints d’être une image fine représentant quelque chose. Encore espoir de son parti politique, Marie-France pouvait compter sur le soutien de plusieurs hommes politiques expérimentés. Les raisons de ce soutien m’échappaient, je n’arrivais jamais à savoir ce que la réciprocité des services rendus entrainait de son côté. Les raisons cachées de son ascension, car je ne croyais ni au travail ni au talent comme suffisants, ne me prenaient pas plus d’énergie que ça, je ne voulais pas vraiment savoir ce qui se passait dans toutes ces réunions, ces déjeuners et ces séminaires auxquels j’étais convié au début, puis de moins en moins au fur et à mesure que Marie-France prenait du galon. A cette époque, elle était un vrai caméléon, et rencontrant ses amis politiques de temps à autre, j’avais l’impression de coucher le soir avec leur somme. Tout un parti politique dans mon lit en quelque sorte… Pauvre avec les pauvres, sophistiquée avec les sophistiqués et les grands du monde, lourde avec les gens peu éduqués, elle fréquentait quelques écrivains et philosophes qui trainaient leurs carrières ralenties entre le Luxembourg et l’Assemblée Nationale. Marie-France était une assiette qui contenait un aliment pour chacun, porc, casher et hallal inclus. Je pense à posteriori que c’est cette « qualité » qui lui a permit de s’engager en politique avec le soutien de sociologies diverses. J’admirais autant que je méprisais cette plasticité.

 


Toujours tirée à quatre épingles, cheveux plaqués, ongles soignés et vêtements autoritairement sexy, les gens ne voyaient pas l’envers du décor, qui était un sacré bordel. Nous étions quelques uns à savoir son manque de soin dans l’intimité, son manque d’organisation et le foutoir sans nom dans les tiroirs de sa vie personnelle. Sept cent euros par mois de soins et maquillage suffisaient à masquer la réalité aux yeux du grand public. Quelques détails pouvaient laisser transparaître cette face cachée au plus grand nombre, dans les chaussures en particulier. Contrairement aux miennes qui étaient toujours entretenues, les siennes montraient, par snobisme peut être, une forme d’usure introduisant le soupçon sur la perfection affiché. Ne tenant aucun agenda, sauf pour les rendez-vous avec des gens plus puissants qu’elle, il convenait d’appeler Marie-France souvent, pour éventuellement avoir la chance de tomber au moment où elle serait libre de répondre. Rien à dire, la multiplicité des visages qu’elle proposait permettait à chacun de trouver quelque chose en elle à son goût et constituait l’apparence de la crédibilité. J’évitais de parler d’elle aux autres, ils pensaient que j’étais jaloux d’elle car je n’avais pas la même carrière, j’étais un marcheur. C’est vrai, j’étais jaloux mais des moments qu’elle accordait à sa carrière. Ma situation n’avait rien d’original, en discutant avec les gens croisés au quotidien, ils avaient tous la sensation de vivre avec un portrait en quelque sorte. Voici celui de Marie-France Dubambois. Mon caractère a été le filtre interprétatif de ce qu’elle était, de qui elle était. J’étais l’attentif observateur de son ascension politique. J’admets que ce filtre est très incomplet pour envisager Marie-France dans sa complexe totalité.

 


Au départ de sa carrière, d’après les témoignages que j’ai eu de ses amis, personne n’aurait parié un kopeck sur l’ascension politique de Marie-France. Elle semble en garder un sentiment de revanche, voir de haine pour les personne de son entourage d’alors. Le premier trait de caractère que j’avais repéré chez Marie-France fût son type félin et déjà plastique, tel un tigre se cachant dans la forêt. Rien ne pouvait jamais l’atteindre vu de dehors, une goutte de pluie sur un imperméable. A cette époque, elle pouvait encore laisser son amour propre de côté pour se faufiler sans trébucher dans les méandres administratifs. De mon côté, je marchais dans Paris, cherchait une occupation, le contrat dès le début de notre relation fût que je sois un homme au foyer, m’occupant des enfants et si possible écrivant un bon livre pour donner de la densité à mon quotidien, et ainsi avoir l’identité sociale que Marie-France me réclamait. « Du vernis littéraire » comme me disait son père. « Ajoutez du vernis, vous luirez suffisamment pour exister un peu à côté de ma fille. Vous reprendrez bien un coup de Bourgogne, hein ? ». Je me suffisais à moi-même, mais je ne suffisais pas à Marie-France, dans l’aspect social de mon personnage. Dans l’intimité de nos draps, je sentais que la force était avec moi. Je savais où et comment la faire jouir de milles manières ayant eu des années à ne penser qu’à ça pendant qu’elle pensait à sa carrière. La nuit, je regardais Marie-France s’endormir sous la pression d’un quotidien dense mais souvent futile selon moi, c’est là que je voyais son visage réagir à ses rêves. Même la nuit elle conservait un visage déterminé. Une vraie bête dont la progression au sommet de la hiérarchie républicaine était certaine. Je croyais fermement que des forces inconscientes nous déterminaient, mais chez Marie-France j’observais le contraire. C’est que qui me surprenait le plus chez elle et qui me fascinait même après toutes ces années à ses côtés.

 


Depuis notre rencontre, et certainement bien avant, elle avait une idée précise de ce qu’elle voulait alors que moi j’avais souvent flotté au grès des vents inconscients. Elle visualisait le chemin et les étapes nécessaires pour grimper l’échelle du succès. C’est un mécanisme fascinant car je m’y suis essayé plusieurs fois, et le chemin ne correspondait pas au plan. Chez elle on trouvait quelque chose d’inéluctable, une progression implacable. Les échecs étaient vus comme des occasions de tester le plan. Rien de plus. Bien sûr, elle était affectée, mais pas plus que ça. Nous faisions juste un peu moins l’amour dans ces périodes là. Selon elle, mes échecs étaient dus à cette impossibilité de mettre en adéquation plan, ambition et circonstances. Elle évoquait mes livres qui ne trouvaient éditeur, et malgré ses contacts, elle ne désirait pas m’aider afin de ne pas associer sa précieuse image à une tentative littéraire éventuellement jugée médiocre. Bon, je ne saurai être près de la vérité en vous cachant que Marie-France avait une forme d’admiration pour moi. Elle s’étonnait de mes yeux emplis de lumière, mon esprit vif et la liberté avec laquelle je pouvais organiser ma vie. Ce qui l’étonnait le plus chez moi, était que je me construisais toujours en opposition au groupe que je fréquentais pour finalement retomber dans un désert social nécessaire à l’écriture et aux promenades. Donc, pour être plus proche de moi-même, je devais me mettre dans des endroits qui ne me correspondaient pas. Cet antagonisme sur lequel je basais mon existence rendait Marie-France très curieuse, je sais qu’elle jouait de ça en m’emmenant dans certaines soirées. Par là même, je passais de temps à autre pour un fou ou un imbécile aux yeux de beaucoup de gens à Paris, ce qui me convenait parfaitement. Je me sentais chez moi en imbécilité. J’ai tenté de chasser cette tendance pour faire bonne figure, jusqu’à la caricature, mais je n’avais pas la plasticité de Marie-France. J’étais rigide. Je ne voulais pas de décalage entre mon comportement et mon identité, Marie-France avait un « moi » mondain. Je regardais Marie-France comme une mécanique plaquée sur du vivant. Mais, le ridicule de ces situations sociales ne m’amusait vraiment plus après nos trois premières années ensemble.

 


CHAPITRE 17 Le rythme de la joie des autres

Sur fond de musique jazz du Paris des années 20, Ada Bricktop Smith, je repensais à ce que devait être la joie de marcher dans la rue à Montmartre ces années là. MarieFrance était en mission en Asie du Sud Est pour voir si les fonds français étaient bien utilisés et surtout pour prendre un peu de bon temps loin de Paris. J’ai décliné son invitation car je savais qu’un aréopage de journalistes la suivait et je n’avais pas envie de devenir un petit « people ». Reprenant le fil que me tendaient des noirs américains de Montmartre, je repensais à mon grand père paternel, indispensable à Paris dans les années 20 de part ses relations. Attiré par l’idée de Paris où tu pouvais être toi-même et devenir quelqu’un via des relations facilitées, il se sentait libre d’être. Blessé à Verdun et décoré de la croix de guerre, il se tourna vers l’aviation, quelle époque quand on y pense. Il sera un des premiers pilotes de chasse français et moi je fredonnais la Madelon en pensant à lui. Il fût certainement un des premiers français à fréquenter les nouveaux clubs de jazz et d’après ma grand-mère, sa petite amie fût une noire américaine qui avait perdu son mari servant dans l’armée française. Rentrée à New York pour militer pour le droit des noirs en quête de liberté, mon grand père décida de la suivre mais ne pût se faire que quelques temps à la vie américaine. Sa petite amie regrettait énormément la liberté qu’elle connut à Paris, hors racisme et avec Cocteau, Mihaud, Man Ray et le romancier jamaïcain McKay à la même table. Mais elle se devait de se rapprocher de sa famille. Prenant le bateau pour rentrer en France en 1928, il avait Notre Dame en tête et c’est là qu’il rencontra ma grand-mère, Georgette Frémont qui travaillait en cuisine en tant que saucier, très rare pour une femme même aujourd’hui. Arrivés à Paris, il l’emmena Chez Bricktop ou au Grand Duc de la rue Pigalle, les meilleurs clubs de jazz de l’époque et y dansèrent tous les jours. Tango argentin à Montmartre, voila leur vie et moi j’attends Marie-France en voyageant sur internet.

 


J’habite bien à Paris parait-il mais je me demande bien où l’on danse tous les jours désormais…Sydney Bechet où es-tu ? Les beautés noires dansant nues ? « Des pantins noirs exotiques » me racontait mon grand père avant sa mort, quand il me parlait de cette époque. Il pensait qu’on avait figé les noirs dans ces stéréotypes mais qu’à l’époque il en était inconscient. Il avait tenté de recontacter sa première petite amie américaine dans les années 80, sans succès. Ma grand-mère avait eu beaucoup de mal à passer après une femme noire, non à cause de sa couleur de peau, mais parce qu’elle avait eu plus d’impact sur mon grand père en quelques mois qu’elle en plusieurs décennies. Vers 1930, la fête retomba à Paris, mon grand père appartenait au monde de la nuit et du jazz, mais Montmartre tentait désormais de survivre quand ils « blanchirent » les musiciens. N’ayant plus d’argent, mon grand père fût contraint de retourner à Pompey en Lorraine. En 1930, l'usine sidérurgique tournait avec quatre hauts fourneaux et embauchait à tour de bras. Louis Armstrong chantait Dinah et la clarinette de mon grand père prenait la poussière dans un casier d’ouvrier. Reinhardt et Grapelli jouaient comme deux frères et produisaient les échos nourrissant la vie mentale de mon grand père face aux hauts fourneaux. Je me demande si la joie est sortie de l’ADN familial à cette époque là…Ou après le conflit mondial que tout le monde sentait arriver…Ou encore après la honte de la défaite rapide contre les Allemands. Georgette et mon grand père à Pompey après les soirées dans le Harlem de Montmartre et au Yacht Club de Paris, l’improbable scénario qui fait de moi ce que je suis en partie.

 


Direction SomaFM's Illinois Street Lounge channel (http://somafm.com), qui passe du Ben Carter, idéal pour m’accompagner le temps de cirer mes chaussures et nouer mes lacets. J’ai envie de me promener, allons voir s’il y a de belles jambes au Luco et penser au jazz, pas la peine d’aller à Montmarte, il ne s’y passe plus rien. Dans le parc je croisais un journaliste américain qui promenait sa poussette en cherchant probablement une idée pour son prochain livre sur les Français. « Hey, comment vas-tu ? As-tu acheté le dernier Schopenhauer ? » « Hey, mais Schopenhauer vit en moi ! » lui lançais-je avec un clin d’œil. Le laissant au niveau de la fontaine, je fredonnais « Fever » de The Ernie Freeman Combo tout en suivant une jeune femme de 22 ans avec qui je n’avais plus aucune chance. La joie était là, devant moi, silencieuse ne laissant entendre que des bruits de pas sur le gravier gris.

 


CHAPITRE 18 La sensation du bout des doigts

« Fermez les yeux. Où ressentez-vous la crise d’angoisse ? Concentrez-vous sur les sensations dans votre corps, y a-t-il une zone chaude ? » « Le bout des doigts ». « Ressentez vous les mêmes sensations que lorsque vous passez vos mains sous un filet d’eau chaude voir brûlante ? » « Oui. » « D’après vous pourquoi ressentez vous cette crise d’angoisse au bout de vos doigts ? » « J’ai toujours pensé que c’était un signal de mon corps pour que je laisse sortir mes émotions par mes doigts. C’est au moment où j’écris par exemple que je ressens cette chaleur partir vers le dehors. » « Avez-vous d’autres moments où cette chaleur vous quitte ? » « Je ne sais si elle me quitte, mais je sais que je n’y pense plus quand j’écris. Ou…Oui, également lorsque je caresse un corps de femme, de belle femme. Ou ses cheveux. Ou quand elle me caresse également. Là, je n’ai pas besoin d’écrire pour que la sensation disparaisse. » « Creusez, y a –t-il d’autres circonstances ? » Quelques minutes silencieuses passent. « Quand je cuisine également, où lorsque je marche vite. La sensation revient fortement me brûler les doigts lorsque je vois une facture ou que j’imagine mon futur. »

 


« Nous reprendrons la séance ici la semaine prochaine. Il semble que c’est quand vous vous lâchez que cette grosse chaleur disparait, cependant, elle existe pour vous mettre sur la voie de ce qui vous convient le plus. Nous en reparlerons ». Je me souviens de cette séance de 2007 en réécoutant le fichier audio que j’ai enregistré avec mon téléphone à l’insu du thérapeute qui passait « Après un rêve » de Faure en boucle, sa nappe flottante thérapeutique probablement. Depuis je n’ai rien fais pour empêcher cette sensation du bout des doigts. Elle me quittait lorsque j’étais au contact de certaines choses de la vie. Depuis quelques temps déjà, caresser le corps de Marie-France n’y changeait rien, et dernièrement, cette brûlure augmentait de plus en plus. Lors de notre dernier rapport sexuel, faisant l’amour sur « Lady in Satin » de Billie Holyday, j’ai retrouvé cette sensation de brûlure dans mon membre, mon sperme était bouillant de désespoir et abondant comme il ne l’avait jamais été. Le jet fût tellement puissant et généreux que je reçus quelques gouttes ne pouvant rester en son ventre sur mes talons. J’interprétais ceci comme l’ultime expression d’un corps qui savait intérieurement que le temps pressait, tentant de faire un enfant avec Marie-France.

 


CHAPITRE 19 Lettre à Marie-France

Lors de nos premières semaines de fréquentation, il m’arrivait souvent d’hésiter à me lancer dans une histoire avec Marie-France. J’avais déjà croisé son père qui m’avait fait forte impression et à l’époque j’étais encore un garçon très émotif. Cette angoisse à l’idée de pouvoir m’engager avec Marie-France provenait de l’écart que je devais gérer entre ce que je pensais vraiment et ce que je supposais devoir penser pour rentrer dans son monde. Il en ressortait que j’avais des comportements de séduction qui se transformaient en actes idiots lorsque je sentais notre rapprochement sensuel imminent. Je n’étais plus entrain de jouer, et une partie de moi voulait toujours rester dans cette position de solitude souveraine dans l’existence, un peu comme ceux qui restent dans l’ironie et finissent maîtres d’un monde désenchanté. Il y a peu j’ai retrouvé une lettre que j’avais écris à Marie-France et que je n’ai osé lui envoyer. Mais elle traduit bien l’état dans lequel j’étais l’idée de changer de cercle social. « Marie-France, J'ai été impressionné ce jour là, extrêmement vulnérable. Lorsque tu m'as fait remarquer que je semblais aller mal en introduction à notre conversation, cela m'a bloqué. Tu as été une confidente importante ces derniers mois, et en particulier depuis que je suis coincé à l'hôpital quotidiennement, comme tu l’es dans tes nombreuses missions. J'ai ressenti une communauté de destin en quelque sorte et je me suis attaché à nos messages. Même âge, même moments à vivre en quelque sorte, célibataires un peu dans leur bulle d’irréalité, conclusions existentielles proches, terrains philosophiques proches, etc etc. Tu m'as confié des choses également, je pensais nos partages équitables et ouverts, comme tous ces messages textes sur portable échangés lors des premières semaines où je voyageais encore un peu.

 


Ces derniers apportaient à mes journées un léger rayon de soleil. J'imaginais une réciproque, même si probablement moins importante à tes yeux car tu as un emploi du temps chargé tandis que moi j'ai le loisir de penser à toutes ces choses toute la journée désormais. A table, vendredi dernier, un enchainement catastrophique de propos à bloqué tout le monde. Nous n'avons pas réussi à sortir de cet état. Notre précédent déjeuner a été un moment extrêmement agréable, quand j'ai vu celui-ci se dérouler de cette manière, j'ai été émotif comme jamais dans ma vie jusqu'a présent et par conséquent très maladroit. Sans parler de la rue, où tu n'as rien voulu entendre de mes explications car probablement agacée, je ne sais pas. Tu m'as impressionné ce jour là. Je ne regrette pas mon honnêteté au niveau du trouble que mon corps à projeté à cette table et où tout s'est enchainé malencontreusement. Comme tu es connue dans le quartier, je voulais éviter de t'embarrasser également, surtout dans la rue qui mène à ton travail. J'ai essayé de te dire que tu me plaisais beaucoup. Je pensais que tu l'avais compris en voyant mon blocage intense à table. Cette tension incroyable venait de là, de l'impossibilité à contrôler le trouble qu'a pu provoquer notre face à face. Ensuite, tout s'est mal enchainé, un vrai cauchemar pour tous les deux. Une scène de ménage avant de l’être, en ménage. En plus, deux mécaniques hyper sensibles vues les circonstances se sont rencontrées ce jour là.

 


J'étais pourtant dans de bonnes dispositions et joyeux à l'idée de te voir (comme à travers les vitres de ton bureau en face du Musée et de ta tape amicale dans mon dos le long de la grille), mais je ne voulais pas parler de choses et d'autres avec toi, tel la culture ou Schopenhauer comme la dernière fois, mais plus me connecter à toi et à un intérêt sincère pour l'autre, dont tu m'as aussi parlé au téléphone mercredi soir. Je nous pensais sur la même longueur d'onde à ce niveau, dans un rapport non calculé, qui est rare. C'est même un luxe actuellement, voila pourquoi je comprends mal que tu puisses "jeter" les gens de cette manière, moi en particulier. Tout cela a mal démarré vendredi et s'est enchainé de la manière opposé à ce que je souhaitais profondément, comme un sabotage total d'un homme intimidé par une femme, une situation et la naissance d'une curiosité forte pour quelqu'un, d'un intérêt sincère puissant et d'une volonté de partage avec toi. De ton coté, bien entendu, tu étais certainement dans d'autres dispositions vis à vis de moi. Je n'en sais rien car rien ne transparait chez toi, ou je ne suis capable de jauger ton état. Ta réaction est de te fermer et plus rien ne peut passer. Ce qui renforce encore plus mon vacillement dans des conditions de sensibilité extrême. Dans d'autres circonstances, comme en octobre lors de nos premiers échanges lorsque je voyageais encore, j'étais plus fort. Je te remercie cependant d'avoir permis à mon existence, ces quelques mois d'avoir un appui délicat. Je n'ai parlé à personne de ce que je vis ici, tu étais en quelque sorte, un compagnon de route en vivant des moments identiques, à distance. Aussi, je pensais que tu avais vu que j'étais dans une forme de relation bienveillante avec toi. Elle a juste très mal tourné ce jour là. En te tenant le bras en marchant dans la rue, mon corps a exprimé une volonté de ne pas perdre nos échanges et notre relation car je ne rencontre pas tous les jours quelqu'un comme toi.

 


Comme tous ces mots échangés entre octobre et décembre. Je me suis ouvert à toi sans calcul. En ce sens, je comprends que ça puisse un moment lasser. Il y a deux semaines, chez Claudia, j'ai été bouleversé par toi, par ton récit, par le fait que j'arrive à converser avec toi de manière aussi fluide. Comme un tel moment ne m'est pas arrivé depuis longtemps, j'ai été un peu trop sentimental dans la suite de nos échanges et de mes pensées. Pas obsessionnel et maladif, mais un élan, un penchant pour toi est né en moi. Cela ne m'est pas arrivé depuis la post adolescence probablement, à ce niveau de force. Je t'ai trouvé très belle chez Claudia, et j'ai eu le malheur de plonger un peu trop dans ton regard noir. J'ai eu un moment de trouble, de chaleur intense et diffuse dans mon corps qui m'a effrayé. Cette phase de notre vie, à tous les deux n'est pas facile. Je sentais une volonté de te fermer et de t'isoler, j'ai naïvement pensé que je pouvais être, éventuellement, une force de vie, même à distance via courriel ou téléphone. Vendredi dernier, j'ai été submergé par une vague énorme et paralysante. Je conçois totalement qu'elle puisse effrayer et mettre mal à l'aise, mais je n'ai pu contrôler ce flot. Enfin, ma tentative de contrôle a fait empirer la situation de ridicule et de tension extrême. Je sentais que je commençais peut être à t'aimer. En ce sens, je remercie la vie car je pensais cette possibilité de ressentir un élan puissant à jamais enfouie sous les couches des années qui passent et résignent, ou font vivre des relations en bonne mesure, à bonne distance avec l'autre et avec ses penchants.

 


Le week end est passé, te dire tout ça ce matin ne change peut être rien en bout de compte, cela a au moins une fonction libératrice de mon côté car c'est ce que j'ai voulu exprimer dans la rue, en marchant auprès de toi, sans pouvoir libérer ma parole et passer pour un fin abruti à tes yeux. Tu m'as dis préférer rester seule en ce moment, ne rien vivre avec un homme. Je pense modestement que tu as tort, si l'occasion se présente, saisi là. Je ne parle pas de moi ici, mais tu es une belle jeune femme qui s'en sort très bien seule bien sûr, mais un partenaire tendre et bienveillant peut éventuellement, faire passer d'excellents moments qui peuvent rendre moins pessimiste et la vie un peu plus douce. Quelque soit ta santé par ailleurs. Quelqu'un qui saura trouver la bonne distance, mais il devra faire des tentatives pour ajuster les choses. En déjeunant avec toi, ou en t'offrant ce livre avec cette dédicace très personnelle, j'ai essayé modestement de contribuer à cet élan positif. Dans notre correspondance également, j'ai tenté. Triste que tu n'aies retenu sur le moment, que ce désarroi profond qui s'est emparé de moi à cette table et que toutes les conversations passées soient jetées à la corbeille. Puisses-tu un jour le comprendre, l'accepter et me faire un signe éventuellement. N'as tu jamais été impressionnée par quelqu'un? Au point d'être bloquée? De tout faire et dire de travers? C'est ce qui m'est arrivé ce jour là, comme un adolescent, mais je n'ai pas été comme ça à chaque fois. En d'autres circonstances, j'aurai été moins émotif, mais je n'ai pas choisi. Bonne semaine Marie-France, Cette lettre a été la plus sincère possible. Marc »

 


C’est vraiment la lettre d’un perdant quand j’y pense. Une belle perche tendue à qui veut humilier. J’ai bien fais de ne pas lui envoyer quand j’y repense, non ? Quelques semaines plus tard, Marie-France m’appelait et c’est durant un concert à la salle Pleyel, dans le noir au fond du balcon, que je l’embrassais pour la première fois. En bas j’entendais au loin un requiem de Pascal Lancino. Elle me parût joyeuse, enfin. Sa carrière décollait et moi je me promenais pensant que tout pourrait aller pour le mieux entre elle et moi. Son père m’accueillit à la hauteur du potentiel que les gens voyaient d’ordinaire en moi la première fois et nous parlions de choses bien plus légères que celle qu’il abordait en général avec Marie-France. J’ai sincèrement aimé cet homme.

 


CHAPITRE 20 Japonismus

Cela faisait quelque jours que j’attendais le matin au bas de l’escalator de Shinjuku. Au loin, au dessus du parc, les corbeaux volaient, les prostituées aussi. La femme Japonaise arrivait puis je la suivais dans un parcours désormais classique. D’abord nous prenions la Yamanote Line puis nous allions jusqu’à Ikebukuro. Nous prenions un café, je n’avais plus besoin de regarder ce qu’elle commandait, je savais. Je me promenais avec les Affinités Electives de Goethe dans la poche, je n’ai pas eu le temps ni l’envie de l’ouvrir, le titre seul me servait de guide ici. Dans un bar à sushi du quartier, je me souviens avoir trouvé un chef qui parlait français. Il me disait que la France était le plus beau pays du monde, que j’avais de la chance. Depuis quelques temps je l’avais oublié certainement, trop occupé à décrypter la carrière politique de Marie-France, à lire les informations et à penser à moi. Un univers restreint dont le Japon brisait les barrières et ouvrait de nouveaux espaces. Ayant oublié mon guide touristique en papier, je prenais conscience de la pertinence de mon choix en décidant de suivre cette inconnue. J’avais vu tous les quartiers de la ville à toutes heures du jour. J’avais goûté des choses proches de ce que j’aimais, sans que nous ayons à nous parler. Par contraste, toutes ces heures à tout formaliser par le verbe avec Marie-France avaient abouti à nous séparer encore plus. Depuis quelques années les mots nous séparaient, et ici, dans cette bulle de silence et d’immobilisme mental, je collais à la vie. Mais d’où nous était venu ce thérapeutisme permanent dans notre couple ? La Japonaise se levait et sortait pour se fondre dans les ruelles en face du centre commercial Seibu, sortie ouest. Je restais assis là à contempler la couverture du livre qui m’accompagnait. J’étais sur de la trouver vers 15 heures autour du cimetière de Shinjuku. Il me restait à comprendre pourquoi elle passait toutes ses après-midi dans ce cimetière, le seul endroit de Shinjuku que les corbeaux ne survolent pas.

 


Commandant une pâtisserie au goût de thé vert, je regardais la jeunesse de Tokyo défiler derrière la vitre. Je sentais bien qu’ici à Ikebukuro, les jeunes étaient différents de ceux de Shinjuku ou de Shibuya. Mais en quoi ? Je décidais de rester sur cette sensation dubitative pour quelques temps.

 


CHAPITRE 21 La barbe

Je marche dans les rues de Tokyo. Je pense de moins en moins à Marie-France et de plus en plus à ces jeunes que je croise ici, dans la rue et que j’aime regarder. Ils semblent me sourire de l’intérieur. Ce qui me marque est qu’ils ne portent pas de barbe. Cela me rappelle l’Alsace natale, où il fallait toujours être bien rasé sous peine de passer pour un homme peu crédible. Ici, j’ai envie de ma raser tous les matins. A Paris je porte une barbe de 3 à 7 jours, en permanence, sans que j’aie l’impression qu’on me juge. A Tokyo, je me jugeais moi-même, et j’avais envie de me fondre dans la foule glabre. D’autres indices commençaient à me montrer qu’après quelques jours ici, j’avais changé. Par exemple, il était facile de ne pas payer le métro et de frauder. Mais ici, même si j’en avais l’opportunité, une force me rendait respectueux de tout, des gens et des systèmes. Dans cette allée proche du parc de Shinjuku, je traverse un pont puis prend une photo de moi sans barbe, la première depuis des années. Je me sens propre, les aliments me nettoient et les jeunes japonais me rendent lisses. A Paris porter une barbe m’enchante, à Tokyo avoir le menton doux me plait. Les promenades dans Tokyo c’était autant de questions futiles de ce type, je me sentais léger. Comme tous les jours, la Japonaise se rendait au cimetière de Shinjuku. Je venais de louer une chambre dans un hôtel dont le toit ouvrait une vue à la fois sur le parc et sur le cimetière. Aujourd’hui je ne l’avais pas suivie, elle était là, comme tous les jours à faire la courbette devant chaque tombe. Plus loin, les enfants jouaient au Baseball, les acheteurs d’Isetan achetaient et moi j’admirai la beauté de ce cimetière, seul endroit authentique repéré à Tokyo pour l’instant, je ne désespère pas d’en trouver d’autres. La regardant marcher dans les allées pour sortir du cimetière, je me demandai à quoi rimait ce bal quotidien, cette danse macabre dans les allées, au pas léger. Une association d’idée me fît fredonner la chanson de Bourvil, « le petit bal perdu ».

 


Sortant de l’hôtel, je la voyais à la porte du centre commercial Takashimaya. Je n’avais toujours pas de plan de la ville, je décidais de ne pas la suivre mais d’aller manger une soupe Udon là où elle m’avait emmené il y a quelques jours. Seul à ma table, je regarde les gens passer. Je les trouve beaux. Rentrant à l’hôtel, je saluais le Yakuza qui tenait le registre puis je disparaissais dans ma micro chambre. Les voisins d’à côté griffaient les mûrs et moi je trainais mon sentiment de solitude par la fenêtre en regardant le toit du temple Tenryuji. Cela me rappelait la forme des toits de Vérone quand on les voit depuis les arènes. Je ferme les yeux sur le souvenir des cuisses de Marie-France jeune.

 


CHAPITRE 22 Saisie de l’instant

Elle se retourna et je pu discrètement prendre une photo d’elle dans le tunnel du vent. Je n’avais pas de plan, j’avais baptisé ce lieu de cette manière car les vents naturels et artificiels naissant des déplacements des rames de métro s‘y engouffraient. Aussi, je ne comprenais pas ce qu’elle venait faire dans ce tunnel tous les jours. Son ombre semblait m’écrire des messages sur le mûr de ce tunnel, ils contenaient toutes les couleurs. J’en déduisais seulement que l’ombre était peut-être la couleur de toutes les couleurs. Aussi, on pouvait arriver à ce sushi bar qu’elle affectionnait trois ou quatre fois par semaines sans devoir y passer, mais c’est vrai que c’était le seul moyen d’éviter le centre commercial Seibu. Debout dans un coin du sushi bar, je commande quelques sushis au chef qui me reconnait et me fait un signe. Je respecte cet homme pour des raisons qui m’échappent, il force mon admiration en recommençant jour après jours les mêmes gestes dans lesquels il inscrit sa bonne humeur et son visage détendu. De l’autre côté du bar, la Japonaise payait déjà, et je la regardais sortir. Pensant la revoir vers 15h au cimetière, je termine tranquillement mes sushis en regardant le beau masque de la serveuse. Je pensais, à ce moment là, que certains visages japonais étaient ce que j’avais vu de plus beau, c’étaient leurs monuments à eux. J’avais l’intuition que visiter le Japon c’était avant tout visiter des visages et des couleurs d’aliments. Prenant mon téléphone portable en main, je faisais un zoom sur le visage furtivement pixélisé et archivé pour l’éternité dans le signal électrique de ma mémoire. Je n’avais pas encore eu l’occasion de voir son visage découvert, son voile masquait toujours la plus grande partie de son masque. Saluant le chef, je poussais les rideaux du bar à sushis et marchais vers la Yamanote Line, direction Shinjuku. Arrivé chez moi, je suivais de jeunes gens portant des instruments de musique, ils se dirigeaient vers un club de jazz. L’affiche de ce soir était des musiciens au visage de Japonais mais aux noms étrangers : Bill Foy et Perry Toines. J’entrais pour voir.

 


Un Whisky Lagavulin 16 ans d’âge et un Monte Christo numéro 2 m’accompagnaient. En attendant que le groupe se mette en place et discute avec leurs amis, le barman criait « Shadow City » en anglais en me regardant. « Shadow City ! Shadow City ! ». Les gens me regardaient puis riaient, je ne comprenais rien. La chaine stéréo se mit à jouer un morceau et tout le monde criait « Shadow City, sayonara ! ». Je ne comprenais rien à ce qui se passait ici. Les musiciens se mirent à jouer « Tokyo Bossa Nova » et je disparaissais dans mes rêves, la photo de la Japonaise que je suivais depuis mon arrivée en fond d’écran de mon téléphone, posée sur le zinc.

 


CHAPITRE DERNIER Sortie de cercle et ligne droite vers la France

Le jour de mon départ pour la France arrivât. Je saluais le yakuza de l’auberge qui enfin me sourit puis je me dirigeai vers l’escalator de Shinjuku afin de me rendre à la gare d’Ueno. Je m’arrêtais un instant pour sentir le moment ramassé de toutes mes expériences ici et enregistrer les derniers sons de la ville. Un groupe de rock reprenait un morceau des Beatles un peu plus loin. Comme pour tuer mes souvenirs afin de ne pas les amener avec moi à Paris, je me délestais de mes émotions japonaises pour les déposer au pied de l’escalator imaginant un conteneur transparent en plexiglas ayant la forme d’un cube. Je me demande si je n’ai pas jeté un peu de ma vie avec Marie France dans ce « white cube » où nous mettons les symboles de nos vies passées afin de ne transporter que l’essentiel des jours heureux. Arrivé dans le wagon du train qui mène à l’aéroport de Narita je posais ma valise légère sur un métal scintillant. Retournant sur mes pas, un dernier regard se portait vers le quai pour saluer Tokyo. La rame de métro ferma ses portes. A travers la vitre, derrière mon propre reflet, je vis la mystérieuse japonaise me regarder et se courber pour me saluer respectueusement. Ses longs cheveux noirs sortaient de son voile et couvraient jusqu’à ses genoux. Lorsqu’elle remonta sa tête, elle me regarda en ayant la pupille dilatée, une larme coulant le long de son œil à paupière de porcelaine. Le chef de gare sifflât pour annoncer le départ. Tout ce qu’elle pût me montrer à travers la vitre avant que le métro ne démarre, fût un bout de papier marqué d’un sceau rouge :

 


Le silence me parlait une dernière fois. M’asseyant à côté d’une grande femme charnue qui mâchait bruyamment un bonbon à l’odeur de thé vert, un éclair vint traverser mon esprit pendant que je sortais du cercle de la Yamanote Line pour prendre la ligne droite qui mène à Narita. Passant sous un tunnel sombre et souriant à moi-même dans le reflet de la vitre, mon visage, entre deux néons, me parut joyeux et apaisé. Je revoyais nos rendezvous à heure fixe à Shinjuku, les plats partagés et les tombes du cimetière survolées par des corbeaux géants. Après des années à marcher et à parler à Marie-France pour me faire comprendre, je trouvais une complicité silencieuse étonnante et qui me redonnait un goût supérieur de vivre. Un éclair intuitif me traversait le cerveau avant de refermer le couvercle du cube en plexiglas : « Et si c’était-elle qui m’avait suivi depuis tout ce temps ? » Depuis j’ai trouvé la signification de ce symbole : Torii, « là où sont les oiseaux ». N’est ce pas là où vous vous dirigez également dans vos villes ? On passe une porte et les oiseaux sont là, au dessus des lieux les plus authentiques et les plus beaux de nos villes. Je ne portais plus, depuis trop longtemps, les plumes des autres. Il m’en fallait au moins quelques unes pour recoller à la vie.

 


EPILOGUE Paris, l’Orient.

C’est peu après ce voyage, dans le métro parisien qui m’éloignait de mon dernier rendez-vous avec Marie-France, que je rencontrais le reflet d’Asmaa dans le métro. Elle était belle avec un masque très raffiné, sa peau et ses yeux noirs me faisant plonger à nouveau dans les belles sensations de l’été. Lors de nos premiers échanges, je me posais toutefois cette question : Que peut transcender l’amour ? Et combien de temps ? Nous ne parlions pas encore beaucoup. Aussi, je ne pense plus retourner à Tokyo car je sais que je ne reverrai jamais cette inconnue japonaise, et un voyage sans elle serait une simple recherche de sa trace, la nostalgie n’a pas sa place 3 fois. Marchant dans les rues de Paris, je n’étais plus, depuis quelques temps, à l’école buissonnière. Je sentais que chacun de mes souffles pouvait être le dernier mais mes couleurs mentales étaient variées et parfumées. Les graviers des Tuileries étaient gris et c’était très bien ainsi. Traversant le parc en fredonnant la suite N°1 de l’Arlésienne de Bizet, je pensais aux quelques images de Tokyo et de cette femme japonaise n’ayant pas été déposées dans le cube en plexiglas. Autour, sur les bancs, les jeunes français souriaient et s’embrassaient. La mode des macarons multicolores semblait enfin finie à Paris. Assis chez Angelina et regardant une mère de famille telle que j’aimerai trouver pour mes enfants je reprenais mon cahier et mes notes. Cette femme commanda un millefeuille, mais j’arrivais trop tard dans son histoire pour que nous puissions le partager. Je commandais un millefeuille à mon tour, heureux d’être, pour quelques heures encore, entrain de peaufiner le texte que vous venez de lire.

 


Construire l'avenir conduit au-delà du doute…Encore et encore, se jeter dans une nouvelle bulle d’irréalité, debout sur une barque percée qui finalement, avance sans sombrer. Plus que quelques gouttes de vernis coulent…Vite, mes doigts refroidissent.      

                       

 


Voyage dernier

Palais Royal Le jour où j’ai commencé à aimer

                                   

 


« Traitez les gens comme s'ils étaient ce qu’ils devraient être, et vous les aiderez ainsi à devenir ce qu'ils peuvent être. » Johann Wolfgang Von Goethe

   

 


CHAPITRE 1 Ses rêves devenaient plus importants que les miens

Elle me demandait souvent pourquoi « elle ». Je ne savais pas quoi dire. Elle, peut être car je n’osais plus démarrer de relations avec d’autres. J’avais assez rêvé, assis à côté de mes petites amies sans vraiment faire attention à elles, sauf pour les jeux érotiques, seuls cordons nous liant. Tout simplement. Un doux consentement au sentiment de fatigue des commencements et une excitation pour les suites remplaçaient l’enthousiasme des débuts. Asmaa était là au bon moment, celui où les reflets de mon visage dans les vitres du métro me renvoyaient le sien la plupart du temps et où je me demandais comment faire en sorte d’améliorer sa vie. M’occuper de mon temps de présence à la vie de manière exclusive m’avait emmené faire de beaux voyages qu’il convenait de partager. Il y eu bien cette rencontre fortuite dans la rue à trois reprises, la plus belle femme que j’ai vu jusqu’à lors, mais il ne faisait aucun doute que même le hasard que j’aimais tant ne pût me sortir du chemin déterminé que je prenais un peu malgré moi. Asmaa m’avait dit : « je te veux » et depuis j’étais dans son bocal. Et je me sentais bien ainsi. « Je sens que je commence à t’aimer » ne me faisait plus vibrer, je voulais vraiment qu’on me prenne de manière pleine et décidée. Je voulais qu’on m’aime comme on aime une femme. L’effet du temps qui passe peut-être, ou le miroir enlevé et qui me permet de voir les autres à nouveau. Quelque chose en moi était reconstruit et je n’osais plus interrompre cette relation. Pour la première fois de ma vie je ressentais de la peur, mais j’entrais tout de même vivre en elle. Je consentais doucement à pénétrer ce que je pensais être une prison dorée, pas pour faire comme tout le monde mais pour tenter de mériter d’être vivant dans ce bocal dont l’eau est amour.

 


« Tentons, laissons aller et voyons où cela nous mène. Tes cheveux dans mon nez me manquent le matin. Ta peau également. J'aime tes courbes. Et ton odeur après l'amour. J'aime que ta peau soit noire. Je trouve ça beau...» me disais-je à moi-même. Ma nouvelle conscience c'est peut être un truc de pauvre mec qui n'a pas assez de courage pour prendre ce qu'offre le monde peut être, mais choisir enfin un chemin est la meilleure des solutions car le temps passe trop vite pour que je puisse vivre dans un océan de possibilités. Le ruisseau m’accueillait à nouveau.

Je ne sais pas, je préfère croire que c’est ça l’amour, l’addition de pavés quotidiens qui constituent un chemin menant de manière endormie vers la mort. Une rivière un peu plus calme mais profonde. Je constatais en regardant de plus près la liste des femmes de ma vie, et en ne me focalisant que sur ce qu’elles avaient fait pour moi, qu’il y avait beaucoup de sacrifices. Je réalise que quasiment jamais il n’y eut de réciprocité. Elles aimaient la promesse de mon devenir et elles m’aimaient moi en même temps. Pour la première fois de ma vie je ne pense pas à leur corps, à nos apartés sensuels et aux milliers de fétichismes remplissant mon désir. Je regarde ce en quoi elles ont cru. Même MarieFrance y croyait mais je ne l’avais pas vu, l’œil rivé sur mon reflet. Elles avaient inconditionnellement vu le bon en moi. Même cette inconnue japonaise avait dû le ressentir alors que je persistais dans mon autisme. Alors que je persistais à montrer l’inverse de ce que j’étais la plupart du temps. Le rêve récurrent de Loredana me fournissait quelques clés, il me fallait reprendre le chemin des autres et stopper la giration permanente. Fini les voyages solitaires, je voulais voir le monde avec Asmaa, même si nous ne devions jamais prendre un train ou un avion je serai heureux dans notre bocal.

 

 


A ce carrefour de ma vie, si je ne rends pas un minimum, je vais en crever. Je le sens au fond de moi. Mon projet était de tout faire pour l’aider à réaliser ses projets. Ses rêves devenaient plus important que les miens et j’y trouvais un plaisir, un sentiment nouveau. Celle qui m’accompagne aujourd’hui recevra, je l’espère, toute la somme de ce que j’ai pris aux autres. Nous auront enfin les enfants que je veux depuis que je suis adolescent et que j’ai repoussé sans cesse pour me promener seul en moi-même. Pensez que c’est naïf si vous le souhaitez, mais je tente.

 


CHAPITRE 2 Ses fantasmes devenaient plus importants que les miens  

J’entendais la voix d’Asmaa qui gémissait à l’autre bout du fil. -

-

Oui, la taille aussi, j'aime te prendre par là. Remonter la peau de tes fesses en tendant la taille et faire apparaitre l'arrière de ton sexe qui s'ouvre tout doucement et laisse passer sa belle couleur rouge. Il n'y a que ta main qui me tient correctement la nuque, les bras et la queue. Ton manque me fait mal. J’ai mal physiquement, je n'arrive plus à tenir heureusement que je te retrouve bientôt. Tu me connais tellement bien c'est fou. Je la veux entre les cuisses. Là comme ça? Oui A froid? directement? Entre mes lèvres, oui Tu aimes la sentir entrer ? Oui, elle me manque, je la veux en moi, maintenant Tu coules un peu? Tout de suite, je coule et j'ai la tête qui tourne Il me reste quelques années à bien bander, je vais te donner satisfaction au maximum Je veux te l'ordonner Oui? Te dire: met là entre les cuisses. Et que tu me dises en me pénétrant : « tu la veux ? tu l'as » plusieurs fois. J'aime quand tu m'ordonnes les choses, je bande plus dur encore. Ma culotte est mouillée, le désir me tue. Mets là au fond de moi, prend mes bras en otage, domine moi. Prend mes seins dans ta bouche Ecarte bien

       

 


-

Lèche le bout de mon sein, j'écarte pour toi, j'écarte bien mes cuisses. Montre-moi ton sexe bien ouvert et je te prendrai Il est ouvert, il coule, mes lèvres s’ouvrent doucement et se décollent Tu le touches? Il attend le tien, oui, c'est gonflé Fais toi jouir et pense à mon corps Je te veux tout de suite Je veux savoir ce qu'il y a comme fantasmes dans ta tête, dis moi tout Je suis sur un lit dans un endroit que je ne connais pas. Une chambre sale tout est sale. Il y a une petite lumière et tout les deux on est en sueur. J’ai les cuisses écartées et tu les regardes, tu te lèches les lèvres et tu ouvres mes lèvres avec ton doigt, doucement. Tu m'embrasses et écartes mes lèvres avec ta langue. Tu me sens, me respires et tu commences à me lécher doucement. Le feu monte en moi mais tu reste doux, je soupire et petit à petit tu insistes plus fortement et tu mets plus d'énergie. Je pleure de désir car tu me caresses les fesses et tu t'attardes sur ma taille. Je crie ton nom jusqu'à l'explosion. Tu écartes mes cuisse tu me regardes. Tu mouilles ta queue pour me la mettre tout en me regardant avec ce sourire que tu me fais à chaque fois et qui veut dire je vais t'aimer, te baiser et t'aimer à nouveau. Je veux que tu me baises que tu me prennes.

Les pleures d’Asmaa recouvraient ses gémissements. Elle m’aimait, son romantisme recouvrait ses fantasmes sexuels. Je voulais exactement ça dans ma vie. Après la conversation téléphonique d’hier soir, un signe ne trompe pas ce matin en me réveillant: j'écoute des chansons qui normalement me font pleurer, mais ce matin elles sont un support à ma joie. Une armure de plénitude m'entoure et filtre les messages extérieurs en leur donnant un aspect positif. N’est-ce pas cela aussi, l’amour ?

 


Le soleil venait de se cacher derrière les toits gris et bleus du Palais Royal dont les murs s’effritent depuis quelques années. La fraîcheur du soir me réveillait enfin, les touristes bruyants à casquettes rouges se dirigeaient vers la sortie et moi, j’avais très faim. Je décidais de marcher vers les restaurants japonais du quartier de l’Opéra aperçus ce matin pour y déguster quelques sushis, sans oublier mon quotidien froissé et coincé derrière les barreaux de ma chaise, ainsi que mon vieux livre tombé par terre, plein de poussière et dont quelques pages se détachaient irrémédiablement, emportées par le glacial vent du soir. La veille, sur un banc de la Place des Vosges, il me semblait avoir dormi moins longtemps qu’aujourd’hui car les façades des bâtiments étaient plus élevées, le soleil fuyant se cachant plus tôt et faisant place au froid qui réveille. Aussi, telle une révélation, je me souviens avoir été assis hier durant de longues heures entre deux personnes. Une belle inconnue marocaine très élégante, tout de noir vêtue, qui parlait au téléphone avec son futur mari français. Elle avait le visage d’une femme qui venait de jouir. L’autre personne était une étudiante africaine qui avait un masque magnifique. Elle quittait la France pour rentrer dans son pays et devenir professeur, la période voulait ça semble-t-il. …………………………. Revenant à ce monde, cette retombée fût terrible. J’étais malgré tout très heureux du pur frottement avec le monde réel, pas encore tout à fait haïssable. Ce fût une belle journée. Aussi, je prendrai la ligne 1 tout en remerciant les conversations, inconsciemment perçues, de ces inconnues qui m’ont ouvert la route de grandes aventures. A ce soir Marie-France. Je…

 


Remerciements

Laetitia Laurette, Tzu Hsiang Wang, Zhou Yue, A. Mazouz, L. De Tommaso, Simone Laurette †, Anne-Marie Faber †, Maze et Dawn Wang, Dr Taghavi.

 


Olivvier FAV RE-LAU RETTE 35 an ns. N'occcupe auccune placce sociale, aucuune position n de pouvo oir. Se prromène et fait des exp périences. Apprrécie le siilence, mais aussi lee bruitt. Met la solitude à égalité é avecc l'amo our. Ne croit c en rien n mais trouuve des filss sortaant de paarois imagiinaires surr lesquuels il y a du plaisir à tirer dee temp ps à autre.

 

Parterre Sud  

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