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Autoportrait – Portrait d’homme Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg

Conçu par Othon Printz

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Note sur l’Autoportrait L’œuvre de Gauguin, conservée à Strasbourg sous le titre Autoportrait - Portrait d’un homme, comprend deux dessins effectués sur chaque face d’une même feuille de papier vélin dont les dimensions sont de 31x20 cm. L’autoportrait, relativement peu connu, est sans doute l’un des plus étonnants et des plus énigmatiques que le peintre nous ait livré. Même dans les ouvrages où il se trouve reproduit, les commentaires font généralement défaut. 1 Aussi, convient-il de saluer une belle notice, publiée à l’occasion d’une exposition intitulée « Le Portrait dans les Musées de Strasbourg » par Roland Recht et Marie-Jeanne Geyer. Les deux auteurs l’évoquent en ces termes : « Le visage - dont la partie supérieure au-dessus des sourcils, est remplacée par l’étude agrandie d’un 3 ème œil - n’est évoquée que par une ligne nette, très appuyée par endroits…Il y a dans le dessin de Strasbourg, aussi simplifié soit-il, dans toute la dureté sans concession du visage esquissé, le même pouvoir d’émotion et d’expression que dans [d’autres] autoportraits… »2 En plus du troisième œil nous voyons apparaître un second nez, à la narine bien marquée, ainsi qu’une sorte d’oreille supplémentaire. Par ailleurs, la curieuse baguette dans la bouche (un crayon ?) qui touche la partie droite de la commissure labiale et vise l’intérieur de l’orifice buccal, siège des papilles gustatives, évoque peut-être les deux sens restants : le toucher et le goût. Cette tentative d’interprétation mérite d’être, à notre avis, mise en rapport avec les préoccupations qui furent celles de Gauguin à partir de 1884, à savoir la graphologie et son extension aux traits d’un dessin et aux couleurs dans une peinture. De Copenhague, où il passe un moment difficile, totalement incompris par la famille de sa femme, il écrit à Pissarro 3 : « Je ne suis pas encore très savant mais je suis sûr de découvrir un jour, non seulement le caractère mais le sentiment qui a guidé une lettre. Vous pouvez me donner une lettre annonçant la mort de quelqu'un, je vous dirai si cette mort fait plaisir ou chagrin à la personne qui l'écrit. Je vous envoie une partie détachée de votre lettre. Vous verrez que le mot mystère est écrit ici différemment par rapport à la ligne au-dessus : pas un jambage n'est lié. Pour écrire un mot plus lisiblement, on le met plus gros ou avec des lettres majuscules mais on ne change pas son habitude d'écrire. Pourquoi ? Parce que mystère rejoint dans la pensée la signification de mystique et que dans les écritures des mystiques les lettres sont séparées. Vous voyez que la pensée influe directement sur l’écriture. 4 Avez-vous une lettre de Cézanne ? Mes amitiés à tout le monde P. Gauguin »

Le croquis d’un homme barbu que l’on découvre au revers, pourrait être, d’après Recht et Geyer, Emile Schuffenecker.

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Voir par exemple l’ouvrage de référence de Françoise Cachin, Gauguin, Hachette,1989. Roland Recht et Marie-Jeanne Geyer, A qui ressemblons-nous ? Le Portrait dans les Musées de Strasbourg, Les Musées de la Ville de Strasbourg, 1988, p. 210 3 Lettre écrite fin novembre ou début décembre 1884. (Victor Merlhès, Correspondance de Paul Gauguin, Fondation Singer-Polignac, Paris, 1984). Nous avons modifié quelques incorrections de style ou quelques fautes d’orthographe dans les lettres citées de Gauguin. Ainsi, à titre d’exemple, le mot différemment est écrit différamment et Cézanne est orthographié Césanne ! 4 Gauguin connaissait et utilisait largement les études graphologiques de l’abbé J. H. Michon (1806-1881). 2

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Comment sont nées ces pages ? A la fin du mois de janvier 2018, le professeur Cottin a bien voulu nous accorder un entretien. Nous souhaitions lui faire part de nos réflexions sur les écrits théologiques de Paul Gauguin. Jérôme Cottin est professeur de théologie pratique à la Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg et professeur associé à l’Institut supérieur de théologie des Arts du Theologicum de l’Institut catholique de Paris. Il est spécialisé en Théologie de la Parole articulée au monde des images. A l’issue d’une fort chaleureuse rencontre il nous a demandé de résumer, en « quelques mots », le contenu de notre conversation. Imprudemment nous avons accepté. C’était sans compter qu’à quatre-vingts ans passés on écrit, pour paraphraser Pascal, une longue lettre parce qu’on ne trouve plus le temps pour en écrire une courte… C’est ainsi que les « quelques mots » promis sont devenus 15 pages. Le même diagnostic pourrait sans-doute s’appliquer à la surabondance de l’emploi du terme « détail » que le lecteur constatera. Seule excuse : de plus grands que nous, à savoir Nietzsche et Gauguin, nous ont contaminé. Que l’on relise l’histoire du symbolisme en littérature et en art… Enfin, la propension de l’homme âgé à l’hors-sujet serait, d’après nos confrères spécialisés en géronto-psychiatrie, une tentative de déformation du débat afin de l’orienter à son avantage… Pour que notre projet échappe à cette tentation nous souhaiterions qu’il soit soumis, pour une lecture critique, à quelques personnes du monde des arts, de la théologie et des lettres pour avis. S’il devait rencontrer un intérêt, un petit comité de pilotage, dont nous ne ferions pas parti comme membre actif - je le jure devant moi-même et les autres ! - pourrait l’utiliser à son gré sans aucune obligation vis-à-vis de son auteur. .

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Eloge du détail Un plaidoyer pour la publication des écrits théologiques de Paul Gauguin Etat de la question…

A la fin de son deuxième séjour à Tahiti 1 Gauguin rédigea un texte de 36 feuillets qu’il intitulera L’Eglise catholique et les temps modernes.2 A ses yeux « c’est peut-être au point de vue philosophique ce que j’ai écrit de mieux dans ma vie »3. Il reprendra ces pages aux îles Marquises4, en les développant et les modifiant. Il leur donnera un nouveau titre : L’Esprit moderne et le catholicisme.5 Pour Gauguin ces deux écrits ont valeur de testament avant sa mort, qu’à Tahiti il cherchait par une tentative de suicide, et qu’aux Marquises il pressentait : « Mes jours étant comptés, Dieu a enfin entendu ma voix implorant, non un changement mais une délivrance totale »6. Ces deux testaments écrits vont de pair avec deux testaments picturaux. Le premier, à gauche, correspond au célèbre tableau D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allonsnous7. Le second, à droite, est constitué par la plus énigmatique peinture que l’artiste nous ait laissée : Contes barbares8.

Ecoutons Gauguin commenter ses écrits théologiques dans son récit autobiographique intitulé Avant et Après, achevé moins de trois mois avant sa mort: « Me remémorant certaines études théologiques de jeunesse ; plus tard certaines réflexions à leur sujet ; quelques discussions aussi. L’esprit des autres… J’eus la fantaisie d’établir un certain parallèle entre 1

Septembre 1895 à septembre 1901. L’original, conservé au département des Arts graphiques du Musée du Louvre, appartient au Musée d’Orsay. Dans son intégralité, ce texte n’est aujourd’hui, à notre connaissance, accessible - très difficilement ! - que sur le site : http:// arts-graphiques.louvre.fr.n°RF7259. En 2003, sous la direction d’Isabelle Cahn, un magnifique Cd-Rom, bilingue français-anglais, intitulé GAUGUIN ECRIVAIN a été publié. Il est hélas épuisé. 3 Lettre de Tahiti au poète symboliste, son ami Charles Morice, de novembre 1897. 4 De septembre 1901 à sa mort le 8 mai 1903. 5 La seule édition complète du texte a été entreprise par Philippe Verdier et publiée comme complément d’un article portant comme titre : Un manuscrit de Gauguin : l’Esprit moderne et le catholicisme. Ce travail, rédigé en français, est inséré dans la revue allemande Wallraf-Richartz-Jahrbuch, Westdeutsches Jahrbuch für Kunstgeschichte, Cologne, n° 46, 1985. Les pages 273 à 298 se rapportent à l’article de Verdier. Les pages 299 à 328 reproduisent le texte de Gauguin accompagné de 169 notes explicatives. Cette remarquable étude aurait mérité une publication plus accessible. 6 Post scriptum à un courrier à Charles Morice. 7 Dimensions 139 x 374cm ; date :1897-1898 ; conservation : Museum of Fine Arts, Boston. 8 131,5 x 90,5 cm ; date : 1902 ; conservation Folkwang Museum, Essen. 2

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l’Évangile et l’esprit moderne scientifique : de la confusion entre l’Évangile et son interprétation dogmatique et absurde par l’Eglise catholique. Interprétation qui amène et le scepticisme et la haine à son égard. »9 Peu de lecteurs se sont évertués à lire entièrement la prose de Gauguin. Voici la réflexion que nous livre Bengt Danielsson, l’un des meilleurs enquêteurs sur la vie de Gauguin à Tahiti et aux îles Marquises : « Incapable de peindre et ne recevant plus de visites, Gauguin passe son temps à noter les pensées qui agitent son esprit et écrit un long essai sur l'Eglise Catholique et les temps modernes. Il est lui-même convaincu que c’est son magnum opus, aussi bien à cause de son style qu’à cause de l'originalité de ses théories. En cela il se trompe entièrement. Le lecteur courageux qui accomplit l'exploit de lire jusqu'au bout ce manuscrit inédit est, pour dire la triste vérité, surtout frappé par le jargon pseudo-scientifique presque inintelligible, les idées banales de l'auteur et l'insuffisance de sa documentation fragmentaire. Si l'on est malgré tout ému, c'est exclusivement parce qu'on sait que l'auteur est sincère et profondément angoissé. »10 Pour notre part, nous avons la faiblesse de croire que, par-delà le goût de Gauguin pour la polémique, par-delà son « jargon pseudo scientifique », il développe une pensée théologique, non seulement sincère et profondément angoissée, mais structurée. Pour cette raison il nous parait légitime, et fort utile pour approfondir l’ensemble de l’œuvre de Gauguin, de lancer un appel à publication simultanée de ces deux textes, aujourd’hui quasi inaccessibles.11

« Le diable se niche dans les détails » et le « bon dieu », quelle stratégie ? Dans le cadre d’une critique radicale de la religion chrétienne, le célèbre philosophe allemand Friedrich Nietzsche (1844-1900) a forgé ou emprunté l’expression « le diable se niche dans les détails ».12 L’image qui la sous-tend renvoie à un être maléfique qui sème la zizanie de manière discrète, mais combien efficace, en agissant sur les détails. Paul Gauguin vécut à la même époque (1848-1903). A l’instar de Nietzsche, et même en référence à lui, les deux écrits théologiques de Gauguin dénoncent également les dérives des deux confessions chrétiennes, la catholique essentiellement et accessoirement la protestante, avec une virulence et des accents qui rappellent les propos du philosophe allemand. « Dieu est mort » clama Nietzsche. « Le Dieu de vos temples, celui que vous priez, il faut le tuer » insistait, comme en écho, Paul Gauguin en conclusion de la première version de son écrit.13 9

Paul Gauguin, Avant et après, Editions Avant et Après, Taravao, Tahiti,1989, p.139. Danielsson Bengt, Gauguin à Tahiti et aux îles Marquises, Les Editions du Pacifique, 1988 p. 234. 11 Pour remédier partiellement à cette lacune nous avons édité la première version de l’ouvrage sous forme de photocopies comprenant le manuscrit de Gauguin ainsi que le tapuscrit avec une introduction et une conclusion. La reliure manuelle est revêtue d’une belle jaquette. Cette édition artisanale, à tirage limité, est épuisée. Malgré ses inconvénients, particulièrement au niveau de la qualité de la restitution du manuscrit, son utilité nous a été confirmée. Nous tenons ici à remercier chaleureusement Monsieur Feuerstein des éditions Jérôme Do Bentzinger pour son engagement. Dans quelques bibliothèques le livre est consultable sous la référence suivante : Paul Gauguin, L’Eglise catholique et les temps modernes, un document inédit présenté par Othon Printz. Jérôme Do Bentzinger Editeur, Colmar et Strasbourg, 2015, 96 pages. La seconde version, conservée aux USA, à l’Art Museum de Saint-Louis, Missouri, n’est accessible qu’à travers le travail de Philippe Verdier cité plus haut. (voir note n°6). Notons encore que quelques extraits figurent dans le très utile livre de Daniel Guérin, Oviri, Ecrits d’un sauvage, Gallimard, 1974. 12 Nietzsche aurait, selon certains, trouvé l’expression, en langue swahili, lors de ses recherches sur Zarathoustra et l’a traduite en allemand par « Der Teufel steckt im Detail ». 13 Gauguin connaissait, au moins partiellement, les écrits de Nietzsche à travers le Mercure de France dont il fut un lecteur assidu et qu’il se fit livrer en Polynésie. Dans notre « quête du détail» notons que Zarathoustra est plusieurs fois invoqué dans les deux versions de l’écrit de Gauguin. 10

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Facsimilé de Paul Gauguin, L’Eglise catholique et les temps modernes Folio 159 recto

Un premier rapprochement de la pensée de Nietzsche et de l’œuvre de Gauguin a été esquissé par Victor Segalen. Le grand écrivain, médecin de la marine, fut la première personnalité à visiter, à Hiva-Oa, aux îles Marquises, la demeure où l’artiste mourut. Il ramena plusieurs productions tardives du peintre et rédigea, dès janvier 1904, un remarquable hommage qu’il intitula « Gauguin dans son dernier décor ».14 Quelques autres essais de lecture de l’œuvre de Gauguin à la lumière de la philosophie de Nietzsche ont été tentés. Mais le versant théologique, pourtant important, a toujours achoppé sur la difficulté à se procurer le texte intégral des deux documents. 15 Dans les lignes qui suivent nous avons pris plaisir à examiner trois « détails » des réflexions théologiques de Gauguin et à évaluer la fécondité de cette démarche sur la compréhension de l’ensemble de l’œuvre de l’artiste.

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Reproduit dans Hommage à Gauguin, l’insurgé des Marquises, Magellan et Cie, 2003, pp.149-153. Philippe Verdier (opus cité dans notre note n°6), un des rares auteurs à avoir lu avec attention les deux versions de l’étude de Gauguin, note : « Dans la première version Gauguin [a] écrit plus brutalement que dans la seconde : ‘Ce qu’il faut tuer pour ne plus renaître c’est Dieu’, faisant écho à Nietzsche :’’ Nous nions Dieu nous nions la responsabilité de Dieu, c’est ainsi seulement que nous délivrerons le monde ». (Cité par Albert Camus, L’homme révolté, Paris 1951, p.88) 15

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Premier détail :

Quelle est la place de l’Apocalypse de Saint-Jean dans la seconde version du texte théologique de Gauguin ? La découverte de trois mots grecs dans le manuscrit autobiographique de Gauguin, intitulé AVANT et après, achevé en février 1903, peu de temps avant sa mort, nous a surpris.

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Il est probable que le peintre, à l’égo souvent démesuré, voulait afficher sa culture. De fait il a acquis quelques rudiments de grec classique au cours de sa scolarité au Petit Séminaire près d’Orléans. Par contre, le recours à la langue d’Homère dans L’Esprit moderne et le catholicisme est sans doute plus qu’anecdotique. A plusieures reprises Gauguin a revendiqué le qualificatif de « lecteur assidu de la Bible ». En réalité il ne l’est vraiment devenu qu’au terme de son second séjour à Tahiti et plus encore aux Marquises. Là, l’influence de son grand ami Tioka, le diacre de la paroisse protestante, avec lequel il a échangé, à la manière marquisienne l’INOA - c’est à dire le nom et ses attributs - y est certainement pour beaucoup. La lecture quotidienne des Saintes Ecritures fut, en effet, une pratique quasi obligatoire des pasteurs et diacres de ces communautés. Par ailleurs, à Hiva-Oa, le missionnaire Paul Vernier, pasteur également formé en médecine, fut un familier de l’artiste qui le consultait souvent. Or, à cette époque, Paul Vernier travaillait à la traduction du Nouveau Testament en Marquisien à partir du texte original grec. 2 Dans L’esprit moderne et le catholicisme, Gauguin a introduit plusieurs termes grecs écrits en lettres originales. Il s’agit notoirement de Theos (Dieu), Christos (le Christ) et de Thanatos (la Tioka, diacre de la paroisse protestante 3 mort). d’Atuona à gauche et Kekela, le L’auteur les a placés dans un chapitre - absent pasteur, à droite, avec leurs Bibles, vers de la première version - dont le mot clé, souligné par 1880 Gauguin, est « immortalité de l’âme 4 ». Archives Combier. Par ailleurs, dans ce même paragraphe apparait, à plusieurs reprises, le terme « Révélation »5. Il s’agit, en fait, dans la Bible6 utilisée par Gauguin, de la traduction du mot grec Apocalypsis. Une étude détaillée des citations bibliques 1 2

AVANT et après, Edition du manuscrit p. 41. Seul l’Evangile de Matthieu sera finalement publié.

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Allusion directe à Nietzsche il écrit : Philippe Verdier, opus cité p. 306. 5 Philippe Verdier signale, à juste titre, que le terme Révélation est « la traduction protestante d’Apocalypsis» . Voir Verdier, opus cité, note 35, page 325 4

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contenues dans les pages « marquisiennes » montre clairement que Gauguin, contrairement à la version tahitienne, s’est souvent référé à l’apôtre Jean, à son Evangile, et surtout à l’Apocalypse, évoquant au passage « Jean en extase dans l’île appelée Patmos… ». 7 Au même moment où Gauguin finalisa son étude théologique, il peignit l’un de ses tableaux les plus célèbres mais aussi les plus énigmatiques. Il s’agit des CONTES BARBARES (voir p.1 ci-dessus) qui nous mettent en face de trois figures archétypales. Résumant à l’extrême, on peut avancer que la belle figure de droite, Tohotaua, grande amie et modèle par excellence de Gauguin aux Marquises, aspire, en prêtresse (tauà) de l’Ancien culte mahorie8, à rejoindre Hawaiki, l’île mythique où les peuples polynésiens situent leur origine et leur retour après la mort. La figure centrale rappelle l’Eveil et la Révélation selon Bouddha. 9 Dans cette conception du monde, après le cycle des réincarnations, c’est le nirvana qui exprime la délivrance.

Paul Gauguin, Jacob Meijer en Bretagne10, à Tahiti11 et aux Marquises12 6

Sur Bible de Gauguin le lecteur intéressé peut consulter sur Internet notre article Gauguin, sa Bible protestante et ses célèbres Eves. 7 L’Evangile de Jean est cité 17 fois et l’Apocalypse 7 fois dans la seconde version de l’ouvrage contre trois références seulement dans la première. Cette différence est significative. Nul doute que l’exilé de l’île d’Hiva-Oa s’est senti fort proche de celui de l’île de Patmos ! 8 Edgar, Tetahiotupa, anthropologue marquisien, auteur de Parlons Marquisien, nous a fait remarquer que dans le nom de Tohotaua, toho a la signification de « présage » alors que tauà fait référence à « prêtre ». Et de proposer comme traduction : celle qui est capable d’interpréter des présages. Le choix des noms aux Marquises a toujours une signification en lien avec la généalogie. 9 Un intéressant article d’Éric Delassus Eveil et Révélation est consultable sur internet. (http://edelassus.free.fr/Bienvenue_files/evrev.pdf) 10 1. Il existe, outre cette peinture sur bois de 1889, bien connue, du Portrait de Meijer de Haan à la lueur de la lampe, une aquarelle sur papier, quasi identique, de 16x11 cm aujourd’hui conservée au Museum of Modern Art de New-York. Elle a accompagné Gauguin en Polynésie et lui a servi de modèle, non seulement pour la gravure sur bois, mais surtout pour la réalisation de CONTES BARBARES. 2. Nirvana, portrait de Meijer de Haan réalisé en 1890 par Gauguin au Pouldu. 11 Caroline Boyle-Turner a consacré plusieurs belles pages à Meijer de Haan et à ses relations avec Gauguin, (Voir p.ex. Meijer de Haan, de Paris au Pouldu dans Meijer de Haan le maitre caché. Catalogue de l’exposition du même nom, Édition française 2009, pp 86-108. Ou encore : Paul Gauguin et les Marquises, Paradis trouvé, Vagamundo éditeur, 2016, pp. 190-192. Il s’agit, d’après elle, d’un tirage sur papier à partir d’une gravure sur bois dont le visage, bien qu’inversé par le processus de gravure, est identique aux représentations de 1889 et 1902. La quatrième peinture est un détail des CONTES BARBARES. Aujourd’hui conservé à l’Art Institute de Chicago, ce petit monotype de 10,6 x 8,1 cm est arrivé, d’après la notice du musée, chez Daniel de Monfreid durant l’hiver 1896-97. Cette pièce passera plus tard des mains de Daniel de Monfreid dans celles de Louis Huc, son gendre, avant d’être mise sur le marché.

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La plupart des commentateurs s’accordent aujourd’hui à reconnaitre dans le personnage de gauche des CONTES BARBARES Meijer de Haan en tant que représentant de la religion judéo-chrétienne. Les interprétations, par contre, diffèrent quant à la signification de l’aspect méphistophélique dont Gauguin affuble celui qui, vivant et mort, fut son compagnon de route depuis leur première recontre en Bretagne jusqu’à ses derniers jours aux Marquises. Pour notre part, nous éstimons, avec June Hargrove, que, plus que le « diable », Meijer de Haan, avec lequel Gauguin s’est manifestement et progressivement de plus en plus identifié identifié, incarne « Lucifer », ange déchu certes, mais néanmoins « porteur de lumière ». Nous retiendrons la conclusion de cette grande spécialiste de Gauguin : « Le personnage de Meijer de Haan et le mot ‘barbare’ revêtent des significations qui se croisent dans les Contes barbares pour léguer à la postérité un manifeste visuel de la démarche plastique et métaphysique de Gauguin. L'insistance sur les symboles en soi coupe court à toute interprétation univoque de n'importe quel signe. Leur présence collective transforme le tableau en une véritable exégèse de l'éventail des correspondances qui servent de fondement à sa conviction que l'art ouvre une échappée sur l'éternité. Mais la parabole qui met en parallèle le sort de l'Océanie moribonde et la mort imminente de Gauguin, proclame sa certitude que l'art est révélation. (c’est nous qui soulignons) Les Contes barbares dépassent la réalité superficielle, non seulement pour amener le public au contact de la réalité qui est au-delà des apparences, ou même au contact du divin, mais finalement pour affirmer haut et fort que c’est la vocation même de l'art ». La référence expicite de Gauguin à l’Apocalypse de Saint-Jean renforce ce propos. Pour conclure ces lignes, nous suggérons encore de lire, en contre point des portraits de Meijer de Haan, les autoportraits de Gauguin. Voici, parmi d’autres, quatre exemples.13

L’aspect « luciférien » conféré à Meijer de Haan et la dimension « christique » de ces autoportraits pourrait être l’expression vétérotestamentaire du couple serpent/messie et évoquer aussi le lien psychanalytique appelé libido/destrudo en langage freudien ou lumière/ ombre dans une perspective jungienne. En arrière-plan se profilerait alors l’ancien concept de Coïncidentia oppositorum initié par Nicolas de Cues.14 Cette première apparition de Meijer de Haan dans les productions polynésiennes de Gauguin et sa présence parmi deux tahitiennes peut s’interpréter comme une sorte d’annonce de CONTES BARBARES 12 Détail de CONTES BARBARES. 13 1. Autoportrait au halo, 1889. 2. Autoportrait au jardin des oliviers quelque fois appelé Christ rouge, 1889. 3. Autoportrait au Christ jaune, 1890. 4. Autoportrait près du Golgotha, 1896. 14 Sur le concept de Coïncidentia oppositorum, sur sa place en psychanalyse jungienne, en ethnologie, en anthropologie chez Mircea Eliade, dans l’alchimie aussi, le lecteur trouvera d’amples renseignements sur internet en tapant simplement la locution « Coïncidentia oppositorum+alchimie ».

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Second détail : Quel sens accorder aux griffes des pieds de Meijer de Haan ? L’animal qui symbolise Saint-Jean est l’aigle. Ce rapace, fréquemment mentionné dans l’Ancien Testament, n’apparait qu’à trois reprises dans le Nouveau Testament, exclusivement dans l’Apocalypse. Saint Jean, le visionnaire, l’Aigle de Patmos ! Gauguin connaissait certainement cette représentation symbolique de l’apôtre à travers Jérôme Bosch, Velasquez ou d’autres. Et si les mystérieuses griffes du pied de Meijer de Haan, alias Gauguin lui-même1, trouvaient là leur explication? Après la rédaction de son livre consacré à L’Esprit moderne et le catholicisme, Gauguin s’occupa avec beaucoup d’attention de la présentation de l’ouvrage. Il fixa le manuscrit entre deux planchettes de bois et colla sur les faces, bien lissées, des monotypes tirés sur une imitation de papier Japon. L’un de ces monotypes nous a, de longue date, intrigué à cause de la ressemblance de l’Eve, proposée ici, avec une des gravures insérées dans certaines Bibles dites d’Ostervald. Or c’est une Bible d’Ostervald que Gauguin reçut en 1873, à l’occasion de son mariage à Paris, à l’Eglise luthérienne de la Rédemption, des mains du pasteur. 2 C’est aussi une Bible d’Ostervald -sans doute la même- qui lui a servi de référence pour ses écrits. Voici une brève illustration de notre propos.

Paradis perdu, gravure sur bois, 1902 Art Museum, Saint Louis, Missouri, USA

Gravure de Girardet illustrant Genèse, chapitre I, 27 à II, 22

D’autres médaillons de cette même Bible évoquent une même ressemblance .

Gravure de Girardet illustrant Genèse I, 24-27

Eve exotique, 1890 Pola Museum of Art Kanagawa, Japon

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On peut lire au sujet de la fusion entre Gauguin et Meijer de Haan dans les CONTES BARBARES les propos convaincants d’Anna Szech, Paul Gauguin, Fondation Beyeler, Catalogue de l’Exposition qui s’est tenue du 8.02 au 28.06. 2015, pp. 148-149. 2 Pour plus d’informations le lecteur pourra consulter sur notre blog l’article La Bible des Girardet.

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Par ailleurs, toutes les éditions anciennes des Bibles d’Ostervald, même celles qui ne comportent pas l’ensemble des illustrations de Girardet, ouvrent les pages consacrées à l’Evangile de Jean par une gravure du jeune artiste.

Détail des griffes de l’aigle…

…et du pied de Meijer de Haan On remarquera la morphologie très particulière de ces griffes, plus petites et nettement moins acérées que les griffes habituelles d’un aigle. De longue date circule une légende concernant les aigles, dont voici un résumé : L'aigle a la plus longue vie de tous les oiseaux de son espèce. Il peut vivre jusqu'à 70 ans. Mais pour atteindre cet âge, il doit prendre une difficile décision en atteignant 40 ans. Ses longues serres, devenues trop flexibles, ne peuvent plus se saisir de la proie qui lui sert de nourriture. Alors l'aigle doit fait face à un choix difficile : mourir ou passer par un processus douloureux de changement qui durera 150 jours. Ce processus exige qu’il se rende sur son nid situé très haut dans la montagne. Là il tentera, dans la douleur, d'user les restes de ses vielles serres par friction sur la roche ou de se les arracher. Après cela, de nouvelles serres, plus courtes et plus douces que les anciennes, se développeront. Et alors il pourra reprendre son vol et vivre 30 années supplémentaires… Girardet, et Gauguin à sa suite, connaissaient-ils cette légende, ce « détail », de la vie de l’aigle pour le rappeler à travers celui qui symbolise Saint -Jean de Pathmos appelé aussi dans la tradition orthodoxe Saint Jean le Théologien?

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Troisième détail : Vers où se dirige le regard des cavaliers peints par Gauguin ? La plupart des historiens qui se sont intéressés à la vie de Gauguin signalent, qu’à deux exceptions près1, il n’a plus inscrit de titre sur ses peintures durant son séjour aux Marquises. Cette affirmation, vraie pour les grandes toiles, appelle néanmoins un correctif. En effet, les esquisses, croquis ou monotypes qui illustrent l’édition originale manuscrite d’AVANT et après sont, le plus souvent, titrés. Sur un total de 27 que nous avons dénombré, seuls 4 en sont dépourvus. Ces illustrations constituent à plusieurs reprises des travaux préparatoires à la réalisation des toiles définitives que Gauguin s’était engagé à expédier en France dans le cadre d’un contrat conclu avec le marchand d’art Ambroise Vollard. Voici un exemple proche des préoccupations « apocalyptiques » de Gauguin théologien que nous venons d’examiner. Il se rapporte à l’une des toutes dernières œuvres du peintre.

Changement de résidence 21x16cm, Manuscrit AVANT et après, 1903, p 173

Femme et cheval blanc 73x92 cm, 1903, Museum of Fine Arts, Boston

Le titre « officiel », Femme et cheval blanc, retenu par les catalogues raisonnés2 pour définir ce tableau, ne reflète, de loin pas, toute la symbolique contenue dans l’expression Changement de résidence donnée par Gauguin au monotype inséré dans AVANT et après. Dans ces trois mots nous lisons la prémonition de sa mort proche mais aussi l’évocation d’un « transfert » vers un autre monde. Le lecteur en conviendra, les Cavaliers de l’Apocalypse ne sont pas loin…3

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Il s’agit de Et l’or de leur corps ,1901, musée d’Orsay, Paris) et de Contes barbares.

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Cf. p.ex. G. M. Sugana, Tout l’œuvre peint de Gauguin, Documentation et catalogue raisonné, Flammarion, Paris, 1981. 3 Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse sont des personnages célestes et mystérieux mentionnés au sixième chapitre de l'Apocalypse de Saint Jean. Leur chevauchée inaugure le commencement de la fin du monde. Gauguin a collé en quatrième de couverture de son manuscrit AVANT et après un tirage d’une gravure de Dürer : Le Chevalier, la Mort et le Diable.

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Conclusions… Alors que l’exposition Gauguin l’alchimiste, qui s’est tenue à Chicago d’abord, puis à Paris1, vient de fermer ses portes, osons mêler notre voix d’amateur aux voies autorisées qui ne manqueront pas de tirer un bilan de l’évènement. Nous l’avons trouvé très belle, originale, pédagogique, regrettant seulement la part trop congrue réservée à la période que le peintre a passée aux îles Marquises. Ainsi, si la Maison du Jouir a été adroitement reconstituée et les sculptures caricaturant l’évêque, Mgr Martin, et Thérèse, sa « servante », mises en exergue, comme signe du peu de considération de Gauguin pour l’Eglise catholique, nous n’avons trouvé aucune mention de Tioka et des liens amicaux qui liaient le peintre à la petite communauté protestante. A cette absence, qui est plus qu’un « détail », nous voudrions cependant ajouter le plaisir d’avoir pu goûter, à Paris, Facsimilé de la première page de couverture de un peu de présence russe qui, pour des L’Esprit Moderne et le Catholicisme, 1902, Seconde version du manuscrit de Gauguin raisons diplomatiques, faisait défaut à conservée au Art Museum Chicago. Nous avons, par contre, regretté Saint-Louis, Missouri. le peu de présence du Folkwang Museum d’Essen en Allemagne, si riche en tableaux marquisiens de Gauguin. Au retour de notre visite de l’exposition nous avons repris le catalogue d’une autre exposition intitulée : Gauguin-Tahiti : l’atelier des tropiques. Elle eut lieu dans le même cadre, en 2003, à l’occasion du centenaire de la mort de l’artiste. Nous y avons retrouvé avec plaisir le nom d’Isabelle Cahn, alors jeune conservatrice du Musée d’Orsay, non seulement comme auteur de textes du catalogue, mais encore comme chargée des notices biographiques sur Gauguin. C’est à cette occasion que son nées deux documents d’une grande utilité : L’ABCdaire de Gauguin2 et le CD-Rom, évoqué plus haut, contenant le manuscrit de L’Eglise catholique et les temps modernes. Un autre article a retenu toute notre attention. Il émanait de la plume d’une également jeune professeur de la Washington University, Saint-Louis, Missouri. Son titre : L’Esprit moderne et le catholicisme : le peintre-écrivain dans les dernières années. Le nom de son auteur : Elisabeth Childs. L’enseignante, entourée de quelques étudiants, y compare et commente les deux écrits théologiques de Gauguin ! Elle s’est fixée, comme objectif lointain, la diffusion des manuscrits…C’est à notre avis la première prise au sérieux de Gauguin théologien… 1

Chicago, Art Institute du 25 juin au 10 septembre 2017. Paris, Grand Palais, en collaboration avec le Musée d’Orsay, du 11 octobre 2017 au 22 janvier 2018. 2 Isabelle Cahn, L’ABCdaire de Gauguin, Flammarion, Paris, 2003.

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En 2016 Caroline Boyle-Turner a publié un ouvrage intitulé Paul Gauguin et les Marquises, Paradis trouvé.3 Ce très beau livre est le travail le plus documenté sur la période marquisienne de la vie de Gauguin. Un « détail » mérite d’être cité. Parlant d’Elisabeth Childs, elle écrit : «L’auteur (Caroline Boyle Turner) rédige le présent ouvrage alors que le texte de Gauguin (L’Esprit moderne et le catholicisme) reste encore inédit…Childs publiera en 2016 un livre traitant de ce manuscrit, qui y sera reproduit et commenté ».4 Lors d’un entretien récent, le Professeur Childs nous a fait part de difficultés multiples qu’elle rencontre. Nous encourageons vivement Elisabeth à persévérer. Pour notre part, nous souhaiterions trouver, en partant de notre premier essai, une solution pérenne pour une nouvelle édition de L’Eglise catholique et les temps modernes en rapport avec son projet sur L’Esprit moderne et le catholicisme. A travers les pages qui précèdent nous pensons avoir mis en évidence la richesse d’une lecture comparative des deux versions des écrits théologiques de Gauguin.

… et perspectives Durant les quinze ans qui séparent l’exposition du centenaire de la mort de Gauguin et celle qui vient de se terminer, plusieurs autres manifestations ont été organisées à travers le monde. Nous avons eu la joie de visiter la plupart et de rencontrer souvent des organisateurs des évènements. Aujourd’hui le coût humain et financier de ces entreprises est devenu considérable à tel point que l’on pourrait bien arriver à la fin du modèle actuel. Heureusement d’autres formules sont envisageables. Elles consistent à ne traiter qu’un seul aspect de la riche carrière artistique de Paul Gauguin. L’exemple de Quimper mérite d’être cité. Voici un extrait du commentaire rapporté par Le Monde au sujet de cette exposition intitulée : Paul Gauguin, La Vision du sermon, l’invention du synthétisme : « C'est un assez petit tableau, 73 centimètres de haut, 92 de long. Son titre est étrange, La Vision du sermon, dite aussi La Lutte de Jacob avec l'ange. Et c'est non seulement l'une des œuvres décisives de son auteur, Paul Gauguin (1848-1903), mais une des toiles les plus importantes de l'histoire de la peinture moderne, l'une de celles qui ont déterminé son évolution depuis 1888, date de son exécution, jusqu'à Matisse, Kandinsky ou Rothko. Cette toile appartient aux National Galleries of Scotland (NGS), à Edimbourg, qui l'acquirent, en 1925, d'un collectionneur d'Oxford qui l'avait lui-même achetée, en 1912, à Ambroise Vollard, le plus célèbre marchand des avant-gardes parisiennes. Le musée écossais n'aime pas la prêter et n'y a consenti, dans le passé, que pour de rares rétrospectives internationales dans des capitales. Or il a accepté qu'elle passe quatre mois au Musée des beaux-arts de Quimper (Finistère). Pourquoi là ? Parce que André Cariou, directeur du musée de Quimper, entretient de bonnes relations avec les NGS et leur directeur, Michael Clarke. En 2005, celui-ci a confié à Belinda Thomson, spécialiste internationale de Gauguin, le soin d'organiser une exposition analytique autour de La Vision après le sermon. »5 Dans la perspective des années à venir et de l’intérêt majeur, quoique divers, porté à Gauguin, pourquoi ne pas privilégier la période marquisienne et étudier la faisabilité d’une 3

Caroline Boyle-Turner, Paul Gauguin et les Marquises, Paradis trouvé, Editions Vagamundo, 2016, 250 pages. Ce livre, aussi remarquable que sa traduction, est disponible dans sa version originale en langue anglaise sous le titre : Paul Gauguin and The Marquesas Paradise found ? 4 Opus cité, p 188 remarque n) 48. 5 Philippe Dagen, Le Monde du 13 mars 2009.

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exposition sous le titre de l’hommage formulé naguère par Victor Segalen : Gauguin dans son dernier décor. Des villes plus modestes que les grandes capitales pourraient postuler. Et pourquoi pas, Strasbourg, qui possède les infrastructures nécessaires et dont le Musée d’Art Moderne et Contemporain abrite quatre Gauguin6. Trois « détails » pour conclure.  Strasbourg, ville à vocation européenne, devrait être en mesure d’en maitriser l’organisation et le coût.  La proximité de la citée avec l’Allemagne, en particulier avec Essen et son célèbre Musée Folkwang, pourrait faciliter une collaboration.  Last but not least, l’Université de Strasbourg comprend deux facultés d’Etat de Théologie, une catholique et une protestante. Elles pourraient certainement, en partenariat avec des Institutions universitaires d’Art et de lettres, pour les autres données, examiner le rôle joué par la pensée théologique dans la vie et l’œuvre de Paul Gauguin. Un ultime « détail », sans doute peu connu, même des spécialistes. A la fin de la seconde version de son écrit Gauguin note : « … l'auteur de cet écrit à tellement insisté sur les textes de l'Évangile, les répétant sans cesse, s'efforçant de les faire comprendre, dans l'espoir d'un monde meilleur ; sans aucune réponse autre que la satisfaction du devoir accompli. D'un côté, l'amour du beau et de l'intellectuel ; de l'autre côté, la haine de cette église despotique et néfaste, la haine de la superstition si contraire aux progrès, au bonheur de l'homme. Nous n'avons pas la prétention de refaire le monde, de renverser une église, du jour au lendemain. Non ! Mais nous avons voulu, et c'est notre droit, constater l'état actuel de l'esprit moderne scientifique et philosophique d'accord avec l'Évangile, compris dans son vrai sens naturel et rationnel, et affirmait hautement notre esprit religieux, si contraire à l'Eglise Catholique. Très intentionnellement nous avons laissé de côté le protestantisme avec toutes ses sectes. Ce sont les mêmes absurdités, la même incompréhension des textes, les mêmes appétits, les mêmes convoitises, la même hypocrisie. Pharisiens d'un autre genre on peut même dire : le catholicisme était le danger d'hier, le protestantisme sera le danger de demain. Sans porter atteinte à la liberté, au nom de cette liberté même, l'État ne serait-il pas en droit de supprimer totalement l'église ? Une chaire de théologie, de haute philosophie, non vulgarisée, mais dans toute son étendue, à l'usage des hommes et non des enfants, serait de toute logique comme toutes les autres sciences. »7 A cette proposition de Paul Gauguin les deux facultés de théologie d’Etat, mais aussi les églises sous Concordat, se doivent de répondre…8 Elles pourraient le faire en fédérant autour d’elles d’autres instances dans lesquelles cet homme aux multiples facettes occupe une place de plus en plus éminente. En mai 1902 Gauguin écrivit à son ami Monfreid : « Je ne suis plus le Gauguin d’autre fois ». Centrés sur le soir de la vie de l’artiste, une exposition, des recherches, des publications, voire des débats en Eglise et en politique, pourraient montrer qu’ici-bas rien n’est jamais figé et que dans toute existence des changements sont possibles. 6

Nous les avons présentés dans un livre : Paul Gauguin, le peintre-écrivain, un essai illustré par quelques réflexions autour des quatre œuvres conservées au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg. Préface de Catherine Trautmann. Postface d’Isabelle Cahn. Jérôme Do Bentzinger Editeur, Colmar et Strasbourg, 2010, 118 pages. 7 Philippe Verdier, opus cité p. 321. 8 Nous voulons saluer l’initiative du pasteur Georges Bronnenkant qui célèbrera au cour de l’année 2018 des cultes - en alsacien ! – qui feront la place belle à Paul Gauguin et à Vincent Van Gogh.

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Projet strasbourg essen  

Pour Jérôme Cottin

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Pour Jérôme Cottin

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