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affaire de bébé secoué, sur laquelle il a été mandaté pour effectuer une contre-expertise. L’affaire étant jugée à Troyes, la séance aura lieu en visioconférence. On nous installe dans une petite salle devant un écran et une caméra. Le rendez-vous est fixé dans un quart d’heure. Durant l’attente — qui durera finalement deux heures — le Professeur Raul nous raconte qu’il a eu envie de devenir médecin légiste à l’âge de 15 ans à la lecture de Nécropolis d’Herbert Lieberman. Soit les tribulations de Paul Konig, chef de l’institut médico-légal de New York. Une sorte de roi fou de la médecine légale aux prises avec la violence qui gangrène New York et les bassesses d’un prétendant au trône. Le Professeur Raul, c’est un peu

Photos : Alban Hefti – DR

‘‘ Si les morts pouvaient se plaindre (…) on ne s’entendrait plus vivre. ’’ GEORGE DUHAMEL.

La séance commence enfin. Les deux témoins experts sont invités chacun leur tour à se présenter à la barre et à expliquer rapidement pourquoi ils ne sont pas d’accord avec le Professeur Raul, lequel les écoute attentivement dérouler

OR NORME N°33 Passages

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Aujourd’hui, la mission de contre-expertise du Professeur Raul est simple : faire une synthèse de l’expertise initiale et « vérifier la compatibilité des faits ». Mais c’est « une perte de temps » nous confit-il, car les « constatations sur un bébé secoué sont connues et rien d’autre ne peut provoquer de telles lésions ». Une certitude que ne partagent pas les deux témoins experts convoqués par l’avocat de la défense : un professeur en médecine biomoléculaire et un professeur en pédiatrie à la retraite. Pour le Professeur Raul, auteur d’une thèse en biomécanique sur les traumatismes du crâne de l’adulte et de l’enfant, ces deux témoins ne sont pas crédibles. Il nous explique que si l’avocat de la défense — dont il connaît et déplore les méthodes pour avoir déjà eu affaire à lui — les a convoqués, c’est pour semer le doute dans la tête des jurés. Le débat promet d’être houleux et on sent une certaine nervosité chez le Professeur Raul.

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Texte : Amélie Deymier

le Paul Konig de l’Institut médico-légal de Strasbourg, en beaucoup moins hirsute et usé.

leur CV et leurs explications. Selon le premier, les lésions observées sur le bébé pourraient être dues à une maladie qui ne serait pas encore connue. Le deuxième parle de « simplification abusive » et se lance dans des explications incompréhensibles pour le profane. D’une voix autoritaire qui ne dénoterait pas dans un restaurant routier, la présidente l’interrompt : « On n’est pas dans un lieu de polémique scientifique ! L’intérêt c’est de ne pas parler dans le vide ». La parole est au Professeur Raul. Après avoir décrit les lésions observées sur le bébé, en prenant bien soin de vulgariser ses explications, il lit la déposition du père et explique pourquoi le récit n’est pas compatible avec les blessures. Les deux témoins experts ricanent, la Présidente les rappelle à l’ordre : « c’est extrêmement malvenu » dit-elle. Elle questionne ensuite le Professeur Raul, reprenant elle-même un à un les arguments de la défense pour gagner du temps. Le Professeur Raul répond avec assurance, de manière précise et concise, n’hésitant pas à convoquer une étude américaine datant de 2017 — une manière de signifier à l’auditoire que c’est bien lui l’expert. L’avocat de la défense s’agite, la Présidente lève le ton : « Maître, s’il vous plaît, vous n’avez pas la parole » assène-telle. Il finit pourtant par l’avoir et attaque d’entrée de jeu le Professeur Raul sur le fait que « la rupture des veines-ponts » — que le Professeur Raul avait précédemment avancée comme argument clinique en faveur de la thèse d’un bébé secoué — ne figurait pas dans le rapport d’autopsie et dans celui de l’anatomopathologiste. Le professeur Raul rappelle que l’autopsie a eu lieu en 2014 et qu’à cette époque on ne cherchait pas la rupture des veines-ponts, mais que du reste, elles vont de pair avec un hématome sous-dural. Donc même si leur rupture n’est pas clairement décrite dans le dossier, elle est induite par la présence d’un hématome sous-dural. L’avocat revient à la charge. Agacé, le Professeur Raul lui rétorque : « Je suis désolé mais ça c’est de la médecine de base ». L’avocat est déstabilisé. Théâtral et feignant d’être atterré, il avoue : « Je ne sais pas quoi dire ». Il s’éloigne de la barre, « Venez par ici au lieu de vous agiter » assène la Présidente. Troisième charge de l’avocat. Il commence par décrire la méthode du diagnostic différentiel qu’utilisent les médecins légistes pour arriver à leurs conclusions. Cette méthode consiste à avancer différentes hypothèses de causes de la mort — naturelle, toxicologique, criminelle, etc… — et de trouver des éléments qui vont venir étayer ou réfuter ces hypothèses. L’avocat poursuit en sortant de sa manche la fameuse maladie encore inconnue des scientifiques qui, selon cette logique, n’aurait pas pu être prise en compte, et demande au Professeur Raul si c’est une hypothèse envisageable. Le Professeur ne se démonte pas : « Oui, on peut faire toutes les hypothèses, y compris que la Terre est plate (…) Avec des hypothèses on peut tout expliquer, mais

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Passages | Or Norme #33  

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