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De gauche à droite : Dr. Blanchot, Pr. Raul, Pr. Keyser et Dr. Farrugia

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OR NORME N°33 Passages

OR PISTE

Texte : Amélie Deymier

Photos : Alban Hefti – DR

compare la circonférence des deux bras à différents endroits. Si la différence est nette, cela signifie que la personne ne se sert plus de son bras et est donc indéniablement gênée dans son quotidien. Dans ce cas précis, les mesures des deux bras sont quasiment identiques. Bien que la situation de ce monsieur soit triste, c’est un cas relativement « facile » comparé aux personnes victimes de violences physiques ou sexuelles qui passent par cette salle d’examen, et parmi lesquelles il y a aussi des enfants. Quoiqu’il en soit, le médecin légiste doit rester objectif : son travail consiste à vérifier la « compatibilité » entre le récit des victimes et les traces relevées sur leur corps, tout ça dans le strict respect du droit et de ses procédures, même si les histoires qui se racontent ici sont souvent révoltantes. 14 HEURES. MORGUE DE L’HÔPITAL CIVIL DE STRASBOURG. Quelques étages en dessous, à la morgue de l’hôpital civil, « les levées de corps » se sont enchaînées toute la matinée : une overdose, un suicide par pendaison, une chute d’escalade… la routine pour les médecins légistes. Titulaire depuis un an, le Docteur Adeline Blanchot est cheffe de clinique à l’IMLS. Formée à la médecine générale, elle est arrivée à la médecine légale par un stage et ne l’a plus quittée : « J’hésitais entre faire du droit ou de la médecine ». La médecine légale, c’était l’articulation parfaite entre les deux. Au programme de l’après-midi : une levée de corps — au sens de la médecine légale, à savoir l’examen complet et méthodique du cadavre — et une autopsie. Le Docteur Blanchot et Élisa, l’interne qui l’assiste, s’équipent : bottes en caoutchouc, tablier étanche, charlotte sur la tête, gants en kevlar — pour éviter une coupure de scalpel qui s’avéreront très utiles durant l’autopsie - gants en latex et masque chirurgical. La salle d’autopsie est glaciale. Sur les deux tables en

inox qui trônent au milieu de la pièce, les corps nus de deux hommes. L’un des deux est recouvert d’un drap blanc, il fera l’objet de l’autopsie — « L’objet », le choix du mot n’est pas anodin, car pour les médecins légistes, ces corps sont comme des objets d’étude qu’il faut examiner avec distance et discernement — l’autre corps serait celui d’un suicidé — « serait », là encore le choix du temps n’est pas un hasard, car l’emploi du conditionnel est impératif en médecine légale. Un témoin l’aurait vu se jeter du balcon de son appartement. Même s’il y a peu de doutes sur les circonstances de la mort, le Docteur Blanchot va devoir vérifier la compatibilité entre les blessures et l’hypothèse du suicide. Ce n’est qu’une fois ces constatations et les relevés toxicologiques effectués que le parquet délivrera une autorisation d’inhumer et que le corps sera restitué à la famille. Le Docteur Blanchot s’informe auprès du gendarme présent de la manière dont l’homme serait tombé. Dans quelle position-a-t-il été retrouvé sur le sol ? Y a-t-il eu tentative de réanimation ? Prenait-il des médicaments ? Avait-il consommé de l’alcool ou des stupéfiants ? Un mètre-ruban en guise de seul instrument, le Docteur Blanchot se penche sur le corps jauni et commence son examen préliminaire. De la tête aux pieds, chaque blessure, chaque cicatrice, chaque trace fera l’objet d’une longue description à voix haute de manière à ce que l’interne puisse noter. Elle palpe le crâne et le visage pour évaluer les fractures. L’épaule est disloquée, elle la manipule pour savoir si elle est simplement luxée ou fracturée. Le gendarme observe, silencieux, et prend quelques photos pour le dossier. Aucun affect dans la salle mais beaucoup de concentration. Pendant que le Docteur Blanchot poursuit son examen, un homme bâti comme une montagne, prélève quelques cheveux sur le corps. C’est Jean-François, le technicien de morgue. Il assiste les médecins légistes. Chacun sait ce qu’il a à faire, les gestes s’enchaînent comme dans une chorégraphie. Les constatations se terminent par des prélèvements de sang et d’urine pour d’éventuelles analyses toxicologiques. Le Docteur Blanchot et Jean-François piquent le corps à différents endroits avec de grosses seringues pour prélever du sang, en vain : « Soit il a trop saigné, soit il n’y a plus de sang dans les vaisseaux », dit le Docteur Blanchot. Ce sera problématique pour les examens toxicologiques. Jean-François pique dans l’œil du défunt : « Quand on ne peut pas prélever d’urine on pique dans l’œil pour en extraire l’humeur vitrée » explique le Docteur Blanchot. Pendant ce temps, Élisa, l’interne, enregistre ses notes dans un dictaphone. C’est comme une sorte de litanie.

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Passages | Or Norme #33  

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