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INSTITUT DE MÉDECINE LÉGALE DE STRASBOURG

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OR NORME N°33 Passages

OR PISTE

Texte : Amélie Deymier

Photos : Alban Hefti – DR

Si les morts pouvaient parler…

Loin de l’image façonnée par les séries télévisées, le médecin légiste n’est pas cette sorte de sage un peu fou, enfermé dans une salle d’autopsie sanctuarisée, qui récite des poèmes épiques à des cadavres sauvagement assassinés. À Strasbourg, ils s’appellent Docteur Farrugia, Docteur Blanchot ou Professeur Raul. Nous les avons suivis dans leur quotidien au sein de l’Institut de médecine légale de Strasbourg (IMLS). Un lieu unique en France de par son organisation héritée du modèle germanique, où toutes les analyses, qu’elles soient toxicologiques, anatomopathologiques ou génétiques, se font dans une seule et même structure. 9 HEURES. CONSULTATION DE MÉDECINE LÉGALE. HÔPITAL CIVIL DE STRASBOURG. Le Docteur Audrey Farrugia arrive à la consultation de médecine légale, deux petites pièces attenantes aux urgences du nouvel Hôpital Civil. Tout en enfilant sa blouse, elle prend connaissance des rendez-vous de la matinée : au programme, une femme victime de violences conjugales, une adolescente agressée sexuellement lorsqu’elle était enfant, et cet homme qui attend déjà dans le couloir. Il vient pour un accident du travail. Le Docteur Farrugia va devoir déterminer le nombre de jours d’ITT au sens de la médecine légale, c’està-dire « d’incapacité totale de travail », soit l’impossibilité de réaliser seul les gestes du quotidien. À ne pas confondre avec « l’incapacité temporaire de travail » qui se rapporte aux préjudices d’ordre civil. Ce nombre de jours d’ITT est très important, car il déterminera dans quel tribunal l’affaire sera jugée : en dessous de huit semaines, l’infraction sera une contravention jugée dans un tribunal de police, en dessus ce sera un délit jugé dans un tribunal correctionnel pouvant prononcer des peines de prison.

La salle d’examen est exiguë. Elle s’organise autour d’un bureau entouré d’une paillasse, d’une table d’examen, d’un fauteuil gynécologique et d’une armoire dans laquelle nous remarquons deux poupons qui permettent aux médecins d’interroger les enfants victimes de violences. Ramassé sur lui-même, l’homme semble meurtri et stressé. D’une voix émue et dans un français approximatif, il commence à raconter ses conditions de travail — déplorables pour ne pas dire hors la loi — et les circonstances de son accident : employé dans une entreprise de peinture, travaillant sans protection sur une machine défectueuse, il s’est arraché un morceau de doigt en tentant de l’arrêter alors qu’elle était en surchauffe. L’homme dit être gêné par son nouvel handicap. Mais il semble beaucoup plus affecté sur le plan psychologique, par le fait que ni son patron, ni ses collègues ne lui soient venus en aide au moment des faits. Le travail du Docteur Farrugia est d’évaluer le préjudice physique de l’accident sur la vie de ce monsieur. Pour l’aspect psychologique elle demandera une expertise psychiatrique. Quant à la responsabilité de l’entreprise dans cette affaire, ce sera aux enquêteurs et à la justice de trancher. LE CORPS NE MENT JAMAIS Pour les médecins légistes, tout l’enjeu est de ne pas se laisser « embarquer » dans le récit dramatique des victimes, être en empathie mais surtout pas en sympathie. Très concentrée, le Docteur Farrugia écoute, questionne, prend des notes, n’hésitant pas à recentrer l’entretien sur les informations dont elle a besoin pour effectuer son évaluation lorsque cela est nécessaire. Après avoir entendu le patient, vient le moment de mettre son récit à l’épreuve de l’examen physique. Les histoires peuvent s’inventer. Le corps, lui, ne dit pas tout, mais il ne ment jamais. Pour déterminer dans quelle mesure l’homme est handicapé par sa blessure, le Docteur Farrugia

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Passages | Or Norme #33  

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