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OR NORME N°33 Passages

LE GRAND ENTRETIEN

Entretien : Jean-Luc Fournier

Photos : Nicolas Roses - Documents remis

deveniez maire de Strasbourg en mars 1989 et rien n’a été facile pour vous car, en fait, vous n’avez pas été naturellement choisie pour être tête de liste. Pas du tout, en effet. J’avais des handicaps aux yeux de pas mal de personnalités du parti : j’étais rocardienne, j’avais donc contre moi tous les miterrandistes, les poperenistes (du nom de Jean Poperen, un “ compagnon de route ” historique de François Mitterrand - ndlr) et les fabiusiens - mais Robert Herrmann a négocié très vite un compromis et m’a soutenue. C’est donc la grande bagarre avec Jean Oehler. Et finalement, je fais une campagne quasi seule, sans l’appareil. Et très vite je me suis dite que je n’avais plus qu’une solution : jouer la crise à fond, provoquer le président de la République pour qu’il entre dans le jeu ! Plus tard, deux mois après l’élection, j’ai rencontré François Mitterrand à l’Élysée et il m’a demandé de lui raconter ce que j’avais en tête durant ce bras de fer pré-électoral. « Je n’avais plus aucune autre solution que de jouer le fond de la crise » lui ai-je répondu. Et en le regardant droit dans les yeux, j’ajoute : « il fallait que vous soyez vousmême sollicité… » Alors, il a conclu, définitif : « je pensais bien que vous aviez eu une idée de ce genre… » (à cette évocation, Catherine Trautmann ne peut s’empêcher de sourire). J’ai su après qu’il avait avoué à un proche collaborateur ne pas avoir du tout prévu notre victoire à Strasbourg. Or Norme. Ce qu’on comprend derrière ces circonstances que vous remettez aujourd’hui en lumière, c’est que cette victoire décisive de 1989 a aussi été acquise avec une audace incroyable et aussi une quasi effronterie alors très inhabituelle dans les mœurs politiques, surtout à gauche où François Mitterrand règne alors depuis l’Élysée tel un sphinx… Il y a de ça, oui. Il faut pousser sa chance, toujours et sans cesse. Il faut aller la chercher, ne pas attendre qu’elle vienne toute seule. C’est ce que le militantisme féministe m’a appris… Or Norme. Ce fut une campagne très stratégique et agressive aussi, de votre part et beaucoup de choses se sont cristallisées alors autour du tram que vous souteniez mordicus contre le projet de métro automatique prôné par le maire sortant, Marcel Rudloff. Il y a eu un premier sondage public qui indiquait que 60 % des Strasbourgeois voulaient du changement. Donc moi, pour ma deuxième affiche, j’en avais profité pour tirer un peu le sondage de mon côté avec ce slogan : « Catherine Trautmann, maire de Strasbourg ! 60 % sont déjà pour… » J’ai donc incarné ce changement et de plus, Marcel Rudloff n’a pas été soutenu par sa famille politique. Épisode que j’ai connu moi-même un peu plus d’une décennie plus tard… (sourire). Concernant le dossier du tram, déterminant en effet, j’avais longuement auparavant travaillé sur cette solution lors des années précédentes dont une espèce de

tour de France du compagnonnage, à Nantes, à Grenoble, à Lille où Pierre Mauroy avait choisi le métro automatique de Lagardère. Tout cela m’a permis de me forger une opinion crédible. En 1982-83, j’ai fait un stage d’un an sur la gestion municipale, les budgets, les politiques d’urbanisme et de transports, entre autres, tout ce qui était nécessaire pour exercer la fonction d’élu d’une ville. Tout cela m’a été très utile une fois devenue maire, où j’ai pu aborder je pense avec crédibilité des dossiers assez complexes. La mise en place d’un groupe de travail avec des experts et des proches m’a confirmé que c’était bien la voix du tram que Strasbourg devait choisir. Il fallait à l’évidence raisonner dans le cadre plus vaste du projet urbain de la ville, d’un nouveau plan de circulation, de l’essor des voies pour cyclistes, etc… En raisonnant ainsi, le tram devenait un projet structurant, une véritable épine dorsale permettant de récupérer de l’espace piéton et ainsi réaliser une profonde transformation urbaine. En faisant un simple calcul économique, on avait réalisé que le budget nécessaire à la réalisation du métro automatique permettait de réaliser deux fois moins de kilomètres de voies dédiées que le tram. Il coûtait deux fois plus cher, en d’autres mots. Pour moi, le choix était évident. J’ai été élue et je l’ai mis en œuvre. Contre vent et marées, y compris, immédiatement après l’élection, après cette campagne peu fair-play initiée par les DNA appelant à l’organisation d’un référendum sur le tram… Or Norme. Il y a une anecdote qui m’a été racontée. Quelques jours après votre élection, Jean-Luc Lagardère, le PDG du groupe Matra qui portait le projet de métro automatique, aurait fait des pieds et des mains pour vous rencontrer pour sauver son projet, c’est à dire pour vous faire changer d’avis. Et serait reparti dépité parce que vous n’aviez rien céder. C’est vrai ? Non, c’est une légende urbaine. En fait, nous avons fait connaissance bien plus tard, quand je suis devenue ministre de la culture en 1997. Je travaillais sur des dossiers relatifs à la presse, notamment, et il a demandé à me rencontrer dans ce cadre-là. En même temps, il m’a en quelque sorte présenté des excuses sur la virulence du débat tram/métro presque dix ans plus tôt. Il l’a fait d’une façon extrêmement élégante et nos relations sont devenues très cordiales : il a été d’une grande loyauté à mon égard. Plus tard, quand il a lu mon livre, il m’a dit : « J’ai à peu près tout vécu moi-même, mais pas la trahison que vous avez connue et je pense que c’est une très dure épreuve… » Or Norme. Quelle a été votre première pensée quand vous avez appris que vous étiez élue ? Je vais vous dire très sincèrement. Le dimanche après-midi du deuxième tour, le préfet me téléphone. Il est 16h, Jacques, mon mari, est sorti se promener avec nos deux filles pour me permettre de me concentrer tranquillement. Il me dit :

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