Page 118

ON N’A JAMAIS RIEN GAGNÉ À L’ÉPARPILLEMENT Mais plus récemment, c’est Nietzsche qui produit le grand ébranlement dans l’édifice de la vérité en critiquant la notion même d’objectivité et surtout en énonçant : « Il n’y a pas de faits, que leurs interprétations ». Ce qui ouvre la porte à un méga-soupçon…

0118

0119

OR NORME N°33 Passages

OR BORD

Texte : Thierry Jobard

Photo : DR

Soupçon auquel certains penseurs se réclamant de lui donneront un écho à notre époque en conduisant la déconstruction du discours philosophique (Derrida). Avec le post-modernisme et la critique des « grands récits » de la modernité (celui du progrès notamment), Lyotard enfonce le clou. Le vrai de la science, le beau de l’art, le juste de l’action politique ne sont pas compatibles et nos sociétés sont désormais des communautés fragmentées. On voit bien le risque inhérent à cette interprétation : le relativisme. Hé bien on a sauté dedans ! Et à pieds joints. Si et seulement si les normes disparaissent, ainsi que l’autorité des institutions qui les soutiennent (non non, je ne suis pas en train de prôner un retour à l’autorité et aux valeurs ancestrales, pas de faux procès, merci), et puisque chacun est libre d’exprimer son opinion et de la faire circuler sur le net ; si et seulement si la rapidité des échanges prend le pas sur le temps de la réflexion et puisque l’émotion tend à l’emporter sur la délibération ; alors c’est la mouscaille : CQFD. Parce que si la vérité est une valeur, elle doit être partagée et, comme toutes les autres valeurs, elle permet l’établissement d’un sens commun. On n’a jamais rien gagné, il me semble, à l’éparpillement. Si encore nous vivions en dictature, je ne dirais rien. Mais nos régimes reposent également sur ce qu’on appelle la citoyenneté, donc une responsabilité. Et là-dessus, on peut tourner le problème dans tous les sens, sortir les arguments les plus moisis, il n’y a pas à barguigner. Si on ajoute à cela qu’en général les réseaux sociaux ne font que confirmer les opinions déjà établies parce qu’ils ne mettent en relation que des gens du même avis et que dans la masse démentielle d’informations disponibles on ne retiendra que ce qui nous arrange (le biais de confirmation), on voit que l’idée même de démocratie comme forum et lieu d’échange prend du plomb dans l’aile. On a donc affaire à des millions de personnes, chacune persuadée d’avoir raison, et qui braient leurs convictions à l’encan des likes, bouffis d’autosatisfaction. Mais le monde ne se voit pas derrière un écran.

Quant à la vérité dont parlait Jésus (mais je ne suis pas théologien) ce n’est certainement pas celle des philosophes. C’est celle d’un ailleurs, d’un au-delà qu’il s’agit cependant de préparer ici. Mais elle doit être donnée et reçue par le cœur, donc révélée (c’est pour ça que je ne suis pas théologien). On peut certes admirer la forme de ravissement qui s’empare de celui qui reçoit cette révélation, ou une autre expérience, qu’elle soit amoureuse ou esthétique. Mais cette vérité comme dévoilement (comme Archimède dans son bain) reste aléatoire. Ce n’est pas cette vérité-là dont on peut parler. La vérité comme valeur et pilier du sens commun, elle, n’est pas donnée, elle doit être construite : c’est un boulot. Mais (effet pervers du défunt État-providence ?), comme le souligne Matthew d’Ancona, le fait d’avoir délégué depuis si longtemps la responsabilité civique à des hommes/femmes politiques dont on se méfie pourtant, a conduit à une forme d’infantilisation des citoyens. (3) C’est l’éternel dilemme de la représentation : qui doit-on déléguer, les meilleurs d’entre nous ou ceux qui sont plus proches de nous ? Ceux qui savent ou ceux qui comprennent ? Il est peut-être temps de se reprendre en main et de se donner des vérités. Pas des vérités révélées, ni des vérités définitives, mais des vérités comme ouvertures sur des possibles, à l’opposé de la fatalité et du TINA (There is no alternative (au néolibéralisme)). Cela passe aussi par d’autres récits, d’autres inventions de nous-mêmes, à travailler à rendre réels. On peut reprocher beaucoup de choses aux idéologies, au moins fédèrent-elles les volontés. Hannah Arendt a écrit : « Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus ». (4) Je ne dis pas qu’il faut croire tout ce qu’il y a dans les livres, je dis seulement que ça mérite réflexion. (1) La définition exacte est la suivante : « Circonstances dans lesquelles des faits objectifs sont moins importants pour la formation de l’opinion publique que le recours à l’émotion et à des croyances personnelles » (2) Machiavel, Le Prince, mais je ne sais plus quel chapitre. (Re -) lisez-le. (3) Matthew D’ancona : Post-vérité, guide de survie à l’ère des fake news, éditions Plein Jour (4) Hannah Arendt: Les origines du totalitarisme, Gallimard, coll. Quarto

Profile for Or Norme

Passages | Or Norme #33  

Passages | Or Norme #33  

Advertisement