Page 112

0112

0113

OR NORME N°33 Passages

OR BORD

Texte : Eleina Angelowski

Photos : Abdesslam Mirdass - DR

ni elle, ni sa tante, ni ses cousins… Ses parents avaient fabriqué des faux papiers pour se faire passer pour des descendants d’Aryens, il fallait mentir pour survivre, Christine, renoncer à sa naissance, à ses origines, à une partie de sa famille. Tu imagines l’horreur, le silence, les cauchemars à répétition ? Le silence est parfois le seul remède… qui finit par devenir poison. – Oui… C’est ça exactement le problème avec ce texte, Dave. J’étais censée écrire sur la mémoire des déportés à qui on consacre des stolpersteine à Strasbourg, mais les personnes que j’ai sollicitées m’ont demandé de ne pas parler de leur famille concrètement dans un texte grand public qui paraîtrait dans la région. Depuis des mois, l’association Stolpersteine 67 contacte des membres des familles de déportés pour choisir 20 des 869 victimes sur Strasbourg pour la pose des premières stolpersteine en mai. Des étudiants de l’université travaillent avec Fabienne Regard, l’historienne présidente de l’association. Ils croisent les récits avec les données des archives départementales du Bas-Rhin… On parle d’un grand projet pédagogique qui devrait associer des élèves des lycées et des étudiants de l’université à l’initiative pour éviter toute forme de négationnisme, combattre l’antisémitisme, le racisme... Mais la parole, la parole Dave, est encore prisonnière des cœurs en souffrance.

noms sur des plaques dans l’espace public n’allait-il pas provoquer des réactions antisémites ? Sans doute est-cette même crainte qui habite ceux, des anciens surtout, qui ne veulent pas voir leur nom paraître dans la presse locale à l’occasion des Stolpersteine. Ils se méfient... J’ai lu le livre de Pascale Lemler Pages de garde et je suis restée sans voix, comme si en moi son histoire ne cessait de résonner, comme ce « monde où ce qu’on ne dit pas, se dit malgré soi. » m’était si familier. Elle avait senti que derrière le silence de son père s’ouvrait l’abîme de l’innommable, la disparition de trois générations de parents proches : « destinés à être rasés, rayés, gazés, partis en fumée »… Et puis, il y a ce chantre, venu officier au mariage de Pascale, un miraculé des chambres à gaz dont elle a appris l’histoire bien plus tard : « son enfant, il l’avait lui-même porté dans la mort, emporté dans ses bras, dans une chambre mortuaire, dans la chambre sans air. Il l’avait emporté avec un bout de tissu, un doudou concédé que le petit avait pu garder… ce chiffon mouillé sur lequel l’enfant avait bavé, torchon souillé sur lequel d’autres avaient uriné. L’humidité l’avait protégé ; ce tissu à deux visages lui avait servi de masque à gaz… » 2 Comment a-t-il pu continuer à vivre cet homme, revenir, chanter, raconter ? – Ça prend du temps Christine, mais tôt ou tard ça sort. Tu vois, quelqu’un comme Simone Polak, strasbourgeoise elle aussi, a décidé à la fin de sa vie de tout raconter. Je l’ai entendu à la Librairie Kléber en janvier, à 90 ans, elle a enfin osé décrire, à l’aide de l’écrivain public Muriel Klein-Zolty, l’enfer d’Auschwitz. Elle, y a vu la fumée emporter les cendres de sa mère et de son petit frère. Et tu sais, elle a beaucoup souffert à son retour des camps, comme tant d’autres qui, après avoir survécu et être rentré chez eux, ont eu le terrible sentiment de ne pas être crus, ni même écoutés. « On a tous souffert de la guerre ! », qu’on leur disait ! On ne voulait pas, ou peut-être qu’on ne pouvait pas reconnaître la vérité des camps d’extermination. Comment prêter foi à ces récits révélant le mal absolu au cœur du monde civilisé ?

– Je sais, la peur est toujours là, comme cette étrange forme de culpabilité chez les survivants d’avoir échappé à l’innommable, au génocide…

– Après-guerre, la société devait se reconstruire… En Alsace, c’était encore plus compliqué qu’ailleurs, à cause des malgré-nous surtout. C’est pour ça que Germain Muller avait intitulé sa pièce « Enfin, n’en parlons plus ! » Mais il arrive un moment où il faut dire la vérité sur les déportés, sur les malgré-nous.

– C’est ça… La Strasbourgeoise Pascale Lemler, descendante de déportés, est allée à Berlin dans l’atelier du sculpteur Michael Friedlander. À la main, il grave au poinçon chaque lettre du Stolpersteine. Alors, elle s’est souvenue de la réaction qu’a eu son père lorsqu’il fut question de poser des Stolpersteine pour sa famille et de sa crainte de voir se répéter ce qu’il avait connu : après les accords de Munich des Alsaciens pro-nazis avaient vandalisé des magasins de personnes juives à Strasbourg et cassé des plaques de médecins juifs, comme celle de son père. Inscrire de tels

– La Vérité ? Mais c’est justement à cause de la Vérité avec grand un V qu’éclatent toutes les guerres. On ne peut entendre certaines vérités qu’à condition d’accepter la part d’ombre que nous tous portons en nous, nous pardonner et pardonner aux autres. Quand la victime reconnaîtra la part d’humanité irréductible de son bourreau et le bourreau reconnaîtra une communauté d’origine et de destin avec sa victime, alors la paix véritable pourra advenir. C’est pour ça qu’un jour si on a des enfants, on devra leur faire prendre conscience la part de bourreaux et des victimes qui dorment

Profile for Or Norme

Passages | Or Norme #33  

Passages | Or Norme #33  

Advertisement