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STOLPERSTEINE

Descendants « La co-naissance, en vérité, est amour. » Dialogues avec l’Ange - Gitta Mallasz

PRÉAMBULE Chers lecteurs d’Or Norme, Quatrième texte de la série « Fiction du réel », « Descendants » est inspiré par mes entretiens avec plusieurs personnes à l’initiative de la pose des stolpersteine à Strasbourg. Les personnages du récit sont fictifs...

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OR NORME N°33 Passages

OR BORD

Texte : Eleina Angelowski

Photos : Abdesslam Mirdass - DR

Eleina Angelowski

– « Allo, David, tu dors ? – Non, pas vraiment, et toi pourquoi tu ne dors pas ?

– Je ne te l’avais jamais dit, mais…

– C’est ce texte, tu sais, il clignote sans cesse dans ma tête. Hier c’était le 1er mai, on a posé les premiers stolpersteine à Strasbourg, je devais assister moi aussi aux cérémonies, mais j’étais malade, toute la journée et je n’y suis pas allée. Ça fait des mois que je travaille sur ce sujet… Je dois rendre le manuscrit dans une semaine et je ne suis pas sûre de moi… tant de paradoxes qui me travaillent au corps, Dave. Je n’imaginais pas dans quoi je m’embarquais quand j’ai donné mon accord à l’éditeur.

– Quoi ?

– Christine, chérie, de quoi tu parles ? Laisse-moi me réveiller un peu… – Je pensais que tu étais réveillé, excuse-moi Dave. C’est que je dois en parler à quelqu’un, non, je dois t’en parler à toi pour y voir plus clair. Moi, je ne suis pas descendante de déportés, comme toi... – On est tous des descendants de victimes et de bourreaux, mais on préfère l’ignorer. On préfère croire qu’on est toujours du bon côté de l’Histoire, sauf que tu sais, l’Histoire remonte loin, là où les hommes préhistoriques se mangeaient entre eux… – Arrête Dave, ce n’est pas drôle… – Attends, sérieux, je me fais un thé et je t’écouterai. Tu m’as l’air d’avoir bien trébuché sur ces stolpersteine !

– Ma mère a retrouvé au grenier le carnet de Jacques, mon grand-père, en mars dernier ils ont vendu la maison des grands-parents. Je m’en souviens à peine de cet homme. Il parlait peu, souriait peu, je me demandais même parfois s’il respirait encore… Il était comme absent, ou présent malgré-lui. Tu sais, il était l’un de ces 150 000 Alsaciens que l’on a appelé des « malgré-nous » - drôle de façon pour dire qu’on les avait embarqués dans une guerre qui n’était pas la leur et dont ils ne sont jamais revenus en vrai. Il est mort quand j’avais 3 ans, il s’était marié à mamie Catherine assez vieux déjà… Tu sais ma mère, elle ne m’avait rien raconté. Je ne savais même pas qu’il était allé au front russe et tout ça. Elle n’aimait pas parler de lui, comme si elle en avait honte… – Christine, chérie, je ne comprends pas. Quel est le rapport entre cette histoire et ton texte sur les stolpersteine à Strasbourg et en Alsace ? – C’est que depuis que je me suis mise à travailler là-dessus, tout me renvoie à ma propre histoire, à ma propre vie… à la maladie du silence, à une guerre souterraine qui ne s’éteint jamais… Je rêve parfois de la tête de ma mère, défaite les matins après ses cuites, divorcée, malade, angoissée, jamais vraiment là pour moi ! Elle, elle…

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Passages | Or Norme #33  

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