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Mémoire de Diplôme Sous la direction de : Fédérico FERRARI et Carlotta DARO Département Théorie Histoire Projet 2016-2017 Ecole Nationale Supérieure d’Architecture Paris-Malaquais Couverture : motif inspiré de Cecilia MOLANO. Henri Michaux, Tahavi. 2009.


Vers une pensée de la Finitude

Ornella ANGELI et Céline TRAN 3


Sommaire GLOSSAIRE..............................................................

p. 7

PREAMBULE.............................................................

p. 13

PREMIERE PARTIE..................................................

p. 17

La Poétique de l’Eau

Element et matière d’un pensée à la finitude

L’ambivalence de l’eau : du clair vers le sombre Le mythe du départ sur l’eau, un rite de passage entre la vie et la mort La temporalité d’un voyage cyclique

DEUXIEME PARTIE..................................................

p. 49

Chorégraphie des corps

Relation entre les vivants et les morts

La finitude, révélatrice de notre présence, de notre existence Le rituel : une chorégraphie support de rupture et de cohésion Le rôle de l’architecture dans l’accompagnement des corps endeuillés

PROLOGUE...............................................................

p. 83

BIBLIOGRAPHIE......................................................

p. 87

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glossaire Amortalité : Installation des morts dans l’imaginaire de l’homme comme des créatures qui ne sont pas sujet à la mort. Accélération : Selon Hartmut Rosa, phénomène traduisant l’anéantissement de l’espace par le temps. Contemplation : Regard ou considération assidue qui met en œuvre les sens (visuel, auditif) ou l’intelligence et concerne un objet souvent digne d’admiration. [Dictionnaire du cnrtl] Décès : Mort d’une personne. Selon Françoise Dastur, événement de la mort qui n’arrive qu’aux autres. Dérive : Selon la théorie de la dérive de Guy Debord, elle est un « procédé », entendons par là une manière de faire, de se conduire, d’être au monde, qui revêt l’allure d’une « technique du passage hâtif à travers des ambiances variées », donc se présente sous les espèces d’un déplacement dans l’espace effectué dans le sens du changement, du dépaysement et à la limite de la rupture, en vue de favoriser l’irruption inopinée du nouveau. Diurnammbule: Être fait de jour et de nuit. Deuil : Selon Sigmund Freud, réaction à la perte d’une personne aimée ou d’une abstraction mise à la place, à la patrie, la liberté, un idéal. Accomplissement d’un clivage entre le mort et les survivants. Rite de passage entre la

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valeur physique et la valeur métaphysique. Erotisme : Selon Georges Bataille, volonté que l’homme a de se fondre dans l’univers, approbation de la vie jusque dans la mort. Eau : Selon l’Encyclopédie des symboles dirigé par Michel Caznave, l’eau est assimilée à une source de vie mais également à l’idée de dissolution et de noyade. Eternité : Selon Nietzche, expérience que l’on peut faire dans la vie même. Finitude : Fait de mettre un terme à la vie des hommes comme durée et présente en eux tout au long de leur existence. Imagination : Faculté de produire ou de former des images mentales. On distingue traditionnellement deux sortes d’imaginations : l’imagination reproductrice et l’imagination créatrice. L’imagination créatrice permet de créer une nouvelle image. Selon Bachelard, imaginer est un acte de liberté qui consiste à se détacher d’une image présente, à la transformer, à la déformer pour en inventer une autre qui, à son tour, deviendra le support d’une nouvelle création et ainsi de suite. Imagination formelle : Faculté à créer une image attachée à la beauté formelle. Basée sur une première image qui lui sert de support, elle n’a aucun lien avec celle-ci. Exemple : les images que l’on projette sur les nuages. Imagination matérielle : Faculté à transformer et déformer les images selon une autre. Désigne les images liées directement à la matière. Elles sont


intimement basées sur les images et pénètrent leurs substances. Imminence de la mort : Fait qu’elle soit possible à chaque instant, et que l’indétermination du moment de la mort ne soit pas séparable de la certitude de celle-ci. Immortalité : Selon Nietzche, perpétuation illusoire de notre situation éphémère. Lenteur : Selon Pierre Sansot, volonté de ne pas brusquer le temps, de ne pas se laisser bousculer par lui, mais aussi d’augmenter notre capacité d’accueillir le monde et de pas nous oublier en chemin. Mélancolie : Selon Freud, état psychique qui se caractérise par une dépression profondément douloureuse, une suspension de l’intérêt pour le monde extérieur, la perte de la capacité d’aimer, l’inhibition de toute activité et la diminution du sentiment d’estime de soi qui se manifeste par des auto-reproches et des auto-injures. Monument : Oeuvre érigée avec l’intention précise de maintenir à jamais présents dans la conscience des générations futures des événements ou des faits humains particuliers (ou un ensemble des uns et des autres). (Culte des monuments). Mort : En psychologie, la mort est l’expérience intérieure qui n’appartient qu’à chacun. En biologie la mort est l’état irréversible d’un organisme biologique ayant cessé de vivre. Cet état se caractérise par une rupture définitive et irréversible dans la cohérence des processus

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vitaux (nutrition, respiration…) de l’organisme considéré. Au niveau cellulaire, la mort désigne l’arrêt des fonctions de base d’une cellule. Philosophie du rêveur : Emprunte au rêve une puissance divinatoire et à la veille la capacité de restitution. Poétique : Chercher dans la force des images de quoi dire la grammaire de notre expérience du monde. Rêverie : La rêverie est le moyen d’appréhender les choses avant de les connaitre. Il tient un juste milieu entre être et savoir. Rituel funéraire : Témoignage d’une tradition, perpétuation de quelque chose en communauté dans le but d’apaiser l’anarchie engendrée par la mort en accomplissant des gestes qui canalisent la douleur. Rite : Interactions ordinaires en face-à-face qui exercent sur les individus une contrainte aussi forte que les grandes cérémonies publiques. Rituel : Qui constitue un rite; qui est conforme au rite. [Dictionnaire du cnrtl] Sablier : Selon l’encyclopédie des symboles, appareil qui doit être régulièrement retourné pour pouvoir fonctionner. Sacré : Se plier à une règle dont on ignore l’origine de la motivation, c’est ce qui s’impose comme une obligation à la fois inconditionnelle et immotivée. Scissiparité : Selon Georges Bataille, mode de


reproduction par dédoublement, scindant l’être en deux parties jumelles et autonomes. Squelette : Selon l’Encyclopédie des symboles, composant de l’architecture de l’homme. Il est son élément le plus stable et le plus résistant, donc le plus susceptible d’immortalité. Viviparité : Mode de reproduction au cours duquel les femelles mettent au monde leurs jeunes quand ceux-ci ont terminé leur développement embryonnaire. est une espèce animale, ou végétale, donnant naissance à des organismes directement avec une gestation interne de l’embryon après une fécondation sexuée.

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Préambule Dans la société occidentale, parler de la mort est un sujet sensible. A travers ce rejet, nous souhaitons requestionner la relation qu’entretient l’homme par rapport à la mort d’autrui et à sa propre mort. Aujourd’hui, la fréquentation des lieux dédiés à la mort renvoi à la problématique de l’identité et le statut du public qui les visite. Puisqu’il est difficile d’aborder ce sujet à interprétation aussi personnelle pour l’homme, nous ne puisons non pas dans les coutumes historiques mais dans des perceptions subjectives sur la matière, chargée d’affectif et une pensée métaphysique, une abstraction de l’esprit. L’imagination étant considérée ici comme un connecteur symbolique qui articule l’expérience de l’humain avec son milieu. Nous cherchons à investir le regard que l’on porte sur la mort et éveiller une prise de conscience ou du moins une réaction face à cette situation. Afin de mieux saisir ce questionnement, nous proposons d’interroger l’imaginaire de la mort dans notre société et la place des rites funéraire.C’est pourquoi nous avons choisi de diriger notre recherche autour de deux thèmes principaux, la relation de l’homme à l’élément de l’Eau et la conscience de la Mort. L’eau sera exprimée en tant qu’élément physique et évocateur d’un imaginaire. Avec son caractère ambivalent, la poétique de l’eau est source d’apaisement, d’intimité symbole de la vie mais elle évoque aussi un symbole plus sombre, plus hostile et dévastateur.

Le rythme étant un élément sous-jacent

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aux deux thématiques, nous avons souhaité nous appuyer sur la structure du mémoire pour l’évoquer et structurer notre partition de lecture sur une composition précise, voire millimétrée. Entre le ternaire et le binaire, elle est réfléchie de manière à créer un tempo rythmé et cadencé. Elle est composée de temps forts, de moments faibles voire de silences, où le vide soudain s’installe. Nous suivrons ce cheminement, cette dérive à travers deux majeures parties articulées autour du thème de l’imaginaire de l’eau et de la chorégraphie des corps face à la mort. Entre matérialité et immatérialité, l’écriture suivra les transitions entre images concrètes et mentales. Pour pénétrer cet imaginaire, le lecteur sera amené à créer ses propres projections à travers les mots employés puis il retrouvera contact petit à petit avec une iconographie qui ponctuera l’écriture. Notre mémoire aura l’intention d’interroger la poétique de l’eau et la mise en place d’une chorégraphie des corps dans la réflexion autour de la mort. Comment sont-elles créatrices d’une pensée à la finitude ?


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PREMIERE PARTIE

La Poétique de l’Eau Element et matière d’un pensée à la finitude

« L’être voué à l’eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écoule. La mort quotidienne n’est pas la mort exubérante du feu qui perce le ciel de ses flèches ; la mort quotidienne est la mort de l’eau. L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale. […] la peine de l’eau est infinie. » BACHELARD, Gaston, L’eau et les rêves, Le Livre de Poche, Paris, 1942, p.13. 17


L’ambivalence de l’eau : du clair vers le sombre

Lac, fleuve, cascade, rivière, étang, mer, océan… Pluie, vague, houle, boue, marée, vapeur, humidité, glace, liquide, neige… Le symbolisme des eaux se déploie en des formes et caractéristiques plurielles. Elle est autant synonyme du calme d’un étang à l’effervescence de la mer. La surface, reflète la lumière et le monde vivant qui l’entoure mais sa matérialité, son épaisseur présage en profondeur une autre symbolique liée au mystère voire au danger. En effet, l’eau est la condition nécessaire à la vie. Il est aisé de faire le lien avec le symbole de fécondité et de fertilité. Cependant, l’eau est également un milieu où il est impossible pour l’homme d’y respirer. Il y a alors une relation d’hostilité qui s’installe. L’eau, tout en étant symbole de vie est également un élément qui peut induire à la mort. Afin de penser cette poétique de la matière, nous ferons référence à l’essai de Gaston Bachelard L’Eau et les rêves. Il aborde ce sujet en mettant en avant la caractéristique personnelle que ce thème porte. Dans son introduction, le philosophe commence par puiser dans ses souvenirs : « Je suis né dans un pays de ruisseaux et de rivières, dans un coin de 19


la Champagne vallonnée […] J’avais presque trente ans quand j’ai vu l’Océan pour la première fois»1. En faisant référence à son pays natal et à sa propre expérience, Bachelard montre ici le besoin de renouer avec l’intime afin de dévoiler les forces imaginantes de cette matière. Elle ne peut être abordée et étudiée seulement comme un phénomène physique. Nous avons besoin de nous écarter des outils scientifiques pour chercher les profondeurs ontologiques de la matière. L’image et l’imagination est considérée ici comme un connecteur symbolique qui articule l’expérience de l’humain avec son milieu. Nous pourrons alors nous demander en quoi et pourquoi l’eau, par sa symbolique et ses représentation articule une pré-conscience de la mort ? Et, de quelle manière pouvons-nous saisir le thème de la finitude à travers l’imaginaire de la matière ?

1. Les eaux claires, la pureté du reflet « En tant qu’élément originel, l’eau est, dans de nombreux mythes de création du monde, la source de toute vie, bien qu’elle soit aussi associée à l’idée de dissolution et de noyade. »2 . Cette définition de l’eau lie la symbolique de la vie et du néant. C’est au premier sens dont nous nous attacherons en premier temps pour ensuite dériver vers sa deuxième signification. .  BACHELARD, Gaston, L’eau et les rêves, Le Livre de Poche, Paris, 1942, p.15. 2 .  CAZENAVE, Michel (dir.) Encyclopédie des symboles, Le Livre de Poche, Paris, 1996, p. 207. 1


L’eau a cette capacité particulière de rappeler à la fécondation et à sa capacité créatrice. Bien plus qu’une condition vitale, dans les cosmologies elle est le principe même du commencement. Thalès de Milet soutient dans sa réflexion concernant la constitution de l’univers que « Tout vient de l’eau ». Pour lui, l’Univers était constitué d’un seul élément fondamental : l’eau. La terre était un disque plat. Les tremblements de terre étaient expliqués par la secousse de l’océan sur lequel elle flotte. L’eau en se transformant donne les composantes de la terre comme les plantes, les animaux, les astres… Elle est considérée comme génératrice de tous ces êtres. Le texte de la Genèse partage également l’omniprésence de la substance liquide dans la création. Comme le souligne Jean Libis, les « cosmogonies se fondent d’abord sur l’existence des Eaux primordiales et du Chaos aquatique »3. L’eau prend un aspect nourricier. Au XVIIIème siècle, cette cosmologie est poussée à son paroxysme par Benoît de Maillet dans le Telliamed. Le texte y démontre la « théorie de la diminution de la mer ». Selon sa théorie, toute vie prend source de la mer. Que ce soit les animaux mais également les hommes. La nature des existences est maritime et suite à l’abaissement du niveau de mer, les corps se sont adaptés à vivre à l’air. Ce discours montre l’attachement dont les différents philosophes ont eu à une origine dans les eaux primordiales. Elle est alors considérée comme l’incarnation de la pureté. Cette eau est rêvée en surface. Dans son aspect cristallin, reflétant les lumières chatoyantes du soleil. L’eau claire selon Gaston Bachelard est synonyme de l’eau de source, de l’eau douce. La .  LIBIS, Jean, L’Eau et la mort, EUD, Dijon, 1993, p. 37.

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pureté de cette eau se ressent dans le sentiment de fraîcheur et de désaltération. La rivière tient dans l’imaginaire commun cette expérience visuelle et sensuelle. C’est en relation à cette pureté que l’on s’indigne face à une eau souillée. Il y a même un sentiment de répugnance. La pureté et l’impureté seront donc une autre ambivalence de l’élément. Elles n’ont pas de lien avec l’hygiène au premier sens du terme mais avec l’idée mentale dont on se fait de la matière. La valeur qu’elle possède dans notre conception définie la force symbolique. Ainsi, une goutte d’eau pure peut purifier un océan tandis qu’une « goutte d’eau impure suffit à souiller un univers »4. La portée des caractéristiques est infinie. Dans les rites de purifications en Inde, la propreté du Gange n’est pas un critère pris en compte lorsque les croyants se baignent et boivent son eau. L’eau est employée de multiples manières dans les rites, que ce soit par aspersion, immersion, absorption, effusion, ablution… Différentes cultures portent une croyance sur la capacité de guérison des fleuves et des sources. Nous avons précédemment cité l’Inde mais nous pouvons également l’observer en Bretagne ou encore avec l’eau de Lourdes. Afin d’expliquer cette capacité de projection dans la symbolique de la matière, Mircea Eliade avance dans Traité des religions que cela est dû à la substance de l’eau. Liquide, elle n’a aucune forme réelle et prend la forme des contenants. Il porte donc une dialectique de l’indifférence et du potentiel. En effet, il n’est pas une matière définie et donc par là ce n’est pas une forme « finie ». L’eau symbolise la vie potentielle en elle par sa possibilité de .  BACHELARD, Gaston, L’eau et les rêves, Le Livre de Poche, Paris, 1942, p.164.

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transformation. Il y a une attirance et une fascination qui s’installe entre l’eau et l’homme. Il y a une gradation dans l’observation de cette surface miroitante puis, lentement, son épaisseur, sa profondeur commence à transparaître. Cette observation sur la surface peut-être tout d’abord relié au mythe de Narcisse. Il est intéressant dans ce complexe que le sujet se penche, découvre son image en réflexion. La surface est, contrairement à un miroir, une matière en mouvement, instable. Ainsi ce n’est pas une projection fidèle mais l’observation d’une projection idéalisée. Comme le souligne Gaston Bachelard, l’eau de surface est à lier avec la volonté du paraître du rêveur. L’image générée par cette eau est alors du registre de l’idéalisation. Nous pouvons interpréter cette observation comme étant la première étape de la conscience du soi dans le monde. Cependant, cette curiosité est poussée plus loin par Jean Libis dans L’eau et la mort. Il y voit un « voyeurisme de l’eau ». Le sujet est attiré irrémédiablement par la surface aqueuse, essayant de percer les secrets de cette matière, il se penche. Il essaie de saisir cette image au plus près dont les flots perturbent la lecture. Puis, cette quête trouve sa fin d’elle-même. Le parallèle peut être fait entre Narcisse et une quête d’une vérité cosmologique dont on ne pourrait en revenir. Il est délivré par l’action et rencontre son destin dans ce désir de recherche, « lentement médusé par une euthanasie de l’eau. »55. L’image de l’immobilité introduit au thème de la mort, où cette dérive nous amène. La méditation de l’eau .  LIBIS, Jean, L’Eau et la mort, EUD, Dijon, 1993, p. 281.

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semble appeler à cette léthargie progressive, où l’esthétique de mort se dessine dans la fluidité et la nostalgie de l’informe de la matière.

2. Les eaux profondes, l’épaisseur de la matière La mort, bien que secondaire dans la définition de l’eau est un thème majeur dans la symbolique de cette matière. Dépassant la symbolique du liquide vu comme limpide, clair, et vivifiant, une autre iconographie liée à ses mystères est très présente dans nos inconscients. La littérature est ce qui alimente une imagination de la mort. Edgar Poe renseigne cette position en voyant en toute eau vivante le destin de s’alourdir et de mourir. Il accorde à l’eau une relation spéciale tissée autour de la lourdeur, de la chute. Opposée à l’eau claire se trouve l’eau profonde. Celle dont la substance est épaisseur, dont les profondeurs sont insondables. La pensée de l’eau suit un cheminement qui s’assombrit. Les ombres viennent mourir en elle et la matière semble porter souvenirs et regrets dans la période du deuil. L’eau donne à la mort un caractère spécial qui permet aux hommes de prendre refuge auprès d’un matériau élémentaire. Bien que l’écriture de Gaston Bachelard relève de la douceur, son expérience du monde n’est pas une représentation heureuse et réconciliée. L’essai sur sa vision de l’eau atteste de cette position. C’est une douceur blessée témoignée et marquée d’une expérience mélancolique du monde. En liant l’eau et la mort, il fait référence au caractère du non-retour. En


effet, « jamais l’eau lourde ne devient une eau légère, jamais une eau sombre ne s’éclaircit. C’est toujours l’inverse. »6. Un chemin linéaire est tracé, les faits ne peuvent revenir en arrière. Ce qui doit arriver, arrivera. Nous sommes face au tourment opposant les hommes à leur finitude. L’angoisse prend place et l’eau chantante semble désormais lointaine. L’eau est vécue comme une peine infinie. L’eau est la matière qui porte cette charge émotive. Chez Honoré de Balzac, il y a dans la description des villes, villages et propriétés une omniprésence de l’élément. Dans La Comédie humaine, l’évocation des paysages aquatiques est quasi-systématique, voire quasi rituelle. Dans L’eau dans la Comédie humaine (1969), Jean-Luc Steinmetz souligne les références à l’eau comme étant porteuses de sens. Elle n’est rarement pas évoquée en simple présence mais a une réelle fonction de renseigner sur les états d’âme des personnages ou bien elle est chargée de symboles. Cette position sera appuyée par Marie Pinel qui a étudié la place de la mer dans la description balzacienne : « si poétique soit-elle la description ne se limite jamais à une fonction « décorative ». Elle répare et nourrit un symbolisme. Or celui de la mer est constant : l’Océan ouvre à la contemplation de l’infini ou, plus exactement, en impose l’évidence »7. Pour Balzac, l’eau est représentative du lieu de la mort. Elle est liée au reflet de sa propre mort ou de la découverte d’un cadavre. Les thèmes de la noyade reviennent sous plusieurs formes comme le naufrage accidentel, le meurtre ou .  BACHELARD, Gaston, L’eau et les rêves, Le Livre de Poche, Paris, 1942, p.59. 7 .  PINEL, Marie, Significations spirituelles de la mer dans La Comédie humaine, L’Année balzacienne, 1995, n°16, pp.290-291. 6

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bien le suicide. Cette vision pessimiste peut être rapprochée à celle de Bachelard et la citation en tête de partie « L’être voué à l’eau est un être en vertige. »8. L’eau, plus que fascination exerce un pouvoir sur nos inconscients favorisant parfois les pulsions meurtrières. Dans l’exemple des récits de Balzac, certains de ses personnages se complaisent à observer les naufragés. Puisque la littérature est un outil qui tente en quelque sorte de domestiquer l’innommable, nous pouvons observer que dans ces mediums, le milieu aquatique est privilégié par son sens cosmologique et maternel de la mort. L’eau devient cette substance visqueuse où l’on découvre des nouveaux corps remontant ou repêchés à sa surface. Elle est synonyme d’un rêve de destruction. Le mythe d’Ophélie tient également une place importante dans l’imaginaire de la figure noyée et du suicide. Œuvre de William Shakespeare, cette jeune femme se jette dans les eaux de la rivière afin de mettre fin à sa tragique existence. Entre amour et déshonneur, elle trouvera le repos dans l’eau, entourée d’une multitude de végétaux. La Reine Un saule croît qui penche au-dessus d’un ruisseau Et mire dans les eaux ses feuilles argentées. C’est là qu’elle s’en vint sous de folles guirlandes, Pâquerette, coucou, ortie et cette fleur Qui dans le franc parler de nos bergers reçoit Un nom grossier, mais que nos pudiques fillettes Nomment patte-de-loup. Là, elle s’agrippait En voulant accrocher aux branches retombantes Sa couronne de fleur, quand un méchant rameau .  BACHELARD, Gaston, L’eau et les rêves, Le Livre de Poche, Paris, 1942, p.13.

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Casse et la précipite avec ses gais trophées Dans le ruisseau pleurant. Sa robe se déploie Et la soutient sur l’eau telle qu’une sirène ; Elle chantonne alors des bribes de vieux airs, Comme ne se rendant compte de sa détresse, Ou comme un être qui serait trouvé là Dans son propre élément. Mais ce ne fut pas long. Ses vêtements enfin, lourds de ce qu’ils ont bu, Entraînent la pauvrette et son doux chant expire En un vaseux trépas… Laertes Ah ! Tu n’as que trop d’eau, pauvre Ophélie ! Aussi Je m’interdis les pleurs. Mais on est ainsi fait ; La pudeur a beau dire : il faut que la nature Suive son cours. Lorsque ces pleurs auront tari, Ce qui est femme en moi se taira…

(acte IV, scène VII, traduction Jules Derocquigny) Ce passage est fort en image et en atmosphère. Il romance non seulement la façon dont Ophélie meurt mais également la réaction composée qu’elle a gardée tout au long de son immersion. Cela explique non pas un accident (« quand un méchant rameau casse et la précipite avec ses gais trophées dans le ruisseau pleurant »), mais traduisant une mort désirée (« Elle chantonne alors des bribes de vieux airs »). Maeterlinck décrit la figure de la jeune femme noyée comme un « exutoire à son anxiété métaphysique »9 à la mort. C’est une mort douce, naturelle et assumée qui, passant par l’eau confère à cet acte une perspective d’éternité. Ophélie restera à jamais noyée, une « pure émotion plastique »10. .  LUTAUD, Christian, « Le mythe d’Ophélie chez Maeterlinck », Textyles, n°41, 2012, pp.45-56. 10 . Ibid. 9

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MILLAIS John Everett, Ophélie, 1851-1852, huile sur toile, 76.2 × 111.8 cm, Londres, Tate Britain Museum Les lèvres entrouvertes, le regard tourné vers les cieux, Ophélie semble s’être cristallisée dans la rivière. Plusieurs références à son histoire se trouvent dans la représentation des végétaux. Ils rappellent sa jeunesse, son innocence et son amour. Il n’y a aucune tension dans ce corps qui semble trouver apaisement dans l’eau.

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Dans les circonstances de mort, Ophélie est la figure prisonnière du fleuve, elle « n’a que trop d’eau ». Son corps est gorgé de cette matière, la menant peu à peu vers les abîmes de ce liquide. Il ne flotte plus mais est englouti lentement par la rivière. Elle est un corps dont l’âme est portée par le courant vers l’Hadès. Milan Kundera dans La Vie est ailleurs affirme que la mort d’Ophélie ne pouvait être conçue autre part que dans la profondeur des eaux. Car cette profondeur se confond avec l’âme humaine. L’eau est l’élément qui recueille ceux qui se sont égarés. Que ce soit dans leur folie mentale, leurs sentiments ou leurs amours. Les amours sont un thème récurrent que l’on peut retrouver dans le film de Bresson Quatre nuits d’un rêveur où une femme cherche à se jeter du haut du Pont Neuf. C’est par un excès de désespoir ou même de passion que l’on se noie. Se noyer, c’est la matière qui nous enveloppe, nous possède.

3.

Le silence et la rêverie de la dissolution

Le silence dans le thème mortuaire tient une place importance si ce n’est requis. La mort renvoi les vivants au sommeil éternel. Quelle valeur le silence tient-elle dans nos conceptions? Les œuvres de Debussy sont imprégnées de la thématique aqueuse et de la mort. Jankélévitch montre cette caractéristique à travers Pélléas et Mélissandre. Il y a une fascination de l’eau dans ses compositions qui sont exprimées par les rythmes cycliques, les silences, les superpositions. La répétition de ces


trois procédés donne l’impression d’une œuvre sans fin. Qui vient mourir d’elle-même dans une dégression du chant lyrique des instruments. Le pianissimo est une nuance utilisée vastement utilisée dans l’œuvre, comme un signifiant la mélodie, le souffle de vie où il n’y a « presque plus rien »11. Jankélévitch analyse cette œuvre comme une uniformisation létale qui conduit l’auditeur dans un état de léthargie. Dans le dialogue accompagnant l’œuvre, la mort n’est jamais mentionnée telle quelle. Elle est toujours suggérée. YNIOLD – Maintenant ils se taisent tous… Berger ! Pourquoi ne parlent-ils plus ? LE BERGER – Parce que ce n’est pas le chemin de l’étable … YNIOLD – Où vont-ils ? Berger ? berger ? Où vont-ils ? Il ne m’entend plus. Ils sont déjà trop loin… Ils ne font plus de bruit… Ce n’est pas le chemin de l’étable… Où vont-ils dormir cette nuit ?...

(Scène 3, Acte IV) Sylverine Bourion parle de cette « association silence-mort »12 qui est particulièrement mis en avant dans ce passage où l’enfant Yniold questionne le silence des moutons. Cette scène préfigure à la dernière entrevue nocturne pour Pelléas et Mélisandre au le quatrième acte. Cette fin de partie marque l’assassinat de Pelléas par Golaud, son demi-frère, mari de Mélisandre. L’agitation de cette scène contraste avec le cinquième et dernier acte. C’est par l’utilisation .  JANKELEVITCH, Vladimir, Debussy et le mystère, La Baconnière, Neuchâtel, 1949, p.52. 12 .  BOURION, Sylveline, Le style de Claude Debussy. Duplication, répétition et dualité dans les stratégies de composition, VRIN, Belgique, 2011. 11

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BILL, Viola, Ascension, 2000, installation vidéo sonore, 10 minutes, performeur : Josh Coxx, Bill Viola Studio, Long Beach, Etats-Unis, Photo Kira Perov La vision de l’immersion de ce corps est saisissante. Le corps de ce jeune homme anonyme s’enfonce dans les abîmes de l’eau, dont on ne discerne que les bulles qui remontent à la surface. Le corps reste un temps immobile, comme suspendu dans le temps et la matière, puis, dans un dernier souffle de vie, entreprend une ascension. 33


BILL, Viola, Ocean without a shore, 2007, installation vidéo sonore, 90 minutes, Bill Viola Studio, San Gallo, Venise

Entre ici et l’ailleurs, les silhouettes défilent et se dévoilent à travers un filtre d’eau. Le seuil est invisible et se rend perceptible qu’à partir du moment où le corps l’a traverse. L’ombre prend alors une couleur, une vie. Puis se retourne vers les abysses.

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des silences que Debussy susurre ce qui va arriver ou ce qui est déjà arrivé. « Je l’ai fait malgré moi ». Golaud se défend de son acte et essaie de se justifier pendant que son épouse, Mélisandre se meurt lentement dans sa chambre. La mort immergée marque l’abolition du principe d’individualisation. L’eau est une unité d’élément, unité dans laquelle le corps se trouve être en dissolution. Bill Viola traite dans ses poèmes visuels de la relation du corps à l’eau. A travers une caméra, une pellicule, de la vidéo et des ordinateurs, l’artiste capte des « tableaux en mouvement ». Dans ses œuvres, Bill Viola impose un rythme aux spectateurs et introduit un art de la lenteur. Toutes les actions dans son travail sont emprunt à un mouvement lent, très lent, comme suspendu. Les visiteurs se trouvent alors transportés dans un autre temps au moment du visionnage. Les corps semblent suffoquer, respirer, se mouvoir et s’endormir. Ses œuvres et l’imaginaire véhiculé portent à s’abstraire et se laisser voguer à un voyage spirituel.


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Le mythe du départ sur l’eau, un rite de passage entre la vie et la mort

« La Mort est un voyage et le voyage est une mort. « Partir, c’est mourir un peu. » Mourir, c’est vraiment partir et l’on ne part bien, courageusement, nettement, qu’en suivant le fil de l’eau, le courant du large fleuve. »13

1.

La valeur du voyage, le rite initiatique

Le voyage est le passage dans l’au-delà. Chez les païens, les chrétiens, et plusieurs autres cultures regroupent cette conception du long voyage en territoire inconnu. Il est conduit avec divers moyen d’acheminement traduisant le cheminement et le détachement par navigation maritime, par voies aériennes. C’est l’illustration de la traversée du fleuve des enfers. La nage ou le plongeon sont des métaphores et traduisent une transition d’état. Il y a un déracinement entre la valeur terrestre et spirituelle. Ce voyage est effectué sans espoir de retour. Cependant nous pouvons retrouver des mythes où le vivant, souvent héro, poète ou divinité ont pu en revenir comme Thésée, Héraclès, Enée, .  BACHELARD, Gaston, L’eau et les rêves, Le Livre de Poche, Paris, 1942, p.68. 13

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BÖCKLIN, Arnold, L’Île des morts, 1886, huile sur bois, 80 × 150 cm, Leipzig, Museum der bildenden Künste Cette toile fascine autant qu’elle effraie. Elle évoque et donne une forme au lieu de la mort comme une île, un mystère, une découverte, le passage du monde des vivants, vers celui des morts. Pour y accéder le spectateur doit se prêter au jeu et devenir ce personnage couleur ivoire conduit par, Charon, le guide des morts. 41


Orphée ou encore Ulysse rencontrant Tirésas. Dans l’Odyssée d’Homère (vers fin du VIIIème siècle av. J-C), plusieurs références au voyage et surtout à la mer sont faites. Elle est porteuse de plusieurs significations. En Grèce antique, la mer a une double évocation. D’une part, elle inspire la fascination par les conquêtes. Et d’autre part, elle évoque la craint et la peur. Elle était souvent liée aux divinités ou aux monstres. C’était un territoire inconnu. La façon dont est représenté l’élément de l’eau dans l’Odyssée a renseigné l’image que se faisait l’antiquité de la mer. Puisque c’est un espace dominé par les divinités, c’est un lieu où l’homme se met face à son destin, les tempêtes marquant les épreuves. Ainsi la mer peut refléter le monde intérieur et la quête à l’apaisement, d’une réconciliation avec soi-même. Comme il a été pour Ulysse lorsqu’il a recouvert son identité. Orphée a également été l’un des seuls protagonistes à revenir des antres de Hadès en tant qu’être-vivant. « Ce départ du mort sur les flots ne donne qu’un trait de l’interminable rêverie de la mort. »14.

Bachelard lie les flots à un destin infini. Lorsque certaines cultures laissent partir le cercueil en mer, cela n’est-il pas le rappel à l’idée de la dernière barque ? L’iconographie de l’île des morts ne renvoit pas seulement à la tradition chrétienne mais au mythe de l’Atlantique. Elle a été contée par Platon dans Timée et Critias, haute civilisation qui a sombré dans l’océan. La mer est donc cet élément qui rappelle au déracinement terrestre. 14 .  BACHELARD, Gaston, L’eau et les rêves, Le Livre de Poche, Paris, 1942, p.87.


2. L’imaginaire du passeur et de la barque Afin de regagner la rive opposée, durant l’Antiquité, les âmes de morts doivent venir trouver la barque du nocher Charon et lui paie une obole15. Le symbolisme du passeur permet d’effectuer la traversée de façon certaine. Passer le fleuve est alors synonyme la transition d’une réalité à une autre, le défunt change de plan d’existence. Le passage de l’âme à l’autre rive est déterminé par la façon dont les vivants enterrent le défunt. Cela détermine leur traversée. « En général, la barque (canot ou embarcation) est considérée comme le symbole du voyage, de la traversée de la vie et ce jusque dans l’iconographie chrétienne où elle a conservé la même valeur. « La vie en ce monde est comme une mer tumultueuse qu’il faut traverser pour mener notre barque à bon port. Si nous parvenons à résister aux séductions des sirènes (Odyssée), elle nous conduira à la vie éternelle » (saint Augustin) »16

On rappelle ici le lien entre la valeur du voyage et du danger. Il faut résister aux séductions afin d’arriver à bon port. Le voyage devient expédition, une aventure qui n’est pas de tout repos. C’est une fois cette épreuve passée que le repos sera accordé. 15 .  Dans la Grèce Antique, l’obole était une pièce de monnaie qui accompagnait le défunt dans sa traversée funéraire. Les proches plaçaient cette pièce dans la bouche du mort afin qu’ils puissent payer à Charon le prix du passage du fleuve. 16 .  CAZENAVE, Michel (dir.) Encyclopédie des symboles, Le Livre de Poche, Paris, 1996, p. 76.

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DORÉ, Gustave, Charon, the ferryman of hell, 1861, gravure, illustration de La Divine Comédie de Dante Planche IX, Chant III : L’arrivée de Caron. “And, lo! toward us in a bark / Comes an old man, hoary white with eld, / Crying “Woe to you, wicked spirits!” Traduction : Henry Francis Cary «Là, je vis s’avancer vers nous, dans un esquif, / Un vieillard aux cheveux aussi blancs que la neige, / Qui criait « “Gare à vous, pervers esprits damnés !” ». 45


La figure de la barque est le miroir de l’existence de l’homme. Il y a une relation de pouvoir à l’eau. Dans les civilisations impériales chinoises, la relation entre la barque et l’eau était comparée au souverain et au peuple : « Le souverain est la barque, le peuple est l’eau. L’eau porte la barque, mais l’eau peut également faire chavirer la barque »17. L’eau porte la barque, ainsi elle a un rapport de force. C’est un élément de contrôle qui peut renverser l’embarcation. L’eau est cette unité, cette puissance que représente le peuple. La barque n’est donc pas la métaphore de la protection mais un espace mis sous tension à son environnement. Elle marque la conscience aux forces extérieures.

3. Le fleuve, l’oubli et la disparition onirique Les noyés étaient considérés comme « des êtres dangereux qui cherchaient parmi les baigneurs quelqu’un qui leur permettrait de naître une seconde fois. » . Il y a la quête à l’identité et à la possession de l’âme qui est omniprésente et source d’angoisse. Dans les références mythologiques, cinq fleuves coulent dans les Enfers. Le Styx est l’un de ces fleuves qui donnent l’invulnérabilité. Tandis que Léthé est le « fleuve de l’Oubli ». Quiconque boit son eau oubliera son passé. Le fleuve incarne le mouvement incessant, l’eau de la transformation, de la transition. Elle est décrite par Héraclite dans le Fragment 91 .  CAZENAVE, Michel (dir.) Encyclopédie des symboles, Le Livre de Poche, Paris, 1996, p. 76. 17


comme étant une substance que l’on ne peut toucher deux fois. C’est une substance qui rassemble une multitude d’agitations : « c’est en même temps qu’elle se rassemble et qu’elle se retire, qu’elle survient et s’en va ».18 C’est une substance dont on ne peut discerner son activité, dont les profondeurs recèlent les secrets. Elle est un liquide qui avale l’ombre. Elle offre une « tombe quotidienne à tout ce qui, chaque jour, meurt en nous »19.

18

.  Ibid., p.268 .  BACHELARD, Gaston, L’eau et les rêves, Le Livre de Poche, Paris, 1942, p.68. 19

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La temporalité d’un voyage cyclique « L’homme meurt, cela n’est rien, mais l’homme est à partir de sa mort, il se lie fortement à sa mort, par le lien dont il est juge, il fait sa mort, il se fait mortel et, par là, se donne le pouvoir de faire et donne à ce qu’il fait son sens et sa vérité. »20

1.

L’espoir et la mélancolie

Maurice Blanchot met en avant le lien indissociable entre l’existence de l’homme et sa propre mort. La finitude de cette vie devient un thème que l’homme se doit de résoudre et assimiler puisque faisant partie intégrante de sa condition humaine. Bien qu’il se « lie fortement à sa mort », il est dans la nature humaine de chercher à survivre à ce déterminisme. L’homme est caractérisé par l’espoir qu’il porte à la guérison. Nous avions cité précédemment Bachelard et la « goutte d’eau pure suffit à purifier un océan »21. Le pouvoir mental que l’on confère à la matière est ce qui nous sert à nous convaincre de sa portée. Ainsi nous voyons apparaître la figure de la fontaine de jouvence qui incarne cette espérance. Ce mythe est lié au symbole de rajeunissement voire d’immortalité. Au contact de son eau, le corps retrouverait sa pureté originelle et serait donc apte à se régénérer 20 .  BLANCHOT, Maurice, L’espace littéraire, Gallimard, 1955, Paris, p.118. 21 .  BACHELARD, Gaston, L’eau et les rêves, Le Livre de Poche, 1942, Paris, p.164.

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COMERRE, Léon-François, Le déluge, 1911, huile sur toile, 345 × 448 cm, Nantes, Musée des Beaux-arts de Nantes Expressions de désespoir, d’horreur, de misère La mort y est dépeinte. Ce tableau est difficile à observer. Il nous renvoie non seulement à l’impuissance face aux éléments de la nature, la fragilité de l’homme mais surtout au lien de la maternité. Cette main levée vers le ciel montre l’ultime espoir de l’humanité.

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de tout signe de vieillesse. La vieillesse étant considérée comme un signe de décadence. L’homme est mortel et celui lui semble son plus grand défaut face aux immortelles divinités. « Nous avons montré que ces thèmes avaient une grande puissance parce qu’ils impliquaient le souvenir inconscient du bonheur bercé, du berceau où l’être humain est soumis tout entier à un bonheur sans limite. Nous avons aussi indiqué que, pour certains rêveurs, la barque du rêve qui se balançait sur les flots qui insensiblement l’eau pour le ciel. Seule une théorie de ‘imagination dynamique peut rendre compte de la continuité de telles images qu’aucun réalisme des formes, qu’aucune expérience de la vie éveillée ne pourraient justifier. Le principe de a continuité des nuages dynamiques de l’eau et de l’air n’est autre que le vol onirique »22

L’eau a une très forte connotation au retour maternel. Le balancement induit par le mouvement des flots rappellent le bercement. Nous entrons à nouveau dans une rêverie. Une rêverie d’un retour à l’état premier, à la naissance.

2. L’Eternel retour du déluge Pour Mircea Eliade, ayant étudié la symbolique de l’eau dans les religions de l’Inde, il partage l’idée de déluge comme étant une nécessité cosmique. 22 .  BACHELARD, Gaston, L’air et les songes, Le Livre de Poche, Paris, 1943, p.56.


« Selon la quantité, l’eau est aussi la vie ou la mort. […] Sans eau, on meurt de soif. Avec trop d’eau on est noyé. L’eau est donc associée à la destruction, comme dans le thème du déluge, qui, selon lui, se retrouverait dans toutes les cultures, symbolisant la nécessité de la destruction de ce qui est arrivé à épuisement. »23.

Ces eaux destructrices sont associées à une vision cyclique du monde et du temps, elle marque une alternance entre les successions de fin et de renouveau. Elles ont le rôle de purger le monde afin de laisser place à de nouvelles valeurs et donc à une renaissance.

L’océan est cette étendue qui impose son évidence en portant à un retour sur soi et ouvre la contemplation de l’infini. Elle est le reflet même de notre finitude face à son caractère absolu et intemporel.

.  AUBRY, Hana (dir.) Imaginaires de l’eau, imaginaire du monde. Dix regards sur l’eau et sa symbolique dans les sociétés humaines, La Dispute, Paris, 2007, p.59. 23

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CRANACH, Lucas, La Fontaine de Jouvence, 1546, huile sur bois, 122,5 × 186,5 cm, Berlin, Staatliche Museen

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DEUXIEME PARTIE

Chorégraphie des corps Relation entre les vivants et les morts

« La mort d’autrui nous fait prendre conscience de la réalité interhumaine en ce que cette mort est ressentie comme une blessure personnelle : le but du deuil est d’accomplir un clivage entre le mort et les survivants. Ses moyens consistent à transposer sur le plan humain le fait biologique, c’est-à-dire tuer le mort » LAGACHE, Daniel, Le travail de deuil, Revue française de psychanalyse, Paris, volume 16, n°4, 1938, p9. 57


La finitude : révélatrice de notre présence, de notre existence

Dans son article, La mort et le deuil, évolutions récentes, François Michaud Nérard souligne une caractéristique du XXIème siècle : la mutation profonde de notre relation avec la mort. En effet la vraie mort a disparu de notre société, au profit d’une mort omniprésente scénarisée qui se déploie dans notre quotidien à travers la télévision, les journaux ou encore les réseaux sociaux. On pourrait croire ainsi que nous n’avons jamais été aussi face à la mort qu’à l’heure actuelle. Mais cette médiatisation de la mort prouve bien au contraire le décalage et le paradoxe entre ce que l’on nous donne à voir et ce qu’il se passe en réalité dans la société occidentale. Entre le XXème et le XXIème siècle nous sommes passés d’une extériorisation de la mort, où le décès d’un proche était un évènement social (levée des corps, résonnance du glas, veillées, cérémonies et rituels funéraires) à une intériorisation de celle-ci où l’endeuillé ne porte plus les marques du deuil (vêtement, attitude) et est contraint d’avaler ses sentiments en toute invisibilité. Après le désastre des deux grandes guerres, la révélation d’une abomination humaine, le développement d’épidémies, et les conséquences de catastrophe naturelle, la 59


première volonté de l’homme est d’oublier. Les survivants font des enfants et le refus de la mort s’instaure dans la société. Le processus d’invisibilisation de la mort se met en place petit à petit. Mourir n’est plus considéré comme un fait d’ordre public et social. La mise en place des usages et pratiques (veillées, cérémonies rites …) est désormais bannie de nos mœurs actuelles. La mort est un fait clinique et caché. Seuls les médecins ont un rapport familier avec la mort. Le développement de nouvelles technologies, et le progrès de la médecine ont contribués à l’effacement de ces pratiques et à la disparition de la présence de la mort au sein même de la société. La surcharge d’images et d’informations concernant le sujet ne fait qu’accentuer l’écart entre les vivants et les morts. Elle n’arrive qu’aux autres et arrive de manière tragique, dans des conditions violentes voire malsaines. Nous pouvons cependant comprendre pourquoi l’homme occidental d’aujourd’hui éprouve une telle volonté à vouloir ignorer et neutraliser la mort. « La mort est devenue pornographique dans la mesure où elle ne peut plus ni être vue ni être évoquée, elle aurait, de ce fait, remplacé la sexualité devenue quant à elle visible et dicible. Dans ce cas la satisfaction du voyeurisme est une manière de nier la mort.»1

Notre société est devnue hyper hygiéniste par extension d’un mouvement déjà présent depuis très longtemps qui prône le paradigme du « 1.  GORER, Geoffrey, Ni pleurs ni couronnes, précédé de Pornographie de la mort, Paris, EPEL, trad. H. Allouch, 1995.


sale » et du « propre ». Le rejet de la mort est inscrit dans la tradition occidentale par l’ancrage du catholicisme où le corps est l’enveloppe charnelle de l’homme, symbole de tous les vices, de la maladie, de la décomposition. Afin de mieux comprendre la relation qu’entretient l’homme à lui-même, à la mort et à celle d’autrui, nous proposons un réflexion autour de la question de la finitude. Pourquoi les rites funéraires, liés au processus du deuil sont porteurs d’une prise de conscience de la Finitude ?

1. La conscience de la mort et le désir d’immortalité L’homme est mortel, un être éphémère inévitablement confronté à l’évènement de la mort, de la fin de son être ; la condition élémentaire de la vie. Mais ce qui le différencie des autres êtres vivants, c’est qu’il est parfaitement conscient de sa propre finitude. En tant qu’être pensant et être de raison l’homme nécessairement le besoin d’obtenir des réponses à son existence et refuse que son existence soit vouée à s’arrêter de façon imminente. Quel est le sens de la mort, ou plutôt quel est le sens de la vie ? Qu’y a t-il après la mort ? Pourquoi avons-nous conscience de notre Finitude ? Toutes ces séries de questions existentielles font de l’homme ce qu’il est : un être humain victime de sa singularité.

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LXXVIII Spleen Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis, Et que de l’horizon embrassant tout le cercle II nous verse un jour noir plus triste que les nuits ; Quand la terre est changée en un cachot humide, Où l’Espérance, comme une chauve-souris, S’en va battant les murs de son aile timide Et se cognant la tête à des plafonds pourris ; Quand la pluie étalant ses immenses traînées D’une vaste prison imite les barreaux, Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux, Des cloches tout à coup sautent avec furie Et lancent vers le ciel un affreux hurlement, Ainsi que des esprits errants et sans patrie Qui se mettent à geindre opiniâtrement. - Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir, Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique, Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.


BAUDELAIRE, Charles, LXXVIII Spleen, Spleen et idĂŠal, Les fleurs du mal, Paris, Gallimard, 2005.

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Dans ce poème de Charles Baudelaire, l’angoisse de la mort, le sentiment d’étouffement, le vertige et l’isolement ronge l’homme et l’entraine facilement dans un état de mélancolie2. La conscience de la mort est présente en chacun de nous, mais nous nous attachons, en vain à essayer de l’oublier. Néanmoins cette conscience peut être utilisée de manière positive, ou plutôt de manière créatrice, c’est le cas chez Baudelaire où la conscience de la mort est mise à mal, il l’exprime, jusqu’à l’épuisement. Le poète met notamment l’accent sur l’aspect ambivalent de l’existence. Semblable à des vases communicants, la vie et la mort sont intrinsèquement liés. La mort est mystérieuse, elle fait peur parce qu’elle nous échappe. Entre dégoût et exaltation, la mort dans les poèmes de Charles Baudelaire génère chez le poète à la fois une angoisse positive, créatrice (c’est ce que Nietzche nomme la valeur de la douleur), et une volonté d’en finir (par l’acte suicidaire). Le poète invente une nouvelle forme de désespoir, le spleen traduit l’incapacité du poète à vivre dans le monde qui est le sien. Le spleen c’est la mélancolie au sens de fureur et du dérèglement qui ronge le poète dans l’angoisse d’exister pourtant source de son inspiration. « Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires, l’horreur de la vie et l’extase de la vie. »3

.  Voir la mélancolie telle qu’elle a été définie par FREUD, Sigmud dans Deuil et mélancolie, Métapsychologie, Gallimard, Paris, 1968. 3 .  BAUDELAIRE, Charles, XL, Mon cœur mis à nu : journal intime, Œuvres complètes, tome 1, Gallimard, Paris, 1930. 2


Comme le souligne Jean-Didier Urbain « nous vivons plus dans la représentation du mourir que dans sa présence même ». L’homme ne peut pas expérimenter la mort, en revanche il peut se la représenter. C’est ce que de nombreux artistes ont réalisés au cours des siècles et qui aujourd’hui nous permettent de suivre l’évolution du rapport entre les morts et les vivants. L’art est une manière de représenter la mort, de s’en approcher, de l’apprivoiser. La danse macabre, la jeune fille et la mort ou encore le triomphe de la mort sont des thèmes récurrents dans le domaine de l’art. La mort fascine, elle intrigue et rend tous les hommes égaux. Le tableau de Pieter Bruegel l’Ancien révèle un autre aspect, celui de la fascination pour cette force qui nous dépasse. La mort n’est pas représentée en tant que corps en pleine décomposition, mais en tant que squelette que structure. «Le squelette compose l’architecture même de l’homme en même temps que son élément le plus stable et le plus résistant, donc le plus susceptible d’immortalité. D’ailleurs le squelette est le symbole de mort en même temps que celui de la survie, puisque « les os échappent à la décomposition de la chair et peuvent se conserver dans des conditions favorables pendant de millénaires.»4 « Personne, au fond, ne croit à sa propre mort ou, ce qui revient au même : dans l’inconscient, chacun de nous est persuadé de son immortalité »5 .  CAZENAVE, Michel, Encyclopédie des symboles, la Pochotèque, trad. Françoise Perigault, Gisèle Marie et Alexandra Tondat, Paris, 1996, p 657. 5 .  FREUD, Sigmund, Essais de psychanalyse, Payot, Paris, 1981, p. 26. 4

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PAIRRAUD, Adrien, Mythe de la caverne, photographie, 2016 Dans le mythe de la caverne, des hommes enchainées dans une caverne dos à la lumière de l’extérieur. Ils ne voient que la projection des objets qui se trouvent derrière eux. Dans cette allégorie de la caverne Platon donne une vision imagée du rapport entre l’homme, la réalité et la représentation qu’il s’en fait.

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Face à une situation de non-retour, de néant, l’homme ne peut qu’être amené à imaginer une continuation de sa vie après la mort, une vie posthume. Il nécessairement amené à croire, à vouloir un après-mourir et désir d’immortalité et se traduit par la recherche d’une forme continuité qui se retrouve dans les ouvrages de Georges Bataille. L’auteur apporte une réflexion sur la mort : entre un être et un autre, il y a un abîme, une forme de discontinuité, une incompréhension qui est réciproque. Chez Bataille, l’homme est un être discontinu qui retrouve une forme de continuité en communiant avec l’autre par l’acte érotique et l’acte de la mort. « Si la croissance a lieu au profit d’un être ou d’un ensemble qui nous dépasse, ce n’est plus une croissance, mais un don. Pour celui qui le fait le don est la perte de son savoir. »6

Dans son ouvrage l’Erotisme, Georges Bataille soulève un questionnement intéressant. Il souligne la différence entre les êtres scissipares (comme les organismes unicellulaires) et les êtres vivipares (comme les êtres humains). Pour les premiers la reproduction est asexuée : elle résulte de la division d’une cellule mère (A) qui disparait en se scindant en deux cellules filles parfaitement identiques (A’ et A’’). « La cellule A ne survit ni en A’ ni en A’’, A’ est autre qu’A, autre qu’A’’ ; positivement, A, dans la division, cesse d’être, A disparait, A meurt. Il ne laisse pas de trace, de cadavre, mais il meurt. »7 .  BATAILLE, Georges, L’érotisme, ed. de Minuits, Paris, 1957, p 106. 7 .  BATAILLE, Georges, L’érotisme, ed. de Minuits, Paris, 1957, p 107. 6


Pour les seconds la reproduction est sexuée elle nécessite la combinaison d’un gamète d’un individu male (A) et d’un gamète d’un individu femelle (B) qui donneront naissance à un troisième individu mâle ou femelle(C), ici les deux êtres « originaux » (A et B) subsistent. « Dans les formes de la reproduction sexuée, la discontinuité des êtres est moins fragile. Mort, l’être discontinu ne disparait pas entièrement, il laisse une trace qui peut même être infiniment durable. [ …] Au sommet, l’être sexué est tenté, voire tenu de croire à l’immortalité d’un principe discontinu qui serait en lui. »8

La différence entre ces deux formes de reproduction est cette question de la trace. Le corps physique en tant que matière chez les hommes est toujours présent et la résistance du squelette face au temps peut laisser croire à une certaine forme d’immortalité. Chez les organismes unicellulaires, la reproduction engendre la disparition de la cellule mère. La différence entre ces deux formes de reproduction repose sur la notion de la trace. Chez les organismes unicellulaires, la reproduction engendre la disparition immédiate de la cellule mère, il n’y a pas de trace puisque la cellule meurt en se dédoublant. Chez les êtres humains, la trace existe puisque les deux êtres (A et B) restent présents après avoir procréés. La trace que l’homme laisse que ce soit par son squelette ou par sa progéniture lui confère une impression d’immortalité.

.  BATAILLE, Georges, L’érotisme, ed. de Minuits, Paris, 1957, p 108.

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BRUEGHEL, Pieter l’Ancien, Le Triomphe de la Mort, 1562 Huile sur panneau, 117 cm × 162 cm, Museo del Prado, Madrid. Mise en scène d’une allégorie de la mort. Devant elle tous les hommes sont égaux quel que soit leurs classes sociales, personne n’est épargné, ils sont voués au même destin.

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La transcendance est le dépasser la mort, elle permet d’une certaine manière de consoler cette frustration en lui accordant une forme de continuité, d’immortalité après l’évènement de la mort. La religion, le mythe, ou encore la philosophie tendent à « vaincre la mort » (Essai sur la finitude) c’est-à-dire à un sorte d’immortalité, que ce soit une immortalité de l’esprit, ou de l’âme. La définition même de la religion est le rapport qu’entretient l’homme à une forme d’extériorité, de divinité ou à une réalité supérieure, qui se concrétise sous un système de dogmes, de croyances, de pratiques rituelles et morales. La conscience de la fragilité de la vie est parfaitement identifiable et la religion est un moyen de préparation de l’homme à la mort. Dans le cas de la religion chrétienne, la vie est un passage et non une fin. Il y a l’idée qu’il y ait une vie après la mort, une sorte d’éternité de l’âme. « la plus naturelle des fonctions pour tout être vivant parfait, qui n’est pas incomplet ou dont la génération n’est pas spontanée, c’est de produire un autre vivant semblable à soi : l’animal produit un animal, la plante une plante, pour participer à l’éternel et au divin autant que possible. »9

La descendance définit le fait de descendre, c’est l’action biologique qui permet la transmission et donc la perpétuation de certains caractères présents en chacun de nous. C’est le fait de prolonger une part de soi dans l’autre. En recherchant une forme d’immortalité que ce soit à travers la transcendance ou la descendance, l’homme ne serait-il pas dans la négation de sa propre mort ? Comment peut-il envisager un 9 .  ARISTOTE, De l’âme, Les Belles Lettres, trad. par E. Barbotin, Paris, 1980, p 38-39.


rapport à la mort qui ne soit pas un échappatoire ? Il y a une volonté propre à l’homme à vouloir perpétuer son être, mais cette négation de la mort ne serait-elle pas en réalité une négation de la vie ? Dans son essai, Françoise Dastur aborde la question de la finitude et défend la thèse de Heidegger dans Etre et temps, selon laquelle l’homme existe comme une temporalité finie, et c’est cette temporalité finie qui constitue le temps originel. Elle appel son lecteur à une ouverture sur la mort en considérant qu’elle est ce qu’il y a de plus humain en l’homme. L’auteur invite l’homme a arreter de se détrouner de sa condition mais au contraire à la penser, à l’apprivoiser « pour vraiment le mortel qu’il est »10 L’homme est nu devant l’imminence de la mort, qui existe parce qu’il est mourant et qui peu ne plus être à n’importe quel moment et de manière imprévisible. « Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : « Cette vie, telle que tu la vis et l’as vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement – et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. Un éternel sablier de l’existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des poussières !»»11 10 .  DASTUR, Françoise. La mort. Essai sur la finitude, Presses universitaires de France, Paris, 2007, p. 8. 11 .  NIETZSCHE, Friedrich, Le Gai Savoir, Flammarion, trad. P. Wotling, Paris, 2000, p. 279.

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DORÉ, Gustave, Le mythe de Sisyphe, illustration pour L’Enfer de Dante, 1861 Sisyphe est condamnée à effectuer une tache qui une fois terminée se répète éternellement. Chez Camus, Sisyphe n’est plus victime de son destin mais devient un personnage conscient de son châtiment et maitre des difficultés qu’il doit affronter.

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L’Eternel retour de Nietzsche soutient que si l’homme est capable de revivre tous les instants de sa vie qu’ils soient heureux ou douloureux alors il est dans une situation réelle d’acquiescement de l’existence. Cette pensée est donnée à lire comme une instruction à l’écoulement de la vie, alors notre rapport à l’existence pourrait changer avec la prise de conscience d’un sentiment qui procure un bien être. L’instabilité et le passage inexorable du temps est similaire au sablier qui pouvoir fonctionner doit être régulièrement retournée, et instaure ainsi un temps soumis à un rythme cyclique répétitif à l’infini. L’éternel retour est ici une invitation à la mesure du temps, une invitation à la réflexion sur l’absurdité de l’existence poussée à son paroxysme dans laquelle la répétition à l’infini provoque un impact sur les choix et les actions de l’homme et doit apporter une solution : une restauration en la confiance dans l’existence, la défense de la vie, et l’épanouissement de l’existence. C’est une invitation au renversement des valeurs humaine, qui se traduit par la projection d’une répétition infernale de nos propres actions. La négation de la mort vient de la peur de la perte, c’est la perte d’un être cher nous effraie en ce sens ou l’absence de sa personne, de son être est inconcevable pour l’homme, la rupture a été trop brutale. Nous ne faisons jamais l’expérience de notre mort, en revanche nous pouvons accompagner celle des autres. En l’acceptant l’homme tend à une phase d’apprivoisement de la mort. «À chaque instant de la vie nous sommes des êtres qui allons mourir et cet instant serait autre si telle n’était pas notre destination [...]. On voit maintenant clairement la


signification de la mort comme créatrice de forme. Elle ne se contente pas de limiter notre vie, c’est-à-dire de lui donner forme à l’heure du trépas, au contraire, elle est pour notre vie un facteur de forme, qui donne coloration à tous ses contenus: en fixant les limites de la vie dans la totalité, la mort exerce d’avance une action sur chacun de ses contenus et de ses instants.»12

2. L’expérience du deuil : une expérience unique Le deuil signifie à la fois la perte elle-même liée au décès d’un proche, la période douloureuse qui succède la disparition, et les pratiques mis en place pour accompagner l’endeuillé de l’hommage au souvenir, c’est à dire de l’attachement matériel au détachement immatériel. Chaque deuil est vécu de manière singulière, suivant une temporalité qui nous est propre. Des étapes sont dégagées mais elles ne sont pas forcément linéaires et l’individu peut traverser les phases dans différents ordres. Elles sont définies sous cinq grandes émotion et comportement : le choc, la colère, l’expression, la depression, l’acceptation. La perte d’un être cher engendre des réactions psychologiques qu’il ne faut pas négliger. La psychanalyste austro-britannique Mélanie Klein définit le deuil comme un ressenti personnel qui fait écho à l’arrachement, maternel, c’est-à-dire le premier détachement, la première rupture que l’homme est eu à confronter. En vivant la perte d’un être cher, le survivant revit l’angoisse de .  SIMMEL, Georg, Métaphysique de la mort, La Tragédie de la culture, Rivages, trad. par Sabine Cornille et Philippe Ivernel, Paris, 1988, p. 171.

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RETHEL, Alfred, Der Tod als Erwürger. Erster Auftritt der Cholera auf einem Maskenball, Paris 1831 Gravure sur papier, 30,8 cm × 27, 4 cm, Rijksmuseum, Amesterdam

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cette première fois. Le travail du deuil est donc en premier lieu un travail pour permettre à l’endeuillé d’accepter la perte de l’objet aimé. La période de deuil est très lente et longue. « La défense du deuil pousse le survivant à s’étourdir de travail ou, au contraire, à la limite de la déraison, à faire semblant de vivre dans la compagnie du défunt, comme s’il était toujours là, ou encore, à se substituer à lui, à imiter ses gestes, ses paroles, ses manies et parfois, en pleine névrose, à simuler les symptômes de la maladie qui l’a emporté » 13

L’importance du deuil est soulignée dans les ouvrages de Philippe Ariès ou encore de Marie-Frédérique Bacqué qui révèlent les conséquences de l’absence ou de la négation du deuil. Des études ont démontrées l’impact que pouvait avoir le rejet d’un travail de deuil. En effet, comme le souligne Philippe Ariès, l’absence de deuil peut provoquer chez le survivant une pathologie du deuil c’est-à-dire une névrose obsessionnelle dont l’unique but inconscient est de combler le vide et le manque. Pour faire son deuil, il faut accepter de ne pas oublier, recouvrir sa mémoire pour entretenir le souvenir. «Il est important de commémorer le jour de la mort ou celui de l’enterrement autour d’un moment de recueillement, pour signifier que le lien entre les vivants et les morts n’est pas rompu. Pourquoi pas autour d’un bon repas?»14

.  ARIES, Philippe, Essais sur l’histoire de la mort en Occident du moyen-âge à nos jours, Points, 2014, Paris, p. 188. 14 .  BACQUE, Marie-Frédérique (dir.), JACOB, Odile, Le deuil à vivre, Odile Jacob, Paris, 2000. 13


La mort d’autrui nous touche personnellement puisqu’elle nous fait prendre conscience de la réalité de notre finitude. Le travail du deuil est un travail long et lent et s’effectue par «étapes » et qui permet d’établir une transition, un clivage entre lui et le défunt. Ernest Lindemann, psychanalyste américain, définit le travail du deuil comme « une série de petits événements qui vont progressivement modifier l’habitus 15 de l’endeuillé ». Tous les moments qui ont été partagés avec le défunt doivent être assumés, analysés et démantelés pour permettre au survivant d’accepter, d’incorporer la mort de l’autre. L’endeuillé, doit effectuer un gros travail sur soi pour guérir son manque personnel, le détachement doit se faire petit à petit au détachement de l’être perdu, il doit s’habituer à son absence, apprendre à « intérioriser le défunt »16. Le travail deuil est nécessaire pour constituer un « avant » et un « après », pour passer de la présence physique du défunt au souvenir qui fait office d’immortalité dans la mémoire des survivants et la souffrance intérieure est un moyen de se libérer de l’autre. « Et c’est précisément cette privation de la présence de l’autre qui est expérimentée dans le deuil, qui est un être avec l’autre insigne, puisque, du fait même qu’on l’a irrémédiablement perdu, le mort nous est présent plus totalement que ne le fut jamais le vivant »17

Comme nous l’avons mentionné plus haut, tout ce 15 .  Habitus : manière d’être, aspect général de quelqu’un, de quelque chose. [Définition du cnrtl] 16 .  ARIES, Philippe, L’homme devant la mort, ed. du Seuil, Paris, 1977, p 575. 17 .  DASTUR, Françoise, La mort. Essai sur la finitude, ed. Presses universitaires de France, Paris, 2007, p. 114.

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qui relève du domaine de la mort est aujourd’hui rejeté de la société occidentale, l’expression publique du deuil ne se pratique plus, le deuil a perdu sa dimension sociale. Le refoulement des sentiments et le rejet de la mort sont bien entendu deux phénomènes intrinsèquement liés. Comment pouvons-nous accepter la perte d’un proche si nous ne sommes pas capables d’accepter l’idée même de la mort ? « A l’invisibilité des cimetières contemporains et à l’escamotage du cadavre, doit donc désormais correspondre, dans la vie quotidienne, le deuil silencieux : le deuil invisible et l’escamotage du chagrin »18

Pour Marie-Frédérique Bacqué19, il n’y a pas de deuil sans rituel. Le rite funéraire, est une des pratiques qui permet de différencier l’homme des autres espèces. L’homme a conscience de sa propre mort, mais entre conscience et acceptation l’écart est grand. Elle se place du côté des endeuillés, les survivants, ceux qui subsistent après le décès d’une personne. Elle s’interroge sur l’après mort et sur l’apprivoisement de la mort. Marie-Frédérique Bacqué, montre à travers une étude et une analyse des différentes civilisations les conséquences de l’absence de deuil véritable sur l’aspect psychique et psychologique des endeuillés. Elle dénonce la disparition de toute .  URBAIN Didier, L’Archipel des morts. Le sentiment de la mort et les dérives de la mémoire dans les cimetières d’Occident, ed. Plon, Paris, 1989, p. 50. 19 .  Psychologue clinicienne et docteur en psychologie, Marie Frédérique Bacqué a été confrontée, au cours de sa vie, à la réalité de personnes endeuillées. Elle entame des travaux sur la mort et le deuil après avoir effectué une mission humanitaire visant à aider les enfants d’Arménie victime de la perte d’un proche lors du tremblement de terre de décembre 1988. 18


célébration lors des funérailles qui contribuent au repli sur soi au déni et au rejet à l’échelle de l’endeuillé et celle de la société. Le deuil doit pouvoir être de nouveau accepter dans la vie et dans la ville. Comme la mort, le deuil est propre à l’homme, c’est une souffrance universelle qui se doit d’être un « impératif social »20. Le deuil fait parti des « transitions psychosociales » (1971) que le psychiatre et auteur Colin Murray Parkes définit comme le « processus de changement qui conduit un individu à s’adapter progressivement à une nouvelle situation ». Ces phases de changement, commune à tous les êtres humains, constituent les différentes étapes qui contribuent à son développement. Les manifestations collectives et les initiations individuelles visent à permettre à l’individu d’avoir les clés pour accepter ces changements. Pour réaliser ce travail intérieur, l’homme a besoin de certaines indications le guidant vers le détachement. Dans le cas du deuil, il doit établir une communication entre lui et le défunt par l’intermédiaire « d’un code reçu d’avance, d’un rituel qu’on apprend, par l’usage dès l’enfance »

20 .  MILLET, Pascal, Le deuil, Éducation et Promotion Santé et Social [En Ligne], Franche-Comté, 2006, 97p, disponible sur : <http://classiques.uqac.ca/contemporains/millet_pascal/deuil/millet_pascal_deuil.pdf> (consulté le 22/04/2017)

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Photographie d’un cortège funéraire à l’angle de la Rue Monge et de la rue Cardinal Lemoine

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Le rituel : une chorégraphie support de rupture et de cohésion 1. Le rituel : un cadre structurel pour l’homme Le rite est définit par un ensemble de « pratiques réglées de caractère sacré ou symbolique ». Le chercheur Jean-Pierre Albert ajoutera qu’il se présente comme « une séquence d’actions ou de comportements plus ou moins conformes à un programme préétabli et identifiable comme tel par ceux qui le pratiquent ou en sont les témoins »21 Le rituel est un acte de passation et non pas une rupture violente. Les rites sont des rites de passage et de commémoration mais aussi des rites de partage et de participation. « Les rituels, outre leur fonction sociale de maintien de la cohésion du groupe, ont un rôle psychologique fondamental. En symbolisant le disparu, ils permettent à l’endeuillé, comme à la société, de tolérer et de contrôler les troubles normaux consécutifs à la perte. » 22

Le rite d’institution comme le définit Pierre 21 .  ALBERT, Jean-Pierre. Les rites funéraires. Approches anthropologiques. Les cahiers de la faculté de théologie, 1999, pp.141-152. <halshs-00371703> 22 .  BACQUE, Marie-Frédérique (dir.), JACOB, Odile, Le deuil à vivre, Odile Jacob, 2000, Paris, p. 267.


Bourdieu dans son article23, le rite a pour objectif de rappeler aux individus leur rôle et leur identité. Par conséquent il a un fort impact social. L’auteur prend l’exemple de la circoncision qui tend a marqué la différence entre les sexes. Le rite d’institution a pour objectif de marquer l’appartenance à un groupe, ou à une catégorie sociale. « Est vécu comme sacré […] tout ce qui s’impose comme une obligation à la fois inconditionnelle et immotivée »24

Le rite religieux quant à lui fait entrée dans son expression une dimension sacrée, c’est-à-dire le fait qu’un individu se plie à une règle dont il ignore l’origine, qu’il accepte sans réelle remise en question. Devant la mort nous sommes, à la fois tous égaux, et très inégaux. Si comme tous les êtres vivant nous mourons tous un jour, les idées que nous avons sur cette mort, lien entre la vie, la mort la naissance très différent selon la culture à laquelle nous appartenons, d’autres représentations de la vie et de la mort. Dans la culture subsaharienne, « l’expérience » de la mort est réalisée plusieurs fois au cours de la vie d’un individu. En effet le sujet est tué symboliquement trois fois : à la naissance, l’initiation qui marque la transition à l’état d’adulte, le mariage et meurt véritablement à la quatrième fois. La mort véritable est démystifier est parfaitement intégrer dans la vie .  Bourdieu, Pierre, Les rites comme actes d’institution, Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 43, 1982. pp. 58-63. 24 .  URBAIN Didier, L’Archipel des morts. Le sentiment de la mort et les dérives de la mémoire dans les cimetières d’Occident, Plon, Paris, 1989, p. 23

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de la société. Le rejet actuel de la mort n’a pas toujours était présent dans la société occidentale. Au XIXème siècle l’expression du deuil se faisait au travers des habits, la couleur ce qui permettait à l’endeuillé de ne pas évoquer son état de manière subtil d’être respecté par ceux qui l’entourent ; le vêtement signifiait à la fois une nouvelle situation familiale et un sentiment de perte. Ainsi le deuil faisait partie du quotidien, et jouait un rôle à la fois individuel et collectif vis-àvis de l’apprivoisement de la mort. « La ritualisation de la mort est un cas particulier de la stratégie globale de l’homme contre la nature, faite d’interdits et de concessions. Voilà pourquoi la mort n’a pas été laissée à elle-même et à sa démesure, mais, au contraire, emprisonnée dans des cérémonies, transformée en spectacle. Voilà pourquoi elle ne pouvait être une aventure solitaire, mais un phénomène public engageant la communauté entière » 25

Le rite funéraire qu’il soit religieux ou laïque a pour but de débuter la phase de deuil des personnes endeuillées. Le deuil est le rite de passage entre la valeur physique et la valeur métaphysique. C’est une étape de transition où le défunt reste matériel, mais devient immatériel pour la personne endeuillée. A l’issue du deuil, le défunt devient un souvenir immortel dans la pensée du vivant. Le processus est progressif et permet la transformation des liens affectifs établis avant la mort entre les vivants et le défunt. Les rites liés à l’inhumation ou à la crémation d’une personne défunte ont une double vocation. 25 .  ARIES, Philippe, L’homme devant la mort, ed. du Seuil,

Paris, 1977, p


Ils permettent à la fois de mettre une distance entre le monde des vivants et celui des morts et génèrent, d’autres part, une connexion entre les vivants. Le rite funéraire doit être un acte de délivrance, de libération à la fois du défunt par rapport à sa condition d’existence, et du survivant par rapport au défunt. C’est un accompagnement du vivant et une invitation à rester dans le monde du vivant. En occident, la mort d’autrui n’est plus vécue comme un phénomène naturel, mais comme une situation tragique injuste. On ne veut pas en entendre parler, lors d’un décès, les obsèques doivent être rapides et propres. Les cérémonies s’abrègent de plus en plus à l’image d’une société malade, où l’homme ne prend plus le temps de rien. Aujourd’hui le rite funéraire prend la forme d’une chorégraphie instrumentalisée où tout est millimétré, calculé pour que la cérémonie se passe le plus rapidement possible. Jean Jacques Rousseau définit l’homme comme un « être perfectible »26, c’est dans sa nature propre de devenir autre que ce qu’il n’est, il est en constante conquête du « mieux », et capable d’avancer mais ce changement peut se faire aussi pour le pire. « Les défunts sont des hommes qui cessent de fonctionner … ils ne produisent ni ne consomment plus. »27

2. L’éloge de la lenteur : Le parcours comme exutoire

.  ROUSSEAU, Jean-Jacques, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, ed. Garnier-Flammarion, Paris, 1995, pp. 183-184. 27 .  ZIEGLER, Jean, Les Vivants et la Mort, ed. du Seuil, Paris, 2008. 26

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DORE, Gustave, Le lièvre et la tortue, XIXème siècle « Rien ne sert de courir ; il faut partir à point. Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage. » Dans cette Fable, Jean de la Fontaine met en scène deux personnages antagonistes. D’un côté la tortue qui symbolise la lenteur, de l’autre le lièvre symbole de vitesse.

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En 1884, Marx dénonce l’aliénation du travail ouvrier qui déshumanise l’homme. L’ouvrier devient dépossédé de tout : de son outil de travail, du produit qu’il fabrique et de lui-même. La scène des Temps modernes souligne cette mécanisation mais met surtout en avant le fait que l’homme doit accomplir une tache répétitive en un temps record. La différence entre ces « temps » modernes et aujourd’hui c’est que la tache n’est plus répétitive mais au contraire simultanée et différentes Une des caractéristiques de notre ère est l’accélération du temps ou du moins l’accélération des choses que l’homme fait dans le temps. Les progrès technologiques, et l’obsolescence généralisée nous poussent à devenir des êtres ultraperformants. Le divertissement comme dans les pensées de Pascal est un moyen d’échapper à la réalité ultime de la mort et de la vie après la mort. L’homme ne supporte pas le temps et ce qui est paradoxal c’est que nous faisons de plus en plus de chose en moins en moins de temps et pourtant nous vivons de plus en plus longtemps. Hartmut Rosa, sociologue et philosophe allemand, souligne ce fait en disant que l’homme est en proie à un temps qui se rétréci subjectivement alors qu’il ne cesse de se remplir objectivement. L’homme tend à multiplier les expériences sans engagement, à vouloir réaliser toujours plus c’est un « être perfectible » qui tend à devenir autre. La plus grande peur de l’homme d’aujourd’hui c’est la désynchronisation, c’est-à-dire le fait de ne plus être en phase avec l’actualité de notre propre vie, et par conséquent confronter à sa propre existence ? Et si tout s’arrêtait ? La mort serait-elle un moyen pour nous faire ralentir ?


« Le temps est tout, l’homme n’est plus rien; il est tout au plus la carcasse du temps. »28

L’exaltation de la vitesse nous pousse à faire tout toujours plus vite au cours de notre vie et jusque dans notre mort à des fins économiques absurde. Le corps mort devient lui-même une marchandise, un produit exploité financièrement nom d’une prise en charge complète trop dur à gérer pour la famille du défunt. « Ainsi, les fours crématoires modernes mettent moins d’une heure pour réduire un corps en « cendre parfaitement propres et aseptisées » dont le poids excède à peine un kilo. Dans un avenir proche, les fours au laser réaliseront l’opération en un quart d’heure et le résidu pèsera entre cinq et sept cents grammes »29

Si la crémation peut être est ici en adéquation avec une société de la vitesse, elle peut être aussi le symbole d’un état de transformation. Comment pouvons-nous réinterroger aujourd’hui le processus de crémation ? Peut-il être un moyen de réintroduire une lenteur dans la ville ? En 1909, Marinetti publie un manifeste du futurisme30 qui fait l’éloge de la machine, de la vitesse et du mouvement, de la folie, de la violence et de l’agressivité. Dans son pamphlet, il prêche la destruction du passé pour un regard tourné vers le futur et l’utilisation des technologies de 28 .  MARX, Karl, Misère philosophique, Le livre de Poche, Paris, 2002, chap. I. 29 .  THOMAS, Louis-Vincent, Rites et mort, Pour la paix des vivants, Fayard, Paris, 1996, p. 82. 30 .  MARINETTI, Filippo, manifeste du futurisme, Le figaro, Paris, 1909.

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CHAPLIN, Chalie, Les Temps modernes, Film cinématographique, New York, Chaplin - United Artists, 87 min, 1936. Cette scène des Temps modernes souligne le travail à la chaine des ouvriers de l’usine Ford, qui effectuent une tache simple mais répétitive et dans une temporalité définit. Le film est une critique de la société d’industrialisation ou la machine prend le dessus sur l’homme.

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son temps. Quatre-vingt-quatre ans plus tard, l’écrivain Milan Kundera adopte une réflexion sur la société d’aujourd’hui en quête permanente de renouveau. L’extase que cherchait l’homme dans cette fascination pour la vitesse est plus présente que jamais à l’heure actuelle, en effet la société industrielle et technologique a réussi à libérer l’homme d’une douleur physique à défaut de lui ôter tout « plaisir de la lenteur ». La lenteur dont nous parle l’auteur est la lenteur physique et psychique de l’homme qui ouvre la réflexion sur les rapports intimes, privés et semi-privés entre les individus. Le fait d’accéder directement sans moment d’attente, de latence détruit la structure même de la relation. En mêlant le passé et le présent, l’auteur met en évidence la valeur destructrice de la vitesse au sein des rapports sociaux. « T. voulait empêcher une explosion trop puissante des sens et pour prolonger le plus possible le temps de de l’excitation, elle entraine vers la pièce contiguë, une grotte plongée dans l’obscurité, tout garnie de coussins ; c’est la seulement qu’ils font l’amour, longtemps et lentement, jusqu’au petit matin. »31

.  MILAN, Kundera, La Lenteur, Gallimard, Paris, 1995,

31

p.50.


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Le rôle de l’architecture dans l’accompagnement de corps endeuillé. 1. Une lenteur dans la ville « Tout cela contribue à la porosité particulière de Paris, cette impression que la vie privée et la vie publique sont moins séparées ici qu’ailleurs, que les passants vont et viennent entre songeries et révolutions.[…] la promenade y devient lecture, comme si Paris était une immense anthologie de contes. »32 « Paris m’a appris cet égarement »33

L’histoire de Paris inclut un autre type de lenteur, celle que les situationnistes nommeront la dérive c’est-à-dire « une technique du passage hâtif à travers des ambiances variées ». Avec les grands travaux d’Hausmann de 1860, la structure urbaine de Paris se métamorphose, la ville est plus aérée, plus poreuse, et donne naissance à une nouvelle forme de rapport entre l’homme et l’urbain. Désormais, le marcheur, peut « herboriser le bitume » en marchant sans but précis. La figure du flâneur défini ce nouveau type de rapport à la ville, pour reprendre les termes de Baudelaire c’est un « observateur passionné » qui a du temps .  SOLNIT, Rebecca, L’art de marcher, Actes Sud, trad. Oristelle Bonis, Paris, 2002, p 258. 33 .  Ibid., p. 259. 32

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libre et qui se sent partout « chez soi » tout en étant « hors de chez soi ». La flânerie n’est pas une suspension du temps, pour Pierre Sansot, c’est une « somnolence contrôlé » où le flâneur s’accommode d’un temps qui le bouscule. La figure du flâneur, si propre au paysage parisien a-t-elle complètement disparue? Aujourd’hui tout à une tendance d’accélération, nous déléguons de nombreuses tâches aux machines, aux autres jusque dans l’organisation de notre propre mort. La cérémonie funèbre est prise en charge par un contrat d’obsèque rythmé voir industrialisée. La mort dans la ville n’est plus un évènement social, la société en proie à une frénésie incontrôlable a banni la mort de notre quotidien. Il n’y a plus aucun signe aucune évocation, aucune trace susceptible de permettre à l’homme l’acceptation et le recueillement. Le lieu du deuil n’existe pas. L’endeuillé se retrouve dans une situation de extrême solitude par rapport à la ville qui ne lui propose aucune alternative. L’homme ne prend plus le temps de rien, la pause est inenvisageable, la lenteur vécue comme de une perte de temps. Prenant le pas sur l’habitude de s’assoir dans un café ou un parc, qui, auparavant, interrompait pour un temps ce courant. « Rien n’avertit plus dans la ville que quelque chose s’est passée : l’ancien corbillard noir et argent est devenu une banale limousine grise, insoupçonnable dans le flot de la circulation »34

2. Une Résonnance dans la ville 34 .  ARIES, Philippe, L’homme devant la mort, ed. du Seuil, Paris, 1977, p 554.


«Dans la ville, les points de repères, comme leur nom l’indique, constituent les meilleurs moyens de s’orienter. Mais de bons points de repère jouent également deux autres rôles pour faire mieux comprendre l’ordre d’une cité. Tout d’abord, ils mettent en valeur – tout en la dignifiant – la diversité urbaine ; ils le font en montrant qu’ils diffèrent des constructions qui les environnent, et qu’ils tirent leur importance précisément de cette différence, ce qui donne une première idée de l’ordre qui compose une cité.»35

La mémoire et le souvenir sont des caractéristiques propres à l’homme qui lui permettent d’immortaliser un être, un moment ou évènement. En architecture, la figure du monument est une concrétisation de la mémoire. Elle évoque le cycle nécessaire de la genèse et de la disparition. Dans le mémorial de Pingusson, l’architecture joue un rôle primordial dans la représentation de cette mémoire. il « n’est que la manifestation d’une absence, d’un vide autour duquel il faut élever des murs pour qu’il ne disparaisse pas dans l’oubli. »

« Il n’y a de vie humaine durable que dans la mesure où celle-ci parvient à 35 .  JACOBS, Jane, Déclin et survie des grandes villes américaines, Pierre Mardaga, 1991.

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GAGNER, Tom, Mémorial de Pingusson, Photographie, 2014. L’édifice est un creux, une architecture du vide dans la ville qui se manifeste comme l’inverse de son site.

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tenir en respect la mort, ce qui exige sa « banalisation », et c’est la sans doute ce qui distingue en fin de compte foncièrement l’homme de l’animal, qui, lui, n’a pas besoin d’apprivoiser la mort ni de composer avec elle, précisément parce qu’il vit d’une vie absolument vivante pour laquelle l’être humain ne peut éprouver de la nostalgie, mais à laquelle il ne saurait avoir part »36

Nous proposons, par la force de l’architecture de réintroduire une certaine forme de lenteur qui permettrait à l’homme de mieux accepter sa condition de mortel et celle d’autrui. En créant un vide dans la ville, un point de repère dans le but de maintenir présent dans la conscience des générations présentes et futures ce qui fait la singularité de l’homme à savoir sa finitude.

36 .  DASTUR, Françoise. La mort. Essai sur la finitude, Presses universitaires de France, Paris, 2007, p. 136


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PROLOGUE L’individualisation de l’homme le porte inévitablement à se centrer sur lui-même et à intérioriser tout ce qu’il ressent. Les sentiments tels que la douleur, la peine et la souffrance sont étouffés sous la façade superficielle d’une société en bonne santé. On peut alors se demander si cette réaction ne relève t-elle pas d’une pathologie touchant la société Occidentale. Dans son essai, Françoise Dastur dénonce l’inadéquation du domaine médical face aux endeuillés. Nous sommes face à une perte de familiarité avec le deuil et la mort, et avec le contexte d’accélération des modes de vie, nous ne nous accordons ce temps de reconnexion avec soi et les autres. Cela fait pourtant parti d’une transition importante dans le deuil afin d’accepter peu à peu l’absence physique du proche et de renouer son existence au monde des vivants. Aujourd’hui, le rite funéraire est devenu muet et le deuil silencieux, il y a un détournement vis-à-vis de ce sujet. La mort étant une expérience personnelle nonvécue et observée à travers les autres, il est difficile de saisir cette notion qui marque la fin de soi. Comment la penser si elle détermine la fin de notre pensée? Cette difficulté d’aborder la mort mise en avant ici devient tangible à travers la poésie qui lui donne un entendement dans l’imaginaire humain. En effet, l’imaginaire n’est pas, à ce que l’on tend penser, l’opposé du réel mais il lui est intrinsèque. Il se base sur le réel pour créer de nouvelles images. L’élément fondamental de l’eau est un matière renvoyant à cet état mortel

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dont nous sommes tous proie. Il est à la fois miroir de notre existence et symbolise par sa propre présence la finitude, la transition vers un au-delà. C’est dans cette réflexion qu’il nous donne une lecture de la mort et plus précisément de la notre. Sans amener à un retour en arrière aux commémorations funéraires historiques, peutêtre pourrions-nous relier cette observation de la matière à une pré-intuition à parler de la mort et donc lentement l’inscrire dans nos pensées? Afin de lui donner une lecture comment cette question peut-elle être réintroduite dans la ville et plus précisément dans le quotidien des urbains? Il sera alors question de remettre de la visibilité sur le deuil. De lui conférer un espace qui rappellera à la condition commune et à la rêverie personnelle : un monument à la finitude.


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vers une pensée à la finitude  

mémoire de PFE (projet de fin d'étude) Ecole nationale supérieure d'architecture de Paris-malaquais Céline Tran et Ornella Angeli

vers une pensée à la finitude  

mémoire de PFE (projet de fin d'étude) Ecole nationale supérieure d'architecture de Paris-malaquais Céline Tran et Ornella Angeli

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