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Plusieurs jours sont passés. J’ai fait le vide en moi. J’ai expurgé Augustin, Louis et les autres et j’ai eu besoin de penser à moi, à ma vie et plus à celle des autres. Le destin ne m’a pas épargné et j’ai plutôt envie de m’apitoyer sur mon sort que sur une histoire vieille d’un siècle. Je n’y suis pour rien dans ces massacres, rien dans ces batailles, rien dans ces malheurs. Je n’exagère pas mais mon histoire est terrible également. Je suis mort plusieurs fois, du moins je le crois... Aujourd’hui, j’irai voir Margot et devant son lit de pierre je lui dirai que sa vie résonne toujours en moi et que je ne lui en veux plus. Je lui mentirai, mais qu’importe, je ferai semblant de le croire.


Aujourd’hui, je passerai près du square et si Gabriel est là, je m’assiérais auprès de lui et j’improviserais des phrases qui parleront de demain. Je prie pour qu’il fasse beau, toujours et éternellement. Je prie pour que le soleil brille et que jamais la nuit ne retombe sur moi. Tout a commencé il y a plusieurs mois par une constatation : Margot n’était pas rentrée. Puis la sonnette a retenti : — Monsieur Fleurant ? Alexandre Fleurant ? Le monde s’écroula sans une parole de plus. Je distinguais parfaitement ces deux individus, je voyais leur visage fermés mais le plus frappant était leurs yeux. Une éternité sans saveur s’écoula. Je retenais avec force ces derniers instants d’insouciance où l’espoir l’emportait encore. Je savais que ma réponse déclencherait l’irréparable alors je la retenais, la mâchoire serrée. Mon bonheur était fragile, compté et je le contemplais dans les yeux de mes visiteurs immobiles. En véritables professionnels, ils ont renouvelé leur question, m’offrant ainsi un autre répit. Tout, autour d’eux, était flou. Les arbres, arrachés à la nuit par la faible lueur des lampes publiques, les grilles de mon jardin qui se cachaient sous la rouille, la brouette abandonnée là un jour heureux du passé, tout était flou, sauf eux, bien présents et immobiles. Mon

ultime

seconde

était

consommée,

je

n’avais

plus

d’échappatoire, j’ai répondu d’une voix étonnamment claire. Devant moi se tenaient les deux policiers et j’attendais les phrases qui scelleraient mon destin et celui de Margot. J’avais envie de leur crier que nous étions heureux et que leur venue allait briser notre vie, saccager notre félicité. Le plus grand a parlé. Sa voix était agréable, pas ses mots.


Je suis resté toute la nuit non loin d’elle. Des heures durant, j’ai arpenté mécaniquement un couloir triste et terne. Les troisièmes, septièmes et quarante-huitièmes carreaux sonnaient creux, le quinzième était cassé. Ce couloir devait faire dans les vingt-trois mètres et encore sans compter une petite extension interdite au public. Une ampoule sur cinq ne fonctionnait pas, grillée ou éteinte par économie. Je l’ai parcouru pour calmer mon angoisse, pensant occuper mon esprit en de vains calculs. Toute mon intelligence se noyait dans ces comptes idiots mais ils m’ont sauvé de la folie. Soixante-trois pour cent des portes étaient fermées et le tiers de celles-ci était vitrées. Une seule n’était pas blanche. La futilité de ces observations m’a évité de sombrer. Je n’ai pas rencontré grand monde au cours de ma marche, hormis ce chirurgien qui m’a parlé de Margot, de sa vie qui hésitait, de son traumatisme crânien, de ses membres déchirés, de ses plaies à vif. Il a parlé également de son cœur qu’il avait fallu assister. De toutes ces horreurs je n’ai retenu que son visage n’était que faiblement abîmé. Un euphémisme qui a atténué mon désarroi. Parfois une infirmière venait vers moi pour me réconforter, pour voir si j’allais bien. Non, je n’allais pas bien. Inutile de le confesser, ceci devait se voir sur moi, sur ma silhouette, sur mes mains qui s’agitaient. Le chirurgien n’avait pas voulu s’engager sur le sort réservé à Margot. Il fallait attendre m’avait-il dit. Je lui répliquai que peu m’importait son état, que je voulais juste que nous reprenions le cours de notre vie, que je la soignerai, que je surmonterai ses handicaps, que rien n’avait d’importance si nous pouvions rentrer chez nous. Il me considérait avec bienveillance, estimant sans doute que j’étais dans un état post-traumatique traditionnel.


Puis il m’a laissé dans mon couloir triste et j’ai repris ma marche. Il m’a laissé après quelques morceaux de phrases où il était question de courage et de compassion. J’ai fini par somnoler sur un fauteuil élimé, abruti d’interrogations. Je me suis réveillé brusquement. Là, j’ai vu mon ami Martin, assis en face de moi. Il s’est levé pour s’approcher et sa présence m’a fait du bien, mon fardeau reposait maintenant aussi sur ses épaules. Il a placé sa main rassurante sur ma nuque et la chaleur de sa paume a irradié mon cerveau. Son regard a plongé dans le mien, fraternel. Le jour pointait en une aube fragile et je n’avais plus peur car je n’étais plus seul. — Puis-je avoir un verre d’eau ? Mon ami de toujours, trouva une fontaine d’eau fraîche. Mes mains tremblaient lorsque je pris le gobelet et j’en ai renversé un peu. Ces quelques gorgées ont eu sur mon esprit un effet bénéfique. Je me suis approché de la fenêtre où les premières pâleurs du jour dessinaient des contours incertains d’arbres, de maisons, de tours dans le lointain. Le stade municipal, à mes pieds, dévoilait ses formes avec pudeur. Le pont d’Aquitaine surgissait de la brume et les Capucins, déjà, regorgeaient de nourritures. Les relents de la nuit persistaient en une brume ouateuse et je m’attachai à distinguer la vie du dehors. Cette vie qui reprenait plus tenace que jamais pour le monde, sauf pour moi et pour Margot. Martin s’approcha, j’entendais son pas familier et rassurant derrière moi. Puis plus rien, que les bruits de l’hôpital qui s’éveillait, des travaux qui se mettaient en place, des voix inconnues. Des agitations qui succédaient au calme relatif de la nuit.


Avec regret, je détournai les yeux de la vie qui renaissait au-delà des vitres pour les poser sur le visage calme de Martin. Un sourire triste étira ses lèvres et je lui fus reconnaissant de ce cadeau. Un médecin vint à nous, les mains dans les poches de sa blouse blanche. Je lui fis signe de parler en présence de Martin. — Votre femme vient de regagner la salle de réveil. Il est beaucoup trop tôt pour avoir un diagnostic fiable. Tout dépendra des prochaines heures. Il nous a expliqué l’état dans lequel Margot se trouvait et les inquiétudes qui pesaient sur elle. J’ai hoché la tête à chacune de ses phrases, impuissant et abattu. Il m’a conseillé de rentrer chez moi et de prendre du repos. Mais avant, il m’a conduit à travers un dédale de couloirs jusqu’à une baie vitrée. Il m’amenait voir Margot, ou du moins l’apercevoir, l’espace d’un instant. Elle était là, allongée, entourée de machines qui lui préservaient la vie, madone blanche mais apaisée. Son joli visage ne portait que deux minuscules pansements comme si tout ceci ne pouvait l’atteindre dans sa beauté. Son sommeil ressemblait à celui sur lequel je veillais depuis longtemps. Je fus rassuré de la trouver ainsi. Martin m’a tiré par la manche, d’abord avec douceur puis plus fermement. J’ai passé le bout de mes doigts sur la vitre, mimant une caresse. Mon ami souhaitait m’amener chez lui pour me reposer et pour éviter que je sois seul, j’ai refusé tout comme j’ai décliné son offre qu’il m’accompagne. Ainsi, je me suis retrouvé seul devant ma porte, hésitant à entrer. Le plus dur fut de tourner le loquet car une fois celle-ci ouverte, je n’étais pas mécontent de retrouver un univers familier.


J’ai erré dans les pièces silencieuses à la recherche d’un peu de chaleur. Par réflexe, j’ai mangé un bout de pain et de fromage, sans appétit. Puis je n’ai pas eu la force de prendre une douche et c’est pratiquement habillé que je m’allongeai sur le canapé. Sur la table basse, une photo de nous deux nous montrait souriants et enlacés. Je me posai la question de savoir si ce bonheur était derrière nous. Sans quitter des yeux cette image, je plongeai peu à peu dans un sommeil calme. Au dehors, les bruits de la vie quotidienne se faisaient entendre, et tout ceci me paraissait futile. Au milieu de la nuit, j’allumai la chaîne stéréo et une musique douce se répandit dans le salon. C’était cette musique qu’elle aimait entendre. Je m’assis à même le plancher, m’adossai contre une cloison et je fermai les yeux. Les images défilèrent au rythme des accords. Margot avait, bien évidemment, le meilleur rôle. Une larme s’écoula de mes paupières closes et roula sur ma joue. Son goût salé s’immisça sur mes lèvres. Les battements de mon cœur surmené depuis hier au soir, étaient réguliers, quasiment faibles. Si ce n’était un mal de tête diffus, je serais presque bien. Ce sentiment de béatitude léthargique se poursuivit toute la durée de l’album. Il prit fin sitôt les dernières notes évaporées. Le lendemain, je quittai ma maison à regret. La rue me sembla immédiatement hostile et dangereuse. J’en voulais aux autres de vivre une vie insouciante et joyeuse. Un couple passa sans un regard à mon malheur, sans un geste de compassion, allant vers des occupations obligatoirement insignifiantes tandis que Margot luttait. Je les regardai s’éloigner et me surpris à me demander s’ils étaient mariés. Je


secouai la tête pour chasser cette question idiote de mon esprit car elle me faisait peur. Le professeur me parlait de patience, d’espoir, de moments critiques. Il m’avait énuméré, longuement, les uns après les autres, les troubles, affections ou atteintes dont Margot souffraient. Il ne parlait pas encore de séquelles, uniquement de survie. La vie de ma femme était en danger. Il m’avait regardé froidement, en médecin d’expérience. C’était un individu de grande taille, mince. Son front dégarni n’allait pas avec ses petits yeux étirés. Pendant qu’il me parlait de Margot, je m’accrochais à ses sourcils puis m’attachais à le dévisager, comme pour décharger l’émotion que ses mots me procuraient. Il m’avait fait assoir avec autorité et ainsi abandonner la posture un peu gauche que j’avais adoptée, appuyé d’une main à son bureau encombré. L’intensité de son discours finissait par se perdre dans les méandres de mon cerveau, incapable d’assimiler tout ceci car surchargé depuis près de vingt heures. Mon existence venait de basculer et j’étais entraîné dans un tourbillon de sentiments difficiles à gérer. Margot me laissait seul face à moi-même. Je répondis oui à une question de ce professeur mais sûrement j’aurais dû dire non. J’avais atteint un seuil de saturation bien compréhensible. Margot était immobile sur son lit, reliée à ces machines qui l’aidaient à vivre, d’horribles appareils qui lui insufflaient l’énergie utile et nécessaire. Le calme de la pièce me frappa, avec comme seule


concession au bruit, le battement lent et régulier de son cœur, frappé en cadence par un instrument qui dessinait des sinusoïdes rassurantes. Des lumières clignotaient, des vertes et des jaunes. De longs tuyaux s’échappaient de poches suspendues pour alimenter ses deux bras d’un liquide épais et blanchâtre. Je la contemplai, si pâle, dépourvue de maquillage, naturelle. Elle était si belle, comme au premier jour de notre rencontre. Elle semblait reposée, confiante en l’avenir. Je m’approchai, presque timide. A quelques pas d’elle, je m’arrêtai pour la regarder encore. — Vous pouvez lui parler, elle vous entendra. Je n’osai pourtant briser le silence. Des heures durant j’avais imaginé tout ce que j’avais envie de lui dire, toutes les questions à lui poser, toutes les certitudes à lui donner, toutes les promesses à lui faire. Et là, à deux mètres d’elle, je renonçai à la vue de son visage blême. L’image d’une madone resurgit à mon esprit, comme hier où, à travers la glace, je l’avais observée. Elle reposait, fragile et mes paroles ne pouvaient qu’être déplacées. Pourquoi perturber son sommeil ? Un petit mètre nous séparait maintenant. Je n’avais qu’à étendre le bras pour la toucher. Ce geste, j’ai mis du temps à le faire. Puis d’un doigt timide, ma peau a effleuré la sienne. Immédiatement ce contact m’a apaisé et je n’avais plus peur car j’ai senti la vie chaude et douce au bout de mon index. Immobile, je restai de longues minutes ainsi, n’osant bouger, souhaitant lui communiquer l’énergie que je possédais encore. Puis ma main a saisi la sienne, sans la serrer de peur de lui faire mal. Elle n’a pas esquissé le moindre mouvement, elle n’a pas tressailli non plus, indifférente à ma hardiesse.


Alors je lui ai parlé. Les mots sont venus de mon cœur. Je lui ai dit des phrases à voix basse car elles ne concernaient qu’elle. Des mots murmurés, des mots intimes qui me ressemblaient. Des mots qui s’abandonnaient et se perdaient dans mes sanglots. Je me suis arrêté soudain en pleine phrase, la regardant dormir paisiblement. Je me suis penché vers ce visage aimé et j’y ai déposé un baiser. Sa peau était douce et sans odeur. Puis j’ai essuyé une de mes larmes qui roulait sur sa joue et pendant longtemps je l’ai regardé. Je repensais au jour où, pour la première fois, j’avais vu Margot. Elle m’était apparue au détour d’un couloir et entourée d’une multitude de personnes, je ne voyais qu’elle, elle et son sourire. Je l’avais regardée longuement, rire et parler, bouger et rire. Elle me fascinait et ses yeux pétillants, plissés et mutins, accrochaient la lumière. Jamais elle ne m’a effleuré, jamais elle ne m’a regardé. Dans son monde parallèle, elle rayonnait et son indifférence était cruelle. Puis elle est partie, emmenée par un freluquet. Je ne savais qui elle était. Les semaines sont passées et un jour je l’ai revue. Seulement cette fois-là, c’est elle qui me fixait, qui s’est approchée et sa question m’a désarçonnée : — Pourquoi me regardiez-vous ainsi chez les Moreau ? J’ai joué l’étonné un instant et j’ai répondu la seule phrase qu’il ne fallait pas : — Vous étiez si belle. Son visage s’est immédiatement figé, ses lèvres se sont mises à frémir et elle a tourné les talons sans un mot de plus. Je l’avais regardé s’éloigner, stupide et consterné. — Vous étiez si belle.


Je répétais maintenant inlassablement ces quatre mots, comme si, au-delà du temps, ils pouvaient me sauver une nouvelle fois. J’avais croisé Margot deux mois plus tard, fortuitement, dans un grand magasin. C’est elle qui s’est approchée, m’a dit bonjour et très calmement m’a posé encore une fois une question inattendue : — Vous le pensiez vraiment ? Je balbutiai une réponse inaudible. Elle a souri, m’a dit au revoir et j’ai dû patienter six mois avant de la revoir. C’est encore elle qui est venue vers moi ce soir-là, toujours chez les Moreau. Son sourire éclatant me laissait pantelant. Avec malice, elle a tendu son verre vide et d’une voix mutine elle m’a demandé de la servir. Sans la quitter des yeux, je lui ai versé du champagne, puis elle a trempé son index dans les bulles, m’a remercié et a tourné les talons en suçant son doigt, malicieuse. Deux heures plus tard nous avions échangé notre premier baiser. Sur le chemin de retour de l’hôpital, je me suis assis sur un banc en pierre du jardin de la Mairie. Les gens se hâtaient vers des lieux inconnus, se croisant sans se voir en un ballet désordonné. J’enviais leur existence sans la connaître, jugeant qu’elle ne pouvait être pire que la mienne. Je suivis des yeux ce monsieur qui portait un sachet plein de courses, cette dame bien habillée sur de hauts talons, ce jeune aux cheveux longs et au pantalon déchiré. Je les suivis du regard jusqu’à les perdre, les abandonnant pour le reste de leur vie. Moi aussi, il y a de cela deux jours, j’étais un monsieur pressé, passant sans les voir devant des personnes assises sur des bancs. Je n’imaginais pas qu’elles me regardaient.


En cette fin d’après-midi, un monsieur pressé a ralenti sa course pour s’immobiliser à deux mètres de moi. Avisant le banc, il s’assit à mes côtés. — Vous permettez ? Maintenant, il était là, à quelques centimètres et n’était déjà plus le monsieur pressé qui passait, anonyme. Il avait une voix, un souffle, une odeur et même un visage. Son costume, vu de près, n’avait plus la bonne tenue aperçue dans le mouvement de la marche. Il avait de fait changé de statut et prenait de la consistance. — Un peu de repos n’est pas désagréable. J’acquiesçai de la tête, triturant mes doigts. Je n’étais plus spectateur passif mais acteur d’une rencontre et cet homme hier impersonnel me parlait aujourd’hui, il en devenait humain. Je ne savais que dire. — Vous venez souvent par ici ? Que répondre ? Et d’ailleurs quelle importance pouvait avoir la vérité ? — Non, rarement. — Moi, depuis que je suis veuf, je prends plaisir à marcher. Je restai attentif à ces confidences. Je n’étais pourtant pas d’un naturel curieux, surtout vis-à-vis d’un étranger. — Parfois, je me repose sur ce banc et je regarde les gens passer. Faites-vous pareil ? Il posa son regard sur moi et attendait une réponse de ma part qui tardait. — Euh, non. Mon mensonge devait se voir. Il n’ajouta rien sur ce sujet. Il tira de sa poche un paquet de gâteaux qu’il me tendit. Je refusai poliment par réflexe.


— Vous ne devez pas être marié. Son affirmation me surprit. — Pourquoi avancez-vous ceci ? Qu’est-ce qui vous permet de le présumer ? Un pâle sourire se dessina sur ses lèvres. Son front dégarni se plissa. — Si vous étiez marié, vous ne seriez pas sur ce banc. Il sembla profondément réfléchir. — Lorsque ma femme était encore là, jamais je ne venais ici. J’en conclue que si vous êtes là, c’est que personne ne vous attend. Il ne me regardait plus, fixant sur le cours d’Albret le manège d’une contractuelle. A priori chaque chose autour de nous, avait pour lui, de l’intérêt. C’est sûrement l’ennui qui attise ainsi notre curiosité. Notre esprit s’accroche aux choses futiles qui nous sont, en temps normal, invisibles. A mon tour, je le dévisageai et il me sembla tout à coup qu’une tristesse infinie se répandit sur son profil. Puis nos yeux se croisèrent pour la première fois et j’y ai vu de la chaleur humaine. — Je m’appelle Gabriel. Il se leva, me tendit la main, s’éloigna et alors seulement je découvris qu’il marchait vouté. Les journées se suivaient et se ressemblaient, même celles qui commençaient en milieu d’après-midi comme ce jour-là. Margot reposait maintenant dans des draps bleus pâles. Une machine à laquelle elle était reliée avait été changée et une poche supplémentaire d’un liquide incolore alimentait maintenant son bras gauche. Les pansements sur son visage étaient plus fins et laissaient apparaître de petites cicatrices violacées. Sa respiration était régulière et son teint toujours blême.


J’ai rapproché un fauteuil et je me suis assis tout près d’elle. J’aimais faire ainsi, me retrouver à son niveau. J’avais l’impression diffuse d’être plus proche, presque en intimité avec elle. Je lui ai parlé longuement, à voix basse, puis je me suis contenté de la regarder, le menton appuyé sur sa main. Mes yeux se sont embués et silencieusement, comme une faute, j’ai pleuré quelques larmes. Mes yeux ont mis du temps à sécher. Je l’ai quittée vers seize heures, non sans un pincement au cœur. En revenant, je suis passé tout près de la Mairie. Je me suis arrêté dans le jardin et j’ai eu l’agréable surprise de retrouver Gabriel. Il n’avait plus l’air triste mais nerveux. Je me suis approché et il a eu le plus agréable des sourires. — Vous venez passer un moment ici ? Il me désigna le bout libre du banc. — Je vous en prie, asseyez-vous. Je remarquai qu’il portait une cravate sous son pull. Constamment il jetait des regards alentour. — Bientôt je ne viendrai plus dans ce square. Il me laissa digérer la nouvelle, l’œil vif. Il se pencha vers moi et sur le ton de la confidence, il ajouta : — J’ai rencontré une femme. Il me regarda pour juger de l’effet produit. — Je l’attends. Elle doit venir. Il tordait ses doigts et sa jambe gauche frappait le sol. Je le trouvais pathétique mais si touchant. — Comment je suis ? J’ai perdu l’habitude de ces moments là. Instinctivement, sa main se porta vers la cravate qu’il tordit un peu plus. Il tira sur son pull et brossa les plis de son pantalon. — Je dois faire bonne impression.


Constamment, il touchait ses vêtements, nerveusement. Il alternait les sourires crispés et les mimiques qui déformaient sa bouche. Il ne contrôlait pas grand-chose et ses mouvements allaient au hasard, désordonnés. Cet homme me touchait. Une femme d’un âge avancé est entrée par la petite porte de la rue Elisée Reclus. L’inconnu à mes côtés s’est raidi. — C’est elle. Elle est belle, non ? Rapidement il se leva et je vis une mimique se dessiner sur son visage. Sûrement sa façon à lui de se donner du courage. Il fit deux pas, avant de se tourner vers moi. — Je suis comment ? Il me tendit une main un peu molle que je serrai avec chaleur. — Vous êtes admirable. Bonne chance Gabriel. Mais il était déjà trop loin pour m’entendre. Sa vie allait prendre un nouvel élan et il me laissait ainsi seul sur ce banc. Jamais nous n’allions avec Margot dans les parcs. Je n’ai aucun souvenir d’elle sur un banc public alors elle serait grandement étonnée de me voir là. Je lui ai bien raconté ma précédente visite sur ce banc mais je pense que mes paroles n’ont pas été entendues. Je pensais que, peut-être, un jour j’aurai le loisir de l’amener ici et nous nous assiérons côte à côte et je lui dirai que le vide de son absence m’a détruit. Je lui dirai toutes les paroles qu’elle voudra entendre et même celles que, jamais, je n’ai osé lui avouer, celles qui hantent mes nuits et garnissent mes jours. J’inventerai pour elle des syntaxes extraordinaires, bien plus sincères que des promesses et bien plus solides que des serments. …………..

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Les Hauts Murs d'Augustin Magnin  

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