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Imaginez que vous soyez quelque part. L’endroit n’a pas d’importance, ce pourrait être n’importe où. Imaginez également que vous ne vous attendiez pas du tout à ce qui va vous arriver et bouleverser totalement votre vie. C’est une journée banale, il fait beau, il n’y a rien d’inhabituel en perspective et pourtant… J’étais parti de chez moi plus tôt que prévu, car je ne souhaitais pas perdre mon temps dans une file compacte et fournie. L’initiative était bonne et j’accédais aux salles d’expositions parmi les premiers. Peu importe tout ceci car l’essentiel n’est pas là. Je voudrais seulement éviter d’arriver trop vite au sujet principal. Révéler, comme ça, sans préparation et sans précaution : « Elle s’est avancée et m’a dit, je suis votre nièce et j’ai tué un mec », me semble réducteur et prématuré. De même, dévoiler que quelques heures plus tard, cette jeune femme serait nue dans mon lit pourrait passer pour de l’affabulation. Cette situation, me semble-t-il, est délicate à raconter et je ne veux pas rendre

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banals ces faits. Avant d’arriver à ces révélations, je préfère replacer les faits dans leur contexte. A ma connaissance, c’était la première fois qu’une ville de province organisait une exposition de cette importance. Ainsi, dans un palais des congrès aménagé en galerie de peinture, j’étais bien décidé à profiter de toutes ces merveilles et je suis arrivé en avance pour me glisser en tête de la foule. Pouvoir consacrer plusieurs heures aux impressionnistes est, pour moi, un gage de félicité et ce matin là j’étais fermement déterminé à ne pas bouder mon bonheur. Sisley, Pissarro, Monet, Cézanne, Degas et les autres me permettent de tout oublier, mes problèmes de boulot, ma concierge qui me traque pour le loyer, ma voiture qui s’obstine à tomber en panne, enfin, oublier toutes les absurdités de la vie que nous nous sommes créées de toutes pièces. Je ne suis ni rebelle ni révolté mais j’aspire au calme, à la quiétude et hormis tous ces tracas d’une bassesse infinie, mon existence pourrait me paraître douce. Si je fais abstraction de ma concierge, de ma vieille voiture, de mes appareils ménagers obsolètes, de mes fins de mois difficiles et de la grande solitude dans laquelle je suis régulièrement plongé, on pourrait dire que je suis heureux. Je concède qu’il faut une bonne dose d’optimisme pour affirmer ceci mais oui, je suis heureux ou du moins, j’étais heureux. Cette béatitude a duré jusqu’à onze heures et dix minutes ce samedi matin. Je le sais exactement car je venais de jeter un œil à la pendule de la galerie juste avant d’entendre : — Je suis votre nièce et j’ai tué un mec. A dire vrai, l’impact d’une telle affirmation m’a tout d’abord laissé de marbre. Comprendre que cette jeune fille s’adressait bien à moi n’a pas été aisé. Au cœur d’une foule assez dense, prendre pour soi une telle affirmation, peut démontrer de la paranoïa. Même si cette personne me regardait fixement, je ne pouvais accepter d’être le centre de son intérêt. 2


Mon premier réflexe a été de me retourner pour découvrir derrière moi celui qui devait être le destinataire de tels propos. Je n’y ai trouvé qu’indifférence et pas une personne pour se sentir concernée. Alors j’ai pointé bêtement mon doigt vers ma poitrine et j’ai articulé avec peine : — Moi ? L’inconnue a manifesté de l’impatience en étirant les lèvres : — Oui, vous. Elle m’a tiré par le bras pour m’entrainer à sa suite. Passé la seconde de surprise je me suis dégagé et me suis reculé. Elle a fait le pas qui nous séparait pour me saisir à nouveau, encore plus fermement. Elle me fixait toujours du regard et a ajouté : — Si vous ne venez pas, je crie. — Mais, vous êtes folle ! Et elle a crié, alors je l’ai suivie. Les nuages au dehors me déconcertent, car il n’y a pas une heure, il faisait beau et aucune ondée n’était annoncée. Je devrais voir ceci comme un signe néfaste et de mauvais augure. L’inconnue me tient toujours par le bras et m’entraîne vivement. Nous fendons la foule, la remontant vers l’extérieur du parc et nous débouchons sur le cours au sein d’une circulation dense. Là, je retrouve un semblant de hardiesse et je me bloque. Les doigts de la jeune femme glissent de ma veste et cette liberté retrouvée me permet de me redresser, de la toiser, mais aucun son ne sort de ma bouche. — Ne faites pas l’imbécile, suivez moi ! s’écria-t-elle. Avec rudesse elle me saisit à nouveau et sans précaution nous traversons la rue. J’ai du fermer les yeux et contre toute attente, nous sommes arrivés de l’autre côté, intacts. — Vous, on peut dire que vous êtes du genre poltron.

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Sa remarque me vexe, mais je n’ose me révolter me contentant d’un faible : — Et vous du genre énervé. Je vois une grande lassitude se dessiner sur son visage, que je remarque plutôt joli. Ses yeux se plantent dans les miens et j’y devine une étonnante détermination. Plus calmement maintenant, elle apaise son souffle et tend les mains vers moi. — D’accord, mes méthodes sont un peu brusques, je le reconnais, mais je n’ai pas le choix. Je me recule lentement, heurtant le montant d’un abribus. La fuite me semble la seule idée convenable, mais son regard me fascine. — Enfin que voulez-vous ? Elle ne répond pas et ses bras tombent le long de son corps. Passé quelques secondes, elle s’assoit sur un muret et balance sa tête. — Je suis paumée. Cet aveu me déconcerte et je reste stupide devant cette jeune femme, presqu’une enfant. Ces yeux sont maintenant baissés. Autour de nous, la rue s’agite. Le monde grouille et le bruit est infernal. — Mais vous allez me dire ce que vous me voulez ? L’instant me parait absurde, l’histoire farfelue. La réalité m’échappe et cette fille à qui je m’adresse ne me répond pas. — Bon je vous laisse. Vous pouvez demeurer sur votre mur. Elle reste muette, m’offrant ainsi une issue inespérée. — Bonne journée, ajoutais-je. D’un pas décidé je m’éloigne. Dix mètres plus loin, je me rends compte que je suis sorti de l’exposition et que je viens de perdre ma place. Avec désolation, mon regard englobe la foule massée devant l’entrée et ma naïveté me navre. Je tiens là le résumé de ma vie. 4


Beaucoup de bonne volonté, beaucoup d’efforts mais peu de réussite, peu de satisfactions et le sentiment de toujours prendre la mauvaise décision. Avec résignation, j’attends sagement que le feu tricolore passe au rouge même si parfois l’envie de traverser hors des clous me taraude. Mais jamais je ne le fais, alors j’attends que le petit bonhomme soit vert et je traverse. Seulement cette fois-ci je ne peux avancer, car une poigne vigoureuse me tire en arrière. Derrière moi, la jeune femme a les lèvres pincées et ses doigts dans ma chair me font mal. Je me dégage d’un mouvement rapide et me masse la peau meurtrie. — Arrêtez votre cinéma. Vous n’êtes pas si douillet que ça ? Ma mine piteuse lui arrache un sourire : — Poltron et douillet. Quelle famille ! Me faire traiter de couard ne me perturbe pas, mais son allusion à ma famille me semble déplacée. Je me grandis au maximum et tente à nouveau de la toiser. Mes yeux se plissent et se veulent perforants. — Vous savez que vous êtes pathétique ? Sa remarque stoppe toutes velléités et mon attitude redevient instantanément gauche. Face à moi, le visage de mon interlocutrice dégage une douceur mielleuse. — Tonton, j’ai besoin de toi. Cette phrase est difficile à entendre car elle est murmurée. La circulation intense, les bruits et les gens alentours, mettent un doute dans mon esprit : — Qu’avez-vous dit ? Elle hausse les épaules, me regarde avec compassion et trois secondes plus tard me pousse du bras pour se dégager le chemin et traverse l’avenue sous les klaxons d’automobilistes surpris. Je ne peux que la regarder risquer sa vie. 5


— Cette fille est folle. — Pardon ? Je sursaute à cette question. Je m’aperçois qu’un homme de centtrente kilos, à mes côtés, pense que je lui ai parlé. Ma réponse fuse : — Vous le gros, ça va ! L’affaire est réglée, l’homme vexé et la fille disparue, mais mon samedi est bien hypothéqué. Je contemple avec consternation le flot de personnes massé devant l’entrée du palais des congrès. Après deux inspirations profondes, je décide que rien ne pourra gâcher mon plaisir et je plonge dans cette foule, sitôt, bien évidemment, le petit bonhomme au vert. Une fois sur le trottoir d’en face, je n’ai fait que quelques mètres, pas plus, avant d’entendre : — Tonton, j’ai vraiment besoin de toi ! Ma patience, qui pouvait me sembler infinie, trouve ici une limite salvatrice. Mes poings se crispent, ma mâchoire se contracte, mes muscles se bandent et c’est en guerrier que je me tourne vers cette indésirable. Je prends le temps de choisir mes mots et le ton qui les accompagnera. Avec la plus grande clarté, j’articule la phrase qui se veut sans appel : — Je n’ai pas de nièce et je ne vous connais pas. Laissez-moi tranquille. Satisfait de l’effet produit et certain du résultat, j’affiche une mine rayonnante. Mon regard planté dans le sien assène les derniers coups et scelle définitivement, j’en suis persuadé, ma victoire sur l’infortunée perturbatrice. Mon triomphe, hélas, ne tient guère plus d’une dizaine de secondes, à peine le temps de me retourner et d’assimiler les premiers mots, criés dans mon dos :

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— Tonton, tu t’appelles Alcide Persillon et tu es né un 2 janvier de je ne sais quelle année. Tes parents sont Joseph et Marianne et ta grandmère paternelle se prénommait Juliette. Ton grand-père que tu n’as jamais connu s’appelait Marcel. Tu as été marié, elle t’a laissé tomber, tu n’as pas d’enfant et tu es archiviste dans une mairie pourrie. Une passante, hébétée, me regarde incrédule. Une autre, effrayée, dévie de son chemin. Un père agrippe par l’épaule son jeune fils. La rue est en émoi et tous les regards sont braqués sur ma personne. Je suis livide. Je sens de la sueur couler sur mon cou. J’ai la vague sensation qu’un piège inconnu se referme sur moi. Mes pieds sont cloués au sol, incapables d’avancer, et je n’ai pas le courage de lui faire face et d’affronter son regard. Elle s’est tue. Autour de moi les gens ont repris leurs occupations, maintenant indifférents à ma destinée. Une moto grille le feu rouge, un jeune garçon trébuche sur un pavé disjoint, un couple se tient la main. Tout est redevenu normal, en apparence. L’inconnue s’approche, me dépasse par la gauche, stoppe sa marche et sans me regarder, d’une voix douce et presque avec tendresse s’adresse à moi de nouveau : — Alcide, ce n’est pas terrible comme prénom. C’est pour ça que tu te fais appeler Paul ? Du coin de l’œil, je l’observe. Alors seulement elle se plante devant moi : — Tonton, faisons la paix. — Comment vous savez tout ceci ? — Dans une famille, on sait tout. Je regarde alentour, cherchant désespérément la caméra cachée qui nous filme. Le réalisateur va surgir et, hilare, me dire : « on vous a bien eu, c’est une blague ». Mais, nulle caméra et pas plus de réalisateur. Que des gens pressés, des véhicules bruyants, des émanations âcres. Je suis 7


seul face à cette fille et tout m’échappe. Mon raisonnement reste primaire, broyant du vide. Je n’ai que deux solutions : fuir à toutes jambes ou tenter de comprendre. Je choisis la troisième, m’approcher d’un porche et m’asseoir sur les marches, passif. Elle me rejoint à pas lents et se pose à mes côtés. Je sens son odeur, parfum de basse qualité. Elle a replié son foulard sur sa bouche et une minute de silence s’écoule. Puis à travers l’étoffe, un murmure me parvient : — Je m’appelle Juline. Juline Villeneuve. La vie de la rue semble un instant suspendue. Nous sommes deux êtres assis sur une pierre froide. Deux inconnus côte à côte. Je n’ose me tourner vers elle. La suite m’angoisse, car je perçois dans cette simple phrase une menace à ma quiétude. Un sanglot me fait me raidir, Juline pleure et renifle. Je ne le sais pas encore, mais la chose qui restera gravée en moi, éternellement, sera le mélange de ce parfum bas de gamme et du bruissement de sa main essuyant maladroitement son nez. Pour l’heure nous restons ainsi, chacun en attente de la prochaine parole. Celle-ci vient, comme une supplique : — Villeneuve. Ce nom te parle tout de même ? Sans la regarder je secoue la tête, affirmatif. De mauvaise grâce, mais fortement intrigué. Je sens mes dernières résistances fondre et le doute m’envahir. Je m’attache à dévisager les passants qui me sont inconnus, au loin une église sonne midi, comme le glas de ma tranquillité maintenant envolée. Je garde mes pensées pour moi, conserve mes réflexions et m’interdis de donner le moindre indice. Villeneuve est le nom de jeune fille de ma grand-mère paternelle. Simple coïncidence ? Sûrement est-il facile de trouver ce nom dans mon ascendance et d’en jouer pour me berner. Pourtant cette rencontre et cette insistance me troublent. Je décide d’affronter cette jeune fille : — Bon je t’écoute. 8


Je l’ai tutoyée, aveu que son histoire ne pouvait me laisser indifférent. Nos regards vont dans la même direction, ils n’osent plus se croiser. — J’ai peur tonton. — Arrête de m’appeler tonton. — Comment veux-tu que je t’appelle ? — Je m’en fiche, mais pas tonton. Cette situation est ubuesque. J’ai cette fille attachée comme une sangsue et je ne peux m’en défaire. — Tu ne veux pas que l’on aille chez toi ? — Chez moi ? Non alors. — Bon, comme tu le souhaites. Fataliste, elle me tourne le dos. — Tu vas me dire ce que tu me veux ? Et le gars que tu as, soit disant, tué ? La seule réponse que j’obtiens est un sanglot. Cette fille commence à m’émouvoir mais je ne suis pas disposé à le reconnaître. Elle me parait sincère et si fragile. Il me faut de longues secondes pour oser poser une main sur son épaule. Contre toute attente elle se retourne et se blottit contre ma poitrine, ses bras m’enserrant. Les miens restent ballants, inutiles, flasques. La gêne de cet instant se lit dans les regards médusés des passants et je ne sais que faire. Enfin, Juline se recule et murmure : — Excuse-moi. Je te dois quelques explications. Elle me prend par la main et m’amène au bout de la rue. Sa main est chaude, pleine de vie. Avisant une brasserie elle m’invite à m’assoir en terrasse. — C’est toi qui payes. Je n’ai pas d’argent. Je hausse les épaules, vaincu par cette gamine et son air effronté. Je la dévisage. Elle s’en aperçoit, mais laisse le temps s’écouler. Elle doit 9


avoir à peine vingt ans, de grands yeux et des cheveux mi-longs plutôt gras. D’ailleurs, elle passe ses doigts dans sa chevelure pour tenter de leur redonner du volume et parait gênée de se présenter ainsi, peu apprêtée. — Je ne suis pas très jolie. Comment lui expliquer, pour la rassurer, que l’important n’est pas là. Pourtant elle poursuit : — Vous devez me trouver bizarre ? Le vouvoiement employé brise mes dernières réticences : — Tu peux continuer à me tutoyer. Entre une nièce et son oncle c’est normal ? Non ? Elle acquiesce d’un sourire complice. J’en profite pour continuer : — Tu me dois effectivement quelques explications. Le garçon de café interrompt nos échanges. La commande passée, Juline me fixe. Je lis dans ses prunelles de la confiance et de la reconnaissance. Ses paroles alors confirment mon impression : — Tu es chic de m’écouter. Je n’ai pas su comment t’aborder sans t’importuner. Je la coupe : — Pour ce qui est de ne pas m’importuner, c’est raté. Elle ne peut qu’être d’accord. Puis viennent les confidences. Sûrement eut-il fallu qu’elle commence par cela ? Elle triture ses doigts et fait claquer ses phalanges. Ma grimace la dissuade de continuer. Une

tasse

de

chocolat

fumant

est

déposée

devant

elle.

Méthodiquement, elle souffle dessus puis goûte à petites lampées. — C’est bon. Pudiquement, elle ajoute : — Je n’ai pas mangé depuis hier matin. Je suis catastrophé et ajoute deux croissants à la commande. Elle les attend en silence. Une fois servie, elle en trempe un dans le chocolat 10


et le mord délicatement. Je respecte ses gestes et me garde bien de la perturber. Encore une fois elle me sourit et je prends ce sourire comme un présent, n’osant lui révéler que j’étais bien incapable de me rappeler la dernière fois où quelqu’un m’avait fait cette offrande. Jamais elle ne sera consciente de l’effet bénéfique qu’aura pu avoir ce sourire sur mon existence solitaire. Surprise par mon attitude, elle s’inquiète : — Tu ne bois pas ton café ? — Si bien sûr. Elle se rejette en arrière une fois le deuxième croissant avalé. Le chocolat a été bu jusqu’à la dernière goutte et elle décline mon offre de prendre autre chose. — Je suis la petite-fille de Zélie. — Zélie, tante Zélie ? — Oui, pour toi tante Zélie mais pour moi ma grand-mère. Pour ceci elle compte sur ses doigts. — Nous sommes de la même famille. Ta grand-mère Juliette et Zélie étaient sœurs. Après un temps de réflexion, elle conclut : — Après tout, tu n’es pas mon oncle mais plutôt un cousin, non ? Effectivement sa dernière remarque est pertinente. Je la vois fouiller dans sa poche intérieure et sortir une pièce d’identité qu’elle me tend sous le nez. — Regarde, c’est bien mon nom. Je prends la carte d’identité et l’examine. Juline semble offusquée : — Tu ne me fais toujours pas confiance ? Je constate qu’elle a vingt-quatre ans. Je hausse les épaules, lui rends sa carte et un peu sèchement, je lui demande de continuer son histoire. 11


— Bon, je continue. — Attend. D’abord où est-il celui que tu as tué ? Juline présente une moue boudeuse. — Je ne sais pas. Je prends mon front dans ma main et le masse en proie à une colère montante. — Juline. Je répète, où il est ? Je vois sur son visage qu’elle est surprise par ma réaction et elle semble craindre le pire. Avec des gestes mesurés, elle récupère les miettes des croissants et se lève. Elle a maintenant une mine de petite fille prise en faute : — Je m’en vais car je t’ennuie. Elle fait trois pas, jette un œil dans ma direction et s’avise soudain après avoir constaté mon immobilité : — Il n’est pas mort mais je t’ai dit qu’il l’était, sinon tu ne m’aurais pas écoutée. Prestement elle se rassoit avant d’ajouter : — Mais c’est vrai, je suis ta nièce ou du moins ta petite cousine. — Il n’y a pas de mort ? — Non. — Tant mieux. — Du moins il ne l’était pas quand je l’ai laissé sur le trottoir. Je suis atterré par l’innocence avec laquelle ses dernières paroles ont été prononcées. Un affreux rictus se dessine sur mes lèvres. Je suis bien incapable d’aller plus avant. Juline tente de minimiser l’impact de ses mots : — Il a peut-être pu se remettre ? Mon œil noir lui arrache un dernier commentaire : — On peut vivre même avec le crâne ouvert. Non ? 12


J’en veux terriblement à mes ancêtres de m’infliger une telle épreuve. Parfois, être un gosse de l’assistance publique peut avoir du bon. Pas de nièce ni de petite cousine, le bonheur en somme. — Tu vis où ? Son sourire désolé me fait envisager un désastre. Je tente une réponse à sa place : — Nulle part ? Avec la pus grande réserve, elle acquiesce faiblement. Je poursuis : — Pourquoi es-tu venu me voir ? — C’est la faute à Zélie. — Ah oui ? Elle est toujours là ? — Elle est décédée il y a une douzaine d’année. — Et elle t’a dit de venir me voir de l’au-delà ? Juline hésite avant de répondre. Elle me regarde avec un air apeuré. Autour de nous la terrasse est pratiquement vide et seule une vieille femme fume une cigarette avec une certaine classe. Plus loin, le garçon nettoie les tables et arrange les chaises, l’heure de pointe est passée. Je pose à nouveau la question, sarcastique : — Elle te l’a dit de l’au-delà ? La réponse me laisse dubitatif : — Oui, elle me l’a dit de l’au-delà. Je regarde sans pudeur cette jeune femme, la sondant pour espérer en tirer des certitudes qui pourraient me sembler plausibles. Elle s’en émeut, s’agitant sur son siège. Le trouble se lit sur ses joues rosées. — Oui ? Et ? Mes questions brèves la surprennent. Timidement elle affronte mon regard, mais n’osant supporter mes yeux inquisiteurs, les siens se dérobent. — Tu ne me crois pas ? 13


— Non. — Tu as tort. — Juline, on va faire simple. Il est treize heures. Ma visite à l’exposition est gâchée. J’ai un peu faim et surtout j’ai assez entendu de bêtises. Je te laisse et je vais tenter de reprendre une vie normale. La jeune fille a toujours les yeux baissés. Plus posément je précise en articulant : — Tu sais, une vie où on n’assassine pas les gens. Une vie où on ne surgit pas dans la vie d’étranger. Une vie où on est respectueux des autres… J’interromps ma litanie, peu fier de moi. Je laisse le temps s’envoler et j’ai l’insolite impression de le voir s’enfuir, me renvoyant une image déplaisante de moi-même. Mes échecs m’assaillent, mes erreurs aussi. Mes doutes sont matérialisés par Juline, bien vivante et fragile devant moi. Je ressens la vague impression que je vais commettre, à nouveau, un sempiternel fourvoiement si j’abandonne cette jeune fille sur la chaise métallique de ce bistrot. L’exposition crache ses premiers visiteurs, rassasiés de peintures. Je ne les envie pas, leur concédant le droit de retourner à leur vie étriquée. J’ose les regarder passer et disparaître loin de ma vue. Ma décision est prise : — Juline, tu peux venir. Je suis enfin fier de moi, sentiment depuis longtemps oublié. Elle lève la tête, surprise et dans ses yeux mouillés de larmes, un vert intense me stupéfait. Juline a des yeux superbes et je ne l’avais même pas remarqué.

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