Issuu on Google+

#04


Rédacteur Gabriel Loisy Relecture Elodie FOND Maryneige Heller Traduction Maryneige Heller Mise en page Gabriel Loisy Copyright NOTHING Mag OPTYCOS © 2013

EDITO

Couverture Simon Vansteenwinckel Nous écrire contact@optycos.fr

La reproduction même partielle des articles, textes et photographies parus dans ce numéro est interdite sans autorisation écrite préalable du représentant légal. La rédaction n’est pas responsable des textes, illustrations, photos et dessins publiés qui engagent la seule responsabilité de leurs auteurs. Les documents reçus ne sont pas rendus et leur envoi implique l’accord de l’auteur pour leur libre publication. Si vous trouvez des fautes d’orthographe dans les pages de ce numéro, merci de ne pas y prêter attention et de nous en excuser.

2

#

Et de quatre ! Nous voilà déjà à notre quatrième numéro de NOTHING. L’histoire continue avec de nouvelles envies, la recherche de nouveaux collaborateurs pour la rédaction du magazine, la réalisation d’interview mais aussi pour l’écriture de nouveaux articles. Nous réfléchissons également à d’autres formes de publications comme une version IPAD ou une traditionnelle version papier. Ce mois-ci NOTHING Magazine vous propose quatre reportages en noir et blanc. Nous commencerons avec Thierry Clech et sa déambulation dans les rues de la capitale nipponne. Simon Vansteenwinckel, avec CHARLYKING, nous livrera une nouvelle approche et une nouvelle image de la ville de Charleroi. Yohann Bonnet nous entrainera dans sa rencontre avec Jacques, personnage mystérieux et passionnant. Nous clôturerons ce numéro avec l’italien Leonardo Damiani Filomarino et son reportage sur les enfants du peuple Sahraoui du Sahara occidental. Bonne lecture à tous GL


Sommaire p.02 | Edito p.04 | Photographes p.06 | Thierry Clech // Tokyo p.24 | Simon Vansteenwinckel // Charlyking p.42 | Yohan Bonnet // Jacques

p.56 | Leonardo Damiani Filomarino // Sahraouis p.71 | Nothing et vous

Juillet - Aout // 2013

#04


PHOTOGRAPHES

Thierry Clech

Simon Vansteenwinckel

Yohan Bonnet

Š Carolina Bello-Andrade

Leonardo Damiani Filomarino

4

#


Thierry Clech Thierry Clech est né en 1965, à Saint-Brieuc. Il photographie essentiellement en voyage (Inde, Tokyo, Istanbul…), mais également à Paris, où il réside (il a en particulier travaillé durant quelques années sur le quartier d’affaires de La Défense). Il photographie exclusivement en noir & blanc et en argentique. Il a publié deux livres, en collaboration avec des romanciers (Philippe Jaenada et Bernard Chambaz). Ses images ont été exposées en France et à l’étranger.

Simon Vansteenwinckel J’ai 34 ans, je suis né en Belgique, et je vis actuellement dans les environs de Bruxelles. Je suis graphiste de profession et photographe par passion. Sinon, en vrac, je peux dire que je photographie la plupart du temps en argentique, je collectionne les appareils anciens, j’apprécie expérimenter toutes les techniques, j’aime lorsque le résultat me surprend, la technique me rend nerveux, je n’ai pas de sujet de prédilection, j’adore lorsque les images représentent tout sauf la réalité, j’apprécie tout particulièrement les ambiances poétiques (dans le sens onirique), j’aime voir les gens sur des images, beaucoup moins les chats, les fleurs ou les insectes (chacun ses goûts), je suis d’ailleurs un peu perplexe et effrayé par le flot actuel de photographies (un véritable tsunami qui emporte tout sur son passage, le mauvais comme le meilleur), j’aime lorsque le fond et la forme s’entendent à merveille, et j’aimerais voyager plus.

Yohan Bonnet Né en 1980, Yohan Bonnet est un photographe français indépendant. Il a étudié la photographie à l’Institut Régional des Techniques de l’Image et du Son de Rochefort-sur-Mer. Depuis 2006, il travaille essentiellement sur le news (Élections en France, mouvements sociaux, Vendée Globe...) pour la presse magazine ainsi que pour la communication des entreprises. Il est diffusé par l’agence News Pictures et l’agence Associated Press. Lorsque l’actualité sociale et politique le permet, Yohan travaille sur des sujets personnels et documentaires sur le long cours. Il garde constamment un oeil sur l’actualité, les réseaux d’informations, les milieux de la photographie et spécifiquement du photojournalisme qui motive tous ses projets. Passionné de glisse et surtout de surf, il s’évade régulièrement sur les plages de l’océan atlantique… Yohan est membre de l’Union des Photographes Professionnels (UPP), de Photographes Auteurs Journalistes (PAJ) et de Freelens, une association qui regroupe les acteurs du photojournalisme, de la photographie sociale et du documentaire. Il reste attentif à l’évolution du métier de photographe et en défend les droits. Ses photographies ont été publiées dans de nombreux magazines français et internationaux : Paris Match, Le Figaro, The Times (Royaume-Uni), La Croix, Alternatives Economiques, Marianne, The Guardian (Royaume-Uni), Herald Sun (Australie), Pélerin, GQ, Corriere Della Sera (Italie), Voici, Sup Journal (USA), Terre Sauvage... Il a obtenu en 2010 deux Honorables Mentions aux International Photography Awards.

Leonardo Damiani Filomarino Je suis né à Rome en 1962. Passioné de photographie depuis l’enfance, j’ai fait mes études dans cette branche et ai obtenu en 1983 le diplôme de directeur de photographie (D.O.P) de cinéma et de télévision à l’Institut d’État de la cinématographie et de la télévision de Rome (Istituto di Stato per la Cinematografia e Televisione). Après avoir consacré environ vingt années à la photographie commerciale et architecturale, j’ai fini par tomber amoureux de la photographie sociale alors que je travaillais sur un documentaire sur les conditions de vie d’enfants défavorisés en Afrique et en Amérique latine. Aujourd’hui, je travaille à mon compte en tant que photographe social et professeur de photographie.


ça me rappelle une anecdote entendue à propos de Kertész justement. C’était dans sa jeunesse, dans la campagne hongroise, il avait pris en photo un type certainement un peu rustre, bourru, ne comprenant pas pourquoi il l’avait ainsi visé avec son appareil. Le type avait alors dû s’approcher de lui avec des gestes véhéments, menaçants, ordonnant à Kertész de s’expliquer : « Pourquoi vous m’avez pris en photo !? ». Et Kertész lui avait alors répondu : « Mais parce que je vous aime ». Ce qui a dû le désarçonner…

TOKYO Thierry Clech

6

#


#

7


NM: Comment avez-vous commencé la photo de rue ? Quelles ont été vos influences ? Je me revois adolescent découvrant des photographies de Kertész et CartierBresson, subjugué par la force de ces images en noir & blanc. C’était un nouvel angle de vue, une autre manière de regarder le monde, un langage visuel inconnu auquel j’avais subitement accès, ébloui par la maîtrise dont ils faisaient preuve, et, surtout, par leur liberté, leur façon de s’affranchir des hiérarchies visuelles habituelles. Je pense par exemple à une photographie de Kertész où l’on voit de l’eau couler dans un caniveau — et rien d’autre. Rien de plus anodin, rien qui en apparence représente aussi peu d’intérêt que ce sujet-là (ou plutôt ce non-sujet). J’imagine des passants de l’époque se retournant sur Kertész en train de prendre sa photo, une jambe en appui sur le trottoir, l’autre sur la rue pavée, de part et d’autre de l’eau qui formait un petit ruisseau tumultueux. Des passants qui le regardaient sans doute avec mépris ou, au mieux, ahurissement (« Il est fou ! »). Voilà ce que j’aime en photographie, cette façon de trouver de la beauté là où personne n’en voit, comme un enfant inattentif (ou peutêtre un vieillard perdant la tête) qui suivrait dans le ciel le vol de pigeons pendant que les adultes, au milieu d’autres touristes, s’esbaudiraient devant un monument et écouteraient les commentaires et explications débités mécaniquement par leur guide. De là, sans doute, vient ma réticence vis-à-vis des sujets (je ne pense pas que ce soit le sujet qui fasse la photographie, mais la photographie qui crée son sujet), d’une vision trop journalistique ou engagée de la photographie, ou d’une pose artistique trop ostentatoire, avec l’ambition de délivrer un message. De là aussi mon scepticisme face à une certaine tendance de la photographie contemporaine qui a je trouve quelque chose de moins généreux, de plus froid, de moins affectif. La mode est en effet à l’absence de sentiments, les photos sont devenues comme des constats, et 8

#

non plus comme des songes. Et les « concepts » ou discours qui accompagnent les images sont presque plus importants que les photos elles-mêmes.

Pour résumer, je suis attiré par une photographie plus proche de la littérature (ou de la poésie) que de la peinture, de l’art contemporain, de la philosophie, de la sociologie ou du reportage. Quant à mes débuts dans la photo, ils ont été tardifs, après un long détour par l’écriture (journalisme, cinéma). En fait, cela s’est passé en deux temps. J’ai commencé à prendre des photos après avoir été longtemps impressionné, voire tétanisé par la technique (je ne comprenais rien à ces histoires d’ouverture, de vitesse, de sensibilité). Puis, après m’être lancé, j’ai continué, en y prenant beaucoup de plaisir, mais sans l’idée de montrer mes images, si ce n’était à mes proches. Depuis maintenant une petite dizaine d’années, la photographie est quasiment devenue une activité à plein temps. Mais pour autant je ne considère pas cela comme une profession (je n’aime pas trop ce côté professionnel, ou « professionnel de la profession » comme disait Godard pour le cinéma). Je me sens comme un amateur, dans le sens premier du terme, c’est-à-dire quelqu’un qui aime. Et j’aime trop la photographie pour en faire une profession qui, de toute façon, m’obligerait à faire des concessions (je ne photographie par exemple qu’en noir & blanc, et je n’ai aucune envie d’y déroger), à me conformer à des demandes, à adopter un style qui n’est pas forcément le mien, et finalement à prendre de mauvaises habitudes…


#

9


10

#


# 11


NM: Photographiez-vous en argentique ? Ou êtes-vous passé au numérique ? Je ne photographie qu’en argentique et, tant que ce sera possible, je continuerai sans doute ainsi car je ne trouve que des désavantages à l’appareil photo numérique : Il rassure constamment son utilisateur, le préserve de la peur d’avoir raté sa photo puisqu’il est possible de le vérifier à tout moment sur l’écran (j’ai d’ailleurs l’impression que les « photographes numériques » passent leur temps à regarder ce qu’ils viennent de prendre en photo — à peine ont-ils appuyé sur le déclencheur que déjà ils retournent leurs boîtiers pour s’assurer du résultat). L’acte photographique ne coûte plus rien (une fois équipé en numérique, qu’on prenne 10 photos ou 1 000 photos, ça revient au même). Il n’y a pratiquement plus de contraintes techniques ; au vu des performances de ces appareils, tout devient possible, les programmes, réglages et automatismes sont innombrables, quasi infinis. La « définition », ou discrimination des détails, surpasse les meilleurs appareils argentiques. Or, ce que j’aime en photographie, c’est tout le contraire : la peur, les contraintes, l’attente, l’oubli, l’approximation, l’absence de contrôle, l’obligation de conserver ses « déchets photographiques » (à moins de détruire ses négatifs), l’argent dépensé à chaque fois que l’on appuie sur le déclencheur, etc. J’ai plutôt tendance à penser que les contraintes libèrent et que la liberté contraint, que l’attente comble celui qui y est soumis alors que la satisfaction immédiate des désirs ne fait qu’engendrer de la frustration, que le ratage (ou supposé tel) est parfois une réussite et la réussite apparente souvent un ratage, et qu’enfin plus on croit s’approcher de ce qu’on appelle la réalité (avec cette fameuse précision propre au numérique) et plus on s’en éloigne.

12

#

NM: Dans quel cadre voyagez-vous ? Et pourquoi avoir choisi le Japon comme destination ? Je voyage au gré de mes envies, pressentant (parfois à tort, d’ailleurs), que tel pays ou telle ville m’inspirera. Ce sont souvent des noms propres qui me font rêver, prolongeant ainsi mes songeries lorsque, enfant, je faisais tourner mon petit globe terrestre dans ma chambre, voyant défiler des mots qui me semblaient si lointains, inatteignables : Moscou, New York, Calcutta, Pékin, Inde, Iran, Bolivie… À présent, lorsque je prends l’avion, j’attends bien sûr de voir le passage du mot au pays ou à la ville. La déperdition est parfois forte. J’ai par exemple bien aimé Saigon, mais c’était en deçà de ce que promettait la magie de ce mot. En revanche, l’Inde ne m’a pas déçu, au contraire. Tokyo non plus. J’y suis allé à deux reprises, en 2011 et au printemps dernier, à chaque fois pour des séjours plutôt brefs (une semaine), ce qui m’a obligé à photographier assez vite, un peu dans l’urgence. Tokyo est une ville d’une grande étrangeté pour l’Occidental que je suis. C’est ce que je recherche en voyageant : être déstabilisé, ne pas comprendre ce que je vois. Rien de plus frustrant, pour moi, que de prendre l’avion, voler pendant des heures et atterrir dans une ville où je retrouve les mêmes boutiques, les mêmes voitures et les mêmes vêtements que chez moi. Par ailleurs, il me semble que le monde occidental s’est enlaidi ces dernières décennies. Paris, Londres ou New York, dans les années 30, 40 ou 50 par exemple, étaient des villes d’une grande élégance visuelle. Ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui. Certains photographes, et notamment dans ce qu’on appelle la street photography, s’accommodent et même font leurs choux gras de cette laideur. Moi, j’ai plutôt tendance à la fuir, d’abord par l’utilisation du noir & blanc, et donc, aussi, en choisissant des pays et des villes qui m’en préserveront.


# 13


NM: Quelle est votre approche photographique de vos sujets ? J’enlèverais « sujets » de la question car, comme je l’ai dit plus haut, je ne photographie pas en fonction de sujets. La seule variante, dans mes images, étant l’endroit où elles ont été prises. S’agissant de mon approche photographique, c’est disons un mélange de contrôle et d’abandon. Il faut bien sûr vouloir en photographie, mais je dirais aussi qu’il ne faut pas vouloir. Les photos doivent être comme des pensées. Dans la vie de tous les jours, il nous arrive bien sûr de penser sciemment à quelque chose, ou à quelqu’un. Mais d’autres fois, des pensées nous viennent sans le vouloir, sans savoir pourquoi,

14

#

des images nous traversent l’esprit, des souvenirs surgissent de l’oubli. Il y a aussi toute notre activité onirique, avec les rêves et les images qui occupent notre cerveau pendant la nuit. L’acte photographique est, je crois, le fruit de cette oscillation entre la maîtrise et le hasard. Et, dans mon domaine, c’està-dire la photographie sur le vif, les choses vont tellement vite que mes photos ont sans doute beaucoup à voir avec les aléas, et surtout avec mon inconscient. Pourquoi appuie-t-on à tel moment plutôt qu’à tel autre ? Pourquoi cadre-t-on de cette façon ? Pourquoi est-on attiré par tel visage, tel mouvement ? C’est très mystérieux, et il faut surtout que ça le reste. Sinon, on bascule du côté de la communication ou de la publicité.


NM: Photographie-t-on de la même façon au Japon, en Inde, ou même en France ?

NM: Quelle sera la prochaine destination ou le prochain projet photo ?

Oui, rien ne change, à condition que l’on soit capable de maintenir ce mélange que j’évoquais entre le regard de l’enfance et celui de la vieillesse, entre l’émerveillement devant l’anodin et la mélancolie face à ce que l’on voit peut-être pour la dernière fois. Or la mélancolie – mais pas la nostalgie, je ne suis pas nostalgique pour un sou – est peut-être l’essence de la photo : l’amour du présent, qui disparaît sans arrêt sous nos yeux… et un certain goût pour cette disparition.

Je pars normalement trois semaines en Ukraine cet été. Kiev et Odessa, par exemple, sont des mots qui m’ont longtemps fait rêver. Je suis impatient de voir ce qu’il y a derrière… NOTHING Magazine

# 15


16

#


# 17


18

#


# 19


20

#


# 21


22

#


# 23


Charlyking, c’est le sobriquet que les graffeurs et rappeurs de Charleroi ont donné à leur fief. Un lieu meurtri et blessé, mais à la beauté sculpturale. Charlyking, c’est aussi ma vision de cette ville. Une représentation tronquée, entre fantasme et fantasmagorie, entre rêve américain et cauchemar belge.

Charlyking Simon Vansteenwinckel

24

#


# 25


26

#


NM: Avec CHARLYKING, tu nous livres ici une vision assez sombre et mystérieuse de la ville de Charleroi. Pourquoi ce choix esthétique ? Certains coins de Charleroi sont visuellement très forts. Il y règne une ambiance de délabrement et d’abandon propre à ces zones de l’ère postindustrielle. Je n’ai fait que caricaturer cette ambiance en grossissant le trait, en en faisant une sorte de satyre. Ce n’est pas la réalité, ou alors une réalité subjective, volontairement sombre. Ville industrielle en plein déclin, désignée comme la ville la plus laide du monde par un journal flamand, Charleroi a une image et une réputation peu reluisantes. Depuis peu, des initiatives sont prises pour tenter de redorer l’image de la ville mais, d’après les habitants, ce n’est pas suffisant, et surtout cela ressemble plus à un coup de publicité des politiciens locaux, ou à un sparadrap sur une hémorragie.

C’est une image fantasmée, une représentation irréelle et tronquée, un regard noir, mais aussi plein de lumière et de mystère. J’ai toujours voulu photographier cette ville mais je ne savais pas comment l’aborder. La démarche logique aurait été de montrer ce qu’il y avait de «beau» à Charleroi car il y a de splendides bâtiments, des prouesses architecturales, des quartiers agréables, des maisons de maître, etc. Mais ce n’est pas ce qui m’attirait dans cette ville. Je lui préférais son aspect digne d’un film de science-fiction post-apocalyptique, avec son Ring qui ne tourne que dans un sens en surplombant la ville et ses imposantes usines. J’ai donc décidé de

pousser ma vision dans cette direction en traquant ces ressemblances. C’est une image fantasmée, une représentation irréelle et tronquée, un regard noir, mais aussi plein de lumière et de mystère, car Charleroi (le Pays Noir comme on le surnomme) est aussi autre chose que cela.

NM: Tu parles de «rêve américain» et de « cauchemar belge » Comment pourrais-tu définir ces deux termes pour ta série ? En voyant Charleroi pour la première fois, on ne ne peut que penser à ces villes américaines qui ont connu plus ou moins le même sort, comme Détroit ou Chicago. Visuellement l’ambiance est similaire : Usines et entrepôts abandonnés, parkings, tôles rouillées, etc. Mais on y croise aussi de vieilles voitures américaines, des enseignes étoilées, des néons, et une certaine forme de démesure. Mais en dehors de ces ressemblances visuelles, on y ressent aussi une certaine désillusion. Charleroi était le fleuron de l’industrie belge et a connu une époque faste et heureuse. Des travailleurs étrangers ont afflué à Charleroi pendant cette période car la région avait énormément à offrir. Depuis le déclin de l’ère industrielle, c’est toute la ville qui a perdu de sa superbe. Le taux de chômage est devenu très important et rien n’est réellement mis en place par les politiques pour y remédier. Le « rêve américain » a mal tourné, pour laisser place au « cauchemar belge », beaucoup moins reluisant et tellement plus réel.

NM: Lequel de ces aspects transparaît le plus dans tes photos selon toi ? Les clins d’oeil au rêve américain sont assez discrets. Ce n’est pas le propos et cet aspect vient au second plan. Le « cauchemar » actuel est beaucoup plus omniprésent. Mais il n’est pas spécifiquement belge. Ce genre de phénomène a eu lieu et a encore lieu dans de nombreux pays.

# 27


28

#


# 29


NM: On ressent surtout le côté «meurtri et blessé» de la ville. Estce volontaire de ta part ? Oui, bien sûr, car c’est cela qui est assez révoltant finalement. Les industries ont profité de la région au maximum, jusqu’à ce que cela ne soit plus rentable, et sont donc parties s’enrichir ailleurs. On peut donc voir Charleroi comme un animal « meurtri et blessé », une vieille mule qui a travaillé toute sa vie, et qui finalement ne reçoit pas grand chose en retour de ce dévouement et de ces années de dur labeur. Et, bien que le but premier de ma série ne soit pas documentaire, c’est cela que je voulais montrer, le résultat de cette politique outrancière, profitant toujours aux mêmes, et laissant aux habitants une ville vidée de son sang, mais pas de son âme. Car, comme je le disais déjà, Charleroi n’est pas que cela. Il y a une multitude d’habitants de la région qui se retroussent les manches et font avancer les choses dans la bonne direction. Il s’y passe pas mal de choses au niveau de la population et ce la ne fait que s’améliorer.

NM: Quel matériel utilises-tu ? Comment procèdes-tu pour le traitement des images ? Les prises de vue sont faites avec un Holga et du film Kodak Tri-x 400. Ce boitier assez rudimentaire possède tous

30

#

les défauts qu’un appareil photo moderne et normalement constitué tend à éviter : vignettage, flou périphérique, piqué à l’ouest, viseur qui montre pas grand chose de l’image réelle, fuites de lumière, etc... Mais pour certains photographes (dont je fais partie), ces faiblesses techniques sont plutôt des atouts, car ces imperfections apportent un aspect irréel, une distanciation, des imprévus et des surprises souvent heureuses. Et puis, le boîtier est très agréable à l’utilisation. Il n’y a presque pas de réglages. Il faut juste viser et tirer ! Cela permet de se concentrer sur l’essentiel : Ce que l’on va mettre dans notre image. Un grand merci à Nothing Magazine mais aussi aux Rencontres Photographiques d’Art’lon qui ont cru dans mon projet ! NOTHING Magazine


# 31


32

#


# 33


34

#


# 35


36

#


# 37


38

#


# 39


40

#


# 41


France - 2010 Jacques est accoudé au bar… C’est un homme passionnant. Il m’inspire. Il habite un village en Charente, à la Maison de retraite des Tilleuls depuis longtemps. Jacques n’a pas de passé. Il est le commandant de bord d’une existence sans histoire… C’est ce qu’il souhaite nous faire croire ! Jacques navigue en solitaire, ses secrets enfouis dans son intense regard sombre. Qui est-il ? Je le croise souvent au Café du Commerce à la recherche du client qui lui paiera son café. Jacques aime parler, échanger, découvrir la vie des autres… Jamais, pourtant, en échange, il ne parlera de lui… Ses rides marquées aux sillons creusées retracent sa vie, mais laquelle ? Sa vie ne serait-elle pas banale, comme un récit truffé de belles anecdotes ? Entretientil des regrets. Aucun, on dirait… De la nostalgie peutêtre ? Jacques est attachant, intelligent, troublant. Jacques est un mystère qui aime la photographie, les histoires du Monde des hommes et le café, mon art et mes photos et qui se laisse immobiliser avec plaisirs… Mais le reste de la journée, que fait-il ? A quoi pense t-il ? Jacques est un homme du présent, sans histoire, quelle importance ! S’appelle t-il vraiment Jacques ?

Yohan Bonnet

JACQUES 42

#


# 43


44

#


# 45


46

#


#


48

#


# 49


50

#


# 51


52

#


# 53


54

#


# 55


enfants

Les

Sahraoui // Leonardo Damiani Filomarino

S

i l’ère coloniale européenne appartient désormais au passé, elle a laissé des traces indélébiles chez les populations qui l’ont subie. Le peuple Sahraoui du Sahara occidental en est un exemple parlant, lui qui souffre aujourd’hui encore de la colonisation espagnole qui a pris fin au début des années 70. En témoignent les camps de réfugiés algériens dans la région de Tindouf, aujourd’hui tombés dans l’oubli médiatique. Quelques mots sur l’histoire de ces camps de réfugiés : lorsque l’Espagne décida de céder le Sahara espagnol au Roi du Maroc, alors même que les Sahraouis qui peuplaient ces terres ne se sentaient pas marocains et avaient déjà lutté contre la colonisation par d’autres pays, une guerre territoriale éclata, entraînant avec elle un exode des Sahraouis en Algérie. Or, qui dit exode, dit réfugiés. Des flux de réfugiés qui sont le plus souvent rapidement absorbés, ce qui provoque la fermeture des camps. Mais dans le cas des Sahraouis, les camps de réfugiés existent encore, quarante années plus tard. Les enfants dont je souhaite aujourd’hui raconter l’histoire à travers mes photos sont, comme leurs parents et probablement la génération suivante, nés dans ces camps de réfugiés. En tant que photographe, j’ai simplement été témoin de l’histoire de ces enfants, qui essaient désespérément de retrouver des racines qu’ils n’ont jamais connues. Les images valant souvent mieux que des mots, je laisse à présent mes photos parler d’ellesmêmes.

56

#


# 57


58

#


# 59


60

#


# 61


62

#


# 63


64

#


# 65


66

#


# 67


68

#


# 69


Thierry Clech http://www.thierryclech.com Simon Vansteenwinckel http://www.simonvansteenwinckel.com Yohan Bonnet http://yohanbonnet.com Leonardo Damiani Filomarino http://www.3462.eu

Suivez-nous sur les rĂŠseaux sociaux.

70

#


NOTHING magazine et vous Proposez vos reportages ou vos photos pour une publication dans le prochain numéro de NOTHING à l’adresse suivante : / / /

Contact@optycos.fr

# 71



NOTHING04