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la Revue de la féd fféédératioonn CNT llleeurs des travaaiill

NE MNE MN OM TO UT 4 Euros - N°27 - AU

de l’éduccation

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u • François Bégaudea • Gérard Mordillat • Fabien Clavel • Marc Cantin • Ayerdhal • Isabelle

2010


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N’AUTRE école, n° 27, automne 2010


N’AUTRE école

sommaire automne 2010

2 Site de la revue et abonnement la Revue de la fédération CNT fédération travailleurs des travailleurs

NE AUTOMNE 4 Euros - N°27 - AUTOM

2010

de l’éducation

ue pédagogique et pédagogiq éducative et sociale, éducative évolution sociale, unnee rrévolution our une ppour

20 le en 20 l’écoqua nd qu’on va où ?

3 Sommaire 4 Édito

c’est

ICIPAT 5 NOUV ELLES D’ANT

ION

• François Bégaudeau • Gérard Mordillat • Fabien Clavel • Marc Cantin • Ayerdhal • Isabelle

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dossier L’école dans 10 ans

5 |FICTIoN| G. Mordillat En sortant de l’école... Ce numéro de N’Autre école constitue la première partie d’un dossier sur «L’école dans 10 ans » mêlant textes d’analyse et textes de fiction. Ce dossier se prolongera dans le prochain numéro.

8 École : les pièges de la concurrence 9 Belote, rebelote et carte scolaire 9 10 ans de réforme dans les dents 12 Et si on rêvait un peu 14 |FICTIoN| M. Cantin École pilote

28 |FICTIoN| F. Clavel retour sur investissement

17 |ENTrETIEN| People and baby

31 |ENTrETIEN|L’ennemi intérieur

ArtiCLe en version intégrALe {sur Le site}

20 Le projet de décret sur les EPEP

dossier ePeP {sur Le site}

21 Il y a 20 ans, la lutte contre le statut des maîtres-directeurs 22 |FICTIoN| F. Bégaudeau La Préhistoire

32 Dérives sécuritaires : les équipes mobiles de sécurité 33 Sconet 34 La fête c’est la lutte, la lutte c’est la fête 36 Face au décrochage, penser et agir : le Clept

24 Tableau des contre-réformes 26 L'ambition des uns fait-elle la réussite des autres ?

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dossier CLAir {sur Le site}

ArtiCLe en version intégrALe {sur Le site}

38 |FICTIoN| Alternatives

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Centenaire École émancipée

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Notes de lecture

46 47

Littérature jeunesse BD

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Dossier | L’école dans 10 ans...

e révolt e n u , ici inots itterrand m e h tM sc ve de Thatcher e è r g e talenn s i u e s , é t , n n o r an va numé r de ans a er que les e q c n i e u c d s ns r: rre ût. e futu onné à pe n avant-go e les invité t qu'une e r t u a n td qu 'u on ait d’uà-bas, avai n'était qu ère donc tions ne s l r a p fic on ce tl esp 2000 hiapas, tou se. Erreur, isions. on eurs noires n a ' l è v l En as e au Cne parenth ns les pré ent et que n n st hél e i e a n d m ind nt qu'u o t e là r uven llègr e -ci. Et lation pou e s p n'étai ompe si so trompent a m te itu ed tr e nt ces et de récap l'inquiétud e l on se oient-ils, s b u êlant ? s edo analyse l rejoint r x m s u n p e s e u u ' t . e u ion les co du rée ective icles d tribut i à nouvea c optimism n o c persp st vrai que 'où ces art bre clarté s e d c'e que le cette fois-c gles -et av om e c n Mais ns le réel, s si cette s o n t n e a a i is l'an ongerons, s d'autres a m bien d lair. Tant p , l o u it o ro c cet éd ue nous p uméro ; s s y voir naire. n a d q i es d» nd n l'imag « happy en nombreus s un seco an si e Pas d cette fois réflexion d é ont ét et vécu, la s fiction

o t i d É

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Fiction | L’école dans 10 ans

En sortant de l’école... Gérard Mordillat Felix Leclerc chantait: « En sortant de l’école, nous avons rencontré, un grand chemin de fer qui nous a emmené tout autour de la terre… ». Il avait raison. L’école, on y entre et on en sort. Moi, j’en suis sorti assez rapidement, mais pas sans biscuits… •••

Neige

En préparant ce numéro un peu particulier, nous avons eu l’idée de demander à différents auteurs de fiction de nous proposer une nouvelle sur le thème «l’école dans 10 ans». Nous tenons ici à les remercier (ils ont tous dit oui immédiatement). Ce numéro propose donc cinq textes signés G.Mordillat, M. Cantin et Isabelle, F. Bégaudeau, F.Clavel. La prochaine livraison publiera les contributions d’Y. Grevet, J. Heliott, B.Guillemard, , J.-P.Levaray, Y. Pinguily, Serge Quadruppani et T.Maricourt.

Ce jour-là il neigeait comme il ne neige plus à Paris depuis longtemps. Une neige dense, drue, qui couvrait tout et empêchait de voir le bout de la rue. Aller à l’école, c’était affronter le vent, la tempête, le froid. C’était bien, c’était l’aventure rue des Pyrénées, rue Orfila, rue de la Cloche… L’école Sorbier, dans le xxe arrondissement est un immense vaisseau de brique rouge. Sous les flocons, c’était un vaisseau fantôme dont l’horloge géante se dressait comme un mât au milieu des bourrasques. En cours préparatoire, notre instituteur s’appelait M. Vigneau. Un grand brun mince, au sourire avenant, qui devait avoir la trentaine, pas plus. À cause des intempéries nous n’avions pas le droit d’aller jouer dans la cour avant de regagner nos classes. Nous étions tous réunis dans le préau, attendant la sonnerie. Au signal, en rang par deux, nous y allâmes d’un bon pas sous la direction de notre maître qui fit remarquer en jetant un coup d’œil à l’extérieur: – Pour neiger, on peut dire qu’il neige… Ce qui était bien observé. Il y avait une rangée de portemanteaux à l’extérieur de la classe pour accrocher nos vêtements. Comme nous en étions encore au b. a ba de la lecture, chacun de nous s’était vu attribuer une image qui marquait son crochet. J’avais touché un chou! Je ne voyais pas pourquoi je n’avais pas eu droit à un requin, un lion ou un aigle. Un chou, c’était ridicule. J’ai compris plus tard. J’étais, en secret, le chouchou de M. Vigneau qui, n’ayant pas de « chouchou » en vignette, m’en avait offert une moitié. Il aurait pu s’en passer… La leçon de grammaire commença. – Ouvrez vos cahiers. Nous regardions la neige qui tombait, qui tombait, qui tombait et qui, s’arrêtant de tomber, laissa la cour d’un blanc immaculé. À la récré, les grands allaient s’en donner à cœur joie. Nous, les petits, nous aurions au mieux un coin pour faire un bonhomme, au pire nous servirions de cibles aux lanceurs de boules de neige… Je suis, tu es, il est… M. Vigneau s’aperçut qu’un voile de tristesse qui n’avait rien à voir avec la grammaire couvrait nos regards. Personne n’avait la tête à la conjugaison du présent de l’indicatif… Il prit alors une décision énergique: – Fermez vos cahiers, prenez vos manteaux, on sort faire une bataille! Sitôt dit, sitôt fait. Bonaparte, dans sa jeunesse, n’a pas combattu avec plus de fougue. La cour était à nous! À nous seuls. C’était la revanche des petits sur les grands. Nous étions vingt de chaque côté et Monsieur Vigneau qui encou-

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

Lunettes L’année suivante, Madame Vincent était notre institutrice. Une petite dame très douce qui nous considérait d’abord comme ses enfants avant d’être ses élèves. Avec elle, l’école c’était la vie de famille; mieux même que la vie de famille, car elle ne criait jamais et trouvait toujours une manière d’excuser nos fautes… Tout était donc pour le mieux dans la meilleure des écoles possibles jusqu’au jour où, après une visite de routine de la médecine scolaire, la doctoresse diagnostiqua que je devrais porter des lunettes. Personne d’autre que moi ne devait en porter, mais moi, si! Je découvris d’un coup le mot et la nature du mal terrible qui me frappait : j’étais myope. Après avoir été « chouchou », j’étais « myope ». La chute d’Icare n’est rien à côté de ce que je ressentis. Un copain d’école de mon père tenait une boutique d’o-

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culiste, M.Verrier, au nom prédestiné. Pour me faire plaisir, il refit l’examen et confirma ce que je savais déjà: audelà d’un certain point, le monde devenait pour moi une toile impressionniste. Par ailleurs, il m’affirma que le port de ces prothèses visuelles n’aurait qu’un temps et que, dès la puberté, ce ne serait plus qu’un mauvais souvenir. Me voilà donc avec des lunettes, entouré par mes copains, observé par eux comme une des curiosités de la Foire du Trône. Seul Valentin boudait dans son coin. Je lui volais la vedette. Porteur d’un appareil dentaire, il était jusqu’alors l’unique objet des curiosités de la bande. L’apparition de mes carreaux offerts par la sécurité sociale ruinait sa singularité. Il m’apostropha: — Quand on est bigleux, on fait pas le crâneur! – Répète, si t’es un homme! – Ouais, t’es bigleux, bigloucheux! Il scanda en se forçant à rire: – Ah le bigloucheux! Ah le bigloucheux! Les autres crièrent: – Du sang! Du sang! Certains que la bagarre était inévitable. – Quand on a les dents qui courent après le bifteck, on la ferme. – Tu veux te battre? demanda Valentin. – Tu cognerais un type qu’a des lunettes? – Enlève-les si t’as des couilles, me défia Valentin. Je les enlevais et les lui tendis en plissant les yeux. – Tu veux bien me les tenir? Valentin, qui avait un bon fond et n’était pas méchant, prit délicatement mes lunettes à deux mains. Il n’aurait jamais dû faire ça. Je le voyais flou mais pas plus que Monet voyait ses cathédrales. Mon poing se détendit d’un coup, le touchant en pleine face. J’eus le temps de lui reprendre mes lunettes juste avant qu’il tombe sur le derrière le nez en sang. Il n’aurait pas fallu qu’elles se cassent – en tout cas, qu’elles se cassent comme ça. Mon père m’avait appris, qu’avant de se battre, il ne faut jamais serrer la main droite d’un gaucher; Valentin découvrit grâce à moi qu’il ne faut jamais tenir les lunettes d’un myope doté d’un bon direct du droit…

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rageait un camp puis l’autre jusqu’à ce qu’il reçoive une boule perdue en pleine tête et siffle la fin des hostilités. Quand les grands sont sortis en récréation nous sommes rentrés en classe, rouges de froids, trempés de neige, essoufflés d’avoir tant crié mais heureux comme les vengeurs de Flourens. Le meilleur restait à venir. La leçon suivante devait porter sur le calcul. Monsieur Vigneau ouvrit son armoire et en sortit deux cartons à gâteaux qu’il posa sur son bureau. Puis il écrivit au tableau: 1 + 1 =… Le chœur des bons élèves clama: – Deux! Il sortit ensuite cinq babas au rhum du premier carton et autant du second. Il inscrivit: 5 + 5 = – Dix! entonna le chœur. Maintenant, réfléchissez bien, dit M. Vigneau. Il y a dix babas au rhum et vous êtes quarante. En combien de parts devrais-je couper chaque baba pour que vous puissiez tous en manger? C’était difficile. Je n’étais pas le chouchou pour rien. Après quelques propositions malheureuses de mes petits camarades, je levais la main: – En quatre, m’sieur! – Pourquoi en quatre? – Parce que quatre par dix, ça fait quarante… Le bon génie de la gourmandise avait dû me visiter car je n’entends rien aux chiffres. Peu importe, c’est grâce à ce résultat que nous écrivîmes la belle conclusion du conte des dix babas (au rhum!) et des quarante mangeurs…

Résistance J’avais un an de plus et toujours des lunettes. Après deux années de délices et de douceurs, l’entrée dans la classe de Madame Bourdon s’annonçait comme un passage au Purgatoire avant de rejoindre la classe de Monsieur Ely dont je parlerai plus tard. Madame Bourdon n’appartenait pas à la brigade du rire. Forte poitrine, visage sévère, doigts courts et gras; chez elle, le moindre écart était sanctionné d’une punition. Il y avait de grands classiques: les lignes à copier,


Fiction | L’école dans 10 ans

les verbes à aligner à tous les temps et tous les modes, les robinets qui coulent de problème en problème, etc., et d’ordinaires vexations: au coin, mains sur la tête, dehors dans le couloir, privé de récréation, etc. La dame avait aussi la main leste. Il n’était pas rare de prendre une taloche, voire un coup de règle sur les doigts, sans parler de la fessée dont elle nous menaçait volontiers. Personne n’imaginait qu’elle puisse en venir à cette dernière extrémité. Pourtant, elle le fit. Elle ne le fit qu’une seule fois mais quelle fois! Sa victime était de ma bande, Tanési, un gentil garçon à la peau brune, au regard doux, l’ultime rejeton d’une famille venue d’Italie. Une victime désignée. Qu’avait-il fait pour mériter un tel châtiment? Je ne m’en souviens plus. Mais le crime devait être exemplaire pour que la punition le soit. Elle le fut. Mme Bourdon coucha Tanési sur ses genoux et, devant nous tous, lui administra une fessée. Tanési ne poussa pas un cri, ne laissa pas échapper une larme quand il fut renvoyé à sa place dans un silence de mort. Rien. Mme Bourdon était une véritable pédagogue car je veux croire que personne n’a jamais oublié cette leçon qui fit de Tanési un exemple admirable de résistance face à l’ennemi, de stoïcisme sous la torture, de dignité dans l’humiliation. S’il y avait une stèle à la gloire des héros de la scolarité gratuite et obligatoire, son nom y brillerait en lettres d’or.

d’un tyran dont nous allons faire tomber la tête sous la hache des lois », et Saint Just « le bonheur est une idée neuve en Europe », et Marat, et Vergnaud, et Madame Rolland, et Hebert et Louis xVI dont l’exécution nous effraya et Charlotte Corday avec son air « d’enfant boudeur » et tous les autres… Les révolutionnaires étaient là, devant nous, assis à nos côtés sur nos bancs, penchés sur nos pupitres, transformant le monde au mépris de leurs vies. Ils sont toujours dans ma tête, devant mes yeux avec mes lunettes ou sans elles…

??? Qu’est-ce que j’ai appris à l’école? Qu’il faut se battre pour qu’il n’y ait pas une cour réservée aux grands à laquelle les petits n’auraient pas droit; que le partage du Baba au rhum vaut mieux que la multiplication des pains de Jésus pour comprendre ce qu’est la solidarité; que c’est frappant de constater à quel point un myope ne voit pas le monde comme les autres le voient; qu’il faut mieux avoir le rouge aux fesses que le rouge au front pour hisser le drapeau de la révolte; que la révolution commence à l’instant où l’on prononce le mot. Le reste ne compte pas, ou si peu. Gérard Mordillat

 Révolution M. Ely occupe une place privilégiée dans mon histoire. L’homme portait beau : petite moustache à la Clark Gable, cheveux plaqués, front haut, cravate élégante et discrète. Le samedi après-midi il jouait au billard avec mon père au café de la Poste et les jours de manifestations contre la guerre d’Algérie ou contre l’argent que De Gaulle distribuait sans compter à l’école dite « libre », nous marchions à ses côtés avec les autres instituteurs de l’école et Loup Gris, notre légendaire prof de gym. Chaque matin, avant de faire cours, M. Ely ouvrait « l’Histoire de la Révolution Française » de Michelet et nous faisait la lecture. Rien que la lecture. Il n’ajoutait aucun commentaire et ne posait aucune question, ne donnait aucun devoir. Nous devions écouter, c’était tout, comprendre, nous forger notre propre opinion, développer nos critiques dans nos têtes avant d’en débattre à la récréation. Aucun feuilleton télévisé, aucun film, aucune lecture ne m’a autant passionné que celle-là. Robespierre nous parlait par la voix de notre maître: « La vertu ne fut-elle pas toujours en minorité sur la terre? Et n’est-ce pas pour cela que la terre est peuplée d’esclaves et de tyrans? », et Danton: « Il s’agit bien de comédie! Il s’agit de la tragédie que vous devez aux nations ; il s’agit

Présentation Mordillat à faire

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Dossier | L’école dans 10 ans...

Tout ça a commencé aujourd’hui La nouvelle de Mordillat évoque une école dont certains cultivent la nostalgie sans en considérer les tares, école déjà minée par les disparités géographiques et la reproduction des inégalités. Aujourd'hui, un rapport de l'inspection générale dénonce les méfaits des mesures ministérielles, venant alourdir encore le tableau brossé par l'ouvrage présenté ci-dessous. Constats catastrophiques formulés par les plus hauts placés, de l'intérieur même de l'institution, démonstrations accablantes des études historiques ou des enquêtes de longue durée, analyses alarmantes des tendances dominantes, tout nous incite à continuer les actions qui contrecarrent la destruction du service public d'éducation et le construisent selon nos aspirations.

École : les pièges de la concurrence

P

École : les pièges de la concurrence Comprendre le déclin de l’école française Sous la direction de Sylvain Broccolichi, Choukri Ben Ayed et Danièle Trancart, Éditions La découverte septembre 2010.

n NADIA PASoN, Professeur des écoles, CNT STE 75.

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ar un éclairage historique, une ana-

lyse détaillée des résultats aux évaluations nationales et internationales et des enquêtes sur le terrain, les auteurs (cinq sociologues, une politologue et une statisticienne) mettent en lumière le fait que le développement de la concurrence entre les élèves, les classes et les établissements, produit de l’échec, non seulement pour les élèves issus des milieux populaires coincés dans les collèges ghettoïsés, mais également pour ceux qui parviennent à accéder à d’autres établissements. Quand la sélection, la compétition, la chasse aux « bon élèves », tiennent lieu de pédagogie, des élèves sont mis en échec alors qu’ils pourraient réussir dans un système différent. Ce travail n’apprendra pas beaucoup de choses à ceux qui sont sur le terrain, et qui sont convaincus que la réflexion pédagogique et sociale et le travail en équipe valent mieux que les évaluations, la compétition et la sélection pour améliorer la qualité de l’enseignement et les résultats des élèves. Mais la précision de certaines informations et enquêtes est intéressante. Ainsi, par exemple l’enquête sur un collège du 78 qui est passé en quelques années du statut de collège pilote, exemplaire à tous niveau, à celui d’établissement parmi les plus fuis et dont les résultats au brevet sont les plus faibles du département. On comprend bien également, comment, dans la Loire, c’est un ensemble de facteurs historiques, sociologiques et institutionnels, qui permettent d’expliquer la « sur-réussite » dans ce département plutôt populaire. L’analyse précise des mécanismes et des

politiques en œuvre donnent des arguments en faveur d’une école affranchie de la logique de concurrence vantée par les décideurs. Mais à travers l’ensemble des exemples étudiés, l’ouvrage montre à quel point l’engagement social et pédagogique des personnels peut s’avérer déterminant mais fragile, voire voué à l’échec sans une politique d’ensemble et un réel soutien institutionnel. On a d’ailleurs parfois le sentiment que ce livre, qui démontre ce que nous savons, pour y être confrontés chaque jour, s’adresse davantage au ministère qu’aux professionnels et aux parents d’élèves, puisque toutes les stratégies individuelles, ou collectives mais locales, se heurtent tôt ou tard à un système qui semble aveugle aux situations décrites et réfractaire à toute initiative. La démonstration que le système scolaire actuel ne se donne pas les moyens de remplir sa mission est utile, mais elle laisse en suspens plusieurs questions : Quelle est cette mission ? Qu’entend-on exactement par « réussite » ou « échec » de l’élève ou du système ? Par rapport à quelles ambitions, selon quelles normes ? L’école peut-elle être égalitaire et juste dans une société qui l’est de moins en moins ? La cécité des pouvoirs publics est-elle autre chose que la volonté de favoriser la fuite vers les établissements privés, donc le désengagement de l’état, tout en favorisant la création d’une élite ? Et pour les populations pauvres, issues souvent de l’immigration, le choix de la répression est moins coûteux, et tient lieu souvent d’unique politique publique. ■


Dossier | L’école dans 10 ans...

Source : Google Maps

IL Y A FouLE D’ÉLèVES À L’ArrêT DE BuS qui se trouve à 500 m à peine du collège et je n’en reconnais aucun. Et ce n’est pas une fiction. Ils sont inscrits au collège de la Guyonnerie à Bures-sur-Yvette à 3 ou 4 km de chez eux… et pas au collège Aimé Césaire des ulis qui se trouve à côté! Cela s’appelle la carte scolaire. Pour mieux comprendre, il faut regarder le paysage. Au premier plan, à l’ouest, depuis la salle des profs: la cour. Au deuxième plan, il y a une aire de jeux et un petit terrain de sport. Au troisième plan, à 200 m, on distingue difficilement des pavillons résidentiels derrière de la végétation et un mur de ciment. En hiver, on voit mieux que c’est un quartier qui appartient à une autre commune. Aux ulis, 50 % de logements sociaux. Des cités dont celle des Amonts avec le collège. De petits immeubles HLM (les

Belote,

rebelote

et carte scolaire

tours ont été démolies) et toute la palette de l’habitat urbain avec ses immeubles de différents standing. La carte scolaire date des années soixante-dix. Quand la ville nouvelle des ulis est sorti ex-nihilo de ce plateau de l’Essonne qui domine la vallée de Chevreuse, elle a été découpée au scalpel en suivant les frontières communales. A Bures et à orsay, les communes qui jouxtent les ulis, les logements sociaux ne dépassent pas 10 % du parc résidentiel. Les deux populations ne se croisent qu’au centre commercial… et des familles des ulis cherche chaque année plus nombreuses à partir dans les collèges alentours. À de rares exceptions près, c’est la même histoire (et la même géographie) qui se répète dans les établissements scolaires qui relèvent de l’éducation prioritaire. Pour les ulis, il y a peu de chance que le jeu soit rebattu différemment. François Spinner, collège Aimé Césaire, CNT éducation 91

Dix ans de réforme dans les dents J'ai débuté ma carrière de professeur des écoles il y a dix ans. Cette période somme toute relativement courte a malheureusement été bien remplie de mauvais coups de la part du pouvoir. Je vais tenter d'en faire un bref exposé, ce qui m'amènera ensuite à envisager ce qui nous attend. Une succession de mauvais coups

n FrANCk ANToINE, Professeur des écoles, CNT 34 éducation.

À peine arrivé dans l'éducation nationale, j'assistais à l'éviction d'une partie importante de ses travailleurs avec la suppression des aides éducateurs (emplois jeunes) et des surveillants d'externat/ maîtres d'internat. Si les aides éducateurs étaient employés en contrat précaire ils avaient su dans leur majorité se faire une place dans les écoles malgré un manque de définition de leur rôle à l'origine. Leur disparition a entraîné des vides dans la vie des écoles (BCD, salle informatique, arts plastiques, activités physiques originales, journal scolaire...). De plus ils ont été rem-

placés en nombre moindre par des personnes avec des contrats de plus en plus précaires (assistants d'éducation, employés de vie scolaire, AVS, assistants pédagogiques...). D'autre part le statut de MI/SE permettait aux étudiants non fortunés de poursuivre leur scolarité en leur proposant un emploi compatible avec la poursuite de leurs études. Il permettait dans le même temps de réduire le fossé générationnel entre adolescents et adultes en offrant une médiation par l'intermédiaire de jeunes adultes eux-mêmes en situation d'apprentissage. Dans le même temps on assistait à une remise en cause de l'école maternelle avec la diminution 

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Dossier | L’école dans 10 ans...

 de la scolarisation des touts petits. Attaques avant

Quel est le but exact poursuivi par ces « réformateurs » de l'école ? Quel rôle veulent-ils faire jouer à l'école dans la société de demain ? ou au contraire quelle fonction désirent-ils l'empêcher de remplir? recherche d'économie ? revanche idéologique?

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tout idéologiques que l'on a vues se poursuivre tout au long de la décennie, en particulier avec les déclarations tonitruantes de Xavier Darcos. Un peu plus tard se fut au tour de l'éducation prioritaire de subir une refondation. Contrairement à ce qui a pu être dit par ces promoteurs il ne s'agissait pas de redéployer les moyens au plus près des besoins mais d'organiser la sortie la plus rapide possible du dispositif d'un tiers des établissements classés. Dans le même temps on diminuait le nombre d'enseignants RASED (Réseau d'aide spécialisé aux enfants en difficulté) tout en inventant la farce des PPRE (programme personnalisé de réussite éducative). Tout en alourdissant la tâche des enseignants, le gouvernement voulait faire croire qu'il s'attaquait à l'échec scolaire sans fournir aucun moyen. Le temps vint alors d'un grand plan de réajustement structurel avec des suppressions de postes à répétition. Afin de s'attirer des sympathies dans la profession ce plan s'accompagna de carottes qu'un certain nombre de collègues s'empressèrent de récolter (heures supplémentaires dans le secondaire, stage de remise à niveau dans le primaire, prime pour les évaluations nationales...). L'actuel ministre n'a d'ailleurs pas manqué de préciser que s'il pouvait augmenter le salaire des professeurs débutants, c'était grâce aux économies réalisées par la diminution du nombre de salariés de l'éducation nationale. Parmi ces travailleurs dont on se passe, il y a les maîtres CRI (cours de rattrapage intégré) qui s'occupaient des ENA (élèves nouvellement arrivés). Ceci en parfaite logique avec le reste de la politique du gouvernement puisqu'il augmentait le contrôle aux frontières et organisait conjointement la chasse aux étrangers non désirables.

Une mutation du métier ? Si le métier d'enseignant a effectivement changé au cours de ces dix années, c'est d'abord par la grande confusion entraînée par la multiplication des priorités (aux sports, aux arts plastiques, aux sciences, aux langues vivantes, aux apprentissages fondamentaux). Celle-ci a achevé de complexifier et d'opacifier les

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objectifs de l'école. On a ensuite assisté à une remise en cause des programmes de 1989 qui s'ils n'étaient pas révolutionnaires avaient au moins l'intérêt d'afficher la volonté de centrer l'école autour des enfants. Ces orientations faisaient suite aux luttes menées dans les années 60 et 70 par l'ensemble des mouvements pédagogiques. Les différents ministres de l'éducation ont depuis entamé une propagande incessante contre « les pédagos », de dénigrement des enseignants et de délires sur la baisse de niveau des écoliers (voir les déclarations de M Allègre, Ferry, Darcos), propagande reprise en choeur par l'ensemble des médias de masse. Celle-ci a été suivi par une remise en cause de l'autonomie des enseignants couronnée par les « nouveaux » programmes de 2008, rapidement suivie par une réforme de la formation des enseignants qui accorde une très grande place au devoir d'obéissance des fonctionnaires. Celle-ci achevait de fermer la profession aux classes populaires en supprimant l'année de stage payée pour les futurs professeurs tout en mettant en avant le mensonge d'une meilleure qualification des enseignants (bac +5 ce qui était déjà le cas avant puisque les étudiants préparaient le concours pendant une année avant celle de stage : licence + une année de préparation+ une année de stage= bac+5). Finalement le métier se transforme pour devenir de plus en plus technique et de moins en moins humain avec l'imposition implicite et explicite de choix pédagogiques réactionnaires (méthode de lecture syllabique, retour en force de la grammaire et de l'orthographe, fixation sur la discipline et le mérite …).

Des élèves suspects à surveiller Si le rôle de l'enseignant a partiellement été redéfini, les décideurs sont aussi revenus sur celui d'élève. Un grand bond a été franchi parallèlement à la mise en place du plan de prévention de la délinquance. L'école s'est alors vu doté d'une nouvelle fonction : le repérage précoce des futurs déviants à travers des questionnaires de comportement pour les enfants de maternelle, la mise en place des contrats locaux de sécurité . Mais comme d'habitude lorsqu'on installe des outils de contrôle sur une partie de la population, c'est bientôt


Dossier | L’école dans 10 ans...

sociale, d'imposition de la norme et de dressage à la soumission. Pour autant nous ne devons pas perdre de vue tout ce que la société a à perdre avec cette refondation : le peu de traitement commun et égalitaire de la question de l'éducation. En effet il est encore possible (Pour combien de temps ?) en France pour tous d'envoyer ses enfants à l'école qui seront accueillis par des professionnels identiquement formés quel que soit son lieu de résidence ou son statut social (je ne parle ici que de l'enseignement primaire et secondaire public).

Et pour la suite ?

la totalité de celle-ci qui se retrouve fiché. La surveillance de l'ensemble des écoliers a été instaurée par la mise en place des fichiers SCONET et base élève. L'état s'intéresse aussi au repérage des différents niveaux scolaires et a instauré les évaluations nationales en CE1 et en CM2 qui doit lui permettre d'identifier les compétences de chaque élèves en attendant le classement des écoles et des enseignants renforçant par là-même le règne de la compétition. La recherche d'efficience dans la sélection ne s'arrête pas à l'école primaire et les renseignements sur les élèves du secondaire et du supérieur circulent abondamment sur internet. La vidéo surveillance et les bornes biométriques viennent surenchérir sur le traitement sécuritaire des enfants et des adolescents, et lorsque le besoin s'en fait sentir l'institution a recours aux brigades d'intervention musclées qu'elle vient de créer. La note de vie scolaire sert à la fois de carottes et de bâton en attendant la distribution de médaille ou l'octroi de prime au mérite. Les plus méritants se voyant même attribués une place dans un internat d'excellence. Il est d'ailleurs surprenant de voir comment les ministres excellent dans l'art de refourguer des vielles recettes à toutes les sauces (internat de ceci ou de cela, retour des bons et des mauvais points et du vouvoiement en classe... A quand la blouse grise et les châtiments corporels ?).

Un projet de société ? Quel est le but exact poursuivi par ces « réformateurs » de l'école ? Quel rôle veulent-ils faire jouer à l'école dans la société de demain ? Ou au contraire quelle fonction désirent-ils l'empêcher de remplir ? Recherche d'économie ? Revanche idéologique ? Volonté de détruire des résistances moribondes mais persistantes ? Création de nouveaux débouchés pour l'économie du savoir ? Désir absurde de retrouver un age d'or ancien et illusoire ? Impossible pour nous qui ne sommes pas dans le secret de trancher entre ces options, même si nous pouvons nous douter que plusieurs de ces projets rentrent en résonance. Peu importe d'ailleurs ce qui compte à nos yeux, c'est qu'une vaste entreprise de déstabilisation et de dégradation de l'école publique soit en cours. Ce n'est pas que nous idéalisions celle-ci avec son cortège d'iniquités : entreprise de sélection, de reproduction

Dans 10 ans combien d'autres coups aurons-nous eu à supporter ? S'il est impossible de décrire l'avenir ni même d'envisager toutes les possibilités que nous offrirons la prochaine décennie, nous pouvons d'ors et déjà décrypter les changements les plus prévisibles. Le mouvement actuel de hiérarchisation des rapports humains dans la communauté scolaire se poursuivra certainement avec la mise en place des Epep dans l'école primaire et la programme Clair dans le secondaire. Ces deux réformes visent à renforcer les pouvoirs attribués aux chefs d'établissement à travers l'évaluation et la sélection des salariés. Elles renforcent leur pouvoir et leur autonomie dans la gestion de l'établissement et la définition des priorités comme l'a fait avant elles la LRU. Même si certaines orientations actuelles peuvent être remises en question par des alternances politiques, il y a tout lieu de craindre que la dérive gestionnaire, technicienne et manageriale de l'éducation se poursuive quelle que soit la couleur politique des prochains gouvernants. Si nous (travailleuses et travailleurs de l'éducation) voulons peser sur notre avenir et sur le devenir de notre métier nous ne pouvons compter que sur nous-même. En effet nous avons la possibilité de rallier à nous une partie des parents d'élèves et tous ceux qui prennent la question de l'éducation au sérieux dans le camp de l'émancipation, mais ces alliés ne sauraient se déclarer à nous si nous ne sommes pas capables d'initier un vaste mouvement de défense et de remise en question de l'école publique.■

Brigade dodo... Grève d'indignation dans mon collège au printemps 2010 suite à trois incidents successifs où des enseignants ont été bousculés ; le mouvement se prolonge la journée suivante, consacrée à la rédaction d'une lettre au chef d'établissement et à la demande au rectorat de personnel « Vie scolaire » supplémentaire. rien que de très ordinaire dans un collège où le mal-être d'une partie des élèves se mue en aggressivité – notons entre parenthèses que cet aspect ne fait pas l'objet de l'attention des enseignants. Le surlendemain, la matinée est banalisée : l'équipe mobile de sécurité vient répondre aux inquiétudes des enseignants ; nous avons droit à un exposé d'un commissaire sur la nécéssité de porter plainte et la protection jurique que l'Etat accorde à ses fonctionnaires, et, après quelques mots des autres protagonistes, un Conseiller principal d'éducation et un enseignant, à l'ouverture d'un débat ; tout le monde y participe, ne fût-ce que pour dire qu'il faut d'abord examiner la demande revendicative des personnels. on nous promet un suivi, dont tout le monde sait qu'il n'aura pas lieu. La matinée est terminée, on va reprendre les élèves. rideau. Même pas le sécuritaire hystérico-sarkosien auquel on pouvait s'attendre, la même courtoisie lasse des fonctionnaires qui reçoivent au rectorat, l'équipe mobile de sécurité* a fait son travail : pacifier... les profs. ■ (JPF) * anecdote : on fait remarquer au commissaire qu'une équipe automobile d'insécurité a fait brûler une voiture devant le collège, et qu'une semaine plus tard cet exemple des passions tristes trône toujours sans que « les services concernés » l'enlèvent.

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Dossier | L’école dans 10 ans...

Et maintenant,

si on rêvait un peu ? L'école dans 10 ans ? L'époque actuelle ne nous offre pas des perspectives réjouissantes. Nous avons pourtant décidé de prendre à contre pied ces mauvais jours et de se lancer dans un exercice d'écriture : « et si dans 10 ans l'école de nos rêves était enfin réalisée ». Cet exercice d'écriture s'il est complètement imaginaire et ne se veut absolument pas prospectif nous permet au moins de rêver un peu et de définir un peu plus précisément ce que nous voulons. Afin de faire circuler la parole et que celle-ci ne soit pas monopolisée par les enseignants, j'ai demandé à mes deux filles, élèves en primaire et au collège, de se lancer dans l'exercice.

► soraya 10 ans, élève en cM2

s

i l'école était Parfaite

dans 10 ans elle serait comme ça : En classe on parlerait du futur au lieu du passé. Dans les toilettes un lecteur C.D. et un diffuseur de parfum seraient attachés. Il y aurait des distributeurs de bonbons dans toutes les classes. Dans la salle de gym il y aurait des lianes pour jouer à Tarzan. On choisirait notre professeur par vote. Les professeurs donneraient un cadeau à chaque bonne réponse. Les professeurs seraient des anciens clowns. La/Le directeur/directrice donnerait des bonbons à tous les élèves . On pourrait aller à la B.C.D quand on en aurait envie. Il y aurait des ordinateurs , la climatisation et le

chauffage dans toutes les classes. Il y aurait une salle de relaxation avec massages et détente. On ferait plus de sorties et de classes découvertes. La cour de récréation serait un immense jardin avec des fontaines et des bassins à canard. Les récréations seraient allongées de 30minutes. Dans la cantine il y aurait un self service avec plein de choix. A la rentrée on choisirait avec qui on veut être. Chaque semaine on rencontrerait des chanteurs. L'école commencerait à 10H le matin et finirait à 16H l'après-midi. Une semaine de chaque mois un grand cuisinier viendrait à la cantine pour faire à manger. A la cantine on ferait des journées barbecue. ■

► Maëlle, 12 ans collégienne

u

mon réveil sonne à sept heures précises; je me lève et me prépare pour aller au collège. Puis j’attends une camarade pour aller ensemble jusqu’à l’arrêt de bus. Les minutes passent et je ne la vois toujours pas arriver. De peur de rater le bus je m’élance à travers la ville. Une fois arrivée, je remarque qu’il n’y a personne. C’est étrange. Peutêtre aurais-je loupé le car ? Je rentre chez moi et prends mon vélo. Le trajet n’est quand même pas si long. J’arrive devant le collège à l’heure où, normalement, les grilles sont ouvertes. Mais une fois encore il n’y a personne, les portes sont fermées et il n’y a pas le moindre mouvement à l’intérieur de l’établissement. Alors, je m’assois et attends que les élèves

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n Matin, coMMe tous les autres,

arrivent. Quinze minutes passent puis trente. Je commence à m’impatienter et à trouver le temps long. Une heure plus tard, les premiers collégiens commencent à arriver. Au bout de quelques minutes les portes s’ouvrent. C’est plutôt bizarre, d’habitude le collège ouvre à huit heures mais aujourd’hui il ouvre à neuf heures trente. Les horaires ont peut-être changé pendant la nuit? Mais tout le monde aurait était prévenu sauf moi? Je chercherai la réponse à mes questions après, pour l’instant je ne veux pas arriver en retard en cours. J’entre dans le collège et tout est FABULEUX! Tout a tellement changé je ne reconnais plus rien. Puis l’émerveillement fait place à l’inquiétude. De nouvelles questions apparaissent dans ma tête. Tout cela aurait changé en une nuit


Dossier | L’école dans 10 ans...

seulement? Comment les travaux avaient pu avoir lieu sans que je m’en aperçoive? Je regarde autour de moi et les gens ne paraissent pas surpris. Je commence à avoir peur. Suis-je dans un rêve? Et tout ce changement ne faisait que commencer! Je pénètre dans la cour et au lieu du petit carré de béton qu’il y avait hier il n’y a dehors que de l’herbe verdoyante, de magnifiques fleurs et d’immense arbres. Les collégiens sont allongés dans l’herbe et ont l’air heureux. La sonnerie retentit. Je m’en vais rejoindre mon rang. Je ne connais plus personne tout le monde a changé. Je me demande si je suis dans la bonne classe. Je regarde par terre et aperçois le code D5. C’est pourtant bien ma classe, pourquoi ne reconnais-je personne? Un professeur s’approche et nous dit de monter. Je le suis. Je rentre dans la classe et l’appel commence. La classe aussi a beaucoup changé. Elle est très décorée et pleine de couleurs elle est devenue chaleureuse et accueillante. Ça change des classes sombres et grises. Je me rends conte que tous le regards se sont posés sur moi. Ils ne me connaissent pas, je leur suis inconnue. J’entends des chuchotements, des murmures qui passent de bouches à oreilles. Ils parlent de moi. Ils se demandent qui je suis. Soudain, le professeur se lève et me pose plusieurs questions. Puis il me demande de le suivre. Il m’accompagne jusqu’au secrétariat et me laisse. Les personnes s’occupent de moi et m’amènent à une classe. Ils me présentent aux autres élèves et m’installe à une table. Le cour est passionnant mais j’ai l’impression d’avoir déjà fait ce travail. Le professeur est plein de vie et pour apprendre, il organise des jeux qui consistent à trouver la réponse des questions posées en utilisant les documents donnés. Les cours suivants sont aussi bien que le premier. D’habitude le professeur arrive en classe lit sont cours puis repart. Mais là il s’intéresse aux élèves, il s’occupe d’eux. Midi retentit. Je me dirige au self pour aller manger. Je m’attendais à se qu’il y ait un monde fou qui se bousculent pour manger. Mais non, ce n’est pas le cas. La cantine était deux fois plus grande donc pouvait accueillir beaucoup plus de monde. On ne devait plus attendre des heures pour pouvoir manger. Je rentre au self pour manger je passe ma carte, prend un plateau et le pose sur la glissière. Elle me paraît plus grande que d’habitude et je ne rêve pas. Il y a beaucoup plus de choix et les plats sentent tous bon. Je m’assoie pour manger et goûte le plat que j’ai choisi. Il est délicieux. Ce n’est pas comme les haricots en boite ou le poisson congelé. La fin de le pause repas est annoncée. On rentre en cours mais une demi-heure plus tard qu’en temps normal. Et j’ai, pendant la pause, remarqué qu’il n’y avait pas de cours de treize à quatorze heures. La classe est aussi belle que la précédente, toujours pleine de couleurs et très bien décorée. Le professeur annonce une interrogation. Il écrit la date au tableau : 26 avril 2020. Je lis : 26 avril tout me paraît normal. Mais quand je regarde l’année je pousse un énorme cri strident. 2020! Mais hier j’étais en 2010. Comment est-ce possible? Aurais-je dormi pendant dix ans? ■

Q

uELS SoNT MES ESPoIrS pour l'école? Tout d'abord la libérer des contraintes de la société afin de réaliser son projet: l'émancipation et le développement des possibilités de chaque enfant. Ce premier point relève bien plus d'un changement de société que de la seule réforme de l'institution scolaire. En effet, aujourd'hui nombreux sont les parents et donc les enfants à penser que le principal intérêt de l'école réside dans le fait de pouvoir participer et donc d'avoir une chance de gagner dans la compétition scolaire. Ceci dans un unique but: s'assurer une place confortable dans la répartition des rôles de la société adulte. Si nous réussissons à nous affranchir du chômage par le partage du travail et des différentes hiérarchies professionnelles par l'égalité des salaires et des revenus, l'école pourra enfin reprendre son véritable rôle: être un lieu d'apprentissage pour lui-même et pour le développement de chacun-e. Nous en profiterions pour rendre pleinement à chaque enfant la confiance en lui et en ses capacités qu'il n'aurait jamais du perdre. Pour cela nous cesserions de croire que l'égalité signifie l'uniformité et nous permettrions aux élèves d'apprendre à leur rythme, tout aussi bien en terme d'année que de journée. Il faudrait bien sûr supprimer les classes de niveau pour créer quelque chose qui ressemblera plus aux classes de cycle ou aux classes uniques. Nous bannirons les examens, les notes et les redoublements, ceux-ci ne faisant que renvoyer les enfants à leurs échecs. À la place nous aurions constamment en vue de mettre en avant leurs réussites. Nous prendrions de grandes libertés

avec les programmes (pour peu qu'ils existent encore, en tout cas sans leur caractère contraignant et normatif) ce qui permettrait de travailler au plus près des envies et désirs des individus de la communauté scolaire, le cursus et la journée scolaires se dérouleraient au gré des curiosités éveillées plutôt qu'aux ordres des décideurs. L'école cesserait d'être un lieu séparé du reste de la société pour en être partie intégrante. Ce qui signifie que l'apprentissage ne serait qu'un moment de celle-ci et surtout n'y serait pas circonscrit en se poursuivant en dehors et en particulier en lien avec les autres métiers. Nous pourrions par exemple imaginer des visites fréquentes sur l'ensemble des lieux de travail des parents. Ces visites permettraient de faire le lien avec le monde des adultes, de susciter des questions et de donner un but pratique aux apprentissages. Évidemment sur ce plan là aussi les changements ne peuvent se faire uniquement dans le domaine scolaire, c'est la société qui doit jouer le jeu et accepter de consacrer une partie de son temps à l'éveil et à l'instruction de ses petits, sans quoi ces visites seraient creuses et ressemblerait aux stages de découvertes professionnelles du collège d'aujourd'hui qui ne représentent bien souvent qu'un ennui supplémentaire infligé aux adolescents. Finalement au-delà des différents dispositifs et organisations pédagogiques qui restent largement à inventer ce qu'il importe de redécouvrir à l'école et dans la société c'est la joie et la puissance d'apprendre et de se construire. ■ Franck Antoine, professeur des écoles, CNT 34 éducation

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L’école pilote Marc Cantin & Isabel Dix ans. Voilà plus de dix ans que je n’ai pas mis les pieds dans une école. Pour un auteur jeunesse, ça peut paraître étrange. Surtout que les enfants sont en général heureux de rencontrer un écrivain. En dehors du fait qu’ils sont dispensés de calcul ou de dictée pendant ce temps, ils aiment approcher un auteur, en vrai, un qui leur donne à lire, à rêver, à imaginer. De mon côté, c’est plus compliqué. Je me suis lassé de répondre aux éternelles mêmes questions. J’ai essayé de me prêter à l’exercice en pensant à autre chose, ou en ne pensant à rien, comme un sympathique automate… mais j’ai craqué. Il y a plus de dix ans, j’ai arrêté. Plus de rencontres. Aussi bien avec les élèves qu’avec le public, les journalistes, les attachées de presse, les libraires, les responsables commerciaux, et même les éditeurs. Plus de salons, de foires, de festivals, plus d’écoles, plus de bibliothèques. Terminé. Je suis resté chez moi, une belle maison à la campagne, avec, par ordre d’importance, ma femme, mes chevaux, mon jardin et mon ordinateur. Hélas, l’isolement est un luxe qui coûte cher. Même pour un écrivain. J’ai continué à publier, mais si mon absence m’a d’abord hissé au rang des denrées rares et précieuses, elle a fini par être interprétée comme une suffisance déplacée. Le monde du livre m’a jugé bien prétentieux de l’ignorer ainsi, et les chiffres de mes ventes ont affiché une courbe descendante, entraînant rapidement mon compte en banque dans l’avalanche. Au terme de cette glissade, je me retrouve donc aujourd’hui devant l’école Jacques-Prévert dont le directeur, homme tenace, répète ses invitations depuis des années. Par respect pour sa persévérance, je ne lui révélerai pas que c’est l’appât du gain qui m’a fait sortir de ma tanière, car cette intervention, dont le prix est fixé par un groupement d’écrivains qui semble faire autorité dans le milieu de la littérature jeunesse, est encore plus juteux qu’il y a dix ans! Le tarif que m’a annoncé le directeur pour rencontrer ses élèves m’a regonflé d’espoir pour mon prochain rendez-vous avec mon banquier. Faire la promotion de mes livres à ce prix frise l’escroquerie. Mais bon, je n’en suis pas responsable et ma conscience s’en accommode d’autant mieux. Et puis, je dois l’avouer, je suis curieux de voir à quoi ressemble une école après tant d’années. De l’extérieur, rien de bien différent. En dehors de l’entrée. La porte devant laquelle je me trouve est réservée aux enseignants. Les enfants entrent à l’opposé. Cela évite certainement d’être bousculé par les gosses, de recevoir un ballon sur le crâne ou de se faire alpaguer par des parents mécontents. Je sonne. Une voix résonne aussitôt dans une sorte d’interphone. – Vous désirez? Je décline mon identité pendant qu’une caméra située au-dessus de ma tête, sur un bras articulé, se rapproche de moi. Dans l’interphone, la voix me demande de sortir ma carte d’identité et de l’appliquer contre le lecteur. Le directeur m’avait effectivement bien stipulé d’emporter ma pièce d’identité. Je m’exécute et la plaque contre un écran noir placé sous l’interphone. Il me renvoie un bip amical. Et la porte s’ouvre. – Le directeur arrive, me dit un molosse aux cheveux courts qui ne doit pas être habitué à être contrarié. En effet, quelques secondes plus tard, le directeur apparaît au bout d’un couloir. Il marche d’un pas rapide, me serre la main énergiquement, me remercie d’être venu, remercie le gardien, et m’entraîne avec lui vers son bureau. Peut-on encore parler de bureau ? En entrant dans cette pièce qui ressemble à une salle de télésurveillance, je ne cache pas ma surprise. – Vous êtes dans un quartier sensible? – Pas du tout, me répond le directeur. Nous sommes une école pilote à la pointe de la cyber scolarité.

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N’AUTRE école, n° 25, hiver 2010

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Fiction | L’école dans 10 ans

Constatant mon ignorance, il allume six écrans. Six classes, où les enfants terminent de s’installer, apparaissent devant mes yeux écarquillés. J’imagine alors que le directeur entend garder un œil sur son équipe enseignante grâce à ce procédé. Une question s’impose donc. – Mais où sont les enseignants? Le directeur s’amuse de mon étonnement. Quand il évoque les réductions de postes et les restrictions de budget, j’acquiesce. Oui, j’en ai entendu parler. J’en entends même parler tous les ans. – Je n’ai plus d’enseignants, m’explique-t-il. Je m’occupe seul des six classes. Grâce aux tableaux numériques et aux matériels informatiques dont disposent les élèves, je m’en sors assez bien. Il prononce ces derniers mots avec une pointe de fierté. Ça me semble assez logique. Piloter une bonne centaine de gamins, ça reste une performance. – Ici, il n’y a que des CM1 et des CM2. C’est plus simple, précise-t-il, sans doute pour ne pas paraître prétentieux. Et les classes ne dépassent pas vingt élèves. Les enfants viennent de toute la périphérie nord de la ville. Ils ont un peu plus de transport, mais personne ne s’en plaint. Je pose alors une question qui le fait exploser de rire et qui me plonge dans la peau d’un gosse qui vient de sortir une énormité. – Mais vous passez d’une classe à l’autre? Il m’excuse volontiers, je suis un artiste, je n’ai pas l’esprit pratique, c’est bien connu. – Je reste ici. Cette caméra nous filme et diffuse l’image et le son sur le tableau numérique de la classe de mon choix. J’explique la leçon en l’illustrant de documents interactifs que les élèves peuvent télécharger sur leur cahier numérique. Je lance les exercices et, pendant qu’une classe travaille, je passe à la suivante, en gardant un œil sur les autres grâce à mon écran principal. Il allume un nouvel écran séparé en six et s’installe devant son clavier après avoir ajusté son casque muni d’un micro. Il m’invite à m’asseoir, vérifie que nous sommes bien dans le champ de la caméra et me tend un second casque. – Nous débuterons avec la classe 1 dans trois minutes, annonce-t-il. Je passe mes mains sur mon visage, déréglant au passage mon micro. Je ne rêve pas. C’est certain. Ceci est bien réel. Je suis assis dans ce qui pourrait être une salle de commande destinée au lancement d’une fusée en compagnie d’un enseignant, et je m’apprête à commencer une intervention scolaire qui consiste à faire se rencontrer un écrivain et des lecteurs. – Nous n’allons donc pas nous rendre dans la classe ? dis-je d’une voix mal assurée. – Je n’ai jamais aucun contact avec les enfants. Seul Denis s’y rend. – Denis? – C’est lui qui vous a ouvert la porte. En cas de problème, j’enclenche une procédure blanche, bleue ou rouge, et il pénètre en zone d’enseignement. – Et?

– Il extrait l’élément perturbateur et le place en zone de médiation. Je m’entretiens avec lui, nous évoquons l’incident et je lui propose de reprendre le travail. S’il refuse, ses parents sont prévenus et doivent venir le chercher dans les plus brefs délais. Tout retard entraîne des pénalités financières, directes ou indirectes. Mais nous avons rarement besoin d’aller jusque-là. Et si l’élève récidive, il est déplacé dans une structure éducative, en internat. Avant qu’il me vante les résultats positifs de la méthode en matière de discipline, ce dont je ne doute pas, j’en reviens à ce qui me préoccupe. Je ne suis pas ici pour refaire le monde. Et l’intervention censée m’apporter une rétribution salvatrice commence dans une minute. – Mais l’intérêt d’une rencontre entre un écrivain et ses lecteurs, c’est justement la rencontre. – Elle va se produire, me rassure le directeur en pointant son index vers un écran. – C’est une rencontre virtuelle! je m’offusque. – Pas du tout. Les enfants savent que vous êtes là, avec moi. Et puis, vous ne risquez pas de vous faire agresser ou d’être accusé de pédophilie. Croyez-moi, beaucoup de professeurs de collège bénissent la virtualité. Ce n’est pas le terme peu laïque qui me surprend le plus. – V… vous voulez dire que vous ne croisez jamais les élèves? Même pendant la récréation? – Denis dispose de ses propres écrans pour surveiller les zones récréatives. Et les entretiens avec les parents se déroulent de la même façon que les cours, dans les salles de médiation. Attention, c’est à vous! Il appuie sur ses boutons et j’entre en liaison avec la classe 1…

*** J’ai rencontré les élèves des classes 1 et 2 le matin. L’après-midi, j’ai échangé avec les classes 3 et 4 en simultanée, puis les classes 5 et 6.

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Fiction | L’école dans 10 ans

Six classes. Il y a dix ans, nous ne rencontrions que quatre classes par journée d’intervention. Je me surprends soudain à ressentir une pointe de fierté au regard de ma performance. Six classes, quand même. Et un contenu des plus intéressants. Les enfants ont posé de bonnes questions, jamais deux fois la même. Et ils notaient mes réponses. J’ai vérifié en zoomant avec la caméra. En plus, le directeur m’a expliqué comment me servir de sa tablette graphique. Je m’en suis bien tiré. Les enfants ont eu droit à une dédicace, de ma main, qu’ils se sont empressés de copier et de coller dans leur cahier numérique. Certains, plus malins, l’ont insérée dans leur e-book! Ah! le progrès. Depuis des années, je cède mes droits numériques à mes éditeurs sans trop savoir de quoi il s’agit. Ils me reviennent juste sous la forme de droits d’auteurs, une ligne de compte qui ne cesse de gonfler au détriment de celle des droits des livres « papier ». Maintenant, je sais de quoi il est question. Aujourd’hui, je suis entré dans un nouveau monde. Le cyber monde. – Alors, conquis? me demande le directeur avec un large sourire. Nous sommes actuellement plus de 200 écoles pilotes mais l’an prochain, nous serons le double. Tout va très vite de nos jours. – Je vous avoue que je n’étais pas très à l’aise ce matin. Mais on s’habitue… Je n’achève pas vraiment ma phrase, peut-être pour conserver une incertitude, peut-être pour parler de ce sentiment étrange qui s’accroche à moi, malgré l’indiscutable travail accompli. Un petit vide qui ne se comble pas. Je m’apprête à prendre poliment congé du directeur quand ce dernier retient ma main qu’il vient de serrer. – J’aurais une faveur à vous demander, me dit-il en baissant la voix. – A… avec plaisir, je bafouille, troublé par cette promiscuité qui a été absente toute la journée. Il me fixe dans les yeux, comme s’il se préparait à prendre sa respiration avant de se jeter à l’eau. Puis il lâche soudain ma main et se retourne pour ouvrir un tiroir. Quand il me fait face à nouveau, ses yeux brillent. Ils me rappellent les yeux d’un enfant que j’ai croisé un jour, au détour d’une signature, et qui m’a raconté mon roman. Il l’avait tellement aimé, il y avait pris tant de plaisir, qu’il avait oublié que j’en étais l’auteur et que je connaissais assez bien cette histoire. Je me souviens de ses yeux brillants d’émotion au moment où il m’a demandé de lui dédicacer son livre. Aujourd’hui, le directeur m’adresse ce même regard en me présentant un exemplaire « papier » d’un de mes premiers romans. – Je serais vraiment heureux que vous me le dédicaciez, en souvenir de cette journée. Je sens le vide grandir en moi. Je sens mes mains trembler. Pourquoi lui accorderais-je ce qui a été refusé aujourd’hui aux enfants? Pourquoi le laisserais-je tirer avantage de sa situation? S’il a besoin d’authenticité, si elle lui pro-

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cure ce qu’affichent ses yeux, pourquoi la conserve-t-il jalousement? N’y a-t-il plus assez de bonheur pour tous? Le partage du savoir, entre un maître et ses élèves, s’accommode-t-il mieux de l’absence de rapports humains que la rencontre d’un écrivain et d’un lecteur? Je revois également le visage de mon maître de CM2, Monsieur Poulin. Il ébouriffait mes cheveux en me rendant chacune de ma rédaction. « Quelle imagination ! répétait-il. Ce n’est plus une rédaction. C’est un roman! » Je sens encore sa main sur ma tête. Je ne me recoiffais pas, persuadé que plus mes cheveux étaient ébouriffés, plus il avait aimé mon histoire. – Juste une petite signature, lâche le directeur d’un ton suppliant. Comme je n’ai pas l’âme d’un bourreau, ni d’un chevalier, je prends le livre, je trouve un crayon dans la poche de ma veste et je recopie la phrase qu’il m’a soufflée, pleine d’originalité: « En souvenir de cette journée. » Et je signe. C’est certainement la dédicace la plus minable du monde. Elle contente pourtant pleinement mon directeur. Je m’empresse de le saluer à nouveau et je rejoins Denis qui m’ouvre la porte du coffre-fort. Je remonte dans ma voiture. Le portail électronique me libère et je quitte le parking hautement grillagé. Dans deux heures, je serai chez moi. Je me fais la promesse d’y rester. Même si mes chiffres de ventes poursuivent leur dégringolade, jamais plus je ne quitterai ma demeure. Si les lecteurs veulent me rencontrer, ils viendront m’y trouver. Je les accueillerai dans ma belle maison à la campagne, en compagnie de, par ordre d’importance, ma femme, mes chevaux, mon jardin et mon ordinateur. Ma porte restera ouverte, ma main tendue et mon crayon toujours prêt à laisser un souvenir de notre rencontre, à remplir d’humanité le vide entre l’histoire et celui qui la lit, comme un professeur comble ce qui le sépare de son élève.

Marc Cantin est écrivain pour la jeunesse et scénariste BD. Il a publié plus de 150 titres (albums, livres illustrés, romans, BD) pour toutes les tranches d’âge. Depuis trois ans, il coécrit ses livres et ses scénarii avec Isabel (une ancienne enseignante !). Ensemble, ils cherchent les idées, puis c’est Isabel qui rédige les premiers synopsis (l’histoire en quelques lignes) et le plan détaillé du récit qui sera «  l’outil  » de base dont Marc se servira pour écrire l’histoire. Puis ils corrigent le texte à tour de rôle. Leur site : http://cantin.apinc.org Leur blog : http://cantin.over-blog.com/ Marc et Isabel ont également créé une association qui aide à la mise en place de bibliothèques à l’étranger : http://coyote.apinc.org


Dossier | L’école dans 10 ans...

N E i T E ENTR

P & B

Bébés rentables,

éducs jetables

est-ce un avant-goût de ce qui attend l’école primaire et le collège? L’accueil de la petite enfance à Paris est déjà en partie géré par une entreprise privée: la logique de profit remplace les projets pédagogiques des crèches municipales ou associatives. N’Autre école a rencontré sophie, déléguée syndicale CNT et Marion, éducatrice de jeunes enfants, employées de People and Baby et actives dans le conflit présenté en encadré. L’entretien intégral est sur le site. travailliez-vous déjà chez P&B lors de la reprise en 2006? Marion – Non, je suis arrivée en 2007. soPhie – Oui, je travaillais déjà pour l’association la passerelle, j’ai donc vécu la reprise. […] Quand je suis arrivée, j’ai postulé pour P&B, mais j’ai surtout adhéré au projet. Et la directrice m’a expliqué qu’elle allait partir et que j’arrivais dans un contexte compliqué, mais que si j’adhérais autant au projet ce serait possible de travailler avec le reste de l’équipe. Peux-tu nous expliquer en quoi consistait ce projet? qu’avait-il de spécifique par rapport à d’autres structures? Le projet pédagogique était vraiment centré sur l’enfant, ses besoins et ses intérêts. Pour la mise en place des activités, on attendait vraiment que ça parte d’eux, de leurs besoins, de ce qu’on pouvait ressentir du groupe, de l’ambiance qui régnait dans la garderie pour s’adapter au mieux. C’était aussi axé sur l’autonomie de l’enfant. Au niveau moteur, on attendait que chaque enfant soit capable de faire les choses pour lui proposer de les faire. C’était aussi le principe d’une ouverture entre les différentes classes d’âges, il n’y avait pas de section, il n’y avait qu’au moment des siestes et des repas que les bébés et les grands étaient séparés. Le reste du temps, petits et grands se côtoyaient toute la journée, et l’intérêt était d’apprendre à vivre 

EN 2006, LA HALTE-GArDErIE GIoNo, dans le xIII e arrondissement de Paris a été reprise par la société People and Baby (P&B), qui gère de nombreuses crèches dans toute la France. L’association « La Passerelle » qui était à l’origine du projet et qui gérait le lieu n’a pas eu son mot à dire, et les employées ont vu leurs conditions de travail et leur projet mis à mal. Elles ont donc créé une section syndicale CNT, et après une journée de grève, en mars 2009, elles ont toutes été mises à pied, trois d’entre elles ont ensuite été licenciées sous prétexte de manquements à l’hygiène et d’insubordination. Depuis, elles ont multiplié les actions auprès de la mairie et de la direction de P&B, avec le soutien des parents et du syndicat ainsi qu'avec l’appui de l’inspection du travail et d’autres syndicats (Sud et la CGT se sont portés partie civile aux prud’hommes). Le référé des prud’hommes du 29 juin 2010 n’a pas ordonné leur réintégration. Le jugement sur le fond aura lieu en décembre. En attendant, elles tentent de faire connaître et reconnaître l’injustice dont elles ont été victimes, et de faire valoir leur droit à avoir leur mot à dire sur leur propre travail.

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 ensemble et à se respecter même si tout le monde

n’était pas au même stade de développement. M. – Ce qui m’a également frappé dans ce projet, c’était un grand respect des familles, […] une très grande importance accordée aux mots utilisés au-dessus de la tête des enfants, […]. On respectait chaque famille, sans culpabiliser untel parce qu’il arrivait tard le soir. L’importance du langage dans cette structure m’a vraiment séduite, ainsi qu’un grand respect que je n’ai pas trouvé ailleurs. […] Il y avait une remise en question constante de notre travail, beaucoup de réunions d’équipe, de communication et de dialogue. s. – Le projet pédagogique était à l’initiative d’une éducatrice de jeunes enfants et d’une psychologue, c’était quand même un peu hiérarchisé par les diplômes, mais il y avait une implication de toute l’équipe par l’importance des réunions, des décisions collectives. Donc personne ne pouvait être indifférent à la reprise de gestion. comment avez-vous appris le projet de reprise? M. – Avec l’association, on avait l’habitude de faire des réunions d’équipe au moins deux fois par semaine, et lors d’une de ces réunions, la psychologue, […] a tenu au courant toute l’équipe de l’appel d’offres, et ce jourlà, on est toutes tombées des nues, on n’a pas compris

« on a été séduites par la CNT du fait de son fonctionnement en autogestion, et que toutes les décisions soient prises collectivement, car déjà dans nos pratiques professionnelles, on avait ces habitudes-là. pourquoi tout ça… La décision qui a été prise a été de ne pas informer les parents pour ne pas les inquiéter et de postuler nous aussi à l’appel d’offres. On pensait qu’on pourrait continuer à travailler dans les lieux. Mais on avait la même impression, à petite échelle, que quand on voit à la télé des entreprises qui apprennent du jour au lendemain qu’elles vont être délocalisées. On vit dans l’incertitude d’être « repris » par des gens qui ne partagent pas nos idées et notre manière de penser le travail. comment s’est passé concrètement ce changement, quelles ont été les réactions quand vous avez su que People and Baby était le repreneur? s. – On avait des inquiétudes sur nos conditions de travail et surtout sur le projet pédagogique. On pensait bien qu’il ne serait pas compatible avec le système de l’entreprise, avec ce système clé en main de crèche aseptisée […]. Au moment de la reprise, les parents sont tout de suite montés au créneau, auprès de la mairie et des pouvoirs publics, P&B nous a donc garanti que rien ne changerait et que tout irait pour le mieux, et on s’est vite rendu compte du contraire. est-ce que vous avez constaté des différences dans vos conditions de travail suite à la reprise par P&B? M. – Les conditions de travail se sont détériorées. La particularité de ce lieu faisait qu’on recevait beaucoup de stagiaires en formation. C’était important car on avait régulièrement les retours de ces formations, ça nous donnait des éléments théoriques pour éclairer notre pratique. De plus, ces stagiaires permettaient d’avoir plus de professionnelles auprès des enfants. On pouvait donc

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avoir huit semaines de congés payés. C’était une des particularités de La Passerelle d’accorder huit semaines de congés payés aux professionnelles. En effet, un des problèmes de cette profession est l’absentéisme, car il y a vraiment un manque de reconnaissance du travail dans la petite enfance, c’est très physique. Le fait qu’il y ait plus de personnel permettait à la fois d’avoir plus de monde auprès des enfants, mais également qu’on puisse avoir davantage de congés payés. À partir du moment où P&B a repris la structure, il y avait beaucoup moins de stagiaires, donc beaucoup moins de discussions, nous étions moins nombreuses auprès des enfants, et nous n’avions plus que cinq semaines de vacances. M. – De plus certaines professionnelles sont parties au moment de la reprise, et leurs postes n’ont pas tous été remplacés. […] qu’est-ce qui a changé par rapport à votre projet? M. – Dans le projet, tout était basé sur le dialogue, lors de l’accueil, on prenait vraiment le temps de discuter avec les parents, mais pas forcément du nombre de carottes mangées ou des centilitres de pipi qu’ils avaient fait dans leur couche. Et on nous a demandé de remplir des cahiers, avec les températures des biberons, beaucoup de détails. Au départ, on a un peu résisté, mais on n’a pas pu faire autrement que de les mettre en place, et ça nous prenait beaucoup de temps, qu’on n’avait plus auprès des enfants. qu’est-ce qui vous a amené à envisager la création d’une section syndicale? À partir de 2006, la directrice est partie, et quatre directrices se sont succédé. […] Les premières étaient des éducatrices de jeunes enfants, il y avait encore un dialogue possible. Mais les trois dernières étaient des infirmières, qui n’avaient jamais entendu parler de pédagogie. […] Elles n’avaient aucune compétence et c’était encore une présence de moins auprès des enfants. Dans le projet initial, la directrice était impliquée avec les enfants, elle ne faisait pas que de l’administratif... M. – ... et elles étaient là pour nous « mater », puisque c’est ce qui avait été annoncé par la direction... s. – ... et les directrices ne comprenaient pas non plus que nous prenions les décisions de manière collective, en réunion avec toute l’équipe […]. M. – Le principe dans notre projet était de faire les réunions toutes ensemble, pour avoir toutes les mêmes informations au même moment, prendre les décisions de manière collégiale, pour cela, on était obligées de les faire auprès des enfants, au moment de la sieste […]. Ce fonctionnement-là n’était plus possible, et un principe de roulement était mis en place. s. – Ça scindait l’équipe en deux, et l’information ne circulait pas correctement. […]. Ensuite une de nos collègues a eu un avertissement, et suite à cet avertissement, on a décidé de se réunir en dehors du travail […]. La CNT nous a semblé le meilleur outil pour défendre à la fois nos conditions de travail et notre projet pédagogique, car pour nous, les deux sont liés. De plus, on a été séduites par la CNT du fait de son fonctionnement en autogestion, et que toutes les décisions soient prises collectivement, car déjà dans nos pratiques professionnelles, on avait ces habitudes-là. C’est ce qui nous correspondait le plus humainement et idéologiquement. M. – C’était aussi pour ne pas rester isolées et pour ren-


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contrer éventuellement d’autres professionnelles qui subissaient les mêmes problèmes, et se regrouper. quelles étaient vos revendications? L’amélioration des conditions de travail, la signature d’une convention collective, l’augmentation des congés payés, l’augmentation de la formation, l’arrêt des heures supplémentaires imposées. Bref, le minimum qu’on puisse demander. Dans un de nos premiers tracts, plus spécifique à Giono, on évoquait également nos horaires de travail, qui avaient été modifiés juste après la création de la section. […]Il fallait également fermer la halte-garderie à 19hau lieu de 19h30, ce qui réduisait le temps d’accueil et de communication avec les parents […]. s. – Il y a eu un rendez-vous assez tardif avec le patron et lors de ce rendez-vous, il n’a pas du tout parlé de tout cela. Il m’a proposé de signer une rupture conventionnelle de contrat (RCC), sinon, je risquais des sanctions disciplinaires. Il m’a dit qu’il allait convoquer toutes mes collègues. Sur six professionnelles travaillant auprès des enfants, six étaient syndiquées, et les six ont été ensuite convoquées par Durieux (le directeur). M. – […] On m’a dit qu’il n’était plus possible de travailler comme ça, que l’équipe allait être explosée. s. – Face à ces intimidations de la part de la direction, et toujours pour demander de meilleures conditions de travail, on a décidé de faire une journée de grève. M. – C’était le lundi 1er mars. Au cours de la journée, on a continué à recevoir des appels de la direction tentant de nous faire accepter les mutations ou les ruptures de contrat. La journée s’est bien passée, les parents étaient au courant. Le mardi matin, on est arrivées, sur les nouveaux horaires qui nous étaient imposés, et on s’est retrouvées face à une équipe de la direction qui était auprès des enfants qu’on accueillait d’habitude. Un quart d’heure après, j’ai été convoquée dans le bureau, on m’a remis une lettre de mise à pied conservatoire et on m’a demandé de quitter les lieux dans les cinq minutes qui suivaient, sans parler aux enfants ni à qui que ce soit, avec quelqu’un qui me suivait pendant que je préparais mes affaires pour me surveiller. C’était très violent, on entendait les enfants qui pleuraient parce qu’ils étaient confiés à des inconnus, les parents ne comprenaient pas du tout ce qui se passait, ils étaient dehors et ont vu les professionnelles sortir une à une, en larmes ou sous le choc. […] Il y a eu ensuite les entretiens préalables aux licenciements, trois d’entre nous ont été licenciées, alors que la lutte était déjà engagée, et malgré une lettre de l’inspec-

tion du travail qui s’interrogeait sur la corrélation entre la journée de grève et les mises à pied. […] s. – Parallèlement à ce que nous vivions à Giono, il y a eu la mobilisation contre le décret Morano, « pas de bébé à la consigne ». […] Notre lutte s’est donc inscrite dans un contexte particulier: enfin, la petite enfance se bougeait. Une brèche s’est ouverte à ce moment-là pour parler des conditions de travail des professionnel(le)s de la petite enfance. quel rôle garde la mairie de Paris dans les crèches gérées par le privé. garde-t-elle un droit de regard? s. – Il y a très peu de crèches privées sur Paris, environ 3 %. Et il y a très peu de liens entre la mairie et les crèches privées, à part un cahier des charges qui ne se souciait pas des employé(e)s. Mais grâce à notre lutte, nous avons obtenu qu’il y ait une clause sociale dans ce cahier pour protéger les salarié(e)s lors des prochaines reprises en gestion. C’est une première victoire du syndicat, même si nous sommes contre la privatisation des crèches. M. – Le directeur de cabinet chargé de la petite enfance à l’hôtel de ville a reconnu lui-même qu’il n’avait pas vraiment lu le cahier de charges auparavant, qu’ils ont été impressionnés par le dossier mirobolant de P&B, mais qu’il n’y a pas eu de suivi après la reprise. lorsque la mairie répartit les enfants dans les crèches, elle informe les parents s’il s’agit d’une crèche privée? s. – Non, la directrice de P&B fait partie de la commission d’attribution des places, et les parents ne savent pas que leur enfant est dans une crèche gérée par une entreprise privée. et quelle est sa position par rapport au conflit actuel? s. – La réponse de la mairie de Paris et de la Mairie du XIIIe est de dire qu’il s’agit d’un conflit de droit privé, et qu’ils ne peuvent rien faire. […] M. – Ils ont assuré qu’ils ne se positionneraient ni du côté du patron ni du nôtre, mais il y a eu un témoignage contre nous au procès, de Monsieur Bailly, de la DFPE (direction de la famille et de la petite enfance). Ils se sont donc positionnés, mais pas de notre côté. comment envisagez-vous l’avenir? S: […]On a décidé, pour l’instant de mener la lutte jusqu’au bout, aussi bien au niveau de l’action directe qu’au niveau juridique, pour obtenir gain de cause.

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Futur d’en-haut, futur d’en-bas Quadrupei vix fortiter fermentet parsimonia matrimonii, etiam optimus adfabilis suis insectat umbraculi. Fragilis saburre fermentet syrtes. Chirographi deciperet concubine. ossifragi vocificat saburre. Plane adfabilis rures imputat optimus lascivius matrimonii, utcunque ossifragi conubium santet quadrup

il y a 20 ans, la révolte et la victoire  des  instits  contre  le  statut  des  maîtres-directeurs  À cette époque-là Chirac était premier ministre de François Mitterand, il voulait faire plein de réformes, en particulier pour l’Éducation nationale: une réforme des universités et la création d’un statut pour les directeurs d’école, qui n’étaient jusque là « que » enseignants parmi les autres, éventuellement déchargés de classe totalement ou partiellement.

l

massivement contre la réforme jusqu’à ce qu’elle soit retirée, après l’assassinat du jeune Malik Oussekine par les voltigeurs de Pasqua et la démission du ministre Devaquet. À cette époque-là, un Collectif de refus d’inspection et de la notation (il ne s’appellera anti-hiérarchie que quelques mois plus tard) existait déjà. Lors des vacances de la Toussaint 1986, une rencontre nationale des collectifs anti-inspection se tint à Marseille et les participants discutèrent beaucoup de la nécessité de se mobiliser contre le projet de statut de directeur d’école qui était encore dans les cartons du ministère. Il en sortit rapidement puisque, le 17 novembre, figurait à l’ordre du jour du CTP ministériel l’examen d’un projet de décret instituant des "maîtres-directeurs" dans les écoles maternelles et élémentaires. […] Le mouvement étudiant contre la loi Devaquet et une grande grève des cheminots ayant occupé les mois de novembre et décembre 1986, ce fut le 12 janvier 1987 qu’une poignée d’instits parisiens se mit spontanément en grève reconductible. Dès le premier jour, les grévistes firent le tour des écoles pour appeler les collègues à les rejoindre. Le mouvement prit très rapidement et les grévistes, de plus en plus nombreux, s’organisèrent: AG d’arrondissement le matin, tour des écoles et contacts avec l’extérieur (presse notamment) l’après-midi, AG parisienne le soir à la Bourse du travail. En quelques jours, la grève s’était étendue à l’Île de France, puis au pays. Le 19 janvier, une délégation des grévistes obtenait d’être reçue par le directeur de cabinet du ministre de n JEAN-FrANçoIS FoNTANA, l’Éducation nationale (Monory) qui, sans retirer le gréviste anti-maître-directeurs projet, annonça qu’il serait «gelé» (de toute façon, millésime 87, SuD éducation 75. dans cet hiver glacial de 86-87, tout était gelé!) pour

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es étudiants se MoBilisèrent

rediscussion. Devant cette invitation à poursuivre la mobilisation, les grévistes de plus en plus déterminés décidèrent de s’organiser en "coordinations" parisienne, puis régionale et enfin nationale, et de multiplier les apparitions et les actions (y compris des occupations de locaux symboliques comme des groupes financiers ou des institutions comme le Sénat). C’était une pratique nouvelle dans un milieu professionnel qui, à quelques exceptions près, n’avait guère connu que le rituel des grèves de 24 heures lancées une ou deux fois par an par le syndicat historiquement ultra-majoritaire chez les instituteurs (le SNI). Les manifestations de rue appelées par la coordination étaient de plus en plus massives. Le 11 février, elles prirent un caractère national et les différents syndicats s’y joignirent officiellement: ce furent 80000 enseignants des écoles qui manifestèrent à Paris, près d’un sur trois en exercice, du jamais vu! Il faut dire que Chirac et Monory, après avoir beaucoup tergiversé et promis des renégociations, avaient décidé de passer en force et de publier malgré tout le décret instituant les maîtres-directeurs. Mais le texte publié ne fut jamais véritablement mis en application et finit, de plus en plus ignoré, par être abrogé moins de deux ans plus tard. À cette époque-là, la volonté gouvernementale de casser l’unité du corps des enseignants et de créer un échelon de fait hiérarchique dans les écoles avait heurté de plein fouet la sensibilité des personnels et suscité une résistance farouche. «Nous n’avons pas besoin et nous ne voulons pas d’un petit chef!» était un cri quasiment unanime. Il reste à espérer qu’il soit repris avec la même vigueur à l’heure où le gouvernement actuel revient à la charge avec un nouveau projet, celui du «statut d’emploi de directeur». ■


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►Le collectif anti-hiérarchie (CAH) L'urgence d'une action collective a incité un certain nombre d'enseignants syndiqués ou non à se regrouper. Le collectif axe son intervention sur toutes les hiérarchies : réelles comme l'inspection, avec le refus de ce procédé invalide et infantilisant, ou imaginaires d'un directeur-collègue, d'un conseiller se prenant pour des chefs.Il s'agit d'élargir le débat, de porter la lutte sur le terrain de la multiplicité des rapports de pouvoir qui forment, in-forment, définissent le sens, les modalités d'exercice et les fins de nos pratiques d'éducation et d'instruction. Éducation (nationale) rime souvent avec notation et soumission (générale).La hiérarchisation non seulement des personnes mais aussi des savoirs, des compétences, des valeurs, des genres, ne relève que d'une logique de domination qui construit des chaînes de dépendance, de capture, de disqualification qu'il faut combattre jusque dans nos têtes.Notre combat ne se limite pas à nos fonctions ni à nos petites oppressions quotidiennes d'enseignants. Nous n'oublions pas que les mots d'ordre généraux de « défense du service public » ne peuvent se limiter à la sauvegarde d'un passé dont on ne veut plus. une brochure est disponible. Elle est un outil de défense, de réflexion, d'incitation à penser des alternatives aux politiques de «gestion des ressources humaines» imposées à l'ensemble des «usagers» de l'institution scolaire.Le collectif s'adresse à tous non seulement pour se battre contre les abus, dérives, pathologies liés aux fonctions d'autorité mais, plus globalement, pour résister à la dépolitisation des enjeux autour de la formation, de l'évaluation, de l'organisation de formes coopératives de production et de diffusion de savoirs ainsi que pour créer d'autres valeurs, d'autres relations.Il se refuse à tout recours à la hiérarchie pour lutter contre la hiérarchie car, comme le disait notre sœur féministe noire américaine Bell Hooks : « on ne détruit pas la maison du maître avec les outils du maître. »

Le projet de décret sur les EPEP: 

fin des conseils des maîtres, écoles sous contrôle depuis plus de deux ans des bruits circulent sur une réorganisation des écoles primaires, qui remplacerait le système actuel par les ePeP (établissements publics d'enseignement primaire). Parfois imminente, parfois remisée pour laisser la priorité aux autres attaques que subit l’éducation nationale en particulier et les travailleurs en général, en quoi consistera cette réforme annoncée ?

l

e Projet de loi ePeP veut transformer les

écoles en établissements soumis à un conseil d’administration où représentants de la commune et parents seront majoritaires, les enseignants ne représentant plus que le tiers des votants. Le projet, s’il est appliqué, provoquera le regroupement d’écoles au sein des EPEP. Ces structures pourront embaucher, dans un premier temps des vacataires (pour un remplacement…) ou des AVS à 500 euros par mois, puis directement les enseignants. Elles permettront la mise en concurrence des écoles où nous travaillerons quotidiennement sous l’autorité hiérarchique d’un « super directeur » (rappelons qu’actuellement, les directeurs d’école ne sont pas des supérieurs hiérarchiques mais des collègues chargés des fonctions de direction, malgré les ambiguïtés de certains qui abusent déjà de leur situation d’autorité de fait). Les projets pédagogiques, la manière de prendre en charge la difficulté scolaire, pourront être déterminés en fonction de la couleur politique de la municipalité, des budgets alloués par la commune à l’éducation. Les résultats aux évaluations nationales pourront être utilisés pour imposer des choix pédagogiques aux enseignants, pour décider des moyens attribués à chaque école, voire pour choisir les enseignants lorsque ceux-ci seront embauchés par le conseil d’administration des EPEP. Exit le conseil des maîtres et, avec lui, l’idée d’une école gérée collectivement par l’équipe pédagogique, le conseil d’administration de l’établissement dominerait tout ça et se prononcerait sur «les résultats des élèves et l’efficience des dispositifs d’accompagnement».

Sous couvert d’une refonte de la direction d’école, c’est une véritable réforme de l’enseignement primaire que le ministère entend imposer. Ce bouleversement est en fait préparé de longue date. Depuis des années, une crise du recrutement des directeurs perdure. Les conflits sont récurrents avec l’administration de l’Éducation nationale. Les tâches et les responsabilités liées à la fonction de direction s’alourdissent. Par ailleurs, L’administration de l’Éducation nationale voit là, l’occasion de récupérer les milliers d’heures de décharge des directeurs actuels et de gagner des postes sans embaucher: les directeurs déchargés qui ne seraient pas retenus comme « super directeurs » seront réaffectés dans les classes. Les prérogatives du conseil des maîtres ne doivent pas être remises en question car le fonctionnement autogestionnaire des écoles primaires n’est pas une erreur ou une anomalie qui aurait échappé aux dirigeants ! Cela a une explication historique : après la guerre de 39-45, l’école de Jules Ferry, véritable entreprise d’obéissance, a été sérieusement mise en cause dans l’application aveugle de mesures administratives meurtrières. La formation de l’esprit critique, qui s’est traduit dans les écoles par la liberté pédagogique, le libre arbitre des enseignants et l’absence de hiérarchie directe, sont les héritages de cette société d’aprèsguerre, qui voulait en finir durablement avec la barbarie. Aujourd’hui, le projet des EPEP n’est pas une fanfaronnade, parce qu’il renoue avec une vision autoritaire de l’éducation et un projet de société tourné tout entier vers l’obéissance et l’économie.■

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La préhistoire François Bégaudeau

M

A MÈRE FRAPPE. J’hésite entre me lever tout de suite pour prendre un chocolat ou gagner un quart d’heure de sommeil et ne pas manger. Je me rendors. Ma mère frappe plus fort. Je me tire du lit. Dans la cuisine elle me demande d’arrêter de grogner. Je grogne parce que je n’aime pas quand on me force. Au fond, à ce jour dans ma vie il n’y a pas grand-chose que j’aie fait mon plein gré.

Si je pouvais je me lèverais à midi. Dans le métro je relis le cours de maths sur mon portable. J’aurais dû le faire hier soir mais je n’aurais sans doute pas mieux compris. Gayllord dit qu’il n’y aura pas que de la géométrie. J’espère qu’il est prophète, c’est ma seule chance. J’arrive en retard au cours d’anglais parce que l’identification optique a mis du temps à me reconnaître à l’entrée. Sans doute parce que j’ai les yeux encore voilés de fatigue. La prof me dit de me dépêcher de m’asseoir et de prendre l’écoute en cours. Elle ajoute une question que je ne comprends pas. Elle répète: have you slept well? Je réponds yes madam. Alors que non pas du tout, j’ai mis deux heures à m’endormir, j’avais encore les virages d’Action Paytheprice en tête. Dans le casque une voix masculine lit un texte très vite, j’ai à peine le temps de noter les bribes que je comprends. Je n’aime pas les claviers du collège, je préfère écrire directement sur l’écran en digital. Tout est vieux ici. À la fin du cours on doit rusher vers la salle d’histoire-géo, Monsieur Benhammed ne supporte pas le moindre retard. Il ne veut pas non plus que je l’appelle Hatem ou que je le tutoie alors qu’il était encore à la maison hier soir pour regarder les élections avec mon père. Je pensais qu’il allait nous en parler en début de cours. Sans forcément nous dire qu’il n’a pas voté pour Copé, et qu’il va s’exiler jusqu’en 2027 au Maroc comme il le promettait hier soir. Juste comme ça pour nous expliquer. J’aime bien quand les profs parlent d’autre chose. Ça grignote sur les quarante-cinq minutes de cours. Hatem met en réseau un film qui explique les châteaux forts du Moyen-Âge. Le Moyen-Âge est un temps très reculé. Pour dire que quelque chose est dépassé et pas civilisé, on dit que c’est moyenâgeux. En même temps, a fait remarquer Monsieur Benhammed en début de séance, à l’échelle de l’histoire de l’histoire de l’humanité le Moyen-Âge est beaucoup plus proche de nous. Dans trois millions d’années, notre époque sera mise dans le même sac que le Moyen-Âge et même que la Préhistoire. C’est pour ça qu’aujourd’hui il y a encore des guerres et l’école. Sur l’écran est lancée une simulation d’attaque de château en 3D. Ce sont des Normands qui en veulent à je n’ai pas compris quel peuple. Ils grimpent à des échelles que les assiégés poussent pour les faire basculer Du coup les assiégeants meurent écrasés. Un peu casse-cou, quand même, les types. Devaient bien se douter que ça se passerait les doigts dans le nez. Maylis Guillon regarde ses messages en se planquant. Elle s’est coupé les cheveux, ça lui va bien. Tout lui va bien. Je laisse les châteaux forts et je regarde encore la leçon de maths sans la comprendre. À côté de moi Antoine s’est endormi, j’espère qu’il ne va pas ronfler comme hier, c’est rigolo deux minutes et embarrassant le reste du temps. Je laisse les maths et je réfléchis à un prétexte pour aborder Maylis à la récré. Le mieux c’est de passer par Sarah sa meilleure copine. Après la sonnerie j’attends cinq minutes pour ne pas laisser croire que je me précipite, puis je m’approche d’elle par-derrière pour lui arracher son sac. Elle me court après, et finalement je refile le sac à Maylis en espérant qu’elle entre dans le jeu. Au lieu de quoi elle le rend directement à sa copine. Les filles ne savent pas s’amuser. Je n’insiste pas. Je pense qu’on peut dire que j’ai l’air bête. Est-ce qu’avant un garçon de quatorze ans se voyait offrir plus de moments de grâce? Ma mère dit toujours qu’à son époque dans les années 2000 on savait s’amuser. Comme espéré, il n’y a pas que de la géométrie qui s’affiche sur l’écran, aussi de l’arithmétique qu’on a vue la semaine dernière. Je commence par ces exercices-là. Je ne les comprends pas non plus. Tout le monde dit que les maths se compliquent en quatrième, pour moi ça s’est compliqué dans l’utérus. Depuis toujours on me motive en me disant que ça sert plus tard, pour les calculs et aussi pour comprendre l’économie. En tout cas ça ne m’aide pas à comprendre comment les pays peuvent se mettre en faillite un par un, alors que ce

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Fiction | L’école dans 10 ans

sont eux qui fabriquent la monnaie. Si j’avais ce pouvoir, je m’en mettrais plein de côté et j’arrêterais de travailler. À vie. Maylis est à fond dans le contrôle, ce n’est pas maintenant que j’attirerai son attention. Rabier rêvasse à travers la fenêtre. Quelle idée de devenir prof de maths. Celui-là est gentil. Pour un peu j’oserais lui demander l’autorisation de surfer sur les sites autorisés en attendant qu’il ramasse les copies. Au début du cours d’informatique, la prof rappelle la liste des élèves qui n’ont toujours pas payé ce moisci. Elle signale à Bakara qu’il est systématiquement en retard, cette année. Elle ajoute: si ça t’embête de payer il faut retourner dans le public. Tout le monde rigole, et moi aussi, pour faire comme Maylis. Au réfectoire, Antoine dit que ses parents ont des amis qui connaissent la fille de Benoît Hamon. Charles demande qui c’est. Je lui explique que c’est celui qui a perdu hier soir, je le sais: mon père et Hatem Benhammed étaient pour lui. Maylis épluche une orange à la table d’à côté. Elle parle du contrôle de maths je crois. Les filles ne pensent qu’à l’école. Il fait chaud. Je n’ai pas très envie de courir. Je me propose comme arbitre pour l’heure de basket. Le prof est ravi, d’habitude il est obligé de désigner. Au bout de deux matchs je commence à regretter, je n’arrête pas de me faire insulter à cause de mes décisions. Même Antoine a gueulé parce que je lui avais compté une reprise de dribble. Je n’ai même pas le temps d’observer du coin de l’œil les fesses de Malys moulées dans un legging rose. J’ai bien fait de m’inscrire en atelier percussions en deuxième heure. Ça casse les oreilles mais au moins on est assis. Je ne comprends pas pourquoi je suis fatigué comme ça. Ma mère dit que ne rien faire ça fatigue. Elle a peut-être raison pour une fois. À 16 heures je frappe au bureau de Madame Fritz pour mon heure individuelle. Je lui dis que j’ai encore complètement foiré le contrôle de maths. Je ne dis pas foiré, je dis raté. Elle dit qu’il vaut mieux oublier cette matière et essayer d’optimiser les performances dans tout le reste, surtout le français. Je lui dis que j’aimerais autant mettre le paquet sur les matières que j’aime. Elle me demande ce que j’aime. J’ai envie de répondre Maylis, je suis complètement débile parfois. Comme je ne réponds rien elle demande ce qu’on fait en ce moment en français. Je cherche le document sur mon disque et je la laisse regarder. C’est un groupement de textes sur l’éducation. Elle dit ça tombe bien. Je ne comprends pas pourquoi elle dit ça. Elle parcourt vite le premier texte, et me demande ce que j’en ai saisi. Je n’en ai pas saisi grand-chose. Elle reprend à zéro. Déjà il date de quand ce texte? Je regarde en bas et je vois 1922. Pourquoi cette date est singulière? Je ne comprends pas singulière. Pourquoi elle sonne marrante cette date pour nous?

Illustration de riss J’aime pas l’école, voir chronique et entretien N’Autre école n°

J’ai compris: parce que ça fait cent ans pile. Et alors il dit quoi ce texte? Il dit que l’école doit changer. Et jusqu’à quel point il pense que c’est possible de changer l’école en 1922? Je relis le début pour répondre. Je ne vois pas. Je panique. Ma vue se brouille. Quand on cherche vite on ne trouve rien. C’est pour ça que je perds 80 % de mes moyens à l’école. Je réponds au hasard que oui et je lis immédiatement une déception dans son regard bienveillant. Tu as raison il dit oui, mais il y a un mais. C’est quoi le mais? Je ne sais pas. Plus ça va aller moins je vais savoir. Le mais c’est que ça prendra du temps. Pourquoi ça prendra du temps? Cette fois je ne cherche plus dans le texte mais dans mon cerveau ou ce qu’il en reste. Mon cerveau au secours duquel accourt celui de la prof. Parce ce que c’est comme ça dit-elle. C’est long. En 1922 on en est qu’au début de l’école. Et aujourd’hui encore, à l’échelle de l’humanité, on en est qu’au début de l’école. Au tout tout début. Au tout tout début de l’école. Je ne sais pas si je dois me réjouir.

Présentation Bégaudeau à faire

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Contre-réformes de l’éducation contre-offen

Le dÉNoMiNATeur CoMMuN À TouTes Les rÉForMes qui se sont succédées dans l'Éducation Nationale ces dernières années ne saurait être autre coûteux. si ces réformes avaient été décidées dans le but de permettre à tous les élèves de réussir le mieux possible, elles n'auraient cer terrain et ne s'accompagneraient assurément pas de la réduction toujours plus grande de postes d'enseignants, de personnels de vie sco 13500 en 2009. Nous savons d'ores et déjà que ce sont 16000 postes qui seront supprimés en 2010. Mais derrière les économies, l'en cohérence idéologique, et dessinent, de la maternelle à l'université, un modèle d'éducation néo-libéral, conservateur et autoritaire : monoto bourses au mérite. Voici quelques clés pour comprendre les réformes du secondaire, quelques idées pour construire ce qui pourrait être N'

Les effets

Les mots-clé des contre-réformes Socle Commun

smic scolaire, école à 2 vitesses, programmes rétrogrades, méli-mélo disciplinaire, Bivalence imposée.

Compétences

Concept issu du monde de l'entreprise, Faux débat pédagogique mais vrai débat idéologique, des élèves moins protégés sur le marché du travail.

Contractualisation

Logique d'entreprise (attributions de moyens en fonction d'objectifs chiffrés) et mise en concurrence des établissements.

Conseil pédagogique

diviser pour mieux régner, Faire passer la contractualisation et le socle commun.

Les rAr remplacent les rEP

raréfaction des moyens, rien à faire des élèves en difficultés.

Label « Lycée des Métiers » (pour les LP), Bac Pro en 3 ans

Financement soumis aux industriels locaux, inégalité territoriale de l'offre de formation, sous traitance de la formation professionnelle des élèves en difficultés au MedeF.

Certifications

individualisation à outrance des parcours, casse des conventions collectives (plus de diplômes garantissant un certain niveau de rémunération).

réforme des Lycées

réduction drastique des heures d'enseignement, attribution arbitraire des Td dédoublés. Les établissements doivent gérer la pénurie !

Note de Vie Scolaire

retour au zéro de conduite, double peine pour les élèves.

Heures supplémentaires

suppressions de postes, Travail bâclé, Allongement de la durée de travail pour tous à court terme.

Accompagnement éducatif, Aide personnalisée

Favorise la suppression de la remédiation et remplace des heures postes par des heures supplémentaires.

Masterisation des concours, Casse des IuFM

Catastrophe humaine et pédagogique : arrivée de nouveaux enseignants non formés en milieu sensible, renforcement et assise du pouvoir hiérarchique des chefs d'établissement (pouvoir sur le recrutement).

C'est nous qui travaillons, c'est nous qui decid 24

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Dossier | L’école dans 10 ans...

ensive pour construire une autre école...

que la volonté du gouvernement de rogner toujours plus sur le budget d'un ministère jugé trop rtainement pas été prises dans l'urgence, sans aucune concertation avec les personnels sur le olaire et d'entretien. Pour mémoire, 8700 postes ont été supprimés en 2007, 11200 en 2008, nsemble des fronts ouverts ces dernières années par les diverses réformes sont d'une grande onie d'un déterminisme social généralisé rompue par quelques exceptions financées à base de 'Autre École, et quelques pistes pour lutter au quotidien.

Des propositions pour (ré)agir revendiquer à long terme un collège et un lycée polytechniques où les savoirs intellectuels et manuels seraient équilibrés. revoir nos formes d'évaluation pour vraiment aider les élèves à apprendre, se débarrasser de la note chiffrée. refuser collectivement de signer ces contrats. Les décisions concernant les orientations pédagogiques doivent être prises par les personnels, en Assemblée Générale. exiger de la concertation entre Pe et professeurs des collèges et lycées, Évaluer nos propres besoins et se battre pour les obtenir. Péréquation des moyens sur le territoire, maîtrise de la carte de formation par l'école, revenir à une offre de formation diversifiée et contrôlée par l'école.

réaffirmation de diplômes nationaux qualifiants. de vrais temps de remédiation, Moins d'élèves par classe. refuser les heures sup.au-delà de l'heure imposable, exiger des création de postes, une vraie augmentation des salaires et un temps de concertation inclus et payé. de vrais temps de remédiation, Moins d'élèves par classe. Pas d'heures supplémentaires pour les profs ni pour les élèves !Travaillons autrement, avec des effectifs réduits ! repenser à la base la formation professionnelle des enseignants, repenser les affectations des néo-titulaires, maintien du stage d'un an.

Que faire au quotidien? organiser des heures d’informations syndicales pour échanger, se concerter sur notre lieu et notre temps de travail pour évaluer les moyens dont nous avons besoin et se battre pour les obtenir, Faire preuve de solidarité avec les collègues précaires, les élèves sans-papiers, refuser les heures supplémentaires: chaque heure acceptée en plus de celle qui est imposable (la 19e heure pour les certifiés, la 16e pour les agrégés) permet les suppressions de postes, refuser collectivement de mettre en place les remplacements à l’interne, Boycotter ou neutraliser les Conseils Pédagogiques pour ne pas qu’ils deviennent un outil de flicage de notre liberté pédagogique, de division des enseignants et le vecteur de la mise en place des nouvelles contre-réformes, refuser l’aide individualisée, l’aide personnalisée, l’accompagnement éducatif: revendiquer de vrais temps de remédiation pour les élèves, compris dans le temps de travail des enseignants et des élèves (par exemple 3 enseignants pour 2 classes); revendiquer les postes nécessaires pour cette remédiation, Développer les dispositifs relais internes aux établissements pour venir en aide aux élèves en voie de déscolarisation refuser de mettre la note de vie scolaire: halte à la double peine et aux méthodes rétrogrades, Le CA est un lieu qui garantit l’illusion démocratique dans le fonctionnement des établissements. Si nous décidons de participer à ce jeu de dupes, soyons-en conscients. rappelons que le CA n’a pas de pouvoir impératif. Lorsqu’il s’exprime sur les moyens attribués à l’établissement (DHG), il ne se prononce que sur leur répartition et non pas sur leur quantité. Ce que nous obtenons, nous l’obtenons grâce à la mobilisation de tous et de toutes, pas dans une instance de cogestion ! Se syndiquer pour se former, s’informer et agir ensemble pour décider nous-mêmes des réformes dont l’éducation a besoin.

idons : reprenons en main l'avenir de l'école ! N’AUTRE école, n° 27, automne 2010

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Dossier | L’école dans 10 ans...

L'ambition des uns fait-elle la réussite des autres ? « Annoncé par le ministre à l'issue des États généraux de la sécurité à l'École, le programme Clair (collèges et lycées pour l'ambition, l'innovation et la réussite) est expérimenté dès la rentrée 2010. il concerne les établissements concentrant le plus de difficultés en matière de climat scolaire et de violence. Le programme Clair sera étendu à la rentrée 2011, dans le cadre d'un examen de la cohérence des géographies prioritaires existantes, en liaison avec la politique de la ville. » Ainsi commence la circulaire n° 2010-096 du 7-7-2010 paru au Bo n° 29 du 22 juillet 2010*.

Ce programme Clair a déjà fait l'objet de réactions diverses, notamment celle de la FTE http://www.associationozp.net/spip.php?article8758. Le tract diffusé en juin est lisible sur le site de la CNT éducation cntf.org/fte/article.php3?id_article=2913

C

ette circulaire s'approprie un vocabulaire et des mesures élaborées depuis des décennies au fil des initiatives prises pour faire face à la massification de l'enseignement, pour « mener à la réussite un ensemble d’élèves qui ne sont pas socialement dotés des propriétés qui laissent attendre une réussite à l’école » pour reprendre une formulation de Françoise Lorcerie1. Beaucoup des dispositions préconisées aujourd'hui dans le projet de Chatel existent dans les ZEP qui sont en cours de suppression, mais à la logique de l'éducation prioritaire est substituée une logique répressive. Les termes « ambition, réussite, et innovation », hérités des réflexions menées sous Allègre et Lang ne sont que des leurres. Dans le programme Clair, qui n'est qu'un dispositif contre le conflit et l'absentéisme, nulle ambition au sens de « désir ardent », pas plus désir des adultes que désir des élèves. Seule transparaît l'ambition des enseignants qui veulent devenir calife à la place du calife.

Clair et ZEP

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Le programme Clair préconise des « innovations » dans les champs de la pédagogie, de la vie scolaire et des ressources humaines. Pour la pédagogie, il n'y a... rien en dehors du rappel de la loi d'orientation et de programme pour l'avenir de l'école de 2005. Notons que les innovations jusqu'à présent émanaient des praticiens qui les proposaient au ministère; aujourd'hui c'est le ministère qui sollicite les innovations... pour les réduire (au sens culinaire) dans son moule. Rien qu'un quotidien de base dont la teinte est obscurcie par le volet « action en faveur de la sécurité des établissements » En effet le principal partenaire extérieur mentionné dans la circulaire est la police.

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Le recours aux forces de l'ordre qui a longtemps été vécu comme impensable par les enseignants et est encore pour beaucoup considéré comme un terrible échec, est maintenant banalisé, encouragé. L'enseignement « prioritaire » est désormais « prioritaire pour l'intervention des Équipes Mobiles de Sécurité » Pour la vie scolaire, entre autres points, les innovations « s'inspirent d'expériences relatives à des temps d'accueil collectifs ou individualisés des élèves, la gestion et l'aménagement des espaces scolaires, etc. ». Cette prescription faite aux équipes se réfère indéniablement aux pratiques des ZEP et plus anciennement à celles des établissements expérimentaux soigneusement marginalisés pour les rares qui existent, consciencieusement démontés pour le grand nombre qui a fonctionné dans les années 80. L'innovation la plus remarquable date des collèges de Jésuites: c'est la réanimation du « préfet des études ». Inutile de s'étendre sur la connotation archaïque et répressive du terme. Quant à la fonction, les CPE, les professeurs principaux, les adjoints de direction seront ravis de voir leur rôle supervisé par ce nouveau personnel (un préfet par niveau) et tous les enseignants se réjouiront de savoir ce qu'ils doivent faire grâce aux directives de ces nouveaux membres de l'équipe de direction qui « pourront bénéficier de la nouvelle indemnité pour fonction d'intérêt collectif... »; la division et la confusion des taches entre différentes personnes est, dans les stratégies d'entreprise une manière de renforcer les contrôles, de stimuler la productivité, d'épuiser les salariés mis en concurrence. Par ailleurs, une telle fonction ne semble possible que dans des établissements à effectif réduit (que fera un préfet pour 12 sixièmes?)


Dossier | L’école dans 10 ans...

Clair et RES Une autre innovation de la vie scolaire s'intéresse à la relation avec les familles et témoigne d'une évolution du partage des taches éducatives et pédagogiques, des rôles de la famille et de l'État, de la frontière public/privé. Ni l'école républicaine ni le lycée expérimental de St Nazaire n'impliquent les parents dans l'organisation des études, dans les activités de l'établissement. En revanche, tous les projets pédagogiques et surtout ceux concernant les élèves « en difficulté » préconisent un dialogue entre l'école et les familles voire sollicitent une participation de leur part (par exemple création d'ateliers conduits par les parents); la relation parents/école est alors respectueuse des prérogatives des parents. Dans le programme Clair, un « référent parents d'élèves » est installé dans chaque académie, lié à l'utilisation de la « mallette des parents ». Cette mallette a été expérimentée à Créteil dans les années 2008-2009 par le signataire de la circulaire sur le programme Clair, alors recteur de Créteil. On retrouve cette même mallette dans la circulaire n° 2010-090 du 29/06 2010 parue au BO du 15 juillet concernant les Établissements de Réinsertion Scolaire où l'on voit bien que les parents sont plutôt considérés comme défaillants et ayant besoin d'aide. On se passera au besoin de leur avis pour placer leurs enfants perturbateurs dans un ERS... Pour les ressources humaines « La réussite de ce projet repose pour l'essentiel sur l'investissement et la stabilité des équipes éducatives ». Il y aurait beaucoup à dire sur le travail en équipe, parfois conseillé par l'inspection mais très rarement facilité par l'administration. C'est en effet l'impossibilité de constituer et de conserver des équipes qui a entravé la réussite de certains des établissements dont il est question ci-dessus. L'investissement demandé aux enseignants ressemble furieusement à celui que réalisent nombre de nos camarades dans les taches maintenant imparties au « préfet des études » mais ceux-ci le font sans en retirer de bénéfice de carrière et sans exercer de pouvoir sur les collègues. L'investissement des équipes est maintenant explicitement stimulé par de misérables récompenses financières (en effet « ils bénéficieront de dispositifs de rémunération complémentaires ») et des promesses de promotion. Engagez-vous, c'est pour cinq ans, renouvelables Un des éléments du programme qui fait le plus réagir les syndicats est le profilage des postes, point sur lequel il y a eu des dissensions avec les partisans d'établissements expérimentaux. Le recrutement dans le programme Clair est fait par le chef d'établissement sur des postes à profil; ceci n'a rien à voir avec ce que voulaient et veulent encore les militants d'éducation populaire qui envisagent la direction comme collégiale et posent le principe de cooptation comme adhésion à certaines postures philosophiques et au projet de l'établissement — projet qui a d'autres ambitions, que le simple respect du socle commun, en matière de culture et de vie scolaire notamment. Les instances et l'or-

Bo du 15 juillet 2010 ganisation des établissements expérimentaux ne sont pas des instruments de contrôle, au contraire du cadre répressif du programme Clair. Ce dernier institue ce profilage « pour l'ensemble des disciplines et des fonctions » mais le personnel d'entretien ne semble pas concerné par ce profilage : pourtant, qui niera l'importance d'une gardienne attentive, avisée, bienveillante, tolérante, intégrée au quartier, le rôle d'un Atoss capable d'encadrer un élève par la discussion et par l'exemple pratique dans les mesures de réparation imposées aux auteurs de graffitis et autres dégradations? Dans les projets expérimentaux, le personnel d'entretien est concerné par le profilage.

Conclusion Nous pourrions ainsi commenter le programme Clair point par point pour démontrer que le programme Clair est un ignoble sabordage par le ministère de nombreuses innovations et investissements de militants et d'enseignants convaincus que la réussite des élèves tient à la confiance qu'ils leur font, laquelle entraine la confiance en soi, que les stratégies généreuses sont plus fécondes que l'intéressement, que l'exigence n'a rien à voir avec la « tolérance zéro » dont l'inefficacité à été mise en lumière par Russell J. Skiba, dans le cadre même des états généraux de la sécurité à l'École les 7 et 8 avril en Sorbonne à Paris. Comprend qui peut Ce qui est clair, c'est que ce programme fait partie d'une politique générale qui ne veut pas du bien au peuple et en premier lieu menace les ZEP. ■

Établissement de réinsertion scolaire – circulaire n° 2010-090 du 29/06 2010 Les élèves particulièrement perturbateurs pourront être sortis de leur établissement et placés dans des structures adaptés aussi longtemps que nécessaire Si besoin les parents des élèves scolarisés dans les ErS peuvent être pris en charge par des dispositifs de soutien à la parentalité, comme la mallete des parents. Il est nécessaire que l'accord du jeune et de sa famille soit mentionné dans le dossier. Si cet accord ne peut être obtenu, une saisine du procureur peut être engagé par l'inspecteur d'académie.

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Retour sur investissement Fabien Clavel « Alors mettons les pieds dans le plat. Nos résultats aux tests nationaux et internationaux sont médiocres, pour ne pas dire faibles au regard de nos investissements dans l’éducation. Relever ce double défi – démocratisation, élévation du niveau général – exige que l’Éducation nationale entre résolument dans la culture de l’évaluation et du résultat. C’est absolument capital. » Discours de M. le Président de la République à l’occasion du bicentenaire des Recteurs, palais de l’Élysée, lundi 2 juin 2008

– 05h45 - Manu se lève au hurlement du radio-réveil. Il fourrage sa barbe de trois jours avant d’aller s’habiller. Pas le temps pour la douche. Des copies et des fiches d’évaluation traînent sur le canapé: elles attendront encore un peu. – 06h05 - Manu monte dans le RER bondé qui traverse Paris. Son avant-dernier remplacement le conduisait à Goussainville et Argenteuil. À présent, il doit descendre jusqu’à Courcouronnes, seul endroit où il a trouvé un établissement à peu près décent. Une fois arrivé à la gare de Bois de l’Épine, il lui faut encore prendre le bus 404 qui l’emmène au lycée Michel-Houellebecq. – 07h25 - Il est le premier arrivé et présente sa carte biométrique à la machine. La porte s’ouvre. Manu passe encore le détecteur de métaux et subit la fouille rapide de l’Auxiliaire de Vie et de Sécurité qui semble à peine réveillé. Le petit-déjeuner se compose des gâteaux secs fournis par l’amicale du lycée et du café préparé par la gardienne. Manu renforce le sien d’un peu de rhum, histoire de s’éclaircir les idées. – 08h05 - La première sonnerie. On entend les élèves se précipiter dans les couloirs. Cela fait comme un grondement sourd. On dirait qu’un fleuve a été détourné dans les corridors. Les collègues, comme à chaque fois, tendent l’oreille, inquiets. On ne s’habitue pas à cette rumeur. Il va bien falloir sortir de son abri. De nouveau, Manu est parmi les premiers à quitter les lieux. Il salue les rares lycéens qu’il connaît. Peu lui retournent le bonjour. Ils en sont encore à la phase d’apprivoisement. Sa classe, une cinquantaine d’élèves, tous des garçons, pénètre dans la grande salle de conférence. Manu a dû la réserver des semaines à l’avance afin d’en bénéficier. Tout le monde se l’arrache parce qu’il n’y a pas besoin d’ajouter des chaises et qu’on peut y placer les gamins comme on l’entend. Manu ne quitte pas les Secondes du regard. Il sait que c’est le moment où tout se met en place. Au début, il avait peur d’eux. Maintenant, il se sent mieux mais il les surveille comme le lait sur le feu. Manu allume le tableau interactif derrière lui et commence son cours. – 09h15 - Premier incident. Au moment de travailler sur les cahiers électroniques, Modibo a oublié le sien. Il faut aller chercher les exemplaires de prêt. Manu envoie l’Aux. Pendant ce temps, il faut occuper les autres. L’homme revient avec trois volumes sous le bras. Pas un seul n’est en état de fonctionner. Les collègues ne l’ont pas signalé. – Portez ça au technicien. Modibo va devoir se débrouiller avec une feuille de papier et un crayon, à l’ancienne. Bien sûr, il n’aura aucun des liens hypertextes. Manu lui confie son manuel papier en espérant que ça suffira. – 10 h 35 - On en est déjà à la troisième matière de la matinée et les élèves ont du mal à suivre. Manu lui-même se mélange un peu entre les équations, la voie passive et le prétérit. – 11h25 - Modibo s’est endormi. Il reste encore une demi-heure de cours avec cette classe mais un autre Aux arrive et vient parler à l’oreille de l’enseignant. – Le proviseur vous demande. Manu lève la tête, incrédule. Si le chef ne s’est pas donné la peine de lui envoyer un message électronique, c’est que l’affaire est grave et qu’il ne veut pas garder de trace de leur conversation à venir. Les élèves commencent à s’agiter. Heureusement, Manu avait prévu un exercice rapide à la fin de la matinée. Il balance sur l’écran le QCM, ainsi que la vidéo officielle. – Suivez le film et répondez aux questions! Je reviens rapidement. Manu part en laissant l’Aux face à l’amphi, la main sur son Taser. On ne sait jamais.

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Fiction | L’école dans 10 ans

11h35 Manu est introduit dans le bureau du proviseur. Celui-ci est encore au téléphone mais il lui fait signe de s’asseoir. – Oui, au revoir, Monsieur le Recteur. Le chef a le don de faire ressortir les majuscules, même à l’oral. Sans dire bonjour, il pianote sur son clavier et tourne l’écran vers le professeur. – Regardez ça. Manu lit les listes de noms qui s’alignent sous ses yeux. Il reconnaît le classement régional des établissements scolaires. – C’est pas encore définitif. Ça sera publié en fin de semaine. Manu se passe la main dans ses cheveux en brosse. – On est à la onzième place? Le proviseur renifle de mécontentement et lisse la manche de son costume trois-pièces. – Vous comprenez notre problème? Si on sort du palmarès des dix premiers, on va perdre nos financements spéciaux. Ça signifie : adieu le matériel de pointe, adieu les heures sup. à gogo, adieu les Aux dans les couloirs… Manu ne dit rien. Il sait que, sans cet argent, l’établissement risque de sombrer dans le chaos et de perdre ses derniers élèves encore acceptables. – Il y a pas moyen de grappiller quelques points? – Non. J’ai déjà pas mal tiré sur la corde. Si je rajoute encore des projets spéciaux, ça va finir par se voir. Et je veux pas que l’inspection académique nous tombe sur le poil. – Comment on fait alors? En posant la question, Manu éprouve déjà un mauvais pressentiment. – Je ne vois pas d’autre solution que de faire baisser les points de nos concurrents directs. – Mais c’est illégal! – Ce genre de détail ne vous a pas toujours gêné, Monsieur Alamy. Pourquoi croyez-vous que je vous ai engagé alors que personne ne voulait de vous? D’accord, les élèves vous apprécient, et vous savez tenir vos classes ; mais j’ai besoin de vos talents particuliers… Manu avale péniblement sa salive. Ce qu’il craignait est en train de se produire. Voyant qu’il hésite, le proviseur se penche vers lui, paternel. – Allons, Monsieur Alamy, ce n’est pas grand-chose ce que je vous demande. Et puis, vous serez bien content de toucher vos heures supplémentaires. Je crois savoir que vous avez un petit crédit sur votre appartement. Votre salaire de base n’y suffirait sûrement pas… S’il pouvait, Manu se vomirait lui-même. Il méprise sa propre lâcheté mais il accepte. – Qu’est-ce que vous attendez de moi? – À la bonne heure, Monsieur Alamy! J’ai bien fait d’investir sur vous. Il faut que le problème soit réglé d’ici ce soir. – Et comment je m’y prends? – Je vous laisse libre accès aux données. Faites-moi quelque chose dans le goût de votre petite opération de Goussainville… Le proviseur a un sourire de requin. Il recoiffe ses cheveux gominés et part surveiller la cantine tout en démarchant déjà quelque bailleur de fond au téléphone. 11h55 Manu achève de décrypter le système de notation des établissements.

Cela repose sur les taux de réussite aux examens, les progrès enregistrés par les élèves, le degré d’accompagnement des élèves, mais aussi sur le nombre de projets spécifiques menés par le lycée, l’assainissement et la rationalisation de sa gestion et les sommes reçues par des investisseurs privés via des partenariats privilégiés. Manu a examiné les plus proches concurrents du lycée Houellebecq. La différence de points repose principalement sur des contrats passés avec des entreprises. C’est là qu’il doit y avoir une faille. 12h45 Grâce aux informations détaillées que possède le proviseur, Manu a repéré une cible potentielle. Le lycée Charpak de Rambouillet est en lien avec une filiale de la compagnie McNess & Visanto qui sous-traite chez eux la fabrication de didacticiels parascolaires. En réalité, l’immense majorité des établissements avec des options informatiques fait partie de ce programme. Cela rappelle le travail en prison qui permettait une sorte de délocalisation sur place. Car les élèves ne sont pas rémunérés pour le travail fourni qui rentre dans le cadre des nouveaux contrats d’apprentissage. Manu connaît ce type d’arrangements puisque le lycée Houellebecq a participé à cette plate-forme l’an dernier. Ses collègues lui en ont parlé: sous prétexte d’un retard dans la livraison du logiciel, McNess & Visanto a rompu tout lien avec eux. Il suffirait donc de créer le même problème au lycée Charpak. 13h55 Manu a fini de relire tous les dossiers de ses élèves sur ScoNet. Il a ainsi une idée précise de leur niveau scolaire, de leur absentéisme, de leur situation familiale et de leur casier judiciaire. Il a une seconde d’hésitation en songeant que le proviseur a procédé exactement de la même manière avec lui. Manu a repéré trois profils. Il a vérifié qu’ils étaient tous présents en cours aujourd’hui. Sur tous, il a un moyen de pression. D’abord, il y a Magyd qui est un excellent programmeur et qui s’est fait prendre à hacker le site du lycée. Ses parents se sont saignés aux quatre veines pour que leur fils entre ici. On devine aisément qu’ils ont graissé la patte d’un grand nombre de personnes car, hormis l’informatique, Magyd est un cancre. Il y a ensuite Kylian qui a été arrêté plusieurs fois pour vol avec effraction. Mais il n’a jamais été pris sur le fait. Il doit savoir forcer une serrure. Il est en liberté conditionnelle. Mais il a piqué le cahier électronique d’un camarade. On a écrasé l’affaire mais les preuves sont là. Enfin, Modibo l’endormi pourrait s’avérer utile. Il a déjà été impliqué dans une course-poursuite avec la police et a réussi à semer trois voitures de flics. Un test de dépistage de cannabis inopiné s’est révélé positif. Pour l’instant, le dossier médical n’a pas été transmis. Manu soupire. Il les tient. Tous les trois. 14h05 Manu croise le proviseur dans le couloir. – Vous avez fini, Alamy? – Oui, Monsieur. Voici la liste du matériel nécessaire: des cagoules de combinaisons de plongée, des lampes torches… – C’est bon, l’interrompt le chef d’établissement. Je vais voir ça avec l’EPS et la techno. Ne foirez pas ce coup-là, Alamy, et on en sortira tous gagnants. 14 h 45 Les trois élèves sont réunis dans la petite salle.

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Fiction | L’école dans 10 ans

Manu s’assoit sur le bureau et les observe un moment. Est-ce qu’ils vont coopérer? – Qu’est-ce qu’on fout en aide individualisée avec vous, Monsieur? demande Kylian. – J’ai un projet spécial à vous soumettre, les garçons. Quelque chose de pas complètement scolaire… 18h15 Ils ont accepté. De toute façon, ils n’avaient pas vraiment le choix. Ils se retrouvent tous après les cours sur le parking du centre commercial, mais loin des caméras. Manu a emprunté la fourgonnette du concierge. Il prend garde à ne laisser aucune empreinte digitale, ni aucun cheveu. Il a pris un gros sac d’affaires avec lui. Modibo s’occupe de maquiller la plaque d’immatriculation: les 8 deviennent des 9 ou des 6; un 9 se transforme en 3. Pendant ce temps, Kylian vérifie le matériel à l’intérieur. Les pinces, les lampes, les masques : tout est là. Quant à Magyd, il rêvasse en regardant les enseignes des magasins qui clignotent à l’horizon. Manu les observe en silence. Ils ont des airs de durs, mais on sent qu’ils ont la trouille. Pourtant, les trois savent ce qu’ils font. Ils semblent beaucoup plus assurés qu’en classe. Là, on est dans leur domaine. 19h55 On est en mars. Le soleil se couche encore assez tôt. Le temps est gris et couvert, ce qui fait que l’on n’y voit presque plus rien quand la fourgonnette s’arrête à l’arrière du lycée Charpak. – Faites attention, les garçons. Si jamais on déclenche une alarme, la FoMo débarquera en un quart d’heure. Les gamins acquiescent, mâchoires serrées. Ils sont prêts. Patient, Manu attend dans la voiture que l’Aux ait terminé sa dernière tournée d’inspection. Puis toutes les lumières s’éteignent dans le bâtiment. Une silhouette s’éloigne de l’établissement. La voie est libre. Manu et les autres enfilent les cagoules de plongée qui dissimulent leurs traits. Relief d’un projet spécial qui a simplement servi à acheter du matériel. Elles sentent encore le chlore de la piscine municipale, seul endroit où on a pu utiliser les combinaisons à ce jour. Seul Modibo reste dans l’engin avec le moteur qui tourne. Ils pénètrent dans l’enceinte. Kylian a repéré l’alarme et l’a coupée. Puis, il a forcé la serrure de la porte arrière. Tout paraît facile. D’un regard au plafond, Magyd a repéré les fils qui mènent à la salle info. Ils suivent la piste jusqu’à une salle verrouillée. Une fois de plus Kylian crochète la serrure. – C’est là, dit Magyd. Ils ont dû tout stocker dans les ordinateurs et dans les disques externes. Je peux tout effacer. – Pas le temps, dit Manu. On va foutre le feu. Les deux élèves le fixent, ahuris. – C’était pas le plan! proteste Kylian. – Trop tard pour reculer! Aidez-moi à répandre l’essence! Manu distribue les petits jerricans qu’il a pris dans son sac à dos. Les quatre coins de la pièce sont éclaboussés de liquide inflammable. Alors Manu prend la bouteille remplie d’éthanol qu’il a

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préparée à l’avance. Un chiffon dépasse, coincé dans le goulot par un bouchon de liège. Une fois le tissu imbibé, l’enseignant y met le feu avec son briquet. – Reculez! ordonne-t-il aux deux gamins. Quand ils ont tous quitté la pièce, Manu balance son cocktail Molotov et referme la porte derrière lui. Il entend le verre se briser et l’alcool s’enflammer. Un souffle chaud embrase le mur trop fin. Presque aussitôt l’alerte anti-incendie se met en marche, assourdissante. – Allez, on se barre! Ils courent tous les trois dans le couloir. Kylian et Magyd, qui ont plusieurs mètres d’avance, se retrouvent presque nez à nez avec des policiers casqués qui les mettent en joue. – Les mains sur la tête! Manu se mord les lèvres jusqu’au sang. Si la Force Mobile d’Intervention est déjà là, c’est qu’ils avaient déclenché une alarme silencieuse. – Putain, la FoMo! balbutie Kylian. Il a l’air terrifié. Ses mains fouillent maladroitement à l’intérieur de son blouson pour en sortir une arme. La police menace d’ouvrir le feu. Manu a repéré une sortie juste sur la droite. Les flics ne l’ont pas encore vu. Ils sont en train d’ajuster Kylian qui panique complètement. Magyd s’est mis à crier lui aussi qu’il n’a rien fait et qu’il ne veut pas mourir. À cet instant, Manu sort son calibre, vise posément et lâche deux coups de feu. Les policiers reculent et tirent à leur tour. Un des élèves s’écroule. Manu appuie une nouvelle fois sur la gâchette. Puis, il saute à travers la fenêtre. C’est encore du simple vitrage. Le verre ne résiste pas. Manu profite de l’hésitation prudente de la FoMo pour courir jusqu’à la camionnette qui démarre en trombe. 01h55 Manu rentre chez lui et dépose ses clés sur la table de son studio. Il allume la radio tout en se servant un verre de whisky. Ses mains tremblent un peu. – … Flash spécial, lundi 15 mars 2021. Il y a quelques heures, des coups de feu ont éclaté à Rambouillet dans le lycée Charpak. Deux voleurs présumés ont été tués. Selon la police, un troisième se serait suicidé après avoir tiré sur ses propres complices. On a retrouvé son cadavre dans la camionnette volée qui devait servir au transport de matériel dérobé. Un incendie s’est déclaré dans l’établissement qui a presque entièrement été consumé par les flammes… Manu éteint le poste. Pas de témoin. Pas de trace. Retour en transports en commun. Avec des tickets. Cacher son visage. Changer de vêtement à chaque correspondance. Descendre plusieurs stations avant sa destination et terminer à pied. Mission accomplie. Comme à Goussainville. Comme à Argenteuil. Passé le premier, tout devient facile. Trop. Il avale son verre cul sec et, après avoir repoussé les fiches d’évaluation qui l’encombrent, s’allonge sur le divan pour y dormir quelques heures. Les copies pourront attendre. Fabien Clavel


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L’ennemi intérieur Mathieu rigouste, chercheur en sciences sociales à l’université Pari-Viii-saint-denis et auteur de plusieurs articles sur la construction médiatique de l’« immigré » et des quartiers populaires, répond à nos questions*.

L'ennemi intérieur, Des guerres coloniales au nouvel ordre sécuritaire Mathieu rigouste, éditions La découverte, février 2009, 22 €.

* Cet entretien a été réalisé et publié dans le bulletin de la CNT éducation 93 Le Chat du 9-3.

chat du 93 – classes laborieuses, classes dangereuses, le livre classique de louis chevalier, s’intéressait au Paris du début du xixe siècle. rien n’a beaucoup changé, semble-t-il. comment une société maintient-elle l’ordre? Matthieu rigouste – En étudiant le crime et sa gestion dans le Paris de Louis-Philippe, Louis Chevalier décrivait un antagonisme de classes si fort qu’il semblait prendre la forme symbolique d’une « lutte des races ». Les classes laborieuses étant traitées sur le mode de l’infection et le maintien de l’ordre comme médecine du corps national gangrené. De ce point de vue, la structure du maintien de l’ordre n’a guère évolué. La division raciste et sexiste des dominés permet d’éparpiller leurs forces. La ville capitaliste continue de s’organiser autour d’une forme d’apartheid social. Jean-Pierre Garnier parle de «contre-révolution urbaine». Mais avant de s’exercer par la violence physique, le maintien de l’ordre et la domination en général sont portés par des imaginaires et des manières de fabriquer l’espace et le temps, il s’agit de produire l’autosujétion des dominés par la culpabilité et la peur. La différence essentielle s’opère au XXe siècle, avec les deux guerres mondiales et l’émergence des complexes militaro-industriels et médiatico-sécuritaires, qui ont transformé le contrôle social en marché, en secteur d’accumulation du capital. c. d. 93 – Peut-on qualifier de coloniale ou postcoloniale la gestion des populations des quartiers populaires? M. r. – La colonie comme le quartier populaire sont des territoires où le pouvoir expérimente ses armes et les modalités de la guerre sociale. Ils sont des laboratoires, des vitrines et des rouages de la transformation des modèles de domination. Ce sont pourtant bien deux réalités différentes, dans le temps, l’espace et les modes de gestion. C’est ce que signifie l’acception anglosaxonne « postcolonial » que je retiens. Les quartiers populaires sont effectivement gérés de manière postcoloniale, cela veut dire que le contrôle, la surveillance et la coercition s’y exercent en héritant, en revisitant, en reformulant, en redéployant des dispositifs issus

de répertoire proprement colonial sur les classes populaires. Les quartiers ne sont pas des colonies, peut-être pourrait-on parler de postcolonies intérieures ou d’endocolonies. Mais, bien que distincts, les territoires populaires et coloniaux s’influencent en permanence, ils s’inscrivent dans un continuum de gestion impériale-raciste et militaro-policière. c. d. 93 – À cet égard, que penses-tu des brigades de sécurité, récemment instaurées dans les bahuts de l’académie de créteil? M. r. – Cela fait partie d’un arsenal sécuritaire qui croît et évolue sans cesse depuis que le contrôle est devenu marché, secteur d’accumulation de profit économique et symbolique. Ces techniques relèvent parfois de l’effet d’annonce, elles sont souvent mal coordonnées, rarement légitimes et dysfonctionnent chaque fois qu’elles subissent une opposition collective résolue et déterminée. En l’occurrence, il s’agit de faire pénétrer encore plus la logique punitive dans l’univers de la domination scolaire. Mais ne nous trompons pas, la discipline, la répression, la hiérarchisation, la culpabilisation, l’exclusion et la discrimination sont bien des dispositifs fondateurs et structurels dans le système d’éducation nationale. Rappelons-nous des débats au Parlement à la fin du XIX e, la III e République, celle qui a massacré la Commune de Paris, voulait fonder une instruction nationale pour contrer celle des communistes, il s’agissait de fonder l’école républicaine pour éviter la révolution. Alors, lorsque le pouvoir hybride le contrôle policier et l’institution scolaire, il ne fait, une fois de plus, que mettre le roi tout nu et révéler la raison d’être de l’État: l’écrasement de tout ce qui s’oppose à la marche radieuse du capital. Si un mouvement d’insoumission collective des personnels, des élèves et des parents ne s’oppose pas à toutes ces attaques, on aura sans doute bientôt du mal à différencier une école d’une prison pour mineurs. Dans tous les cas, l’école n’est pas autonome, on ne la changera pas fondamentalement sans transformer l’ensemble de la société. Pas d’éducation populaire émancipatrice sans autogestion des écoles. Instruire pour émanciper, c’est par essence un projet révolutionnaire. ■

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Équipes mobiles de sécurité : 

une preuve de plus de la dérive sécuritaire de l’enseignement Le 05 octobre 2009 la première équipe mobile de sécurité a été mise en place au Lycée Jean Zay d’Aulnay-sousBois à grand renfort de couverture médiatique. C’est une conséquence directe du partenariat entre le ministère de l’intérieur et celui de l’éducation nationale en termes de sécurisation des établissements scolaires.

l

n GrEG, CNT éducation 94

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semblent être assez préparées maintenant par toutes les peurs alimentées au quotidien pour faire de la sécurité une des priorités absolues des établissements scolaires, bien avant l’épanouissement des élèves ou bien leur réussite. Le but avoué par leur créateur est de rétablir « la paix scolaire », notion des plus douteuses. Une équipe mobile de sécurité (EMS) est constituée de deux modules à vocation complémentaire. Mais il apparaît que chacun peut intervenir indépendamment. Le module « éducatif » est constitué de cinq personnes (professeurs, CPE, IPR et d’une psycho-clinicienne), et le module « sécurité » est constitué de professionnels de la sécurité (anciens policiers, vigiles, instructeurs de self-défense...) pratiquant les arts-martiaux et la self-défense, eux-aussi au nombre de cinq. Les équipes sont prévues pour intervenir de façon ponctuelle en cas de crises violentes dans les établissements. Commencée dans l’académie de Créteil (8 équipes représentant 50 personnes) cette expérimentation est étendue au niveau national. Les membres des EMS, titulaires ou contractuels, sont tous personnel de l’éducation nationale (cf le logo sur les blousons verts). Le côté éducatif a été créé il y a quelques années afin de dénouer des situations de violence ponctuelle dans certains établissements dits sensibles. Les crédits de l’époque permettaient de prendre en entretiens individuels puis en classes relais les élèves les plus problématiques. Les crédits des structures relais n’existant plus, on trouve en revanche des financements pour les équipes de sécurisation. La décision d' ajouter un complément sécuritaire a été prise par le recteur de Créteil en bon petit soldat d’un gouver-

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es Mentalités

nement de plus en plus inégalitaire et qui met le manque de sécurité individuelle au centre de toute sa politique afin d’accroître le contrôle social. D’ailleurs, pour l’anecdote le choix du terme d’équipe mobile de sécurité a été fait par le ministère de l’éducation nationale lui-même alors que d’autres appellations beaucoup moins chargées symboliquement avaient été proposées. Nous sommes bien là face à un travail de fond sur les mentalités pour mettre la sécurité au centre de tout, et convaincre les gens que le danger est partout autour d’eux. (voir les chiffres et les « promesses » sur http://www.education.gouv.fr/cid51058/etats-generaux-de-la-securite-a-l-ecole-sorbonne-paris-5e.html ). Les créateurs de ces équipes ont aussi pensé à les utiliser lors de blocage d’établissement sur un mouvement lycéen (bris de piquet de grève), ou bien pour remplacer des surveillants au portail si certains d’entre eux se trouvaient dans l’incapacité de le faire (remplacement ponctuel de certains personnels avec des équipes de mercenaires). Heureusement pour l’instant ces équipes ne sont encore ni assermentées, ni armées. Mais qu’en sera-t-il si de graves incidents se produisent par rapport à leur présence provocante ? Sans dramatiser, force est de constater que nous avons quelques pistes qui ne sont pas des plus réjouissantes pour l’éducation de demain, disons plutôt le dressage des populations déjà stigmatisées. Les EMS sont vouées à intervenir sur des établissements où la violence de l’Etat entraîne une riposte contre ses représentants, dont l’école. Le risque est fort de perdre la confiance de toute une partie d’élèves et de parents qui vivent déjà au quotidien les humiliations répétées des forces de l’ordre. ■


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La lutte, c'est la fête,  et la fête, c'est la lutte La culture manageriale investit l’eN avec force sigles, outils, chiffres, bref tout un galimatias moderniste dont la pierre angulaire sont les technologies de la communication et de l’information. d’ailleurs, on pourrait parler de technologies de la communication « tout court », vu la pauvreté, voire la vacuité effarante de certains des messages dont l’administration nous gratifie maintenant.

P

eut-être en a-t-il toujours été ainsi,

après tout? Mais le tournant numérique a changé les choses, ou au moins les formes. La vitesse des échanges, certes, mais aussi l’ampleur du danger répressif qui nous guette, un panopticon plus puissant, (en route vers Brazil), d’une part; et les modalités de riposte d’autre part, (à l’image d’un Enric Duran escroquant près de 500 000,00 euros à 39 banques pour financer 200,000 exemplaires du numéro unique d’un journal dans lequel il dénonçait… le système bancaire.)

PrinCiPal a écrit : Afin de préparer la réunion du 22 mars prochain, je vous invite à réfléchir à des idées qui permettraient d’alléger le poids du cartable. Je vous demande aussi de mettre à jour la liste des fournitures cijointe. Je vous remercie de votre collaboration. Le Principal XXXXX

Collègue # 1 a écrit :

Les actes de sabotage sont nécessaires et libérateurs

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Dans mon bahut, il y a eu tout d’abord le bonheur de dire: «désolé, je ne peux pas ouvrir vos pièces jointes .doc car je ne possède pas la suite Microsoft» et d’attendre qu’ils comprennent. Ou faire «répondre à tous» et écrire «Non, et toi?» en réponse à «vous êtes invités à un temps d’échange pédagogique, blablabla…», ou «je ne comprends pas ce que vous voulez dire par “personne ressource”» et plein d’autres encore… Voici quelques extraits des mails idiots qui circulent entre collègues et administration là où je travaille. Petites victoires, petits plaisirs, mais c’est toujours ça de pris.

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Moi, je réfléchis à la possibilité d’aller sur la lune où la gravité est 6 fois moindre. On garde la même masse de connerie dans le cartable mais le poids et beaucoup plus faible. Je vais proposer des prototypes de cartables autoportés avec des ballons d’hélium. Un cartable drone piloté par le téléphone portable. Opération PROXIcartable : un cartable pour deux ou trois élèves. On ne remplace pas un crayon sur deux partant à la poubelle – blague ! Cours de muscu pour tout ce tas de moules et pis c’est tout ! Voilà j’ai fait mon travail.

Collègue # 2 a écrit : Et bien moi, je trouve que tu prends cette histoire de poids un peu trop à la légère. À la limite, t’es lourd. Et je suis fier d’être adhérent de la FCPE, où on sait cibler les vrais problèmes. Peu importe que les gamins soient à 29 par classe, l’important, c’est bien les cartables et les garages à vélos.


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Collègue # W : (après avoir reçu du chef d'établissement un compte rendu d'un exercice d'évacuation accompagné de remontrances à peine polies en raison des bites et des p'tits mickeys qu'on dessine au tableau de la salle des profs.)

« PrinCiPal adjoint » a écrit : In-Reply-To: Subject: =?iso-8859-1?Q? Liste_des_ dispositifs_=E9ducatifs?= Content-Language: fr Comme convenu dans mon mail du 20/11, veuillez trouver la liste des Ce r=E9capitulatif tient compte des actions engag=E9es en 2009 et celle = pr=E9vues en 2010. Toutefois, il nous reste =E0 construire les actions de pr=E9paration au = brevet des 3=E8me qui se d=E9rouleront apr=E8s le 15 mars. Cordialement « Principal Adjoint »

Collègue # 1 a écrit : JVBERi0xLjQKJcfsj6IKNSAwIG9iago8P C9MZW5ndGggNiAwIFIvRmlsdGVyIC9GbGF0ZURlY29k ZT4+CnN0cmVhbQp4nNVcW3PbSH YuAyAIiigYECmKsiWZ9kgWZYkY9B0 Yz85kb5lkKy+TuCoPZp42 2aRSGletXvL3c053A2iQECWPOXsZ19jse/fpc75z6W78eVHkhC4 K/FP/+ONPB8XiB/j/vw/+fFDm DP/TBe7vP/60+M2Hg6//VS0Izwu ++PCngyKvqlJUpS4nCyZYruSCEMFzKP/pYPnM84NB6A8jPxyF

Collègue # 2 a écrit : Colllège #2 écrit en UTF-8 ! Trop cool !

Collègue # W a écrit : Ci-dessous, mon commentaire composé du chefd’œuvre BILAN EXERCICE ÉVACUATION. BILAN EXERCICE ÉVACUATION LUNDI 4 MAI2009 est probablement le plus beau texte de poésie administrative depuis l' « Ordonnance sur le Port du Chewing-Gum en milieu périscolaire » de 1971. Au niveau liminaire, avant tout, tout d’abord et premièrement, c’est par sa syntaxe surprenante voire audacieuse voire décalée voire bizarre voire folle, que le texte nous époustoufle. Dès l’introduction, intitulée « Alerte déclenchée à 09h25 », l’auteur s’affranchit brillamment des carcans que la société tente de lui imposer: (concordance des temps, intelligence, sens commun.) Ainsi, l’établissement « a été totalement évacué », alors que les élèves « sont accompagnés » ; on ne sait pas pourquoi, c’est sûrement de l’art. Dans le paragraphe 3, (non-intitulé, l’auteur écrit que « certains élèves n’ont pas évacué par le bon cheminement. » Soit c’est une épidémie de gastro dont il est question, soit c’est de l’art. Le paragraphe 4, intitulé « des informations sont encore à rappeler » aurait pu s’intituler « des informations sont à nouveau encore à rappeler une nouvelle fois », mais l’auteur n’est pas homme à verser dans l’outre-redondance. Dans ce même paragraphe, on passe de la troisième personne du singulier à la deuxième personne du pluriel sans pourquoi ni comment, mais bon, on ne va pas se faire chier non plus, c’est de l’art. Ensuite l’auteur révèle un don singulier pour la réalisation de sigles et d’acronymes: « salle des professeurs » devient SDP, par exemple. L’auteur s’inscrit ainsi dans la grande vague guignoloburlesque (dite Borlooïde) du début du XXIe siècle, puisque le sigle SDP lui permettra de nous faire comprendre qu’il n’est pas homme à gâter encre ou papier, (tout en libérant de la place au verso de sonœuvre pour une collection de chiens écrasés.) C’est également dans l’économie, la métonymie, la synecdoque, la métaphore-il-fait-froid, la tout-cegenre-de-connerie que le lecteur se voit plongé, que dis-je, enfoui, que dis-je enterré vivant. Les hordes de sauvageons qui salissent l’école, la Nation, Jules Ferry, et le tableau de la SDP; deviennent « son auteur ». Ceusses qui n’aiment pas rire deviennent « un personnel de direction. » On sent également que le rebelle ne demande qu’à éclore chez l’auteur, (malgré qu’il nous bassine avec des choses dont au sujet desquelles il n’était pas nécessaire.) En effet, si l' « attitude désinvolte de certains groupes d’élèves » n’est pas « adaptée dans ce cas », c’est probablement parce qu’elle l’est dans d’autres. Bakounine, sors de ce corps! Parfois l’auteur, véritable Julien Coupat de l’administration, sait se faire menaçant : Les prochains exercices pour cette année scolaire interviendront sans préavis. C’est quasiment « L’insurrection qui vient ». [Notez qu’on ne parle pas d’année civile mais scolaire, et que vu qu’on est presque au mois de juin, l’auteur n’est pas près de récupérer ses fiches d’orientations… Parfois, il accepte son identité de garde-chiourme au service de la Rectrice et son énorme cul ture: « L’accès en SDP étant possible à tout adulte chargé du contrôle des établissements scolaires ». Bref, ça oscille grave, c’est comme pour la concordance des temps. Le verso de l'œuvre, comme déjà dit, est un mix de google-actualités et de vis-ma-viecomme-une-nouvelle-star-car-nous-sommes-tousdes-américains. Il y a très peu à commenter. Courage, camarades!

« assistante Pédagogique » a écrit : «  Mesdames, Messieurs les professeurs, Je suis en charge de la coordination des PPRE, avec Principal Adjoint Afin de renforcer le soutien et inciter quelques élèves en difficultés à travailler davantage et mieux, je mets en place des études dirigées. L’ensemble de ces actions sera mené parXXX et moimême. Aussi, j’aimerais définir avec chacun d’entre vous, la liste des élèves concernés et le soutien spécifique à apporter à chacun d’eux (aide méthodologique, aide aux devoirs, exercices d’application, etc.). Je suis disponible les lundis (Bureau de l’assistance sociale) et les vendredis (Bureau de la conseillère d’orientation). Merci de me communiquer vos disponibilités afin que nous puissions nous y rencontrer, le lundi ou le vendredi des semaines à venir. Je compte sur votre participation pour mener à bien ce projet. D’avance merci. Cordialement. »

Collègue # Z a écrit : Bonjour Mlle Assistante Pédagogique, Je suis en charge d’un groupe de PPRE. Jeudi dernier à 13 h 00 j’ai fait passer une feuille d’émargement dans le groupe d’élèves que j’avais en PPRE pour vérifier leur présence. En recomptant les élèves présents je me suis aperçu que j’en avais 13! Afin de gagner en efficacité dans ce dispositif, pourriez-vous m’en affecter un de plus au moins ? En effet je suis très superstitieux, et ces conditions de travail en groupe de 13 nuit à ma concentration et ne me permet pas de faire un travail réellement Personnalisé. Par chance, un chariot de TP était resté en plan dans ma salle en raison de l’absence d’un personnel de laboratoire. Il y restait du Chlorure de Sodium que j’ai pu, à loisir, jeter par-dessus mon épaule pour éloigner les mauvais esprits. NB : Cette situation devrait, aux dernières nouvelles, durer encore quelque temps. Et comme on dit au Bénin : "Un grain de maïs a toujours tort devant une poule."(J’en ai d’autres impliquant des noix de coco et la maigreur d’un éléphant mais je les garde pour la suite.) On ne sera pas d’accord sur la terminologie mais un PPRE à 13 c’est pas brillant c’est rubbish!Une fois n’est pas coutume, la bise à tous, tous, tous, tousse depuis ce matin je n’arrête pas. Mouhahaha! RVFPS: Je propose alors de débaptiser les PéPèREs pour les rebaptiser MéMèRE. (Machins Mous de Ruine de l’Enseignement)

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Face au décrochage, penser et agir : les choix du Clept il est rare que des praticiens questionnent aussi loin leur pratique. et il n'arrive jamais, actuellement du moins, que les théoriciens « mettent la main à la pâte ». rémy david a bien voulu nous parler de cette expérience, de ses choix, dans le dissensus cher à rancière. Le choix d’éduquer: questionner les pratiques, mettre effectivement l’élève au centre

n rÉMY DAVID, enseignant de philosophie au Clept.

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Le Collège Lycée élitaire pour tous est un établissement secondaire public accueillant à Grenoble une centaine de jeunes décrocheurs par an, ayant la volonté de raccrocher. C’est un établissement expérimental et alternatif de l’Éducation nationale, qui ne compte pour membres que des enseignants. La position alternative du Clept est avant tout politique: il s’agit de partir des « paroles de décrocheurs » pour en faire des analyseurs des insuffisances de l’offre scolaire. Ainsi, le décrochage scolaire est envisagé comme un processus produit par l’éducation nationale, notamment au sein de la classe, et c’est pourquoi il est demandé à l’institution d’être à ellemême son propre recours. Les décrocheurs sont en quelque sorte les laissés pour compte majeurs de la démocratisation de l’école qui se réduit à une massification du savoir. Si le Clept est « élitaire pour tous », c’est qu’à l’instar du « théâtre élitaire pour tous » qui prétendait offrir le meilleur du théâtre en guise de théâtre populaire (et non un théâtre au rabais, un théâtre « adapté » à un « sous public), la démocratisation passe par donner accès aux savoirs les plus émancipateurs, les plus exigeants, y compris aux laissés pour compte de l’école, à ceux qui n’y avaient plus leur place, mais qui restaient avec un désir d’école inassouvi. Pour réaliser son ambition, et du coup interroger en retour le fonctionnement normal de l’institution, notamment dans les malentendus récurrents qu’elle entretient avec les jeunes qui en sont les bénéficiaires, le Clept pratique une forme de « recherche-action » au sein de son équipe éducative. Cette rechercheaction consiste à chercher à problématiser les difficultés scolaires que nous rencontrons dans notre professionnalité, ou que les raccrocheurs découvrent, affrontent ou fuient, dans leur tentative de reconstruire une place à l’école, de renouer avec les savoirs, en se réconciliant le plus souvent avec le monde adulte, avec les profs, avec eux-mêmes. Démocratiser le savoir passe nécessairement pour l’équipe du Clept

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par un questionnement des pratiques enseignantes et du rôle de l’institution vis-à-vis de ceux qui en sont les bénéficiaires. Ce questionnement ne passe pas par l’extériorité du savoir universitaire dégagé des pratiques et de ses tensions voire de ses contradictions, mais au contraire par une implication accrue qui passe par une expérienciation de l’expérimental, par des processus de subjectivation qui font pendant à l’exigence d’objectivation et de problématisation des situations, des dispositifs et des pratiques. Concrètement, cela suppose que chaque enseignant renonce à la posture très formaliste de se contenter d’« instruire », pour accepter d’éduquer, dans la mesure où il ne s’agit pas uniquement de transmettre des savoirs déjà formalisés, mais de permettre à chaque jeune volontaire pour raccrocher de réfléchir son rapport aux savoirs et à l’école, pour devenir désormais le sujet de son éducation et de sa formation (car il s’agit bien de s’élever, de se transformer par et avec les savoirs), et non seulement un objet de blâme ou d’éloge, voire de son orientation. Pas d’école de raccrocheurs sans que ceux-ci deviennent les véritables sujets, de ce qui s’y joue: ils en sont bien évidemment le centre.

Collégialité ou autogestion? La divergence entre la "collégialité" que propose le Clept et l’autogestion du Lap (Lycée autogéré de Paris) peut sans doute éclairer les différences d’approche de la démocratie à l’école. Les enseignants du Lycée autogéré de Paris font le pari qu’en jetant les jeunes dans la responsabilité le seul postulat de l’émancipation va produire des effets émancipateurs. À la différence du Lap, nous ne postulons pas, nous travaillons la réflexivité des élèves afin de rendre possible une autorisation à prendre le risque de penser, et à s’émanciper de l’opinion… tout en ayant constamment conscience que c’est un travail « impossible », au sens de nécessaire et inachevable… La question de « l’éducation à » ou de la « pratique de » la démocratie, est souvent réduite à la prise de décision dans et sur la structure. C’est le pari qu’ont tenté les établissements autogérés nés sous Savary, qui ont choisi de tabler sur l’éducabilité par la respon-


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sabilisation maximale, en partageant le pouvoir avec les élèves. Le risque pris est peut-être celui de transformer l’école davantage en lieu politique qu’un lieu de construction de soi par le savoir et les rapports aux savoirs. Peut-on expérimenter immédiatement des pratiques démocratiques, et considérer en ce sens qu’elles sont automatiquement formatrices, ou bien faut-il les précéder d’un discours, les préparer par du savoir ? C’est me semble-t-il, davantage dans cette perspective que s’engage le Clept. C’est pourquoi il préfère le terme de collégialité, qui maintient la possibilité d’une codécision, sans postuler d’égalité, mais une trajectoire à initier, et dans laquelle les adultes visent l’émancipation intellectuelle de ces jeunes qu’ils accompagnent et forment, mais sans la postuler. L’émancipation est une conquête sur soi, pas un fait de la nature. La question de la démocratie introduit aussi la question de la politique dans l’école : l’école, et notamment le lycée, mais aussi le collège, doit-elle être politique, ou bien est-elle neutre vis-à-vis de la politique, pour former également tous ceux qui la fréquentent (son public ou ses bénéficiaires)? Autogestion et collégialité reviennent à deux stratégies de formation, qui impliquent deux conceptions de la liberté: la liberté comme capacité d’autodétermination, comme libre arbitre, qui va s’éprouver dans la discussion et la décision collective, mais qui renvoie à l’affirmation de soi. Elle est, au même titre que le « libre arbitre », tout entière en un chacun. Son risque c’est de confondre liberté et « faire ce qui me plaît », comme si « ce qui plaît » était toujours ce qu’il fallait faire, ce qui avait de la valeur. La collégialité suppose une conception de la liberté comme « maîtrise de soi-même », devenir son propre maître, ce qui suppose un tout autre rapport à l’autorité: non pas son refus, mais sa rencontre et le fait d’en accepter la nécessité, pour devenir à soi-même sa propre autorité, s’autoriser à être responsable Ces deux conceptions ont en commun de chercher à travailler réellement et concrètement le devenir responsable des jeunes/élèves qui leur sont confiés, ou plutôt qui viennent volontairement fréquenter ces institutions scolaires. L’enjeu est bien celui d’une

émancipation à construire, et non uniquement çà décréter. Elle se rencontre, se construit, mais à condition de se pratiquer dans la durée, et de pouvoir se risquer en toute sécurité, tout en tenant également fermement le fait de s’accomplir scolairement, en construisant un rapport aux savoirs et au savoir qui fasse du savoir une dimension de construction de soi, d’accomplissement ou d’élévation (c’est pour cela qu’on les nomme élève). C’est pourquoi le rapport à la démocratie, et à l’émancipation qu’il enveloppe ne nous semble pas se jouer uniquement dans des prises de parole et de décision responsabilisantes, mais passer par une approche épistémologique des savoirs scolaires, enrichie par une initiation au questionnement philosophique dès l’entrée dans l’établissement, qui construisent une réflexivité dans la durée, qui permet aux élèves d’appréhender les savoirs sur un autre mode qu’instrumental. Ainsi, démocratiser l’école, c’est tout d’abord en rendre accessible les enjeux et les codes, qui permettent à chacun d’y réussir, au lieu de n’autoriser que l’échec. La balle n’est pas dans le camp de ces collégiens, puis de ces lycéens, qui font l’expérience que l’école ne s’adresse pas à eux, mais dans le camp des enseignants, qui doivent la leur rendre accessible, même s’ils résistent, parce qu’ils savent bien qu’en un sens, ils n’y ont pas leur place dans la réussite et l’accomplissement de soi. La question politique de l’école passe donc, à notre sens, par une politique pédagogique de l’école. Les collégiens et les lycéens peuvent-ils, doivent-ils décider de ce qu’ils apprennent, doivent apprendre? La démocratisation du savoir renvoie-t-elle à la liberté de choisir ce que l’on apprend ? Les élèves sont-ils consommateurs de savoirs, de disciplines, de rapports aux savoirs, ou en construction avec eux, sans réellement savoir où cela va les mener? La soumission à l’institution (accepter ses programmes, ses évaluations, examens et concours; entrer dans la normativité des savoirs scolaires, si différents des savoirs autodidactes, pas tant dans leur contenu que dans leur exigence infinie, dans leur acquisition jamais définitive, toujours à poursuivre) est-elle soumission antidémocratique au monde des adultes, ou une nécessité à s’approprier? Nous faisons (aussi) le pari du second terme de l’alternative. Pour l’émancipation. ■

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Alternatives Ayerdhal Pour tous ceux qui croient encore au Père Noël. S’il existe, vous l’avez forcément déjà vu, dans le miroir. Ils forment un couple comme j’aime en recevoir, peut-être parce qu’ils sont encore suffisamment rares à franchir la porte de l’association pour que je n’aie pas la tentation de verser dans la routine. La routine et la distanciation sont ce dont je me méfie le plus depuis que j’ai accepté la présidence de la délégation régionale. C’est pour ça que je continue à prendre mon tour à l’accueil. Ils ont trente-trois et trente-quatre ans. Lui est photographe, elle cadre dans un groupe de communication. Ils possèdent leur maison qu’ils retapent doucement, une berline plutôt sportive mais âgée et un petit monospace. Il ne leur manque aucun appareil électroménager, mais la plupart ont une vétusté que les assureurs couvrent mal. Ils lisent, ils vont au cinéma, ils pratiquent le ski et un peu la voile, ils voyagent de temps en temps. Ils ont beaucoup d’amis, une cave qui se vide toujours plus vite qu’ils ne le prévoient et un séjour suffisamment grand pour y danser avec leurs amis, pour la nouvelle année ou, plus rarement, à l’improviste. C’est un couple que la vie s’est chargée d’assortir. La vie, pas le milieu social ni l’éducation. Elle a grandi dans une banlieue cossue, pas très loin d’un club d’équitation plutôt campagnard et de thermes qui n’étaient que prétexte à un casino. Ses parents ont créé leur entreprise avant sa naissance. Sa sœur et son frère ont un diplôme de niveau un. Elle a préféré un cursus plus court dans une école d’application. Lui a grandi dans une ZUS, de l’autre côté de la ville, des usines et de l’autoroute. Son père a fui les mines et la Roumanie de Ceaucescu, sa mère a fui ses parents, le voile et une autre ZUS quand elle l’a rencontré. Ils ont travaillé chaque fois qu’ils ont pu aux conditions qu’on leur offrait. Son frère se désigne lui-même comme un intermittent du chômage. C’est lui qui a pris rendez-vous. Il a contacté son parrain, qui m’a parlé d’eux et m’a demandé d’assurer le premier contact, mais je ne m’arrêterai pas là. Peut-être parce qu’il m’a serré la main avec une chaleur inattendue, faite de confiance et de soulagement. Peut-être parce qu’elle m’a regardé avec autant de méfiance que de fatalisme et que celui-ci tient du désespoir. D’une certaine façon, à eux deux, ils attendent à la fois tout et rien de moi. – Parlez-moi de votre fille, dis-je après les présentations d’usage. Je veux dire: de ce qui vous a amenés à envisager un parrainage. À une crispation de ses sourcils, je sais qu’elle déteste le mot. Elle le ressent comme une usurpation. C’est elle qui répond. – Alia a douze ans, elle en aura treize dans le courant de l’année scolaire; pour sa deuxième cinquième, si nous suivons les recommandations du conseil de classe; pour une quatrième assistée, si nous nous opposons au redoublement. Elle est née en janvier, elle savait lire et écrire en fin de maternelle. À l’époque, le psychologue scolaire ne voyait pas d’inconvénient à ce qu’elle intègre le primaire avec un peu d’avance. Aujourd’hui, le professeur principal prétexte son manque de maturité, entre autres. Loin de nous l’idée qu’elle soit précoce, mais c’est une fille – elle est beaucoup plus mûre que les garçons de sa classe – et elle a baigné dans un univers d’adultes (les enfants de nos amis ont entre deux et cinq ans). Bref, on peut sûrement lui reprocher ses résultats, son manque de travail, sa propension à l’indiscipline et à l’incartade, mais elle aurait davantage tendance à vieillir trop vite que l’inverse. Tout le primaire, elle était en tête de classe. Elle s’est un peu dissipée en début de sixième, puis ses résultats ont décliné. Cette année, elle finit un peu en dessous de la moyenne, malgré d’assez bons résultats dans deux ou trois matières. Elle finit surtout avec un carnet de correspondance truffé de retards et d’absences que nous avons parfois accepté de justifier, après recadrage, pour lui éviter une mise à pied ou le renvoi pur et simple. Nous avons souvent été convoqués par les professeurs et le proviseur. Ce que nous avons entendu ne nous a pas rassurés. Je n’entrerai pas dans le détail, il faudrait raconter des dizaines d’anecdotes et toutes ne sont pas négatives, mais j’ai eu l’impression de me retrouver devant mes propres profs, de me heurter à la même machine bornée, tatillonne et dégagée de toute espèce de responsabilité. Il s’est écoulé vingt ans, on a remplacé la moitié des

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bouquins par des CD, la moitié du contenu des cartables par des ordinateurs, on a révisé trois fois les programmes en surface, redessiné cinq fois le calendrier des vacances, mais c’est le même système confié aux mêmes gens qui pratiquent la même pédagogie de formatage avec la même efficacité sélective. Et ce n’est pas une consolation de savoir que mes grands-parents se sont heurtés à des murs identiques. Jusqu’au bout, elle s’est exprimée sur un ton très calme, à défaut d’être réellement neutre. En tout cas, il y a moins d’ironie dans sa voix que de dépit, peut-être justement parce qu’elle a conscience de dire ce qu’une proportion non négligeable de trois générations de parents a pensé. Une minorité d’enseignants aussi, mais cela représente du monde et je suis certain qu’elle le sait. Je me tourne vers lui. J’ai une assez bonne idée de ce qu’il va dire et qui ne m’est pas forcément adressé, en tout cas pas seulement. Oh! je n’ai aucun doute sur le fait qu’ils en aient beaucoup parlé – ces deux-là communiquent énormément. En revanche, il y a des points sur lesquels il n’a pas pu insister, des opinions qu’il n’a pas pu détailler, des convictions tout droit jaillies de son vécu. Un vécu qui vient à peine de le rattraper et qu’on ne peut pas connaître autrement que de l’intérieur. – Alia se marginalise. L’an dernier, elle faisait les conneries que font les enfants de son âge. Elle testait les prémisses de l’ado, la cohésion du système et notre intelligence parentale. Cela lui a permis de s’apercevoir que l’adolescence est inconfortable, que le système est incohérent et que notre intelligence est bornée par un affectif qu’il lui est facile de rejeter. Cette année, elle s’est trouvé des suiveurs, des suiveuses surtout, et, à plusieurs, elles ont pu pousser les conneries plus loin. Rien de bien méchant. Premières clopes, premiers cours craqués, premières imitations de signature des parents, premiers détournements de petite monnaie dans leurs portefeuilles. Premiers petits copains aussi. Des quatrièmes, bien sûr, puisque les cinquièmes sont encore des bébés. Et tout ça forme une bande qui se façonne ses moments d’indépendance autour d’un collège de banlieue tranquille et mélangé, accueillant les enfants d’une dizaine de communes. Les profs et les pions ne se préoccupent que de ce qui se passe dans le collège, les parents sont loin et le centre commercial beaucoup plus près. Premières fauches dans les magasins, premiers tarpés qu’on touche du bout des lèvres. Quelques échanges d’injures avec des ados d’ailleurs, quelques insultes à l’adresse des flics, un vocabulaire qui s’atrophie et qui s’aboie sur des intonations de zone, et la rébellion contre tout. Ce n’est pas l’exubérance adolescente dont mes beauxparents ont l’habitude, et on est assez loin du « ça passe ou ça casse » qu’ont connu mes parents, mais elle risque de se fermer pas mal de portes et ce n’est pas l’Éducation nationale qui va lever le petit doigt. Nous ne sommes pas des amateurs de droit chemin et, de toute façon, nous ne croyons pas que les parents soient les mieux placés pour maintenir un ado sur les rails quand il a décidé de prendre la tangente. Seulement, nous ne voulons pas la regarder se noyer ni attendre qu’elle s’aperçoive, dans dix ou vingt ans, qu’elle a fait un peu jeune des choix qui ont limité tous ceux qu’elle

aurait pu faire par la suite. C’est mon tour d’expliquer qui nous sommes et ce que nous sommes devenus, nous: parrains et marraines de l’association que nous avons appelée Alternatives, parce que les néologismes nous ont toujours paru plus légitimes que les académismes. Les néologismes ont un sens qui franchit les frontières. Les académismes n’ont qu’une raison qui s’apparente à celle d’État. Alternatives est née au tout début du siècle du rapprochement de plusieurs associations d’internautes dont la vocation était d’offrir un soutien scolaire aux enfants en difficulté. Pour la plupart, ces premiers parrains étaient des retraités – pas nécessairement de l’enseignement ou des professions éducatives et sociales – qu’ont rejoints des personnes encore en activité et quelques étudiants. Il a suffi d’une poignée de rencontres, de quelques chats et de la création d’un forum sur le Net pour que, au constat hélas flagrant de discrimination scolaire par le clivage socioculturel, s’ajoute celui de l’inadéquation de l’outil et de la réalité économique. Le Net était le support idéal, mais les familles dont les enfants avaient le plus besoin de notre soutien n’étaient pas équipées et n’avaient aucun moyen de le faire. Pour placer un ordinateur dans chaque famille s’adressant à nous, nous avons organisé Alternatives comme une association caritative. Il règne une certaine solidarité sur le Net – pas seulement entre utilisateurs – et, malgré les tentatives de la déstabiliser par de fausses alertes et de fausses pétitions humanitaires orchestrées par les services spéciaux de différentes nations et les gros bras du Nasdac, les internautes réagissent vite et plutôt positivement à tout ce qui leur semble devoir faire avancer l’humanité. Le projet a plu, nous avons recueilli pas mal de dons, en euros et en matériel, de mises à disposition de compétences et de solutions techniques. Un an après le dépôt des statuts, nous parrainions un millier d’enfants. Je le désigne d’un mouvement de tête. – Vous étiez de ceux-ci. Il se souvient – je le lis sur son sourire – et il le fait sans nostalgie. Nos premières difficultés sont venues du travail que nous souhaitions réaliser avec les enfants que nous accompagnions. Elles tiennent d’ailleurs tout entières dans ce dernier mot. Pour nous, il était clair que le soutien scolaire – quelle que soit son efficacité auprès de ceux dont les difficultés étaient uniquement scolaires (donc ceux que nous avions connus avant de créer Alternatives) – n’avait d’une part qu’une efficacité scolaire et, d’autre part, était totalement inadapté ou, en tout cas, très insuffisant auprès d’enfants confrontés à l’exclusion sociétale. C’est pour cela que nous avons décidé de dépasser largement le cadre périscolaire de notre action. Ni précepteurs, ni mentors, ni pédagogues et encore moins éducateurs, puisqu’il était hors de question d’usurper les fonctions des parents, des enseignants et de la communauté, nous sommes devenus des marraines et des parrains virtuels et épistolaires. Je m’efforce de m’adresser aux deux, mais mon regard revient souvent sur elle. S’il s’agissait d’une audition, on ne

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pourrait pas s’y tromper: c’est elle examinatrice. Je lui dédie une moue que j’espère illisible. Soutenir est une chose, accompagner à distance en est une autre, qui inclut les notions de durée, de confiance, de relation privilégiée et de liberté de parole, et qui nécessite des compétences, du recul, de la diversité dans la pratique et bien d’autres qualités humaines que nous appelons parfois psychologie en parlant d’intuition, née justement de l’expérience. Plutôt que nous doter d’un outil de formation, nous avons choisi de miser sur ces fameuses et indéfinissables qualités humaines, sur la variété et sur la discussion entre nous. Ce qui n’a pas vraiment plu aux institutions quand l’association a commencé à prendre de l’ampleur, puis à déborder de sa vocation initiale. Curieusement, ce refus de formaliser le parrainage nous a aussi valu de conserver une totale indépendance vis-à-vis des institutions et des collectivités publiques, malgré une pression politique de plus en plus forte pour légiférer autour de notre activité. Elle ne m’interrompt pas uniquement par curiosité. Il y a un peu de suspicion dans sa voix: – En quoi est-ce si important de tenir les institutions, donc l’État, à distance? Je jette un œil sur lui. Il est serein. Il attend ma réponse, convaincu qu’elle satisfera aux véritables questions qu’elle se pose, qui ont probablement longtemps retardé leur prise de contact et qui ne ressortissent que très partiellement à notre indépendance. Les rumeurs. Alternatives a été reconnue d’utilité publique à son cinquième exercice. Je vous passe l’effet, non négligeable, d’incitation fiscale sur les dons et celui, plus relatif, sur nos rapports avec les collectivités locales et régionales. Cette reconnaissance nous a surtout contraints à réfléchir sur la portée de notre action à l’échelle de la communauté. Jusquelà, s’il était évident pour tous qu’il s’agissait d’une démarche uniquement civique, nous n’en avions pas moins conscience de l’effectuer pour pallier les déficiences institutionnelles. La réflexion a l’air anodine, mais quand on la pousse un peu, on en vient à se demander comment se définit l’État, à quel niveau se situe le citoyen et ce que sont les droits et les devoirs de chacun. Il ne nous appartient pas de réécrire la Constitution, ni d’amender les accords internationaux, comme par exemple la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont les articles 25 et 26 ne sont pas pris en compte par l’État lui-même. Il ne nous appartient pas non plus de nous substituer à l’État ni de lui permettre de se défausser de ses responsabilités sur tout ou partie de ses citoyens. Les Restos du cœur vont fêter leur quarantième anniversaire. Il faut, bien sûr, se féliciter ou, en tout cas, féliciter les donateurs et les bénévoles d’une telle persistance dans le civisme et la solidarité. Mais comment juger l’État qui, non content de rendre cette solidarité quasi obligatoire, par l’abandon à la misère de centaines de milliers de ses citoyens, se repose sur elle pour n’avoir pas à prendre les mesures nécessaires à l’éradication de cette misère? Nous avons fait le choix de rester des parrains bénévoles et indépendants, libres de toute institutionnalisation, pour laisser à l’État le

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devoir de réformer les systèmes qui fonctionnent mal. Vous parliez du conservatisme de l’Éducation nationale, il est malheureusement évident qu’il s’agit de l’institution la plus inertielle. Résistances syndicales, lobbying des confédérations de parents,pressions des acteurs économiques et industriels, blocages idéologiques, mysonéisme, beaucoup d’intérêts de natures très différentes se télescopent et paralysent les volontés de réforme. Toutefois, même si de nombreux ministres se sont cassé les dents à essayer, aucune révision fondamentale du système éducatif n’a jamais été sérieusement envisagée. À l’instar de ce qui se produit en Europe depuis un quart de siècle, la mondialisation pousse au contraire à l’élaboration de gabarits conçus autour de modèles déjà éprouvés. Les limites de cette uniformisation tiennent de ce qui la motive: amener les étudiants des disciplines économiquement performantes à pouvoir suivre l’enseignement des universités du, entre guillemets, monde entier. Il s’agit d’abord de former une élite et de l’optimiser. Mais il s’agit aussi de former les exécutants, la main-d’œuvre et toutes les strates qui vont constituer la société. Cela revient à dire que la vocation de l’école n’est pas de servir le citoyen, mais la société en tant que système. Ce qui, à notre sens, nuit considérablement à l’épanouissement de l’individu par l’encadrement sinon la limitation de ses choix sur des critères arbitraires indépendants de sa personnalité. Je sais qu’ils comprennent. Je sais aussi que j’en fais trop, que je me défoule de tout ce que je garde généralement pour moi, faute d’autres interlocuteurs que ceux qui partagent mon engagement. Lui n’en sera pas gêné. C’est un peu comme si je prêchais un convaincu qui rentrait d’un long voyage. Il puisera des forces nouvelles dans mon discours. Il pense devoir ce qu’il est devenu à son parrain. C’est sûrement vrai, en tout cas

partiellement, mais n’aurait-il pas été aussi satisfait de sa vie sans Alternatives? Je retiens un sourire. La réponse est contenue dans la question. Les réponses. C’est pour ça que nous avons choisi le mot et le pluriel. Présentation Ayerdhal à faire


N’Autre histoire | L’École émancipée

1910 L'École émancipée 2010 100 ans de syndicalisme révolutionnaire dans l'éducation un syndicalisme qui articule consciemment ses actions quotidiennes en faveur du mieux être des travailleurs et ses visées révolutionnaires, qui élabore en son sein un modèle de contre-société coopérative porteuse du monde de demain, qui refuse d’être inféodé à un parti politique extérieur à son auto organisation, tel est le syndicalisme révolutionnaire. il a été décrit par la Charte d’Amiens en 1906, à l’époque où la CGT faisait trembler la bourgeoisie et était le pôle d’attraction pour tous ceux qui souhaitaient un changement radical de société.

l

es PreMiers-ières institutrices et insti-

syndicalistes étaient de ceux-celleslà. Après quelques tentatives avortées, ils-elles vont s’organiser au début du XX e siècle en s’occupant des questions revendicatives et sociales (ou, comme il est dit aujourd’hui, « sociétales »), mais aussi et surtout de pédagogie. Ils-elles ont en effet considéré que leur rôle est avant tout de se lier à la classe ouvrière pour créer une école qui soit à la mesure de son émancipation. C’est pourquoi ils-elles vont fonder en 1910 une revue pédagogique: L’École émancipée. Elle sera pendant un quart de siècle l’organe d’une fédération syndicale révolutionnaire de l’enseignement. Des recherches en sciences de l’éducation y sont développées. Des cours mutualisés sont proposés sous forme de cahiers détachables aux adhérents. Elle forme les enseignants pour les luttes en les informant des questions sociales, politiques, corporatives et même en les distrayant par une rubrique littéraire engagée. Les foudres de la répression et de la censure lui sont tombées dessus parce qu’elle a continué d’exister malgré l’interdiction du syndicalisme dans la fonction publique (il n’est autorisé qu’au début des années vingt), qu’elle est restée internationaliste et pacifiste pendant la première guerre mondiale, qu’elle s’est s’investie dans la bataille sociale à côté des ouvriers et des paysans et qu’elle a maintenu envers et contre tout son cap laïque. tuteurs

L’École émancipée revue de la Fédération Unitaire de l’Enseignement

n gaëtan le Porho, Enseignant, Émancipation et Sud Éducation 92.

Elle propage d’abord des idées syndicalistes révolutionnaires puis est enthousiasmée par la révolution russe. C’est alors qu’elle se tourne quelque temps vers le communisme. Elle rompt avec lui, en tout cas avec sa forme stalinienne, à la fin des années vingt quand le PCF prend un tournant ultra sectaire dit « classe contre classe », ou de la troisième voie (avec ses brutales campagnes de diffamation contre les « sociaux traîtres », les « anarchos réformistes » etc.). De 1922 à 1935, elle est l’organe de la fédération de l’enseignement de la CGT U (scission de la CGT). Elle anime une opposition antistalinienne dans cette confédération à partir de 1929. Les débats internes

n’empêchent pas le développement d’œuvres positives notamment en matière de pédagogie – comme la mise en place d’une revue pour les enfants en 1923: Les Éditions de la Jeunesse qui deviennent en 1933 Les Lectures de la Jeunesse. Le mouvement Freinet en est issu, même s’il finira par prendre ses distances.

Naissance et enfance d'une tendance syndicale L’unification syndicale de 1935 entre la GGT réformiste et la CGT U révolutionnaire la transforme en organe d’une tendance syndicale qui prend le nom de la revue. La présence d’idées révolutionnaires non staliniennes dans cette organisation est ainsi maintenue. Elle est interdite pendant la seconde guerre mondiale et compte en son sein des résistants, même si elle n’a pas en tant que groupe intégré la résistance. C’est après le conflit qu’elle se reconstitue en refusant le statut quo et l’abandon des bagarres revendicatives, politique prôné par un PCF qui participe au gouvernement.

Contribution à la naissance et à la vie de la FEN En 1948, elle est à l’origine, avec des militants réformistes, de la motion Bonnissel-Valière (ce dernier est un militant historique de la tendance) qui acte la création de la Fédération de l’Éducation nationale (FEN). Cette organisation aura pendant presque 50 ans un quasi-monopole de syndicalisation dans l’Éducation nationale. L’idée est de refuser de choisir entre la CGT et FO quand elles se séparent. C’est de maintenir l’unité dans le champ de l’enseignement et de combattre la division syndicale. Le droit de tendance y est reconnu. La FEN constitue un syndicalisme de masse à base multiple. Elle s’attache divers organismes : mutuelle, assurances, éditions, mouvements pédagogiques etc. Elle est majoritairement d’orientation social-démocrate mais comprend aussi une minorité « communiste » et L’École émancipée qui inclut toutes les composantes de l’extrême gauche: syndicalistes révolutionnaires, mais aussi anarchistes, trotskystes etc.. Les sensibilités y sont diverses et variées. L’École émancipée défend des motions 

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N’Autre histoire l L’École émancipée

Le premier Congrès de l'Imprimerie à l'Ecole qui eut lieu à l'occasion d'un Congrès de la FuE, à Tours en 1927.

Programme du centenaire – un stage syndical le vendredi 28 mai et le samedi 29 mai à l’EDMP 8 impasse Crozatier à Paris (métro reuilly Diderot). – Deux journées de formation syndicale « congés ouvriers » en novembre 2010. – un numéro spécial de L’Émancipation syndicale et pédagogique qui sortira au dernier trimestre 2010. – Le programme complet des festivités est en cours d’élaboration. Vous pouvez consulter le site de L’Émancipation intersyndicale pour vous tenir au courant : http://www.emancipation.fr/ ou lui écrire à : er.emancipation@free.fr Adresse postale : Émancipation Intersyndicale, 8 impasse Crozatier, 75012 Paris. ► Abonnements à L’Émancipation

un an (10 n°) : 40 € normal, 65 € soutien, 21 € réduit (moins de 1300 € mensuels) Chèques à l’ordre de Colette Mallet Banque postale rennes 0641438 M, à adresser à Colette Mallet, le Stang, 29710 PlogastelSt-Germain. em-abonnement@orange.fr

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 d’opposition aux congrès, anime des grèves dures et défend un syndicalisme combatif. La tendance continue à considérer qu’il est essentiel de développer la pédagogie active, voire autogestionnaire ou libertaire, et continue ses travaux de recherche et de propagande en cette direction. Elle met l’accent sur le féminisme, l’antimilitarisme, l’anticolonialisme, l’anticléricalisme, l’écologie. Elle prend parti contre la guerre d’Algérie, en mai 1968 aux côtés des étudiants, au Larzac contre le camp militaire etc. Elle contribue au combat de la FEN pour la laïcité, notamment contre la loi Debré qui a organisé le financement public des écoles privées. Elle tend à augmenter sa popularité à l’occasion des mouvements sociaux d’importance. Elle développe ses propres outils: outre la revue du même nom, une semaine de débats, formation syndicale, animation culturelle engagée dite « la Semaine de L’École émancipée » qui a lieu pendant les grandes vacances mais aussi ses stages de formation, tracts, bulletins départementaux ou spécifiques sur un thème (comme Le Chrono Enchaîné qui critique le sport) etc.

Scissions syndicales Elle n’est pas exempte de confrontations voire de scissions. Les trotskystes dit « lambertistes » (du nom de leur dirigeant Lambert) font sécession pour fonder « L’École émancipée pour le Front Unique Ouvrier (EE/FUO) » en 1969. Ils-elles contribuent pour beaucoup à monter une petite fédération FO dans l’éducation en 1984. Le schisme a lieu en 1992 entre ce qui deviendra le SE/UNSA et ce qui va devenir la FSU. La grande majorité de la tendance choisit la FSU. Mais quand des syndicats SUD-Éducation se forment à partir 1996 certain-e-s y voient l’occasion de pratiquer enfin la forme de syndicalisme défendue en tant qu’opposition syndicale: syndicalisme d’industrie –où le noyau de l’organisation est le syndicat départemental intercatégoriel de tous les personnels de l’éducation –, combativité, démocratie tant en interne que dans les luttes. En 1997, naît la Fédération des travailleurs-euses de l’Éducation CNT qui se réclame du syndicalisme révolutionnaire et de l’anarcho-syndicalisme. En automne 2002, paraît pour la première fois sa revue N’Autre école, que vous avez entre

les mains. Elle est, comme L’École émancipée, pendant le premier quart de son histoire, la revue d’une fédération de l’enseignement clairement révolutionnaire et, comme elle, mêle pédagogie alternative et visée de rupture sociale. Les naissances de ces nouveaux syndicats qui prennent beaucoup des idées traditionnelles et des militants de l’École émancipée rend la tendance de fait intersyndicale. Le choix de certain-e-s adhérent-e-s de la LCR d’intégrer en tant qu’École émancipée l’exécutif de la FSU va produire une importante division. Elle se produit en 2002 entre d’un côté les tenant-e-s d’une tendance exclusivement de la FSU qui veulent à ce titre participer à sa direction et de l’autre L’École émancipée qui assume son caractère intersyndical et qui veut rester dissidente en refusant de participer aux instances décisionnaires de la FSU (tant évidemment que la majorité n’est pas acquise à ses idées). La première est influencée par certain-e-s dirigeante-s enseignant-e-s de la Ligue Communiste Révolutionnaire alors que l’autre se réfère plus au syndicalisme révolutionnaire, avec ce que cela peut impliquer d’écoute, d’ouverture et de tolérance vis-à-vis des choix syndicaux et/ou politiques de chacun-e. Dans la FSU, cette dernière souhaite rester une opposition construite et refuse que L’École émancipée intègre la direction de ce qui est devenue la principale fédération syndicale enseignante. Un procès, jugé devant les tribunaux bourgeois en 2003 a donné l’appellation l’École émancipée à la tendance qui se dénomme aujourd’hui « École émancipée/Fédération Syndicale Unitaire » (« EE/FSU ») », et qui garde une revue intitulée L’École émancipée. Les syndicalistes révolutionnaires sont contraints de changer de nom. Ils s’appellent « L’Émancipation intersyndicale ». Leur revue se nomme L’Émancipation syndicale et pédagogique. Leur choix s’est fait en fonction du nom des premiers regroupements revendicatifs et antihiérarchiques des institutrices et instituteurs, d’où ont émergés les syndicats de cette branche au début du siècle. C’était aussi le titre du bulletin de l’organisation syndicale révolutionnaire jusqu’en 1935.

Joyeux anniversaire Si les arrières petits enfants de L’École émancipée sont nombreux, divers et variés – la CNT, avec sa revue N’Autre école, L’École émancipée et son organe du même nom, les Comités Syndicalistes Révolutionnaires (CSR) Éducation, des syndicats et syndiqués de Sud Éducation etc. – c’est bien L’Émancipation qui est son héritière directe et qui logiquement organise cette année son anniversaire sur le thème de « 100 ans de syndicalisme révolutionnaire dans l’éducation histoires, actualités, et perspectives » (voir encadré). L’idée est qu’en se remémorant les idées et pratiques syndicalistes révolutionnaires, elles en soient revigorées, revivifiées et donnent lieu à de nouvelles analyses et militances. Se souvenir pour créer…■


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jeunesse

Éducation 

L’image géographique

La geste formation,

gestes professionnels et analyse des pratiques Christian Alin, L’Harmattan, 2010, 24 €.

Le mot « malentendu », qui figure dans le sous-titre, résume l’ouvrage: malentendu entre des élèves des classes populaires qui n’ont pas compris ce qu’est apprendre et des enseignants qui présentent des contenus plus problématisés qu’autrefois mais auxquels les élèves sont d’autant moins préparés qu’ils ont l’impression qu’on « n’annonce pas la couleur  ». Selon les auteurs, les pédagogies de l’implication (mettre les élèves en situation de recherche, chercher des ponts entre leurs intérêts et les procédures intellectuelles qu’on aimerait les voir emprunter) participent d’un cadrage trop faible. Les auteurs ne préconisent pas pour autant le retour au cours magistral, et s’excusent de ne pas proposer de solutions. On pourra ne pas partager leurs analyses (tant globales qu’au niveau des études de cas), sévères vis-à-vis des enseignants qui essayent de rapprocher les savoirs et les élèves; l’ouvrage a cependant l’intérêt de poser la question : comment changer ce rapport vicié au savoir qu’ont les élèves des classes populaires (la forme plus que le fond, le par cœur plus que l’adaptation)? Comment faire prendre conscience du problème aux enseignants, notamment aux débutants tellement préoccupés de «  tenir la classe  » qu’ils ne perçoivent pas ce malentendu? Comment briser le « plafond de verre  » social cognitif? Sans doute faut-il aborder d’autres dimensions, ignorées des chercheurs mais bien présentes dans le métier (le groupe, par exemple, ou le positionnement de l’enseignant) mais — on nous pardonnera d’être aussi durs vis-à-vis des chercheurs qu’eux sont impitoyables face aux failles des plus engagés d’entre nous- il faudrait pour cela envisager conjointement les différents aspects du « faire classe », et ne pas se focaliser sur une pièce du puzzle, si centrale soit-elle.

Consultation en ligne, abonnement gratuit et syndication sur le site : http://mappemonde.mgm.fr

Basé sur l’hypothèse de l’autopoïèse des systèmes vivants de Varela reprise par Guattari, et l’hypothèse de l’inconscient, ce livre tire les fruits des recherches universitaires linguistiques, anthropologiques, des apports de la psychanalyse et de la philosophie. Paul Ricoeur, Pierce, Foucault, Wittgenstein, Lacan sont invoqués de manière sensible. À l’heure où la psychanalyse est décriée (Onfray Le crépuscule d’une idole en 2010, Le livre noir de la psychanalyse en 2005), où la nécessité de la philosophie à peine entrevue s’est vue réduite à une histoire des philosophies pour surtout ne pas ouvrir le champ de la pensée, a toute sa place ce livre qui clame haut son ambition de « créer des dispositifs, des programmes, des modules de formation, d’inventer tout un arsenal de stratégies ayant pour objectif de créer des continuités et/ou des ruptures visant à sentir, penser et agir autrement » La double occurrence du mot «  geste  » dans le titre doit nous interroger. Si l’auteur Alin en éclaire un sens en le distinguant du geste chirurgical et du geste militaire et en insistant sur la propriété particulière du geste d’être action non du corps entier mais d’une partie du corps, la liste de ses « gestes professionnels »: « intervenir, apprendre, organiser, transmettre, (se) prendre en main, s’observer… » laisse perplexe quant à la pertinence de cet emploi pour des postures qui d’une part engagent tout le corps ce qui contredit sa définition et d’autre part me semble une récupération didactique qui peut conduire aux mêmes dérives de non-sens et de confusion intellectuelle que l’emploi institutionnel du mot « compétence ». Le mot « geste » est devenu à la mode et n’échappe pas à la banalisation de son usage tous azimuts; il fait même la « une » du Figaro magazine du 21 août 2010 ! Dans les enjeux du mobile 1, le mot était employé dans toute sa violence révolutionnaire pour l’enseignement des sciences, dans Inévitablement après l’école 2 dans son potentiel de refonte de l’école. À suivre.

Lectures

Les inégalités d’apprentissage

Mappemonde est une revue géographique trimestrielle qui publie de courts articles de recherche consacrés à l’image géographique sous toutes ses formes: cartes, croquis et cartogrammes, modèles, données satellitaires, photographies, etc. Elle est devenue une revue électronique gratuite en janvier 2004 sous le nom de M@ppemonde. Les derniers numéros proposent des articles très divers et démontrent que la géographie ne sert pas seulement à faire la guerre… Le vote Front national dans les régions françaises: le retour vers un vote d’adhésion ressort du domaine classique de l’analyse électorale et montre qu’en mars 2010, une grande partie des électeurs déçus par le sarkozysme s’est abstenue sans que cela profite au FN. Cartographier l’Indice mondial de la compétitivité du forum de Davos présente une vision hiérarchique et marchande du monde et met en avant un quatuor de zones et non plus la traditionnelle Triade (n° 98, 2010). La géographie de Jules Verne et ses cartes dans L’île mystérieuse narre la colonisation d’un territoire fictif par des Robinsons et prend le contre-pied de la géographie éducative et encyclopédique des Voyages extraordinaires (n° 97, 2010). Palmarès des universités mondiales, « Shanghai » et les autres analyse le classement dit « de Shanghai » et fait apparaître la géographie de ce que ses auteurs considèrent être « les grandes universités mondiales », avec ses points de concentration (les trois grandes mégalopoles) et ses points faibles (n° 96, 2009). Ségrégation et transformation urbaine: quelle évolution de l’espace havrais ? confronte les projets politiques de rénovation des quartiers à la réalité de la ségrégation. Les choix de la municipalité havraise en termes de développement territorial (gentryfication de quartiers portuaires, rénovation de grands ensembles d’habitat social) sont montrés avec des cartes, des photos et des schémas (n° 95, 2009).

1. N’Autre école n° 2. N’Autre école n°

Chercher avec Google... et les autres Cet ouvrage destiné aux professionnels de l'information mais aussi aux chercheurs et étudiants confrontés à la complexité du web, fait le point sur la recherche d'information sur Internet et propose un panorama très précis des outils et méthodes existant à ce jour. En effet, derrière l'apparente facilité d'utilisation des moteurs, se cache une réalité complexe : la réussite d'une recherche ou d'une veille (surveillance de l'environnement) passe par la maîtrise des aspects techniques et par la capacité à évaluer et sélectionner les sources pertinentes. De nombreux outils (logiciels, moteurs, annuaires) sont analysés ; les démarches de recherche (thématiques ou par mots-clés) et les méthodes d'exploration du web sont décrites en détail ; enfin, une place importante est donnée à l’incontournable Google avec la description de dizaines de fonctionnalités, d'astuces et d'applications. Index des sites, outils et thèmes.

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Tout en bas En 1985, Günter Wallraff, journaliste d’investigation en RFA, bête noire du patronat et de la presse de caniveau, se grime et se crée une identité de travailleur turc prêt à faire n’importe quel travail… Tête de turc racontait de l’intérieur l’exploitation effroyable, proche de l’esclavage des immigrés en Allemagne. Le livre vendu à plus de 2 millions d’exemplaires fit l’effet d’une bombe. En 2010, Parmi les perdants du meilleur des mondes rassemble plusieurs enquêtes récentes: Wallraff se glisse dans la peau d’un Noir (comme Griffin à la fin des années cinquante dans le sud des États-Unis), d’un ouvrier d’une boulangerie industrielle ou d’un SDF. Il mène également d’autres enquêtes fouillées sur les cafés Starbucks et ses méthodes redoutables de management et d’exploitation, décrit la corruption au sommet à la

En revue… Lectures

Échanges, n° 133, été 2010, 3 €. Dans ce numéro, d’abondantes informations sur la crise aux États-Unis et toujours d’abondantes pages « dans les publications » qui donnent des résumés des thèmes traités dans la presse militante. Comme « Dans le monde une classe en lutte », le point de vue des présentateurs des informations et des textes n’étouffe pas une information riche et inédite. Z, revue itinérante de critique sociale, printemps 2010, 10 €. Grand format, belle et abondante iconographie, textes de qualité pour un projet original dont c’est ici le troisième essai: quitter Montreuil pour un autre lieu, ici la Picardie des luttes ouvrières. Enquête de fond, et quelques articles sur d’autres sujets (dans ce numéro, on remarquera notamment un article sur le Kurdistan). L’équipe tient beaucoup au thème des nanotechnologies sans que cela envahisse le numéro. À lire, à laisser traîner, Z mérite d’être plus connu(e?). Diversité, n° 161, juin 2010, 10,90 €. « Question de climat… scolaire »: où il est question de la difficulté d’enseigner (et d’être élève). De nombreux articles, dont la plupart sonnent juste car ils sont rédigés par des acteurs ou des observateurs pas trop éloignés, évitant la plupart du temps cette distance pseudo-scientifique assez irritante (pas très agréable d’être juste un objet permettant la promotion universitaire d’un chercheur souvent redondant). La diversité qui est le titre de la revue se retrouve dans la multiplicité des contributions (210 pages). À signaler tout spécialement l’article sur un dispositif d’accueil des élèves exclus temporairement à Stains (SeineSaint-Denis) et une enquête sur les institutrices de maternelle en fin de carrière. Manière de voir, n° 112, 7,50 €. La revue qui réunit et reproblématise des articles publiés dans Le Monde Diplomatique propose un trè stimulant dossier autour de la question des utopies. C’est riche, varié (du logiciel libre à la relecture de Marx), cultivé (les articles sont illustrés de citations de philosophes et penseurs). On n’évite pas le grand écart entre la conclusion de Bourdieu qui appelle à la construction d’un super-État supranational et les thèse libertaires du réseau Znet. remotivant, en tout cas !

Nous avons aussi reçu… – L’Émancipation syndicale et pédagogique, Colette Mallet, Le Stang 29710 Plogastel-St-Germain, 10 numéros par an/48 € – Les Actes de lecture, n° 110, revue de l’Afl, 65 rue des Cités 93308 Aubervilliers cedex, 4 numéros/32 €. Avec un très bel article «L’École sous la Commune» et un dossier «Regard sur l’École brésilienne». – Dialogue, revue du GFEN, 7 €. «Transmettre. Enjeux sociaux et pratiques éducatives engagées» (n° 136), «Éducation nouvelle en marche. Chantiers d’avenir» (n° 137). – Le Nouvel éducateur, revue de l’Icem- Pédagogie Freinet, n° 198, juin 2010. «La violence, une fatalité ?». – L’Éducateur, magazine du syndicat des enseignants romands (SER). «Enseigner : un métier sous contrôle ?» (mai 2010), «Du bilinguisme au plurilinguisme, des voix d’avenir» (juillet 2010), «La justice face aux jeunes» (septembre 2010). – Traces de changement, journal de la CGé, n° 197, septembre octobre 2010, 3 €. Dossier «Limites et butées»

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Deutsche Bahn, la SNCF allemande, en marche vers la privatisation ou le système souvent illégal et sordide des centres d’appel. À chaque fois, c’est un coup de massue qui dévoile la violence du système et de ses marges! Avec Le quai de Ouistreham, Florence Aubenas, dans la filiation de Wallraff, s’est immergée 6 mois durant dans le monde de la précarité et des petits boulots. Elle nous donne un récit très fort du quotidien et de la galère d’une chômeuse sans qualification, d’une intérimaire qui navigue entre Pôle Emploi et petits chefs et tente d’enchaîner les heures de ménage pour bouffer… Loin du journalisme bobo dont elle a été parfois injustement affublée, ce reportage nous fait partager la vie des prolétaires humiliées et exploitées, travailleuses précaires qui ne sont même plus vraiment des ouvrières tant la déshumanisation et la dévalorisation les éloignent de la vie sociale. – Parmi les perdants du meilleur des mondes, Günter Wallraff, La Découverte (Cahiers libres), 2010, 323 p., 19 €. – Le quai de Ouistreham, Florence Aubenas, L’Olivier, 2010, 276 p., 19 €.

La vie sera mille fois plus belle La brève existence (1936-1939) du groupe de femmes Mujeres Libres at-elle tracé une voie pour une forme nouvelle et alternative de féminisme (expression dont elles ne se réclamaient pas)? Martha A. Ackelsberg répond oui, en en marquant la spécificité à l’égard des tendances trop exclusivement « individualistes » d’hier et d’aujourd’hui. Mujeres Libres plongeait ses racines dans l’anarcho-syndicalisme espagnol mais était une organisation indépendante que Ackelsberg essaye d’étudier dans sa complexité. L’auteure mêle, à partir des témoignages qu’elle a recueillis, restitution historique et réflexion théorique, très liée à l’état du débat féministe américain. Ces dernières considérations prennent parfois trop le pas sur la description des combats de ces femmes, en laissant de temps à autre une impression de survol. Néanmoins, ce livre contient des informations utiles, par exemple sur la participation des femmes au mouvement ainsi que sur les raisons de ses limitations et l’investissement de Mujeres Libres durant la guerre civile et les événements révolutionnaires.

Le réseau d’évasion du groupe Ponzan Francisco Ponzan Vidal, militant anarcho-syndicaliste espagnol, rejoint en 1937 la « Colonne Rouge et Noire » où il organise un groupe, « Los Libertadores », qui traverse les lignes de front pour des missions d’espionnage et d’exfiltration. Interné au camp du Vernet en 1939, il s’évade, organise des groupes anti franquistes et monte le plus important réseau d’évasion de la Seconde Guerre mondiale. En liaison avec le groupe Pat O’Leary, les services secrets alliés et des réseaux liés aux services secrets français qui n’acceptent pas la défaite, son organisation se chargera de faire évader des centaines d’antifascistes, militaires, aviateurs, résistants et persécutés. L’ouvrage de l’historien du mouvement libertaire espagnol Antonio Téllez Solà publié à titre posthume, est le premier à offrir un portrait complet de ce militant et de son groupe, depuis la guerre d’Espagne jusqu’à sa mort en France, le 17 août 1944, exécuté par les nazis à la veille de leur départ de Toulouse.


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jeunesse

Histoire

Auteur contre-versé pour ses positions sur des écrivains injustement accusés de négationnisme, Daeninckx est cependant un auteur d’une très grande force militante, littéraire et émotionnelle. Après la guerre d’Algérie (Meurtres pour mémoire), l’Exposition coloniale (Cannibale) ou l’Occupation (Carton jaune!), Daenincks poursuit son travail sur l’histoire des immigrés: il nous donne une magnifique biographie déclinée en trois livres, – un roman ainsi qu’un album et un roman jeunesse –, de Missak Manouchian, poète arménien et résistant communiste qui commanda le secteur des FTP-MOI parisien et fut fusillé avec ses camarades de « l’Affiche rouge » le 21 février 1944. Missak est à la fois un roman grand public et un travail d’historien pointu et documenté écrit à partir des archives inédites de la famille Manouchian, de documents encore non classés émanant des archives du PCF et des archives de la police. En 1955, quelques jours avant l’inauguration d’une rue au nom du Groupe Manouchian, Louis Dragère, journaliste à L’Humanité, doit abandonner sur ordre de la direction du PCF son reportage sur les bandes de jeunes pour enquêter sur le groupe Manouchian. Au cours de cette enquête, vont se croiser Jacques Duclos, Louis Aragon, l’ancien chef des Francs-tireurs et partisans Charles Tillon, Henri Krasucki ou Misha et Knar Aznavourian, les parents du jeune Aznavour… Dans ce contexte fortement stalinien, le journaliste va se trouver confronté à la censure du Parti et

Les Guides Philo Trente-deux philosophes, deux philosophies (stoïcisme et utilitarisme) et huit notions (le bonheur, autrui, le langage, le travail, la science, la morale, la technique, le pouvoir) sont présentés en chapitres de trois pages! Il est facile de critiquer un choix; ici la psychanalyse est écartée; on trouvera dans ce guide une seule mention de Freud par la citation « les souvenirs oubliés ne sont pas perdus  », aucun autre psychanalyste n’est évoqué: Si ce parti pris est dérangeant dans la conjoncture actuelle, la philosophie n’y est pas réduite à un exposé de l’histoire de la philosophie. Chaque chapitre est d’une lecture abordable au point de vue de la forme et du style sans réduire la pensée, chacun du point de vue particulier d’un enseignant de philosophie des universités. Par exemple Platon est l’inventeur du concept de lien, position philosophique qui a l’intérêt d’induire une relecture de la philosophie platonicienne et de mettre en action sa propre pensée. Par contre si les problématiques s’ancrent dans l’actualité par exemple pour le travail elles donnent peu de pistes pour une recherche critique ou politique. Il y a quand même un souci constant que ce soit à propos de Deleuze, de Foucault, de Derrida, d’Arendt d’aiguiser la pratique réflexive du lecteur. Ce guide de 160 pages est un bon partenaire pour stimuler des discussions entre élèves et professeurs, pour servir de base à des débats philo.

va explorer des strates historiques, politiques et policières qui le feront remonter à la trahison qui permit aux Brigades spéciales des Renseignements généraux, d’arrêter 23 membres du groupe Manouchian composé principalement de combattants arméniens, italiens, juifs hongrois et polonais… Daeninckx nous plonge dans le Paris et la banlieue des années cinquante et dans l’histoire intérieure du PCF et peint par petites touches peu à peu révélées par son enquêteur, la personnalité multiple de Manouchian, poète, amoureux fou de sa femme Mélinée, résistant et militant communiste qui brava les consignes politiques de son parti en intégrant dans son groupe un ancien dirigeant trotskiste d’Arménie soviétique… Ce roman-enquêtebiographie relie trois époques: la Résistance combattante immigrée, la France communiste des années cinquante et la nécessaire remise au jour de la mémoire de l’immigration… Le lecteur pourra confronter cette œuvre avec L’Armée du crime, le film de Guédiguian sorti la même année. Celui-ci a choisi de réaliser une fresque historique et lyrique qui met en valeur le versant héroïque des « Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant ». Lire également en pages 46, les notes sur l’album Missak, l’enfant de l’Affiche rouge et le roman jeunesse Avec le Groupe Manouchian: Les immigrés dans la Résistance. – Missak, Didier Daeninckx, disponible en poche chez Pocket sous deux références: n° 14299 et n° 2273 dans la collection Jeunes Adultes, 6,50 €. – L’Armée du crime, un film de Robert Guédiguian, Studio canal, 2009, 2h13, à partir de 10 €.

Gaza 56 : en marge de l’histoire Quinze ans après la publication de Palestine (chroniquée dans N’Autre école n° 22), Joe Sacco, auteur de bande dessinée et journaliste, fait œuvre d'historien et retourne à Gaza pour enquêter sur le massacre de centaines de palestiniens par l’armée israélienne en 1956. Cette BD remarquable se lit à plusieurs niveaux. L'enquête historique sur les massacres de Khan Younis et de Rafah, menée auprès des témoins et sa retranscription en chapitres chronologiques forme la matière principale du livre écrit au passé. Deux chercheurs israéliens ont également consulté pour l'auteur les rares archives disponibles. Les conditions de vie mortifères dans la bande de Gaza de 2002-2003 à l'époque de la seconde Intifada et des destructions massives de maisons palestiniennes, le contexte concret et pesant de ce reportage ainsi que les rencontres avec les survivants, les habitants et les militants sont un contrepoint qui rythme et structure la bédé entre semi-clandestinité et journalisme de terrain. Enfin, comme à son habitude, Joe Sacco se met en scène dans les vignettes ou les bulles, nous permettant de mieux comprendre les situations et de nous monter la dureté de la vie quotidienne en Palestine depuis plus de 60 ans...

Lectures

Missak Manouchian

Nous avons aussi reçu… D’autres titres nous ont été envoyés ou ont retenu notre attention. En attendant leur présentation dans le prochain numéro, les recensions sont disponibles sur le site de revue, rubrique «Carnet de lecture». – Même pas drôle, Philippe Val, de Charlie Hebdo à Sarkozy, Sébastien Fontenelle, éditions Libertalia, sept. 2010, 176 p., 8 €. – Les Forçats de la mer. Marins, marchands et pirates dans le monde anglo-américain, 1700-1750, Marcus Rediker, éditions Libertalia, sept.2010, 464 p., 20 €. – L'Affaire Quinot. Un forfait judiciaire, Em ́ ile Danoen ̈ , éditions CNT-RP, sept. 2010, 304 p., 20 € + 4,05€ de port. – Tout au bout de mon jardin, Thierry Maricourt (texte), Anaïs Ruch (illustration), Chant d’orties (Les coquelicots sauvages), 2010, 24 p., 10 € (à partir de 3 ans). Quoi de plus commun entre une petite fille, des hérissons et une autoroute? Thierry Maricourt et Anaïs Ruch nous donnent avec cet album jeunesse une vision écologique, poétique et dramatique du tout voiture qui envahit l’espace et le paysage: «L’autoroute sera là. Derrière ces touffes de boutons d’or, de coquelicots et de pissenlits où les hérissons se cachent, et à la place des framboisiers et des groseilliers.»

■rubrique coordonnée par Jean-Pierre Fournier et François Spinner

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jeunesse Missak Manouchian

retrouvez plus d’une centaine de notes de lecture jeunesse, regroupées autour de mots clés (racisme, histoire, luttes sociales...) ou dans des dossiers thématiques (sans-papiers, féminisme, précarité, Palestine, philo). www.cnt-f.org/nautreecole rubrique «N’autre bibliothèque»

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En ses temps de stigmatisations des immigrés et des enfants d’immigrés, en ses temps d’expulsion de sanspapiers et de diabolisation des Roms, Didier Daenincks propose plusieurs biographies de Missak Manouchian, poète arménien et résistant antinazi qui commanda les combattants étrangers des FTP-MOI parisiens et fut fusillé avec ses camarades le 21 février 1944. Après Missak, un roman biographique grand public qui peut être lu au lycée (voir la note de lecture page XX), il adapte, comme il l’avait fait pour Cannibale et sa version jeunesse L’enfant du zoo, un album qui témoigne d’une vie hors du commun. Missak, l’enfant de l’Affiche rouge raconte l’histoire de Manouchian: l’enfance, le génocide arménien, la France, l’amour, la Résistance et la condamnation à mort: « Nous avons pris les armes pour libérer la France, ce pays meurtri, un monde qui allait être réduit en esclavage. Sans haine pour le peuple allemand mais sans hésitation, parfois nous tirions. » L’album, conçu autour d’un jeu de volets dépliants, met en opposition les pages à l’encre de Chine qui évoquent la guerre, la lutte, l’emprisonnement et les peintures de couleurs chaudes qui racontent le bonheur, l’amour, l’espoir. La partie documentaire remet en perspective la vie de Manouchian et présente la trop fameuse affiche rouge avec ses photos de résistants présentés comme de dangereux terroristes juifs et étrangers. La dernière lettre de Missak Manouchian à sa femme Mélinée, qui inspira Aragon et que Ferré mit en musique sous le titre L’Affiche rouge, est reproduite en fac-similé. Daenincks, après avoir travaillé près de deux ans sur le roman, puis l’album Missak, a également donné un roman jeunesse paru chez Oskar (collection « Histoire et société » évoquée plus loin). Aliona a 12 ans. Sa mère a été arrêtée lors d’une rafle antijuive, son père est un combattant hongrois des FTP-MOI. Un jour, la jeune adolescente doit cacher sur elle le pistolet de son père pour l’aider à passer un contrôle policier… Dans ce livre, accessible dès la sixième, la jeune fille côtoie les membres du groupe de Missak Manouchian. Nous vivons avec elle leurs derniers jours dans le Paris populaire de l’Occupation… Un entretien de 20 pages avec l’auteur analyse la part romanesque et historique, explicite le contexte et les événements précis évoqués et présente plusieurs membres du groupe. Au collège, ces deux titres peuvent être mis en réseau avec deux autres livres jeunesse de Daeninckx: l’album Viva la liberté!, dernier tome de l’indispensable trilogie Les trois secrets d’Alexandra raconte l’histoire de Rino Della Negra, footballeur professionnel et membre du Groupe

N’AUTRE école, n° 27, automne 2010

Manouchian, un des héros que rencontre Aliona. Carton jaune !, inspiré de l’histoire d’un boxeur, est une BD à lire à partir de 14-15 ans qui met en scène un footballeur juif tunisien recruté par le prestigieux club de football du Red Star. Sportif devenu une vedette mondaine, il sera interné au cours de la rafle du Vel d’Hiv… – Missak, l’enfant de l’Affiche rouge, D. Daeninckx (texte), L. Corvaisier (illustration), Rue du monde, 2009, 60 p., 17 € (à partir de 8 ans) – Avec le Groupe Manouchian: Les immigrés dans la Résistance, Didier Daeninckx, Oskar jeunesse (Histoire & société), 2010, 120 p., 9,95 € (à partir du collège) – Viva la liberté, 1939 à 1945, la Résistance (tome III), Didier Daeninkx (texte), Pef (illustrateur), Rue du monde (Histoire d’histoires), 2004, 32 p., 13,80 € – Carton jaune! D. Daeninckx (scénario), Asaf Hanuka (dessin), EP éd. (Atmosphères), 2004, 56 p., 13 €.

Histoire & société La collection « Histoire et société » (Oskar jeunesse) propose des romans et des biographies inspirés de faits historiques ou de problèmes de société. Nous avons chroniqué ici à plusieurs reprises des titres souvent inscrits dans une lignée sociale ou de résistance à l’oppression (la fraternisation entre soldats ennemis en 1418, la guerre civile espagnole, la résistance allemande antinazie ou la biographie de Césaire). Les titres de cette collection destinée aux collégiens peuvent être lus au lycée. Ils sont complétés par un cahier documentaire d’une douzaine de pages qui mériterait d’être développé plus largement. Voici 3 titres récents. Germaine Tillion de Janine Teisson raconte l’histoire de l’ethnologue, figure de la résistance et combattante pour la paix en Algérie avec une belle écriture qui va à l’essentiel, en particulier dans les chapitres consacrés à la déportation à Ravensbrück. Elle y fait preuve d’un courage exemplaire et écrit sur un cahier soigneusement caché, une opérette Le Verfügbar aux Enfers, qui relate avec humour les conditions effroyables du camp. Pendant la guerre d’Algérie, elle crée des centres sociaux, médicaux et éducatifs, se bat pour l’émancipation des femmes, dénonce la torture et s’efforce d’empêcher les exécutions et les attentats aveugles: en 1957, en pleine bataille d’Alger, elle rencontre clandestinement Yacef Saadi, chef de la Zone autonome d’Alger, pour tenter de mettre fin à la spirale des exécutions capitales et des attentats aveugles. Cette biographie est une excellente introduction à la littérature concentrationnaire et donne un point de vue pacifiste et anticolonialiste original sur la guerre d’Algérie. Une biographie de Mandela est forcément consensuelle car le « sujet » est devenu une icône: peindre sa vie sans intentions hagiogra-

phiques est une gageure. C’est cependant, le pari réussi par Philippe Barbeau: il s’en tient aux faits sans éluder ni la lutte armée prônée par Mandela en 1961, ni les difficultés du nouveau régime… Ibrahim, clandestin de 15 ans de Ahmed Kalouaz raconte la fuite du Soudan d’un très jeune homme et de son oncle et leur long et périlleux voyage pour arriver en France, du côté de Calais… Un récit linéaire et dramatique qui ne cherche pas le happy end. Ibrahim, le narrateur, fera partager avec les jeunes lecteurs la souffrance d’un sans-papiers dans une langue simple et descriptive. – Germaine Tillion, un long combat pour la paix, Janine Teisson, Oskar jeunesse (Histoire & société), 2010, 168 p., 9,95 €. – Nelson Mandela, humble serviteur de son peuple, Ph. Barbeau, Oskar jeunesse (Histoire & société), 2010, 112 p., 8,95 €. – Ibrahim, clandestin de 15 ans, Ahmed Kalouaz, Oskar jeunesse (Histoire & société), 2009, 152 p., 9,95 €.

Contaception Martin Winckler, médecin généraliste, écrivain et vulgarisateur de la contraception propose avec Contraceptions mode d’emploi une somme indispensable régulièrement actualisée. Les CDI (et les infirmeries) des collèges et lycées ainsi que les bibliothèques publiques se doivent d’avoir ce titre sur leurs rayons. Le livre est construit sur trois principes. Tout savoir pour mieux choisir sa contraception. Toute contraception vaut mieux que pas de contraception du tout. Et la meilleure n’est pas celle que le médecin choisit, c’est celle que la femme choisit en connaissance de cause. Ce guide décrit toutes les méthodes de contraception et montre celles qui sont les mieux adaptées à diverses situations. Il s’agit d’un ouvrage complet, destiné à tous les publics y compris les spécialistes (C’est Winckler qui le dit!). Choisir sa contraception du même auteur est plus court, plus simple et donc plus adapté au large public et à nos élèves: il répond de manière très pratique aux questions les plus fréquentes. Il a été utilisé en CDI par des élèves de 4° et de 3° sans difficultés… À noter que les informations de ces deux ouvrages sont les mêmes que celles qui figurent sur le site officiel de l’INPES car c’est à Martin Winckler que l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé a demandé de rédiger le contenu scientifique de son excellent site informatif et éducatif qui allie, – et cela compte pour nos élèves –, ergonomie, simplicité et humour! – Site de l’INPES http://www.choisirsacontraception.fr/ et site de Martin Winckler http://martinwinckler.com – Contraceptions mode d’emploi, Martin Winckler, J’ai Lu, 2007, 619 p., 8,40 €. – Choisir sa contraception, Martin Winckler, Fleurus, 2007, 150 p., 8,50 €.


N’AUTRE école (n°27 – octobre 2010) Périodicité: trimestriel / Prix du n° : 4 € – ISSN 1638-329X Revue de la Fédération des travailleurs/euses de l’éducation qui regroupe au sein de la Confédération nationale du travail (CNT) l’ensemble des travailleurs de l’éducation.

Contact rédaction et abonnements

N’AUTRE école - CNT-FTE, 33 rue des Vignoles 75020 Paris ou par mail : nautreecole@cnt-f.org

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Imprimerie Bambel 91480 Quincy-Sous-Sénart

Directeur de publication Maylis Le Deun

Comité de rédaction Éric Zafon – François Spinner – Gérard Rigaldo – Katia Odiot – Pascal Moncey – Maryvonne Menez – Marie Magniat – Julien Ollivier – JeanPierre Fournier – Fabien Delmotte – Nicole Chosson – Jean-Louis Cordonnier – Grégory Chambat – Jérôme Ceccaldi – Grégory Benzekry – Franck Antoine.

Avec, par ordre d’apparition dans ce numéro Édito Nicole Chosson – Hervé – Gaétan le Porho – Franck Antoine – Hervé Bokobza (Le Groupe des 39) – Gianni rodari – Fred – Virginie Tribodet – Gregory Chambat – Nicolas Go – Chloé Girardet – Maureen Poix Daude – Loïs Boireau – Mickaël – Alex – Jean-Luc Van der Linden – Benoît Guerrée – Pierrick Descottes – Cécile Quantin – olivier Plantevin – Jules Cergy – Patricia Jardin – Jean-Pierre Fournier – des Désobéisseurs – Jean-Luc – David – Patricia – Jean-Claude – Ben – Franck – Maïlis - Éric, Thomas et romain du Sub CNT – Samuel Autexier – François Spinner – Evelyne Nicolli – Édouard Claparède.

Correction: Solange Bidault. Conception de la une : Sylvain Peirani. Maquette et mise en page: Grégory Chambat.

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PÉDAGOGIE P ÉDAGOGIE F FREINET REINET

ICEM

Fédération desTravailleurs desT ravailleurs de l’Éducation

Institut de formation

INSTITUT C INSTITUT COOPÉRATIF OOPÉRATIF DE D E L’É ÉCOLE COLE M MODERNE ODERNE

abasleschefs .org

COLLECTIF C OLLECTIF AANTI NTI-H HIÉRARCHIE IÉRARCHIE

Évaluations Évaluations Fichage

Dispositifs à la con

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Quels enjeux ? L

ES E S É ÉVALUATIONS VA LU AT I O N S des élèves et le contrôle des personnels sont au réformes de l’éducation. Ils cœur des réformes accompagnent les réductions massives de postes. Les Les réponses à cette p politique olitique

d dee d destruction estruction ssont ont d dispersées ispersées eett ttrop rop ssouvent ouvent ttimorées. imorées. E Elles lles n nous ous condamnent à subir chaque année d nouveaux rreculs eculs eett ttouchent ouchent p lus dee nouveaux plus violemment à chaque fois les élèves et

familles des quar tiers populair populaires. es. M ais quartiers Mais n’y a pas de fatalité ! Comprendre Comprendre il n’y les enjeux enjeux d es éévaluations, valuations, d les des dee mation... l’individualisation de la for formation... permet d onstruire des ripostes. permet dee cconstruire

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ES E S D DEUX E U X JJOURNÉES O U R N É E S de par partage tage et de débat sont ouver ouvertes tes à tous les personnels de l’Éducation nationale. L La a participation participation à la for formation mation syndicale reste reste de droit sur votr votree temps de travail. IlIl suffit suffit d d’en ’en ffaire aire lla ad demande emande a au um moins oins un mois à l’avance, donc avant les vacances d’automne, d’automne, à ll’inspection ’inspection académique (primair (primaire) e) ou au chef d’établisssement ement ((secondaire) secondaire) sselon elon llee m modèle odèle ci-dessous (voir aussi notr notree site). Lee stage se tiendra les 2 et 3 décembr L décembree à la Bourse du travail de P Paris, aris, rue du Châ Château teau d’eau, près de la place de la République (à par partir tir de 9 h). Si vous venez d’une autr autree région, l’hébergement chez des collègues est possible.

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1er degré M. l’Inspecteur d’Académie du n nationale catio l’édu de teur pec l’Ins s/c M. ation syndicale Demande de congé pour form RXU RX DQGHjEpQp¿FLHUG¶XQFRQJpS -HVRXVVLJQpGHP lication de la loi app en s, jour x deu de le formation syndica vue de 1984 (article 34, alinéa 7), en 1/1//198 n° 84-16 du 111/1 dicale qui se déroulera syn n atio form de sion ses la à participer n is, organisée par Emancipatio les 2 & 3 décembre 2010 à Par de l ona nati tre Cen du de s l’égi tendance intersyndicale, sou (104, rue Romain Rolland, formation syndicale de la FSU selon le JO du 10/2/1995 et é agré Les Lilas, 93), organisme l’arrêté du 13/1/2009. r l’Inspecteur d’Académie, à Je vous prie de croire, Monsieu lic d’éducation. pub ice serv au t mon dévouemen E URE NATUR SIGNAT

Modèle de demande administrative

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Où ? Bourse du travail de P Paris. aris. Quand ? L Les es 2 & 3 décembre. décembre. er Comment ? > D Demande emande a administrative dministrative avant le 1 novembre. novembre. > Inscription par mail. Infos : sstageparis@yahoo.fr tageparis@yahoo.fr

http://stageantihierarchie.revolublog.com

numéro 27  

maquette du numéro 27