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Culture 17

0123 Mardi 24 août 2010

Sur les traces de Martin Scorsese à Paris Le réalisateuraméricain reste15 jours dansla capitalepour tourner«L’Invention d’Hugo Cabret», filmpour enfants en3D Reportage

de contrôle, nécessaires pour superviserla 3D, et que deux caméras filment en continu les scènes. Cet Anglais, installé à Paris depuis trente ans, s’est occupé de repeindre l’intérieur de la bibliothèque Sainte-Geneviève, pour des besoins de lumière: «J’ai vu des scènes avec des enfants en train de lire dans une bibliothèque. » La fin du tournage à Paris, partiellement en extérieur, est annoncée comme plus fermée encore. Les rue et place Edouard-VII sont verrouillées ainsi que le square de l’Opéra-Louis-Jouvet. Le secteur fourmille déjà: menuisiers et peintres donnent au lieu des airs de Paris des années 1930, avec cafés et pharmacie. Le restaurant Le Square occupe uneplace centrale. Sonpatron,Paulo Viglianisi, se dit « honoré » d’accueillir Scorsese. Son établissement sera fermé au public le temps du tournage, pour ne servir

M

artin Scorsese est à Paris depuis le lundi 16 août, et il semble heureux, pas pressé de partir. Le cinéaste américain, 67 ans, tourne à la Sorbonne, près du boulevard Saint-Michel, son nouveau film, L’Invention d’Hugo Cabret. Il avait déjà tourné à Paris, pour Le Temps de l’innocence (1993). Mais là, c’est une double première : un film d’abord destiné aux enfants, et réalisé en 3D. On l’aperçoit, mercredi 18 août, traverser la rue Saint-Jacques, élégant et décontracté. Affable, il s’arrêtepourla photoetsigne des autographes. Le tournage se passe-t-il bien ? « Everything’s good ! », répond-il dans un sourire. Badaudsetfanssont ravis.Christa et Daniel, Suisses en short, mitraillent à tout va. Christophe, la petite quarantaine, casquette vissée sur sa queue-de-cheval, est hilare : « C’est énorme ! Scorsese, c’est quelque chose ! » Il vient d’ajouter une photo à son book qui recense 7 000 stars et starlettes du petit et grand écran. Cela fait quatorze ans qu’il chasse les personnalités, à Paris, Monaco ou Londres. Christophe n’a pas encore attrapéJude Law, Ben Kingsley ou Christopher Lee, qui jouent dans le Scorsese. Ni Asa Butterfield ou Chloe Moretz, les enfants qui tiennent les rôles principaux. Mais le tournage à Paris dure deux semaines, avant de se déplacer à Londres, dans un studio, pour deux mois. L’Invention d’Hugo Cabret est adapté d’un roman pour enfants que l’Américain Brian Selznick a publié en 2007. Le film est annoncé pour fin 2011 aux Etats-Unis. Hugo, jeune orphelin, qui vit tant bien que mal dans une gare du Paris des années 1930, voit son destin bouleversé par sa rencontre avec un vendeur de jouets. Qui n’est autre que le cinéaste George Méliès, génial précurseur des effets spéciaux dans le cinéma et réalisateur du Voyage dans la Lune, en 1902. « Il n’y a pas la moitié des figurants qui connaît Méliès », soupire un figurant, gomina tartinée sur les cheveux et queue-de-pie fouettant les mollets. En revanche, Martin Scorsese, cinéphile érudit, doit être content de pouvoir rendre hommage au cinéaste français. Notre figurant s’apprête à retourner dans l’amphithéâtre de la Sorbonne où une salle de cinéma a été reconstituée. Ben Kingsley, qui joue Méliès, est sur scène face à 300 figurants en habits de soirée. « Méliès est censé venir présenter son nouveau film, confie le figurant. Mais on ne sait pas vraiment. On ne nous dit rien du scénario, et ce n’est pas facile pour jouer ». On leur a demandé d’applaudir et de mimer le contentement. Ce figurant, âgé d’environ 50 ans, se dit « acteur-chanteur ». Est-il ici pour Scorsese ? « Pour le cachet. Je suis intermittent. A

«On sent que Scorsese travaille pour l’Oscar, c’est superbe» Un électricien intermittent

Martin Scorsese (au centre), devant la Sorbonne, lundi 16 août. OCHLIK BERTO/IP3 120 euros la journée de figuration, je ne dis pas non. » Le cachet oscille entre 80 et 120 euros selon le temps de travail et l’importance du rôle. Il se dit « dégoûté » par les coupes budgétaires dans la culture, et « scandalisé » de voir tant d’acteurs de théâtre « de talent » faire de la figuration. Une jeune femme, cape en fourrure sur les épaules et filet sur les cheveux, marche en retrait d’un peloton de figurants qui s’engouffre dans la cour du lycée Louis-leGrand, près de la Sorbonne. C’est là qu’a été installé le quartier général du film, ainsi que la cantine qui

sert chaque jour 700 repas à l’équipe – « La bouffe est dégueulasse », dit-elle. « Je suis venue pour Scorsese, peu importe mon rôle », dit cette aspirante comédienne et étudiante en cinéma. Elle n’approchera pas le maître. Les consignes sont données par les seuls assistants. « C’est normal, ce n’est pas son travail. » Elle devait juste bouger d’un point à un autre. Elle ajoute, assez fière, qu’elle a obtenu un vrai rôle dans le dernier Cédric Klapisch, Ma part du gâteau, tourné aussi à Paris, et qui sort en janvier 2011. « J’y joue la call-girl du trader, inter-

prété par Gilles Lellouche. » Tous les figurants et techniciens que nous avons pu interroger louent « le professionnalisme » des productions américaines, ce qui n’est pas une surprise. « On sent queScorsese travaille pour l’Oscar, c’est superbe », déclare un jeune électricien intermittent. Avec une équipe américanoanglaise, il a mis en place de gros ballons d’éclairage dans la Sorbonne. Les prises de vues à la Sorbonne ont pris fin jeudi 19 août au soir. Scorsese a ensuite tourné le weekend des 21 et 22 août à la bibliothè-

que Sainte-Geneviève, à côté de la faculté. Il devait être, à partir du 23, aux abords de la place EdouardVII, dans le 9e arrondissement. Difficile d’en savoir plus. Tous les techniciens sont badgés selon une hiérarchie bien établie, et ont signé une clause de confidentialité. Aucunphotographe n’a pu accéder au plateau. Outre le scénario, il convient de protéger « les technologies mises en place pour la 3D », affirme un responsable logistique. Un peintre confie pourtant, après deux pintes avalées, avoir constaté que lecinéaste est concentré devant une vingtaine d’écrans

De plus en plus de tournages dans la capitale LES CINÉASTES AMÉRICAINS et britanniques cumulent 150 jours de tournage en France, de janvier à août. Soit près du double par rapport à 2009. Outre Scorsese, Woody Allen était à Paris pour Midnight in Paris, et la chanteuse Madonna, en juillet, pour réaliser W.E., sur la vie du roi Edouard VIII d’Angleterre. Ajoutons la série américaine « Gossip girl ». Cette augmentation du nombre des tournages étrangers en France est constatée par Film France, structure liée au Centre national du cinéma. « C’est un phénomène nouveau, et l’impact est fort », dit Franck Priot, délégué général

adjoint de Film France. Principal facteur de ce renouveau, le crédit d’impôt, instauré depuis décembre 2008. Il permet à toute production étrangère, qui dépense au moins 1 million d’euros en France, de bénéficier d’un abattement fiscal de 20 %, plafonné à 4 millions d’euros. C’est une perte pour les caisses de l’Etat, mais les bénéfices sont supérieurs. « Les réalisateurs restent plus longtemps en France », assure M.Priot. Deux semaines pour Scorsese, deux mois pour Woody Allen, alors que Tarantino n’a passé que trois jours en 2008 pour Inglorious Basterds. Or un studio

dépense en moyenne 250 000 dollars par jour. En sept mois, vingt productions de films et séries télévisées auraient dépensé plus de 110 millions d’euros en France.

« Paris est un décor » Paris accapare la moitié des jours de tournage et 90 % de la masse salariale de l’industrie du cinéma. «Paris est un décor qui fait rêver», se félicite Michel Gomez, délégué général de la mission cinéma à la ville. Paris attire aussi pour des coûts modérés de location. Comme le Théâtre de l’Athénée, que son directeur, Patrice Martinet, a loué pour le film de Scorsese,

à un « prix standard », sans hausse. Ainsi, une vingtaine de longsmétrages ont été tournés dans la capitale durant l’été. D’où le « rasle-bol» de riverains comme Christian, retraité à Montmartre, quartier fort demandé : « Neuf fois par an, les rues sont bloquées !» Woody Allen aurait aussi agacé, en revenant sur des sites, après avoir visionné les premières images. Cependant, Paris reste derrière Londres ou Berlin. «Il manque un grand studio», explique Michel Gomez. D’où la création de la Cité du cinéma, de Luc Besson, prévue pour 2012 à Saint-Denis. p O. F.

que l’équipe du film – il perçoit une indemnité, à hauteur de son chiffre d’affaires journalier. Cette figure du quartier confie qu’il n’aurait « pour rien au monde » accepté d’accueillir un film français dans son restaurant, bien qu’il connaisse bien l’acteur et cinéaste Guillaume Canet. « Les Américains, eux, sont des pros, ils démontent et remontent tout au détail près. » La façade de son restaurant est recouverte de plaquesen bois peintes, à l’image des commerces adjacents. Le spa situé à côté est transformé en chapelier, ce qui fait glousser Brigitte, son hôtesse d’accueil : « Il y aura de la neige en plus », confie-t-elle. Selon nos informations, la scène finale devrait en effet être tournée dans le square, recouvert d’un vélum et tapissé de neige à l’aide de canons afin d’y simuler l’hiver. De plus, Scorsese tournerait dans le théâtre de l’Athénée un tour de lévitation effectué par le fameux magicien Harry Houdini (1874-1926), célèbre pour être capablealors qu’il estenchaîné de s’évader d’une malle de bois et de verre pleine d’eau. Une scène cruciale – le cinéaste a repéré les lieux à trois reprises. Jeudi 19 août au soir, une partie des équipes se retrouve au pub The Bombardier, place du Panthéon. Les nationalités se mêlent. Sont là des membres de l’équipe du tournage de Midnight in Paris, le film de Woody Allen, qui s’est achevé le jour même. Ils évoquent la présence de Carla Bruni parmi les acteurs, la venue de Nicolas Sarkozy sur le plateau. Ils échangent leurs impressions sur des tournages dont ils sont les figures anonymes mais dont ils ne connaissent que quelques bribes. p Olivier Faye

Le Festival Crescendo d’Annecy entre dans la cour des grands grâce à un mécène russe Le magnat de l’imprimerie a offert 500000 euros et la venue du prestigieux Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg Musique Annecy Envoyée spéciale

L

a naissance du Festival Crescendo d’Annecy est sans doute l’une des plus excitantes – et certainement la moins institutionnelle – des manifestations franco-russes nées dans le cadre de l’Année de la Russie en France. Il s’agit en fait d’une renaissance inespérée : en dotant d’un mécénat de 500 000 euros le modeste festival estival annecéen, qui menaçait de mettre la clé sous la

porte, l’homme d’affaires russe Andreï Valerievitch Cheglakov, un intime du chef d’orchestre Valery Gergiev et du pianiste Denis Matsuev, lui-même tombé amoureux d’Annecy, l’a tout simplement sauvé. Cadeau princier et manières de roi : en plus de la somme allouée, le magnat de l’imprimerie russe a offert la venue pour deux concerts d’ouverturedu prestigieux Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg, sous la direction de son chef Youri Temirkanov. Du jamais entendu sur les rives de la Venise savoyarde. « L’église

Sainte-Bernadetteétait pleine à craquer. Nous avons accueilli plus de 2 000 personnes et refusé du monde, se réjouit encore Pascal Escande, président de la manifestation. Certains m’ont dit qu’ils attendaient ce moment depuis quarante ans! »

« Prêt à jeter l’éponge » Un événement dont l’importance ne semble pourtant pas avoir troublé outre mesure les édiles de la ville, dont aucun n’était présent, ni le maire Jean-Luc Rigaut, ni son adjoint chargé de la culture, Dominique Puthot.

Rien n’allait plusau Festival estival fondé il y a plus de quarante ans par la pianiste Eliane Richepin (1910-1999), belle-fille du poète Jean Richepin, et repris en 1997 par Pascal Escande. « J’étais prêt à jeter l’éponge aprèsdouzeans debénévolat, explique cet ancien élève de Richepin, également fondateur et directeur du Festival d’Auvers-sur-Oise (Vald’Oise) et du Concours Piano campus. Nous en étions arrivés au point où la Ville d’Auvers-sur-Oise finançait en partie le Festival d’Annecy – sans la moindre reconnaissance d’ailleurs. Et nous voilà désormais

dans la cour des grands. J’espère que les élus vont comprendre qu’il s’agit là d’un enjeu important pour la ville et la région ! » Le public ne s’y trompe pas. La salle était comble, samedi 21 août, au château-musée de la ville qui accueille un duo franco-russe, celui du pianiste Jean-Frédéric Neuburger avec la violoncelliste Tatjana Vassilieva. Tous deux ont de la jeunesse et du talent à revendre. Il en faut pour oserenconcertceprogrammedifficile, proche de la gageure, que sont les œuvres pour violoncelle et piano si peu chopiniennes de Chopin

(Sonate en solmineurop. 65etIntroduction et Polonaise brillante en ut majeur op. 3) et la monumentale Sonate de concert en mi majeur op. 47, de Charles-Valentin Alkan. Les deux interprètes sont précédés par l’accueil flatteur réservé au disque qu’ils ont gravé pour Mirare et qui est paru en janvier. Mais leur concert est encore bien plus époustouflant. p Marie-Aude Roux Festival Crescendo d’Annecy (HauteSavoie). Jusqu’au 28 août. Tél. : 04-50-51-67-67. De 5 ¤ à 25 ¤. annecycrescendofestival.com.


Sur les traces de Martin Scorsese à Paris