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VISIONS DU PASSÉ 1 /1

//Par Stéphanie CASTELLI 1884-1964//

Qu’est le Passé?..Est-il tel que les faits l’ont établi ou bien est-il tel que nos souvenirs l’envisagent? L’histoire bien des années après la réalisation des évènements, les passe au crible et en extrait les faits dignes de passer à la postérité; mais ce crible laisse quelquefois passer des grumeaux et, d’autres fois, arrête des éléments reconnus précieux. Le Passé auquel je m’attache n’est pas un passé historique et n’a aucune visée de se transformer en Annales….ce sera le Passé tel qu’il m’apparait, tel que mes souvenirs le projettent en mon esprit…ces visions de jeunesse, je les retracerai avec le plus d’exactitude possible. Ce n’est pas une histoire, c’est une Ambiance. Une grande ville..Constantinople, ville éblouissante dont jamais on ne se lasse, ville lumineuse dont les couchers de soleil, derrière les minarets de la Pointe du sérail, laissent, après quarante ans d’absence, un souvenir vivant. Cadi-Keuij, la banlieue asiatique natale, pour les cinq ainés…Une maison vaste, un grand jardin avec des fleurs, des fruits en abondance, une tonnelle, une noria. A l’intérieur, des pièces immenses, un cellier, une citerne, un hall de marbre blanc et, dans un coin des dépendances, la chaise à porteurs où, deux laquais croates, en livrée, menaient mon aïeule à la chapelle ancestrale, les dimanches et jours de fête..C’est la maison de notre Grand’mère maternelle dont les parents ont émigré d’Italie, à la suite d’un bouleversement politique. Il y a « Yaya », Madame Blanchet, sa sœur , Gianoula, grande infirme, et sa fille Elise; Madame Vuccino, notre Grand’mère. Au premier étage, une salle immense, la salle au « shacnissi », avec son sofa, le piano, deux consoles en acajou se faisant vis-à-vis, surmontées de deux grandes glaces reflétant à l’infini une sorte de galerie dont la perspective nous enchantait, tout en nous serrant le cœur par son immensité. Autour, les chambres des parents, des enfants…c’est là que s’écoule la vie familiale… Les trois êtres dont j’ai parlé plus haut forment la vie de cette immense maison. L’une domine: Yaya, une femme intelligente, plus moderne, plus évoluée, avec les idées de son siècle, que ses enfants, ses petits-enfants, et ses arrières petits-enfants! Une douce fermeté, une volonté muette, une activité sans gestes inutiles, une philosophie d’une rare sagesse, une personnalité que tous entouraient du plus profond respect. Quelle intelligence dans son regard, quelle profondeur en ses paroles, quelle supériorité en son jugement, quelle maîtresse de maison idéale et quelle abnégation lorsqu’une de ses petites filles trônait en patronne et donnait des ordres, pour veiller en sourdine, sans compromettre la jeune autorité remuante, sans la blesser. Elle souffrait de l’enfantine mentalité de sa fille Elisabeth, au joli visage, aux manies nombreuses et Inconséquentes, mais elle en prenait son parti… Je vois encore, par les belles après-midi d’été, la descente au jardin, aux places toujours les mêmes, les conversations avec les voisines et cousines qui venaient leur tenir compagnie, habitant la maison jumelle. La tante Gianoula, l’impotente, que sa sœur contenait par d’incessantes recommandations, car elle joignait, dans son malheur, une grande piété expiatoire à une irascibilité maladive. Son état, disait-on était dû a une chute malencontreuse et nous n’avons pas cherché à savoir si cette affirmation était exacte. Elle passait de longues heures à faire de belles tapisseries, sur un métier, ou à égrener son rosaire, ayant toujours à son service, pour se déplacer, une bonne dévouée..ce martyre a duré près de 80 ans! Si l’Aïeule avait sa chaise à porteurs pour se promener, l’infirme disposait d’une voiture spéciale pour aller à la chapelle le dimanche, où sa place était réservée. Après la Messe, elle était conviée sur le Quai , chez les cousins Tubini, puis chez les Corpi, tous des cousins. Le plaisir de mes frères ainés, dont la réalisation problématique constituait une récompense, était de traîner la voiture, d’un lieu à un autre, mais des velléités de galopades ou la traversée d’obstacles factices entrainant des plaintes, nous étions sûrs que le brave « Linardhi » veillait pour écarter mes frères…bref, la tante Gianoula constituait , dans notre esprit, un douloureux personnage épisodique dans la maison de grand’ Maman.


2/2 « Néné », notre grand’mère, n’avait aucun instinct de mère grand; son seul souci, et dont elle ne sut jamais se défendre était celui de son jeune fils, Ignace, enfant gâté, ennemi du moindre effort; sa piété, ses prières, ses mortifications, toute sa religion n’avait qu’un but: son fils! Elle avait été une très jolie femme, adorée par son mari qui, laid, était pétri d’esprit et d’intelligence, mais une fois veuve, elle n’avait pas su se plier à sa nouvelle situation et, gâtée par sa mère, comme elle l’avait été par son mari, elle se confina dans une piété un peu spectaculaire, avec Ignace comme centre de ses pensées…Et ce fils est mort, vers soixante dix ans, en athée! Elle avait l’âme d’une enfant, incapable de donner un conseil ou de prendre une détermination. Il lui restait une certaine coquetterie, ses mains et son teint, qu’elle combattait comme péchés véniels, et son passage parmi nous peut se traduire par un sentiment: une bienveillante incompréhension. Parmi les nombreux enfants qu’elle avait eus , restaient encore Appolonie, Madame Reboul, à la voix magnifique, et Camille, marié à Julie Summa. L’arrière grand-mère avait encore deux sœurs vivantes: Madame Tubini qui centralisait les domaines autour de la maison, avec la chapelle, et madame Braggiotti, la voisine immédiate. Ces familles formaient un vrai clan, aux mœurs patriarcales, et s’inclinaient devant la valeur morale de notre Yaya. D’autres familles parentes habitaient également cadi-Keuij; celle du frère et de deux sœurs de grand-père: le docteur Alexandre Vuccino, Madame Brucy et madame Peter. La propriété de la dernière, sur la route de Moda, nous paraissait fabuleuse avec deux kiosques grillagés, à l’entrée, contenant des paons qui nous enchantaient. Dans notre entourage, des familles amies: les Torpi, les Nomico, les Arachtingi, les Reboul, les Méry. Toute la jeunesse de notre génération se retrouvait sur le quai qui faisait partie du domaine, pour le bain, le canotage, etc.… Quelle existence simple et facile! Les grandes fêtes donnaient l’occasion de réunions chez Yaya et nous étions plus de vingt autour de la table familiale, recouverte de nappes damassées et garnie de vaisselle, de verrerie, et d’argenterie de toute beauté. Le soir, elle était éclairée par deux grandes torchères de bronze, placées à chaque extrémité, et toutes ces petites lumières étaient d’un effet charmant et intime. Mes parents n’avaient qu’a se laisser vivre dans ce milieu aisé. Un peu avant ma naissance, mon Père quitta la banque où il travaillait pour une situation convenant mieux à ses aptitudes: la direction d’une usine qui ne tarda pas à devenir sa propriété et qu’il développa rapidement. Non seulement il avait le monopole de toutes les boîtes de la régie des tabacs, mais il s’occupait de meubles, de brosserie et même d’imprimerie, créant même des machines et de l’outillage car, sans être ingénieur, c’était un génie. A sa mort, en Juin 1902, il occupait trois cent ouvriers et il était adoré de tous, tant il était bon, généreux, et compréhensif. Cette usine se trouvait à Béchiktache, ce qui signifie « Pierre berceuse ». C’est un faubourg de Constantinople, situé au pied de Yildiz où était le Palais du Sultan, faubourg entièrement habité par des Turcs et où nous étions les seuls Européens. C’est là que je suis née, ainsi que mes trois plus jeunes frères: Isidore, Hugo, et Sylvio. C’est donc là que s’est écoulée ma première enfance et de là que datent mes premiers souvenirs… Mais j’y reviendrai plus tard. Avant de les ébaucher, il me faut parler de la famille paternelle. Les différents sièges du clan Castelli se situent à Moda, Fanardki, Prinkipo, et la rue de Pologne, à Péra. De même que pour la souche maternelle, notre Grand’mère paternelle était Française d’origine et son frère tenait une pharmacie, dans la rue de Seine, avant de s’établir en Turquie. Grand- père était de pure race Génoise, et l’on retrouve sur les murs de cette ville de Gênes, notre devise conservée à ce jour « si spezza ma no si piega » :se brise mais ne plie pas. Depuis 1642 , ils ont conservé sans mélange leur sang latin. Grand’mère, sur dix enfants, avait eu sept garçons. Elle perdit son mari, les derniers encore en bas âge, et l’un , Néarque, commerçant de nature, prit la succession de l’affaire de son père, en y adjoignant Ses frères, et l’affaire, bien menée, sous son nom, établit des succursales à Londres, New-York, Tauris, son siège demeurant à Istambul. La direction de ses dix enfants ne sembla jamais une charge au-dessus de ses forces à cette maîtresse femme et ses fils trouvèrent en elle une mère comprenant leur caractère allant, artiste, sportif. C’étaient des géants barbus, bâtis en athlètes, peu mondains, amateurs de barques, de voiles, de cheval Et de compétitions sportives. Très actifs, poussés dans cette voie de réalisations par eux-mêmes, ils


3/4 Avaient construit une embarcation dans leur grenier de la rue de Pologne, et lorsque cette embarcation, œuvre de tout un hiver, fut prête à quitter son chantier, la maman, sans hésiter, fit défoncer les murs, installer un portique au fait de la maison, et la barque fut descendue dans la rue du cinquième étage… C’est un exemple entre beaucoup d’autres. Ils possédaient un Cutter , « la Coquette », et, aux régates annuelles, ils étaient les favoris dans les courses à rames, leur vigueur, peu commune, leur permettant de briguer les premières places. Leurs sœurs, Marie, Monica, et Norah étaient aussi peu coquettes que leurs frères et aussi bien taillées. Il était curieux de voir ces géants auprès de leur mère, toute petite. Elle était toujours prête à satisfaire leurs demandes les plus variées; le sport et le travail manuel les intéressaient plus que les grandes études littéraires et je ne connais pas de bacheliers parmi eux. Je n’ai jamais vu ma « Yaya » autrement vêtue que d’une robe noire, la jupe froncée à la taille, le corsage collant, boutonné de haut en bas, avec une mousseline blanche qui surmontait le col…Elle ressemblait à un pasteur anglican. La surveillance des enfants n’empêchait pas celle des nombreux domestiques et la maison était impeccable; chacun y trouvait sa place et chaque objet son rayon. Et simplement, sainement, les enfants se marièrent: Charles, directeur de banque à Londres, épousa une anglaise, miss Theuly, et ne revint Jamais en Turquie; Ariston qui s’occupait des tapis à Londres, se maria avec une irlandaise, fille de lord Hamilton, et eut trois filles, Liliane, Sylvia et Eva; Néarque épousa une cousine de grande souche, une Guistiniani, très belle, et eut six filles et quatre garçons; John, représentant de la firme en Perse, épousa la fille du peintre Preciozi et ne revint à Istambul que pour l’éducation de ses cinq enfants; Stefani , l’ainé, mourut vieux garçon; Victor est mort brusquement, à trente-cinq ans…ce n’est que plus tard que j’ai appris qu’il s’était suicidé, atteint d’une maladie grave; Marie épousa un drogman de l’ambassade d’Angleterre, laid, mais aux mains fines et aux manières de grandes cours; Monica, l’amie de maman, mourut jeune d’une typhoïde et Norah , restée vieille fille, a passé sa vie à gâter ses neveux et nièces. Quant à Papa, il épousa Maman qu’il avait toujours connue à Cadi-Keuy. Il avait 24 ans et elle 18. Et la vieille Grand’mère assistait à tous ces liens, conservant l’autorité suprême sur tout le bercail qui l’entourait. C’est en 1888 que furent construites les villas jumelles de Prinkipo, sous la surveillance constante de l’oncle Ariston. C’étaient des petites merveilles de confort, d’élégance, de solidité, depuis le sous-sol jusqu’aux chambrettes qui entouraient le grenier. La terrasse de plus de trente mètres de long, le tennis, au fond du potager, la jetée avec le bain, la cabane des pêcheurs perdue dans la pinède allant à la mer, le verger, le jardin couvert de roses, d’héliotropes, de jasmins, de « ghasiès »…Rien ne manquait dans ce petit Paradis car on n’avait ménagé ni l’argent, ni le temps, ni la place, dans un des plus beaux sites de cette île enchanteresse, «l’ île des Princes ». La vie continua…35 naissances pour les six couples de cette génération. Les joutes oratoires n’étaient pas le fort de ces hommes, hommes d’affaires et non académiciens. Leurs femmes savaient qu’elles ne devaient pas s’attendre à des déclarations sentimentales, mais à une solide tendresse, à un robuste confort et elles appréciaient et aimaient leurs maris. L’exemple de Grand-maman était là pour les en convaincre; sa droiture, sa simplicité intelligente. Elle ne pouvait analyser, en particulier, chacun des mille problèmes sentimentaux de la vie de tant d’enfants dont les natures différaient comme diffèrent les natures de tous les êtres les plus intimement liés, mais des règles générales de bonne conduite, d’urbanité, de maintien, guidaient chacun et tout le monde puisait les sains principes selon sa propre nature. Grand’mère ne devait pas savoir guérir les peines de cœur et analyser les subtilités de sentiments, car ces questions, selon sa méthode d’éducation, étaient des malaises passagers auxquels les exercices en plein air mettaient rapidement un terme. Sans le connaître, sans doute, elle mettait à profit l’antique adage « Mens sana in corpore sano » Elle devait mieux savoir panser une blessure que soigner une maladie…et Papa grandit dans ce milieu… Il comptait parmi les jeunes. Sa nature ne le portait pas vers le commerce et vers la soumission bureaucratique. Il se sentait des tendances vers l’industrie, vers tout ce qui était mécanique, esprit chercheur… C’est pour cela qu’au moment de ma naissance, il quitta la banque pour monter une usine. Combien il aimait la vie! Plein de dynamisme, d’une bonté exceptionnelle, il avait rêvé à une union gaie, matérielle, à des fêtes, à l’exhibition de son bonheur, à la mise en valeur de la belle jeune fille qu’il avait obtenue. Il ne sut peut-être pas comprendre la différence de vie, de sentiments féminins, de chaste pudeur, d’innocence de la jeune fille…Il parle sport quand il aurait dû parler de cœur épris…de parties à cheval quand on attendait des rêveries au clair de lune…il parla amour quand il fallait parler 4/6


tendresse…L’éducation basée sur de simples principes mais laissée à l’abandon quant aux mille riens qui forment la structure sentimentale d’une jeune fille, mal préparée à son rôle de femme, eut comme résultat un double sentiment d’étonnement… Il manqua un guide à ce tournant de la vie de ces deux êtres qui s’adoraient et l’erreur involontaire s’amplifia. Impatient, ne cherchant pas à analyser, à approfondir, sentimentalement gauche, naturellement fougueux, Papa prit une mauvaise route, sans se rendre compte de son erreur, et il ne se trouva personne sur sa route, pour le remettre dans la bonne voie…Les menaces le laissaient froid, les conseils puérils en de telles conjectures, s’avérèrent inefficaces et ces deux êtres tendres et aimants, faute de savoir, faillirent se perdre et gâchèrent leurs vies ! Il est évident que j’étais trop jeune pour me rendre compte du drame où nous vivions; mes frères aînés Seuls étaient au courant des écarts de mon Père. Bien après sa mort j’ai connu les faits, mais rien, pour moi, n’a pu ternir sa mémoire: je l’adorais ! Ma pauvre Maman, au cours de confidences, m’a dit un jour : « si je devais refaire ma vie, c’est encore avec votre Père ». Cela en dit long! Une enfant naquit, neuf mois après le mariage de mes parents, mais elle fut brusquement emportée par une épidémie de vérole noire et ma pauvre Maman, qui attendait Xavier, dut se séparer de son enfant mourante. Vinrent ensuite: François, Monique, Camille, moi, Isidore, Hugo, Sylvio et Guido le petit posthume, mon filleul . Béchiktache, la grande usine fourmillante avec ses ouvriers turcs, grecs, arméniens et comprenant beaucoup d’enfants occupés au collage des boîtes de cigarettes. La maison y était attenante, vaste, confortable et, à l’entresol, se trouvait une pièce donnant sur la rue, qui était notre domaine. A gauche de la maison il y avait un « virané » un vaste terrain vague où se rassemblaient les gamins du Quartier, à moitié nus. Pour le « Ramazan », on y dressait de grandes balançoires, avec des bancs, et qui pouvaient contenir une douzaine de fillettes; elles arrivaient parées des couleurs les plus vives, de grands rubans dans les cheveux, et, durant huit jours, les jeux battaient leur plein, au milieu des cris et des rires, tandis que les marchands de « chekers », de « halva », de « bléhébis » et de sirops faisaient Fortune…Isis et moi regardions la fête, de notre terrasse, béats d’admiration! C’est encore avec Isidore que la gouvernante nous conduisait au « Flamour » petit bois de tilleuls, au flanc d’une colline, et, pour y arriver, nous longions un ruisseau et y faisions boire notre mouton tenu en laisse. Si nous étions sages, nous avions droit, une fois arrivés au « Flamour », à un loukoum accompagné d’un verre d’eau fraîche. A cette époque, les enfants se contentaient de peu et ils étaient heureux. En 1893, le petit Hugo fut emporté par la fièvre typhoïde , à deux ans; c’était un bébé magnifique, avec des boucles châtain et de grands yeux noirs qui frappaient par leur expression mélancolique… Craignant pour la santé du dernier , on le couvait à l’exagération et il avait une bonne qui s’occupait uniquement de lui…Pauvre Sylvio, une gangrène du larynx nous l’a enlevé, à sept ans, après d’atroces souffrances. Moins beau qu’Hugo, il était d’une précocité exceptionnelle. Après de longues années, je garde de ces deux petits frères un souvenir très vivant. Les aînés étaient internes: mes frères chez les Pères Lazaristes, mes sœurs à Sion de Cadi-Keuy. On m’y plaça aussi, à sept ans, sous la garde de mes sœurs, et Maman devait faire tout un voyage pour venir nous voir, n’hésitant pas à braver la mer houleuse par vent du sud, pour ne pas nous priver de sa visite. Nous étions très fières de notre maman qui était belle et fraîche et qui portait toujours des chapeaux très élégants. La supérieure du pensionnat, Mère Constance, avait été maîtresse de classe de Maman lorsqu’elle était élève à Sion de Pancaldi, et elle avait pour nous une affection particulière. Il n’y avait que quarante-cinq internes et nous étions très bien soignées. J’étais enchantée de cette vie, parmi des camarades de mon âge. Raconter mes espiègleries serait fastidieux, mais j’en relate des plus célèbres. Méritant d’être punie, je me suis cachée dans un grand pupitre de sœur Converse, que j’avais vidé et l’on me cherchait de tous côtés, sauf dans cette salle dont l’accès était défendu aux élèves. Quand on m’y découvrit, à moitié endormie et l’air piteux, j’étais si drôle qu’on a fait défiler la communauté devant moi, lui offrant une petite distraction.


Maman me menaçait souvent de faire de moi un garçon et un après-midi de sieste, occupée à des « découpages », j’ai eu l’idée de lui éviter cette peine et crac, d’un coup de ciseaux, j’ai coupé ma grosse natte et fait un parfait massacre de ma belle chevelure. 5/7 En récréation, je menais la bande, débordante de vie et d’imagination et la plus grande punition pour moi était de défendre aux élèves de m’adresser la parole. Quand j’étais résolue à être sage, il me fallait faire un tel effort pour suivre, sans bouger, deux cours d’affilé que je devenais toute pâle et le professeur m’envoyait faire le tour du jardin, au pas de course, Cela allait mieux ensuite. Mes souvenirs se précisent mieux à partir de la cinquième, époque de ma 1ère Communion que je fis avec un cœur pur et fervent. Nous avions Mère Amandine, la brave Alsacienne, et le bon Père Donatien pour nous y préparer et exceptionnellement, cette année-là, la cérémonie a eu lieu dans la chapelle du pensionnat et non pas à la Paroisse, comme de coutume. C’était moins fastueux mais plus intime et recueilli. Ah! ce cantique de l’entrée « Troupe innocente d’enfants chéris des cieux », quelle douce émotion nous ressentions à l’entendre! L’année suivante, en 1897, l’arrivée de Sœurs Anne-Madeleine et Joannita, assignées à notre classe, nous donna une plus grande émulation; Quelle façon d’enseigner et quelle justice pour les récompenses! Turbulente, je ne pouvais m’astreindre à de longues heures d’étude, mais j’étais tout de même dans les premières de la classe, sauf pour l’histoire, et rivalisais avec Thérèse Jourdain qui était sage et studieuse. Nous n’étions pas des amies, à cette époque-là, et ce n’est qu’en nous retrouvant en France, à la guerre de 14, que nous nous sommes liées comme nous le sommes depuis. Nous gardons de cette éducation raffinée une double empreinte: la conscience et une grande emprise sur nous-mêmes. Chaque matin, les élèves devaient donner leurs notes, selon leur jugement propre, et la sœur les marquait sur un cahier spécial qui servait à la récompense hebdomadaire: la croix d’ivoire. Quelle formation! On nous apprenait également à nous vaincre, à faire de « petits sacrifices »: nous passer de telle ou telle chose dont nous avions envie, rendre de petits services à nos camarades, partager nos friandises, ne jamais nous moquer d’une infirmité, etc.…Nous étions fières de ces petites victoires sur nous-mêmes et je dois à cette éducation de base la force de caractère que j’ai gardée dans la vie. Notre Mère savait me prendre par la douceur et je me souviens qu’elle a obtenu de moi de demander pardon de je ne sais plus quel tour pendable devant tout le pensionnat réuni, et à genoux! Une grande victoire sur mon amour -propre! Je revois tant de nos bonnes Mères: Amandine, une vraie maman; Rosaria qui nous racontait de si belles histoires aux veillées d’hiver; Fébronie, à la voix suave, Emérentienne qui nous régalait de bons sirops quand nous étions enrhumées; la grosse mère Bonaventure; l’aristocrate Chérubine qui nous enseignait les manières de la cour d’Angleterre ; l’originale Yolande , et la vieille Théogène « le chien de garde » du couloir pour nos allées et venues. Elle tenait, en même temps, une petite boutique de bonbons, de papeterie, objets de piété, etc.…Les images peintes par Sœurs Anne-Madeleine et Joannita Faisaient surtout marcher son petit commerce car ces Sœurs, délicieuses, étaient les « flammes » de plusieurs d’entre nous et nous nous disputions leurs œuvres. A treize ans, je fis partie du chœur de chant et je dirigeais la partie d’alto, ayant une voix très grave et Posée pour mon âge. Les sœurs me disaient: « vous êtes insupportable mais vous nous faites prier. » J’avoue n’avoir jamais tiré vanité de ce don naturel et d’avoir prêté mon concours avec piété et recueillement. A quinze ans, je connaissais sept messes: Planque, Dumont, Gounod, Perzi, Palestrina, Hayden et Mozart. A la Messe De Minuit, je chantais le « Minuit Chrétiens » dans notre petite chapelle, d’une manière impressionnante, paraît-il. Du temps de mes sœurs aînées, le chœur était composé de voix l’une plus jolie que l’autre: Marie, Camille, Clota Nomico, Sophie Méry, Marguerite Calomati, Marie Frandaz et Mère Séréna. Elles ont fait époque, à Sion, et se sont surpassées à ma Première communion. A cause du chant, on nous gardait au Pensionnat, les veillées de Noël , et le matin de Pâques et nos parents étaient très contrariés d’être privés de leurs filles pour ces fêtes familiales. Pour le carnaval, le 20 janvier, anniversaire de la fondation de Sion, le jour de la distribution des prix, on organisait des séances récréatives où les parents étaient conviés. On commençait par me donner un rôle important qu’on m’enlevait à la première sottise, pour m’en donner un moindre, et ainsi de suite… Le jour de la séance, je ne figurais même pas au programme, nullement déconcertée, car je connaissais


La pièce d’un bout à l’autre et donnais des représentations à moi toute seule, changeant de place, de voix, d’attitude, selon l’un ou l’autre des personnages… Les cousins Frédéricci-Tubini m’invitaient souvent à passer une partie de mes vacances chez eux et je les amusais beaucoup avec ma faconde.

6/9 Vers quatre ans, on m’avait donné une « aristonette » petit orgue de barbarie portatif. Il fonctionnait au moyen d’une manivelle, avec des disques de cuivre, et, comme je ne savais pas encore lire, je reconnaissais les disques par la disposition des trous qui étaient les notes. Inutile de dire que ma « musique » assommait tous les voisins! Mes parents, surtout Papa, étaient en admiration devant moi et, comme mes autres frères et sœurs se suivaient de près, ils disaient qu’il leur avait fallu cinq ans d’attente et cinq ans de repos, pour mettre au monde un tel numéro. Mon Père me gâtait beaucoup, me passant mes fantaisies. Enfant, j’avais une préférence pour les « bergeries » et je ne puis oublier les grandes boîtes de jouets de Nuremberg, achetées au Bazar allemand de Péra. J’ai eu aussi un jeu de patience minuscule dont j’ai conservé les modèles, une petite commode en carton avec des tiroirs pour chaque loukoum, un bâton en bois d’ébène pour ma chère Sœur Anne-Madeleine qui dirigeait le chant, des reliures en cuir, un coffret en noyer, que sais-je encore? Maman m’a avoué un jour que Papa lui disait que j’étais la plus intelligente de leurs enfants. Si cela est vrai, je dois reconnaître que cette intelligence ne s’est pas développée, hélas! Dans le sens où elle aurait pu l’être! Est-ce à cause de ma belle voix, de mes yeux malicieux, de mon caractère enjoué, toujours est-il qu’au Pensionnat, plusieurs élèves avaient un fort béguin pour moi: Blanchette Bianchi, Edwin Vitalis, Yvonne Jourdain, Marie Toraki, Anaïs Briata, etc. ..plus jeunes et dans les petites classes, elles traînaient dans le couloir pour me voir passer, m’offraient des images, m’assuraient de leurs prières, rougissaient timidement…Tout cela était bien innocent! Pour le Jeudi -Saint, on faisait le Reposoir dans une petite chapelle. Il y avait un grand Christ de cire exposé parmi les fleurs, dans une demi-obscurité, et nous devions faire, par groupes de quatre, vingt minutes d’adoration…Je ne suis pas du tout mystique et rêveuse et ce que j’ai retenu de ces moments de pieuse méditation à laquelle je m’efforçais, c’est une sorte d’enivrement qui aurait pu être malsain. Je blâme les sœurs de faire prier des enfants de douze à dix-sept ans devant une statue, au milieu de lys, d’œillets, de roses, de tubéreuses, d’héliotropes…De longues années après, je n’ai pu m’empêcher de faire un rapprochement et de me dire que mon premier penchant pour Théo, que je comparais à un Christ, vient, à mon insu, de ces rêveries d’adolescente, on ne peut plus pure, cependant! Ayant travaillé d’arrache-pied, pendant les deux mois de vacances, j’ai sauté une classe et me suis trouvée séparée de mes camarades de toujours: Thérèse Jourdain, Annette Bertin, Marguerite Laborde, Hortense Travers, Lucie Bay, Marie Vidovitch, Louise Castelli, etc. … En 1901, munie de nombreux lauriers et du prix de l’Evêché, j’ai dû , le cœur bien gros, quitter mon cher pensionnat. Trop jeune pour faire mon entrée dans le monde, et n’y pensant même pas, Mon Père m’avait donné un professeur de littérature et d’histoire; il s’appelait Monsieur Charvet et enseignait au lycée de Galata-Sérail. Je continuais à m’instruire et cela m’enchantait. Vers 1897, nous avons définitivement quitté Béchiktache pour nous installer dans la grande maison de cadi-Keuy, avec notre Grand’mère et notre bisaïeule, ce qui donnait à Maman la charge d’une quinzaine de personnes, échelonnées entre six et quatre vingt dix ans…C’était une maîtresse de maison parfaite, mais il faut dire que nous avions de nombreux domestiques et aussi une grande abondance de tout, car nous recevions quantité de provisions de notre belle propriété de l’île de Chio et que notre cher Papa laissait à sa femme pleins pouvoirs et bourse bien garnie. En 1899, la mort de Sylvio, dont j’ai parlé, et, en 1904 celle de Grand-mère Blanchet, l’aïeule vénérée. Xavier était parti en France pour travailler chez Née, trouvant que l’on manquait de débouchés en Turquie.


François suivait l’école des Officiers de cavalerie, à Turin. Pour éviter à Papa le long trajet de Cadi-Keuy à Béchiktache, nous avons quitté la rive asiatique, le quai, les familles amies pour nous installer dans une maison de quatre étages, à Pancaldi, un des plus beaux quartiers d’Istambul, laissant la demeure ancestrale à la famille Reboul. Au rez-de-chaussée, la chambre de Grand-mère, sur la rue, et la salle-à-manger du côté du jardin; au premier, le salon et la chambre de mes parents; au second, nos trois chambres de jeunes filles; au troisième, les bonnes et une chambre d’amis; notre domestique croate couchait au sous-sol, en face de 7/11 la cuisine. Quel confort, sans luxe inutile, quel mobilier cossu et de bon goût! J’étais si contente d’avoir une pièce à moi que je l’entretenais moi-même, avec soin, et c’est à ce moment-là que commencent mes petites manies. Ce journal n’est-il pas un retour sur moi-même,.. A cette époque, François, venu en congé, a eu la fièvre typhoïde et j’ai gardé de sa maladie un souvenir que je tiens à relater. Il était passionné de combats de coqs et, à peine convalescent, il a demandé d’avoir une lutte dans sa chambre. Maman qui ne voulait pas le contrarier, fit monter les deux bêtes du jardin et le combat commença..il y avait du sang partout , sur le parquet, les murs, les meubles…on a dû emporter Camille, évanouie; quant à moi, je n’en ai eu que les échos…Mon frère était penaud et ne savait comment se faire pardonner son inconscience! Marie, confite en dévotion, Camille, amoureuse d’Alexandre Reboul que mes parents ne voulaient pas qu’elle épouse, c’était une corvée pour elles de recevoir les nombreux jeunes gens qui fréquentaient la maison sans oser les courtiser. Cependant, il y avait souvent des réunions musicales avec Narlian, Maurel, Benzi, etc. ..car mes sœurs avaient toutes deux de belles voix. Edouard Pekmez, l’associé de mon Père , venait aussi très souvent chez nous et s’amusait à me faire résoudre des problèmes difficiles. Mes sœurs allaient au bal, et combien elles étaient belles, l’une dans une robe de satin vert nil, l’autre en faille blanche et mon Père très fier de les avoir à son bras. Peu à peu, Camille comprit que l’amour seul ne suffit pas pour vivre et rompit ses fiançailles avec Alexandre Reboul, non sans en souffrir. A cette même époque, Marie nous fit part de sa résolution d’entrer au couvent et se furent les préparatifs du trousseau…Les supplications de notre cher Papa n’arrivèrent pas à lui faire changer d’avis et elle s’embarqua, en juillet 1901, avec Maman, qui tenait À la confier elle-même à Sion de Paris. Notre pauvre Père faisait peine à voir, découragé, abattu, nous disant qu’il aurait mieux aimé la savoir morte qu’enfermée au couvent…Son désespoir ��tait tel que nous craignions un coup de tête de sa part et l’entourions, Camille et moi, d’une surveillance vigilante. Les voyageuses étant passées par l’Italie pour voir François à Milan, celui-ci se montra sévère pour ma sœur, lui disant qu’il la rendait responsable de l’état où était Papa, depuis son départ, lui ordonna de renoncer à son projet, adressant aussitôt une dépêche pour nous annoncer la bonne nouvelle. Afin de ne pas manquer de correction envers Sion, Maman tint à aller quand même à Paris prévenir la Mère supérieure de la décision prise en famille. Une fois dans cette ambiance, Marie a voulu de nouveau suivre son idée, influencée par Mère Dieudonnée, mais Maman s’est montrée inflexible et a emmené notre grande sœur de force. En attendant ce retour, fou de joie, Papa ne savait plus quoi faire pour embellir la maison et, entre autres changements, j’ai hérité de la belle armoire anglaise de Marie à laquelle il a offert une chambre en noyer avec filet or. Sa fille était rentrée au bercail, mais son départ avait eu une telle répercussion sur le moral de notre cher Papa qu’il est tombé gravement malade d’un flegmon à la cuisse et, comme à cette époque on ne connaissait pas encore les sérums bienfaisants, son état empira et il a souffert, sans se plaindre, pendant deux mois, veillé par la brave sœur Amélie, et il est mort, comme un saint, avec piété et résignation. Il avait 53 ans.. Je ne puis oublier sa vieille Maman, effondrée près de ce lit, pleurant son fils et couvrant ses pieds de larmes. Se sentant perdu, Papa avait fait appeler son frère aîné, Stéfani, lui recommandant ses deux petits et aussi celui qui devait naître cinq mois après sa mort et dont Maman nous avait caché la venue jusque là.. Quelles heures atroces! Quel drame! Mon Père était tellement estimé de tous ses ouvriers, qu’ils sont venus à ses obsèques en long cortège, se relayant pour porter le cercueil jusqu’au cimetière de Peri-keuy où il est resté exposé dans la petite chapelle du caveau près de deux ans. Quel bouleversement dans notre existence! Xavier, arrivé de Paris juste à temps pour voir Papa encore vivant, n’a pas voulu prendre sa suite dans la direction de l’usine de Béchiktache, ni accepter la


situation que lui offrait Monsieur Rambert, directeur de la régie des tabacs et ami de mon Père. Il tenait à retourner à Paris et proposait de vendre l’usine pour acheter l’atelier de mécanique dont il s’occupait rue du Montparnasse. Notre tuteur, mes oncles tinrent un conseil de famille et firent prendre des renseignements sur cette affaire et Xavier repartit avec une perspective d’achat. La grande maison fut vidée de tout, à peine un mois après la mort du chef de famille…A part quelques petits meubles, les tapis, certains bibelots que nous devions emporter en France, tout fut vendu et 8/12 enlevé par des mains profanes . Mon armoire anglaise fut remise au Dr Balayan pour les soins qu’il donnait à Maman; tante MarieNéarque acquit la chambre de mes parents, en érable et acajou de Meaple, celle de ma sœur Marie et d’autres belles pièces. J’étais atterrée et, d’un seul coup, sentis que je n’étais plus une enfant..Timidement, j’avais osé dire que je ne voulais pas partir de Turquie, ni abandonner notre maison; François, toujours un peu brutal, me lança un « tais-toi, coutchouli, » (crotte de bique) qui résonne encore à mes oreilles, après quarante-huit ans .. Papa est mort le 10 juin 1902, et le 30 nous n’avions plus rien..et de nous tous, j’étais à l’âge où l’on ressent encore plus vivement la perte d’un Père que j’adorais! François dut abandonner sa carrière d’officier de cavalerie et, grâce à ses connaissances de la race chevaline, se vit confier la direction d’un des haras du sultan, poste très intéressant en Anatolie. Camille, effrayée sans doute de la vie qui nous attendait, accepta d’épouser Mathieu Summa qui la courtisait depuis longtemps. En attendant ce mariage, elle fut accueillie à San-Stéfano, chez l’oncle Marinitch dont c’était la préférée. Isis et moi allâmes à Prinkipo, chez nos oncles Castelli, où, comme chaque année, j’étais l’hôte de mes cousines, élevées avec moi à Sion, et avec lesquelles je m’entendais très bien, surtout Louise et Lydia. Néné, grand’mère Vuccino, qui vivait toujours avec nous, regagna Cadi-keuy où on l’installa dans une chambre confortable, à la pension Darmy, avec son prie Dieu et son petit oratoire aux multiples images.. Maman se réfugia, avec Yaya, tante Norah et Marie, dans la maison de la rue de Pologne et c’est là qu’est venu au monde, le 13 octobre, notre petit posthume, Guido, « Mirmidon », comme nous l’avons surnommé. Je suis sa marraine et l’oncle Stéfani son parrain. Cette époque de ma vie, bien qu’assombrie par ce deuil cruel, fut une des plus douces dont je me souvienne. Nous vivions avec yaya, l’idéale grand-mère, tante Norah, l’oncle Stéfani. On nous entourait de soins, de gâteries, d’attentions de toutes sortes et nous nous laissions vivre, dans cette ambiance de calme auprès du berceau de notre Benjamin dont je raffolais… Cela je ne l’ai su que plus tard, Yaya aurait voulu voir l’oncle Stéfani épouser Maman, ce qui aurait été une union des plus convenables et aurait répondu au vœu de mon Père qui avait appelé son frère aîné, sur son lit de mort , nous recommandant à lui… Et bien, pour empêcher ce mariage qui aurait privé les oncles, déjà si riches, d’une belle fortune, ils l’ont fait partir à New-York, pour diriger leur nouveau comptoir de tapis d’Orient… Guido poussait, bébé gâté et délicieux, et Yaya, de plus en plus attachée à nous, nous suppliait de rester auprès d’elle et de renoncer à nous installer à Paris. Hélas! Pourquoi Maman ne l’a-t’elle pas écoutée? J’ai encore la lettre de ma bonne Yaya me disant: « où es-tu, ma chère petite fille, qui embellissait ma maison par tes charmes, ». Venant d’elle, cet éloge me rendit très fière! Et dire qu’elle est morte, pendant notre séjour en France, et que je ne l’ai jamais revue! En avril 1903, le mariage de Camille et de Mathieu. La cérémonie a eu lieu dans la Chapelle de famille, à Cadi-Keuy, intime et charmante. Quelle mariée ravissante; avec ses grands yeux doux et mélancoliques! C’est dans cette même chapelle, que le 3 août 1899, avaient eu lieu les « Noces d’argent » de mes parents, célébrées avec éclat, les sept enfants présents. En juillet, le départ.!. Quel déchirement pour moi! J’abandonnais, à contrecœur, le berceau de mon enfance, les amis, le caveau avec nos chers disparus, mon pensionnat!.. En arrivant à Paris, un appartement nous attendait à Vanves, avec des meubles en pitchpin, et seule, dans ma chambrette, ma jolie table me rappelait notre home d’autrefois…Un mois après, j’ai commencé à travailler à l’atelier de mon frère, prenant chaque matin et par tous les temps, le train qui m’amenait à Montparnasse. J’étais chargée de la caisse et, bien que n’ayant contact avec les ouvriers que le jour de paye, leur voisinage m’était pénible et les refrains qu’ils fredonnaient m’étaient odieux. Je me plongeais dans mes


livres d’étude, pour occuper mon esprit, et entretenais une correspondance presque quotidienne avec les amis et camarades de là-bas, attendant fébrilement de leurs nouvelles, et, le soir, ma seule joie était mon cher petit frère qui s ‘éveillait à la vie…Maman était triste et dépaysée, Xavier ne venait que de temps en temps à Vanves, Isidore était interne à Reims, Marie, qui avait renoncé à la vie religieuse, songeait à cultiver sa voix pour entrer au théâtre…Avec le recul du temps, je me rends compte maintenant combien j’étais « une bonne enfant » et quel mérite j’ai eu de supporter cette existence, après l’éducation reçue!…Un soir , en portant un paquet trop lourd, je suis tombée de fatigue en arrivant au quatrième étage.. 9/14 Cette vie a duré un an..Malgré mon emprise sur moi-même, et sans doute à cause de l’effort constant que je faisais pour m’habituer à ma nouvelle vie, ma santé s’en ressentit et le docteur a conseillé à Maman de me ramener au pays natal…Je ne puis oublier qu’une fois, n’ayant plus d’argent en caisse, c’est moi qui fus chargée de dire aux ouvriers qu’ils ne seraient pas payés… Que de fonds engloutis dans cette affaire!..A part le produit de la vente de l’usine de mon Père, mille livres or de ma grand’mère maternelle, et autant d’un vieil ami de la famille, Georges Vitalis, ruiné par la faute de Xavier. Celui-ci s’était fiancé à une jeune fille charmante et cultivée qui m’aimait beaucoup, Jeanne Pichot (elle habitait un bel appartement à l’emplacement actuel des magasins du Printemps), mais ses parents, devant la situation peu stable de mon frère, se sont opposés à ce mariage et elle en a beaucoup souffert car Xavier, avec son langage persuasif, avait su la conquérir… Les seules personnes que nous fréquentions, dans cette ville étrangère pour nous, étaient les René Baudouy et les Couteau de Longeville qui ne valaient pas pour moi, bien que charmants, mes relations de là-bas. Du jour où notre départ pour Constantinople fut décidé, remplacée à l’atelier par Joseph Arachtingi , j’ai mené une vie de touriste, visitant les musées, les églises, les châteaux des alentours, la morgue où je revois encore un affreux noyé…L’Hôtel de la monnaie où je ne puis oublier mon indignation de voir frapper l’effigie de Combes. Marie, trop fière pour rentrer en Turquie où nous attendait une vie modeste, s’est installée dans une petite chambre de la rue Delambre jusqu’au moment où elle a loué le bel appartement d’Auteuil avec une amie de la famille de Longeville, Aimée Tison. Isidore est resté dans son Collège de Reims, confié à sa grande sœur qui s’en occupait le dimanche; il en conserve un souvenir décevant. Nous avons donc repris le chemin du retour, Maman, Mirmidon et moi; et avons été reçus chez Camille, dans sa solitude de Panderma. Elle venait de perdre sa première-née, Sonia, et attendait un autre bébé, aussi quelle consolation ce fût pour elle de nous avoir auprès d’elle. La vaste maison de ma sœur était construite sur pilotis et, si la vue sur la mer était magnifique, le bruit des vagues venant se briser sous la terrasse, augmentait la grande tristesse de notre Camille…Quelle mélancolie dans ses beaux yeux verts!…Rien ne lui manquait: un intérieur confortable, une table abondante, des bijoux, des domestiques, etc. ..mais quel vide et quel manque total d’affinités entre elle et son mari! Fine, cultivée, artiste musicienne, elle n’a jamais été comprise et appréciée par Mathieu qui, distingué physiquement, n’était qu’un rustre au point de vue sentimental. Une petite fille naquit, Bianca, mais elle ne vécut que quelques jours et rejoignit sa sœur dans le terrain vague où les petites tombes se distinguaient par un grillage et une croix de bois. La vie n’était pas très gaie, mais je me sentais moins seule qu’a Paris et mes chers livres d’étude occupaient mes journées, le chant aussi… Parmi les personnes qui fréquentaient la maison, se trouvait le directeur de la Banque Ottomane, un jeune italien de 26 ans, ancien élève des Lazaristes, d’excellente famille, Jean Descuffi. Il s’intéressa à ma petite personne et au bout de quelques mois, me demanda en mariage. J’avais 20 ans et il me faut avouer que j’ignorais complètement ce qu’était le mariage physique. Jamais durant ces longues fiançailles, nous n’avons échangé un seul baiser autre que sur le front ou la joue..Ma future belle-sœur, ayant passé quelques jours à Panderma , et bien plus jeune que moi, riait sous cape de ma candeur naïve . Mère Constance était si heureuse de cette union qu’elle avait tenu à la fêter à Sion par un déjeuner Intime. La salle où avait eu lieu ce repas, dans un ancien « konah » était décorée de fresques, du haut en bas, et sur l’un des panneaux était représenté un paon aux couleurs vives. Maman, spirituelle et sarcastique, n’a pas manqué l’occasion de dire que c’était l’image de mon Jean... J ‘ai souri… et savouré quand même les pigeons aux petits pois préparés à notre intention… J’étais si heureuse de sentir un être qui s’occupait de moi, discutait littérature et philosophie, admirait ma voix…sans m’en apercevoir, je perdais peu à peu de ma personnalité car, despote intelligent, il


exigeait de moi des choses invraisemblables: je devais me confesser à lui, avant de trouver le prêtre, doubler mes chemisiers transparents, lui permettre de détruire mon journal, avec tous mes souvenirs, faire même le sacrifice de ma voix…Ma famille ne me reconnaissait plus, moi vive et originale, et , devinant en lui un sadique, rompirent mes fiançailles…Nouveau chagrin pour moi…un vrai divorce intellectuel… Presque en même temps, nous recevions la nouvelle que notre affaire de paris était en faillite, que Xavier affolé, avait fui avec ce qui restait en caisse, enlevant une jeune fille qu’il avait connue à Vierzon. Quelle catastrophe! 10/16 C’est à cette heure tragique que j’ai senti renaître toute mon énergie et, oubliant ma déception sentimentale, je résolus de me mettre au travail et de devenir le « Chef de Famille »!!… Hélas! Ma chère « Yaya » n’était plus là, car elle était morte pendant que nous étions en France; je n’ai pu l’accompagner à sa dernière demeure et l’appui de sa grande tendresse m’a bien manqué à ces heures graves.. Je laissais Maman et Guido auprès de Camille et partais à Constantinople avec comme seuls bagages Une belle santé et beaucoup de courage …Je demandais asile à ma vieille Mère Constance, ma vraie Maman, et elle m’accueillit à bras ouverts. Elle me confia une petite classe; l’enseignement me plaisait et j’eus même l’idée d’entrer au couvent Pour m’y consacrer…personne n’eut confiance en ma vocation et avec raison…Je n’étais nullement mystique et trop indépendante… Aubaine! Une petite maison était à louer, en face même du pensionnat, et je l’arrêtais, la meublais, grâce à une avance d’argent que me fit un bon ami de la famille, Michel Braggiotti, ne rêvant que de faire venir Maman et Guido, quand tout serait prêt. Ma première idée fut de racheter à mon oncle Néarque, le mobilier de mes parents et de faire la surprise à Maman de le retrouver en arrivant…Hélas! il me fut répondu: « quand on est dans votre situation, on n’a pas de meubles pareils »… Première blessure à un cœur, premier contact avec les vilénies humaines…et pourtant cette famille m’aimait beaucoup, l’oncle ayant voulu m’adopter à la mort de sa fille Louise, qui avait mon âge et qui était mon amie. Je me consolais en achetant un piano. Mathieu, qui désirait avoir un pied-à-terre à Constantinople, contribuait à la location de la maison où une chambre lui était réservée; Maman avait le revenu de notre héritage de l’oncle Stéfani, légué à Guido et à moi, ses filleuls, car il était mort pendant une traversée de New-York à Londres, et son corps fut immergé dans l’Océan. Nous voilà donc chez nous et la vie s’écoule calme et intéressante pour moi. J’avais trouvé plusieurs leçons: Hahiriée, Naïdé, Hassan, les enfants de Raguib Pacha, Hamidée et Schukriée Raïf Bey, ses nièces; Les deux jeunes Plessos, des grecs; Marcelle, Marthe et Gabrielle Madier, des petites françaises qui venaient d’arriver en Turquie; Marie Briata dont j’étais la seule à obtenir quelque chose; mes cousins, Mary, Emerio et Véra, les enfants de l’oncle John , qui fréquentaient les écoles anglaises et auxquels j’enseignais le français, etc. etc. …Je faisais aussi des travaux de broderie qui augmentaient mes ressources Mon jeune talent de chanteuse s’épanouissait aussi et je recevais de tous côtés des invitations pour des soirées musicales, recevant souvent Monsieur Barbier père, un excellent musicien qui se faisait un plaisir de m’accompagner. Mes moyens ne me permettant pas des dépenses vestimentaires pour aller dans le monde, ce sont mes cousines qui m’ont donné l’idée de réclamer des cachets, comme les professionnels, et c’est ainsi que j’arrivais à vivre à l’aise, avec les miens, et à faire même des économies que je confiais à mon oncle Néarque. Dire que certaines gens, de petit esprit, ne m’ont plus invitée chez eux parce que je « gagnais ma vie »…J’ai souri, une fois encore, mais pris bonne note de la mesquinerie humaine, à cette nouvelle blessure. Sans parler des nombreux concerts et galas auxquels j’ai prêté mon concours, j’étais invitée à me faire entendre dans le meilleur monde de la ville: les Ismet Bey, les Aurelio Lombardo, John Arachtingi, Eliasco, Hégyei, Rambert, baronne de Hübch, comtesse Prétiozi, Zarek Pekmez, comtesse Ostrorog, comtesse Abel Alléon, etc. etc. …On me recevait comme une petite fée car ma voix, disait-on, créait une ambiance de rêve et d’Harmonie. Un souvenir inoubliable est celui de ma réception chez le Prince Buhranédine, le frère du Sultan. Son palais se trouvant très loin de la ville, j’avais craint de m’y rendre seule et avais emmené avec moi ma dévouée Philomène qui était mon habilleuse. Dans le salon du premier où avait lieu la réunion musicale, se trouvait un piano rectangulaire, laqué


blanc et or, comme tout le mobilier, avec un clavier de chaque côté. Le Prince était un excellent musicien. Parmi les invités, deux pachas avec leurs femmes, dévoilées, le consul de Belgique et ses deux filles, le consul de Hollande et sa femme, Luzzena, le violoniste, une cantatrice allemande et moi. La princesse, mince et blonde, portait une ravissante robe bleu pastel, garnie d’hermine. Hégyei, naturellement, qui avait organisé le concert, était là pour nous accompagner, mais j’eus mieux aimé Selvelli. 11/18 Bien que je les aie entendues, maintes et maintes fois, par de grands artistes, personne n’a joué les rapsodies de Litz comme Héhyei, hongrois fougueux et passionné. Vers minuit, lunch dans les salons du rez-de-chaussée, servi par des turques habillées de jupes à raies rouges et blanches, avec des redingotes rouges et de larges rubans, dans les cheveux. Au milieu de ces pièces immenses, des arbres de verre blanc, au feuillage vert et dont les fruits donnaient un éclairage aux multiples couleurs… Des tentures, des tapis somptueux…Un conte des milles et une nuits! Au moment du départ, la princesse a offert une montre sertie de perles fines, à la cantatrice allemande, et à moi- même un cœur entouré de brillants. Comme je n’ai jamais aimé les bijoux, je me suis empressé de le confier à l’oncle Néarque pour le vendre afin d’augmenter la petite réserve que j’avais chez lui. Grâce à nos leçons de maintien à Sion, j’ai remercié la Princesse par une révérence à six temps qui faisait très bien dans le décor. Il était deux heures du matin quand nous avons pris un fiacre pour rentrer rue Balek. Je n’avais pas de quoi payer mon cocher et j’ai dû réveiller François qui est apparu à la fenêtre, en toilette de nuit, très amusé que la « célèbre cantatrice » qu’était sa sœur n’eut pas le sou pour payer la voiture. Pour des raisons politiques, mon frère avait dû quitter la direction des Haras impériaux et, de retour après la guerre en Tripolitaine, avait installé une écurie en plein centre de Péra , donnait des leçons d’équitation, accompagnait les dames en promenade, Il était secondé par Isidore qui avait un culte pour lui. Isis, rentré de France deux ans après nous, avait continué ses études chez les Frères, et il aidait François en attendant de partir pour la Perse où l’envoyaient nos oncles. Au-dessus des écuries se trouvait un logement de quatre pièces, et une cuisine; une grosse tisuote(?) s’occupait de ce ménage de garçons. Elle s’appelait Canella. Une des attractions de la maison, était un petit fox Beauty, d’une rare intelligence. Il connaissait les chevaux par leur nom et grimpait sur le dos de chacun quand on le nommait. Il jouait du piano et faisait mine de chanter; nous en raffolions tous. Si quelques esprits étroits me tenaient à l’écart parce que je gagnais ma vie(que les temps sont changés) j’avais beaucoup d’amis. Parmi eux les Fa..(?)Directeur de la grande école française de Moda, qui m’aimaient beaucoup, m’invitaient, chaque semaine, à dîner chez eux en compagnie de plusieurs jeunes gens, entre autres Descormier, Hubert Simmons, et Ismet bey, mon préféré. On cherchait à me rapprocher d’Hubert; les Beylikdj..(?), les Méry, les Simmons eux-mêmes multipliaient les invitations afin de nous faire rencontrer…Je n’ai jamais été coquette, encore moins provocante, et si j’étais aimable et gaie, je n’ai jamais « cherché un mari »…Madame Simmons était même venue voir Maman pour lui dire combien elle aurait été heureuse de me voir épuser son fils. A cette époque, Hubert avait une liaison avec une jeune femme du mona..(?) et il n’y a rien de plus maladroit que de parler mariage à un jeune homme dont le cœur est pris ailleurs. Un soir chez Théodore Méry, on donnait un diner, en mon honneur, et il y avait Wald Aublé, son beau-frère (être exquis tué à la guerre de 1914), Hubert et un jeune Turc, très séduisant. J’ai chanté, comme toujours, sans me faire prier, en m’accompagnant, ayant plus de plaisir à m’écouter moi-même qu’à me faire admirer. A table, le jeune Turc a levé son verre en souriant, et j’ai imité son geste et son sourire, sans aucune arrière-pensée, je l’affirme. J’étais naturelle et spontanée, toujours. Profitant, d’un moment où je me trouvais à l’écart sur la véranda, pour prendre l’air, Théo s’est approché, bouleversé, et m’a crié, à brûle-pourpoint: « vous ne comprenez donc pas que je vous aime!.. » J’étais abasourdie; non, je ne comprenais pas… Un homme marié, était-ce possible?… Depuis ce jour, il multipliait les occasions de me rencontrer, me guettant quand je prenais le bateau pour aller donner mes leçons, passant sous mes fenêtres, etc. … Il ne me contait pas « fleurette », il faisait le pitre, il m’amusait. Je n’étais nullement troublée; je ne réalisais pas le danger; j’étais trop droite. Ce flirt dura un an, anodin. Clot partit à Rhodes, pour raison de santé, avec ses enfants, et nous avions ainsi plus d’occasions de nous voir, prendre un café ensemble, faire une promenade à pieds ou


une partie de canotage, dans la baie de Moda. Un soir, notre barque s’étant enlisée dans le sable, nous avons dû nous mettre à l’eau pour la dégager; quelle aventure! Ce qui lui plaisait en moi, c’était mon allant et mon naturel, alors que Clot était compassée et éternellement lassée. Il était arrivé à Constantinople un grand professeur de chant, Madame de Grolier, et mes cousines et amies, s étaient empressées de prendre des leçons avec elle. 12/19 Mes moyens ne me permettant pas ce luxe, elle m’offrit de s’occuper de moi, à titre gracieux, pour lui faire de la réclame. J’allais donc chez elle et elle me fit faire tant de simagrées que j’avais peine à sortir un son, aussi je l’ai plantée là, avec son savoir, pour continuer à chanter avec la voix naturelle dont Dieu m’avait douée. Je continuais ma vie de travail qui me laissait peu de temps aux rêveries…des séjours chez mes cousines de Prinkipo, où j’étais la bienvenue, ma place à la grande table familiale, présidée par la belle , bonne et imposante tante Marie Néarque, ayant à sa droite le vieil oncle Hilaire dont l’accent parisien nous charmait mais auquel nous jouions plus d’un tour pendable. Le 18 Février1909 devait avoir lieu le bal annuel de l’Union Française et, comme Italienne, je n’y étais pas invitée. Tante Appolonie, très gentiment, me demande d’y aller avec sa carte de famille, mais Théo, de son côté, devant s’y rendre comme secrétaire de Monsieur de la Boulinière, proposa à la tante de me faire entrer à la place de sa femme absente. Après le dîner, chez les Reboul, je revêtis ma jolie robe bleu ciel, toute garnie de petits volants, et descendis au salon où je sentis tout de suite l’effet produit sur mon admirateur qui ne m’avait jamais vue en décolleté; aucun fard, à peine un peu de poudre, car j’avais un teint naturel éclatant. Nous sommes partis tous ensemble pour arriver vers 10 heures à l’Union Française où Théo me présenta un de ses amis de la Dette, Monsieur Grasset. Je suis restée avec lui dans un des salons du rez-de-chaussée, échangeant nos idées, parlant pédagogie, tandis que les autres avaient rejoint la salle de danse. Vers minuit, Théo rentre dans la pièce en s’écriant: « ai-je une femme ou non? » Grasset se contenta d’un acte de présence, parmi la colonie, et nous quitta tandis que je suivis mon cavalier. Mon carnet de bal fut aussitôt rempli d’invitations: Laurent, Hadjian, Conti et Théo, Théo, Théo, excellent danseur alors que je n’étais qu’une novice…mais il m’entraînait dans une valse où je n’avais qu’à le suivre, si fière de mon élégant cavalier. A 2 heures du matin, eut lieu le souper, par groupes au champagne, et la gaité était générale, puis les couples recommencèrent à tourner au son de l’orchestre. Théo m’accompagna à la tribune pour voir le coup d’œil d ’en haut, les toilettes, les coiffures, les bijoux. Ce premier grand bal, quelle griserie! L’oncle et la tante étaient partis, le souper terminé, et, à quatre heures du matin, Laurent prit un fiacre avec Yvonne, et je montais dans un autre, avec Théo. Cest alors qu’il osa m’embrasser pour la première fois, me demandant d’aller avec lui, le lendemain matin, pour voir son bureau de la Dette. Tante ne s’étonna pas de me voir partir de bonne heure, pensant que j’avais une élève qui m’attendait, et elle admirait mon courage de me rendre au travail après une nuit sans sommeil… J’accompagna donc Théo à Stamboul. C’était vendredi, jour férié pour la Turquie, et il n’y avait personne dans le vaste bâtiment dont il me fit les honneurs. Arrivés dans son bureau, il ne résista pas à l’envie de m’embrasser, me serrant dans ses bras, baiser si troublant que, la fatigue de l’insomnie aidant, je me suis trouvée mal…Heureusement, ému par ma candeur, Théo a su me respecter et me ramena à Cadi-Keuy, chez nous, où Maman m’attendait, heureuse de la bonne soirée que j’avais passée. Mais les évènements ne dépendent pas de nous..Quelques jours après j’acceptais un rendez-vous, le soir, sans me rendre compte de la gravité de la chose…Un souper fin à Chichli…La nuit venue, seule avec Théo, j’ai réalisé le danger et j’ai longuement pleuré…Je dois reconnaître que l’ami a agi en galant homme, m’installant comme une sœur, dans la chambre, pour passer la nuit, sur un fauteuil, dans le petit salon à côté…et il neigeait à gros flocons… Je n’étais plus une enfant, j’avais 24 ans, et je sentais bien que je ne m’appartenais plus et que, tôt ou tard, j’aurais fait le pas décisif qui ferait de moi une femme.. J’avoue, sans fausse honte, je n’avais pas de remords, j’étais heureuse, j’aimais, j’étais aimée… Tout me donna raison, par la suite. Maman, pourtant calme et heureuse dans le petit chez nous que j’avais édifié avec tant de peine, se décide brusquement à partir en France pour connaître Mireille qui avait deux ans et elle emmena Guido, me laissant seule, sans se préoccuper de ce que j’allais devenir… Je dus; hélas, abandonner notre maisonnette pour louer une chambre chez les Daleggio, braves gens


qui recueillirent tout ce qu’ils pouvaient de mon mobilier, installant mon piano dans leur salon mis à ma disposition. Quant à mes repas, je les prenais comme je pouvais, plus que hâtifs et restreints, et il fallait que je sois solide pour résister à un tel régime! J’avais beaucoup d’élèves de français, de chant, et de plus en plus, des concerts et des auditions musicales dans les salons en vogue. Pendant l’hiver, les communications ne marchant pas le soir, entre l’Europe et l’Asie, je restais presque toujours chez François qui était très fier de mes succès artistiques. 13 /21 Il était très content de m’avoir auprès de lui et me gâtait beaucoup. Il m’avait appris à monter à cheval. Je m’étais fait faire une belle amazone et mes cousines de Londres m’envoyèrent un chapeau melon pour compléter ce costume que je portais avec élégance étant très mince. Quel sport merveilleux et combien il convenait à mon tempérament! Je rentrais de mes randonnées, fraîche, équilibrée, débordante de vie et de bonne humeur. Souvent, François ne pouvant m’accompagner, c’est Théo qui sortait avec moi. Mon frère l’invitait à déjeuner et, malgré les talents culinaires de Canella, c’est lui qui se chargeait de la cuisine, nous faisant des plats savoureux, des bécasses sur canapé, du homard à l’américaine, etc. ..Le vieux Père Summa venait partager nos agapes, son habit de dominicain ne lui enlevant pas le droit à la bonne chère. Théo nous amusait par sa verve et sa fantaisie et ce cher François était loin de se douter de l’idylle qui se déroulait discrètement sous ses yeux, tant il avait confiance en sa petite sœur . Plus tard, s’il m’a tenu tellement rigueur , c’est surtout par crainte que l’on ait pu supposer un encouragement de sa part, alors qu’il n’en était rien. J’était très courtisée, sans être jolie, beaucoup à cause de mon charmant caractère et aussi de mon talent. Je me montrais indifférente à tous et pour cause…étonnant mes admirateurs qui, voyant bien que je n’étais pas faite pour le célibat, se demandaient pourquoi je témoignais une telle réserve…ma façon de chanter ne manquait ni de sentiment ni de passion même, selon mes dispositions… Ma vie de travail continuait intense et intéressante, plus intense que ma vie amoureuse car, surtout depuis le retour de Clot, Théo était moins libre et que je ne voulais pas lui causer des ennuis, ni me compromettre…Je ne l’aurais jamais séparé de ses enfants et avais accepté la situation telle qu’elle était, sans issue… Je faisais des kilomètres pour le voir un quart d’heure, dans un café éloigné. Ne pouvant assister à mes concerts, il se montrait jaloux, dévorait les critiques des journaux, sur mes auditions, les commentait, me posait mille questions sur les personnes que j’y rencontrais, qui me ramenaient chez moi, etc. .. Quelquefois, prétextant un travail supplémentaire, il se rendait libre le vendredi et nous faisions une longue promenade sur le Bosphore ou à Eyoub, et je trouvais ça merveilleux! C’était une telle détente pour moi que je l’aurais souhaitée sans halte, mais si j’étais surtout sentimentale, Lui était un Homme et un grand amoureux. Il est certain que Théo aurait été incapable de remplir mon existence, mais je dois avouer que c’était un amant délicieux. L’art, les élèves, l’intellectualité, d’une part; l’amour et l’amitié de l’autre; parfait équilibre dans ma vie. Ma sœur Marie vint en Turquie, en 1911, et m’offrit de m’emmener avec elle, à Paris, pour y faire mes études musicales et assurer mon avenir artistique qui s’annonçait brillant. Trop éprise, j’ai refusé de la suivre…J’avais le choix entre deux routes, j’ai pris la mauvaise…Destin!.. Quelques mois après, j’ai dû quitter les Dallegio pour m’installer chez les Costéménos, d’autres braves gens qui habitaient Moda et qui se sont beaucoup attachés à moi. Vers cette époque, Spéranzza Calo est venue donner un récital à Constantinople, et, pour la première fois, j’entendis une musique qui fut une révélation pour moi. Je changeais mon répertoire et abordais la musique classique, sans crainte, car j’avais de grandes facilités naturelles; cependant ma prédilection allait vers les Maîtres italiens des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. Cependant, malgré les précautions, que nous prenions, notre liaison fut connue et je dus subir des lettres anonymes envoyées aux parents et aux amis…Mes oncles m’obligèrent à partir à Marseille, chez Xavier, et j’y passais deux mois pour rentrer, malade, à l’hôpital autrichien ou je fus opérée et soignée avec dévouement par le docteur Pappa, avant de passer quinze jours de convalescence avec Maman, installée chez les Sœurs de la Paix, à Chi..li(?), Quand elle n’était pas auprès de Camille si éprouvée par ses maternités malheureuses et surtout par cet enfant anormal qui a vécu jusqu’à huit ans. J’avais moins d’élèves, quelques concerts heureusement, qui me permettaient de vivre. Si je conservais des amis fidèles et compréhensifs, je comptais aussi beaucoup d’ennemis…les gens son plus indulgents pour les femmes mariées que pour les jeunes filles. Les Sœurs de Sion me tenaient à l’écart et ne demandaient plus mon concours pour les séances scolaires ou les cérémonies à la


paroisse. C’est une des choses qui m’a été le plus pénible. Mère Constance tomba gravement malade et, tourmentée par ma situation, m’appelait souvent, paraît-il, dans son délire. Comme je passais régulièrement prendre de ses nouvelles, une Sœur me Demanda un jour, de lui donner une grande consolation en lui promettant de rompre avec Théo. Bien que cela fut un gros chagrin pour moi de ne pas revoir, une dernière fois cette femme admirable 14/23 Qui se montra toujours une vraie mère pour moi, je ne pouvais être « parjure » et lui faire une promesse que je savais bien ne pouvoir tenir…Et « la Nina de Notre Mère » comme on m’appelait, ne suivit pas le long et émouvant cortège qui l’accompagna au cimetière… Puis vint la guerre de 14...Brusquement, Théo partit sur la Phrygie, le 4 août, avec le corps diplomatique et un premier groupe de mobilisés. Le lendemain, le Saghalien devait partir avec toutes les familles des mobilisés qui voulaient quitter le pays. A l’agence des Messageries Maritimes où je demandais un billet de passage on me répondit que le bateau était réquisitionné par le Consulat…Italienne, il serait inutile de tenter une démarche de ce côté-là. Mon départ était décidé, je partirai. J’avais vingt-quatre heures pour tout organiser. Aidée par ma brave Philo, je passais la nuit à mettre mes affaires en ordre, préparer une valise avec l’indispensable, confier mes bijoux à Maman, lui faire part de ma décision et lui dire adieu… Elle était tant soit peu abasourdie de mon projet, mais ne put entraver ma liberté. La tendresse que j’attendais d’elle m’a toujours manquée, hélas! Une vraie Mère aurait pu me guider et me retenir! En la quittant, je cours confier mes bagages à Monsieur Auzière, chez qui Théo avait un pied-à-terre, pour les monter à bord avec les siens, et, l’heure du départ approchant, je franchis la passerelle pour aller saluer les amis partant vers la France. La sirène annonce la levée de l’ancre…je me cache dans une cabine de troisième et, par le hublot, je vois le quai qui s’estompe… A la nuit, je fais mon apparition et déclare au Commandant que, Française de cœur, je pars avec lui à Marseille..On ne peut me jeter par-dessus bord, ni arrêter le bateau.. Tout le monde me fait bon accueil car je retrouve amis et connaissances qui ne s’étonnent pas d’une originalité de plus de cette jeune fille intrépide, la critiquant sans doute mais admirant ce grand amour désintéressé. Les cabines, le pont, tout est plein de voyageurs; le temps est splendide et l’on couche à la belle étoile, Sur des chaises longues ou dans des hamacs. Avec trois autres jeunes filles, je suis installée sur le rebord de la salle-à-manger des secondes, à l’arrière. Je dors comme dans mon lit…le bateau s’éloigne… Aux Dardanelles, au milieu de la nuit, il stoppe, et le lendemain matin nous nous voyons entourés Du Gueben, du Breslau , et d’un troisième navire armé en corsaire. Des officiers allemands grimpent sur le pont, arrachent la télégraphie sans fil et donnent l’ordre au commandant de ne pas déraper et de bien fixer ses ancres. Le Commandant est livide de rage et nous supplie de garder notre sang-froid. Au bout du troisième jour, on annonce au Commandant qu’il peut repartir, mais, se méfiant des Allemands, il accepte de franchir le détroit à condition que les autorités turques montent à bord, ce qui fut fait. Nous n’avions aucune nouvelle de la Phrygie, inquiets sur son sort, quand nous avons rencontré le Gloucester à la vue duquel nous avons stoppé. Des officiers sont montés à bord, nous ont rassurés pour la Phrygie, déjà loin, et ont demandé des renseignements sur les Dardanelles qui n’étaient nullement fortifiés, à ce moment-là et auraient été d’un accès facile. Ne perdant jamais le nord, j’ai épié la sortie des officiers anglais de la cabine du Commandant et leur ai demandé leurs signatures sur ma nappe, et ils l’ont fait très gentiment. Cette nappe à thé est donc un souvenir historique et elle a même circulé sur le front. Ces divers incidents ont prolongé notre traversée; les provisions de bord s’épuisaient et les menus étaient composés de lentilles, de pommes de terre et de conserves; mais cela avait si peu d’importance! Pour le 15 août, nous étions en pleine mer. Beaucoup de missionnaires étant parmi nous, on organisa un service religieux solennel et il y eut même la Première Communion de deux petits garçons, fils d’ouvriers. Il y avait les Pères Assomptionistes que je connaissais, dont le Père Lucien Flug qui tenait l’orgue à la paroisse de Cadi-keuy. Cela nous permit de composer un programme de cantiques et, naturellement, je


Prêtais mon concours et fis les soli. Parmi les familles connues: Les Glavany, Maurel, Décugis, Ithier, Gravier, Querry, Auzière, Abonneau, Dufour, etc. .. Ce dernier, vieux bonhomme, mais personnage important de la colonie, me faisait la cour d’une manière chevaleresque, discrète et nullement désagréable. Enfin, nous voilà à Marseille, avec quatre jours de retard. Je m’informe du sort des premiers mobilisés venus d’Orient et j’apprends qu’ils sont affectés à Hyères; je prends aussitôt le tram pour Toulon, puis 15/25 un autre pour Hyères, partant à l’aventure avec ma valise. Sur la plate-forme, Alexandre Reboul , mon « Ami Central », comme je l’appelais, qui m’accueillit avec un « sacrée Nina » et m’offrit de m’accompagner à la caserne où est Théo et qui est aussi la sienne. Théo, surpris et heureux, me présente à ses chefs comme sa femme et nos amis de Turquie ont été très chics et ne nous ont pas trahis. Nous logions tous dans une modeste petite pension, où je me trouvais souvent seule, les soldats n’ayant pas toujours la permission de nuit. Nos ressources étaient plus que modestes et il fallait faire durer notre petite réserve aussi longtemps que possible. Le caporal Albert Sébille était là avec sa femme, leurs deux fillettes Renée et Hélène, et nous nous entendions très bien, ainsi qu’avec la femme de l’adjudant. Quant au Commandant, c’était le portier d’un grand hôtel de Marseille et c’est tout dire! Après un premier contingent parti sur le Front, vers Noël , le régiment fut affecté à Nice où nous avons logé chez madame Gimello qui, en regardant les photos d’Andrée et de Gaston, sur la cheminée, trouvait qu’ils me ressemblaient. C’était comique! Je chantais beaucoup quand nous étions réunis, le soir, et aussi en promenade. La Berceuse, de Xavier Privas, et les « riens», de Paul Delmet, avaient surtout du succès et convenaient à l’ambiance intime. Six mois passèrent ainsi, vraie vie de Bohème, mais avec l’angoisse de l’annonce prochaine du départ… Il eut lieu le 15 Février, de Saint-Laurent-du-Var…Le régiment se mit en route, jusqu’à la gare de Nice, et je l’accompagnais, un gros pain sous le bras, aux côtés de mon Théo qui dépassait ses camarades d’une tête. A Nice, le train s’ébranla et je restais seule, sur le quai, tendue, le cœur serré, mais avec la belle et gr&ande Espérance d’une Maternité…. Théo avait écrit à Xavier pour lui demander de ne pas me laisser seule et mon grand frère est venu me chercher à Toulon et m’accueillit chez lui où sa femme, elle aussi, attendait un nouvel enfant, Serge. Je ne vivais plus que dans l’attente des nouvelles du Front…s’il arrivait le pire à Théo, du moins j’aurais un enfant de lui, souvenir vivant d’un grand et sincère amour… « Le désespoir n’est pas l’absence de tout espoir, mais le courage vaincu; car souvent le courage fait lutter sans espoir. » Si Xavier m’accueille fraternellement, il n’en est pas de même pour Louise qui montre bien sa contrariété de me voir là; cependant, je ne puis m’effacer davantage… Ma belle-sœur ment comme elle respire, et ne pouvant rien me reprocher, elle invente. Nous sommes aux antipodes au point de vue éducation. Théo me donne de ses nouvelles, sans plus…Deux mois de cette vie avec le seul plaisir des enfants, surtout Max. Je décide, comme l’Italie n’est pas en guerre, de partir pour la Turquie. Les Reboul me disent que c’est folie, mais il ne me sera pas possible de rentrer là-bas avec un enfant et il me faut pourtant liquider ma situation et préparer les choses que je veux emporter. Je m’embarque donc le 21 avril pour arriver à Dédéagatch le 27, passer trente heures épuisantes dans le train avant de mettre les pieds à Sirkédji. Je me rends aussitôt chez Margharo où j’ai la surprise de voir Camille et les bébés arrivés de Panderma pour ma venue, et aussi Maman, froide, mais émue quand même…Guido, délicieux. Je garde mon secret. Visite à la Dette où tout le monde me demande des nouvelles de Théo et arrive le soir chez les Costéménos qui ne savent quoi faire pour me recevoir et me gâter. Le lendemain, chez Margharo, je retrouve Maman et Camille et leur fait l’aveu de ce qui me remplit le cœur…Maman s’inquiète de ce qu’elle pourra dire à Guido pour moi; Camille, compréhensive et affectueuse, me serre dans ses bras et me donne du courage…Il m’en faut beaucoup… A Moda, je m’occupe de la vente de mon mobilier, ces jolis meubles dessinés par moi et que j’aime tant; je me console en pensant que c’est une brave fille du peuple qui les aura pour sa dot, excepté la


bibliothèque que Michel Braggiotti a choisie pour ses fillettes. Mes malles sont faites avec soin et confiées à mes hôtes, en attendant qu’on puisse les expédier en France. Les deux pauvres vieux sont déçus de me voir repartir. C’est dur pour moi d’abandonner ce coin de Moda, mais il le faut..Puissé-je recréer un Foyer agréable Avec le Trésor que j’attends! Visite à la Paix, à Sœur Mathilde toujours bonne pour moi, et pèlerinage au caveau de famille. Le lendemain, le bon ami, Hadjian, m’a emmenée à « Pacha-Baktché », le Jardin des rossignols, plein de souvenirs pour moi. Adieux à Maman, à Camille, à Guido; adieu ma belle ville natale! 16/26 Je repars le 31 mai pour Dédéagatch où le consul de France m’invite à déjeuner. Le « Yarra » est là et nous levons l’ancre à quatre heures. Voyage excellent sous tous les rapports, beau temps, confort, ambiance agréable; j’oublie mes soucis pour chanter à la petite fête donnée pour la Croix- rouge. Le Commandant Lalande me fait une cour assidue, et, comme il devient plus pressant, je me vois forcée de lui confier ma situation pour y mettre fin. Il m’a avoué que cela lui était très pénible, mais il a fait taire ses sentiments d’égoïsme, s’est montré un véritable ami et, à Marseille, m’a présentée à sa femme qui s’est beaucoup occupée de moi par la suite. Chez Xavier, la vie de vexations a recommencé avec Louise, et, avec la meilleure bonne volonté, je ne puis plus supporter une telle contrainte et décide de me rendre à Paris, chez Marie, où j’arrive le 23 juin. Ma présence dérange un peu ses petites habitudes et, si elle ne me reçoit pas à bras ouverts, sur le moment même, elle se montre de plus en plus accueillante et bonne. C’est une vraie grande Dame et sa nature droite lui fait convenir que je suis facile à vivre. J’ai un bon lit, et une nourriture excellente, le calme qui conviennent à mon état. Nous sommes servies par Maria, la rouquine, et je m’occupe de la layette, y mettant tout mon art, travaillant souvent aux bords du lac du Bois de Boulogne qui est tout proche. Théo, dont les lettres sont pleines de vide, m’écrit qu’il aura une permission pour Marseille où je devrais aller si je veux le voir…Nouveau départ, alors que tout était arrangé, avec Marie, pour l’arrivée de bébé, à Paris. Nous avions autant de chagrin l’une que l’autre de nous séparer. A Marseille, je suis reçue chez les Lalande, en attendant de trouver une chambre, car je ne veux pas les déranger. Je retiens celle qui me paraît la plus convenable. Tandis que j’espérais la visite de Théo, je reçois un mot de lui, de Paris, où il se distrait et s’amuse de son mieux, ayant retrouvé Lily Beemann et paradant avec elle… Fallait-il attendre autre chose d’un être aussi vaniteux et superficiel,…Tais-toi, mon cœur, et ne vibre que pour l’Enfant qui est ton seul but dans la vie! Le 23 octobre, mon petit Guy est là, si chétif, qu’on se demande s’il pourra vivre, mais la vivacité du regard est telle que je suis certaine qu’il me restera! Xavier et Louise sont venus me voir aussitôt et ma belle sœur, bonne nourrice, a offert à mon fils un copieux repas. J’ai eu la chance de trouver un petit logement, à Endoume, et je pourrai les voir souvent tout en gardant mon indépendance. Ma déception sur Théo ne compte pas devant l’immense joie de la Maternité. Je ne vis plus que pour mon Fils que je dispute à la Mort jusqu’à ses trois ans, pour le voir ensuite devenir un beau bébé, avec ses yeux noirs et ses boucles blondes. Mes voisines, deux vieilles dames, sont gentilles pour moi et souvent me donnent un bon potage car mes repas sont très négligés, tant j’ai à faire. Madeleine Palais, la sœur de Mère Chantal, me gâte aussi; elle me prête la chaise haute et le lit d’enfant de sa famille. Mes rapports avec Xavier et les siens ne me sont d’aucun secours et c’est grâce à l’aide de ma grande sœur et de l’allocation aux Réfugiés, que j’arrive à vivre. Je suis très fière car le docteur Garnier m’assure que mon Enfant sera robuste. Je rencontre François, venu en permission chez Xavier et il n’a même pas un regard pour mon Chéri… Isis arrive, en même temps de Perse, après un voyage hallucinant, pour s’engager en Italie. Bien heureux que les mobilisés de la famille soient du même côté! Ma propriétaire veut regagner son logement, mais j’en trouve un autre, vide, dans le quartier, et le meuble sommairement. Au hasard d’une rencontre, je déniche une fillette, Francine, qui vient m’aider dans la journée, et promener le petit. Sa Mère qui fait des fleurs en perles, me fait penser à « Marguerite au rouet ». Elle a


un joli type espagnol; elle est mère de quatre enfants et ses conseils me sont précieux pour élever le mien car je manque d’expérience. Le 19 février, en allant à la Mairie, je rencontre Thérèse Jourdain, installée à Endoume , avec Maurice, mutilé de guerre, et sa jeune sœur Margot. Quelle émotion! Nous n’arrivions plus à nous séparer, tant nous avions de choses à nous dire! Elle m’annonce qu’Annette Bertin-Palmer est aussi à Endoume, invalide des jambes, mais très heureuse et fortunée. Notre trio se retrouve, tous les jours, à la « Villa des Chênes », et ce sont des heures délicieuses et d’un grand réconfort pour moi! A cause de difficultés matérielles, je me vois forcée de vendre une partie de la layette, non sans un serrement de cœur. Guy, qui ne tient pas sur ses jambes, se meut sur son petit derrière où je lui fixe un 17/27 Carré de tapis retenu par des lacets, quand il a pu se mettre debout, il était si drôle que nous avons été prises de fou-rire. L’appartement du Bd. Bompard est si froid que j’ai accepté l’offre de Tata Merrou de m’installer chez elle, dans une grande pièce, aussi j’ai moins à faire et cela me repose. En Août , mon Fils a fait enfin ses premiers pas et c’est en Août, également, que je l’ai fait naturaliser Français pour lui ôter le droit d’option. Il a éprouvé sa première frayeur en voyant des ombres sur le mur et son petit cœur battait très fort. Pour le rassurer, je lui ai fait des ombres mobiles, avec les mains; il était calmé et amusé. En juillet 1918, Xavier et les siens partent à Paris car mon frère, après avoir été mobilisé sur les chantiers de la Seyne, a trouvé une belle situation à la Cie. Transatlantique. Ce départ ne me laisse pas un grand vide…Il n’en est pas de même pour celui de mes amies, Thérèse et Annette, dont la séparation est très dure pour moi! Je trouve une maisonnette, rue Saint-Martin. Elle est ensoleillée et entourée d’un grand jardin où Guy est si heureux de s’ébattre en plein air. Maladroitement, il m’arrive un jour de le blesser au front, avec le coin du fer à repasser, et, affolée par quelques gouttes de sang, je cours chez les voisins… Un dimanche, à l’église, je vois la »belle Madame Maurel »,deux fois veuve et mère de trois garçons, et nous échangeons quelques visites car elle est notre voisine. Bien d’autres familles de Constantinople sont à Marseille, les Rigaudias, Millet, Mille, Antipas, etc. ..mais je n’ai guère envie de fréquenter qui que ce soit. La Bertha tape sur Paris et fait des ravages…Marie me demande de la recevoir chez moi. Elle arrive le 9 septembre et nous allons la chercher à la gare où elle s’exclame, avant même de nous dire bonjour « quelle blondeur !» à la vue de mon Fils qu’elle appelle Guichon. Nous passons trois mois très agréables ensemble et je suis tellement fière de sortir avec ma Sœur, si belle et imposante! Peu après, je fais la connaissance des Allée, nos voisins d’en face. Lui est directeur des Beaux-arts, elle l’ancienne cantatrice de la Monnaie de Bruxelles, Harriett Strasy. Ce sont des gens charmants chez qui nous avons des réunions musicales où vient aussi Yvonne Roman, une gentille jeune fille que j’ai connue chez Xavier. 1919 :L’horrible drame du « Chaouïa » ! La guerre enfin finie, un premier contingent de réfugiés de Turquie s’embarque pour retrouver ses foyers au pays natal, heureux et confiant…Le bateau saute sur une mine, vers Reggio, et coule en moins d’une heure, engloutissant tant et tant de vies humaines!…Notre cher Docteur Antipas est du nombre des victimes et sa femme, après quinze ans de mariage stérile, lui donne une fille, quelques mois après, et l’appelle Alexandra, en souvenir de son père. Notre cousin, Jacques de Beaufort, laisse trois orphelins; le jeune couple, Glavany, perd sa fillette et ses vieux parents, etc. … La maison de la rue Saint-Martin est vendue et nous sommes, une fois encore, obligés de chercher autre chose. Madame Tubini-Fleurat qui rentre sous peu en Turquie m’accueille chez elle, en attendant de me laisser la villa; la villa voisine dans le même jardin, est occupée par des Belges, les de Sauvage. Les mois s’écoulent, dans le calme, jusqu’au jour où je reçois de mauvaises nouvelles de Mietta (Marie-Monique), atteinte de la grippe espagnole qui fait de grands ravages à Paris. Maman, arrivée en France en Mai, avec Guido, est auprès d’elle. Je confie mon fils à mes hôtes et vole vers paris pour voir ma sœur encore vivante…Autour d’elle, alors qu’elle a compris la gravité de son état et communique ses dernières volontés, ses amies, Valentine Pennetot et Aimée Tison, Maman, Xavier, Géo Grandjean et moi. Elle a reçu les derniers sacrements et fait le sacrifice de sa vie, avec courage…Elle nous sourit, mais quelle tristesse dans son regard…le 6 septembre, elle nous quitte, à 41 ans, en plein bonheur! Comme on a besoin de moi pour liquider l’appartement rue Michel-Ange, je retourne chercher mon Fils, à Marseille, où on l’a bien dorloté pendant mon absence. Après bien des difficultés pour avoir une place dans le train, nous arrivons gare de Lyon où j’ai la


désagréable surprise de constater que ma malle a été volée avec mon trousseau et celui de mon fils, quelle perte pour moi! Nous sommes installés à l’hôtel de la Bourdonnais. En face, le terrain vague du Champs-de-Mars où se dresse la grande roue , vestige de l’exposition de 1900. Au restaurant, Guy réclame « suisse confiture » et profite de cette vie de château sans se douter du drame qui en est la cause. Le cœur lourd, je vois partir pour le garde-meubles la plus grande partie du mobilier de notre chère Marie; « Que mes affaires n’aillent pas à des indifférents, » avait-elle recommandé,…le piano va chez Valentine, à laquelle elle l’a légué, quelques objets chez Xavier. Ce pénible travail terminé, je regagne Marseille, avec mon Fils, et la vie reprend, le cœur en deuil, 18/29 avec nos hôtes, jusqu’à leur départ pour Constantinople. Maman vient alors nous retrouver, avec guido qui, à l’âge ingrat, est plutôt difficile et très gâté. La maison est confortable, près de la corniche, et je pense que ma vie de « juif errant » est enfin terminée…Hélas profitant de mon absence , les de Sauvage font signer à Maman, une pièce soit disant insignifiante, mais qui, en réalité, nous engageait à quitter les lieux dans six mois. Malgré le jugement, et, grâce à l’intimité des Allec avec le Procureur de la République, nous y sommes demeurés près d’un an, non sans subir les vexations de nos voisins qui ne s’expliquaient pas comment nous étions toujours là! François arrive en France pour revoir la famille et, comprenant mon embarras, nous aide à trouver un gîte. Crise de logement vides. J’aimerais acquérir une pension de famille, dans le centre, pour en faire mon gagne-pain, mais maman préfère la banlieue et je dois me plier à son autorité, hélas! Nous trouvons une maison, à un étage, avec un jardin, sur le haut de la Pinède où se trouve le théâtre Sylvain et qui domine la mer; elle est à vendre. Je fais liquider les objets de luxe, laissés en Turquie; on me remet 16.000 frs venant de ma grande Sœur et me voilà propriétaire…Je reçois mes tapis et mes bibelots d’Istambul , on fait venir le mobilier de Mietta qui était au garde-meubles, j’achète ce qui nous manque et commence à prendre goût à notre nouvelle habitation. Dans le jardin, un lavoir et un grand figuier; beaucoup de rosiers et de fleurs; devant la maison, une terrasse cimentée. Au rez-de-chaussée, une grande pièce, à droite, pour Maman. A gauche, la salle-à-manger salon, avec la jolie bibliothèque, en bois de roses, un lit-divan, le piano, des fauteuils, des tapis et une grande cheminée. C’est chaud et intime. Derrière, la cuisine, et une pièce obscure servant d’office. Au premier, deux chambres communiquant et ayant vue sur la mer, la mienne et celle de Guy. Derrière, une pièce transformée en cabinet de toilette, et une autre où sont alignées les malles, comme des soldats. Je m’organise de mon mieux avec la petite rente de Maman qu’elle partage avec nous, aidée par une brave italienne, Concetta. Maman me trouve fatiguée et me presse de confier mon petit bonhomme, pour quelques mois, à de braves femmes que lui a recommandées le Curé. Me voilà, pour la première fois, séparée de mon trésor, et cela me semble tout drôle…Je le vois chaque jour, mais ce n’est pas la même chose. Il est très bien soigné, gâté même par Mademoiselle Thérèse et madame Bonnaud et ne se plaint pas. Il a, du reste, une nature facile et charmante. Au bout d’un an, Maman a de nouveau des envies de changement et veut rentrer en Turquie, avec Guido qui se trouvait chez Isidore, à Lannemezan. Elle me laisse en panne, dans une maison de huit pièces, avec les seules ressources des intérêts de la dot de l’oncle Stéfani, alors que j’aurais pu vivre à l’aise avec une pension de famille, dans le centre. Quand donc mes ennuis finiront-ils? J’ai placé Guy au Collège du Sacré-Cœur mais il n’est pas très sage. Petit à petit plus libre, je revois d’anciennes relations: les Gravier, Mille, Rigaudias, Roman, Monnier d’Arnaud, etc. ..et fais la connaissance, par les Allec, avant leur départ pour la Côte d’azur, d’un vieux poète provençal, Moulinas, ami de Mistral, de Delmet, de Pierre Loÿs. Il a une propriété, du côté de la « Bonne-Mère », et l’on chuchote, qu’autrefois, on y célébrait des « Messes-Noires ». Nous y allons souvent les Allec, Yvonne et moi, et y passons des heures bien agréables. Marthe Audibert (Monnier d’Arnaud) nous invite à passer deux mois de vacances dans leur château de Viens, dans le Vaucluse. Il est situé sur une hauteur qui tient son nom de la devise des châtelains « Viens, si tu l’oses! ». Avec Marthe et son petit Pierre, il y a sa sœur , Mme Bertchemko, avec ses deux garçons, leur Mère, et leur cousine, la femme du professeur Audibert. L’ambiance amicale, le bon air, le repos, nous donnent un regain de vie, à mon Fils et à moi, et cela me semble bon après ces années difficiles! Je fais rire Henri Audibert en lui disant qu’il me doit sa femme. En effet, pendant une traversée de


retour, en, en 1911, partageant sa cabine, j’ai été réveillée en sursaut, par un cri, et l’ai tirée du hublot où elle était engagée..me souvenant qu’à Sion elle occupait la cellule des somnambules sans ouvertures… Xavier qui a monté une affaire, rue venture, car c’est l’exposition Coloniale, vient souvent à Marseille. C’est un artiste-architecte, Georges Piollenc qui la gère; il est aussi un excellent pianiste. Il me le présente ainsi que le dessinateur, Henri Lamy, qui a été content de trouver à se loger traverse de la Pinède, sur la proposition de mon frère. Cela m’aide un peu, mais au bout de quelques mois, il trouve les communications difficiles, pour son travail, et me quitte. La chambre ne tarda pas à être occupée par 19/31 Madame Okolow, une norvégienne mariée à un Russe qui travaille aussi à « procédés modernes de constructions ». Ce couple a un bébé de huit mois, Vesla, qui passe sa journée sur la terrasse, dans sa voiture, le nez tourné vers le mur, et sage, sage. La maman vit retirée dans sa chambre et parle très peu français, mais c’est une personne très bien élevée et le couple est très uni. Mon Guy en cette année 1922, va à l’école communale d’Endoume; c’est Monsieur Patrice qui s’en occupe et me dit qu’il en est content. Il a été cinquième sur trente-sept et ce n’est pas mal! Un soir, je le trouve sur les dernières marches de l’escalier, à l’entrée du jardin, distribuant sess jouets aux camarades éblouis de tant de largesse! Une autre fois, chargé d’une commission, il perd un franc que je lui demande de rechercher…il me le rapporte, dix minutes après, d’un air de triomphe…et quelques jours plus tard, la bouchère, à laquelle il l’avait emprunté, me le réclame…Quel petit futé! Je reçois beaucoup; des réunions artistiques et intéressantes. Notre vieil ami Moulinas déclame en provençal, nous parle de ses camarades Mistral, X. Privas, P. Loÿs et fait « les sonnets du Mazet », délicieux. Pio vient souvent faire de la musique, le soir; avec un tel accompagnateur, j’ose tout aborder et c’est pour moi un enchantement de me remettre à chanter! Ma voix a acquis de l’ampleur, avec l’âge, mais elle a gardé son velouté…pourquoi de la fausse modestie, c’est un don naturel. Dans la « traverse de la Pinède », les promeneurs s’arrêtent pour m’écouter, me disent les Hugues, nos voisins. Que m’importe, je chante pour moi-même! Un après-midi, en allant rue Venture, j’aperçois, devant l’entrée, un homme grand, mince, petite barbe blonde, yeux clairs, en blouse blanche…mon sang ne fait qu’un tour devant cette ressemblance avec Théo, et je fuis, émue, troublée, plus par le souvenir que par la personne elle-même. Quinze jours passent…La sœur de Pio (Piollenc) arrive chez moi, un Dimanche matin, m’annonçant que Xavier était là et m’attendait avec Guy, rue Venture. Je mets une jolie robe, en serge blanche, un chapeau, en paille de riz, parant mon Fils de mon mieux pour faire honneur à mon grand Frère. Nous arrivons rue Venture et la première personne que je vois, avec Xavier, c’est l’apparition d’il y a quinze jours…Xavier nous présente:: »Monsieur Conod; ma sœur qui va s’occuper de la liquidation de mes intérêts. » ce Monsieur, de Genève, achetait l’affaire de la rue venture et j’allais arranger cette question avec lui. Xavier nous offre un déjeuner à « la Réserve ». Il y a Monsieur Ladet et ses deux fillettes, jumelles, Pio et sa sœur, Mr Conod, Guy et moi. Un temps merveilleux, plaisir d’avoir mon frère, une détente! Fred me fait une cour discrète, agréable, et s’adresse plus encore à mon fils qu’à moi…il veut gagner la mère par l’enfant. Il a lui-même, deux filles et deux garçons, à Genève, et il va les voir de temps en temps. Il a un esprit pétillant, un regard franc. L’Exposition Coloniale, le Casino d’Aix dont Pio doit faire la décoration; il y a beaucoup à faire. Je travaille tous les après-midi, au secrétariat, rue venture, et cela nous aide à vivre. Fred, très aimable, ne sait que faire pour m’obliger à sortir de ma réserve et il m’avouera, plus tard, combien il l’avait appréciée. Les réunions continuent chez moi et sont toujours animées; Francine, jeune fille maintenant, me seconde de mieux en mieux dans mon intérieur. Le soir, quand je suis seule, mon Guy endormi, en mes heures de nostalgie ou de joie, c’est en me mettant au piano, m’accompagnant moi-même, que je clame ma joie ou berce ma peine… Et un jour, ma montre se casse et je demande à Fred qui allait à Genève de la faire réparer par le fabricant. Il me dit qu’il viendrait la chercher lui-même et je l’invite à dîner. Il arrive avec des œillets magnifiques, nous amuse par sa verve. Le mauvais temps s’accentue et la villa est loin de toutes communications. Avec cette rafale de neige, une pièce étant libre; je lui offre l’hospitalité très simplement. Il me répond, avec une audace de grand seigneur: »je n’ai pas l’habitude de dormir seul quand il y a une jolie femme sous le même toit »…J’ai rougi…de gêne, mais très amusée de l’imprévu…Nous sommes montés au premier et avons passé la nuit à bavarder, en camarades, très fiers, l’un et l’autre, de cette entente tacite et originale. Par la suite, j’ai continué à l’aider dans son travail et j’ai accepté son amour qui m’a réchauffé le


cœur… Que de bons souvenirs, que de gâteries pour mon Fils! Visite au Château d’If; mon Fils criant tout au long de la traversée parce qu’il avait peur de la mer houleuse… Et le jour où, montée à bord du « Providence » pour saluer des amis qui partaient en Turquie, le bateau a levé l’ancre sans que j’y prenne garde..Le commandant a fait stopper le bateau, et ramener la vedette de la Cie pour nous cueillir. J’ai dû descendre sur l’échelle de corde, mon Fils me suivant porté par un 20/32 Matelot…J’étais très fière de mon acrobatie… Avec Fred, déjeuner sur la corniche, « Aux petites Ombrelles », par un temps idéal, et fessée de Guy qui nous a nargués avec un morceau de fromage qu’il a demandé à la cuisine, malgré notre défense. Inauguration du Casino d’Aix où Pio avait fait merveille et où nous avons été reçus, avec Yvonne et lui, en grand honneur. Je portais une robe en taffetas bleu mordoré, une cape faite avec mon châle des Indes, les cheveux en torsade avec ma mèche blanche, sans autre fard que la plénitude de mes trente-huit ans…Fred était fier de moi et je profitais un peu de la vie après tant de dures années. Xavier était au courant de cette liaison et, en homme intelligent ne l’a pas critiquée. Mes amies, Thérèse et Annette, étaient contentes de me sentir moins seule. Un souvenir délicieux: une nuit, à Maldormé, au clair de lune, Pio, Yvonne, Fred et moi étions assis sur les rochers. J’ai chanté « l’heure exquise », « en sourdine », de Rhénaldi(?) Hann et des riens, de Paul Delmet, créant une ambiance demeurée gravée dans nos mémoires et qu’Yvonne me rappelle, dans ses lettres après vingt-cinq ans. Isidore m’annonce son prochain mariage, fin avril, et m’invite à Lannemezan. Fred m’exprime le désir de faire venir sa famille, à la villa, pour les vacances de Pâques, et cela s’arrange au mieux puisque nous partons, Francine s’occupera de tout ce petit monde. C’est moi qui ai l’honneur de conduire mon frère à l’autel. Cérémonie très simple car ma belle-sœur est veuve et que sa jeune sœur est morte, il y a quelques mois. Nous passons une dizaine de jours dans la famille Bernard; Guy est tout content car il y a « ficelle », une petite chienne qui est son amie. Dans le train, au retour, nous avons comme voisin le commandant de Héricourt qui se présente. Il dirige les haras d’Arles et se rend à Marseille pour organiser un concours hippique. Voyant l’intérêt que je porte à l’équitation, il promet de venir me chercher, à la date fixée et je m’en réjouis. Mais justement Fred arrive, la veille, et je ne voudrais pas le laisser seul. Bien que contrarié de mon escapade, il insiste pour que je ne manque pas cette fête et me voit partir avec cet élégant cavalier. Tandis que je suis dans la tribune officielle, je le vois en bas, avec Guy, me cherchant des yeux dans la foule…il surveille quand même ce que je fais… Voyage à Nice. Dans le train, en face de nous, René Arachtingi et sa mère; René se demande (il me l’a dit plus tard) où j’ai découvert ce deuxième Théo… Amusé, il m’a souri gentiment…Au fond, il n’y a aucune ressemblance de traits, mais une silhouette qu’on pourrait confondre. Si Théo a eu mon cœur de jeune fille sentimentale et m’a donné l’immense joie de la maternité, Fred m’a rendue femme et me laisse ainsi un souvenir ineffaçable. Je profite des bons moments que m’offre la vie. Mon Fils est au collège, bien portant, très attaché à moi et très gâté par tous mes amis. En avril, passage de Laurent, Zizi et Yvonne Akaouïe qui a offert à mon Fils un gros ballon rouge. Je vois beaucoup d’amis: les Gravier, les Roman, les Rigaudias, Audibert, Maurice Jourdain et sa femme, Marie Gaspard, etc. …Cela me distrait. Mon Guy sort le samedi soir. Quels bons dimanches nous passons chez nous! Il a construit une grande-roue, avec des boîtes d’allumettes, et c’est un chef-d’œuvre d’ingéniosité. Souvent je lui chante des airs du bon vieux temps qu’il écoute avec plaisir. Il aime son petit coin tranquille, auprès de sa Maman. Quant à la mienne, ses lettres semblent bien indifférentes à notre vie et cependant que de fois j’ai besoin de sa tendresse! J’apprends que mon amie d’enfance, Yvonne Jourdain, arrive, veuve, de Russie en France, après quelques mois passés en Turquie; elle a deux fils. Tout un passé revit en moi… Je parle d’elle, à Fred, avec enthousiasme, vantant sa beauté et le faisant s’intéresser à son sort malheureux. Elle débarque en septembre et je la revois, après plus de vingt ans, non sans émotion…toujours ses beaux yeux bleus…Nous étions réunis chez Maurice pour l’accueillir, Thérèse, Ghorgui, Aimée, Guy et moi. Le lendemain, je mets tout en œuvre pour la recevoir chez moi, avec ses enfants, et la soirée a passé


en remuant nos vieux souvenirs! Je la recommande à Fred qui est là, ces jours-ci. Les travaux de Marseille terminés, il doit monter une affaire de marbres, à la Charité sur Loire, avec un bureau à Paris. Son départ suit de près celui d’Yvonne, mais, à plusieurs reprises, il me demande de le rejoindre à la Charité, à Lyon, à Paris…Les circonstances font qu’il m’échappe, car je ne puis le suivre dans ses déplacements, mais ma désillusion est grande surtout parce que c’est Yvonne, mon amie, en qui j’avais confiance qui a pris ma place auprès de lui. 21/33 On excuse un homme de terminer une page d’amour, surtout dans notre cas, mais la traitrise d’une amie vous écœure. Thérèse et Annette m’ont donné raison et admiré ma maîtrise en cette circonstance. Cette trahison je ne l’ai connue que quelques mois plus tard, profitant de l’affection et des attentions de Fred. Il a encore souvent sauté le mur pour me surprendre et nous avons été au théâtre, aux concerts, à des dîners fins. Il m’a accompagnée au Collège et porté une boîte de chocolats à Guy, pour ses huit ans. Surprise de voir arriver Magdeleine Arachtingi que je n’ai pas reconnue tout de suite l’ayant quittée fillette. Elle aussi quitte Istambul pour Paris. Yvonne Roman fait ses débuts au Gymnase, dans les « demi-vierges», bravo! Sa réussite a été rapide et lui fait oublier son idylle avec Pio. En septembre, on a opéré Guy des végétations. C’est Fred qui l’a accompagné chez le docteur et je suis arrivée quand il était encore endormi…quelle impression affreuse! Heureusement, tout s’est bien passé et mon Chéri ne s’en ressent nullement, enchanté des petits cadeaux qu’il a reçus. En novembre, joie de revoir les Palmer, de passage à Paris; Annette marche un peu quoique péniblement, mais elle a un courage et une bonne humeur admirables. Après une bonne journée chez Marthe Audibert, je rentre et constate que j’étais enfermée hors de chez moi…je me réfugie chez Tata Merrou quelque peu habituée à « Madame Originalibus » . Nuit passée sur des chaises, ce qui ne m’a pas empêchée de dormir. En décembre, réparations et arrangements dans la maison: maçons, peintres, grand branle-bas. Veine, tout est terminé pour l’arrivée de notre cher Guido que je suis allée chercher à bord (?) et nous avons été voir Guy au Sacré-Cœur. Il m’a confié des choses renversantes sur François qui lui a avancé une petite somme, pour son départ, à 10%. C’est un crime de décourager ainsi un jeune homme qui n’a pas connu son père et n’a pas eu les gâteries de ses aînés. Je gâte mon frérot autant que je peux. Le soir, nous sommes allés au cinéma voir « l’ami Fritz », avec Léon Mathot. Guido est parti chercher Guy, au Collège, pour les vacances. La supérieure des petits lui a dit qu’elle me conseillait de retirer mon petit bonhomme, après Noël, car il n’est pas assez discipliné. Je ne sais comment faire? En attendant, il joue au mécano, avec son oncle qui a l’air de s’amuser autant que lui. C’est un si bon enfant, ce jeune frère, mais combien il lui faudra redoubler d’énergie s’il veut arriver à quelque chose. Le 24 décembre, une belle table garnie de fruits et de petites bougies, selon la tradition; nous étions calmes et heureux tous les trois. Noël ! Dernière journée avec Guido qui est parti chez Isidore; je pense à maman qui doit être triste d’être séparée de son Benjamin. Guy a pensé à ma fête et cela m’a touchée. Francine me seconde toujours avec dévouement et sa mère me dit: « on voit bien qu’elle a été formée par vous au ménage » . Le 31, Fred est arrivé à midi; j’ai confié Guy à Francine pour déjeuner avec lui au Rosbeaf (?). Le soir, il a dîné chez Turcat, mais il était de retour à minuit moins le quart pour commencer la nouvelle année avec moi. Guy dormait sagement et la soirée a été pour nous paisible et agréable. Encore des parties de dominos, en amoureux. S’il faisait froid dehors, mon cœur avait chaud. Les mois passent…la maison me semble un désert, seule au milieu de mes huit pièces, et je manque de ressources…J’accepte une proposition de mariage que me font des amis de Paris: c’est un arménien (moi qui ne les fréquentais même pas en Turquie! ). Guy interne au Sacré-Cœur, je vais à Paris où les Kanlian me présentent le « fiancé », ainsi que sa mère qui ne parle pas du tout français, et sa sœur. Il est assez bien, au physique, cultivé; j’accepte cette union, par raison, et je rentre à Marseille. Correspondance suivie qui me le dévoile bon. Je mets la maison en vente, par une annonce dans « le Marseillais »: 32.000 frs pour une construction en pierre de taille, entièrement restaurée. Je ne suis nullement femme d’affaires et j’ai hâte d’en finir…Les acheteurs affluent et je la cède au premier qui me verse des arrhes. J’envoie les meubles venant de Marie, ainsi que le samovar, à Isidore qui s’occupe de tapis, à la Charité -sur-Loire, afin qu’ils restent dans la famille, et vends mon salon et la chambre d’amis. En Juillet, le déménagement est prêt à partir et je le dirige vers Enghien, à la villa des Utujian. Je


quitte mes amis de Marseille, ce joli coin de la Pinède, et arrive à Paris, le 1er août, avec mon Fils. Annette nous donne l’hospitalité dans son bel appartement du Bd de Clichy où je suis si bien avec elle et Michel. Les bans sont publiés, les cadeaux arrivent de tous côtés et c’est un évêque qui doit nous donner la bénédiction nuptiale…mais…Fred vient me voir chez nos amis Palmer. Nous le recevons dans le bureau de Michel tandis que Carlo, arrivé après, attend dans le salon. Je ne puis m’empêcher de dire à Annette: « Cela me fait l’effet d’une dose d’huile de ricin après un bonbon fondant ». Nous ne 22/35 nous privons pas de rire et de plaisanter, comme des écolières… Le jour du sacrfice approche…Ce milieu étranger à mon éducation, ce manque d’attirance pour ce brave homme, si maladroit à faire sa cour, le souvenir de Fred trop vivant encore, non, l’avenir me semblait trop sombre… Ce cher Xavier a tranché la question, me disant: « il vaut bien mieux rompre avant qu’après ». Les Sœurs de Sion abritent mon mobilier et mes malles, rue N.D. des champs, et je reste chez les Palmer où nous fêtons gaiement ma liberté retrouvée. En collaboration avec Annette, nous avons rédigé les confidences de don Carlos, « le fiancé idéal », riant comme des folles. Cependant, les Palmer qui doivent s’installer définitivement à Monaco quittent Paris et je vais, avec mon Fils, chez Brigitte Dumas qui a une coquette pension de famille, à Neuilly; nous y passons le mois de décembre et fêtons gentiment Noël . Un grand point d’interrogation se pose pour moi, à l’aube de cette année 1925, mais je me sens du courage et de la santé! Je déniche une chambre, rue Houdart de la Motte et m’y installe avec mon Fils, cher petit qui est dépaysé par cette vie de juif-errant et qui est vraiment sage pour un enfant de neuf ans. Après un essai au lycée Michelet, je le place dans une petite institution, à Issy-les-Moulinaux, car ma réserve file et il me faut chercher du travail. Février; je m’arrête, au hasard, dans un laboratoire, et demande une place… « Etes-vous dactylo?. Connaissez-vous le conditionnement?-Hélas! Non, mais j’ai un enfant à élever! Ce brave Monsieur Laleuf se laisse attendrir et me donne un poste à l’envoi des échantillons au corps médical. J’ai le don d’accomplir de bon cœur le moindre travail que je suis obligée de faire et ainsi il me paraît agréable. Les vacances de Pâques arrivent et j’ai mon petit Guy un peu à moi. Un soir, en nous promenant, mon Chéri voit une affiche « appartement libre avec reprise ». Nous allons le visiter tout de suite, je m’emballe à la vue de ce petit nid qui donne sur des jardins et verse les huit mille francs demandés. Nous y sommes installés en mai. Je garde certaines choses qui peuvent me servir, fais venir mon mobilier de Sion, me défais de ce qui m’embarasse et remercie le Ciel d’avoir un toit! Camille qui est de passage à Paris, en allant voir Mario à l’Ecole des Roches, s’exclame « comme tu te contentes de peu! ». Heureusement pour moi! Je sais me tirer d’affaire avec les atouts que j’ai en main et n’envie pas mes frères et sœur plus favorisés. Il est certain, que, comparé à nos vastes et belles demeures familiales d’Istambul, mon logement de trois pièces est un petit trou. Tante Marie Néarque continue à m’aider par ses belles étrennes et je songe à confier guy aux Pères Eudistes de St Jean de Béthune, à Versailles. Il sera au bon air et dans un milieu de choix, car, si j’accepte la pauvreté, je ne puis me faire au manque d’éducation et tins à ce que mon Fils n’ait aucunreproche à me faire plus tard. Fin septembre, je vois une offre de place, dans le Figaro, et me présente rue Marbeuf. C’est la « Revue Pétrolifère » où la secrétaire a besoin d’une aide; le travail est plus intéressant et aussi plus lucratif qu’au laboratoire; je fais des essais à la machine et m’en tire bien, même sans méthode. Après quelques jours passés dans ce quartier, je découvre le « Foyer Féminin », de la rue de Ponthieu, et j’y prends mes repas midi et soir, pour une somme modique. On m’accueille au Cercle où se réunissent les personnes désirant goûter un peu de repos, avant de reprendre leur travail, ou qui suivent les cours de coupe, de modes, de danse, de diction, de langues, etc. … Je me fais inscrire au cours de coupe et fais partie de la chorale où,en plus des répétitions avec Mademoiselle Lhuyx, nous avons des séances avec Mr Vincent d’Indy et Madame Malnoury-Marcillac; nous donnons même plusieurs concerts, salle Gaveau, et c’est la jeune Elsa Claude qui tient le piano. Nous sommes une quarantaine, presqu’en uniforme: la tunique classique, dans les tons pastel, ou la robe fleurie, suivant le programme ; l’effet en est très joli et le Maître déclare que c’est reposant pour lui de nous diriger. Presqu’en même temps, on demande mon concours à la chorale de Mademoiselle Alger, composée d’amateurs très vieille France et très musiciens. D’un côté comme de l’autre, c’est du bon travail qui développe mes connaissances musicales et me délasse de mes heures de bureau. Mon Fils content au Collège, libre de mes soirées, je sors beaucoup, me lie avec plusieurs camarades: Colette Guillon, Lucienne Charles, Marthe Blanchon, les Jaquemin, etc. …nous allons au théâtre, au


concert; je me sent gaie comme à vingt ans! Je retrouve Tio du Chastain, très mondaine, dans un luxueux appartement, rue de Bourgogne, et suis surprise de la voir diriger son intérieur avec un sens pratique que je ne lui soupçonnais pas. Il est vrai que l’argent ne manque pas, malgré le travail-amateur de Lycurgue, resté l’artiste, le poète, le fils à papa! Et que la brave Louise qui les sert se multiplie pour arriver à tout. Mon concert est toujours mis et je viens souvent dans cette maison accueillante revivre de bons 23/37 Souvenirs avec ma Tio de 1910-1914. Son fils, gabri, est élevé comme un petit Prince et il en a l’allure avec ses costumes de velours et ses cheveux coupés »aux enfants d’Edouard ». Une gouvernante anglaise l’accompagne au lycée…Il n’a cependant rien d’un enfant, car il vit toujours au milieu des grandes personnes, se mélant à leurs conversations; cela lui donne l’air un peu « précieux » dont sa mère semble très fière, du reste. Guy, lui, est un vrai gosse espiègle, mais si bon camarade qu’on l’a surnommé, à St Jean, « le général des gosses » dont il est le défenseur. La famille Claude m’invite à ses soirées musicales, rue de Staél, avec Tio et parfois Pierre Capdevielle. Madame Claude est une femme d’une bonté et d’une distinction exceptionnelles. J’ai un tel regret de ne pas l’avoir revue, à sa mort survenue en pleine guerre, dans un quartier éloigné, alors que nous étions privés de toutes communications. Je revois aussi mon cher et vieil ami, Alexandre Reboul, et, chaque semaine, je lui consacre une soirée afin de faire de la musique. Ma voix est toujours belle, je m’en rends compte et j’en profite de mon mieux. Un soir, je rencontre chez lui son ami, Louis Maurel, qui revient à nos soirées et qui a toujours admiré, me dit-il, ma façon de chanter et ma personnalité. Une fois, il abandonne sa grande timidité et sa réserve habituelle, pour m’avouer plus que de la sympathie…Je suis surprise et flattée de cette attirance car c’est un garçon d’élite, raffiné et très distant. Je sors souvent avec lui et nos longues causeries, sur un plan philosophique, sont épatantes et nous rapprochent….malheureusement, les hommes ne parviennent pas, comme beaucoup de femmes, à maintenir l’Amitié à ses limites cordiales et charmantes et j’ai été pour lui, m’a-t’il dit, l’unique passion de sa vie, pendant les quelques mois qu’il a passés à Paris …J’ai profité des heures exquises qu’il a su m’offrir et j’en garde un souvenir brûlant! L’année a passé, plutôt bonne pour nous et bien que ce début de l’hiver soit très dur, avec une neige et une glace comme on en voit rarement à Paris. Pour les vacances de Noël, mon enfant chéri est là et je le gâte de mon mieux. Il joue sagement chez nous, randis que je vais au bureau, et, quand je ne rentre pas déjeuner, il vient me retrouver au Foyer, ce qui l’amuse beaucoup. Il ne travaille pas mal, mais sa conduite est loin de donner satisfaction à ses maîtres. Que de fois, je suis allée le chercher à la gare des Invalides pour m’entendre dire, par le Père Régent: « votre fils est en retenue » et retourner seule, rue Eugène Million, le cœur bien gros! Au mois de Février 1926, la rencontre inopinée d’un vieil ami de Turquie, monsieur Asnavour, change ma situation: « pourquoi vous contenter d’une place modique, me dit-il, alors que les Grandjean dirigent une Banque et sont heureux d’y accueillir les réfugiés « d’Istambul ». Les Grandjean, je n’y aurais jamais songé, dumoins dans ce sens, habituée à me débrouiller toute seule! Quelques jours après, je prends le chemin de la Banque Française de l’Afrique, rue Taitbout, et je suis reçue, avec quelle émotion, par ce vieil Ami qui m’a connue enfant…Il a les larmes aux yeux, devant ma démarche, lui, cet homme si froid! Est-ce de voir ma pénible situation, moi la petite fille gâtée qu’il a connue autrefois, ou le souvenir de ma Sœur disparue à laquelle je ressemble,… Il fait venir aussitôt le Chef du Personnel, Bernard Monod, et me fait inscrire dans les cadres. Ce genre de travail est nouveau pour moi. Je débute par le classement et me mets au courant de la diversité des affaires traitées et de nos agences d’Afrique, car je tiens à être à même de remplir la fonction importante que le président me réserve. Il y a une cantine, au sixième étage; la salle est décorée de la flore et de la faune africaine, et, si cela n’est pas artistique, ça ne manque pas de pittoresque. Mon protecteur m’invite souvent à déjeuner et nous partons dans sa belle Delage pour la Rôtisserie de la Reine Pédauque, Wepler, Prunier, ou le Café de Paris. Il s’intéresse à ce que je fais et désire que je me plaise à la Banque. Par la suite, je passe dans divers services, Caisse, Bourse, et l’avancement nous permet de vivre à l’aise. Grâce à des amis, nous avons obtenu d’aller passer nos vacances à N.D. de Roncheroles, Collège de Bolbec, les élèves absents. Nous occupons une grande chambre et avons à notre disposition une vingtaine de robinets et de vasques, pour la toilette. La nourriture était excellente et je me souviens d’un fromage frais qui faisait nos délices. Mon petit diable qui passait son temps au jardin grimpe sur ungrand platane dont la branche se


casse…il tombe de trois mètres de haut, et, miracle, est arrêté, dans sa chute, surun amas de branches et de feuillage assez épais pour lui éviter une blessure grave…cependant la commotion a été forte et il s’en est ressenti, malgré les soins immédiats du médecin et mon attention vigilante. Combien cela m’a secoué! En octobre, la rentrée des classes, pour Guy, et le retour à la banque pour moi. Si je vais à la Cantine de la Banque, je reste fidèle au foyer, cette vraie grande famille. 24/38 Nous retrouvons Madame Okolow, ma locataire de Marseille qui ne demande qu’à se lier davantage avec moi. Elle loge dans un bel atelier de peintre, au-dessus du journal des débats, place Saint-Germain-l’Auxerrois et cet intérieur a un cachet original. Malvina est plus élégante qu’à Marseille, parle moins mal notre langue et Vesla, qui a maintenant quatre ans, a un minois éveillé, mais un type asiatique très marqué. Monsieur Grandjean me donne deux places pour une soirée de gala, à l’Opéra-Comique, et j’y suis allée avec Malvina vêtue d’une robe ciel, tandis que j’étais en noir et argent; nos types, si différents, ont été remarqués. Une autre fois, ce bon Ami m’a demandé de recevoir mes amies dans son bel appartement de la rue Murillo dont il nous a fait les honneurs; nous avons eu un goûter magnifique et pu admirer ses collections de tableaux et d’objets d’art. Il ne faut pas que j’oublie de parler de Valentine Pennetot, la dernière amie de ma grande Sœur. Le souvenir de Mietta me rapprochait d’elle, mais je n’ai jamais ressenti, de sa part, la moindre sympathie; au contraire, et à son insu même, j’éprouvais sa réticence, son manque de confiance, une impression très désagréable qui n’a jamais pu s’atténuer. Je l’admire comme musicienne, c’est tout! Bonne année, dans l’ensemble, la santé, l’aisance, réunions d’amis, théatre, musique, et mes dimanches à mon Fils adoré quand il n’est pas puni et me punit aussi moi-même. Que Dieu fasse qu’il ne se ressente jamais de son accident de Bolbec! L’année commence calme, toute à mon travail et à mon Enfant. Le Foyer est un refuge à ma solitude et me suffit. Un soir, dans le métro, j’ai pour voisin un monsieur, à l’aspect bougeois, auquel je ne fais pas attention, pas plus que lui ne me remarque, semble-t’il. J’étais plongée dans la relecture de « Peau de Chagrin ». En sortant, mon voisin m’aborde, me parle de Balzac et se présente: il est professeur de philo, au lycée Voltaire, et, me jugeant sans doute pas trop bête, me dit qu’il aurait du plaisir à me revoir. Je suis libre et lui aussi, pourquoi pas? Il habite le quartier; je vais chez lui avec un ouvrage et nous bavardons. Au fond, cet intellectuel est un grand timide et il en souffre. Je le plains et il aiguise ma curiosité féminine…il me décide à l’accompagner dans un milieu libertin et très sélect qui risque de devenir dangereux…ma volonté et mes principes me permettent de m’arrêter à temps et nous restons bons amis tout de même. Il trouve que je suis une « sage ». Je n’ai jamais été au-devant de la moindre aventure, tant par orgueil que par tempérament, pourquoi donc les hommages me sont-ils adressés alors que je ne les recherches pas? Le manque de coquetterie attire-t’elle les hommes plus que les avances que leur font des femmes sans amour-propre,… Il est aisé de ne jamais faire un faux pas quand l’occasion ne s’est jamais présentée, de dévier du droit chemin…Au fond, on attache beaucoup trop d’importance à ce qu’on appelle « l’honneur d’une femme », et, pour ma part, je trouve certains mariages plus déshonorants que le don de soi fait sans calcul, avec la seule recherche d’un peu d’affection. Le Foyer Féminin m’aide à me ressaisir et je fais la connaissance de la famille chanel par nos enfants qui sont très liés en classe. Ils sont charmants pour nous et le jour de la Chandeleur, rentrant en voiture de Versailles, avec eux, ils nous ont gardés, pour les crêpes traditionnelles, avenue Mac-Mahon: depuis, nous nous revoyons souvent. Madame Chanel est délicate de santé, très douce, alors que son mari est débordant de fougue et de bonne humeur. Ancien Gouverneur de la Guyanne, du temps de Dieudonné, il a toujours des choses intéressantes à raconter, nos loustos s’entendent au mieux et ne manquent pas de fantaisie pour faire leurs frasques; heureux âge! Cet âge est aussi celui de leur Première Communion et elle a lieu dans la chapelle des Pères Eudistes. Quelle belle cérémonie! Les enfants sont en uniforme, nombreux, recueillis, dans une autre ambiance que ceux qu’on voit circuler dans les rues ou installés aux terrasses des cafés. J’ai l’impression que mon Fils a apporté toute l’innocence souhaitée dans cet acte important de sa vie de chrétien et qu’il en gardera un sourire ému! Le dimanche suivant, j’ai donné une réception pour fêter cette solennité. Tio a mis ses salons à ma disposition pour recevoir les parents et amis et nous étions une trentaine dans une ambiance intime et charmante: Magde, René, Valentine, les Okolow, Lily Macry, Mary, Simone,etc. …


Mais il est dit que je ne serais jamais tranquille! Un vent de bourrasque souffle sur la Banque et l’étoile des Grandjean a pâli et ils sont obligés de céder la direction à d’autres. La plupart de leurs protégés d’Orient les suivent dans leu retraite et, comme les temps sont favorables, trouvent du travail ailleurs. Je me vois dans l’impossibilité de les imiterbet ne tarde pas à souffrir de vexations de la part du nouveau Directeur, mr de Weck, un jeune bellâtre qui n’est sympathique à personne, mais que l’on 25/40 Supporter. Devant mon inertie, il use de grands moyens et me fait abandonner le service de la Bourse pour me placer à la Comptabilité, devant une machine énorme et compliquée. Mon nouveau chef a beau m’encourager, je me sens perdue comme devant une batterie de campagne… Au bout de quelques jours, je me fais annoncer au bureau de de Weck. La discussion, au début, a lieu dans les meilleurs termes, mais, à bout d’arguments et devant ce manque de compréhension, je lui dis que ce n’est pas une raison parce que je suis une protégée des Grandjean de s’acharner ainsi contre moi. « Acculé », il me répond » je vous emm…vous et les Grandjean ». Incapable d’user du même vocabulaire, je saisis un gobelet rempli de limaille et le lui lance à la tête…Il évite le coup de justesse et, furieux, donne l’ordre, au Chef du Personnel, de mon renvoi immédiat et convoque sur le champ le Commissaire de Police du quartier. Pendant qu’il arrive, je mets ma cape marine, ma toque en soie cerise qui s’harmonise avec les couleurs naturelles dues à ma nervosité…Je me sens à mon avantage et c’est fièrement que je traverse le hall de la Banque où mes camarades me font des signes d’amitié et miment des applaudissements…Il y en a si peu qui ont le courage de leur opinion dans la vie! Bref, procès-verbal au Commissariat où nous nous sommes rendus, de Weck, accompagné du commissaire et moi de son secrétaire. Quelques jours après, je reçois une lettre recommandée stipulant mon renvoi de la Banque pour « voie de faits sur la personne du directeur »…référence comme une autre… Je fais appel au Prud’homme pour défendre mes droits à une indemnité, ayant été insultée. J’ai gain de cause et Monod qui représentait la Banque m’invite à goûter, après la scéance, et ne manque pas de rire avec moi de cette aventure, regrettant seulement, me dit-il, que je n’aie pu « l’atteindre à la tête ». C’est pour dire jusqu’à quel point de Weck était aimé! Mon vieil ami,Monsieur Grandjean, au courant de ce petit drame, me prie d’aller déjeuner avec lui et de lui raconter les faits. Ravi de mon attitude, en cette circonstance, il m’a remis une jolie somme pour mes vacances, avec mon fils, et m’a promis une autre situation à mon retour. Nous sommes partis à la Charité et avons rejoint Maman qui, rentrée de nouveau en France, se trouvait à « La Chaumière »pour la saison. Nous avons fait de belles promenades, entre autres visité Bourges, et profité du bon air. Maman me fait part de s’installer chez moi, en rentrant à paris. Elle a soixante-treize ans. Elle est bien, gaie, prend part à nos jeux de société, danse même, un soir, avec Monsieur valentin, un vieux châtelain original des environs. Nous quittons la Charité avant elle, car Guy doit rentrer au Collège et j’ai à remettre l’appartement en ordre. Ma chère Maman arrive un mardi et je l’installe dans la chambre de mon Fils aussi confortablement que possible. Le jeudi, Guido qui vit rue Bleue, avec Jane, la petite amie d’Istambul venue le rejoindre, est venu dîner et nous avons passé une bonne soirée en famille; à onze heures, il nous quitte et nous regagnons nos lits. Au milieu de la nuit, moi qui dors d’un somme, je me reveille, sans me rendre compte de la cause de ce réveil, et j’entends maman geindre doucement. Je cherche à ouvrir sa porte et m’aperçois qu’elle est fermée au verrou, tandis qu’elle me dit; « mon enfant, je suis paralysée , ne puis aller jusqu’au verrou, mais ma fenêtre est entr’ouverte ». J’étais atterée , mais résolument, demande une corde, à la concierge pour descendre par la fenêtre de l’étage supérieur; elle me la refuse, par crainte d’un accident. Je cours à la gendarmerie et reviens avec deux agents cyclistes qui font de vains efforts pour ouvrir la porte et s’en retournent. Je leur donne l’adresse de Guido et les prie de le prévenir de ce qui arrive, ce qu’ils font aussitôt. Une heure après, mon jeune frère est là, avec Jane, tout pâle, muet d’émotion, ayant quitté Maman dans la soirée. Il donne un coup violent à la porte dont le panneau vole en éclats, et atteind le verrou…Maman est au travers du lit car elle a redoublé d’efforts pour atteindre la porte avec la seule main qui lui reste valide. C’est navrant! Il est quatre heures du matin et le docteur Gardinier, prévenu, ne peut arriver qu’à huit heures. Il n’y a pas d’autre solution que de mettre notre malade à l’hôpital, en attendant de trouver une maison, tenue par des religieuses, où elle serait entourée de soins que nécessite son état. Xavier en trouve une, à Issy-les-Moulineaux, mais notre malade, déjà difficile, ne peut s’y faire et nous sommes à


la recherche d’un nouvel abri. Combien cela est difficile!. Tout en m’occupant de Maman, il me faut chercher du travail. La Providence a pitié de moi! Quand j’étais à la Banque, je prenais mon petit déjeuner, sur le zinc, dans un petit café de la rue de Provence et,chaque jour, je rencontrais les habitués avec lesquels on finit par échanger quelques mots. 26/41 L’un d’eux, un homme d’un certain âge, très racé et portant avec élégance un costume élimé, me dit, le Jour où je lui annonçais mon licenciement, qu’il envisageait pour moi une place d’aide-comptable dans la maison où il travaillait et je lui donnais mon adresse. Il tint sa promesse et, un mois plus tard, je faisais mes débuts à l’Electro-Exploitation. Nous étions une vingtaine . Ce nouveau travail m’a été de suite familier et l’ambiance bien plus agréable qu’à la Banque. A cause des abonnés de province, nous devions assurer une permanence et plusieurs d’entre nous prenaient leurs repas au bureau où le gaz, dans une vaste cuisine, était à leur disposition. Pour ma part, j’allais au Foyer, puis, brusquement, une idée géniale me vint à l’esprit: organiser une cantine, et toutes les camarades d’applaudir! Suzanne Guérin qui connaissait le directeur, Monsieur de Vasson, depuis son enfance, fut désignée pour lui présenter notre requête ; elle fut acceptée et l’on me donna pleins pouvoirs pour réaliser notre projet mettant à ma disposition une somme rondelette. Quelques jours après, nous recevions la batterie de cuisine, verres, assiettes, couverts, rien ne manquait. Nous nous partagions la charge des achats quotidiens et arrivions à avoir d’excellents repas pour 4 ou 6 francs et, comme nous étions sept, afin de faire un compte rond, nous avons demandé à Marcelle Capello de se joindre à notre groupe. Seul, le café, à 0f.50 nous laissait un bénéfice pour nous offrir une bouteille d’apéritif. Notre entente était parfaite; l’entrain et la gaieté ne manquaient pas. De temps en temps, j’invitais des amies;d’autres fois, j’appelis le Dr Gaulieur l’Hardy, au téléphone( je l’ai connu à la chorale de Mademoiselle Alger) Et il chantait, au bout du fil où je lui donnais la réplique. Quelle époque heureuse dont j’aime à me souvenir! La « vache qui rit » collée sur la pendule, à l’intention de Gualbert qui avait le tic de la fixer chaque fois qu’il traversait notre bureau, pour se donner une contenance…et les fausses communications à Jeamaire auquel on faisait croire à un rendez-vous galant près de la statue d’Alfred de Musset! Nous ne manquions pas d’imagination! Mon petit Guy pousse, plus ou moins sage au Collège. Cette année 1927 finit sans joie puisque notre pauvre Maman, si pleine de vie, est maintenant une invalide. C’est de mon mieux que j’ai organisé les vacances de mon Fils; il voit Gabri, Léopold, Jean Chanel et nous allons chez les Okolow, Arachtingi, Bianca Vuccino et tante Julie qui sont de passage à Paris. Nous avons vu « Lindbergh »,au Chatelet, visité le salon d’aviation et sommes allés au Cirque Médrano. Joie d’avoir revu nos amis palmer qui passent un mois à Paris, Thérèse et Ghorgui, en congé de chez les Lessine. Nous faisons des visites fréquentes à Maman qui me navre surtout par son manque de résignation! Je rentre chez moi avec le cafard, impuissante à améliorer son sort. Au Collège, on me prévient qu’on ne pourra garder Guy pour son manque de discipline et je me demande ce que je vais faire…c’est surtout son maître d’étude qui se plaint. Je visite le lycée de Chartres, mais je lui préfère Hoche qui est plus proche et y fais inscrire mon petit diable. Pour les vacances, je le confie à une colonie, à Biville, et, plus tranquille, je profite de mes amies et de Mère Anne-Madeleine qui est au repos à Issy-les Moulineaux. Madame Chanel, a le cœur de plus en plus faible et reste couchée; c’est triste! J’ai suivi la Retraite, à l’église de la Trinité et en ai retiré un grand réconfort moral. Fin juin, je décide, sans consulter le dr gardinier, de me faire opérer de petits fibromes. Quelles souffrances, au réveil, mais au bout de huit jours j’étais remise. J’ai eu beaucoup de visites qui m’ont gâtée; quant à mon petit Guy, il était tout remué de me voir dans cet état, habituée à voir sa Maman toujours vaillante. A peine remise, nous partons pour le Havre, Guido,Isidore et moi ,avec Maman que nous avons retirée de Noisy-le-Sec pour la confier à des Religieuses D’Honfleur. Elle sera ainsi plus prés de Guido qui se marie bientôt avec une jeune fille charmante, Elena Borasio, qui a été élevée en Suisse et dont les parents sont propriétaires de l’Hôtel Terminus, au havre. Rentrés à Paris, dans la voiture d’Isis, Guy m’aide à arranger l’appartement pour l’été. Belles promenades et bons repas avec notre fidèle ami Grandjean. Dernière soirée avec ma meilleure amie, Thérèse, avant son départ pour Nice où elle s’installe définitivement avec son mari. Le 1er août, je pars au havre, avec Guy, et nous visitons «l’ Ile de France ». Le 3, le mariage de notre Benjamin que j’ai eu l’honneur de conduire à l’autel; je portais, pour la circonstance, une robe de style,


en faille noire, un fichu de valenciennes et un grand chapeau retenu par des brides de velours noir; le tout faisait original et vieillot. Après la bénédiction nuptiale, au temple protestant, le jeune couple est allé embrasser Maman, à Honfleur, en attendant le repas de noces qui a lieu dans les salons de l’Hôtel et où nous étions une 27/43 trentaine, dont Laurent et zizi, de passage en France. C’est du Havre que Guy est parti pour Biville, avec Monsieur Messmer qui s’en est chargé très aimablement. Veillées et fêtes de Noël et du nouvel an passées, dans le calme, chez nous. Mon fils a quatorze ans et je me rends compte que ma seule autorité devient insuffisante pour l’élever. Isidore désirant prendre un associé pour son affaire de tapis, Xavier et moi avons pensé à François, au lieu d’un étranger. Il est donc arrivé de Turquie, pour mettre au point cet arrangement, et, par la force des choses, a repris contact avec moi. Cela d’autant plus que, ne disposant que d’une somme modique, c’est Guido et moi qui devons lui avancer le petit capital qui nous vient de notre parrain, oncle Stéfani. Notre docteur et ami, Drevet, a trouvé à Guy de l’insuffisance surénale et m’a conseillé de le garder auprès de moi. Je suis si contente de cette décision que je ne puis plus me faire à l’idée de m’en séparer. J’envisage donc pour lui un autre programme d’études; il suivra un cours préparatoire pour entrer à l’école Commerciale et je lui fais donner des leçons particulières de mathématiques et d’algèbre. Il prend ses repas de midi chez le directeur du Cours qui se charge d’une vingtaine d’élèves, et le soir il rentre à 7 heures, en même temps que moi. Je le soigne de mon mieux; il suit un traitement de rayons ultra-violets et de piqûres. L’Electro-Exploitation est dissoute et les employés sont placés dans d’autres filiales de l’Electro-Câble. Je suis nommée au « Chauffage Intégral », avenue de la Grande Armée. Malgré l’élégance du quartier et du local, la liberté qu’on me laisse pour mon travail, je regrette l’ambiance de la rue de Provence. Ici, règnent une monotonie et une platitude d’esprit qui empêchent toute sympathie avec mon entourage; chiffons, toilettes et niaiseries!…Jamais je n’ai vécu dans un tel harem et constate que le pire des hommes est plus facile à supporter que la femme médiocre! Un grand avantage pour moi, c’est d’être près du Foyer Féminin et j’en profite au maximum. Je mène une vie intellectuelle intense et sors beaucoup avec des camarades: « Topaze », avec Lefort, le « sexe Faible », avec Victor Boucher, « Le Monde où l’on s’ennuie », de beaux concerts, des Conférences d’André Maurois, etc. .. Exploit de mon Fils qui ramène au Commissariat un bébé égaré et en larmes et il reçoit des félicitations, tandis que la mère, le lendemain, m’adresse une lettre touchante. Guy est tout heureux parce que je lui ai acheté une bicyclette. La famille de François est arrivée de Turquie et nous faisons une apparition, à la Charité, pour connaître Mimie et les deux fillettes qui sont bien jolies. Guy part ensuite en vacances, à Biville, d’abord chez les Jacquemin, puis chez mademoiselle de la Pena qu’on m’a recommandée et qui pourra bien s’occuper de mon Fils car elle a juste la charge d’un petit infirme qu’on lui a confié. Je reçois beaucoup d’invitations à déjeuner ou dîner et cela me permet de garder des relations sympathiques: Monod, daval, Grandjean, Susy Guérin, etc. …Enfin, les vacances! Première étape, chez les Clément, au Havre, et accueil chez Elena. Avec elle et Guido, visite à notre pauvre Maman qui semble plus détendue dans cette maison de repos, et si heureuse de nous voir. Halte à Biville où j’ai trouvé Guy en très bonnes formes car le climat est excellent. Il était tout fier de me faire les honneurs de son patelin et de me faire admirer « ses Dunes ». Seconde étape de mes vacances à la Charité où je rencontre Alexandre, invité aussi chez François. Nous faisons de belles promenades, avec Aliette Mille qui loge à l’hôtel et visitons les poteries de Nevers et de Montargis. Au bureau, Leblanc a des ennuis, par sa négligence…je l’aide à se tirer d’affaires, en attendant d’avoir la Caisse, à sa place. Pour me remercier, les deux jeunets du bureau m’invitent à prendre l’apéritif et, nullement habituée à l’alcool, je suis « un peu grise » et ils doivent me ramener chez moi en taxi. Quelle aventure! Les vacances de Noël ont été très calmes. « Les animaux » et « les plantes », de Larousse, que j’ai offerts à mon Fils, pour ses étrennes, l’intéressent beaucoup, ainsi que son mécano. Il est tellement absorbé qu’il préfère se charger des courses et d’une partie des repas plutôt que de venir me retrouver au Foyer.


Pour Noël, nos vingt-cinq desserts et nos vingt-cinq petites bougies sur la table, comme chaque année. A minuit, au nouvel an, j’ai élevé mon cœur vers Dieu, au chevet de mon Enfant endormi ! Beaucoup de sorties pour ce début d’année1931 : le concert Vincent d’Indy, conférences de Lyautey, sur la Grèce, et du marquis de Voguë, sur le Père de Foucauld; le concours hippique, l’Exposition 28/44 Coloniale, des séances musicales, chez les Claude, et des causeries contradictoires, très animées, organisées par Léo Poldès, au club du Faubourg. Guido, Elena et la petite font une halte à Paris; ils quittent le havre pour s’installer à Kenitra où les Clément achètent un hôtel. Les palmer sont aussi de passage; j’ai le plaisir de les voir souvent et de faire des promenades dans leur vieille « Caroline ». Guido quittant le Havre, Xavier va chercher Maman, à Honfleur, pour l’emmener à la Charité où elle est reçue chez François qui l’accueille affectueusement et nous allons la voir, après une longue séparation. Elle baisse beaucoup physiquement mais garde son autorité volontaire, ce qui la fait souffrir et fait souffrir ceux qui l’entourent. Mon Guy part à Biville, le coin qu’il aime. Je l’accompagne à la gare et, occupée de lui, je pars dans le train…le premier arrêt est à mantes où je suis forcée de passer la nuit sur un banc de la salle d’attente, pour rentrer à Paris, à l’aube, et aller au bureau après une nuit blanche. A peine de retour de Biville, Guy repart à la Charité; il est tout heureux de faire la route à vélo, mais je vis dans l’angoisse et attends de savoir qu’ilest arrivé à bon port. Il devient de plus en plus indépendant, en grandissant, et mon rôle de Maman seule me pèse parfois! Mère Israël arrive de Costa-Rica, pour le Chapitre, et j’ai Lajoie de la revoir après vingt ans. Quelle belle âme! Jean Descuffi, mon fiancé de jeunesse, est venu nous voir, après vingt-cinq ans, impression plutôt comique! Il est intelligent, mais quel comédien! Je revois souvent Monsieur Daval, le « colibri » de l’Electro-Exploitation; très bon musicien, nous faisons de petites séances musicales, avec Tio, dont le jeu lui plait beaucoup. Il m’invite à déjeuner et, lui si distant, semble me trouver à son goût; plus que jamais, malgré ma sympathie pour lui, je ne pas l’encourager, détestant faire un pas vers un homme. Xavier a perdu sa situation à la Cie Transatlantique, et, sans parler de ses propre soucis, ne peut plus donner des commandes de tapis à la Charité, ce qui n’arrange pas les choses, entre François et Isis… Guido et moi allons-nous perdre tout notre avoir confié à nos frères pour leur rendre service? Ces complications donnent lieu à de pénibles discussions entre tous…François a toujours eu la vie facile, sans beaucoup se donner de mal; Isis est léger et joueur; Xavier tire son épingle du jeu, lorsqu’il est embarrassé et ne sait pas prendre ses responsabilités…Qui est le plus fautif dans cette affaire? Catastrophe! Le commerce allant mal un peu partout, notre bureau va à la dérive et je perds ma place, fin octobre…je dois envisager de le mettre au travail…ma famille, mes amis me poussent à cette décision, mais mon cœur se serre! Guy était à la Charité quand j’ai écrit à François le gros ennui qui m’arrive et, lorsque mon frère lui a annoncé qu’il arrêtait ses études, il paraît qu’il est devenu tout pâle!…Il a seize ans et il a beaucoup grandi. Que Dieu lui donne courage et santé pour commencer la lutte! Le Foyer m’a été utile, une fois de plus. Devant les difficultés auxquelles je dois faire face, on lui a trouvé une place qui doit lui servir d’apprentissage. Il fait les courses, le classement, des copies à la machine et l’occasion de ne pas oublier l’allemand. Nous nous retrouvons au Foyer, à midi; on continue à l’y recevoir malgré ses culottes longues et le léger duvet qu’il a sur les lèvres…Il est content, tant mieux! Mauvaises nouvelles de Maman et quelques jours après on nous prévient qu’elle est au plus mal. Nous sommes partis tout de suite, à la Charité, Xavier et moi, Guy s’y trouvant déjà. Nous avons eu la consolation de la revoir vivante; elle a été si heureuse de nous sentir auprès d’elle! Elle s’éteint doucement mais a gardé toute sa lucidité et nous l’avons quittée pour ne plus la revoir.. N’était-elle pas perdue pour nous depuis quatre ans? Nous avons eu la consolation de la savoir entourée de soins et d’affection, chez ses enfants, et non entre des mains étrangères. Le dévouement de Mimie lui portera bonheur. C’est auprès de Marie qu’elle repose. Après la cérémonie religieuse à la Charité, le convoi est arrivé au Père-Lachaise où ses enfants et petits-enfants étaient réunis. Son Guido qu’elle aimait tant ne l’a pas revue et Camille m’a écrit une lettre désolée et pleine de cœur . Il a fallu me décider à dire à mon Fils quelle était sa situation car il est en âge de le savoir. Combien il était ému! Puisse-t’il me comprendre et ne pas m’en vouloir! N’ai-je pas tout fait pour qu’il soit heureux? Noël au Foyer, dans une ambiance douce et agréable pour mon Fils et pour moi, mais j’ai le cœur


triste… J’ai terminé l’année au théâtre, avec Madeleine Sauvé et Henriette Musard: « le Taciturne », pièce très osée, jouée merveilleusement par Louis Jouvet et Pierre Renoir. Retour avant minuit, réveillon calme et tendre en tête à tête avec mon Fils. 29/46 Nous voyons beaucoup d’amis, Tio, Mary, Mad. De Berwick , les Claude, Jacquemin, Macry, Mario, sans parler des camarades du Foyer. Guy travaille avec entrain et courage, mais il a besoin de se distraire. J’apprends avec chagrin la mort de tante Marie Néarque qui a toujours été bonne pour moi et qui m’a aidée, par ses belles étrennes, à élever mon Fils. Vu « Maya », très jolie pièce, en compagnie de Colibri, qui me fait chanter et semble heureux de mon amitié tendre. Les différents entre mes frères s’accentuent et, comme ils ne se voient plus, c’est moi qui suis forcée de les mettre au courant des propositions mutuelles et d’essayer de tout concilier. J’ai cependant assez de soucis moi-même! Suzanne Mille m’offre une place, pour deux mois, a « Pix », où elle travaille; c’est mieux que rien. Maintenant que la situation est peu brillante chez eux, Louise me fait des amabilités; j’ai fait la connaissance de danièle qui a 4 ans et prédis à sa mère qu’elle serait jolie. En Juin, réunion musicale chez nous: Tio, Valentine, Mary, Lily, Malvina, Guy Rémond. Incident fâcheux, entre Tio et Valentine, au sujet de Braïlowski et aussi de Paul Claudel. Tio a été admirable de sang-froid. Cette pauvre amie, devant de grosses difficultés matérielles, se voit forcée de tout vendre et de laisser son appartement. Elle est « crin », par moments, mais arrive à se tirer d’affaire, grâce à ses nombreuses relations. Louise étant dans une période d’amabilité, je la vois plus souvent et aussi l’original Mario qui vient nous trouver sans crier gare. Guy quitte sa place chez Lévy et je l’envoie à St amand, chez Isidore qui y est installé depuis sa séparation et sa brouille avec François. Cela fera une détente à mon Fils avant de recommencer à travailler chez Monsieur Chamousset, un ami des claude, qui s’occupe de machines à imprimer sur des objets. Cela lui plaît et l’intéresse et le voilà, à dix-sept ans, soutien du foyer! J’essaie de lui rendre la vie agréable et de le distraire par des sorties et des réceptions de camarades. Colibri, très fatigué, a dû partir sur la Côte d’azur; il en revient avec une meilleure mine, mais bien fragile. Nous restons bons amis, c’est-ce qui compte, et il fait donner des leçons de violon, à sa fille aînée, par Tio. Noël, chez nous, avec le vieux camarade Macry, et fin d’année en tête à tête avec mon Fils adoré. Arrivée d’un chèque d’Ernerstine qui nous est d’un grand secours. Beaucoup de réceptions: chez Xavier, Valentine, Emma, Nadine Vienne, Claude, Chamousset, concert Ravel, etc…. Un soir de musique ici, avec Colibri, Tio et Suzanne Prud’homme, nous voyons surgir Hans, un correspondant de Guy; il a sa valise et s’installe chez nous…j’ai dû faire intervenir le Consulat d’Allemagne qui l’a rapatrié au bout de dix jours; ouf! Nous avons fêté, en famille, les 58 ans de Xavier et,peu après, la Première Communion de Christiane. Mort de Marie Lanzzoni, D’Anaïs Arachtingi, de Mr Préjet. Mireille vient déjeuner et m’annonce qu’elle quitte ses parents pour « faire sa vie »… Chamousset liquidant son bureau de vente, je consacre les derniers dix mille francs que j’ai, à acheter une « Bornkessel » à Guy qui en use pour travailler à son compte. Je me suis fait inscrire à l’Artisanat et vais rue Lecourbe travailler en collaboration avec mon Fils…c’est une douce association mais qui nous est insuffisante pour vivre… Pour deux mois, on offre à Guy une place de pointeur au Bourget, et il fait l’effort d’y aller à vélo, de bon matin, et par tous les temps. Il a une énergie et une activité admirables,mais quelle angoisse pour moi, chaque soir, en attendant son retour! Nous avons terminé l’année chez Lily Macry qui nous a bien gâtés. Germaine Glavany est arrivée d’Istambul. Elle m’a dit que sa grand’mère avait avoué que « j’étais la femme qui aurait convenue à son fils »…très flattée! Guy, fatigué, je l’ai envoyé à Saint-Amand où Isis et Jane l’accueillent toujours avec plaisir. A son retour, aux vacances de Pâques, j’ai reçu Denis qui est un bon petit garçon et j’ai eu l’occasion de revoir ses parents qui sont venus le chercher. Revus de bons amis: les Plessos, Marie Braggiotti et ma délicieuse cousine de Londres, Lily Maréchal. Thérèse aussi a passé quelques jours à Paris; combien je suis fière de son amitié! J’ai tout abandonné pour profiter d’elle le plus possible, promenades, visites aux musées. 17 août, Guy a eu un accident de vélo dont il est sorti indemne, un vrai miracle! Mary Aslan vient m’annoncer l’arrivée de Mère Joannita,de Roumanie, et j’ai couru aussitôt la voir,


avec Annette et Michel. Les religieuses ne vieillissent pas! Aux « Ambassadeurs » où se joue « Miss Ba », nous avons donné l’idée à Marie Bell de faire imprimer des cigarettes avec le nom de la pièce, pour les distribuer dans la salle; elle a trouvé l’idée 30/47 épatante et nous a donné la commande. Beaucoup de travail, pour la fin d’année, et Guy passe des nuits entières à l’atelier. Il n’a que dix-huit ans et je tremble pour sa santé. J’ai fêté mes cinquante ans, très fière parce que je ne parais pas mon âge. Il y avait Xavier, Louise, Tio, Malvina, Marie Braggiotti, Lily, Mary,Valentine Magdeleine et Alexandre; c’était charmant comme ambiance, simple et intime, et c’est mon frère qui a allumé les petites bougies. Nous avons gentiment passé la veillée du nouvel an, chez Xavier, avec la famille Herbillon. Petites discussions avec Guy qui n’a pas d’ordre dans son travail et se donne beaucoup de mal sans résultats… Yves, malade de typhoïde a été transporté à Pasteur et Serge rentre du Maroc, son service militaire terminé. En mars, nous déménageons »Multimarque » ici et je convertis la chambre de Guy en atelier; nous travaillons tous les deux et le chiffre d’affaires augmente. L’impression de cinq mille toupies fait de l’encombrement et nous descendons les boîtes faites à la cave où le client vient les chercher. Pour Pâques, j’envoie Guy se reposer quelques jours à la Charité. C’est surtout le voyage à vélo qui l’enchante; il en revient avec moins mauvaise mine. Au théâtre de l’œuvre, « le procès d’Oscar Wilde », avec Harry Baur. Plusieurs concerts de Tio qui joue la sonate de Franck magistralement! Guy a pris la route, pour dix jours, sur son vélo-moteur, et a eu toutes sortes d’aventures à cause de sa machine. Il a été hébergé chez un brave curé de campagne avant de retrouver « ses Dunes » dont il a souvent la nostalgie… 11 août, okolow qui apprécie Guy, nous offre de s’intéresser à son affaire, pour lui donner de l’extension. Nous louons un local, passage des Ecoliers, et installons l’atelier de Multimarque. Xavier veut aider son filleul de ses conseils, mais cela ne va pas tout seul. Nous avons beaucoup de travail, pour la fin de l’année et passons une partie de la nuit à terminer les commandes. Je suis forcée de livrer de gros paquets et cela me coûte et surtout me fatigue; avec la tenue de notre intérieur, c’est trop! Guy s’est rtouvé mal d’épuisement et je suis à bout! L’un et l’autre changeons de caractère et nous heurtons. Quel enfer a crée pour nous Okolow, alors que nous étions si bien! Cet effort m’a vieillie de dix ans! Je fais tout mon devoir et plus pour aider mon Fils. Puisse-t’il un jour comprendre ce que j’ai été pour lui! Heureusement, nous avons tout plaqué pour terminer l’année gaiement, en famille, chez Xavier. 1936 . J’ai fait émanciper mon Fils afin de lui donner plus de liberté dans son affaire, et, grâce à Lucienne, nous avons pu acheter une machine à graver qui va nous permettre d’étendre notre industrie. Le service militaire approche, nous avons un bail commercial sur le dos, et, comme Okolow ne s’est pas engagé au-delà d’une aide financière, personne n’est à même de remplacer Guy pour la partie technique, pendant son absence. Il me faut multiplier les démarches pour obtenir un sursis. Je l’obtiens,non sans peine, et, au patronnage, on me recommande un tout jeune garçon pour apprendre le métier et seconder son patron. Il s’appelle Jacques et travaille encore à Multimarque. On a embauché aussi un autre ouvrier de 20 ans, un israëlite, originaire de Salonique, et qui, plus tard, a été saisi par la Gestapo et torturé avant de mourir. Nous avons un peu de distraction, le soir, en jouant à la belote, de temps en temps, avec les Kéfeli-guérin, ou au Bridge avec le groupe Tio, Lily, Suzanne Prud’homme. Aldo Braggiotti vient de temps à autre faire la dînette avec nous; malheureusement, Guy ne peut beaucoup l’intéresser et nous le perdons de vue! Le 4 Février, le mariage de Serge avec Mado Rémy, à Saint-Lambert. Réunion à l’hôtel Lutetia; beaucoup de monde et d’élégance. C’est le premier de la génération qui se marie et il a à peine vingt ans! Lettre navrante de Guido dont les beaux-parents sont ruinés et qui est lui-même sans ressources… Je suis navrée d’être impuissante à l’aider; pauvre frérot! Je me suis mise à chanter, comme je le fais souvent quand mon cœur est lourd et cela m’a fait du bien. Guy est un bon et adorable enfant quand il ne joue pas à « l’Homme » . Toutes nos discussions viennent de Multimarque. Nous apprenons la mort de tante Marie Marnitch, à 90 ans. Très fatigué, puisqu’on a dû lui faire une piqûre d’huile camphrée, Guy a pris la route vers ses « Dunes » et ce sera une détente. Quelques jours après, à Paris, il a un accident de vélo-moteur dont il sort indemne, par miracle, mais qui nous coûte cher en réparation car il était dans son tort. Au théâtre, avec Tio et Suzanne Prud’homme, nous voyons une pièce remarquable, interprétée par valentine Tessier, Jeanine Crispin et Daniel Lecourtois: » La Femme en fleurs ». Le 23 Octobre, nous fêtons la majorité de mon Fils par une petite réunion de jeunes: Yves, Serge,


Mado, Christane, Simone, Aldo et Jean Chanel; c’était charmant! Toussaint! Enfin, une heure de recueillement à Saint Jean-Baptiste de Grenelle qui a apaisé mon cœur en détresse. 31/49 Nous avons arrêté le travail pour fêter la veillée de Noël, à la lueur de nos petites bougies, et l’avons repris toute la journée du lendemain, comme des païens; quelle vie! Terminé l’année, tous les deux, chez Malvina, bien éprouvée, mais si digne, à cause de l’abandon de son mari. 1937-Suzanne Prud’homme nous a donné un poste de radio et nous ne collerons plus nos oreilles au plancher pour écouter des bribes d’émission chez le colonel Marfeing. On me prive de l’allocation de chômage, à cause du travail de guy, pourtant bien insuffisant à nous faire vivre. Quelle tuile!! Une gitane m’avait prédit, autrefois, que j’aurais de meilleurs jours…quand donc arriveront-ils? Guy ne réalise pas les difficultés où je me débats; au fond, ce n’est qu’un grand gosse qui ne peut se passer de sa Maman. Si j’étais égoiste, j’aurais accepté la place que lui offre Dubuit et qui nous aurait permis de vivre à l’aise, mais « Multimarque » lui tient tellement à cœur que je ne veux pas le sacrifier. Aujourd’hui, il ramène à l’atelier une chienne abandonnée au Champs-de-Mars et qui lui donne, quinze jours après, cinq petits, très beaux. Nous l’avons baptisée « Stella »et peut être va-t’elle nous porter bonheur…En attendant, Guy pleurait, à midi,de son impuissance à gagner de l’argent, malgré tout le mal qu’il se donne. Il ne veut pas suivre mes conseils et cela donne lieu à des heurts décevants. Surprise de recevoir de petits revenus d’Istambul qui, avec les étrennes d’Ernestine et celles de Papa Grandjean, nous permettent de joindre les deux bouts. La famille de Xavier est encore dans sa passe d’amabilité. Louise et les petites viennent souvent nous surprendre et Christiane fait avec moi ses premiers essais de chant; le timbre de voix est joli, pur, mais elle est nulle en sofège. Il est certain qu’à son âge je chantais déjà avec facilité. Le 27 juillet, mariage de Mireille, avec Edouard Dupuy. C’est le Père Summa qui leur a donné la bénédiction nuptiale, à St Antoine de Padoue, et fait une allocution pleine d’esprit et de cœur. Il était aussi au repas intime, chez Yves, installé place des Vosges, avec un camarade des Roches. Je revois souvent mère Joannita, qui est une amie pour moi, et cela me réconforte. Guy se décide enfin à prendre quelques semaines de vacances et je surveille l’atelier pendant son absence. C’est de force que j’ai arrêté sa place. Il est chez Malvina qui l’accueille à sa villa de la Favière, dans le Var. Comme elle ne tarde pas à partir en Norvège, chez sa Mère, elle a la gentillesse de laisser sa chambre à mon Fils et de le confier à deux vieilles dames qui sont locataires de notre amie, pour la saison. Les lettres que je reçois de mon rejeton sont pleines de bonne humeur et j’en suis heureuse. Cet enfant n’a jamais profité de sa jeunesse à cause de ses responsabilités de jeune patron. Il rentre à Paris, aux premiers jours de septembre, et m’avoue qu’il a rencontré, à la favière, une jeune fille qui lui plaît. Marie-Claude vient passer quelques jours à Paris, mais elle est bien moins agréable que son frère et me donne du mal. Yvonne Roman passe nous voir, après quinze ans de séparation. Toujours la même, menant sa vie avec intelligence. Elle a épousé un médecin de saint-Raphaël, mais n’a pas abandonné pour cela sa vie d’artiste. Arlette, la petite élue, a envoyé à Guy une carte de Suisse et cela a fait battre son cœur… Le nouveau poste de Radio est là. C’est une folie de mon Fils, mais il en est si heureux que je n’ose rien dire. Après l’avoir un peu dégrossie, au point de vue musical, j’ai voulu confier Christiane à Valentine qui ne voulait pas s’en charger afin d’éviter cette « famille à histoires », mais la voix de ma nièce l’a tellement emballée qu’elle s’est laissée attendrir et va la préparer à entrer au Conservatoire. Guy, pour la première fois, s ’est mis en colère, et sa colère-il était blanc-m’a complètement bouleversée …Valentine est venue passer la veillée de Noël avec nous et cela nous a tirés de nous-mêmes. Le jour de Noël, travail à l’atelier, pour contenter Arka, et dîner en famille, chez Xavier. Ce cher Grand a abandonné son bel appartement du Champs-de-Mars, depuis le départ de ses trois aînés, pour s’installer au square St Lambert. Nous avons terminé l’année dans le calme, chez nous, et ma dernière pensée a été vers Dieu! 1938-Arlette est arrivée à Paris, avec sa Mère, et j’en suis heureuse pour Guy qui en rêve. Elle suit des cours d’italien et Guy n’a pas encore osé lui avouer ses sentiments et je ne voudrais pas le voir s’attacher, au point d’en souffrir, s’il doit essuyer un refus. J’ai fait tâter le terrain par notre amie commune,Malvina, et Madame Brylinski a répondu qu’elle laissait pleine liberté a sa fille.


Le 12 février, Arlette est arrivée, ses livres sous le bras, comme une écolière, et je lui ai demandé, Guy étant si timide, si elle voulait être sa femme…Son consentement a mis sur le visage de l’adolescent une 32/50 telle expression de joie paisible que je ne puis l’oublier. Ils ont échangé leur premier baiser tandis que je faisais des vœux pour leur bonheur. Guy amoureux et charmant…enfin il commence à vivre! Le docteur Abonneau que j’ai consuté m’a dit qu’il était surmené mais résistant. Au spectacle de A.B.C. où nous étions en première loge, Arlette a été remarquée par Charles Trenet qui ne l’a pas perdue des yeux en chantant »Fleur bleue »…Guy, très fier. Fiançailles officielles, chez Magdeleine le 20; réunion délicieuse: la famille de Xavier, les Okolow, Emma, Valentine, Marcelle, etc…trente-cinq personnes; ambiance agréable et bon lunch. Arlette part pour l’Algérie où elle va passer un mois auprès de son Père, ses parents étant divorcés. Elle revient à Paris et passe huit jours chez nous avant de rejoindre sa Mère, dans le Midi. Son Père est arrivé avec elle; c’est un homme très distingué et plus sympathique que sa femme. Il a visité l’atelier et m’a fait une longue visite afin d’envisager l’avenir de nos enfants. Après plusieurs lettres de Mimie nous mettant au courant des hauts et des bas de la santé de son mari, nous apprenons que notre pauvre frère est mort, en chrétien, après une pénible agonie. Je pars aussitôt à la Charité, avec Xavier, pour l’accompagner à sa dernière demeure. Il n’avait que soixante-deux ans et laisse une jeune femme avec deux fillettes dans une situation difficile. J’ai connu Elisabeth Ferry, la fiancée d’Yves, une jeune et belle lorraine, avec laquelle nous sommes venus, dans l’auto d’Yves. Le jeune couple poursuit sa route, après les obsèques, et je rentre à paris, avec Xavier, par le train. Scène pénible avec Guy, toujours à cause de Multimarque, et je l’ai giflé pour son impertinence . Il a quitté la maison, pâle, sans mot dire, pour aller retrouver son futur beau-père, me laissant toute tremblante…Il est revenu, vers le tard, avec Monsieur Brylinski qui, pour nous changer les idées, nous a invités à dîner en ville. Ce matin, j’ai dit à Guy que je cédais devant sa volonté de ne plus m’occuper de son affaire, mais que s’il désertait la maison avant son mariage, je n’assiterais pas à la cérémonie. Cela l’a fait revenir au bon sens, mais il est glacial avec moi et je souffre atrocement…mon Enfant que j’adore s’arrache à moi!! Xavier qui avait pris part, avec Monsieur Brylinski, de nos conversations au sujet de Multimarque, m’a sentie si désemparée qu’il est venu me voir ce matin, et m’a invitée à fêter avec eux, ses soixante-trois ans. Enfin, des nouvelles de Guido qui ne nous avait pas donné signe de vie depuis sept ans! J’ai dû faire intervenir la préfecture de Police pour le joindre, à Kénitra, et lui annoncer la mort de François. Réunion musicale « Castelli », chez Valentine. J’ai chanté « A la bien-aimée absente », de Beethoven et nous avons applaudi la future « étoile » de la famille qui progresse rapidement. Fêtes de Première Communion, chez Magdeleine et chez Cony. Mort de Mère Israël, à Costa-Rica. Vagues projets d’un voyage à Istambul qui se précisent au bout de quelques jours, Camille me suppliant de ne pas changer d’avis et qui m’attend avec impatience; je commence mes préparatifs de départ avec fièvre…Les dernières semaines passées avec Guy ne sont pas intimes et chaudes, comme j’en rêvais…il se surmène et son humeur s’en ressent, mais j’ai quand même le cœur gros de m’en séparer!…Il est heureux et n’a plus besoin de moi! Un groupe d’amis invités chez Marguerite Vido-Andréi, à Chatou, nous arrivons pour trouver son mari mort subitement, dans la nuit; pauvre femme! Mes préparatifs de départ nous ont empêchés d’aller à Nancy pour le mariage d’Yves et Elisabeth et je le regrette. Enfin, Guy laisse son atelier et nous partons à cinq heures, libres tous les deux et tendres. Guy heureux d’aller retrouver Arlette et moi aspirant à me changer les idées après cet enfer créé par Multimarque. Nous avons revu avec émotion notre villa d’Endoume où les nouveaux propriétaires nous ont très bien reçus. Visite à nos vieilles connaissances: Bonneau, patrice,etc…et à Sion où j’ai présenté mon Fils à Mères Loÿs, Anne-Madeleine et Vincent Ferrier. Il m’a bien gâtée et entourée de tendresse, pendant ces quelques jours passés à Marseille avec moi, et j’en ai de l’apaisement. Il me quitte pour aller à la Favière et je reste à Sion, profitant pour aller voir les Rigaudias , le Docteur et Kiki Audibert, Tata Merrou et sa famille et…Louis Maurel, plus ému que moi de cette visite au bureau de la banque Ottomane. Mère Loÿs a été pour moi aussi bonne qu’on peut l’être. Mère Anne-Madeleine toujours émouvante pour mon cœur dont elle a été la première passion, à treize ans. Cher Sion! Une dépêche de guy et Arlette, le jour du départ, m’a touchée. Le « Lamartine » a levé l’ancre à dix-huit heures…Un temps idéal, une mer d’Huile, je crois rêver…


Escale à naples; j’ai visité Pompéi, avec mes voisins de table, deux étudiants turcs, et tout un passé de civilisation! Après Bonifacio, nous voilà en pleine mer, une mer calme, un ciel bleu qui vous font désirer de voir ce 33/52 Voyage durer longtemps, longtemps, car c’est le complet repos…Je me tiens toujours à l’arrière, face au sillage et aux mouettes qui nous suivent; je lis, je rêve à mes enfants…Un soir, j’ai brusquement sangloté en songeant à la distance que j’avais mise entre Guy -qui est ma seule raison de vivre- et moi! Arrivée à six heures du matin, après une traversée idéale! Sur le quai, Camille, Mathieu, Yvonne, les Manzzini venus m’accueillir, puis Aimée Dussi et Jacques Reboul. Le lendemain déjà, défilé des visites: Régine, Lucie Psalty, Rose Abdal, Marthe Summa; très amusant de se revoir après de longues années…les rides sont là, mais l’amitié est la même. Première sortie, avec Camille, à Thérapia, et visite à Sion où les Sœurs n’ont plus vêtements religieux et cornettes; parmi elles, sœur Potamienne, si dévouée à nourrir les pensionnaires voraces que nous étions alors. Le lendemain, côté Dardanelles, à Yéchilkeuy (San Stefano) chez les cousins Marinitch . Animation des baigneurs dès le matin; déjeuner sous la tonnelle, servi par un laquais stylé, suivant les habitudes traditionnelles de la maison. Leïla fine et aimable, Richard, toujours épanoui et gâté. Pour la fête de Camille, les cousines et les amies. Installée comme une Pachate, je recevais les invitées; Ma Sœur semble si heureuse de m’avoir là; elle a bien changé et seul se retrouve encore son regard mélancolique. Prinkipo, la dernière des îles des Princes. Les maisons jumelles n’ont plus la même vie, mais l’ombre de ma chère Grand’Mère y demeure…Brice, toujours original et grand seigneur! Au 39 de la rue de Pologne, la vieille maison Giustiniani où je suis reçue par Sophie qui, à quatre-vingt-deux ans, est toujours fine et racée. Elle m’a laissée vider ses albums de famille pour enrichir ma collection. Revu Marie Vidovich , bien à plaindre car elle perd la vue, Madame Viraps, alerte à 81 ans, Marie Vitalis réduite comme une petite fourmi. Nous n’arrêtons pas de recevoir ou de faire des visites. Je retrouve ma gaieté et mon heureux caractère; je me laisse vivre…Mon arrivée est pour Camille une occasion de distractions et surtout de détente. Mathieu, toujours un « sphinx », tant pour sa femme que pour son entourage. La nouvelle de mon arrivée s’est propagée comme une traînée de poudre et toutes les personnes qui me connaissent demandent à me voir; c’est pour beaucoup, davantage la curiosité que l’intérêt qu’elles me portent; je ne me fais pas d’illusions, mais c’est amusant quand même. Je reçois des invitations à sortir de tous côtés. Deux jours chez les cousins Marinitch: promenade sur la plage de Floria, le lendemain, en Cutter, par une mer démontée, mais si tranquille avec Richard, vieux loup de mer. Ironie du sort, en rentrant chez Camille, je trouve Lily Beeman à la maison et elle me fait mille grâces…elle pour qui Théo m’a délaissée pour la retrouver à Paris, comblée de richesses et d’honneurs, son mari étant correspondant du Times. Le 3 août, arrivée de magde, avec Jean et Marie-Pierre; grande réunion, à pendik, chez laurent. A Thérapia, en voiture, avec Laurent; la promenade ne vaut pas celle en bateau, mais elle est jolie quand même. Nostalgie de mon Fils dont les nouvelles sont bonnes, heureusement. Le jour de l’Assomption, première communion de Renata Mazzini , à la cathédrale de cadi-Keuy où nous avons organisé un chœur de chant formé de dix cousines: Marie Brucy, Véronique, Mireille, Germaine, Cornélie Travers, Y. de Wagner, Yvonne, magde, Camille et moi…J’ai fait un solo dans cette église où j’ai si souvent donné ma voix de quinze à vingt-cinq ans! Dans la soirée, agréable tête à tête, avec Ismet Bey, au Cercle d’Orient. On l’appelle le « bel Ismet » et avec raison. Cela m’a amusée, après trente ans, de l’entendre me faire les déclarations qu’il n’avait pas osé me faire, m’a-t’il dit, Théo étant son ami. Visite à nos vieux amis Pekmez, toujours grands seigneurs. Avec edouard, à Mosca d’où la vue sur le Bosphore est magnifique, avec la tour de Léandre. 17 août. Théo m’ayant fait savoir, par Jacques, son désir de me revoir, nous avons pris rendez-vous dans un grand café de Péra. En y allant, je l’aperçois qui venait du côté opposé, sa tête dépassant tous les promeneurs, et lui ai fait un salut de la main, comme si je l’avais quitté la veille. Il est toujours bien, racé, élégant, les cheveux blancs et la démarche fière. Très tenu et heureux avec sa nouvelle épouse, tant mieux. Nous sommes restés sur la terrasse jusqu’à huit heures du soir, bavardant comme de vieux


camarades, et cela après vingt-quatre ans! Il m’a raconté sa vie depuis la guerre et mis au point certains faits demeurés obscurs pour moi. Pour ma part, il m’intéresse uniquement parce que c’est le Père de mon Enfant et j’étais contente 34/53 d’avoir eu cette occasion, sans l’avoir cherchée, ni espérée, de lui dire tout ce que je pensais de sa conduite à mon égard, et de lui parler de notre Guy dont je suis si fière! A un moment donné, ses yeux se sont embués de larmes et il a regardé longuement la photo que je lui montrais. Quel phénomène d’inconscience, mais tendre et sympathique! Camille qui avait voulu s’opposer à cette entrevue a fini par comprendre que j’ai eu raison de l’accepter et même d’y donner suite. Quelques jours après mon arrivée chez elle, elle m’a remis une lettre…cela m’a donné un coup terrible, et je l’ai reçu sans broncher! C’était la lettre, pleine d’angoisse et aussi de dignité, que j’avais adressée à Théo alors qu’il avait quitté la France sans me revoir! A-t’on le droit d’intercepter une lettre qui vous est confiée et, en toute conscience, ne doit-elle pas être renvoyée à la personne qui l’a écrite si on ne veut pas la remettre au destinataire?…Bien des choses seraient changées dans ma vie sans cet incident jugé sans importance! Mais que peut-on contre la Destinée?… Soirée chez Jacques et Lina dont la terrasse donne sur la Corne d’Or, avec Eyoub dans le fond. Quelle féérie que ces petites lumières se mirant dans l’eau! Le 21, les Noces d’Argent de Laurent et Zizi. Messe à la petite chapelle du village, avec le prêtre qui avait célébré le mariage, il y a vingt-cinq ans, et arrivé exprès de Roumanie. Jacques tenait l’harmonium et accompagnait le chœur improvisé avec tant de jolies voix de la famille. Déjeuner intime, avec les parents proches, au jardin; longue sieste, dans l’après-midi, afin d’être reposés pour la réception du soir. Les arbres étaient garnis d’ampoules, le tennis, où l’on devait danser, entièrement paré de gris argent, et deux orchestres, installés dans les bosquets, se faisaient entendre tour à tour. Les invités arrivaient en train, en voiture, en bateau; plus de cent cinquante personnes et de belles toilettes. Chacun signait sur un « livre d’or » et emportait, en souvenir, un porte-mine en argent. Buffet somptueux, danses et toasts jusqu’à cinq heures du matin. Les uns sont partis sur la vedette du corps diplomatique, les autres en voiture, tandis que les parents restaient chez leurs hôtes. Mon cousin Laurent n’est pas grand, mais, à quarante-six ans, c’est un grand personnage. Encore une bonne journée auprès de Zizi si accueillante; ambiance gaie et familiale, puis retour en « Nach », avec Laurent. De l’Asie à l’Europe, traverssée du détroit sans quitter la voiture, vraiment amusant! Revu Théo qui m’a fait visiter son appartement et admirer son riche mobilier de style oriental. Promenade à Istambul, avec Cécile Dussi: visite des fouilles bysantines, du quatrième siècle, mises au jour récemment; des mosaïques à fond blanc, de trente teintes différentes, tout-à fait intactes sous dix mètres de terre, à l’emplacement du palais de Justinien. Quel art et quelle richesse! Visité ensuite Sultan Hahmet et sainte-Sophie; cette dernière merveilleuse comme architecture, est transformée en musée; l’autre, lumineux, est riche en couleurs et en tapis. Journée particulièrement Intéressante pour moi. Après une journée chez les Marinitch, soirée chez des amis de Mathieu. Je me sentais si dépaysée et contraite, parmi tous ces enfants d’Israël, que je me suis trouvée mal, ce qui m’a valu, le lendemain, un sonnet humoristique de Lina Reboul. A Prinkipo, revu Mart Rodriguez, en vacances chez nos cousins, avec sa fille, Valéria. Thé chez Albert Vuccino et promenade jusqu’à la pointe a Fanaraki, qui m’a tout-à-fait déçue. Où sont les cyprés et les térébinthes qui étaient si beaux? Le phare est bien vilain dans sa nudité. Richard, Leïla et les filles du consul Rauth étaient avec nous pour traverser le Bosphore; arrêt à Buyuk-Déré( la grande source) où nous sommes montés en « talika ». On y a fait une belle installation et la vue, de là-haut, est admirable. Déjeuner à moda, chez Marie Pappa-Méry, si accueillante et si bonne; revu Véronique, Emilie Travers, Noëlie Lazian, etc…soirée chez Lucie Psalty, une des personnes que j’ai retrouvées avec le plus de plaisir. Surprise d’avoir la visite de Binaz, mon amie turque, et après-midi chez Madame Jones où Amélie surmélian m’a fait rougir par ses éloges sur le passé: ma voix, mon caractère, mon élégance…hélas! Tout est si loin! Promenade à Prinkipo, avec Richard et Leïla, par un temps idéal, et accueils aimables chez nos cousins castelli. Le manque de nouvelles de Guy, par ces temps troubles, m’inquiète et ternit ma joie.


Déjeuner au Club du Taxim, ultra chic, avec Laurent et Magde, puis visite à Madame Bond, toujours si jolie. Pélérinage au cimetière de Férikeuy, calme, ensoleillé, où reposent mon cher papa, mes petits 35/55 frères, mes grands-parents, et où je lis tant de noms familiers sur toutes les tombes… Soirée à Calamiche, chez les cousins Vuccino: Albert, toujours plein d’esprit, Artémise, charmante. Retour au clair de lune vers minuit. Chez Aimée Dussi, Cécile, de bonne humeur, en a raconté de drôles…jeune fille moderne, et sa sœur Noelle, riait de mon air ahuri. J’ai longuement écrit à mon Fils dont la lettre était pleine de cœur et qui lutte, seul à Paris, avec mille difficultés. Journée de plein air et de pique-nique, dans la belle propriété de Djadi-Bostan: Camille, Mathieu, les Pappa, Psalty, Zinguili, Abdal, etc…J’ai pris mon premier bain de mer et j’ai entraîné Camille a en faire autant. Tout le monde me dit que ma sœur est transformée depuis mon arrivée, et j’en suis heureuse. De Djadi-Bostan, le train nous a conduits à Pendik, ma sœur, mon beau-frère et moi. Zizi avait organisé une soirée récréative, comédies et travestis, pleins d’entrain, sur sa grande terrasse. Parmi les invités: les Mahakian, Massar, Solberger, César et sa femme, le Bey de Pendik, sa famille, etc…chaleureux applaudissements à « Pendik en folie », puis danses et jeux jusqu’à l’aube. Le lendemain, bain de mer, Kief, toute la journée. Le soir, j’ai chanté sur la terrasse, au clair de lune, des mélodies d’autrefois, réclamées avec insistance. Que c’est bon de se laisser vivre! Retour en voiture avec Laurent,Asie Europe. Ma sœur est souvent triste et rêveuse, torturée par le manque de nouvelles de Mario; elle me navre et je ne sais quoi faire pour la distraire. Au cinéma, quel cinéma! Avec Théo qui m’a remis la copie de ses citations à l’armée, pour mon Fils. Deux jours à Thérapia, chez Yvonne qui habite un vaste « yali », face à la mer,et , en rentrant, je trouve une lettre de guy qui me dit avoir le cafard. Je commence à trouver le temps long sans lui, malgré la vie de château que je mêne. Jolie promenade à la Colline de la Liberté, avec Camille et Lucie Psalty, halte dans un petit café, et, au retour, visite à Miss Anna, brave gouvernante que nous faisions enrager quand nous étions enfants, et qui termine sa vie dans un asile de vieillards, bien tranquille. A Moda, chez Germaine Summa qui m’a gardée le soir, dans sa petite villa arrangée avec goût et m’a reçue très affectueusement. Les bruits de guerre s’amplifient et troublent mon repos… Réveil dans un cadre exquis: mer bleue, ciel pur, de la verdure, des chants d’oiseaux…Visite à Théo, assez soucieux, mais de bonne humeur quand même. Il m’a parlé de sa grande Andrée qui le délaisse et de la fille de Gaston, « Joëlle », qu’il ne connait que par photos. Revu ma camarade, Sophie Raymund-Antipas, la même, malgré ses cheveux tout blancs, sympathique, enjouée. Elle m’a demandé si j’avais toujours la manie des carnets et des listes… 24 spt. Le « Patria »est parti, emportant Magde , ses enfants, Madame Noblet et d’autres français…j’ai le cœur gros de demeurer ici alors que les nouvelles sont alarmantes…mon Guy chéri, ta pensée ne me quitte pas! Journée à Prinkipo où mes cousines m’ont offert le tour de l’île en « talika »; un vrai régal avec cette odeur de pins! Nous nous sommes arrêtées au petit cimetière du village où repose le vieil oncle Hilaire, le frère de notre chère Yaya, et qui était un parisien raffiné. Réception à Yéchilkeuy, chez les Marinitch: Mary Rodriguez, sa fille, Viviane Jones, le Consul d’Angleterre et ses filles. Bon repas, bonne humeur; en dépit des nouvelles politiques, on veut garder l’espoir. Visite à Théo, assez mouvementée; petit café turc et force cigarettes, tout en bavardant. Quel numéro! Jacques m’a dit que sa femme est inquiéte de me savoir là…Pauvre femme, si elle savait combien elle peut dormir tranquille! Jacques et aussi Germaine m’ont dit que Théo semblait remué de m’avoir revue; il est certain qu’il ne peut être indifférent à tant de choses que j’ai tenu à lui dire et aux lettres que je lui lis de notre Enfant. C’est à la crêmerie que je lui ai annoncé mon prochain départ, mais nous nous reverrons encore certainement. Visites d’adieu à moda: Emilie Dimitriadès, Véronique, Noëlie lazian, Alice Rossi, les Nomico, Travers, Brucy, Pappa, Chisnele, etc…J’ai tenu à revoir le pensionnat qui est transformé en école professionnelle turque de jeunes filles, et où l’on m’a fait un charmant accueil. Quelle émotion de revoir Cette maison où j’ai été élevée et où j’étais si heureuse!…Vivent les Turcs!


Les évènements semblent s’arranger et j’ai décidé de prolonger mon séjour jusqu’au 15 octobre. L’automne est merveilleux !…Magnificat! Les cousins Dussi, Marinitch, Brucy sont venus prendre le thé avec nous. Camille était contente d’apercevoir, de nos fenêtres, « Le Lamartine » partir sans moi. 36/56 Journée de « fa niente », à Prinkipo, chez les cousines Castelli . Le pays est attachant, idéal, et l’ambiance vous rend insouciant! Charmante promenade à la Colline de la Liberté, avec ma sœur et Aimée. Au petit café, une « miradjou » nous a donné des détails exacts, sur le passé, en lisant dans le marc; très curieux! Après un déjeuner, à Moda, chez les Brucy-Manzzini, j’ai vu Théo qui m’a reçue chez lui, en pyjama. Son intérieur est tenu d’une façon parfaite et il est comme un coq en pâte. A un moment, émus tous les deux, au souvenir du passé, j’ai pleuré contre son épaule…destin! Partie de plaisir avec Richard, Leïla et les Rauth. Nous avons déjeuné de « Kébap » dans un restaurant couleur locale, à Stamboul, puis nous avons pris le bateau pour Buyuk-déré. En « talika », ensuite jusqu’à Hunkiar-Souyou. Temps idéal et beaucoup de gaieté; dégustation d’eau à la source fraîche et transparente. Retour au clair de lune. Le Bosphore est une merveille!…deux choses m’ont choquées: entre la radio, à bord, sans arrêt, et la construction de villas modernes, parmis les vieux yalis, sur ces côtes pittoresques. Déjeuner à la colline de la Liberté, avec Camille, Aimée et Lucie; Kief, sous les arbres, et intimité charmante. Le soir, une lettre de ma petite Arlette qui m’a fait plaisir. A Thérapia, avec Lucie, chez sa belle-sœur qui nous a offert un repas somptueux, canotage et retour par la route. Avec Camille, j’ai tenu à revoir Eyoub et son vieux cimetière; halte au petit café, cher à Loti, où l’on conserve sa photo. Un jeune étudiant turc nous a fait les honneurs de la colline, très fièrement. Le soir, grand dîner chez Lucie Psalty; je grossis à vue d’œil, à ce régime. Le matin, visite à la séduisante Jeanne Capitaine. L’après-midi, Joseph Rigaudias m’a offert une promenade à Stamboul; nous avons visité le Parc de la pointe du Sérail, le Musée, le Trésor. Joseph est un cousin et camarade très agréable. En rentrant, une lettre de mon Fils qui me réclame; cette petite séparation lui fait-elle mieux apprécier sa Maman? Bonne journée de pique-nique à Prinkipo, avec Camille, Noëlie Lazian, Jehane de Beaufort et Leïla. Folle randonnée sur « Marco », avec Jehane, tandis que les autres sont parties sagement en « talika », pour le grand tour de l’île. Halte à « Paléoambello » pour la dînette. Je me sentais le même entrain, sur le bourricot qu’au temps de ma jeunesse… Visite d’adieu aux cousines et à Brice; Ernestine, voyant combien cela me faisait plaisir, m’a donné la belle photo de notre grand-père dans un cadre de l’époque. Le matin, avec Camille, j’ai visité la mosquée « Kachriée » que je ne connaissais pas; quelle vétusté artistique! L’après-midi, délicieuse promenade, avec Théo, à la colline de la Liberté. Un photographe ambulant était là et nous a pris en groupe. La tzigane aussi se trouvait là, inspirée.. Fin de journée et dîner chez Laurent et Zizi, dans leur bel appartement de Chichli . Journée de visites à Cadi-Keuy et Moda. Déjeuner chez la cousine Emilie, avec Cornélie et Y. de Wagner. Nous avons pris quelques photos et étions d’une folle gaité en remuant nos vieux souvenirs. Revu notre maison familiale où est installé un club turc, j’ai eu le cœur serré en voyant le jardin qui était si beau et où une pauvre chèvre, attachée à un piquet, semblait être un ermite dans un désert aride. Le soir, dîner chez Jacques et Lina; admiré une dernière fois, la Corne d’Or. Dernière réception de parents et d’amis: Aimée, Virginie Rigaudias, Jeanne Lahaille, Lucie, Edmée, Edgard, Bernard Vido, etc…Très gâtée de sympathie et de friandises. Le soir , bain turc, original et reposant. 15 oct.Combien il m’a été pénible de quitter ma chère grande sœur, après ce rapprochement qui nous a fait du bien a toutes les deux…Mais le devoir est là et mon Fils chéri m’appelle par des lettres pleines d’affection et de nostalgie. Sur le bateau, Camille me serrait dans ses bras, pleurant à chaudes larmes…le Théophile Gauthier s’est éloigné du quai…adieu!…Puissé-je te revoir, ma Camille, ma chère et pauvre Sœur!…Te revoir aussi, beau pays de mon enfance et de mon adolescence!…Le beau rêve est terminé!… Le temps est superbe. Halte au Pirée où j’ai été reçue par Bernard Couteaux, en attendant l’arrivée de Fernand Cangia qui m’a emmenée chez lui, en voiture, pour y passer la journée. Joie de revoir Lydia et de l’entendre chanter-quelle voix magnifique!- accompagnée par sa fille Laetitia; elle et sa sœur Maria-Pia sont de véritables beautés. Quelle réception charmante on m’a faite, me remettant même un cadeau de mariage pour mes enfants. J’ai pour voisins de cabine trois jeunes aviateurs, venant de Syrie, et dont l’un s’appelle Castelli. Je


fais quelques parties de bridge. Escales à Naples; invitation du Commandant Rabot qui m’offre un déjeuner de choix. Revu Pompéï avec un groupe de passagers. Pour le dernier jour, une mer houleuse, mais j’ai été vaillante, comme toujours. Arrivée à Marseille et déjeuner chez les Rigaudias; Eugénie Payan, fine et équilibrée; 37/58 Marie, touchante de fidèle amitié! Elles voulaient me garder, mais j’ai pris le train afin d’être à paris pour les vingt-trois ans de mon Fils. Personne à la gare…j’ai surpris Guy au lit; douce émotion du revoir… Dîner, avec mes enfants, chez Lani. Hélas! La vie d’esclavage a recommencé! Mon Guy se tue au travail, et, de mon côté, je dois trimer pour arriver à vivre comme une abrutie. Avec Magde, nous avons parlé de notre bonne vie à Istambul où ma pensée retourne souvent avec nostalgie. Quel pays de rêve! Quelle vie calme, tout près de la nature, dans une chaude ambiance! Guy n’est jamais là, très pris par son travail et par sa fiancée; je me sent seule et lamentable!…Lettre exquise de Camille, ma sœur, mon Amie…lettre aussi de Guido, longtemps silencieux et si cher à tous! Courses avec les fiancés pour équiper Guy; il est bien fatigué et pâlot. Mes enfants sont amoureux, charmants,de vrais gosses. Guy m’a offert un aspirateur, quelle veine! Réception chez Gisèle, dans un milieu très « Istambul » . J’ai tenu à chanter, pour Sainte Cécile, comme chaque année, mais ma voix décline de plus en plus. Le soir, petit nuage entre nous car Guy se laisse influencer. Il fait des projets étourdissants et magnifiques!… Thé chez Yvonne-Gilles, avec les invités habituels. Mon Fils m’a offert une belle azalée pour mon anniversaire, et Arlette ses vœux et des fleurs; soirée délicieuse car Guy a été tendre. Visite à mamy, avec Magde; l’appartement est coquet et l’hôtesse originale. Mon Guy, à bout de lutte et de forces physiques, se demande s’il ne va pas renoncer à poursuivre son affaire; pauvre Enfant. Au lieu de s’épancher, il se raidit et nous nous heurtons bêtement, gâchant ainsi les quelques mois que nous devons passer ensemble. Avec cela, 16° sous zéro, et, pour me réchauffer, je suis allée au cinéma voir « la chaleur du sein », film charmant. Mon Guy, soucieux et taciturne, me peine d’autant plus que je ne puis rien pour l’aider à supporter son fardeau. Mon dieu, aidez- le! Arlette que je reçois gentiment n’a pas l’air de sentir mes attentions pour elle; qu’y a-t’il, Mon Guy a passé sa veillée de Noël avec sa maman et son « Médor » …Vingt-cinq bougies, vingt-cinq desserts, encore une fois, mais moins de gaité…Guichon fatigué et le cœur partagé, c’est la vie…moi, le cœur triste. Petite Arlette, gentille enfant, était avec nous pour cette journée de Noël. Soirée en famille, au complet, chez Mireille, dans une ambiance agréable. Pour ma fête, douce soirée, en tête-à-tête avec mon Fils qui travaillait à mes côtés; demain il doit veiller une partie de la nuit pour assurer ses commandes. Dernière soirée de l’année chez Xavier, avec la famille au complet; bon repas, bonne humeur, chants en chœur. A minuit et demie, Guy est allé rejoindre Arlette, c’est naturel, mais l’attitude de Mamy revèle qu’elle n’a pas beaucoup l’habitude des usages mondains ni la moindre cordialité pour une mère qu’elle sait seule… 1939. Journée calme avec mes amoureux. Hier soir, Guy est venu se blottir dans mon lit et il a dormi, vrai enfant, auprès de sa Maman. Au cinéma, « Blanche-Neige », dessin animé artistique, en couleur. Le soir, petite discussion avec Guy qui, sans en avoir l’air, est difficile à vivre, à cause de son instabilité. Vraie comédie pour lui mettre des ventouses, mais j’avoue que je ne suis pas une habile infirmière. Réunion musicale de famille, chez Valentine: Xavier, Louise, Mireille, Edouard, Yves, Elisabeth, Serge, Mado, Christiane, danièle, Guy, Arlette et Mimie, de passage à Paris. J’ai chanté « A la bien-aimée absente »de Beethoven, et Christiane étonnante de progrès. Le soir, mon Guy s’est encore blotti dans mon lit, comme un enfant dont on doit bercer la peine… Cérémonie annuelle du 20 janvier, à Sion, où j’ai rencontré tout un groupe de camarades de Cadi-Keuy. Reçu plusieurs fois, à déjeuner, Mémé, la grand’Mère de notre petite Arlette, qui est étonnante pour son âge. Mamy a écrit à Guy une telle lettre à mon sujet, que j’en suis révoltée! Il l’excuse, à cause d’Arlette, qui rentre de Suisse où elle est allée passer quelques jours chez une amie. Elle est très « petite fille », mais cela passera. Nous avons revu Yvonne Roman, fidèle amie, Raoul Marguet, en congé d’Indo-Chine, fidèle aussi. Drôle d’accueil en allant voir Louise; maintenant elle n’a plus besoin de moi pour faire chanter Christiane…


En Mars, Arlette est partie auprès de son Papa, en Algérie, et j’ai été heureuse de la sentir affectueuse à mon égard. Je me souviens de ce mot gentil, quelques jours après ses fiançailles: « Merci, Nany, d’avoir si bien élevé Guy pour moi ». 38/59 Pourquoi a-t’elle changé puisque je suis la même?… Guy, rêveur et amoureux, se réfugie dans mes bras…il a encore besoin de ma tendresse… Quelques lignes de Mère Joannita qui m’apprend la mort de Mère Anne-Madeleine. Encore une grande affection qui disparait! Journée triste et pluvieuse pour les Rameaux. Guy, fatigué, et moi inquiète. Petit rameau de buis, apporte-nous le calme, la santé et un peu de joie! J’ai invité Alba, pour les vacances de Pâques, et Magde a reçu Eva; elles sont gâtées par toute la famille, invitées à droite et à gauche, si contentes de connaître leurs cousines. Yves et Elisabeth, à dîner; Laurent et Zizi à déjeuner; ces derniers ont offert une jolie trousse de voyage à mon Fils. Les évènements politiques nous rendent soucieux, sans parler des difficultés pécuniaires à cause du mariage, dans quinze jours. Guy sait bien pourtant que c’est encore sa Maman qui fera des sacrifices pour l’aider. En attendant, il travaille comme un forçat et un soir, à bout de forces, il est venu s’endormir auprès de moi, refuge maternel. Mamy a quitté Paris sans me voir. Je n’ai pas de veine! Toutes mes joies sont assombries… Derniers préparatifs de départ…Guy nerveux alors que j’aurais tant aimé profiter de ces quelques jours avec lui, dans ce nid où il a grandi seul avec moi. 3 juin, arrivée à Toulon, puis à la favière. Guy si heureux de retrouver Arlette qui est venue au devant de nous, si jolie en bleu! « les Clarines » sont charmantes, mais j’aurais aimé une ambiance plus cordiale. Soirée à la villa « Noria » que Malvina a mise aimablement à notre disposition. Le lendemain, arrivée des Palmer et de Thérèse avec la vieille « caroline »; avec eux, visite à Mesdames Bello et Mechlikoff dont l’intérieur est plein de jolies choses. Soirée particulièrement délicieuse, entre mes vieux amis et mon Fils qui a enterré sa vie de garçon sans tapage. C’est un des meilleurs souvenirs de mon existence. 7 juin.mariage de mon Fils. Après le mariage civil, à la Mairie de Bormes les Mimosas, déjeuner intime au grand Hôtel du Lavandou, puis la céremonie religieuse dans le studio des clarines aménagé En chapelle; très simple et émouvant. Le jeune couple était ému et recueilli… Mes amis nous ont quittés, dans la soirée, pour rentrer à Monaco. Je me sens brusquement très seule et demande à Dieu de me donner le courage nécessaire pour organiser ma vie et me résigner à cette séparation…Mon petit Guy, mon Enfant si doux, mon Trésor, a quitté le nid maternel pour se créer un Foyer. Qu’il soit heureux! Je le bénis de tout cœur et souhaite de gagner l’affection de ma petite Arlette…je suis prête à tout lui donner en échange d’un peu de tendresse! Lucienne Charles, invitée au mariage, est à la villa Noria, avec moi pour les vacances, et nous organisons une petite vie amusante: promenade au Lavandou par la plage, »fa niente » sous les arbres, etc…coin et temps idéaux! En allant à la ferme des Montanard, surprise de rencontrer mes enfants qui ont tout l’air de deux chevreaux en liberté. Mon Fils nous a fait une petite visite, quelques jours après. Il a l’air si calme, si heureux, loin de sa vie d’enfer de Paris. Déjeuner amusant et aïoli à la Ferme, et, le soir, dînette à la villa Noria où Lucienne nous a bien gâtés. Elle m’a offert un somptueux déjeuner au Lavandou et après avoir salué les Mechlikoff, Bello, Goldé, j’ai embrassé mes enfants, chez les Monnard, avant de prendre le train vers Nice, tandis que Lucienne rentrait à Paris. Arrêt à Saint-Raphaël et déjeuner « colossal » chez Yvonne Roman-Jumaud où j’ai eu tant de plaisir à revoir ses vieux parents. Le soir, j’étais à Nice, chez Thérèse. Visite à Angèle Baudouy, toujours si amusante. Bonne soirée avec Thérèse et Ghorgui. Le lendemain, tandis que Thérèse vaquait à ses leçons, son mari m’a fait visiter Cimié, les Arénes, le jardin du cloître,etc…Tête à tête avec Thérèse, intéressant et réconfortant, ses idées sont tellement en communion avec les miennes! Le lendemain, les Palmer sont venus passer la journée avec nous et m’ont emmené le soir en voiture, à Monaco. Le pays est magnifique et, malgré l’orage, nous avons visité la ville. Notre chère Thérèse est venue avec son mari. Quelles heures douces auprès de mes meilleures amies. Nous avons envoyé des cartes clletives à des camarades: Aimée, Lucie, Marie Vido, Capello, Camille. Au Casino, j’ai tenté ma chance avec Ghorgui, et gagné 35 francs. Je n’ai pu m’empêcher de discuter un peu les idées des Palmer vraiment trop sectaires. Ai-je besoin de dire que ma pensée va sans cesse vers mes enfants?


Ballade en voiture au Cap Martin (château de l’Impératrice Eugénie) , puis à Menton où nous avons été reçus par Hélène Richard, femme remarquable. Le 29, départ pour Marseille où, après une visite à Eugénie Payan, je suis allée chez tata Merrou, installée à la Penne, avec son meilleur fils Louis, et ses deux petits enfants, Henri et Lucienne; l’aîné est 39/61 l’enfant de Francine, l’autre, celui de Marthe. Visite à Louis Maurel, non sans une petite émotion, puis à Blanche Deschaud, bien enlaidie alors qu’elle était si belle! J’ai vu M.Vincent Ferrier (Catherine Arachtingi) à Sion. Elle a l’air d’une jolie miniature et semblait enchantée d’avoir une petite distraction dans sa vie monacale. Déjeuner chez Marie Rigaudias, qui m’a fait les honneurs de son home en revivant le passé de nos vingt ans. Il est certain que c’est la plus intelligente des quatre sœurs. Pour le thé, j’étais chez le Dr. Audibert. Kiki et lui sont si fiers de leur fils arrivé après tant d’années de mariage. Visite à Sophie-Couteaux, Grand’mère, toujours souriante et resplendissante de fraîcheur . Longue halte à « la Morochita » , à Aubagne, pour revoir les sympatiques Bertchemko-d’Arnaud, après dix-sept ans. « Bitali » est magnifique, au physique et au moral, et leur propriété est un paradis. Une ombre au tableau: la santé de leur fils aîné, grand nerveux, tandis que le second, Georges, est un beau jeune homme. Pélérinage à Endoume où j’ai revu les Patrice, les Bonnaud, les Balladur. Le 7, une lettre de guy qui m’annonce un heureux évènement; je pense à lui et à ses responsabilités… Journée de « fa niente », à la Penne, où j’ai revu Francine et aussi Marthe qui, à 28 ans, a une fille de 12 Après avoir bien profité de ces six semaines de vacances, j’ai repris le chemin du retour. Quelques rangements chez moi, après quoi j’ai tenu à aller chez Xavier. Hélas! Je les ai senti bien indifférents et pense que je ne dois guère compter sur eux pour avoir un peu de réconfort! 14 juillet. Mon Guy est arrivé vers dix heures, avec une mine superbe, accueilli par ma tendresse. Il est calme, content que sa petite Arlette profite encore du Midi; il a du cran, je dois le reconnaître. Il est soucieux mais courageux. Quelques heures chez Magde où Marcelle me presse de la prendre chez moi; son caractère me fait un peu peur… Visite à ma chère Mère Joannita . Xavier nous a invités à dîner, rue Péclet, Guy et moi, et nous a promis de nous aider dans ces moments difficiles; je sais combien il a toujours de bonnes intentions et que ses promesses s’arrêtent là. Arlette adresse à Guy des lettres exquises et pleines de fond qui lui donnent du courage. N’ayant pas de commandes, il s’est embauché comme ouvrier…Est-ce possible, mon Dieu, et les canailles seules réussissent-elles? Echange de vues entre Xavier et les parents d’Arlette. Je souffre en silence d’être considérée comme une nullité par Guy après les résultats obtenus et ma vie sacrifiée pour Multimarque! Trois faits divers: on a supprimé les petits bateaux sur la Seine; naissance de Benoit, d’Elisabeth, le premier de la génération ; Madame Fouchy s’est jetée par la fenêtre, dans une crise de neurasthénie, pauvre femme. Août. Sa santé n’a pas permis à Guy de continuer le travail qu’il avait essayé de faire. Il partage son temps entre quelques maigres commandes, à l’atelier, et l’installation de la chambre qui doit abriter le jeune couple, quai Blériot. Il a dû mettre des lunettes et il en est fier. Pour le dernier soir, Guy m’a amenée au théatre des capucines voir une pièce policière: « c’est moi qui ai tué le Comte ». Demain il va s’installer avec sa petite femme qu’il a pressé de venir à cause des évènements qui s’aggravent . Arlette est arrivée ce matin, le 15, a déjeuné avec nous, et a enlevé mon Fils vers 4 heures. Que Dieu les garde! Cinq jours après, Guy arrive, bouleversé, me dire qu’Arlette a eu un accident et j’ai couru vers elle aussitôt, mais avec quelle appréhension de responsabilités! Il a fallu que la pauvre petite entre à Boucicaut pour être mieux soignée; elle a du cran, Guy aussi, mais j’ai le cœur gros de la voir sur ce lit d’hôpital. Elle garde un bon moral, mais Guy est triste, préoccupé, défait! Xavier est parti à Nice pour ramener les siens. Marcelle est installée ici; voyons! Paris est calme; cependant on sent l’angoisse générale… Le 30. Arlette remise, est retournée quai Blériot où je suis allée la voir le lendemain. Mes chéris! 1er septembre. C’est la Guerre!…cherché le masque à gaz obligatoire; Guy fait peine à voir! Tous les nôtres sont partis, à Vichy, et Arlette s’en va demain, dans le Midi avec sa Maman qui est venue la chercher en voiture. Pauvres enfants! La guerre, est-ce possible,…Retour de mon Guy auprès de sa Maman, refuge de son cœur


douloureux…Il dort, dans mon lit, épuisé de chagrin et de fatigue… Des alertes, de l’angoisse…Mon Trésor étant à mes côtés, je ne puis me plaindre et la présence de Marcelle nous est d’un grand secours. Je m’occupe sans arrêt, à n’importe quoi, pour oublier le drame, couvant mon « Trésor » tant que je puis encore le faire. 40/62 Il est dans un état d’abattement indescriptible ou bien, par moments, d’une grande nervosité…je n’ose rien lui dire pour ne pas le heurter, affolée de mon impuissance…Quand mon Enfant me crie: « que je sache au moins si je dois mourir », n’est-ce pas horrible? Le 15. Pour la dernière soirée, nous sommes allés au cinéma voir « les Amants terribles ». En rentrant, Guy m’a remis les clés de son atelier avec une telle exprssion que j’ai eu le cœur serré!… J’ai accompagné mon Fils à la caserne de Vincennes et le lendemain, quand j’ai couru l-embrasser, on me dit qu’il était parti à Fontainebleau…J’ai passé à son atelier où je me suis mise à sangloter sans pouvoir me retenir… Visite à mon Guy, à Fontainebleau. Il était pâle, mais son moral est meilleur car il est entouré de jeunesses… N’osant le faire lui-même, il m’a demandé d’écrire à Arlette afin qu’elle revienne auprès de lui; je l’ai fait aussitôt. Départ pour Vichy, avec Xavier, et halte à Fontainebleau pour porter quelques friandises à Guy, mieux dans cette ambiance. Jane et les enfants m’ont reçue très gentiment, mais Louise a l’air contrariée de me voir là; elle ne peut changer. Le 25. Retour de Vichy, avec Xavier et Elisabeth, j’ai retrouvé marcelle d’humeur maussade. Le 28. Visite à mon Fils que j’ai trouvé bien, à tous points de vue, et qui m’a remerciée d’avoir écrit à Arlette. Octobre-Algarade avec Marcelle qui ne peut supporter la moindre contrariété. Il faut me munir de gants « beurre frais » pour parler à cette « petite princesse », comme on l’appelait à Sion. Visite à Guy, bien triste, car Mamy est venue à paris, pour ses affaires, sans penser à sa fille dont la lettre était un peu sèche. j’ai dû passer à l’atelier, pour un client. Quel crève-cœur de voir le résultat de cinq années d’effort anéanti! Lettre d’Isis qui m’annonce que Xavier a eu un accident d’auto auquel il a échappé par miracle; il est soigné à l’hôpital de la Charité, pauvre grand! Le soir, Isis arrive en trombe et nous emmène au cinéma, Marcelle et moi, voir « Quatre heures du matin ». Je profite du départ d’Isis le lendemain, pour confier certaines choses précieuses à Sion de Grand-Bourg. Le 15- En allant à Fontainebleau, j’ai eu la surprise de trouver Arlette auprès de mon Fils; ils étaient heureux. Mon Dieu, sauvez les de cette tourmente! Guy a dû subir une piqûre pénible; pour la première fois, je n’ai pu l’embrasser pour son anniversaire. Novembre- Visite de Xavier et de Louise, vraie poupée, malgré ses deux fils en ligne. Yves, en permission, plus révolté que jamais. Valentine m’a entraînée à chanter et cela m’a fait une détente. Elle accompagne si bien qu’on lui pardonne son agitation maladive. Xavier, balafré, à dîner. Il était jovial, loquace, intéressant, et a séduit Marcelle. Les nouvelles du front sont mauvaises et nous avons des alertes. J’ai demandé à Yvonne Jourdain de venir me voir, après quinze ans, oubliant le chagrin qu’elle m’avait fait à cause de Fred. Briser une telle amitié pour un homme! Elle est encore jolie, énergique, gaie, aimant la vie! Le 12, Guy, en permission, a déjeuné et dîné ici, avec Arlette, et j’ai pu ainsi profiter un peu de mes enfants. Marcelle est de nouveau d’humeur maussade. Elle est bonne, bien élevée, mais trop occupée en ce moment, par un flirt, pour être la compagne que j’espérais dans ma solitude. Musique chez Tio, avec son bohème Sacha; ils ont joué une sonate de Brams magistralement. Pour Sainte Cécile, visite à Grand-Bourg, avec Yvonne. J’ai chanté au Salut, accompagnée par Mère Joannita; les petites Sœurs ont été si contentes! Guy étant maintenant à la caserne de Vincennes, je le vois un peu plus, et il veille sur son atelier. Madame Roubakine a cherché à profiter de Guy, mais, après des conversations et des démarches, sur les conseils d’un ami, il a fait un arrangement intéressant pour louer ses pantographes à une Société qui travaille pour la défense nationale. Cela lui permet de se dégager de Guys et de Lucienne et d’enlever à Arlette un gros souci matériel. 19 décembre1939-Mes enfants sont venus dîner ici, et demain soir marcelle et moi, dînons dans leur petit nid, quai Blériot. Un froid glacial qui vous pince au cœur et qui n’est pas fait pour arranger les choses avec Marcelle; elle n’est pas bien à l’aise sans être chauffée, et me fait entrevoir son départ.


Elle est partie, en effet, à la fin du mois, pour aller chez Magde. Après avoir déjeuné chez Cony, je suis rentrée préparer ma table de veillée de Noël car mon Fils m’a promis de venir… Il est onze heures, je l’attends…il est venu; merci mon Dieu! 41/64 Noël. Mes enfants sont venus déjeuner, mais fatigués, pressés, leur visite m’a donné le cafard. Guy a raté son premier examen, à la caserne; il est triste d’être séparé de ses bons camarades de Fontainebleau. Tout est blanc, sous une neige épaisse. Xavier, Louise, et les petites sont venus en « surprise-partie » et l’on a joué au diamino. Guy est venu déjeuner avec moi, cher gosse. Le soir, après un petit repas à « Le Meunier » et une séance au cinéma, « Pièges », mes enfants ont passé la nuit ici et j’étais la plus heureuse des mères! Merci mon Dieu! 1940- Seule et calme chez moi, après le départ de mes enfants, je les ai eus, nouvelle joie, le soir. Quelques jours après, nous avons été voir « Zorro », au cinéma, et ils ont dîné et couché ici; leur présence me rend si heureuse! Guy, fatigué d’une journée pénible à la caserne, et le cœur gros de quitter vincennes pour Melun. Je ne l’ai revu qu’un mois après, le 11; il est venu déjeuner avec Arlette. Yvonne,Naïde, malvina, Mary, toutes sont bonnes pour moi; les deux dernières m’ont même abritée la nuit, car il fait un froid intense. Bonnes nouvelles de Camille. Mes enfants m’ont reçue, avec quelques camarades, quai Blériot; ils viennent souvent déjeuner ou dîner ici, mais Guy s’est traîné pour venir et le lendemain, je l’ai trouvé couché, avec une grosse fièvre; heureusement, ce n’était que passager. Pâques! Mes enfants chez eux, j’ai passé la journée chez Malvina, et ne les ai vus que le lendemain où, après quelques heures calmes, nous avons accompagné notre Chéri à la Gare. Arlette va le voir, le dimanche, et me donne de ses nouvelles. Il est bien et partira avec les camarades. Une journée chez Yves, à St-Mandé, avec Xavier et les parents d’Elisabeth; une autre à Grand-Bourg, Avec Emma; un thé-bridge chez Mary où Tio m’annonce que Gabry se marie avec une femme qui a vingt ans de plus que lui! Avec Arlette, au concert de Tio où Guy nous a retrouvées: audition excellente; beaucoup de monde et de succès. 8 avril. J’ai été réveillée en sursaut par le cri de « Maman » et j’en ai été vivement impressionnée!…Malgré un petit accroc de santé, Guy ne vient pas en congé de convalescence, et s’en va vers H… .Arlette, retour de Melun, m’a donné ces nouvelles. Dés le matin, je suis partie vers mon Fils et j’ai passé quelques heures avec lui. Nous avons été très bien reçus chez les Dobrow…c’est ma dernière entrevue avec mon Fils avant son départ pour le Front! Quelques jours après, un mot de « quelque part en France », puis une bonne lettre, en même temps qu’une de Camille . Mon Fils a un moral excellent, merci mon Dieu! 1 mai- Arlette m’a apporté un brin de muguet et des nouvelles de mon Fils. Le temps est radieux mais mon cœur est triste.

Fin du cahier 1/3 (1812/1940)

-1812=Saverio Castelli -1849=Isidore Castelli -1884=Stéphanie Castelli -1915=Guy Castelli -1950=Hélène Castelli /1979= Delphine/20007=Ettan



Les mémoires de Stéphanie