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Le financement de l’agriculture en Afrique subsaharienne : une approche globale est nécessaire Par Paul-Harry Aithnard, Directeur de la Recherche à Ecobank (La Lettre d’Ecobank)

Le cas du cacao illustre, à lui seul, la problématique du financement de l'agriculture africaine. Selon les dernières estimations, l'Afrique subsaharienne devrait produire 2,5 millions de tonnes de fèves, soit 70% de la production mondiale, lors de la campagne 2009-2010 qui s'achève en septembre. La production croit considérablement dans des pays comme le Nigeria et le Cameroun, avec des variations respectives de 7% et 2,5% par rapport à 2009, pour atteindre 300 000 tonnes et 210000 tonnes de fèves récoltées. Malgré cette hausse, force est de constater que l'agriculture en Afrique subsaharienne continue de sousperformer par rapport à son potentiel, que le secteur demeure largement dominé par de petits producteurs, que les acteurs demeurent tributaires de facteurs qu'ils ne maîtrisent point (cours mondiaux, climat), qu'ils restent marginalisés dans le commerce mondial et que le sous-financement chronique de la filière demeure la règle plutôt que l'exception. Entre 1980 et 2002, l'aide publique au développement de l'agriculture en Afrique subsaharienne est passée de 1,4 milliard de dollars à 700 millions de dollars, soit une baisse de 51 % sur la période. Sommets historiques Les conditions sont pourtant aujourd'hui réunies pour un développement de l'agriculture. La première condition est la bonne tenue des cours mondiaux sur les dernières années. Les prix des matières premières agricoles ont atteint des sommets historiques, déjouant au passage tous les pronostics émis en 2009, au plus fort de la crise économique et alimentaire. Les fèves de cacao-ivoirien et nigérian se vendent à des niveaux de prix, jamais atteints, de 2750 euros la tonne. Le robusta ivoirien se négocie, à l'embarquement au port de San Pedro, entre 1300 et 1500 dollars la tonne. Le café standard ougandais continue à voir ses prix s'apprécier pour atteindre aujourd'hui plus de 1600 dollars la tonne. Les graines et tourteaux de coton se transigent au Burkina Faso entre 170 et 180 euros la tonne. La tonne de coton traité de l'Afrique de l'Ouest est aujourd'hui vendue à 1660 euros, confirmant l'excellente performance des prix des matières premières agricoles. Poumon de l'économie La deuxième condition gagnante est le poids de l'agriculture, qui demeure important dans les économies africaines. Elle emploie la majeure partie de la population active et reste la première activité créatrice de richesse dans plusieurs pays. L’agriculture, incluant l'industrie agroalimentaire, est le premier secteur économique en Afrique subsaharienne, puisqu'elle représente très souvent plus de 30% du produit intérieur brut. Dans des pays comme le Tchad et la République centrafricaine, la contribution du secteur agricole au PIB dépasse les 50%. La majeure partie des pays de l'Afrique de l'Ouest (Mali, Niger, Ghana, Togo, Bénin) et de l'Est (Tanzanie, Rwanda, Uganda) ont un PIB agricole qui oscille entre 30 et 50% du PIB


total. C'est le poumon de l'économie. Il contribue de manière significative aux revenus d'exportation. Selon les dernières estimations de la FAO (2006), la part de l'agriculture dans les revenus d'exportation des économies de l'Afrique subsaharienne est de 12,4%, comparée à 7% dans les économies développées. Ce poids significatif fait que le monde ne peut se passer de l'Afrique sur certaines matières premières agricoles tels le cacao, le café, le coton et le thé. Institutions internationales Sur ces deux piliers (tendance haussière des cours mondiaux et part significative de l'Afrique dans la production mondiale), doit se mettre en place une vraie stratégie à la hauteur du poids que représente l'agriculture dans la nouvelle géopolitique mondiale. Sacrifiée depuis les années 80 au nom de la libéralisation et de la mondialisation, l'agriculture africaine renaît aujourd'hui de ses cendres et attise l'intérêt des investisseurs. Les institutions internationales réinvestissent dans le secteur. Une bonne illustration est la mise en place du Fonds Agricole Africain par la BAD, l'AFD, le FIDA et AGRA. Il a pour objectif de fournir des moyens de financement aux entreprises privées et coopératives qui investissent dans des projets d'expansion et de diversification. Dans un premier temps, le fonds vise à mobiliser 200 millions de dollars, et jusqu'à 500 millions de dollars dans un second temps. Les prêts peuvent aller jusqu'à 10 millions de dollars pour les groupes régionaux et de 150 000 dollars à 4 millions de dollars pour les PME. Cette initiative se focalise sur l'aval de la filière, soit l'industrie agroalimentaire. L’objectif est de remédier à une des faiblesses de l'agriculture africaine, qui est le manque de capacités de transformation sur le terrain. Des moyens financiers importants commencent à se mettre en place avec des banques et des fonds qui multiplient les investissements dans le secteur. Le groupe avicole Wadi, financé par Proparco, la plantation d'avocats Africado, soutenue par Norfund, sont les derniers exemples de cet engouement. Bancarisation du monde rural Malgré sa pertinence, l'afflux de financements vers une partie du secteur, l'agroalimentaire, ne permet pas de résoudre la problématique du financement de l'agriculture en Afrique subsaharienne. La réponse passe par une approche globale et la mobilisation massive de ressources financières endogènes. Le premier levier est un soutien massif et multiforme à l'amont de la filière, les producteurs, qui a besoin de financement, mais aussi de réformes structurelles. Les banques ont invoqué plusieurs arguments pour justifier leur réticence à financer la production agricole : manque de collatéraux et de garanties, volatilité des revenus et des prix, et incapacité à couvrir le risque lié aux fluctuations climatiques. Certains de ces arguments sont justifiés. La meilleure preuve est l’état de quasi-faillite dans lequel se trouvent bon nombre de banques de financement de l'agriculture, mises en place dans les années 70. Il faut contourner ces difficultés en misant sur la microfinance, qui permet d'augmenter la bancarisation de la population et du monde rural. On compense ainsi le risque de l'activité agricole par le renforcement des capacités bancaires individuelles des producteurs. Le groupe Ecobank s'est


inscrit très tôt dans cette dynamique en développant, en partenariat avec Accion, des activités de microfinance au Cameroun, au Nigeria et au Ghana. Le financement du commerce des matières premières est un deuxième levier à ne pas négliger. Il fait partie intégrante de l'équation. Les institutions financières ont tendance à financer de préférence les opérations d'importation et à privilégier les grandes entreprises, en majorité internationales, pour les activités d'exportation de matières premières agricoles. Il faut inverser la tendance, ouvrir les vannes de financement à tous les acteurs et formuler des solutions innovantes qui intègrent des instruments financiers structurés, via les marchés de capitaux et les prêts syndiqués. Ces instruments permettent de contourner le problème de la confirmation et du collatéral exigé et ont le mérite d'offrir un financement sur une période longue (plusieurs récoltes). Peser sur l'évolution des cours Le troisième levier est le besoin de reformes structurelles. Les plus urgentes sont l'amélioration de la productivité et la mise en place d'organismes collectifs, pour avoir un poids plus important dans le commerce mondial et peser sur l'évolution des cours. Les producteurs devraient profiter des prix élevés pour moderniser leurs plantations. Les rendements à l'hectare restent encore trop faibles avec une moyenne de 280 à 350 kilogrammes sur le cacao, comparé à 1,5 tonne en Asie. De plus, pour maîtriser les fluctuations des cours mondiaux, il est nécessaire de créer des bourses régionales de matières premières agricoles. Le projet de l'African Board of Trade (ABOT), basé au Cameroun, est dans ce sens une initiative à soutenir. L’Afrique a réussi de 1960 à 1975 sa première révolution agricole, avec des pays tels que la Côte d'Ivoire, qui y ont consacré 20% de leur budget et ont réussi à bâtir une économie fondée sur le secteur agricole. Une deuxième opportunité s'offre au continent aujourd'hui et demande à être saisie. Elle exige l'implication de tous les acteurs.

Publié dans Les Afriques – N° 124 – 10 au 16 juin 2010

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