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Entretiens à Okinawa avec ses maîtres de karate et de kobudô III Les experts du nahate : les ramifications initiées par Miyazato Ei.ichi et Higa Seikô

Jean-Charles Juster iii


A propos de l’auteur : Ethnologue de formation et pratiquant depuis plus de 25 ans, Jean-Charles Juster s’intéresse à la culture okinawanaise depuis plus de dix ans. Il a effectué de nombreux séjours à Naha comme dans la province de l’Ile d’Okinawa où il a été introduit dans les milieux des arts scéniques et martiaux, lui donnant accès à des informations que peu d’Occidentaux avaient reçues avant lui.

Texte : Jean-Charles Juster Photographies : Juliana Holotova et Jean-Charles Juster La photographie en page 8 provient de la collection gérée par Kurashita Eiki ©Jean-Charles Juster 2017

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Introduction Avec ce troisième opus, nous continuons notre chemin dans le nahate, cette fois aux travers des ramifications de la Gôjû-ryû initiées par Miyazato Ei.ichi et Higa Seikô. Le premier a été l’un des acteurs principaux dans le développement de l’école Gôjû, surtout à Naha, à partir des années 1960. Des spécialistes tels que Hichiya Yoshio, Taira Masaji, Shinjô An.yû, Nakamoto Ki.ichi ou Kikugawa Masanari sont tous passés par son Jundôkan. Quant à Higa, il a été le maître d’experts reconnus dans le monde entier tels que Toguchi Seikichi, Fukuji Seikô ou bien encore Kiyuna Chôyû, connu en Europe grâce à son élève Ôshiro Zen.ei. Le Jundôkan est l’un des dojos les plus importants d’Okinawa. Miyazato, son chef durant plus de quarante ans, a guidé nombre d’experts en conservant la manière de pratiquer après la guerre de Miyagi Chôjun. Higaonna Morio, sans doute l’un des karateka le plus connu au monde, y fit ses débuts. Il me semblait important d’aborder avec lui, ce Dernier des géants, des sujets pointus, tout comme des points précis de sa vie, pour aller au-delà des généralités le concernant et permettre aux francophones de saisir sa personnalité et le fondement de sa méthode.

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Parmi ses camarades d’entraînement au cours des années 1960, on comptait Wakugawa Kôsei, le maître de Miyagi Masafumi. Seul représentant des maîtres de la Nouvelle génération de ce volume, ce dernier a choisi une voie quelque peu différente de la Gôjû classique, mais son message est en totale adéquation avec la pensée du fondateur Chôjun. Et à l’instar de Higaonna, il pratique avec ferveur le bouddhisme zen. La vision de Higa Seikô de la Gôjû-ryû est ici mise en avant avec trois Chevilles ouvrières, trois personnalités très actives, selon des modalités différentes, dans le maintien de la tradition de cette école. Kurashita Eiki, l’un de ses derniers disciples ; Kuba Yoshio, élève direct de Toguchi Seikichi et Gushiken Shintoku, fidèle parmi les fidèles de Shinjô Masanobu injustement inconnu en Europe. Avec près d’un siècle de pratique derrière lui, Kurashita a acquis une sagesse rassurante et une hauteur de vue vis-à-vis de son école et du karate insulaire dans son ensemble ; et surtout il est l’un des rares témoins directs de l’enseignement de Higa Seikô. Lire ses paroles est une occasion rare de plonger dans le passé, à une époque charnière de la Gôjû-ryû. Kuba Yoshio a pour réputation d’être le spécialiste de l’analyse et de l’explication des katas. Un temps instructeur de Toguchi, il a pris son indépendance depuis plusieurs décennies, et même s’il est encore discret à Okinawa, il jouit d’une aura certaine auprès des adeptes de tous les pays où il se rend régulièrement pour répandre cette émanation du nahate. Shinjô, le mentor de Gushiken était aussi un membre important du dojo de Toguchi, mais à une époque 10


antérieure. Celui-ci narre donc avec entrain des anecdotes sur celui qu’il suivit durant des années, donnant accès aux francophones à des informations précieuses sur celui que l’on considère parfois comme l’un des cinq meilleurs adeptes contemporains de l’école Gôjû.

Higaonna Morio travaillant des enchaînements de coups de paume sur le poteau de frappe

Masse et cadenas sont à la base du travail de fortification de la Gôjû-ryû 11


A gauche : Miyagi et son mentor Wakugawa A droite : Yu Baoyan, célèbre maître de la grue qui chante et praticien de médecine traditionnelle chinoise. Il initia Miyagi à la Grue qui chante

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que j’ai intégré le « jardin » de maître Miyagi Chôjun 宮城 長順, puisqu’à cette époque, il n’y avait toujours pas de dojo. Maître An.ichi était l’un des derniers disciples de maître Miyagi, qui était décédé en 1953, et il était actif dans l’encadrement des leçons données dans le jardin du défunt, sous la responsabilité de maître Miyazato Ei.ichi 宮里栄一. J’étais dans ma dix-septième année. Peu de temps après, en 1957, le dojo Jundôkan 順道館 fut fondé, avec maître Miyazato comme chef. Mais du fait qu'il était occupé avec l’enseignement du jûdô à la base de Kadena ―comme maître Miyagi An.ichi, il était haut gradé dans cette discipline― il confiait souvent l’enseignement à ce dernier. Peu avant de mourir, maître Chôjun avait dit à mon maître [Miyagi An.ichi] de participer au développement de son école. Par loyauté envers son mentor, il s’investit donc dans l’enseignement et remplaçait le chef du Jundôkan quand il le fallait. Quel genre d’enfant étiez-vous ? J’ai eu une jeunesse troublée. Au primaire et au collège j’étais timide. Quand on venait me parler, je répondais en frappant. Je n’aimais pas l’école ni l’autorité, je faisais l’école buissonnière. Au lycée, cela s’arrangea un peu. En arrivant à Tokyo, j’étais toujours très timide : les gens me faisaient peur, être avec des gens m’effrayait. C’est pour cela que je me suis consacré corps et âme à la Gôjû-ryû. Pouvez-vous nous parler de Miyagi An.ichi ? Il était très strict et avait une mentalité d’autrefois. Comme maître [Miyagi] Chôjun, qui pensait que si on modifiait les katas, la culture okinawanaise en elle-même allait être menacée. Il était contre la sportivisation du karate, il ne voulait pas que les katas soient changés. Pour lui les katas avaient un sens fort : ils contiennent le savoir des 19


hommes du passé, leur essence, il faut donc les préserver. Quand on le voyait bouger, on en était ému au point d’en perdre ses mots. Encore maintenant, je l’ai en tête quand je m’entraîne. Il avait un niveau si élevé. Il nous entraînait trois heures, puis parlait durant cinq ou six. Il nous évoquait l’histoire de la Gôjû : pour lui, ce qui était alors important étaient les mots et les oreilles. Lire des livres était superflu. Je possède plus de 500 cassettes avec les enregistrements de ses réflexions. Il nous instruisait sur les arts martiaux, bien sûr, mais aussi sur l’état du monde, la société, l’économie. Il avait emmagasiné tout ce que maître Miyagi Chôjun lui avait transmis oralement. Il était proche de lui, car il avait perdu son père pendant la guerre, alors il avait trouvé l’image paternelle auprès de lui. Il nous le répétait : écoutez, regardez et transpirez. Cela lui venait aussi de son maître. Il ne s’intéressait qu’au karate, les grades, faire passer des grades n’avaient pour lui pas de lien avec la pratique. Combien étiez-vous au Jundôkan à cette époque ? Cinq, six. Les entraînements étaient durs. Maître An.ichi nous tapait très fort sur les trapèzes lorsque nous faisions le kata Sanchin. Il vérifiait ainsi notre tension musculaire et notre placement du corps. Il y avait même du sang qui sortait des pores de notre peau. Cette façon de faire convenait à peu de personnes, alors ceux qui restaient au dojo n’étaient pas nombreux, c’est sûr. Par la suite, on ne ressentait plus la douleur, ou plutôt on n’avait plus conscience d’avoir mal. Et avant cela, maître An.ichi nous disait qu’il fallait l’ignorer, garder un visage stoïque. Si on montrait la moindre expression de gêne, de souffrance, il nous lâchait simplement un « tu ne sais toujours pas faire Sanchin ».

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Miyagi An.ichi, le maître de Higaonna

Higaonna Morio à l’âge de 19 ans, au Jundôkan

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Je voudrais parler de vos poings, ou plutôt de la callosité qu’il y a dessus. Ils sont célèbres dans tous les milieux du karate. Certains vous admirent, d’autres trouvent cela inutile. En tout cas, cette callosité, ou plutôt ce que vous faites pour obtenir ce résultat, interpelle. Est-ce un exercice imposé dans votre fédération ? Relativement gêné :

Non pas du tout. Je ne le recommande à personne. Certains, le font, mais seulement parce qu’ils le veulent. Ils me voient frapper sur ma pierre, sur le mur, et s’y mettent ensuite. Mais c’est leur choix. Maître An.ichi ne faisait pas du tout ce type de renforcement. Lui, il se concentrait sur ses doigts, pour avoir une pique de la main forte. C’était maître Miyagi [Chôjun] qui lui avait dit que comme il était petit et avait donc une allonge réduite, il devait plus frapper avec la pointe des doigts sur les parties faibles de l’adversaire qu’avec le poing. Et vous, pourquoi avez-vous eu l’idée de renforcer vos poings de façon si extrême ? Parce que j’étais faible. Je voulais devenir fort. Au début cela me faisait mal, même la frappe sur le makiwara était pénible. Et bien sûr, je me suis habitué, donc je suis passé à des frappes plus fortes sur des matériaux plus durs, comme ce mur. Qu’est-ce qui est essentiel à la pratique de votre karate à part les katas? D’abord les exercices préparatoires. On pourrait dire échauffement, mais c’est plus profond que cela. Puis la fortification. Ensuite, il ne faut pas oublier les techniques de base : coups de poing et pied, les parades. Sur six entraînements hebdomadaires, il faut se fortifier trois-quatre fois. Mais les exercices préparatoires, c’est tous les jours. Ils ont été créés par maître Chôjun. Ils sont au 52


Renforcement et fortification avec un haltère

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cours de leur vie. Quand je vois des films de moi d’il y a dix ou quinze ans, je trouve que je ne m’entraînais pas de la même manière. Mon enseignement, lui, ne change pas par contre, car je colle à mon programme et à ce que j’ai reçu de mon maître. Au delà, voyez-vous des différences entre le karate que vous avez appris et celui que vous enseignez ? Les katas sont les mêmes. Par contre, pour les applications, j’enseigne ce que l’on ne m’avait pas appris durant les premières années de mon apprentissage. Les applications sont de moins en moins pratiquées, elles se perdent, alors il faut que les gens les connaissent, même s’ils ne sont pas très avancés (1er-2e dan). C’est plus une évolution qu’une différence, je pense toutefois. Et concernant la base de l’entraînement, l’esprit avec lequel on pratique ? Là c’est différent. Autrefois, les renforcements et les fortifications étaient pénibles. Pour mon cas personnel, je procède comme dans le temps, mais à mes élèves, je prescris des choses moins exigeantes. Ils doivent s’y adonner seuls, par eux-mêmes. Il ne faut pas cependant délaisser ces exercices, car si le corps n’est pas préparé, formé, on ne peut rien faire dans le karate de la Gôjû-ryû. Higa Seikô était le professeur de Toguchi Seikichi, votre maître, c’est bien cela ? Il approuve d'un hochement de la tête

Higa avait aussi étudié le nahate avec Higaonna Kanryô, peut-on par conséquent dire qu’il ne pratiquait pas uniquement le karate gôjû de Miyagi Chôjun ?

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confidentiel, et c’est encore plus vrai pour ou le Shôbukan de Shinjô. C’est vrai, les lignées de ces experts sont surtout implantées aux Amériques. Et à partir de là, d’autres dojos viennent s’y greffer, faisant qu’il y a une forte présence aux Etats-Unis du karate venant du Shôreikan, par exemple. Mais si quelqu’un en France m’invitait, je viendrais faire un stage, et peut-être que de cette manière, les germes de l’implantation du karate de maître Shinjô pourraient y être semés. Vous étiez un proche élève de Shinjô, vous deviez sans doute vous entraîner avec lui… Enfin, c’était lui, plutôt, qui pratiquait avec moi. Il travaillait ses frappes du poing, par exemple. Il me tapait doucement sur le buste, mais j’avais l’impression qu’un marteau pneumatique me percutait. Il était d’une force unique. Tout le monde lui avait reconnu ses qualités hors normes, aussi bien les experts de l’Uechi-ryû que de la Shôrin-ryû. En Occident, on pense que la Gôjû est davantage adaptée aux personnes corpulentes, et il est vrai que le physique de Higaonna, de Tokashiki ou de Shinjô leur donne raison. Pourtant, vous-même êtes assez fin, avec un physique normal pourrait-on dire. Est-ce vraiment un atout d’être grand et fort pour pratiquer votre école ? Non, je ne le pense pas. Bien sûr, si quelqu’un est costaud, il se servira de cet avantage, mais dans mon cas, pour les défenses par exemple, je favoriserai les esquives, les déviations de force, le côté « jû », relâché, de notre pratique. Il faut être mobile, avoir appris à bouger correctement, et là, être fin et petit ne pose plus de problèmes ! Au dojo de maître Shinjô, il y avait un aîné du nom de Shimabukuro. Ah, ses déplacements étaient 139


sublimes, il bougeait très bien. Il faisait des assauts contre plusieurs personnes : en trois minutes, c’était fini. Il les dominait tous, car aucun ne le touchait, ni même ne le mettait en difficulté. Par contre, ses attaques à lui touchaient leur cible. Je pense vraiment que les déplacements sont capitaux. J’enseigne ceci même à mes débutants. Attention, cela ne veut pas dire qu’il faut être faible. Non. Il faut, avec la force qui est la sienne, être capable de contrer un plus grand et plus puissant que soi. Il faut aussi gérer la distance. La distance aussi est primordiale : regardez les boxeurs, ils rentrent, sortent dans la garde de l’adversaire. Pour nous, en karate, c’est la même chose. Cela aussi je le fais travailler aux élèves de mon dojo lors des assauts. Le pratiquant doit connaître sa propre sphère, là où il est chez lui, et ne pas laisser l’opposant y pénétrer. Ajouté à cela bien sûr, il y a la fortification, pour avoir un corps capable de produire ses qualités. Il faut aussi répéter les techniques, pour les parfaire. Cela est amplement suffisant à la pratique de la Gôjû-ryû. C’est un travail plus que conséquent. Et les katas, dans tout cela ? Plutôt que d’apprendre à réaliser un grand nombre de katas, je pense qu’il faut en maîtriser un petit nombre. C’est-à-dire qu’il faut savoir ce que signifient les techniques, il faut aussi travailler les applications. Quand je vais à l’étranger, je constate que même des enseignants ne connaissent pas leurs katas. Oui, ils savent les exécuter, parfois très bien, mais cela reste vide. Il faut apprendre à s’approprier le sens d’un kata. Voilà mon message à l’étranger. Dans les katas, il y a des techniques. Il faut être capable de se défendre avec, de répondre à une attaque. 140


Table des matières Avertissements

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Notes liminaires

3

Introduction

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Deux personnalités du karate de Miyazato Ei.ichi :

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Higaonna et Miyagi

15 61

Higaonna Morio Miyagi Masafumi Trois personnalités du karate de Higa Seikô :

91

Kurashita, Kuba et Gushiken

95 111 129 145

Kurashita Eiki Kuba Yoshio Gushiken Shintoku Table des matières 145


Copyright © 2017 Jean-Charles Juster All rights reserved. ISBN : 1544758901 ISBN-13 : 978-1544758909

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Entretiens à Okinawa avec ses maîtres de karate et de kobudô III: - les experts du nahate  

Déjà le troisième volume de cette collection dédiée aux maîtres d'arts martiaux okinawanais. cette série connaît un succès croissant, aussi...

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