Issuu on Google+

LES LANGUES CELTIQUES Un trésor de notre civilisation injustement ignoré Robin Offord Membre d’honneur de l’Association Culturelle Académique des Pays du Pont du Gard

Les langues celtiques ne prennent leurs racines ni du latin ni du grec. Elles sont cousines des deux, ainsi que des langues germaniques et slaves, dans la famille indo-européenne. A un moment ou un autre durant l’Antiquité les territoires d’expression celtique occupaient une vaste superficie, allant de l’Ibérie à l’Ecosse et, en passant par le Danube, jusqu’ en Asie Mineur, aux terres des Galates, récipiendaires d’un des Epitres de S. Paul (Fig 1). Nous verrons plus bas que quelques-unes de ces langues survivent jusqu’à nos jours, en Bretagne et aux Iles Britanniques, mais le fait que l’une d’entre elles (le gaélique irlandais) soit une langue officielle d’un Etat, et donc de l’Union Européenne, ne change en rien la situation précaire et marginalisée qu’elles connaissent et ont connue depuis des siècles.

Fig. 1. Le monde celtique hier et aujourd’hui.

Pourtant ces langues véhiculent une culture littéraire et poétique, parfois populaire parfois très érudite, mais toujours d’une vivacité bouleversante. La marginalisation de cette culture est un reproche à nous tous et sa perte, loin d’être impossible, serait une tragédie.


Le sentiment de l’auteur de ces lignes, qu’un exposé sur un sujet apparemment si austère pourrait quand même intéresser une assistance francophone, est né d’une expérience qu’il a vécue à la fin des années soixante-dix, alors qu’il préparait sa migration depuis l’université d’Oxford vers celle de Genève. En visite à Genève, il s’est attardé pendant plusieurs minutes devant un panneau portant une carte des réseaux des transports publiques. Sa lecture de la carte s’est terminée dans la stupéfaction quand il s’est rendu compte de ce qu’il venait de faire. Sans s’en apercevoir, il avait abordé la carte comme il est habituel de le faire dans les pays celtiques : à condition d’avoir des notions des langues celtiques on comprend directement les toponymes et les décompose sans en être conscient. Par exemple ‘Dublin’ se reconnait immédiatement comme ‘sombre étang’ (Gaélique irlandais ‘dubh’, ‘linn’), alors que ‘Carnac’, de par son nom, nous parle sans équivoque de ses mégalithes (Bréton ‘karn’, ‘amas de pierres’). A Genève l’étonnement venait du fait que bon nombre de lieux-dits de la région se lisait de la même manière, également depuis un substrat, non pas français, mais celtique, et ceci sans effort aucun. Un coup d’œil à la carte du Pays du Gard et ses environs produit le même résultat 1 : par exemple Dions (‘eaux sacrées’ 2 ); Meynes (‘hydromel’, une appellation dans le monde celtique accordée aux sources d’eau ayant un gout particulièrement agréable) ; Laudun (‘Lug, [sa] forteresse’). Pour ceux qui réclament un patrimoine celtique et qui voyagent en Europe, il y a presque partout des toponymes qui susurrent à son oreille les derniers échos d’une culture vivace et guerrière mais à la longue anéantie, une culture profondément sensible à la beauté artistique et naturelle mais vouée à la disparition. Ces restes linguistiques procurent à un tel voyageur le même genre de frisson à la fois agréable et amère que pourrait ressentir un chrétien qui tombe sur les décombres millénaires d’une église ensevelis dans, par exemple, les sables du désert libyen. Le peuple le plus oriental : les Galates Nous avons déjà constaté de la Fig. 1 l’ampleur de la région touchée, à un moment ou une autre, par la culture celtique. Si nous ne pouvons pas nous permettre un catalogue exhaustif des tribus et 1

Il faut toujours se méfier des étymologies de fortune, mais que le lecteur se rassure : l’auteur a soigneusement vérifié ses conclusions auprès des sources écrites faisant foi. 2 A Dions, le lit du Gardon nous a même livré les restes d’un sanctuaire de la religion celtique.

2


peuplades concernés, un ou deux exemples pourraient être instructifs. Tout d’abord, l’enclave en Asie mineure, la Galatie, dont le nom, avec ses échos de ‘Gaule’, ‘gaélique’, ‘Pays de Galles’, réclame cet héritage celtique que nous certifient les historiens et les archéologues. Invités en Asie Mineure autour de 265 av. J.-C. par un roi faible (en l’occurrence Nicomédie I de Bythnie) pour le débarrasser de ses ennemis, les Galates 3 ont rempli leur mandat puis, comme est si souvent le cas en pareil circonstance, ils ont oublié de repartir. Le stéréotype du Celte, tant du temps ancien que moderne, est d’un personnage bruyant et insoumis. Que cette étiquette soit méritée ou non est dans les faits discutable, mais force est de constater qu’il n’y a rien dans les autres Epitres de St Paul de semblable au ton glacial de la salutation au début de celui qu’il a adressé aux Galates, ni aux rappels à l’ordre qui s’y trouvent et à l’injonction de cesser les violences intestines! St Jérôme, qui leur a rendu visite autour de l’an 400 de notre ère s’est fendu lui aussi de quelques remarques désobligeantes à leur encontre 4 , puis ils disparaissent de l’histoire. Certes, les Galates étaient la personnification de tout ce que craignaient les autres peuples du monde classique. Ils allaient souvent en bataille nus, badigeonnés de pigments tape-à-l’œil. Si leurs femmes étaient moins féroces, ce qui est loin d’être certain, ce n’était qu’à peine. Avec leurs hurlements stridents d’outre-tombe et le bruit de la cornemuse ils étaient, comme a fait remarquer l’écrivain Thomas Cahill, bien placés pour offrir à leurs opposants une représentation audio-visuel de l’Enfer parfaitement convaincante. Toutefois, il arrive que nous possédions un souvenir plus édifiant des Galates. Ils ont élu domicile en Asie Mineure à côté des Pergamiens, et ces derniers, las des exactions de ces voisins encombrants, ont procédé enfin à des mesures militaires nécessaires pour les cantonner dans les territoires qui portent leur nom aujourd’hui. Victorieux donc, les Pergamiens, maitres hors pair de la sculpture, se sont offerts une série de bronzes pour célébrer leur triomphe. Au moins une de ces oeuvres semble être parvenue jusqu’à nous sous forme 3

En route depuis les Balkans, les Galates auraient fait une brève escale juste après avoir franchi le Hellespont. Aujourd’hui le nom du club de football stambouliote ‘Galatasaray’ (turque : ‘place des Galates’, l’adresse de l’institution fondatrice du club) commémore l’endroit présumé du campement. 4 Dont « pour une raison qui m’échappe, ils s’obstinent à parler leur langue celtique, laquelle je reconnais comme fort semblable à celle parlée autour de Trier. ».

3


d’une copie en marbre faite pendant l’Antiquité. Le ‘Galate mourant’ (Fig. 2) est le fleuron de la collection du musée capitolin à Rome depuis le 18ème siècle 5 .

Fig. 2. Une autre vision de la celticité : le Galate mourant.

Cette statue ne peut qu’émouvoir quiconque la contemple. Ce guerrier celte, fidèle à sa tradition d’aller en bataille nu, le torque autour du cou, a reçu un coup de lance mortel et vit ses derniers instants. Qui ne peut pas être sensible à sa posture empreinte de dignité, le maintien majestueux de sa tête, son regard résigné ? Il porte la moustache, pris dans le monde hellénique comme le signe du barbare, mais sciemment, le sculpteur nous a livré tout une autre vision de cet homme et de son peuple. Bien sûr le sculpteur a été obligé par la circonstance de le représenter en ennemi fort et redoutable : redoutable mais vaincu, et donc le vainqueur, lui, est plus redoutable encore… Mais l’artiste voulait aussi nous laisser un témoignage des qualités humaines de l’adversaire et c’est cet aspect-là qui nous parle, de manière saisissante, à travers les siècles. Nous sommes devant un être qui a compris son sort et qui s’y soumet sans se rebiffer. Il sait, comme les héritiers de la culture celtique le savent toujours, qu’un jour nous aurons tous à mourir, en quelque sorte nus et seuls. Les peuples du milieu : La Gaule coupée de ses racines celtiques Il est paradoxal que Jules César, celui qui a fait le plus pour détruire la culture celtique de l’Antiquité, nous ait laissé le plus d’informations à son sujet. Mais même Jules César donne peu d’explications de la disparition des langues celtiques de ce qui est 5

Sauf pendant quelques années de congé involontaire à Paris sous Napoléon Ier

4


devenu la France, à commencer par notre6 Gallia narbonensis, soumise très tôt au joug romain. Si, comme nous avons déjà vu, quelques échos en perdurent encore, c’est en relativement peu de temps que le latin a presque tout supplanté. Le gallois typique du 3ème avait depuis longtemps troqué le pantalon honni 7 pour la toge, et la langue de ses ancêtres pour le latin 8 . Il ne fait même guère de doute qu’à l’époque de la chute de l’Empire romain, le fameux village d’irréductibles sis dans la future Bretagne avait déjà perdu tout de son héritage celtique, ou presque. Il a fallu l’exode de réfugiés depuis le sud des îles britanniques fuyant devant la purification ethnique de l’envahisseur saxon du 6ème siècle 9 , pour qu’une langue et une culture celtique fleurissent à nouveau sur le continent, s’enracinant aux endroits où elles sont encore présentes à nos jours. La langue et la culture bretonnes ne descendent donc pas de leurs homologues gaulois, mais du patrimoine ethnique dite ‘insulaire’, et malgré 1'500 ans de séjour sur le continent la langue porte cette étiquette même aujourd’hui. C’est justement la celticité insulaire qui va nous concerner pendant le reste du présent exposé. Les peuples les plus occidentaux, les Celtes dits insulaires Il y a six 10 nations gardiens de la culture celtique à nos 6

Honoré par l’Association Culturelle Académique des Pays du Pont du Gard, l’auteur de ces lignes, bien que puisant ses racines dans des terres lointaines, affiche la première personne du pluriel avec fierté. 7 Les romains étaient même plus scandalisés par le port du pantalon que les Grecs par la moustache. Le pantalon, invention celtique, était à leurs yeux la matérialisation de tout ce qu’il y avait de plus grossier. 8 Le lecteur pourrait juger pour lui-même si oui ou non cette transhumance culturelle a été à l’avantage ou au détriment de la littérature écrite en Gaule romaine. Il pourrait, par exemple, comparer les vers d’Ausone à ceux écrits un peu plus tard en vieux irlandais par Líadan, que nous allons regarder tout à l’heure. Ausone, aristocrate gaulois, est né à Burdigala (aujourd'hui Bordeaux) et meurt en 394 après J.-C. Il fut un des derniers poètes célèbres à pratiquer le latin comme langue maternelle. 9 Ceux qui sont restés sur la grande île se sont réfugiés soit dans la montagne soit à l’extrémité sud-ouest. Aujourd’hui nous les appelons les Gallois et les Cornouaillais respectivement. 10 Les Galiciens de la façade atlantique de l’Espagne réclament le statut de septième nation celte des temps modernes. Comme son nom le suggère, ce peuple habite une région autrefois celtique, mais leur langue, située quelque part entre l’espagnol et le portugais, est un dérivé du latin sans adjonction celtique particulière. Il est néanmoins vrai que les dernières recherches sur l’ADN suggèrent que les Celtes insulaires sont la descendance de la grande migration qui a eu lieu depuis le nord de la péninsule ibérienne il y a 16'000 ans environ, migration rendue possible par le retrait de la calotte polaire à la fin de la dernière période glaciaire. Nous savons aussi que certains des refugiés insulaires du 6ème siècle,

5


jours (Fig. 3).

Fig. 3. Les six nations celtiques de nos jours et leurs langues. Sur la carte, le groupe gaélique est représenté en gris et la groupe brittonique en noir.

La carte montre la distribution géographique et historique de ces langues. Bien qu’en état précaire, quatre de ces langues sont encore vivantes : le gaélique irlandais (avec l’anglais une langue officielle de la République d’Irlande et donc de l’Union européenne), le gaélique écossais, le gallois et le breton. En outre, nous avons tendance à oublier que, à cause des migrations plus ou moins forcées du 19ème siècle, en 1850 le gaélique (les variantes irlandaise et écossaise confondues) était la troisième langue de l’Amérique du Nord, après l’anglais et le français. Aujourd’hui il ne reste que quelques villages d’expression gaélique écossais à Cap Breton, au Canada. En plus, pendant le 19ème, des Gallois, fuyant la contamination culturelle anglophone grandissante dans leur propre pays, se sont établis dans le sud de l’Argentine. Ils y sont toujours et, ce qui aurait plu aux instigateurs de leur migration, si maintenant presque tous les gallophones parlent l’espagnol en plus, en règle générale ils ignorent l’anglais.

mentionnés plus haut, ne se sont pas arrêtés en Bretagne mais sont descendus jusqu’en Galicie. Ils y ont certainement ramené la culture celtique, cette région l’ayant déjà vue disparaître sous les Romains, mais la greffe n’a pas pris. Les Galiciens ont le droit de se considérer comme Celtes s’ils le souhaitent mais le présent texte étant consacré aux éléments linguistiques et littéraires de la culture celte, ce peuple se trouve en dehors de sa portée.

6


Deux de ces six langues se sont éteintes en temps modernes. Le cornique, malgré sa littérature attestant une culture pleine de vigueur pendant le Moyen Age (‘Tristan et Isolde’, dont bon nombre de lieux et de personnages sont cornouaillais, aurait vu le jour comme un texte en cornique), a succombé à la fin du 18ème siècle 11 . Très proche du gallois et du breton, le cornique connait aujourd’hui une renaissance, bien qu’elle soit modeste. Quelques 30 familles cornouaillaises l’auraient adoptée comme langue du foyer et il est donc en passe de redevenir une langue maternelle après un intervalle de plus que 200 ans. Le mannois (autrement dit le gaélique mannois) s’est éteint de notre vivant 12 . L’Ile de Man ne fait pas partie du Royaume Uni, mais constitue une dépendance semi-autonome de la Couronne. Son parlement proclame toujours les nouvelles lois en anglais et en mannois. Quelques centaines de personnes ou plus ayant connu les derniers à parler le mannois comme langue maternelle, ou ayant pu étudier les enregistrements laissés par ceux-ci, s’efforcent à faire renaitre la langue. Le dernier recensement de la population dont nous avons connaissance répertorie 12 enfants en dessous de 5 ans ‘pouvant parler le mannois’ ce qui suggère que là aussi la langue a pu peut-être redevenir langue maternelle 13 . Si, à la lecture du Tableau 1, les liens de parenté commune parmi toutes les six langues celtiques sautent aux yeux, les similarités sont plus accentuées à l’intérieur de chacun des deux groupes que celles entre les groupes. Parlées lentement, en évitant certaines idiosyncrasies locales et en accordant l’interlocuteur quelques moments d’adaptation, les langues du groupe gaélique se comprennent mutuellement assez bien. 11

Les ultimes paroles de Mme Dolly Pentreath, décédée en 1774 et réputée être la dernière personne de langue maternelle cornique, auraient été : « Me ne vidn cewsel Sawznek ! », ‘Je ne veux pas parler le saxon’. Sawnznek = ‘saxon’, c’est à dire l’anglais (les mémoires sont longues dans les pays celtes !). Cewsel = ‘parler’ : la similarité au français ‘causer’ est frappante, mais inexplicable sur le plan historique. 12 M. Ned Maddrell, marin pêcheur dès l’age de 13 ans et le tout dernier à posséder le mannois comme langue maternelle, est décédé en 1974. M. Maddrell s’est beaucoup donné pour encourager les personnes s’intéressant aux langues celtiques. L’auteur de ces lignes aurait pu passer lui rendre visite mais, bêtement, n’a pas trouvé le temps. 13 L’auteur donne une réponse affirmative sans hésitation à la question « faut-il vraiment chercher à ramener ces langues à la vie, et préserver celles qui existent toujours », ceci à condition que les personnes concernées aient aussi la maîtrise absolue d’une langue internationale. Il fait grâce au lecteur des détails de son raisonnement, d’ordre plutôt culturel que politique.

7


Groupe gaélique

Groupe brittonique

Irlandais

Gaélique écossaise

Mannois

Gallois

Cornique

Breton

“Blanc et noir”

Ban agus dubh

Ban agus dubh

Bane as doo

Gwyn ac du

Gwyn ha du

Gwenn ha du

“Pain”

Aran

Aran

Arran

Bara

Bara

Bara

Tableau. 1. Exemple de comparaison lexicale entre les six langues

De même, au moins un dialecte du breton peut servir pour se faire comprendre dans plusieurs endroits du Pays de Galles et vice versa. Un Breton ou un Gallois arriverait à comprendre un texte cornique. Ces affinités sont analogues à celle existant entre l’espagnol et l’italien, par exemple. Pour ce qui est de la compréhension entre le groupe brittonique et le groupe gaélique, les choses sont moins faciles. Si de temps en temps quelques mots ou phrases passent, sans étude préalable aucune langue d’un groupe ne peut servir comme moyen adéquat de communication avec un membre de l’autre. Les possibilités de compréhension réciproque sont un peu analogues à celles entre le français et le portugais, par exemple. Les particularités des langues celtiques Sur le plan linguistique, les langues celtiques présentent des caractéristiques quasi-uniques parmi les langues de l’Europe et certaines semblent particulièrement bien adaptées pour véhiculer la culture que nous avons tendance à appeler ‘celtique’. Pour ne prendre qu’un petit exemple, il existe un parallèle intéressant entre le penchant pour l’action immédiate et pas toujours très réfléchie que certains attribueraient aux Celtes, même aujourd’hui, et le ton insistant de la prose celtique qui résulte du fait que le verbe se trouve normalement au début de la phrase, comme tout premier mot 14 . Cette insistance est renforcée, pour les langues du groupe gaélique, par la position de l’accent tonique au début de chaque mot 15 .

14

En français, seul le mode impératif, un mode qui est d’ailleurs parmi les plus insistants, est habituellement traité de cette manière. 15 Le lecteur est invité à lire à haut voix, en accentuant les syllabes en italiques « perdue elle est, la bataille » et en comparer le résultat avec « la bataille est perdue » prononcé normalement

8


Les langues celtiques disposent de multiples façons d’insister avec force sur un mot ou une idée dans la phrase, et d’apporter des gradations très fines entre l’importance de ceux-ci. Nous en verrons quelques exemples quand nous aborderons la littérature celtique plus bas ; pour le moment nous pourrions nous contenter d’un cas relativement simple, le nom du parti politique Sinn Féin 16 . En outre, un peu comme en espagnol, il y a deux équivalents du verbe « être » pour représenter deux types de concept d’existence. Il n’y a pas plus de « oui » ou de « non » qu’en latin : le genre d’ellipse qui a doté l’occitan de son ‘oc’ est inconnu aux insulaires et l’assentiment est indiqué par la répétition du verbe principal de la question, correctement conjugué pour la circonstance. Pour indiquer le désaccord on convertit le verbe en sa forme négative, souvent par une particule de négation 17 . Parmi les autres particularités de ces langues, citons le fait qu’il n’y a pas de verbe équivalent à « avoir » pour signaler la possession, mais il serait hardi d’en déduire que les Celtes ne se préoccupaient pas de la propriété. Finalement, comme le français moderne, les langues celtiques possèdent des systèmes de numérotation vigésimaux 18 . Souvent, l’orthographe des langues celtiques frappe par sa complexité apparente, mais cela tient en partie de leur richesse phonétique 19 : l’irlandais par exemple possède environ une fois et demi le nombre de phonèmes (les unités soniques fondamentales d’une langue) utilisés par le français ou l’anglais. Il fallait surtout trouver des combinaisons de lettres pouvant représenter, avec un alphabet dérivé du latin, un nombre considérable de consonnes que le latin et ses dérivés ne possèdent pas. Le Tableau 2 cherche à illustrer ces points en ce qui concerne le nom

16

Sinn = ‘nous’, féin, intraduisible seul, apporte la signification ‘nous et pas les autres, juste nous-mêmes’. 17 ‘Est-il venu ? Oui.’ «Ar tháinig sé ? Tháinig. » Ar = la particule d’intérrogation, tháinig = ‘venu’, sé = ‘il’. La réponse ‘non’ serait représentée par « ní tháinig » : ní = la particule de négation. Même dans des régions d’Irlande ayant perdu l’irlandais il y a des générations de cela, on peut encore entendre, par exemple, « Will you take €300 for the lambs ? » « I will not ». 18 Non seulement entre 60 et 99, comme en français moderne, mais aussi de 30 à 59 (vingtet-dix à deux-vingts-dix-et-neuf). L’auteur croit comprendre qu’aucune explication valable n’ait été trouvé pour l’adoption par les Français, il a quelques siècles, du système vigésimal, système disparu sous les Romains environ 1’500 ans auparavant. 19 Il faut aussi admettre que l’orthographe gaélique souffre du fait qu’elle représente la prononciation de manière assez phonétique, mais malheureusement, en dépit de plus d’une tentative de reforme, cette prononciation est plutôt celle d’une époque révolue depuis bien de siècles.

9


célèbre d’une gare au Pays de Galles 20 . On y voit que son alignement de quatre ‘l’ de suite n’est ni arbitraire ni obscurantiste.

Tableau 2. Llanfairpwllgwyngyllgogerychwyrndrobwllllantysiliogogogoch : la traduction et la prononciation du nom d’une gare au Pays de Galles

Si le lecteur souhaite essayer la prononciation, la note en bas de page 21 donne quelques conseils. Il peut évaluer le résultat de ses efforts en écoutant un enregistrement disponible sur l’Internet 22 , à condition de pouvoir taper sans faute les 94 caractères de l’adresse. L’irlandais est probablement la seule langue vivante de l’Europe occidentale à avoir coexisté en tant que langue écrite avec le latin de l’Empire romain, empire dont l’Irlande n’avait jamais fait partie. Après la conversion de l’Irlande au christianisme au 5ème siècle, les moines irlandais ont abandonné avec soulagement un ancien alphabet traditionnel du style runique dit ‘Ogham’, encombrant et inadapté aux productions littéraires d’envergure. Pour prendre sa place, ils ont crée un alphabet particulièrement réussi, dérivé du cursif latin. Dans son harmonie et sa simplicité il constitue un bon exemple du génie séculaire celtique pour les arts décoratifs (comparer, plus bas, la Fig. 4a à la Fig. 4b). Ensuite, l’oeuvre d’évangélisation entreprise par ces mêmes moines dans les décombres de l’Empire romain l’a très largement diffusé et son influence est toujours visible, jusque dans la typographie de la page que le lecteur a sous ses yeux en ce moment.

20

Il faut avouer que le nom du lieu a été en quelque sorte forgé de toutes pièces au 19ème siècle, mais l’auteur possède néanmoins un billet de train portant ce nom qui a dû être imprimé sur un bout de carton de taille hors norme afin de pouvoir en accommoder tous ses 58 caractères. 21 Le symbole L représente la prononciation de ‘ll’. Si le lecteur souhaite essayer ce phonème, absent des autres langues européennes, il suffit de prononcer la lettre ‘l’ comme en français, puis cesser d’émettre le son en gardant la langue où elle est. Puis, la langue toujours en place, expirer brièvement comme si on éteignait une bougie. Le résultat est assez authentique. A défaut, on peut essayer de dire « h’l » avec les valeurs phoniques françaises habituelles. Le symbole c’h, représente la prononciation du gallois « ch » : c’est le ‘ch’ de l’allemand ‘Bach’ ou le « c’h » breton. 22

http://llanfairpwllgwyngyllgogerychwyrndrobwllllantysiliogogogoch.co.uk/soundfiles/llandad4.wav

10


En Irlande, c’est cet alphabet, plus ou moins dans son état d’origine, qui a été communément utilisé pour les textes imprimés en gaélique jusqu’aux temps modernes (Tableau 3). Ce n’est que depuis le milieu du 20ème siècle qu’il s’est incliné devant celui utilisé dans le reste de l’Europe occidental. Le lecteur l’aura rencontré sur les écriteaux des pubs irlandais tant du continent que de l’Irlande même. A B C D E F G H I L M N O P R

S

T U

Maj.

A B C D E F G H I L M N O P R

S

T U

Min.*

a á

s

t

b

c

d

e é

f g

h i l m n o í ó

p r ou

ou

Š

Mutées (voir plus bas)

¢

¥

«

± ³

μ

¹

¿

÷

Tableau 3. L’alphabet gaélique 23

A la chute de l’Empire romain d’Occident, et la contraction de l’Empire d’Orient devant l’Islam, la situation des irlandais, la seule société lettrée de l’Occident qui n’avait jamais fait partie de l’Empire, leur a valu un gros afflux de réfugiés instruits. Les manuscrits que ces derniers transportaient avec eux, toute culture confondue, étaient avidement transcrits, voire traduits, dans le pays d’accueil 24 . Les moines, érudits 25 mais de par l’origine périphérique de leur propre culture, parlant une langue qui n’était pas un dérivé du latin 26 étaient 23

Un apprentissage d’à peine 5 minutes devrait suffire pour que le lecteur y soit à l’aise. Il suffit de remarquer que les ‘G’ majuscules et minuscules sont plus proches de ‘g’ que de‘g’ ; qu’il n’y a pas de point sur les ‘i’ et que la barre des ‘t’ n’est pas coupé par le trait vertical ; que les ‘d’ sont plutôt grecques dans leur format et que les ‘r’ pourraient se ressembler au cursif français alors que les ‘s’ minuscules pourraient rappeler les anciennes ‘s’ dites longues (∫ , comme ‘le Roy e∫ toit’). 24 Bède dit ‘le Vénérable’, un Saxon christianisé de l’époque, mentionne avec admiration l’empressement des moines irlandais à communiquer leur passion pour les lettres. Mentionnons aussi que le savant français Holz a démontré que cinq manuels de grammaire avaient été rédigés en Irlande avant 700 après J.-C., « alors qu’en Gaule mérovingien il n’y en avait aucun entre le 6ème et le 8ème ». 25 L’érudition des plus forts de ceux-ci était si remarquable, surtout vu les circonstances, qu’il n‘y a aucune honte d’avouer qu’il y en avait aussi dont les compétences laissaient à désirer, dont le latin était minable, le grec pire et l’hébreu parfois carrément inventé. 26 Un romain de l’époque a dit « sans grammaire, un homme de l’Italie, de l’Espagne, peut écrire en un mauvais latin : sans grammaire, un Irlandais ne peut écrire en latin du tout ».

11

u ú


tout particulièrement sensibles aux problèmes de l’apprentissage 27 . Un reflet de cette sensibilité se trouve dans les dispositions prises pour accommoder les ‘mutations28 , cet élément rendu si déroutant par les changements orthographiques au début du mot en plus de ceux qui interviennent à la fin lors de la conjugaison et déclinaison. Remarquablement, l’alphabet irlandais nous permet d’indiquer la mutation du phonème initial sans changer la lettre qui le représente. Prenons comme échantillon le mot ‘enfant’ en irlandais (páiste). Ce mot se prononce ‘païchté’ avec les valeurs françaises sauf dans certains contextes grammatiques, par exemple quand il suit le possessif au féminin (‘son enfant à elle’). Il est prononcé alors ‘faïchté’. En breton et en gallois, ces changements mènent à une modification de la lettre initiale (‘vugale’ devient ‘bugale’) : gare à celui qui suit un texte avec un dictionnaire ! Les moines ont su nous épargner ces désagréments : ainsi páiste devient ¹áiste. Nous cherchons sous 'p', mais la pointe sur la lettre nous dit de la prononcer 'f'. Dans d’autres circonstances grammaticales la prononciation devient ‘baïchté’ et encore une fois les moines ont été tendre avec nous : en ‘bpáiste’ nous avons l’indication phonétique qu’il nous faut, tout en préservant la visibilité de l’étymologie et la facilité d’utilisation d’un dictionnaire par le maintien en deuxième position de la ‘p’ dite ‘éclipsée’. Celle-ci ne se prononce plus mais reste visible pour annoncer l’identité du mot. Les mutations ne sont ni arbitraires ni obscurantistes, mais une conséquence logique de certains événements dans l’historique de ces langues, et de les employer correctement ajoute une variété agréable aux textes et procure à peu près les mêmes satisfactions au rédacteur que le maniement d’un appareil mécanique de précision bien entretenu 29 . Si l’alphabet inventé par les moines nous semble réussi sur le plan esthétique, il est accompagné d’une autre innovation, géniale aux yeux de certains, dont l’origine est connue de peu de monde. Il s’agit de 27

Bède ‘le Vénérable’ mentionne que chez les moines irlandais les cours, ainsi que le logement et la nourriture, étaient offerts à tout étudiant venant de n’importe quel pays. 28 ‘Mutation’ est un terme populaire et un peu imprécis, mais il servira à nos fins. 29 Pour illustrer ces mécanismes, l’auteur a commis, en gallois, le vers de mirliton suivant. Celui-ci joue sur les mutations de « plant » ‘enfants’ après le possessifs masculin et féminin, mutations analogues à celles que nous avons vues en irlandais pour « páiste » : Y plant, teulu Nid ynt ei blant ddim Nid ynt ei phlant ddim Ond yr ynt eu plant hwy

Les enfants, famille Les enfants, une famille Pas sont ses [à lui] enfants point Ce ne sont point ses enfants à lui Pas sont ses [à elle] enfants point Ce ne sont point ses enfants à elle Mais ce sont leurs enfants [emphase] Mais ce sont leurs enfants, assurément!

12


l’introduction des espaces entre les mots. A la fin de l’Antiquité l’utilisation des espaces était tombée en désuétude depuis des siècles, tant pour le latin que pour le grec. Seules les langues orientales, dont habituellement les consonnes sont écrites sans les voyelles, gardaient les espaces pour les raisons évidentes 30 . Il est possible que les moines aient compris les avantages de l’espacement après avoir eu à transcrire les textes liturgiques des églises orientales (en syriaque, en copte ou en arabe par exemple). Nous avons vu qu’ils avaient des bonnes raisons de vouloir faciliter l’étude des textes tant en latin qu’en grec. De plus, du point de vue du scribe, une fois les espaces introduits il est bien plus facile de repérer les erreurs. Par exemple, ce n’est qu’après avoir préparé le Fig. 4c que nous avons pu remarquer une erreur du scribe dans la dernière ligne de la Fig. 4a : le mot « cum » (‘avec’) y apparait deux fois !

(a)

(c)

(b) Fig. 4. L’Evangile de Marc, ch. 16 : les deux Maries et Salomé découvrent, le matin de la Résurrection, que la pierre a été roulée 31 . (a) Texte tiré d’une version latine de la Bible (Codex Bobbiensis) écrite en majuscules autour de 400 après J.-C. quelque part dans l’Empire romain. Sans espaces entre les mots le texte est à peine lisible. (b) Comment les moines irlandais ont écrit le début de ce passage 32 . (c) Le résultat de l’introduction artificielle, au clavier de l’ordinateur, des espaces dans le texte de (a).

De plus, cette innovation a eu une autre conséquence, remarquable mais souvent oubliée, qui a bouleversé la pratique de la lecture jusqu’à nos jours. Avant l’introduction de ces espaces, il s’avère que la lecture silencieuse avait été quasi-inconnue. Sauf quelques 30

Si nous arrivons à déchiffrer ‘bouleversélapratiquedelalecture’, le lecteur conviendrait que ce serait plus délicat de comprendre ‘blvrslprtqdllctr’. 31 La première phrase est « Ecce locus illius ubi fuit positus sed ite et dicite discipulis et Petro praecedo vos in Galileam illuc me videbitis sicut vobis dixi » (Voici le lieu même où il fut déposé, mais allez et dites aux disciples et à Pierre « je vous précède en Galilée et je vous verrai là-bas comme je vous l’ai dit ».) 32 Les différences entre le libellé du texte de (a) et celui de (b) s’expliquent par le fait que celui de (a) remonte à une des traductions dites en ‘vieux latin’ entreprises avant celui du (b) le Vulgate de St. Jérôme. Le texte (a) est probablement celui utilisé à Carthage.

13


individus exceptionnels 33 , personne n’arrivait à comprendre un texte sans le lire à haute voix, indépendamment des circonstances. La pratique de la lecture silencieuse était d’une rareté extrême. Que les personnes se trouvant à côté du lecteur en ce moment aient une pensée de reconnaissance pour ces moines d’antan ! La littérature celtique Sur le plan culturel, les langues celtiques recèlent un patrimoine de poésie et de récits épiques qui représentent un des trésors ignorés de notre civilisation. Ces langues se sont toujours prêtées à la célébration de l’individu, de tout ce qui est personnel, et de tout ce qui est du pays proche. Ceci à la différence des préoccupations des grands empires et collectivités qui ont dominé le monde antique et dont les successeurs prévalent encore dans notre monde. Depuis le début, la littérature irlandaise nous parle à la première personne du singulier avec une insistance qui, pendant l’antiquité, aurait frappé tout contemporain de langue maternelle latine, habitué plutôt à la troisième personne. Il lui aurait fallu à ce dernier remonter aux Psaumes ou se tourner vers les Epitres et l’Apocalypse de sa nouvelle religion pour retrouver pareille insistance sur le « je ». Nous verrons aussi que la femme avait toujours le droit de s’exprimer de sa manière et par sa propre voix. Nous prendrons deux principaux exemples. Le premier est le poème épique irlandais appelé ‘An Táin Bó Cualnge’ (la rafle du taureau sacré) qui remonte probablement à quelques décennies avant le début de notre ère. Puisqu’il est donc le contemporain presque exact de ‘l’Eneide’ de Virgil, une comparaison entre les deux poèmes est instructive. Le deuxième exemple, lui aussi irlandais, est une élégie de la poétesse surnommée ‘Líadan’ (‘la femme toute de gris vêtue’) du 7ème ou 8ème siècle. Là, il n’y a tout simplement aucun écrit semblable de l’Antiquité classique. Par contre, en dépit des siècles qui nous séparent de Líadan et du paysage linguistique peu familier, nous, les modernes, pouvons partager le vif chagrin de cette femme pleine d’entrain et cultivée, qui a choisi de renoncer à l’homme de sa vie pour une question de conscience.

33

Il est rapporté qu’Alexandre le grand en était un, à la stupéfaction répétée de son entourage.

14


La Táin. Comme l’Iliade et l’Odyssée, cet ouvrage a vécu les premiers siècles de son existence comme un récit oral. Ce n’était qu’avec l’introduction du christianisme en Irlande que les moines, presqu’enivrés par la littérature de tous bords, l’ont transcrit, malgré sa nature foncièrement préchrétienne et souvent charnelle 34 . Le grand cycle épique dont il fait partie est d’une taille tout à fait comparable à celle des grandes épopées de la littérature grecque et latine. La Táin (pron. ‘To-ouine’) commence par une conversation sur l’oreiller entre un roi et sa reine dans leur chambre. Avant d’aller y tendre une oreille indiscrète, faisons de même pour une autre conversation du même genre, celle qui a eu lieu, dans le Chant VIII de l’Enéide, entre Venus et son mari Vulcan. Les Troyens subissent un génocide aux mains des Grecs. La déesse Venus, de par ses liens de parenté avec les Troyens, liens crées par ses relations avec le roi troyen Anchise et dont Enéas, l’héros du poème, est le résultat, en est consternée. Toutefois elle tarde à demander de l’aide à celui mieux placé que personne à la lui fournir, son mari Vulcan. Malgré la catastrophe qui s’abat sur son peuple, elle hésite, comme elle lui dit elle-même ‘par peur de te déranger 35 ’. Mais enfin ‘mêlant à ses paroles le souffle divin de l’amour’ comme il est pudiquement dit36 , elle soumet sa pétition à Vulcan : que le Grand Forgeron veuille bien fournir quelques armes aux survivants du peuple martyrisé de son épouse. Lui réagit un peu comme un mari dans un mauvais film domestique américain des années 50. Tout indulgence, quelque peu condescendant, il répond dans le style plus ou moins de « oui, chérie, mais il fallait le dire ! Bien sûr je leur fabriquerai quelque chose, tu verras… ». Puis dans un passage d’une fougue franchement

34

Les moines irlandais avaient peu de réticences devant la littérature païenne, à la seule condition qu’elle fût belle, ou qu’elle racontât une jolie histoire. La différence par rapport aux confrères continentaux est de taille : rappelons le songe de St Jérôme, pendant lequel il s’est imaginé flagellé comme le Christ, pour avoir lu Cicéron au lieu de l’Evangile. La culture irlandaise n’avait jamais été subjuguée par celle de l’Empire et les récits païens ne portaient pas pour eux la connotation d’oppression, ou le danger d’apostasie, volontaire ou forcée. Ils étaient tout aussi libres de scrupules concernant l’hébreu, le grec et certaines langues orientales. Où ailleurs, pendant l’âge dit ‘de ténèbres’ y avait-il des traductions vernaculaires de Homère librement accessibles aux ecclésiastiques et aux laïcs ? 35 ‘nec te, carissime coniunx, incassumue tuos uolui exercere labores’ 36 ‘dictis diuinum aspirat amorem’

15


ardente, il touche sa récompense, car sans attendre ni la confirmation ni l’exécution de sa promesse Venus lui accorde aussitôt ses faveurs 37 . Tournons-nous vers la Táin. Le récit s’ouvre dans la chambre royale, ou se trouvent le roi Ailill et la reine Medb 38 . Les premières lignes de la ‘Táin’ Fect n-oen do Ailill & do Meidb íar n-dergud a rígleptha dóib i Cruachanráith Chonnacht, arrecaim comrad chindcherchailli eturru.

Il était une fois qu’Ailill et Medb s’allongèrent sur le royala lit dans Cruachan, la forteresse de Connacht, et ainsi fut le discours qui passa entre eux.

Fírbriathar, a ingen, bar Ailill, is maith ben ben dagfir. Maith om, bar ind ingen. Cid diatá latsu ón. Is de atá lim, bar Ailill, ar it ferr-su indiu indá in lá thucus-sa thu. Bamaith-se remut, ar Medb.

Dit Ailill « C’est exact, Dame, ce que l’on dit. Celle qui épouse un homme richeb se trouve bien. » « Voilà ce qui est vraic, » répliqua Medb « mais qu’est ce qui t’a fait penser à cela ? ». « Je pensais à toi » dit-il « car tu es plus fortunée à ce jour qu’à celui où je t’ai prise ». Medb répondit : « J’étais tout aussi bien avantd ».

a

’ríg’ (‘rig’, ‘royal’) dans rígleptha est apparenté au gaulois ‘-rix’ (‘du chef’), ce suffixe commémoré à jamais par Goscinny et Uderzo. b

Dans ‘dagfir’ (un homme riche), ‘fir’ est apparenté au latin ‘vir’.

c

‘Maith om’, le consentement de Medb à l’affirmation d’Ailill que l’épouse d’un homme riche se trouve ‘maith’ (bien), montre l’absence de ‘oui’ et de ‘non’ des langues celtiques. Pour la traduction en français nous avons choisi une périphrase qui nous semble refléter la nature posée et amène de ce début de conversation, et qui permet de mesurer la dégradation rapide du ton (voir note ‘d’, plus bas). d

Le choix du suffixe d’emphase ‘-se’ dans Bamaith-se annonce que déjà l’ambiance se corse quelque peu.

Encore une fois, au début du récit nous assistons à un moment de détente au milieu du luxe. Une fois de plus c’est le moment où les époux s’apprêtent à dormir, mais une fois de plus les choses se terminent autrement. Toutefois le style et la qualité des propos qui passent entre les époux, ainsi que la nature fondamentale des relations 37

Afin de préparer le présent exposé son auteur a relu le Chant VIII pour la première fois depuis qu’il était écolier. Il se doit de déclarer qu’il n’avait aucun souvenir de cet aspect de la transaction, alors qu’il est quasi certain que, comme tout écolier qui se respecte, il l’aurait retenu avec force détails. Il tire la conclusion que les autorités scolaires britanniques avaient trafiqué soit le texte dans l’édition utilisée, soit le vocabulaire qui avait été distribué avec elle. 38 Epelé dans le vieil irlandais ‘Meidb’ et à prononcer ‘Mèv’

16


entre homme et femme que nous pouvons en déduire dans les deux cas, montrent des différences saisissantes. Si le style soumis du discours de Venus résonne peu avec notre vécu quotidien, la remarque est souvent faite que le « mais qu’est ce qui t’a fait penser à cela ? » de Medb se trouverait de manière totalement authentique aux lèvres d’une irlandaise de nos jours. La continuation du récit confirme que le statut de la femme chez les anciens Celtes avait des caractéristiques étonnamment modernes. Ce point est rapidement confirmé par la lecture des pages suivantes, que nous ne citons pas ici mot pour mot, faute de place. D’abord, et non pas pour la dernière fois, un personnage du récit (en l’occurrence Ailill) cherche à calmer le jeu, y arrive presque, mais embrase tout à nouveau avec quelques paroles de trop. Offensée alors par les propos maladroits de son mari, Medb sent le sang monter rapidement à ses tempes 39 . « Je te ferai rappeler que je suis la fille ainée du haut-Roi de toute l’Irlande... » et elle procède à décliner son ascendance royale jusqu’à la 10ème génération. On la sent s’emballer de plus en plus en prononçant successivement chaque ‘fils de 40 ’ qui introduit les générations. Sans ralentir elle enchaine avec l’énumération de l’importance de sa dot, de sa garde de corps, avec la mention de ses propres prouesses guerrières avérées (eh, oui !) et avec le fait que, souveraine dans sa province, elle s’est mariée volontairement sans avoir été contrainte de chercher un mari pour régner pour ou avec elle. L’enjeu est maintenant de taille : cette querelle pourrait précipiter une guerre civile. Medb elle-même semble vouloir reculer du bord de l’abîme. « Tu sais que quand j’ai choisi mon mari, j’ai eu des revendications sans précédent : j’ai exigé un mari aussi généreux, aussi libre de jalousie et aussi courageux que moi. Ni plus que moi, ni moins que moi, car ainsi nous pouvons vivre en harmonie. Tu es cet homme, Ailill fils de Ross-le-Rouge, généreux, ouvert, et courageux. ». Après avoir rappelé les objets en or et en argent qu’elle avait offerts à Ailill lors de leurs fiançailles, elle semble achever l’apaisement de façon très habile : « Celui qui te fait tort, me fait tort à moi. Il aurait de lourds comptes à me rendre, à moi » On peut imaginer Ailill s’enorgueillir de ces propos, mais encore une fois, par une phrase de trop, un des personnages du récit parvient à faire naufrage au port. En l’occurrence, 39

Ce genre d’événement n’est pas totalement inconnu chez les irlandaises d’aujourd’hui. « Mac », cette particule toujours très fréquemment rencontré dans les noms de famille irlandais modernes. 40

17


c’est Medb, qui enchaine, peut-être malgré elle, avec les mots qui plonge quatre des cinq provinces de l’Irlande dans le feu et le sang : « Et pourquoi ? Parce que tu es un homme entretenu ». Nous devons quitter la Táin maintenant. Mentionnons juste que la continuation du poème décrit, avec une grande virtuosité dramatique, l’échec d’une ultime tentative diplomatique à éviter la guerre civile (encore une fois l’échec survient au dernier moment, à cause de quelques mots de trop), les entretueries de père et fils, de héros anciennement inséparables 41 , et enfin l’image apocalyptique de l’effondrement de Medb dans un épouvantable débâcle militaire. Líadan Passons à un autre registre : celui de l’Irlande du 7ème ou 8ème siècle, donc une Irlande devenue chrétienne. Nous allons étudier une élégie de la poétesse Líadan, notre ‘femme toute de gris vêtue’. De manière aussi très moderne, elle décide de s’octroyer un ‘Wanderjahr’. Elle décide (sans devoir demander à personne) que pendant toute une année elle va sillonner l’Irlande, d’un bout à l’autre, à pied. Une femme, seule, au milieu de l’âge ‘des ténèbres’ ! Nous pouvons supposer que, en tant que poétesse déjà bien connue au sein de sa nation, elle souhaite enrichir son esprit et sa sensibilité poétique des contacts artistiques, ainsi que des souvenirs de la beauté naturelle dont son œuvre témoigne son amour profond. Pendant ces déplacements, elle rencontre Cuirither, lui aussi un poète de renom. Tous deux trouvent ce contact bouleversant, et nous pouvons nous imaginer les conversations à bâton rompu entre ces deux êtres exceptionnels, durant toute la journée, toute la nuit. Pour Líadan, c’est l’aspect intellectuel et artistique qui prime. Cuirither, lui, n’est pas fait de marbre : rapidement, il trouve qu’il en veut plus. Il propose le mariage : « imagine ce que seraient nos enfants » dit-il. Líadan répond comme une jeune femme du 21ème : « pas encore, car cela gâcherait mon année de voyages. Mais si tu viens chez moi après douze mois, j’irai avec toi ». Cuirither n’a le choix que de se contenter de cela, et il attend. Il se présente chez elle après douze mois, mais pour une raison que nous ignorons, elle est entrée en religion entretemps. Cuirither se remet de son choc et fait tout pour la faire revenir sur sa décision, mais Líadan, tout en étant ébranlée par son 41

Mentionnons la lamentation du héros Cú Chulainn sur la dépouille du guerrier Ferdia, son frère adoptif et fidèle compagnon qu’il venait de vaincre en combat singulier. Ces strophes, aux yeux de bon nombre de commentateurs, n’ont rien à craindre d’une comparaison avec ceux d’Homère.

18


insistance, se considère liée à jamais par sa profession. Le couple consulte le ‘anamchara’ (‘ami spirituel 42 ) de Liádan. Selon les usages de cette institution, tant avant la venue du christianisme qu’après, tout irlandais en avait un, choisi librement, à qui tout pouvait être dit sans craindre la trahison de ses confiances 43 . Celui de Líadan, un moine reconnu après sa mort comme saint, conseille le couple de mettre l’accent sur leurs affinités artistiques et intellectuelles, allant jusqu’à proposer une expérience sous forme d’une nuit de conversation ensemble 44 . L’expérience n’arrive pas à satisfaire Cuirither et après un mois, trouvant insupportable cette proximité de l’inatteignable, il s’exile à jamais. Si nous devons imaginer ce que veut dire pour un poète l’exile dans un pays d’une autre langue, nous savons ce qu’à souffert Líadan, car elle nous a tout dit par l’intermédiaire de sa propre poésie, et nous en présentons quelques strophes à la page suivante. Cependant, avant de les regarder, complétons l’histoire de ce couple infortuné. Líadan reste fidèle à ses vœux. A la messe et pour prier, elle s’agenouille toujours sur la dalle où Cuirither avait l’habitude de prier lors de son séjour auprès d’elle. De longues années après, à la mort de Líadan, c’est cette même dalle, posée sur son tombeau, qui à jamais barrera la lumière du jour de son visage. La simplicité, l’austérité presque, de ces strophes résulte d’un choix artistique. Liádan avait à sa disposition d’autres formules poétiques bien plus élaborées. Ni la tentative de traduction proposée dans l’encadré, ni la glose qui l’accompagne, ne permettent de savourer l’emploi habile des multiples possibilités que nous offre l’irlandais de 42

anam¥ara: anam (âme), ¥ara (ami, mot étymologiquement apparenté à ‘caritas’ dans le sens utilisé par les traducteurs des Apôtres pour dénoter l’amour spirituel, (par exemple « la foi, l’espérance, et la charité »)). 43 Les similarités par rapport à la confession auriculaire de l’Eglise ne relève pas de la coïncidence. Avant la conversion de l’Irlande, la confession chrétienne était normalement publique, admise seulement une fois pendant la vie pour un péché donné. Elle amenait à des pénitences publiques et très sévères, devant être accomplies avant l’absolution. Souvent, les fidèles temporisaient jusqu’à l’article de la mort avant de se confesser. Les irlandais, toujours plus intéressés par les valeurs humanistes et personnelles que par les règles abstraites, ont trouvé cette situation triste. Sans demander permission à personne, ils ont tout simplement christianisé l’anam¥ara en confesseur. Le prestige que leur a valu la préservation de la culture de l’Empire après sa chute et l’évangélisation réussie de l’Europe du Nord leur a permis de prôner cette innovation avec succès au niveau de l’Eglise universelle. Ainsi le fidèle dispose même aujourd’hui de la confession périodique et privée à un confesseur de son choix, avec absolution avant l’exécution de la pénitence et la possibilité de se repentir d’une rechute. 44 Avec un acolyte entre les deux, « pour qu’il n’y ait pas de bêtises ».

19


nuancer les différents degrés d’emphase. L’allitération de l’original (p. ex. ‘rocharus rocráidius’, ‘fogur fairrce flainne’) et le début trisyllabique de chaque strophe facilitent une lecture à haute voix qui exprime cette caractéristique celtique qui est de regarder la vie et ses tristesses sans fléchir, sans se faire d’illusions, et d’assumer son sort Les premières et la dernière strophe de l’élégie de Líadan Cen áinius in gním hí dorigénus; nech rocharus rocráidius

Sans joie Sans joie aucune le geste que j’ai-fait ; J’ai choisi mon sort celui [qui] j’ai aimé j’ai- J’ai provoqué la colère de mis-en-colère celui que j’ai aimé

Ba mire nad ndernad a airersom, mainbed omun ríg nime.

Cela-eût-été la-folie que-ne-pas ait-été-fait son bon-plaisir, s’il-n-y-avait-pas la-peur du-roi du-ciel.

Quelle folie ! De ne pas m’être inclinée à son bon plaisir Mais je craignais le Roi du Ciel

Mé Líadan, rocharus-sa Cuirither; is fírithir adfíadar

Je[-suis] Líadan, C’est-bien-moi-qui-ai-aimé Cuirither; C’est tout-vrai ce-qui-enest-dit.

C’est moi, Líadan Oui, celle qui aimait tant son Cuirither C’est vrai, bien vrai, ce que les gens racontent sur moi.

La-musique de-la-forêt la me-chantait [quand j’étais] avec Cuirither fairrce [chantant-ensemble] avec la-voix de-la-mer écarlate […] Rugissement des-flammes mo A-détruit mon cœur

Cuirither me tenant compagnie La voix de la forêt s’accordait

céol caille fo-mchanad Cuirither la fogur flainne […] Deilm ndegae rotethainn chridesae,

rofess nícon bíad cenae.

à celle de la mer écarlate et les deux me chantaient, à moi. […] Les flammes rugissantes Ont dévoré toute mon allégresse Il-est-certain ne-pas il- Plus jamais je ne la sentirai : Cuirither est parti. pourrait-exister sans-lui

sans s’en plaindre. Mentionnons en passant que la strophe ‘céol caille’ évoque un écho inattendu d’Homère 45 . 45

Visiblement, les promenades de Cuirither et Líadan ont eu lieu dans une forêt proche de la mer. Il est à premier abord un peu étonnant de voir ‘flainne’ (rouge, écarlate) qualifier ‘fairrce’ (océan), mais en effet tant le coucher que le lever du soleil peut illuminer la mer

20


La chute, et ce qui aurait pu être Les Celtes de la future Grande Bretagne ont eu peu de répit entre l’effondrement de l’Empire et l’arrivée des Saxons qui, comme nous l’avons vu, les ont poussés vers la montagne pour devenir les Gallois, au bout d’une péninsule pour devenir les Cornouaillais, ou sur le continent pour fonder la Bretagne. Les Irlandais par contre ont été épargnés pendant quelques siècles, ce qui a permis l’éclosion culturelle et religieuse que nous avons évoqué plus haut. Toutefois, nous trouvons dans l’Annale de l’an 794 ces mots de sinistre présage « destruction de toutes les îles de la Grande Bretagne par les païens ». Les Vikings sont arrivés. En 840, pour la première fois en Irlande, un groupe de Vikings ne quitte pas sa base temporaire pour l’hiver, et les raids se muent en implantation de colonies. Le flux et le reflux de la colonisation de l’Irlande n’a jamais cessé depuis. Toutefois, nous devons être ouverts à l’idée que la culture celtique avait peut-être porté en elle les racines de sa propre défaite militaire et politique. Cette culture, comme les langues qui la véhiculaient, s’est toujours prêtée à la célébration de l’individu (des deux sexes), de tout ce qui est personnel, et de tout ce qui est du pays proche. Ceci, comme nous l’avons déjà remarqué à la différence des tendances qui ont dominé tant le monde antique que le monde moderne. L’introduction de la confession auriculaire au sein de l’Eglise universelle, évoquée plus haut, constitue une des rares victoires durables de cette attitude celtique, qui se préoccupe plus des relations entre individus que des lois et des structures administratives héritées par l’Eglise de ses prédécesseurs de la fonction publique romaine. Mais même les Celtes de l’époque, face à l’autorité résurgente de Rome, ont dû admettre que la vision du monde qui était la leur, individualiste, plus libertaire, ne pouvait pas fournir les garanties d’une soudure de la société médiévale naissante en une entité unie et stable. Ayant sauvé de justesse, comme le dit un historien anglais, toute la civilisation occidentale, ils ont formellement accepté, au Synode de Whitby en 664 déjà, de se plier à de la sorte. Il semble plus probable qu’un couple se promène en fin de journée qu’au début, et nous pouvons donc supposer qu’ils se trouvaient sur la côte ouest du pays. Nous savons que Líadan avait sa demeure sur cette côte. Cet usage rappelle une des idiosyncrasies répétées de Homer, « οἲνοπα πóντον » (‘la mer couleur du vin’). Cette formule a beaucoup interrogé ses traducteurs, qui n’étaient pour la plupart visiblement pas des hommes habitués à la mer. Certains l’ont rendu par exemple par ‘wine-dark sea’ ou ‘la noire mer’ ! Il y avait des traductions en vieil irlandais de Homère, mais rien n’indique que ‘fairrce flainne’ soit autre chose qu’une heureuse trouvaille de la part de Líadan.

21


la majorité de la chrétienté et de se retirer sur la pointe des pieds. Nous ne pouvons qu’imaginer ce qu’aurait été la civilisation européenne, et son Eglise, si les choses s’étaient passées autrement. Néanmoins les langues et littératures celtiques vivent toujours, et elles nous offrent une voie alternative vers les racines de notre civilisation, une voie ornée d’une beauté envoûtante. Et nous ? Nous aussi, nous vivons une période de tous les dangers, de la remise en question d’axiomes séculaires. Nous pouvons nous sentir proches du moine irlandais de l’époque des raids scandinaves qui, un soir tempétueux dans son monastère au bord de l’océan, à gribouillé quelques lignes dans la marge de la page du manuel de grammaire latine qu’il était en train de copier : Il est cinglant, le vent cette nuit Ballotant les boucles blondes de l’océan Je ne crains pas qu’ils courent la Mer Claire* Ces guerriers Vikings en bande féroce.

Is acher in gáith in-nocht, fu-fuasna fairggae findfolt: ni ágor réimm mora minn dond láechraid lainn ua Lothlind.

* Aujourd’hui la Mer d’Irlande, celle qui sépare l’Irlande de la Grande Bretagne.

Que le lecteur puisse toujours compter sur mieux que le mauvais temps pour protéger sa culture et sa civilisation. Robin Offord

Une liste des ouvrages consultés sera fournie au lecteur sur simple demande à l’adresse robin.offord@medecine.unige.ch.

22


Les langues celtiques