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Lionel BITSCH Guillaume BONNEL Cécile CHAMPY Antoine GATET Olivier GOUÉRY Olivier TRICOIRE

n°3 / Ruralité(s) 1


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sommaire

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edito Ruralité(s), par Lionel BITSCH

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FARMLAND Cécile CHAMPY

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DÉPRISE Guillaume BONNEL

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RURALITY MUTING/LANDSCAPE COMMUTING Antoine GATET

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RURALES IMPRESSIONS Olivier TRICOIRE

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lA TOUR Olivier GOUÉRY

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INTERFACES Lionel BITSCH

n°3 / Ruralité(s) / janvier 2014 3


Lionel Bitsch

edito

RURALITÉ(S) L’espace rural s’est longtemps identifié à la campagne, par opposition à la ville circonscrite dans ses limites bien tracées. Avec la progression du phénomène urbain, d’abord autour des principales agglomérations, puis des agglomérations secondaires à la faveur du développement de l’automobile, la frontière entre ville et campagne s’est gommée peu à peu. La campagne telle qu’elle existait encore très largement dans les années 50, avec ses modes de vies agricoles quasi-autarciques, a presque disparu. N’en subsiste que des vestiges dans le “rural profond”, ou dans ce que la DATAR qualifie d’”espaces de la faible densité”. Car ces espaces du vide euxmêmes ne sont pas restés à l’écart du mode de vie urbain. Le développement des infrastructures et des réseaux a porté l’urbanité au cœur de ces territoires.

Dans le même temps, une pensée alternative, née dans les années 60 en opposition au consumérisme associé au mode de vie urbain, a prôné la nécessité d’un développement soutenable, inspiré d’une sobriété que l’on croyait être l’apanage des sociétés agricoles sur le déclin, faisant renaître l’intérêt pour un mode de vie qui pourrait s’inscrire à nouveau dans la modernité. L’urbain a longtemps mis en question le rural, mais depuis quelques années, le phénomène s’inverse. Témoins de cette relation complexe et évolutive, les membres du collectif l’Œil Arpenteur ont voulu interroger la ruralité contemporaine, pour en livrer chacun sa vision, forcément partielle et subjective. En photographiant les paysages de polders hollandais dans “Farmland”, Cécile Champy nous interpelle sur le décalage entre l’image que l’on se fait de la ruralité et la

réalité qui se donne à voir dans les lieux de l’agriculture intensive. Là, nous ne contemplons pas la Ville, certes, mais pas davantage la “campagne”. Nous sommes sur des unités de production mettant en œuvre les techniques de culture modernes: fertilisation artificielle, traitements phytosanitaires et hyper-mécanisation, très éloignées des fermes de nos grands-parents. Cette ruralité-là est devenu la campagne moderne, la norme, dans de nombreuses régions d’Europe d’où les exploitations extensives ont totalement disparu. Avec “Déprise”, Guillaume Bonnel porte quant à lui un regard sur la ruralité volontairement ambivalent, à l’image des soubresauts qui secouent l’espace rural profond, en perte de repères, frappé par la crise agricole. Perte de repère jusque dans la représentation. Si ces images montrent la campagne française sous des dehors apparem4


ment familiers, à la différence des champs de production bataves, elle n’apparaît plus comme le refuge bucolique idéalisé, respecté, lieu intemporel du rapport à la nature, de l’affirmation des vraies valeurs. Elle devient une sorte d’arrière-cour sombre de l’urbanité galopante, dont on sent planer le voile comme après un incendie. Antoine Gatet a choisi d’exprimer pour sa part son expérience de rural à travers sa série « Rurality muting/ Landscape commuting ». La campagne limousine y est vue comme un lieu de transit. Lieu de vie aimé et assumé, mais dont la perception est comme distendue par l’attraction urbaine à force d’être appréhendée à travers les déplacements pendulaires du quotidien et dont l’auteur finit par conserver des traces perçues sur le parcours. Paysages flous, étirés, étranges, d’où émergent quelques repères, comme des signes distinctifs ras-

surants de la ruralité éternelle. Car cette ruralité classique, dont la perception s’estompe reste, malgré tout, une sorte de référence. Pour Olivier Tricoire qui, à l’instar de nombreux petits citadins, passait régulièrement ses vacances dans sa famille de province, elle est partie prenante de son identité, liée qu’elle est au souvenir de son enfance dans les campagnes de l’ouest de la France et à la découverte de nouveaux horizons, parfois déroutants, décalés, étonnamment immobiles en regard des scènes de la vie urbaine. Photographier ces lieux, c’est un peu chercher ce que le paysage qui nous a vu grandir pourrait bien nous dire sur l’enfant que l’on a été et sur l’adulte que l’on est devenu. Si la campagne peuple l’imaginaire des urbains, elle est au cœur de l’identité des ruraux. Dans son travail intitulé « La Tour », Olivier Gouéry se fait archéologue du futur. À

partir d’un monument médiéval réhabilité, devenu une sorte de totem dressé à la mémoire de la ruralité d’antan et le lieu de rassemblement de tout un village de la Creuse, il s’interroge sur le patrimoine rural en devenir et finalement, sur les notions même de patrimoine et d’identité rurale. Quels pourraient bien être leurs totems de demain ? Enfin, Lionel Bitsch nous livre dans « Interfaces » une vision des espaces de transition entre ville et campagne, en périphérie de Nice. Paysages en mutation, dont les usages se cherchent, lieux de loisirs pour les citadins, de productions agricoles qui résistent au changement, lambeaux d’espaces naturels, friches souvent figées dans l’attente des projets assignés par les documents d’urbanisme locaux, régulièrement exposées à la spéculation immobilière, espaces qui incarnent le phénomène urbain autant que sa contestation. 5


FARMLAND Cécile Champy

“Les paysages sont le fruit d’une co-évolution de la nature et de l’action de l’homme”, un regard photographique sur le paysage rural me paraît en être un beau témoignage. L’homme s’approprie des terres pour refaçonner la nature, la transformer pour qu’elle puisse être exploitable et contrôlable. J’ai choisi de montrer une série réalisée sur les polders dans le nord de la Hollande pour illustrer une place de l’espace rural où l’exploitation intensive de la terre a laissé peu de place aux zones de végétation naturelle. Le paysage naturel des Pays-Bas a été profondément modifié par l’homme. Je présente ici un état des lieux, un scénario des “Ruralités” d’aujourd’hui qui ne tend pas beaucoup à évoluer, du moins difficilement sur des terres auparavant

sous le niveau de la mer, gagnées par l’homme pour pouvoir produire. Un défi entre l’homme et la nature fragilise ces deux espèces dans leur devenir : d’un côté les productions intensives polluent l’air et la terre et de l’autre les changements climatiques menacent ces espaces. Face à cette réalité j’ai été malgré tout séduite par cette image de la ruralité, un paysage pictural qui fait partie de nos campagnes. Farmland, les terres agricoles. Ce mot nous évoque à la fois la ferme, l’habitat rural et les terres, le site d’exploitation, deux constructions conçues pour l’agriculture ou l’élevage. J’ai eu envie de montrer à quel point cette architecture respecte et s’harmonise avec le paysage qui l’entoure. Ces fermes, longères, hangars, petits bourgs semblent aujourd’hui préserver la qualité du paysage

ainsi que le patrimoine d’un territoire. Ce n’est pas toujours le cas avec ces nouvelles constructions qui poussent comme des champignons. Pourtant l’implantation de l’urbain contemporain dans ce paysage rural peut apporter parfois une certaine modernité et peut être en harmonie avec cet environnement.

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DÉPRISE Guillaume Bonnel

Ce travail est une évocation symbolique des tensions d’un monde rural que l’on dépeint souvent comme au bord de l’explosion1. Une manière d’aborder un sujet par l’ellipse mais sans fausse pudeur. La photographie recourt ici à un langage documentaire métonymique, qui tient la partie pour le tout. Elle évoque la ruralité par une série de motifs visuels bucoliques qui lui sont traditionnellement associés : la prairie, le chemin creux, le troupeau de moutons, le hangar agricole, le sous-bois, le sentier, la promenade de bord de mer… Ces motifs archétypaux sont encore très dominants dans les représentations iréniques de la ru1 Voir par exemple “L’atlas des nouvelles fractures sociales en France” de Christophe GUILLUY et Christophe NOYÉ, Editions Autrement, 2004. Voir également : “La crise qui vient. La nouvelle fracture territoriale” de Laurent DAVEZIES, Seuil, La République des idées, 2012.

ralité véhiculées par l’iconographie du tourisme (cartes postales, brochures...). La persistance de cette vision avec l’état de la ruralité d’aujourd’hui, telle que la décrivent certains géographes avisés, semble caractériser une sorte de conflit de représentations, comme si la vision que nous avions du monde rural était sujette à la palinopsie : la ruralité agonise, à l’image de ce hangar qui ploie l’échine comme un cheval ensellé, mais l’œil s’obstine à voir toujours la carte postale. Le langage photographique utilisé ici est donc délibérément alarmiste et provocateur. Il tente de montrer la violence cachée sous la verdure, et de révéler ce décalage entre une vision lénifiante de la ruralité et une menace qui sourd. Ces images ont été réalisées loin des grandes villes, elles évoquent des lieux qui sont à l’écart des

principaux circuits de l’économie d’aujourd’hui, des lieux dont on parle peu et qui concentrent pourtant une part grandissante de la “France précaire”. Le sens de ces photographies doit être décodé globalement, leur signification immédiate est secondaire par rapport à leur charge symbolique. La chute, l’accident fossilisé, l’abandon, la charogne, l’incendie, l’éboulement sont autant de tableaux qui renvoient à des réalités peu montrées : déprise, pauvreté, précarité, faillites, sentiment d’abandon, dépressions et suicides…

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RURALITY MUTING / LANDSCAPE COMMUTING Antoine Gatet Travailler en ville, habiter un espace rural, dont les contours s’estompent, se fondent, s’assourdissent. Vivre finalement dans ce qui n’est pas de l’urbain. Traverser quotidiennement cette zone puis, par couche et par collage, en construire une image mentale de l’habitacle de sa voiture. Antoine Gatet explore cette perception transitoire, mobile, imprégnée de répétition. Il traque dans l’instant cette trace mnésique que nous composons dans la durée sans y prendre garde. L’étrangeté se dégage de ses images au prime abord d’une grande familiarité mais qui, dans l’observation nous échappent, nous filent entre les yeux. Il décrypte ce paysage et l’égrène ici vu de la route, fragmenté, capté de manière latérale, linéaire, sous

la forme d’une vision d’aquarium technologique qui pourrait sous un certain angle être notre écran d’ordinateur. Mais c’est un leurre, il réalise ses images directement, jouant avec le logiciel panoramique intégré dans l’appareil, détournant sa fonction, le piégeant et l’obligeant à des calculs extrêmes entre deux prises. Il photographie de sa voiture ajustant la vitesse de déplacement afin que l’appareil capte image par image ce mouvement. Avec les flous, les compactages, les répétitions, les fusions l’univers se construit, presque cinématographique, et nous invite à renouveler notre regard sur nos propres traversées. Il instaure un rapport de force et de tension à la fois dans le processus de capture, dans la construction et dans les liens qu’il établit

avec ce paysage. Ces allers et retours déformés ouvrent des brèches d’abstraction et créent une forme de contemplation poétique mobile et surprenante. Kristina Depaulis

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RURALES IMPRESSIONS Olivier Tricoire

Je crois que je ne cesserai jamais de voir la “ruralité” sans avoir à l’esprit mes impressions lorsque j’ai découvert, enfant, cet univers. La “ruralité” c’était (et c’est encore) pour moi la campagne où je passais mes vacances dans la “maison de campagne” ou lorsque j’accompagnais mes parents pour aller voir ma famille en Vendée ou dans le Maine et Loir. Habitué aux espaces structurés et fonctionnels de la ville, j’étais frappé par le contraste entre le mélimélo d’habitations et de structures quasi-industrielles mystérieuses et où bâtiments et cimetières se plantent presque au milieu de nulle part. Avec les années et malgré le recul et la compréhension de l’espace, je n’ai toujours pas bien “compris” la campagne et je crois que c’est ce qui continue de m’y attirer.”

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LA TOUR Olivier Gouéry

Depuis qu’elle est à nouveau debout, les habitants se réunissent autour à la moindre occasion. La tour est enfin belle, droite et lisse, un drapeau flotte à son sommet. Tout ce qui rassemble la communauté doit s’y passer, du bal traditionnel à la soirée mousse. Des fils invisibles la relient aux habitants individuellement comme une source d’énergie. Elle est un totem, une racine indiscutable, le sexe érigé du territoire. Des gradins sont disposés à demeure en arc de cercle pour la contempler entièrement, elle, et les spectacles dont elle est le décor. Engloutissant tous les budgets, une fresque historique rejoue des morceaux choisis à la gloire du passé, survolant les siècles et les détails perdus. Le feu d’artifice du 14 juillet y est lancé. Juste avant, les élus parlent,

et parfois plus longtemps que le spectacle lui même. Enfin, le monde applaudit et le feu est lancé du haut de la tour, au son de “voici venu le temps des cathédrales” et de “quand on arrive en ville”. Quelques uns regardent les gerbes d’étincelles sur l’écran de leurs téléphones portables. Loin de la ville, la Tour a traversé les siècles. Elle aurait pu disparaître ensevelie sous la terre mais les habitants d’aujourd’hui ont décidé de la reconstruire, pierre par pierre, comme le symbole d’une identité retrouvée. Un patrimoine médiéval certes, mais un patrimoine au ciment frais. Plus bas dans la plaine, d’autres constructions émergent sur les terres concédées il y a longtemps par le seigneur, terres cultivables ou simple pâture. Le long du boulevard circulaire des blocs

uniforme s’assemblent, cherchant la distinction par des artifices horssol. À l’image séculaire du village de campagne se substitue peu à peu une autre image, celle d’un paysage de banlieue commerciale. À la recherche du patrimoine de demain, je devine dans l’architecture d’aujourd’hui les éléments qui résisteront peut-être au passage du temps.

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INTERFACES Lionel Bitsch

La périphérie des grandes villes du sud, soumises à une pression démographique importante, est un lieu à la fois attractif et repoussant. Elle met en scène la rencontre entre le phénomène urbain qui progresse, lentement mais sûrement, et la campagne qui donne l’impression de résister à sa poussée, passivement. Dans ces espaces, que l’on nommait autrefois “faubourgs”, les terres agricoles relictuelles et les friches d’exploitations disparues, côtoient bâtiments d’entreprises industrielles et artisanales, commerces, maisons individuelles, logements collectifs, infrastructures, lieux récréatifs et terrains vagues, en une mosaïque d’occupations dont on perçoit, par cette mixité même, le caractère éphémère.

Une dynamique singulière en émane, une énergie vitale positive, mais dont on sait par expérience qu’elle tend souvent, au final, à la conversion des espaces agricoles et naturels en un tissus urbain uniforme. Un défi passionnant pour les villes du 21ème siècle consiste probablement à savoir ménager une place pour ces espaces, tout en densifiant la ville afin de lutter contre son étalement.

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L’œil arpenteur est la revue du collectif du même nom. Rédacteur en chef : Lionel Bitsch. Mise en page : Guillaume Bonnel. Charte graphique : Claire CHAVENAUD. Janvier 2014 http://www.oeil-arpenteur.org

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Olivier Gouéry

Profile for L'œil arpenteur

Revue l'œil arpenteur n°3 ruralités  

Revue l'œil arpenteur n°3 ruralités  

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