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l’œil arpenteur lionel bitsch

guillaume bonnel

revue photographique

antoine gatet

olivier gouéry

olivier tricoire


sommaire

- Guillaume BONNEL : L’espace doit se penser d’abord avec les yeux ....... page 3

- Lionel BITSCH : Riviera .............................................................................. page 8 - Guillaume BONNEL : Grand air.................................................................. page 22 - Olivier GOUÉRY : Jour de neige ................................................................. page 32 - Antoine GATET : Intégration paysagère .................................................... page 42 - Olivier TRICOIRE : Dunes vagues ............................................................... page 50


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L’espace doit se penser d’abord avec les yeux par Guillaume Bonnel

La photographie et l’espace ont partie liée depuis les origines. Les deux premières photographies de l’histoire («l’héliographie» de Niepce représentant Saint-Loup-de-Varennes en 1827 et le célèbre daguerréoype montrant le Boulevard du Temple à Paris en 1839) représentent des scènes urbaines, où le vrai sujet est d’abord l’espace. Cette affinité, d’abord favorisée par le lien entre la photographie naissante et une bourgeoisie urbaine et industrieuse, n’a cessé de fructifier depuis. En suivant un fil qui part d’Eugène Atget jusqu’aux campagnes de l’ex-DATAR dans les années quatre vingt, en passant par les photographies du service de restauration des terrains de montagne au tout début du XXème siècle, il est possible de retracer une histoire de la photographie sous l’angle de cette notion insaisissable - objet à part entière ou simple support ? - qu’est l’espace. Dans la période contemporaine, on ne compte plus les photographes qui proposent un discours critique sur cet objet, apportant un contrepoint d’autant plus cruel aux certitudes des aménageurs qu’il s’opère par simple constat visuel. Parmi eux, certains ont su produire des visions réellement dérangeantes sur notre rapport à l’espace : c’est le cas par exemple de Patrick Tourneboeuf (série «Nulle part» consacrée aux stations balnéaires désertées en hiver), de Benoît Vollmer (série «Ex-nihilo» consacrée au même sujet mais sur le versant des stations de sports d’hiver), de Nicolas Faure (série


liminaire «Paysage A» consacrée aux abords des infrastructures autoroutières), d’Edith Roux (Série «Euroland», qui montre l’uniformité des franges urbaines en Europe), ou encore de Jürgen Nefzger (série «Hexagone», qui analyse le paysage comme le résultat de pratiques de consommation). Enfin - signe de consécration ? - l’espace est devenu une catégorie à part entière dans certains concours photographiques, comme la bourse du talent, voire l’objet de manifestations d’ampleur comme le festival international de l’image environnementale. Peu à peu la photographie a donc affirmé un pouvoir spécifique de représentation de l’espace, en se faisant une place à côté du plan, de la carte ou du zonage, et en s’émancipant des disciplines légitimes en la matière (architecture, urbanisme, paysagisme, géographie, droit...). À coté de ces dernières, qui ont le pouvoir d’agir sur l’espace, la photographie apporte sa spécificité composite, à la fois descriptive, critique et sensible. D’un côté elle s’appuie sur sa valeur documentaire, ce pouvoir d’équivaloir aux choses qu’elle représente, pour participer de la «production magique du vrai» (Rouillé, «La photographie», Folio essais, p 74). De l’autre elle stimule la confrontation des regards sur le monde en révélant la diversité culturelle des points de vues, comme pour témoigner d’une démocratie des manières de voir et faire exister un pluralisme des vérités. Pourtant une pratique restait à creuser dans ce domaine, par delà les clivages innombrables qui divisent le monde de la photographie : entre les photographes conceptuels et les photographes documentaires, entre les photographes en quête d’un sujet et ceux ceux qui s’engouffrent sans questions dans l’esthétique un peu galvaudée de la «friche urbaine», entre l’approche des observatoires des


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paysages, qui auscultent l’espace grâce à une sorte de chronophotographie au ralenti, et la diffusion en masse de photographies aériennes aux codes esthétiques standardisés... Une démarche collective restait à approfondir en redévouvrant une vertu première de la photographie : donner à voir et à penser en confrontant plusieurs regards portés sur l’espace. À côté des analyses produites par les «spatialistes» pour détailler le fonctionnement d’un paysage, comprendre la dégradation d’une entrée de ville, ou gérer un déséquilibre territorial, tenter collectivement de donner sa place à l’outil sensible dans l’appréhension et la problématisation des questions spatiales. Tel est le pari de l’œil arpenteur, qui est à la fois un collectif de photographes et une revue : penser l’espace avec les yeux, chercher cet équilibre où les images flottent entre le réel à jamais inintelligible et la conscience à jamais incommunicable, et mettre en commun des perceptions singulières de l’espace. Les photographies de ce numéro inaugural n’ont pas l’ambition de traiter d’un thème spécifique, et constituent davantage une présentation de leurs auteurs par le biais de travaux en cours. Par le choix de thèmes et de lieux particuliers, chaque numéro suivant permettra à la revue de conquérir ce statut hybride, entre information et expression. Les images de Lionel Bitsch dévoilent une enclave naturelle ménagée par la force des choses dans un univers hyper urbanisé, un lieu ou le risque dicte sa loi de prudence et où la peur produit du paysage résiduel. Une fois ou deux par décennie, ces paisibles filets d’eau se muent en cataractes impétueuses


liminaire coulant à plein bords. Le reste du temps, l’étiage révèle des digues de béton surdimensionnées, entre lesquelles s’immobilise tout ce que l’eau a été capable de charrier. Cet espace fonctionnel, montré «à l’envers», en période de latence, apparaît ici comme un sanctuaire. Guillaume Bonnel interroge les paysages mentaux qui sont au principe d’une consommation ludique ou hédoniste de l’espace, par le biais des loisirs de plein air et de la charge imaginaire qu’ils véhiculent. Etudier la production de sens dans ces paysages passe par l’étude de leurs usagers en situation de contemplation. Si l’objet réel de ces photographies est bien le paysage, il s’agit du paysage intérieur fantasmé par ses usagers. La photographie capte et réifie cette vérité subjective projetée sur l’espace : l’évasion, la liberté, la rêverie, la conquête, le dépassement de soi construisent ici des univers éthérés et lisses, des paysages oniriques et dépouillés. À y regarder de plus près, les photographies d’Olivier Gouéry sont davantage consacrées au temps qu’à l’espace, sous la forme de petits blocs d’espace/temps qui s’imbriquent les uns dans les autres. Avec ces images qui inventorient les restes entassés de récentes chutes de neige il entremêle plusieurs temporalités, montrant à quel point le présent - celui de la photographie - est décidément insaisissable. Les mythiques «neiges d’antan» cotoient ainsi les neiges noircies d’avant hier, et les restes encombrés de poussière annoncent déjà une perte irrémédiable. Sur cet axe temporel, le «ça a été» de la photographie, comme disait Roland Barthes, n’en paraît que plus fragile... Les images d’Antoine Gatet s’intéressent à une notion juridique à l’oeuvre dans le droit de l’urbanisme et de l’environnement, l’intégration paysagère. Elles tentent de la pousser dans ses retran-


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chements en montrant certains attributs des paysages ruraux. La référence à la normalité paysagère interroge ici sa contemporanéïté, tout comme la possibilité d’un paysage an-historique, non consolidé par une certaine durée. Ces objets photographiés ont pourtant bien une légitimité fonctionnelle dans l’espace, mais ils lui font violence. Le paysage doit-il donc être ramené au théâtre d’un rapport de forces où se heurtent des légitimités opposées, le permanent face à l’accidentel ? La notion d’intégration serait alors une sorte de concept médiateur, un langage commun entre tous les acteurs d’un paysage. Olivier Tricoire montre cet espace très particulier qu’est le littoral, une frontière entre le terrestre et le marin où les repères spatiaux habituels sont brouillés. Ces paysages sont démesurés au sens littéral du terme : ils n’ont pas de mesure, la terre et la mer s’y mirent l’un dans l’autre et il est impossible d’y trouver une marque humaine rassurante. C’est peut-être le sens - et le but - de ces images que de tenter de produire de petits îlots de sens en partant d’une trace dans le sable, ou d’un plan de netteté de quelques centimètres sur un sol parsemé d’oyats. Ces micro accidents renvoient alors à une topographie imaginaire, à une sorte de vocabulaire paysager abstrait, constitué de petites vallées de sable ou le vent s’écoule.... Guillaume BONNEL


lionel bitsch

Lorsque l’on s’éloigne de Nice en direction de l’Italie, par la basse, la moyenne ou la grande Corniche, ou même par l’autoroute et sa succession de tunnels, le paysage qui s’offre au regard est façonné par la rencontre entre les Alpes et la Méditerranée. Jusqu’à Vintimille, les falaises tombent littéralement dans la mer, prolongeant sur les hauteurs de Monaco et Menton les reliefs tout proches du Mercantour et de l’Argentera. Si l’on poursuit la route en Ligurie, le relief de la côté s’adoucit. Jusqu’à Gênes (Genova) se succèdent alors lignes de crête et vallons orientés au sud, témoins de l’érosion millénaire. Les italiens appellent cette côte Riviera di Ponente, Rivage du Ponant, Rivage de l’Ouest. La Riviera di Levante s’étend à l’Est de Gênes, jusqu’à La Spezia, à l’autre bout de la mer ligurienne. Réminiscence d’un temps lointain où Gênes La Superbe était le centre du monde. La particularité géomorphologique de la Riviera du Ponant réside donc dans ces thalwegs* successifs que l’on franchit en longeant la mer, sur le tracé de l’antique via Julia Augusta, première voie romaine transalpine, qui reliait Nice à Plaisance (Piacenza). Certains drainent de larges bassins versants et sont empruntés par des cours d’eau pérennes; d’autres, à sec la plupart du temps, collectent les seules eaux de ruissellement et se chargent à la faveur des épisodes pluvieux intenses, caractéristiques des régions méditerranéennes.


riviera

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Photographier ces thalwegs, c’est montrer la place qui leur est faite en milieu urbain et périurbain, comment l’homme cohabite avec ces voisins encombrants, généralement inoffensifs, mais parfois sujets à de violents débordements, d’autant plus destructeurs que l’imperméabilisation des sols favorise le ruissellement et que l’urbanisation de la côte s’est développée jusque dans les zones d’expansion de crues. C’est aussi une façon de remonter le temps, à la faveur du cycle des saisons. De ce pont, au dessus du lit encore sauvage d’une rivière, on peut s’essayer à imaginer le paysage tel que les voyageurs de l’Antiquité l’apercevaient, en chemin vers la Gaule Narbonnaise. De cet autre, en revanche, on ne distingue plus qu’un tissus urbain dense; le lit du torrent a disparu sous une dalle de béton. Mais l’eau y ruisselle toujours après l’orage, comme deux mille ans auparavant. Elle est la ligne de vie entre montagne et mer, entre passé et présent. *ligne rejoignant les points les plus bas d’une vallée, dite aussi ligne de collecte des eaux

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Avec l’avènement d’une société dite de «temps libres» et de loisirs de masse telle que la décrit notamment le sociologue Jean Viard, les espaces naturels ressemblent à une scène où se déploient des pratiques collectives ritualisées et codifiées. Certains lieux, qui ont été socialement construits comme des espaces désirables au cours du siècle dernier (la mer, la montagne, la ruralité profonde…), font désormais l’objet de comportements visuellement homogènes, où les individualismes se juxtaposent plus qu’ils ne s’agrègent. Dans les régions richement dotées en capital touristique, l’usage social de la nature prend alors la forme d’un consumérisme sophistiqué, permettant des pratiques de distinction sociale. Même s’ils s’en défendent et se vivent sur le mode autarcique, ces comportements de consommation de l’espace n’en sont pas moins fortement standardisés et teintés de mimétisme. Or, observés depuis le cadre d’un appareil photo, ces usages révèlent une nouvelle forme d’utilisation collective de l’espace. Ces lieux «communs» au double sens du terme (leur usage est collectif mais ils sont aussi très banals), sont des espaces où le «nous» émerge non de la volonté d’être ensemble, mais de la juxtaposition quasi mécanique des individualités. Pourtant, toutes ces personnes rassemblées en un espace donné, même recherchant chacune la solitude contemplative, l’exploit sportif ou le plaisir individuel, n’en constituent pas moins des groupes, parfois extrêmement uniformes.


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Ces usages ostentatoires consomment - et construisent- l’environnement sur un mode symbolique. Ils le mettent en scène comme un univers de projections mentales où prospèrent les notions de liberté, de réalisation individuelle, de plaisir ou de contemplation. Ces images montrent certains de ces groupes dans leurs théâtres de prédilection respectifs : plages, grands sites montagneux, lacs de loisirs, parkings de routes touristiques… Elles tentent d’effleurer leurs réalités en les mettant en relation avec le cadre spatial qui les accueille. La simple posture du photographe – une extériorité confortable – suffit à constituer ces individus en groupes identifiables, même à leur insu. Cet étrange mélange de solitude et de standardisation, d’uniformité et de singularité, de conformisme et de créativité, apparaît comme le fil directeur d’une entreprise de production de sens dont l’espace est le matériau. Ces photographies n’ont pas pour objet de répertorier les activités physiques de plein air, mais bien de montrer comment celles-ci donnent un statut à l’espace qui les accueille, en y projetant les nouveaux attributs de la «nature». Guillaume BONNEL


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La neige est abondamment tombée cette nuit. De la neige comme avant. De la neige qui tient. Le retour de l’hiver dont les vieux parlent. Depuis plusieurs jours on ne se déplace qu’à pied. Il n’y a plus ni route ni trottoir. Les cantonniers tardent à intervenir. Une pétition circule pour le retour à la normale. Enfin, les engins déblaient la route. Les trottoirs réapparaissent. Les piétons sont moins nombreux. La température remonte très vite, mais la neige résiste en bloc, persiste à faire partie du paysage. Elle prend tous les coups, encaisse toutes les crasses. Je l’aime bien cette neige. Mais je ne peux rien faire pour elle. Alors je la photographie. Olivier Gouéry


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D’une définition floue de la notion de Paysage, “Etendue de pays qui s’offre à la vue”, “Partie d’un pays que la nature présente à un observateur”; découle une difficulté d’appréhension de la notion d’intégration paysagère. L’intégration paysagère est d’abord une obligation sociale imposée à l’insertion d’un élément nouveau dans un espace donné. Cet élément nouveau est considéré à priori comme étranger car extérieur à un équilibre paysager préexistant. Il n’en deviendra une partie que si son intégration est réussie. Sinon, bien que faisant partie de l’espace, il n’intégrera pas le paysage. La notion a ainsi longtemps été entendue strictement comme un rapport entre artificiel et naturel, l’artificiel se devant de respecter l’équilibre du naturel faisant paysage. Cette acception restrictive de l’intégration paysagère nourrit alors le mythe du paysage naturel, et conduit à l’exclusion des paysages dits ordinaires, c’est à dire ceux où l’artificiel a peu à peu dominé l’espace au point de le façonner en paysage. Au regard des paysages contemporains, la question de l’intégration paysagère a donc naturellement évolué. En dehors d’espaces encore « naturels », elle n’impose plus qu’un respect des formes, des couleurs, une « harmonie » avec ce qui environne (on est passé ici de la nature à l’environnement). Les interventions humaine sont assumées, parfois même revendiquées (« Ici, l’agriculture construit le paysage »).


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La photographie, comme cadrage subjectif d’un point de vue, construit des regards sur un territoire; elle est le témoin de ses mutations. Dans le processus de prise de vue, le photographe pratique également une forme d’intégration paysagère en choisissant d’intégrer ou pas certains éléments au cadrage. Le travail d’un «photographe de paysage» se cantonne pourtant souvent à la recherche de paysage naturels. Le choix de l’exclusion du cadre d’éléments artificialisants est ici conforme à une demande sociale. Le photographe de paysage a pour mission de réparer les erreurs d’intégration dans le paysage naturel. Les plaquettes de promotion des territoires sont pleines de photographies de paysage de ce type. La série propose d’interroger, en se plaçant à des points de vue réintégrant volontairement des éléments perturbants (artificiels), la notion d’intégration paysagère et à travers elle la notion même de paysage. Et pourquoi pas prendre la mesure de la violence ponctuelle de l’intervention humaine dans son environnement. Antoine GATET


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Il est grand temps pour moi de fuir vers de grands espaces, espérant que le vent de l’hiver aura découragé le plus grand nombre. J’évite ces chemins et paysages contemplés par des gens toujours trop nombreux pour moi. Je m’éloigne et déambule. Progressivement, cette foule qui chaque jour se presse dans le train quotidien, ces immeubles réfléchissant l’image du voisin, ces couloirs de bureaux démesurés s’estompent dans mon esprit. Je m’arrête presque par hasard. Mon regard divague, s’arrête sur un paysage simple, puis se laisse hypnotiser par un détail anodin. J’oublie et me retrouve, seul. Enfin. J’essaie de fixer un peu de cet instant toujours trop court, toujours trop rare, avec l’espoir de le retrouver et pourquoi pas le faire partager. Olivier TRICOIRE


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L’oeil ’oeil arpenteur est une revue en ligne qui présente les travaux du collectif du même nom. Elle n’a pour l’instant pas vocation à publier d’autres photographes. Cette revue est dirigée, conçue, réalisée et publiée par Lionel Bitsch, Guillaume Bonnel, Antoine Gatet, Olivier Gouéry et Olivier Tricoire, membres fondateurs du collectif L’oeil arpenteur. Les photographies sont soumises au copyright, toute reproduction même partielle est interdite sans l’autorisation des auteurs. Pour tous renseignements complémentaires : postmaster@oeil-arpenteur.org

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